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26 février 2012

Le Discours d'un Roi

Speech of a Lion King en VO, King of the speech au Québec. Ce film a éclaboussé l'année 2011. Et l'année 2010 aussi, car il était à cheval sur deux années, d'où l'expression "éclaboussé", car il en a vraiment foutu de partout. Colin Firth of Legend se retrouve dans le slip d'un Roi bègue, j'ai nommé Albert Liberty, Duke of York, et futur Georges VI, dit "Le Roi Bègue" (The Beggars banquet en anglais). Geoffrey Rush Hour joue son ortophoniste, Lionel Logue dit Jospin. Le Roi Colin Firth a toutes les chances de devenir roi d'Angleterre à la vieille de la Colin Firth World War, à condition qu'il apprenne à causer dans l'ordre et que son frère aîné (Guy Pearcé, le fantôme du cinéma mondial, toujours là où on l'attend pas trop), constipé depuis l'ingestion d'un cake au munster monster munch, continue de refuser à aller sur le trône. La femme du roi, Helena Bonnasse Carter, qui n'est pas du tout bonnasse en fait, le pousse au cul devant tout le monde pour aller rendre visite à l'oto-rhino, scène qu'on a tous vue ou vécue à la sortie d'école, quand une mère indigne a décidé de foutre la honte à son gamin devant tous les camarades. Tom Hooper, qu'on avait connu plus à l'aise aux manettes de Massacre à la tronçonneuse, réalise un film de pacotille en costumes où on est censé flipper, à la veille du plus grand bain de sang qu'ait connu le monde jusqu'alors, pour un pelé qui a les j'tons de lire un speech en public. Si on ne nous avait pas dit que le film se déroule en 1939, on en aurait instinctivement situé l'histoire au Moyen-âge, au temps des cathédrales et des gargouilles, tant le film est gelé, nimbé d'une atmosphère brumeuse digne de l'âge de glace, et tant il empeste la naphtaline.



Le grand truc de Tom Hooper, c'est le décadrage, et ça dure déjà depuis deux films au moins (son premier film, The Damned United, était un film sur le foot, et aucun tir n'était cadré). Il décadre à mort, il s'auto-décadre à qui mieux mieux, chaque plan de son foutu film est décadré. C'est-à-dire que chaque image du film laisse un espace vide d'un côté ou de l'autre de l'acteur filmé, et c'est la tapisserie qui en profite. Les anglais en général, les vieillardes et leur goût de chiotte en particulier, seront ravis. Le décadrage est un outil cinématographique qui, utilisé avec parcimonie, en tout cas avec sensibilité, peut produire du sens et créer un sentiment ou un autre chez le spectateur quand le cinéaste est inspiré. Mais, à foison, jusqu'à la lie, dans les cordes, exploité jusqu'à plus soif et dans absolument chaque plan d'un film qui en contient pas mal, sans que cet outil esthétique n'ait d'autre implication qu'une stupide quête de style de la part de son auteur ou qu'une maigre signification simpliste liée à la sensation d'écrasement éprouvée par le Roi Firth, qui ne parvient pas à "cadrer" son langage, le décadrage devient un misérable tic à rapprocher des pires vols de colombes au ralenti de John Woo, du cul de bouteille vissé à l'objectif de Jeunet, des plans obliques de De Palma, de l'effet bullet-time de Guy Ritchie, des plans fumés de Malick, des ralentis sur les culs de japs de Wong Kar-Wai, de la caméra portée tremblotante de Von Trier, du travelling qui croit nous faire croire que la caméra passe à travers les anses de carafes du pauvre Fincher et ainsi de suite.



Les décadrages insupportables signés Hooper ont fait illusion dans ce film historique de grand-père calibré pour les foules, qui auront l'impression d'apprendre l'histoire à travers une anecdote croustillante sans trop se faire chier. Le grand public qui a adoré Le Discours d'un roi s'est quand même fait un petit peu chier devant le film, mais en apprenant l'histoire normal de se faire un petit peu chier, voila ce que les gens se sont dit, ça fait quasiment plaisir au gros con de base de s'être partiellement fait chier devant ce film, c'est sa bonne action de l'année, c'est son fait d'armes à la pause-café au boulot, pour pavaner devant les collègues en disant : "Ce week-end je suis allé voir au cinéma King's Speech, sur grand écran, je connaissais pas cette histoire, on en apprend beaucoup, la petite histoire dans la grande, ça fait frissonner". C'est pour ça entre autres que ce film a fait la razzia sur les Oscars. Meilleur acteur, puisqu'il bégaye, et Dieu sait que Colin Firth s'est fait des couilles en or avec ce film ; meilleur décor, puisque comme vous pouvez le voir sur l'image ci-dessus c'est le peintre Pollock qui s'y est collé ; meilleur scénario puisqu'on "en apprend beaucoup" ; meilleur réalisateur puisque Tom Hooper a une patte forcément originale avec ses décadrages merdiques ; meilleur film enfin, du coup, CQFD. Les Oscars ont encore frappé.


Le Discours d'un roi de Tom Hooper avec Colin Firth, Helena Bonham Carter, Geoffrey Rush et Guy Pearce (2011)

10 janvier 2012

Bilan 2011


Le temps est venu pour nous de dresser le bilan de cette année cinématographique, toujours un peu en retard par rapport au reste du monde mais un peu moins que l'an passé quand même. Mais débarrassons-nous d'abord du gros morceau que nous avons en exclu. On ne vous a pas souhaité un joyeux Noël sur le blog, alors on vous fait en retard un gros cadeau de Noël, à savoir la liste des meilleurs films de 2011 selon Quentin Tarantino, traduite de l'américain par nos soins, qu'on a pu choper en avant-première :

TARANTINO'S TOP MOVIES OF 2011 AND ALL TIME


Warrior de Gavin O'Connor
The Fighter de David O. Russell
Attack the block de Joe Cornish
Detective Dee de Tsui Hark
Super de James Gunn
50/50 de Jonathan Levine
The Artist de Michel Hazanivicius
How do you know ? de James L. Brooks
Somewhere de Sofia Coppola
Mission Impossible 4 : Ghost Protocol de Brad Bird
La Planète des singes : les origines de Rupert Wyatt
Real Steel de Shawn Levy
Kung fu panda 2 de Jennifer Yuh
Steak de Quentin Dupieux
Hesher de Spencer Susser
The Tree of life de Terrence Malick
Drive de Nicolas Winding Refn
Hanna de Joe Wright
Soul Surfer de Sean McNamara
Le Flingueur de Simon West

Le contact américain qui nous a transmis la tant attendue liste du grand Tarantino n'a pas pu nous dire si les titres sont rangés dans un ordre de préférence. Il semblerait quand même que l'ordre alphabétique soit respecté, sauf pour quelques titres, comme Warrior qui apparaît en premier, mais les conventions anglophones ne sont pas exactement les mêmes que les nôtres. Pour ce qui est de la qualité ou de la cohérence des films sélectionnés par le grand manitou de Los Angeles, on vous laisse juges. Il pourrait y avoir Les Adoptés si Tarantino se rappelait du nom de Mélanie Laurent, idem pour Requiem pour une tueuse, dans lequel il a cru reconnaître quelqu'un et qu'il a bien aimé mais pas assez pour le mettre dans son top.

Comment passer après le maître à jouer du ciné ? Pourtant il faut bien qu'on s'adonne, comme tout le monde, comme tous bons blogueurs ciné qui se respectent, à l'exercice annuel des Tops de janvier. On est en retard par rapport aux blogueurs en général, c'est un fait, et encore plus par rapport à nos voisins très éloignés de Nouvelle Calédonie et autres Wallisiens revêches, qui sont toujours les premiers à croquer dans l'année et qui ne nous laissent que les miettes. D'un autre côté, on peut pas tout avoir, une force herculéenne des âges farouches, des palmes à la place des pieds, un sourire bright, une montre qui avance de beaucoup et des films qui sortent au cinéma... Le seul film programmé là-bas cette année était L'Ordre et la morale, le film de Kassovitz sur la prise d'otages d'Ouvéa, qui a fait un flop retentissant pour notre plus grand bonheur (cette fois-ci Kassovitz n'a pas pu tout mettre sur le dos de son acteur vedette, Vin Diesel, qui a préféré briller de mille feux dans Fast and Furious 5) et qui a finalement été censuré sur l'île concernée, dont les habitants ont dressé leurs tops vides avant tout le monde. Mais revenons au sujet, par pitié. Voici venir les Tops 10 2011 de vos deux fidèles serviteurs qui, cette année, ont un peu plus aimé le cinéma que l'an passé, mais un peu moins que l'an prochain :

NOS TOPS
(Rémi/Félix, par ordre de préférence)



























































































































L'un comme l'autre, nous avons très envie de retenir le positif d'une année fournie en films de grande qualité, qui a su nous contenter de bien des façons, la preuve en est que nous n'avons eu aucun mal à établir un top 10 et que nous aurions pu aller jusqu'à 15 lauréats sans difficulté et sans fouiller les fonds de tiroir (sauf Félix). Autre point positif pour ce bilan de l'année, on peut facilement y déceler une cohérence, des échos, une sorte de corpus sur les angoisses les plus actuelles, bien éloignées des sottes apocalypses et autres élégies cosmiques grandiloquentes de Malick et Von Trier, à savoir une terreur plus tangible, plus ancrée dans nos réalités quotidiennes, et qui précède peut-être la peur cataclysmique que Take Shelter (sorti au cinéma en ce début d'année 2012 mais découvert à Cannes en mai dernier) a su saisir avec brio, l'angoisse de l'absence de guide et de direction pour des êtres sans idéologie et sans valeurs sûres, un peuple précaire et condamné, qui ne songe qu'à survivre en avançant dans le vide et le doute. Cette angoisse fut cristallisée très notoirement par des films tels que La Dernière Piste, Habemus Papam et Essential Killing, voire le sublime L'Apollonide ou le fascinant La Grotte des rêves perdus, de diverses et admirables manières. Voila qui suffirait à faire de 2011 une remarquable année de cinéma, et ce serait sans compter sur les films prodigieux de Manoel de Oliveira, de Werner Herzog, des frères Dardenne, d'Asghar Farhadi, de Pedro Almodovar, Darren Aronofsky, Emmanuel Mouret et quelques autres.



Mais trêve de suspense, passons au TOP DES LECTEURS dans lequel nous n'avons pas introduit le classement de Tarantino parce que nous n'avons pas la prétention de le considérer comme un "lecteur". Vous avez été très nombreux à participer aux votes pour établir cette liste, beaucoup plus nombreux que l'an passé où, il est vrai, nos familles respectives et nos propres frères, tous fans de Nicolas Cage, avaient un peu donné le ton des grandes tendances de 2011. Nous sommes depuis tous les deux brouillés avec nos familles, aussi ce classement reflète-t-il assez nettement les véritables goûts de notre lectorat, parmi lesquels se comptent un certain nombre de blogueurs ciné. Voici donc les dix meilleurs films de 2011 selon VOUS :


1) Black Swan de Darren Aronofsky

2) Drive de Nicolas Winding Refn

3) Melancholia de Lars Von Trier

4) The Tree of Life de Terrence Malick

5) Une Séparation d'Asghar Farhadi

6) La Piel que habito de Pedro Almodovar

7) J'ai rencontré le diable de Kim Jee-Woon

8) L'Apollonide, souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello

9) Habemus Papam de Nanni Morreti
10) Hugo Cabret de Martin Scorsese

La seule chose notable que l'on puisse véritablement souligner dans ce beau classement (hormis la pluralité des styles et des horizons convoqués), c'est l'écart entre les deux premiers du top et leurs poursuivants. En effet deux films se sont réellement et nettement détachés du lot : Black Swan et Drive, deux œuvres séduisantes et fédératrices, très codées et dont les auteurs assument un vaste héritage cinématographique tout en se démarquant de leurs influences par une patte personnelle indéniable, signature qui leur avait déjà valu une solide base de fans avant la sortie de ces nouveaux films. Il n'est donc pas étonnant que de nombreux jeunes cinéphiles, dont nous, s'y retrouvent et placent leurs espoirs sur des cinéastes en herbe mais déjà confirmés qui ont leur carrière devant eux et que l'on peut aisément considérer comme énergiques et prometteurs.



De façon plus générale, et ce classement contribue à le vérifier, cette année a été très vivante et marquée par des enthousiasmes très forts autour de certains films qui ont violemment divisé les spectateurs, tels que The Tree of Life et Melancholia que vous avez majoritairement plébiscités et que, il faut bien l'avouer, nous n'avons pas aimés, ou encore Drive qui a suscité des réactions contrastées jusqu'au sein de notre équipe rédactionnelle. Il faut dire que cette année beaucoup de "films-expériences" ont crevé l'écran, des films pour lesquels ça passe ou ça casse, typiquement les trois films déjà cités mais aussi J'ai rencontré le diable voire Essential Killing, autant de films qui peuvent aussi bien transporter leur public que l'insupporter au plus haut point. Si bien que, même en ayant possiblement détesté le film de Malick, celui de Von Trier et d'autres, on ne peut pas nier que ces films, qui ont fait le "buzz" cette année, sont des films originaux, qui ont tenté quelque chose, qui ont proposé du cinéma et qui ont le mérite d'avoir pris des risques, de véritables risques, non pas de vaines tentatives suffisantes et irrécupérables telles que celles de nos deux réalisatrices prodiges insupportables, Maïwenn et Donzelli, qui Dieu merci n'apparaissent pas dans le haut du panier de vos préférences. A une époque où près de 20 millions de spectateurs vont en salles pour découvrir un pur téléfilm tel qu'Intouchables, voir le "grand public" se déplacer aussi en nombre pour aller voir The Tree of Life et ses propositions artistico-mystiques fumées n'est pas triste, et mieux encore, voir se remplir les salles de L'Apollonide ou d'Une Séparation est, disons-le, très heureux.



Car enfin parlons des grands films de l'année, ceux que nous avons autant aimé que vous, à commencer par Black Swan : quand le titre est en gras ET en rouge, c'est un lien pour la critique, donc nous n'en dirons pas plus. Passons à autre chose. Évoquons par exemple les cas de cinéastes qui nous ont étonné en bien ou en mal. Au rayon des come-back ratés et des fades déceptions : John Carpenter et son très pâle The Ward, Monte Hellman et son si faible Road to Nowhere, Roman Polanski et sa moitié de film Carnage ou David Cronenberg avec son tout juste honnête A Dangerous Method. Un mot sur l'improbable ménage à trois Duncan Jones, Céline Sciamma et Kelly Reichardt, les trois métro-sexuel notables de l'année : le premier a brisé l'espoir que nous-mêmes et son propre père placions sur son nom avec Source Code, la seconde au contraire a su passer à la vitesse supérieure en réalisant Tomboy, la troisième nous a carrément foutus sur le cul après nous avoir fait pioncer avec ses films précédents sur des airs de Yo la Tengo grâce à La Dernière piste (à chaque fois, cliquez sur le titre). Il y a également de quoi se foutre sous la dent du côté des vieillards qui ont su se renouveler en signant des films détonants : Almodovar et Morreti, qu'on croyait rangés des bagnoles et qui ont réalisé deux des plus beaux films de l'année, contrairement à Woody Allen qui, avec l'indigent Minuit à Paris, continue à fumer des mauves pépère, à l'instar de Wes Craven et de son misérable Scre4m (le cinéaste est un amour dans le civil mais il est en mode pilote automatique depuis trop longtemps). On aurait pu écrire un paragraphe sur les cinéastes reconnus, approuvés par le métier et habitués à sortir un bon film honnête tous les dix ans, qui ont cru bon de pointer du doigt 2011 sur leur calendrier pour sortir leur nouveau bébé, mais Peter Weir, avec The Way Back, est le seul cette année de cette catégorie, donc on s'en tiendra là. Il y aurait peut-être Jean-Michel Ocelot, l'auteur des Contes de la nuit, mais ça n'a rien à voir d'une part, et d'autre part nous sommes un peu passés à côté de ce film, comme à chaque fois avec Ocelot dont les ombres chinoises africaines n'ont jamais su nous choper réellement.



Il y a aussi eu beaucoup d'OVNIS observés dans le ciel cette année. Sur Il a osé "OVNI" est simplement synonyme de "documentaire" ou de "film pas normal". Parmi les Objets Volants Non Identifiés, les principaux restent : The Troll Hunter, docu incomplet sur les trolls, Pater, méta-docu-fiction-de-mes-deux, Pina et La Grotte des pas perdus, ou quand la 3D, utilisée par les Allemands W&W&W&W, Wim Wenders et Werner Werzog, se met au service de l'art avec un grand A (les ballets de la Pina Bausch et les gribouillis des hommes de Cro-Magnon), pour changer un peu des culs bleus d'avortons (certes assez craquants) que nous avait servis Cameron l'année dernière. Et que dire de I'm Still Here, le vrai faux vrai canular de Colin Farrell sur la carrière musicale de Ben Affleck. On avait été habitués à plus croustillant avec les précédents films de Colin Farrell, tous dispos en POV sur Spankwire...



On vous a également demandé un Flop, exercice toujours compliqué vu qu'on est tenté d'y nommer les films qui nous ont asphyxiés, du genre The Tree of Life, Sleeping Beauty, Somewhere, Sucker Punch, Polisse ou La Guerre est déclarée, comme les films qui sont vraiment des merdes infectes (y'a pas d'autre mot) du type Ma Part du gâteau, Les Femmes du 6ème étage, La Conquête, Rien à déclarer, L'Elève Ducobu, La Guerre des boutons, La Nouvelle Merde des gloutons ou encore Les Schtroumpfs, qui a déçu tout le monde, y compris les Schtroumpfophiles. Et puis il y a tant de saloperies qui sortent chaque année que la somme de vos classements éclectiques est assez disparate et finalement peu concluante. On peut toutefois remarquer que le cinéma à grand spectacle hollywoodien a une fois de plus exaspéré plus d'un cinéphage avec des immondices portant les noms de Green Lantern, Green Hornet, Comment tuer son boss ?, La Planète des singes : les origines, Thor, Numéro 4, Thor, Conan, The Thing, Bad Teacher, Paul, Thor et l'indétrônable Cowboys et envahisseurs, qui a quand même su se détacher et remporter quelques suffrages notoires dans le grand bain de vos coups de gueule. On se payera le cas Jon Favreau d'ici peu sur le blog, faîtes-nous confiance. Cette année fut aussi celle de tous les remakes, reboots, prequels, sequels et compagnie, dont on a cité un bon paquet d'exemples ci-dessus. Seule bonne nouvelle : à ce rythme-là, des scientifiques ont prouvé, d'après des calculs fournis par les meilleurs ordinateurs de la Nasa, que d'ici 36 mois il ne restera plus aucun film à remaker, et on a hâte d'y être. Autre triste tendance, dans le cinéma mondial cette fois-ci, on regrettera la mode des films en "able" : Expendables, (Les) Impardonnables, Présumé coupable, Intouchables, et ainsi de suite, autant de films à ne pas voir, tout simplement.



Voila pour le bilan de cette fière année 2011. Oublions vite les déceptions et autres navetons de toutes catégories pour ne nous rappeler avec bonheur que des grands films sortis cette année, qui sont assez exceptionnellement nombreux et que nous n'avons pas fini de revoir et d'aimer à qui mieux mieux. Nous ne sommes pas nombreux à le penser, bizarrement, mais n'y allons pas par quatre chemins : 2011 fut un grand cru cinématographique et si 2012 en prend de la graine nous accueillerons la soi-disant fin du monde avec un smiley. D'ailleurs l'année commence plutôt très bien avec Take Shelter, excellent film de Jeff Nichols, un jeune cinéaste déjà important et qu'il faudra suivre de près dans les années à venir. Et nous pouvons compter sur un certain nombre de gros titres annoncés dans le courant de l'année qui nous font déjà saliver. Pour ne citer que quelques noms, nous verrons bientôt sur nos écrans les nouveaux films d'Alain Resnais, Alexander Sokourov/Payne, Arnaud Desplechin, Abbas Kiarostami, Olivier Assayas, Lucas Belvaux, Werner Herzog, David Cronenberg, Hirokazu Kore-Eda, Chantal Akerman, Abel Ferrara, Arnaud Des Pallières, Wang Bing, Tarantino, Coppola, Spielberg et tant d'autres...



Rendez-vous tout au long de l'année pour de nombreuses critiques de tous ces films et, comme d'habitude, de quelques vieilleries en tous genres. Mais pour commencer, dans les temps qui viennent nous éplucherons les films-phares de 2011 passés à l'as et nous réglerons nos comptes avec pas mal de ceux qui nous ont retiré quelques points à chaque œil. Rendez-vous aussi en janvier prochain pour un autre bilan, et on peut d'ores et déjà vous annoncer que tout le monde sera dans la merde vu que le nouveau Tarantino est prévu pour le 26 décembre 2012 ! Les blogueurs devront attendre au moins jusqu'à cette échéance pour poster leurs classements tranquilles, et nous serons peut-être un peu moins ridiculement en retard que d'habitude. En attendant nous tenons à remercier chaleureusement tous ceux qui ont participé aux votes pour établir le classement des meilleurs films de 2011. Nous remercions aussi particulièrement Fredastair ; Rick et Pick ; Nightswimming ; Donc Acte ! ; L’univers et le reste ; Blake ; Pausanias ; Gendar ; Chroniques du cinéphile stakhanoviste ; Cinedingue ; Ca flim ; Lexou ; Zombiatarian ; Brozkinos ; Une fameuse gorgée de poison ; C'est entendu ; Géotoine ; Thibault ; Erwan (si on a oublié quelqu'un, qu'il se manifeste et nous excuse !). Et pour finir, sentez-vous libres de poster vos tops personnels, commentés ou non, dans les commentaires de cet article, pour élargir le débat !

6 janvier 2012

Take Shelter

Les Mayas ont prédit la fin du monde pour 2012, c'est le moment où jamais de s'intéresser au sujet et ça tombe bien puisque ce début d'année est marqué par la sortie en salles de Take Shelter, le second film du jeune Jeff Nichols, qui traite le sujet avec originalité et brio. Il raconte l'histoire de Curtis, un modeste père de famille américain ouvrier dans le bâtiment, qui dès la première scène du film est témoin d'un orage violent déversant sur lui une pluie étrangement huileuse. Le personnage est peu à peu obsédé par l'idée d'un dérèglement météorologique, au point de rapidement halluciner tempêtes et déluges. Frappé par des cauchemars étonnement réalistes où lui-même et ses proches tour à tour sont menacés par des êtres zombiesques ou deviennent eux-mêmes menaçants, Curtis semble sombrer dans une psychose et n'a plus qu'une seule idée en tête, qui le coupe progressivement des siens et plonge tout le ménage dans une crise sans pareille : aménager un abri anti-tempête pour protéger sa famille le jour où le ciel leur tombera sur la tête.


Pleuvra ? Pleuvra pas ? Après Bug, Michael Shannon est à nouveau génial dans un rôle de gros parano de première.

Nichols réalise un film très singulier, baigné d'une ambiance qui peut rappeler le Signes de Shyamalan, faite d'une tension sourde et ponctuée par des ruptures horrifiques où Les Oiseaux d'Hitchcock se mêlent aux zombies de Romero, voire aux survivants patibulaires de The Road. Pour autant, le film ne quitte jamais le registre très réaliste du quotidien de Curtis, alternant habilement les scènes de simple vie de famille aux moments de délire psychotique. Les personnages sont si normaux (il faut noter le talent des comédiens en présence, à commencer par le remarquable Michael Shannon, tout en retenue et relâchements douloureux) et les situations si justement captées qu'on n'a aucun mal à se plonger dans le récit, qui intrigue autant qu'il donne à penser les tenants et les aboutissants du parcours psychologique de Curtis. Au plus près de ce personnage, le film ne tend jamais vers le spectacle hallucinant, il reste à hauteur d'homme et les événements paranormaux qu'il présente, qu'il s'agisse d'une pluie d'oiseaux qui entre en résonance avec la pluie de grenouilles de Magnolia ou des meubles de la maison littéralement soulevés de terre, n'en sont que plus saisissants et inquiétants. Le film n'est pas mutique mais pas loin et le rythme étale va à l'encontre de nos attentes étant donné le sujet abordé. Tout en contre-temps, le film évolue sans se soucier d'impératifs spectatoriels, se mettant à la mesure d'un quotidien un peu hagard qui s'embourbe de plus en plus dans une peur sourde.


De dos, la petite fille du couple dont la surdité souligne l'incommunicabilité de l'éventuel 6ème sens du personnage.

Une des grandes idées du film consiste justement à faire cohabiter la thèse réaliste du personnage psychotique et la piste du scénario catastrophe d'anticipation. En nous présentant d'emblée les rêves du personnage en tant que tels et les possibles antécédents névrotiques de sa mère, le cinéaste assied le soupçon de folie qui pèse sur son héros et que nourrit son entourage. Mais dans le même temps, les événements météorologiques auxquels Curtis assiste, non pas en rêves mais dans d'hypothétiques hallucinations éveillées, paraissent véritables (après tout il ne s'agit "que" d'énormes coups de tonnerre et d'éclairs à répétition). L'hypothèse même d'un cataclysme à venir n'est pas improbable dans l'esprit du spectateur, le sujet étant au cœur de toutes les préoccupations, ou de tous les fantasmes, actuellement. Que l'on considère Curtis comme fou ou comme un oracle visionnaire, jamais ne se délite l'identification maximale que l'on éprouve à son égard. Si bien qu'on ne sait jamais décider de la nature du film : drame psychologique ou film catastrophe. Loin d'être une faiblesse, c'est la grande force de l’œuvre qui lui permet d'opérer la jonction entre le sort de l'humain et celui de l'humanité, et de maintenir un équilibre ténu entre réalisme brut et fantastique sous-jacent, parvenant ainsi à un ton singulier et assez fascinant.


Il est judicieux que le langage des signes prenne une telle importance dans un récit dont le héros est précisément hypersensible aux signes avant-coureurs de la catastrophe.

Jeff Nichols a l'intelligence de se servir subtilement, de manière presque anodine et pourtant très efficace, de procédés cinématographiques simples qui font toujours mouche. Tout d'abord la création d'un contraste entre des plans très serrés sur le personnage enfermé dans son idée fixe et des plans très larges, dominés par le ciel qui semble plus que jamais peser sur le héros. Ensuite Nichols tire profit du fait qu' au cinéma, quand on voit ou entend quelque chose, ce quelque chose existe, si bien que lorsque Curtis est le seul à entendre le tonnerre ou à voir des éclairs, on entend et on voit avec lui au point de comprendre et de partager son angoisse. A ce titre, les effets spéciaux sont idéalement dosés, que ce soit donc les éclairs à la fois impressionnants et réalistes qui zèbrent le ciel face à Curtis, ou ces petites lucioles qui semblent envahir les champs à l'arrière-plan, autant d'éléments discrets qui parent le film d'une aura fantastique à laquelle on adhère presque inconsciemment. Le cinéaste parvient en outre à rendre particulièrement communicative la peur résiduelle des cauchemars (un poncif du cinéma de genre ici exploité à fond tout en faisant preuve d'une sobriété exemplaire, les réveils en sueur qui scandent le film et qui sont habituellement si lassants au cinéma participent pleinement à la construction du récit, à l'élaboration de la psychologie du personnage et à notre implication émotionnelle). Les peurs nocturnes viennent imprégner la réalité quand bien même on sait pertinemment, tout comme le personnage, que ce qui était effrayant en rêve est inoffensif dans la vie réelle. C'est le cas par exemple pour le chien qui attaque sauvagement Curtis dans un rêve et que le héros finit par enfermer dans un enclos pour s'en protéger. Plus encore, quand Nichols reprend à minima le jeu sur les décadrages et les hors-champs cher au cinéma d'horreur dans des scènes réalistes qui viennent juste après les cauchemars mettant en scène sa femme et sa fille : Nichols filme le rituel déjeuner de famille sauf qu'il laisse l'enfant dans le hors-champ immédiat, ne laissant voir d'elle que sa main, au premier plan. Au début de la scène, on ne se rend pas compte de cette semi-exclusion, mais petit à petit on craint un contre-champ effrayant sur la petite fille, la peur irrationnelle et pratiquement infondée du personnage nous touchant à notre tour.


Après son rôle dans The Tree of Life, la belle Jessica Chastain est encore en proie à un mari excessif, mais elle évite cette fois-ci les vols planés au-dessus du gazon.

Comptant parmi les belles idées de mise en scène du film (la fin de ce paragraphe dévoile la fin de l'histoire), la dernière séquence est assez admirable, où toute la famille est enfin réunie dans le même plan, faisant face à la tempête qui s'inscrit elle aussi dans le champ, reflétée dans la baie vitrée de la maison de vacances. Dans plusieurs scènes poignantes qui précèdent cette apothéose Nichols avait déjà filmé avec calme et justesse la compréhension, l'écoute et l'amour unissant Curtis à son épouse, qui, contrairement à nos attentes mal habituées, ne quitte pas son époux à priori dérangé et reste au contraire à ses côtés, prête à tous les efforts pour l'aider, particulièrement dans cette scène, qui restera comme l'une des plus belles et des plus émouvantes du film et comme l'un des moments de cinéma les plus justes à propos de la crise que nous traversons, où la jeune femme demande à son mari s'il se sent capable de surmonter les peurs consécutives à ses cauchemars pour la laisser approcher et, main dans la main, lui dresse la liste de ce qu'il leur faudra accomplir ensemble pour s'en sortir, tant sur le plan financier que médical. Dans ces autres séquences superbement écrites où Curtis se confesse avec difficulté, l'attention extrême que lui porte son épouse ressemble à celle que l'homme lui-même affiche face au langage des signes de son enfant (et in fine à celle que le cinéaste accorde à l'ensemble de ses personnages). Or à la fin du film cette difficulté à communiquer vole en éclat lorsque toute la famille devient muette et partage enfin le langage universel des signes, la petite fille prévenant son père qu'une tempête approche puis le père demandant confirmation à la mère par un signe de tête qu'elle lui rend aussitôt. La vérité éclate ainsi en achevant de réunir la famille dans une même angoisse muette et partagée.


Pleuvra...

Précisons tout de même que le film n'est pas "grandiose" - ce n'est pas son but -, sa sobriété couplée à un manque de véritables envolées cinématographiques ou d'incursion plus franche dans le genre fantastico-horrifique pourrait même pousser à le considérer comme un petit film indépendant honnête. Mais la finesse du discours et la qualité des moyens de son expression font de Take Shelter le premier grand film de 2012. Enterrant les Melancholia, The Road et autres Phénomènes sur le terrain des films cataclysmiques, le film offre une alternative plus que bienvenue aux purs films de genre qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez ou aux boursouflures emphatiques des Malick et autres Von Trier. Nichols a de surcroît l'excellente idée d'achever son film sur deux fins successives à la fois contradictoires et complémentaires, deux fins qui rejoignent justement les deux registres qui s'imbriquent tout au long de son œuvre : le réalisme socio-psychologique et l'anticipation-catastrophe. Sans trop en dévoiler, disons que Nichols conclue d'abord l'histoire de ce personnage névrotique et de son obsession de la fin du monde sur une note rationnelle, prolongeant la volonté de parer son film d'un discours social sur l'homme contemporain acculé par des préoccupations économiques et sociales telles que le chômage ou la maladie jusqu'à sombrer dans une sorte d'autisme paranoïaque (l'abri anti-tempête symbolisant bien sûr son repli mental), avant d'en revenir à une stricte fable sur la terreur ancestrale et néanmoins éminemment actuelle de l'apocalypse. Les deux interprétations se rejoignent et se fondent l'une dans l'autre pour former l'image particulièrement sensée et percutante d'un homme moderne angoissé jusqu'au délire mais peut-être tristement clairvoyant quant à la fin prochaine et inéluctable du monde, sous une forme ou une autre.


Take Shelter de Jeff Nichols avec Michael Shannon et Jessica Chastain (2012)

20 août 2011

Melancholia

Malgré la plaie ouverte par le terriblement médiocre Antichrist, et au préalable entaillée par la plupart des autres films de Lars Von Trier, nous nous sommes laissés attiser par ce fameux Melancholia, avec sa pluie de critiques élogieuses, décrit par la majeure partie de ses spectateurs comme absolument sidérant, et nous sommes donc allés le découvrir au cinéma. Félix nous a accompagnés mais il ne s'exprime plus que par râles depuis qu'il est sorti de la séance. Ça va faire trois jours, on commence donc à s'inquiéter. Mais pour l'heure, Nônon Cocouan et moi-même allons vous donner nos impressions sur ce "chef-d’œuvre" du cinéaste danois, et à cette occasion nous allons spoiler tout ce qui peut l'être.

Le film est scindé en deux parties. La première sur Justine (Kirsten Dunst), le soir de son mariage, qui, alors qu'elle s'apprête à vivre une superbe fête pour célébrer son union avec un mari fou d'amour, est terrassée par la mélancolie (qui ne semble pas la submerger pour la première fois puisqu'on lui intime de ne pas "recommencer") au point de régulièrement s'éclipser et de rendre folle de rage sa sœur, qui a tout organisé. La deuxième partie est consacrée à la sœur donc, Claire (Charlotte Gainsbourg), dans son château et au sein de sa famille (Kiefer Sutherland et leur petit garçon), qui recueille la neurasthénique Justine, complètement abattue par la maladie mélancolique, tandis que tous attendent le passage de Melancholia, une planète qui va bientôt faire le tour de la Terre. Sauf que Claire est angoissée, persuadée que la planète ne va pas faire que passer et puis s'en va, mais qu'elle va bien s'écraser sur son monde.




Il y a bien quelques trucs pas mal dans ce film, mais globalement c'est plutôt mauvais, disons raté, assez plat malgré le fort potentiel d'un grand nombre de scènes. Toute la première partie ressemble à une sorte de Festen (Thomas Vinterberg) plein aux as, sauf que Lars Von Trier ne prend pas le temps de bien saisir les petits travers de chacun de ses personnages, il nous les balance par à-coups et les veut très caricaturaux. On se fout assez rapidement d'eux puisque tout tombe à plat (Cf. le père avec ses blagues sur les cuillères), ou n'a aucune saveur (Cf. les coups de gueule de la mère, la brève séquence de dispute avec le patron, etc.). Ceci dit ça peut fonctionner un temps, si on aime beaucoup les acteurs. Et on aime plutôt bien John Hurt, Kiefer Sutherland (malgré le triste tour qu'a pris sa carrière), Stellan Skarsgard et Udo Kier. Même Charlotte Gainsbourg tient bien son rôle de grande sœur rigide et pas gaie... Et puis il y a surtout Cannes Film Festival Award Winner Kirsten Dunst. Elle a une présence assez fascinante, il faut bien le dire, puis elle est extrêmement jolie avec son petit sourire, ses moues espiègles, ou son regard qui s'éteint soudainement quand la mélancolie la rattrape, et elle est en outre assez bonne, soyons clairs (Cf. la dernière image de l'article). Ce qui est fort dommage en revanche et qui plombe royalement le film, c'est qu'au bout de quelques scènes Von Trier la traite avec aussi peu d'égards et de cohérence que ses autres personnages : de mélancolique elle devient rondement conne, comme quand elle baise soudain avec un inconnu (à cheval sur lui, usant d'un mouliné de l'épaule qui évoque les scènes où elle est sur son canasson noir, cette analogie vous fait une belle jambe, hein ?), en plein milieu du jardin (un terrain de golf 18 trous qui passe soudain à 19 trous), dans sa robe de mariée, séquence placée là pour traduire le besoin qu'éprouvent les mélancoliques de ressentir une jouissance corporelle niant l'autre... ou encore quand elle envoie chier son patron dans un règlement de compte à la Festen donc, qui n'est pas franchement passionnant.




Ce qui est stupide là-dedans, c'est que tout cela va presque à l'encontre de sa mélancolie. Non pas que ces agissements ne soient pas dignes d'un personnage atteint de cette affliction - Von Trier semble s'être lourdement renseigné sur son sujet (étant par ailleurs lui-même mélancolique, selon ses propres dires) et son film égraine toutes les informations scientifiques que vous dénicherez en vous penchant à votre tour sur la question - mais dans la mesure où le trouble de Justine serait plus pesant et plus intriguant si tout autour d'elle n'était pas si misérable, car en l'état on ne peut que comprendre qu'elle ait les boules, et dès lors son angoisse n'est plus inexpliquée : elle a une vie de merde, basta. Enfin sauf en ce qui concerne son mari, qui est gentil et sympathique, trop pour Von Trier qui l'éjecte de son film en deux coups de cuillère à pot, c'est plus simple. Le cinéaste, qui avoue de façon assez remarquable que son film est un copié-collé de choses vues, entendues, et "volées" (des peintures de Bruegel au Tristan et Isolde de Wagner en passant par le château shakespearien et le terrain de golf de La Notte), se revendique d'Antonioni et de Bergman, et autant dire qu'il a de gros gros progrès à faire concernant le traitement de la psychologie de ses personnages...




On a donc une première partie pas totalement mauvaise, avec une structure d'ensemble qui fonctionne à peu près, des petits trucs d'acteurs, quelques jolis plans, des répliques cinglantes, ça se regarde, mais finalement tout est assez inconséquent, ça reste des trucs scénaristiques vus et revus (ou qu'on aurait préféré ne pas voir, comme quand la mariée va pisser en soulevant sa robe sur le green du parcours de golf...), et quand le jeune marié finit par se barrer, on a presque envie d'en faire autant. Cette tout de même accablante cérémonie bourrée de clichés et de fatuité (Von Trier dit s'être probablement et involontairement inspiré de la scène d'introduction de Voyage au bout de l'enfer, il y a de quoi rire), déplie un éventail de personnages têtes-à-bouffes, de la mère hystérique interprétée par l'affreuse Charlotte Rampling à ce personnage joué par Udo Kier qui se cache la vue dès qu'il passe devant la mariée parce qu'elle lui a soi-disant ruiné son mariage quand elle était enfant (gimmick d'une nullité totale...), jusqu'à l'époux de la sœur, Jack Bauer, qui ne pense qu'au fric dont il regorge et qui ne supporte pas les frasques de sa belle-famille (on le comprend). Après quoi nous passons à la deuxième partie.




Et le film se concentre alors sur Claire, Charlotte Gainsbourg, la pauvre Gainsbarre, qui n'est déjà pas un canon de beauté d'ordinaire mais dont on croirait ici qu'elle n'a pas dormi depuis trois mois. Encore faut-il avouer qu'elle n'est pas du tout insupportable, ce qui relève déjà de l'exploit la concernant. Une aubaine d'ailleurs que les rôles ne soient pas inversés, car Gainsbourg dans le rôle d'une mélancolique neurasthénique nous aurait achevés. Son problème à elle n'est pas d'être mélancolique mais de se faire de la bile dès qu'elle pense à l'immense planète jadis cachée par le soleil qui se rapproche de la Terre et qui fascine son mari et son gamin, impatients de découvrir ce qui s'annonce comme le plus grand moment de l'Histoire de l'humanité. A noter une bonne idée de scénario quand Sutherland est tout fier de présenter à sa femme l'invention dérisoire mais ingénieuse de leur fils qui consiste en une simple boucle de fil de fer destinée à évaluer à l’œil nu la distance de la planète approchant. Et donc on passe de Festen à euh, peut-être une sorte d'Antichrist pas dégueulasse, dans le grand manoir situé à l'écart de tout et entouré de nature. La catatonie de Justine se mélange alors à l'angoisse sourde et tenace de Claire, et il y a quelques trucs pas mal là encore, mais franchement, tout ça ne va pas bien loin. On régresse même quand Justine acquiert une sorte de prescience des choses, prétendant qu'elle "sait tout" et prouvant ses talents d'oracle en donnant à sa sœur et au chiffre près le nombre de grains de maïs contenus dans un pot, que les invités devaient deviner à l'issue de la cérémonie de son mariage. Il parait que dans l'Antiquité, les mélancoliques étaient effectivement considérés comme des sortes de devins, Von Trier a tout prévu, on l'a dit, il a tout lu sur ce thème et tout casé dans son film, mais là ça ne fonctionne pas du tout, ça rend simplement le personnage de Justine très con, voire infiniment désagréable, et ce don rendu exagérément explicite annule les pensées du spectateur qui songeait grâce au film à la mélancolie comme forme de lucidité impénétrable (Justine désirant la fin de tout et niant de façon autoritaire la possibilité de l'existence d'une vie ailleurs dans l'univers), pour leur opposer un très peu crédible et inutile talent de divination fort dommageable pour l'adhésion au personnage et au propos même de la fiction. Puis il faut bien le dire, tout ça est assez chiant. Toute la fin est un peu bâtarde : parfois Lars Von Trier saisit bien les derniers instants ambivalents censés précéder la fin du monde (enfin à priori, puisqu'on a peu de témoignages de cataclysmes), dans un mélange de frayeur et d'apaisement, un amalgame de foi absolue (la cabane de l'enfance en opposition au désastre) et de nihilisme, souvent il tue l'ensemble par les réactions bidons des personnages (la crise de larmes de Gainsbourg entre autres) et par un regard pas très fin sur son sujet.




L'ensemble donne vraiment l'impression que Lars Von Trier est certes un cinéaste pour le moins atypique, plus doué qu'un certain nombre de ses congénères, qui a des idées et un savoir-faire non-négligeable mais qu'il s'embourbe dedans, essayant d'être à la fois un grand symboliste et une sorte de naturaliste classieux. Il s'empare bien de l'angoisse et de la mélancolie, mais on a le net sentiment qu'il n'y a pas grand chose derrière, et après une scrupuleuse et esthétisante mise à plat du sujet, ne reste qu'un ennui assez profond. Le cinéaste, qui prétend ne pas tellement aimer son propre travail, dit que si le film touche les mélancoliques et leur paraît juste, ce sera déjà une réussite. Mais l'objectif semble un peu facile. L'idéal serait plutôt de toucher ceux qui sont étrangers à ce sentiment accaparant et destructeur. Y'en a-t-il seulement ? Ne sommes-nous pas tous, un jour ou l'autre, mélancoliques ? A des degrés variables bien entendu. Mais tout un chacun, et le cinéaste l'affirme, a déjà éprouvé les affres de la mélancolie, ne fût-ce qu'un instant, aussi n'y a-t-il aucun mal pour le quidam à se reconnaître par bribes dans les sentiments dépeints par le film ou à se laisser vaguement happer par celui qu'il provoque et que son titre ne laisse pas d'annoncer. On dit souvent que le rire est plus difficile à obtenir chez le spectateur que les larmes, aussi l'abattement quêté par Von Trier est-il plutôt aisément atteignable, ce qui ne fait que retirer du mérite au cinéaste. Qui plus est, hormis quelques moments de torpeur ainsi facilement provoqués par l’œuvre, on s'emmerde un peu, ou du moins reste-t-on relativement indifférent. C'est dommage parce que Von Trier, en touchant du doigt ces craintes ou ces angoisses injustifiées, incompréhensibles mais opiniâtres qu'on connait tous plus ou moins, pourrait aller beaucoup plus loin, imaginons-le ! mais non, ça s'arrête là.




Pour le côté "sidérant" du film, sur lequel à peu près tout le monde s'accorde avec un enthousiasme débordant, il concerne principalement le début de l’œuvre, les premiers plans, dont nous vous ferons la grâce tant nous sommes épuisés de les croiser dans les journaux et partout sur la toile, de longs plans très ralentis et très composés qui illustrent le récit à venir (prémonitions de Justine, ces images ouvrent le film et en donnent le ton). Ça dure assez longtemps, sur un morceau de Wagner, et effectivement ça peut paraître "beau", car le ralenti, la longueur des plans et l'étrangeté des images leur confère une persistance sur tout le reste du film assez troublante, en tout cas on peut trouver ça sublime jusqu'à ce ça fasse franchement penser à (coucou Malick) de grosses pubs pour parfums. Ok, Justine est publicitaire, et c'est censé justifier cette imagerie grossière, mais si elle avait été productrice d'engrais à base de fientes, ces images auraient donné quoi ? Peut-être quelque chose de plus beau remarquez, ou bien des plans comme ceux qui nous présentent des insectes grouillants sortant de leurs terriers à l'approche de la catastrophe et que Von Trier laisse, eux aussi, tomber à plat. Parmi ces motifs ou idées énoncées, voire énumérées, lancées en l'air au petit bonheur la chance par le cinéaste et qui ne retombent jamais, quid du cheval de Justine qui refuse de passer outre le pont vers la forêt, et de mille autres étapes du scénario qui s'accumulent sans donner suite. A vrai dire ce n'est que pire quand l'idée retombe, dans un gros plat décevant, comme cette séquence où la jeune femme semble s'offrir, nue sur le rivage d'un lac, à la planète Melancholia, scène dont Von Trier ne tire qu'un beau tableau (ou un beau cliché à la Helmut Newton, plastique et glacé), rien d'autre, aucune puissance, aucun souffle, aucune implication, aucune émotion, rien. Mais pour en revenir aux plans matrice du début du film, malgré tout reconnaissons que c'est presque séduisant, que c'est un peu fascinant, surtout pour les attitudes qu'ont les personnages, leur mouvement étiré jusqu'au malaise. Mais c'est trop léché, trop affecté pour que cela "sidère" véritablement. Donc l'un dans l'autre ce Melancholia n'est pas franchement une réussite. Il y a des choses, des plans, des bribes d'idées, un bréviaire psychologique sur le phénomène de la mélancolie, un symbolisme brut de décoffrage, du romantisme allemand, des acteurs, des attitudes, mais plof. Comme toujours chez LVT quoi, rien de nouveau sous le soleil, même s'il abandonne à bon escient le côté dégueulasse d'Antichrist ou le misérabilisme de Breaking the Waves. Ce cinéaste n'est sans doute pas le génie qu'on dit et Dogville reste la vague exception dans sa filmographie qui confirme la règle.


Melancholia de Lars Von Trier avec Kirsten Dunst, Charlotte Gainsbourg, Kiefer Sutherland, Charlotte Rampling, Udo Kier et John Hurt (2011)