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21 novembre 2022

Vortex

C'est long 2h22, surtout en compagnie de deux vieux croulants. Je pense que cela aurait pu durer deux fois moins longtemps (voire juste un quart d'heure), Gaspar Noé aurait quand même eu le temps de caler ses deux idées et de nous faire compatir avec ce couple en fin de vie. Son idée du split screen n'est pas mauvaise, en soi, elle a du sens, mais je ne la trouve pas toujours bien pensée (pourquoi le split screen persiste quand on quitte temporairement le duo Argento/Lebrun ?) et très facile, finalement. On sent le cinéaste regarder son propre dispositif avec un petit sourire en coin, très satisfait de lui-même. Le duo d'acteurs est irréprochable, les approximations d'Argento en français collent bien à la situation et le choix de l'improvisation porte ses fruits en procurant un sentiment de vérité assez saisissant par moments. M'enfin, tout ça me laisse tout de même bien circonspect. Après le succès retentissant d'Amour, auquel Vortex ressemble évidemment, force est de constater que cela paye drôlement bien de s'intéresser ainsi à la mort, vu l'accueil critique et les récompenses dont a bénéficié Gaspar Noé… 




...un succès à nuancer, vu le nombre d'entrées ridicule, m'indique-t-on en coulisse. Mon regard était sans doute biaisé par ma propre expérience toulousaine : un dimanche après-midi grisâtre, ma compagne et moi allions au ciné pour une séance programmée pile au même moment que l'avant-première de Vortex en présence de Gaspar Noé. Il y avait un monde de dingue, j'avais jamais vu ça, et principalement des jeunes. La file d'attente s'étendait sur toute la rue et même au-delà. L'effervescence était telle que nous avions des difficultés à nous frayer un chemin vers notre propre salle. Et en essayant de me faufiler dans le ciné par des voies détournées, quitte à contourner les cordons de sécurité spécialement mis en place pour contenir toute l'excitation autour de cet événement grandiose, j'ai failli percuter à deux reprises Gaspar Noé himself ! Il avait son fameux bonnet, son bouc et son regard fuyant, mais il ne m'a pas eu l'air si antipathique. Il y en a bien d'autres qui, dans une telle situation, m'auraient au moins lancé un regard noir. Je n'avais rien à faire là et ce n'est pas à une mais à deux reprises que j'ai été à deux doigts de le percuter de plein fouet par inattention. Cela m'a aussi fait réaliser à quel point sa fanbase est relativement jeune, ou en tout cas que je pourrais carrément y correspondre… Sauf que non. Repenser à cette interminable file d'attente et à toute cette ambiance bouillonnante m'amuse encore plus après avoir vu le film. Un tel enthousiasme pour ça !




A posteriori, je crois qu'il s'agissait de ma plus intense interaction avec une vedette internationale d'une telle envergure depuis mon échange de regard avec le serial buteur Lilian Laslandes lors d'un mémorable TFC-Bordeaux (score final 0-3) de la saison maudite 98-99 (celle qui vit le sacre des Girondins au détriment de l'armada phocéenne coachée par Courbis et comptant dans ses rangs Köpke, Lolo Blanc, Pirès, Duga, Florian Maurice et toute la fine clique, équipe qui avait évidemment ma préférence et à laquelle le titre aurait dû être décerné d'office le soir d'un Montpellier-OM gravé dans toutes les mémoires de footix). J'ai le sentiment d'avoir réellement touché du doigt la vraie personnalité de Gaspar Noé, sa nature profonde, celle qu'il tente en vain de nous dissimuler derrière son crane si lisse, sa moustache épaisse et son regard torve, pour essayer de passer pour un artiste ténébreux et torturé. Sa personnalité est en réalité douce et bienveillante, apaisée. Je n'aime pas ses films, mais il ne mérite peut-être pas que j'en parle ainsi, avec une telle négligence, je me rattrape donc en affirmant que Gaspar Noé me semble être une personne recommandable et sympathique, d'agréable et saine compagnie. Un gentil.




Je repense, enfin, au titre du film, Vortex. Ok, ça claque. Un seul mot, qui se termine en x, comme le précédent Noé, Climax, y'a pas à dire, ça sonne ienb, et c'est important pour ce cinéaste, à l'évidence. Mais après avoir vu le film, je lis vortex et je le prends au pied de la lettre : cela m'évoque tout simplement le tourbillon de la chasse d'eau, de ces chiottes dans lesquels Françoise Lebrun, ne sachant plus ce qu'elle fait, vide la poubelle, puis balance les écrits de travail d'Argento, ces chiottes banales et laides devant lesquelles Lebrun finit aussi par passer un long moment, pour y jeter tous ses médocs, s'amusant ensuite à mélanger le tout, dans un tourbillon orangeâtre sordide et peu ragoûtant. Je lis Vortex et je pense donc à des chiottes. Et je me dis que ce titre-là ne claque pas tant que ça, finalement.


Vortex de Gaspar Noé avec Françoise Lebrun, Dario Argento et Alex Lutz (2021)

21 juillet 2022

Les Complices de la dernière chance

En 1970, George C. Scott est au zénith de sa carrière. Fraîchement auréolé d'un Oscar pour son incarnation mémorable du général Patton – Oscar qu'il se permit de refuser arguant, à raison, de l'absurdité de telles récompenses – l'acteur pense enfin avoir trouvé le rôle à la Bogart dont il a toujours rêvé dans ce scénario signé Alan Sharp intitulé The Last Run. C'est d'abord John Huston qui doit s'atteler à la réalisation mais suite à une rixe avec l'acteur-star liée à des différends artistiques inconciliables, le cinéaste passe la main et c'est l'homme-à-tout-faire et stakhanoviste Richard Fleischer qui reprend le travail. Entre lui et George C. Scott, le courant passe beaucoup mieux, mais ça coince encore entre notre légendaire terreur des plateaux et l'actrice initialement choisie par la production, Tina Aumont. Ni une ni deux, Aumont éjecte, remplacée au pied levé par une débutante, Trish Van Devere, que Scott prend illico sous son aile. Ils tombent amoureux pendant le tournage, malgré la présence de celle qui est encore la femme de Scott, Colleen Dewhurst, dans un rôle pour le moins ingrat à l'écran comme en dehors. Van Devere et Scott se marieront quelques mois plus tard...


 
 
Autant connu pour sa gestation mouvementée que pour ses modestes qualités intrinsèques, The Last Run, devenu dans sa version française Les Complices de la dernière chance, figurait depuis un sacré bail dans ma watchlist, moi qui suis particulièrement friand des prestations bigger than life de George C. Scott et connais aussi les talents de l'humble Dick Fleisher. Il s'agit de la première collaboration entre les deux hommes, ils remettront le couvert dans la foulée pour un autre polar, autrement plus mémorable et inspiré, Les Flics ne dorment pas la nuit, que l'on vous conseille en priorité. Nous suivons ici un ancien pilote pour braqueurs (George C. Scott) qui vit, reclus, dans une petite ville portugaise après avoir perdu, il y a des années, femme et enfant. Il décide de reprendre du service en acceptant un contrat a priori tranquille qui consiste à conduire jusqu'en France un tueur fraîchement évadé et sa jeune fiancée.  
 

 
 
C'est dans une ambiance désenchantée et nostalgique, entretenue par les mélodies lancinantes de Jerry Goldsmith, que se déroule ce drôle de polar mollasson, bien loin du road movie trépidant que son pitch pourrait laisser supposer. Et au-delà des quelques coups de sang chers à George C. Scott et d'une paire de répliques bien senties, c'est cette espèce de voile funèbre omniprésent qui donne à ce film mineur son petit charme singulier. Dès les premières minutes, on sent qu'un sombre désespoir pèse sur cet homme solitaire et éteint, qui semble ne plus avoir aucun but dans la vie, au point de retourner machinalement du mauvais côté de la loi, comme s'il n'y avait plus que ça qui pourrait lui procurer un dernier frisson. Lors de sa mission, il retrouvera toutefois des couleurs face à la compagne du tueur : elle lui laissera entrevoir un avenir différent qu'il ne croyait plus possible, mais nous le savons tout de même condamné et la fin tragique tombera comme une évidence. 


 
 
Le scénario, retravaillé maintes fois lors du tournage, s'articule donc progressivement autour d'un double enjeu très simple et facile à identifier. Cela pourrait permettre à ce polar de rapidement tourner à plein régime. Hélas, par manque d'énergie et d'action, The Last Run peine à nous emballer comme on l'espèrerait. Notre trio en cavale parviendra-t-il à échapper aux autorités et à gagner sa liberté ? La jeune femme choisira-t-elle une vie plus posée auprès du vieux loup solitaire bientôt définitivement rangé des bagnoles ? Le film de Flesicher n'est pas déplaisant à suivre, loin de là, mais il nous maintient dans un état de torpeur proche de son héros blasé. Côté action, le bilan est mitigé, on a connu Fleischer plus adroit. Nous sommes proches de la carsploitation étant donné la place démesurée accordée au véhicule conduit par George C. Scott, une BMW 507 cabriolet de 1957 que l'acteur répare et pouponne avec soin pendant le générique d'ouverture puis qu'il s'en va tester sur les routes de la côte portugaise en faisant rugir son moteur  des premières minutes un brin déconcertantes, presque reposantes, qui ont pour mérite d'annoncer le rythme peinard du film à venir. Les deux trois scènes de poursuites en bagnoles qui émaillent ce polar sont étonnamment longues, mais pas toujours dingues... On a vu tellement mieux ! Et le suspense opère rarement, à l'exception d'une scène sympathique où notre héros imperturbable gruge facilement deux policiers espagnols en usant du charme de sa passagère et de la naïveté d'un autostoppeur croisé en chemin.



 
 
Côté sentimental, nous sommes assez peu concernés par le triangle amoureux plutôt original qui se forment progressivement sous nos yeux distraits, ceci en raison de la faiblesse de l'un des personnages qui le constitue, celui du malfrat relou incarné par le trop pâle Tony Musante, comédien italo-américain croisé ces mêmes années chez Dario Argento et Sergio Corbucci dont James Gray se souviendra bien plus tard du visage ténébreux puisqu'il lui offrira des rôles dans les excellents The Yards et We Own the Night. Musante peine ici à exister face à George C. Scott et l'un des meilleurs moments du film est sans doute celui où il se fait remettre sévèrement en place par la star, avec clé de bras doublé d'un étouffement sévère, lors d'une scène délectable qui ne paraît guère simulée et laisse s'exprimer la furie qui anime Scott. Heureusement, il se passe un truc entre le gros George et sa jolie partenaire, Trish Van Devere : leur idylle contrariée, à laquelle on aimerait croire mais que l'on sait condamnée d'avance, est plutôt touchante. Elle l’est d’autant plus quand on sait qu’en réalité, Trish, après être devenue sa quatrième épouse, est parvenue à supporter notre cher George jusqu’à la fin de ses jours...
 
 
 
 
Les Complices de la dernière chance de Richard Fleischer avec George C. Scott, Trish Van Devere et Tony Musante (1971)

20 janvier 2022

Last Night in Soho

Croyez-le ou non, je n'ai pas passé un si mauvais moment devant le dernier film d'Edgar Wright, Last Night in Soho, que j'ai pourtant regardé à reculons, n'ayant jamais éprouvé aucune sorte d'intérêt pour la filmographie du bonhomme. Mais, parce qu'il nous a été vendu comme un film d'horreur, ce qu'il est bel et bien, ma curiosité m'a quand même poussé à lui donner une chance. En réalité, je m'attendais à mille fois pire, j'ai donc été agréablement surpris. Le film se tient à peu près, les nombreuses influences qui l'ont façonné, de Dario Argento à Roman Polanski, aboutissent à un gloubiboulga ma foi digeste. Le scénario, qui prend son temps à démarrer car il a au moins le mérite de correctement planter son personnage principal – une jeune étudiante passionnée de mode qui se retrouve seule à Londres et se réfugie dans ses fantasmes d'une époque passée, les Swinging Sixties, qui vont progressivement prendre une tournure cauchemardesque – tente assez grossièrement de capter l'air du temps, finit par se mélanger les pinceaux et tombe un peu dans le n'importe quoi, mais il captive néanmoins et surprend régulièrement. Les actrices, Thomasin McKenzie et Anya Taylor-Joy, se mettent au diapason de l'énergie que veut insuffler la mise en scène hit & miss du cinéaste anglais. Bon, il y a des choses visuellement dégueulasses, certes, mais aussi beaucoup d'audace et, par moments, une jolie fluidité. Toute la fin est truffée d'effets à gerber, OK, mais le film témoigne d'une certaine volonté d'essayer, d'innover et d'aborder le genre avec sérieux et respect. Après avoir survécu miraculeusement à la longue et laborieuse mise en place, j'ai donc fini par trouver ça plutôt réussi, pas désagréable, presque rafraîchissant. C'est qu'il n'en sort pas si souvent, des films d'horreur aussi osés. Alors autant ne pas tomber à bras raccourcis sur celui-ci.


Thomasin McKenzie, dans une tenue faite de papier journal qu'elle a elle-même conçue.
 
Et puis il faut dire que, peu de temps après avoir vu le film, j'ai fait par hasard la rencontre fortuite d'Edgar Wright. Il m'est apparu comme quelqu'un de tout à fait sympathique et charmant. C'était pendant les vacances de Noël dans le cadre d'un trajet en blablacar pour revenir de chez mes parents, entre le 26 et le Jour de l'An. Au moment de sélectionner mon covoiturage, j'avais le choix entre deux propositions de trajet postés par deux profils bien distincts. "Tueur en série toujours en liberté, j'utilise blablacar pour commettre mes méfaits. Vous serez seul à mes côtés car c'est ainsi bien plus facile à gérer. Avec moi, pas de blabla, le silence est roi" disait la présentation de l'un ; "Jeune cinéaste anglais, j'utilise blablacar quand je roule dans vos contrées. Je ne prends jamais qu'un seul passager car, à l'arrière, c'est buffet à volonté. Vous aussi, vous aimez la musique ? Tant mieux, notre voyage sera supersonique !" annonçait l'autre. Bizarrement, le deuxième me donnait plus envie, c'était donc vite réglé. Il faut croire que le réalisateur est proche de ses sous, n'empêche que, believe it or not, c'est bel et bien Edgar Wright que j'ai retrouvé sur le parking du GIFI, ce dimanche après-midi de fin décembre, et qui m'a ouvert la porte avec tact avant de me proposer le siège passager de sa modeste Fiat Punto dans un français parfait. J'ai mis du temps à le reconnaître mais, en utilisant discretos l'application IMDb sur mon smartphone, j'ai fait le rapprochement : le doute n'était plus permis. C'était bien lui. Il me semblait bien avoir déjà croisé ces cheveux bruns filasses, cette barbe clairsemée de 33 jours et cette trogne en biais sur des photos de tapis rouges, aux côtés des plus grandes vedettes actuelles : Simon Pegg, Mary Elizabeth Winstead, Michael Cera ! Alors, de nature timide et réservé, je me suis tout de même risqué à rompre le silence, qui devenait un peu pesant, et à l'interroger. "Êtes-vous Edgar Wright, le réalisateur du délicieux Salsa Fury ?". Il m'a répondu avec cette simplicité et cette sincérité qui allaient être de mise pour l'ensemble de nos échanges à venir durant ces 4 heures de voiture que je ne suis pas prêt d'oublier. "Oui, je suis bien Edgar Wright, mais ce n'est pas moi qui ai réalisé le délicieux Salsa Fury".


Anya Taylor-Joy dans un photogramme que l'on croirait issu de L'Enfer de Clouzot.
 
Il m'a fait promettre de ne rien dire, je lui ai juré que le secret resterait bien gardé. J'ai fait part de mon étonnement de me retrouver dans la voiture d'un si célèbre cinéaste que j'imaginais plutôt basé à Londres, New York, Dubaï ou LA, et non en train de sinuer incognito sur les routes du Sud Ouest de notre beau pays. Il m'a expliqué que la France est sa terre d'adoption, qu'il aime y passer son temps libre, entre deux tournages. Les rencontres réalisées par le biais de blablacar alimentent ses scénarios. C'est une source d'inspiration indispensable pour lui. Il y puise ses meilleures blagues, ses trucs les plus farfelus. La tant adulée "Blood and Ice Cream Trilogy" doit paraît-il beaucoup au site de covoiturage. Shaun of the Dead, Hot Fuzz et Le Dernier Pub avant la fin du monde : tous correspondent à une période où l'auteur anglais arpentait les routes, à la recherche d'idées neuves. Nos discussions ne portaient pas seulement sur le cinéma, loin de là. Curieusement, nous n'avons pas dit un mot de Last Night in Soho. En vérité, on a surtout causé boustifaille car, malgré les apparences, c'est un sacré gourmand. Son teint cireux et son allure malingre dissimulent un régime draconien qu'il met entre parenthèses lorsqu'il part en congés dans nos régions si riches en matières grasses. Un large éventail de fromages et de charcuteries de premier choix étaient à ma disposition, sur la banquette arrière. Et, croyez-moi, je n'ai pas donné ma part aux chiens.


Edgar Wright chècke les rush au combo, entouré de ses acteurs, Anya Taylor-Joy et ?
 
Il a passé du bon reggae, la fameuse compile, que je vous conseille chaudement, intitulée Young, Gifted and Black : 50 Classic Reggae Hits! On a pas mal déliré sur le morceau Elizabethan Reggae du grand Boris Gardiner, qu'on s'est remis en boucle une bonne quinzaine de fois. C'est devenu, en quelque sorte, l'hymne de notre nouvelle amitié. Gentleman, il m'a plusieurs fois proposé de balancer ma propre zik en bluetooth, mais sa playlist était si parfaite que je n'ai pas osé interférer. Il régnait une bonne ambiance dans l'habitacle de sa Punto, l'esprit de Noël était encore parmi nous. Je précise en outre que l'auteur de Baby Driver ne conduit guère comme il filme : jamais il ne file la gerbe au volant. Il a une conduite sûre et prudente, presque féline, je ferais volontiers de lui mon chauffeur particulier. Il a même réussi un brillant créneau, du premier coup, pour me déposer, très gentiment, juste en bas de chez moi. Je n'ai pas pu m'empêcher de le complimenter pour sa maîtrise totale de son engin, moi qui suis incapable de réussir la moindre manœuvre et panique à l'idée de me garer. Après m'avoir aidé à retirer ma valise du coffre de sa petite voiture, il m'a filé son 06 et m'a dit, avec une élégance british inimitable et un accent à couper au couteau, "la prochaine fois passe pas par Blablacar", accompagné d'un clin d’œil qui ne m'a guère laissé indifférent. C'était très touchant. Je lui ai tendu la main, par pur réflexe, en dépit des gestes barrière actuellement en vigueur. Il l'a repoussée, avec une délicatesse déconcertante, pour mieux me prendre chaleureusement dans ses bras. Le contact de sa veste en velours contre la peau de mon cou était d'un douceur inattendue. C'était un moment assez intense, je dois vous l'avouer. Son dos a ensuite retrouvé sa courbure naturelle, celle d'un homme qui passe trop de temps sur les écrans ou au volant, et il a regagné son véhicule tandis que je restais là, planté au milieu de la chaussée, trop ému pour m'éloigner. Avant de redémarrer, je l'ai vu prendre soin de changer l'ambiance musicale, il a opté pour un air plus mélancolique que j'ai immédiatement reconnu : All my happiness is gone, du regretté David Berman. Il m'a adressé un dernier geste amical de la main, et je l'ai longtemps regardé s'éloigner, jusqu'à ce qu'il disparaisse de mon champ de vision... Il s'en allait, m'avait-il confié, du côté de Castelnaudary pour y goûter "le fameux cassoulet", avant de remonter vers Gérardmer, où il était attendu, avec de nombreuses escales culinaires prévues en chemin. 
 
Il est reparti comme il est arrivé, seul. J'espère tout de même qu'il a passé de joyeuses fêtes. Je lui présente en tout cas mes meilleurs vœux pour la nouvelle année. 
 
 
Last Night in Soho d'Edgar Wright avec Thomasin McKenzie, Anya Taylor-Joy, Terence Stamp et Diana Rigg (2021)

3 mars 2020

Suspiria

J'y ai cru. Pendant plus d'une heure, j'avais bon espoir et j'étais dedans. Plutôt séduit par la mise en scène de Luca Guadagnino, encore bien aidé par le dirlo photo d'Apichatpong, j'étais comme bercé par cette ambiance singulière et difficile à cerner, où les sorcières se mêlent aux danseuses dans une école de danse prestigieuse d'un Berlin divisé, violenté et hanté par une Histoire pesante. Je me croyais bel et bien devant ce film d'horreur certes clivant, mais intéressant, osé, exigeant, digne d'éloges. Un bon exemple de remake intelligent, qui n'essaie pas bêtement de reproduire son modèle (en l'occurrence, il aurait été vain de s'y risquer), mais en propose une déclinaison suffisamment éloignée, tout à fait autonome et neuve. Bref, j'étais prêt à m'enthousiasmer pour l’œuvre de Guadagnino, dont j'avais par ailleurs plutôt apprécié Call me by your name.




Hélas, si ce Suspiria est un bon exemple de remake honorable, il est également un parfait spécimen de film auquel on s'accroche en vain : il s'écrase totalement au moment où il devrait décoller pour de bon, il finit par se dégonfler comme un vieux ballon de baudruche quand il devrait nous exploser aux yeux et s'imposer à nous comme une réussite. Eh bien non, c'est raté, et l'on comprend alors toutes les mauvaises critiques qui ont accompagné sa sortie. C'est donc au moment où il prétend nous coller au siège que le film de Guadagnino touche le fond : la longue scène gore supposée être le climax horrifique tant attendu, où la tension est censée atteindre son paroxysme sur l'un des morceaux envoûtants signés Thom Yorke, est tout simplement hideuse et ne produit aucun effet, si ce n'est celui de nous éjecter du film en beauté, et pour de bon, nous qui nous y cramponnions avec persévérance. Tous les défauts que l'on essayait jusque-là de gommer avec indulgence, charmé par les belles intentions affichées du cinéaste, reviennent alors au tout premier plan.




Quasiment annoncé avec grandiloquence dès le générique comme un opéra "en six actes avec un épilogue", Suspiria apparaît en fin de compte comme un film malade (et non un grand film malade, comme dirait l'autre). Un film dépassé par ses ambitions démesurées, écrasé par toutes ses prétentions historico-intellos mal digérées et mal recrachées, et finalement limité par le savoir-faire du réalisateur quand il s'agit de s'aventurer pour de bon dans l'horreur. Car pour créer une petite ambiance d'angoisse feutrée, Luca Guadagnino s'en tire à peu près ; mais pour foutre les j'tons pour de bon, il n'y a plus personne. Au contraire, on tombe dans le ridicule, le grand-guignol le plus grotesque, celui qui nous fait dire "Mais comment ont-il bien pu croire que cela allait marcher ?". C'est étonnant. En un sens, ça vaut le coup d’œil, par curiosité malsaine...




Tout cela est bien dommage car il y a aussi là-dedans de bien belles choses, des scènes véritablement saisissantes où l'on sent que Luca Guadagnino n'est pas non plus un manchot. On repense à la première audition de la danseuse vedette, à ces scènes de repas entre sorcières qui manigancent en secret, etc. Et si le casting s'avère inégal, avec bien du beau monde pour faire si peu (on y croise pèle-mêle Sylvie Testud, Renée Soutendijk - actrice culte pour le Spetters de Paul Verhoeven, Angela Winkler - la mère de l'enfant du Tambour de Volker Schlöndorff, et Ingrid Caven - issue du cinéma de Rainer Werner Fassbinder) et une Dakota Johnson fantomatique en tête de gondole (la pauvre, elle a fini à l'hosto pour ça...), on serait en revanche très curieux de revoir Tilda Swinton dans un film d'horreur. L'actrice anglaise, qui campe ici pas moins de trois rôles, parvient à dégager quelque chose de fascinant et l'on peut regretter que son personnage principal, celui de la directrice de l'école de danse, ne soit pas mieux exploité.




Malgré ces hautes ambitions toujours appréciables dans le cadre d'une telle entreprise et d'un film d'horreur qui ne renie pas son statut, la sentence est sans appel : ce nouveau Suspiria est trop pompeux, trop lourd et, plus trivialement, beaucoup trop long. Il dure plus de 2h30 et les 45 dernières minutes sont les pires, les plus douloureuses, dignes de celles qu'ont dû vivre les supporters brésiliens devant la demi-finale contre l'Allemagne de 2014. 45 minutes à tenir, c'est long quand on a déclaré forfait, croyez-moi. Le problème réside peut-être principalement dans ce scénario beaucoup trop fumeux, nébuleux, qui part dans tous les sens et ne se focalise sur rien d'assez consistant, qui échoue à réanimer le mythe des trois mères cher à Dario Argento. C'est qu'il aurait fallu sacrément tailler dans le vif et épurer tout ça pour que le résultat soit comestible.




Je suis à présent un peu embêté car je ne sais pas comment terminer mon papier. Apparemment, Luca Guadagnino a eu le même problème avec son film ! On se fout royalement de cet épilogue bavard et insipide qui se joue au chevet d'un vieillard affaibli, personnage dont l'histoire intime ne nous concerne pas car elle débarque un peu plus tôt comme un cheveu sur la soupe et a surtout l'air d'un prétexte pour faire revenir Jessica Harper, l'actrice du film de Dario Argento. Là encore, des thèmes a priori très forts sont convoqués (déportations et camps de concentration), mais c'est si mal amené et développé que, il n'y a rien à faire, ça ne prend pas. Ces dernières minutes nous permettent encore de comprendre sans peine que le film ait pu recevoir un accueil si frileux et diviser à ce point, avec une grande majorité qui a crié à l'infamie et quelques illuminés pour le défendre bec et ongles...


Suspiria de Luca Guadagnino avec Dakota Johnson, Tilda Swinton et Mia Goth (2018)

16 juin 2019

L'Heure de la sortie

L'Heure de la sortie est le deuxième long métrage de Sébastien Marnier et j'aurais juré qu'il s'agissait du premier. Cette adaptation d'un bouquin de Christophe Dufossé paru en 2002 nous narre les déboires d'un prof de français remplaçant (Laurent Lafitte) qui accepte de s'occuper d'une classe d'élite de 3ème ultra chelou suite au suicide de leur prof précédent : celui-ci s'est carrément jeté par la fenêtre, en plein cours, ce à quoi nous assistons dès les premières minutes d'un film qui a le mérite de nous saisir par le colbac d'entrée de jeu. Par la suite, Sébastien Marnier se montre assez habile pour développer une ambiance singulière et entretenir le mystère. Qu'est-ce qui se trame dans ce lycée privé zarbi dirigé par un proviseur dans le gaz complet (Pascal Greggory) ? Que manigance cette petite bande de collégiens surdoués et arrogants ? Laurent Lafitte a-t-il mis, malgré lui, les pieds chez un groupuscule fachos ? dans une secte New Age ? Et comment expliquer ces cours de musique orchestrés par une enseignante survoltée (Emmanuelle Bercot) lors desquels les gamins reprennent en chorale et au synthé de vieilles chansons de Patti Smith ? Bref, il y a là de quoi intriguer... Laurent Lafitte va donc mener sa petite enquête, quitte à espionner les exactions de ses élèves, aux mœurs décidément bien étranges...





L'Heure de la sortie vaut le coup d’œil. Pendant la majeure partie du film, nous sommes vraiment curieux de savoir où cette drôle d'histoire va nous mener. Le scénario aborde des thèmes très actuels qui ne manquent pas d'interpeller, nous confrontant à une bande d'ados qui se veut représentative d'une nouvelle génération remontée à juste titre contre ses aînés, trop dégoûtée de l'état dans lequel la Terre lui a été laissée. Le choix du contexte apparaît intelligent et original, il y a quelque chose de très captivant dans ce lycée étrange et cette ville de province anonyme mais, au fond, des plus familières. Le film de Sébastien Marnier est également porté par un acteur impeccable : après sa performance étonnante dans Paul Sanchez est revenu, Laurent Lafitte confirme tout son talent pour incarner des personnages ambiguës, que l'on a bien du mal à cerner. On imagine d'ailleurs très mal ce qu'aurait pu donner un tel film avec un autre acteur.





Hélas, L'Heure de la sortie a aussi des défauts évidents, ceux-là même qui m'ont amené à penser qu'il s'agissait à coup sûr du premier long métrage de son auteur. Sébastien Marnier manque parfois de subtilité quand il s'agit d'insuffler une atmosphère fantastique à son récit, qu'il parasite de motifs surnaturels trop grossiers qui n'apportent pas grand chose à l'ensemble et aboutissent en outre à des incohérences. On sent trop les influences du réalisateur, des références que la bande originale vient aussi nous rappeler avec insistance, en lorgnant du côté d'Argento ou Carpenter (dont le duo électronique français Zombie Zombie, ici aux manettes de la BO, a d'ailleurs signé un chouette EP de reprises). Si l'ambiance est tout de même plutôt prenante et réussie, elle aurait mérité d'être travaillée davantage et d'accoucher de quelque chose de plus consistant, de moins vain. Quand le voile se lève enfin sur les motivations des jeunes et leur objectif final, dans une conclusion qui rappelle l'excellent Take Shelter de Jeff Nichols, on est plutôt déçu : c'est trop facile, trop attendu. Alors qu'il n'est pourtant pas bien long, le film finit par s'essouffler petit à petit et laisse un goût d'inachevé. Malgré ses faiblesses, on préfère toutefois en retenir les vraies qualités qui en font une proposition originale et osée pour le cinéma français. L'Heure de la sortie m'a même donné envie de m'intéresser au véritable premier film du cinéaste, Irréprochable, que je ne regarderai jamais, parce qu'on y retrouve Benjamin Biolay. 


L'Heure de la sortie de Sébastien Marnier avec Laurent Lafitte (2019)

8 juin 2019

Next of Kin

Obscur film fantastique australien jouissant aujourd'hui d'une belle petite réputation auprès des amateurs, Next of Kin est la seule réalisation notable de Tony Williams. Sorti en 1982 et connu par chez nous sous le triste titre Montclare : Rendez-vous de l'horreur, ce film ne brille pas par l'originalité de son scénario puisque celui-ci s'avère tout à fait accessoire. Voici néanmoins son point de départ : suite au décès de sa mère, une jeune femme hérite d'une imposante maison de retraite ; à son arrivée sur les lieux, les morts mystérieuses se multiplient et les souvenirs désagréables d'un passé refoulé ressurgissent... "Il y a quelque chose de diabolique dans cette maison, quelque chose qui y vit et respire le même air que nous" lira bientôt notre héroïne terrorisée dans le journal intime de sa môman.




Not Quite Hollywood : The Wild, Untold Story of Ozploitation !, un documentaire de 2008 consacré au cinéma d'exploitation australien, a peut-être aidé à donner une nouvelle vie à Next of Kin. On y voyait quelques extraits prometteurs et, surtout, Quentin Tarantino le présentait comme l'un de ses films australiens préférés. Plein d'enthousiasme, il faisait un rapprochement assez hasardeux en le comparant au Shining de Stanley Kubrick, rien que ça. Un compliment à double tranchant... Beaucoup l'ont peut-être découvert grâce à cela, quelques-uns ont forcément été très déçus. Car si Next of Kin est un titre hautement recommandable, à conseiller à tous les amateurs de cinéma fantastique, il ne boxe évidemment pas dans la même catégorie que le chef-d’œuvre de Kubrick. 




Next of Kin est un film d'épouvante d'ambiance par excellence. Comme évoqué précédemment, son scénario est très fumeux : il n'y a pas d'intrigue claire, ou en tout cas prenante, on ne sait pas trop où le film veut aller, quand bien même celui-ci adopte grosso modo le schéma classique du film de maison hantée. Certains personnages ne servent à rien, disparaissant inexplicablement, et on a bien du mal à vraiment s'intéresser à l'enquête de l'héroïne. Parfois dure à suivre, l'histoire est un prétexte au cinéaste pour étaler toute sa maestria. Ce qui compte ici, c'est surtout le contexte, le décor dans lequel va s'amuser le réalisateur.




Tony Williams se fait plaisir et ose beaucoup de choses. Il atteste d'une maîtrise et d'une inventivité réjouissantes, ce qui rend d'autant plus surprenant qu'il n'ait rien fait d'autre par la suite. Il prend d'abord son temps pour mettre en place une ambiance singulière, filmant tranquillement son actrice brune au charme discret, Jacki Kerin, prendre possession et connaissance des lieux. Épaulé par le thème musical entêtant de Klaus Schulze, l'un des pontes de la musique électronique allemande et membre fondateur de Tangerine Dream, Tony Williams parvient sans souci à créer une atmosphère pesante et nous offre quelques moments de toute beauté.




La réalisation de Tony Williams est très fluide et aérienne, grâce à une belle utilisation de la louma et de la steadycam. Des travellings et des cadres très travaillés installent la peur en jouant notamment sur la profondeur de champ, étouffant ou écrasant l'héroïne. Face à cette stylisation nette qui ne recule devant rien et cette ambiance anxiogène cotonneuse de menace source, on a comme l'agréable impression d'être face à un croisement bizarre entre le cinéma baroque de Dario Argento et celui, à la touche plus délicate, des premières œuvres fantastiques de Peter Weir (Pique-Nique à Hanging Rock, La Dernière Vague). On a connu pire, n'est-ce pas ?...




Si la première heure du film est assez lente, tout s'accélère soudainement, pour une dernière demi heure de folie pure, véritablement démentielle, où le cinéaste en roues libres se lâche encore davantage. Next of Kin bascule alors progressivement dans la sauvagerie, délaissant le canevas plus tranquille du film de maison hantée pour s'aventurer vers celui du slasher, de l'horreur pure et dure, quitte à rappeler de loin Massacre à la tronçonneuse dans sa terrible et brutale conclusion. Cette dernière partie nous réserve son lot de scènes tendues et de trouvailles visuelles géniales, qui empreignent durablement nos rétines.




Devant ce final en fanfare, nous ne sommes pas loin du film d'horreur rêvé, celui qui cherche et atteint l'image marquante, qui dépeint une situation absurde et insoutenable semblant tout droit issue d'un cauchemar délirant, par une mise en scène virtuose qui ose tout (on pense par exemple à cet étrange ralenti en plongé lors de la fuite de l'héroïne, un mouvement de caméra laissant pantois et annonçant bien le basculement définitif dans l'horreur). Alors certes, ce film étonnant à plus d'un titre est très inégal et n'existe que par sa mise en scène souvent admirable, mais en nous quittant de la meilleure manière possible, il parvient tout de même à faire forte impression et prouve qu'il mérite amplement sa modeste mais bien solide notoriété. Tentez-le !


Next of Kin (Montclare : Rendez-vous de l'horreur) de Tony Williams avec Jacki Kerin, John Jarratt et Alex Scott (1982)

31 janvier 2019

L'Étrange cas de Richard Stanley



Richard Stanley est sans aucun doute un drôle d'oiseau. Il n'y a qu'à aller voir la photo qui illustre sa page Wikipédia et y lire les premiers renseignements à son sujet pour en être convaincu. Documentariste, anthropologue, depuis toujours attiré par le mysticisme et la magie, Richard Stanley, originaire d'Afrique du Sud, a choisi d'élire domicile à Montségur, haut lieu de la mythologie cathare, pour mieux effectuer ses recherches in situ et baigner dans une atmosphère propice à l'imaginaire et au fantastique. Il a récemment été annoncé que l'illuminé allait enfin repasser derrière la caméra pour réaliser une adaptation de La Couleur tombée du ciel, une des nouvelles les plus cinégéniques de Lovecraft. Nicolas Cage devrait être en tête d'affiche et nous espérons vraiment que le projet pourra aboutir (Richard Stanley collectionne hélas les projets avortés) car nous serions très curieux ce voir ce que produirait la collaboration de tous ces cerveaux malades. Croisons donc les doigts...


Richard Stanley, chez lui

Les deux premiers films de Richard Stanley, sortis au début des années 90, lui ont permis d'acquérir une place un peu à part chez les plus curieux amateurs de cinéma de genre. Hardware et Dust Devil sont devenus deux films cultes au sens non-galvaudé du terme : le premier fut un succès inattendu à sa sortie et a toujours pu compter sur quelques fans irréductibles ; le second, plus obscur, est seulement visible depuis 2006 dans une version revue et approuvée par son auteur après avoir été successivement rafistolé par producteurs et distributeurs. Si aucun de ces films n’est une totale réussite, ils sont tous deux traversés de fulgurances mémorables et attestent d’une personnalité de cinéaste tout à fait singulière dont on peut regretter qu’elle n’ait pas pu plus librement s’exprimer. Peut-être Richard Stanley est-il un peu trop fou, un peu trop perché, pour coller au système dans lequel il a un temps essayé de faire son trou.




Réalisé en 1990, Hardware a souvent été injustement étiqueté comme un de ces sous-Terminator qui fleurissaient à cette période suite au carton du film de James Cameron. Son pitch pourrait effectivement y faire penser. Dans un futur indéfini et une ambiance post-apocalyptique très marquée, un soldat freelance campé par Dylan McDermott achète la tête d’un vieux cyborg retrouvée dans une zone interdite par un chasseur d’artefacts. Il a pour idée de l’offrir à sa girlfriend (Stacey Travis), une jolie rousse qui vit cloîtrée dans son appartement blindé, sculptrice avant-gardiste de son état. Celle-ci est très heureuse de ce cadeau qui, après deux trois soudures et un petit coup de peinture, viendra parachever sa dernière œuvre, une sculpture murale chelou trônant au milieu de chez elle. Elle ignore qu’elle cohabite désormais avec un cyborg extrêmement puissant qui aura tôt fait de s’auto-réparer pour mener à bien la mission pour laquelle il a été créé : supprimer l’espèce humaine et régler le problème de surpopulation…




Ce n’est pas pour son scénario que Hardware parvient à séduire, mais plutôt par l’inventivité dont fait preuve Richard Stanley pour mettre en scène ce quasi huis-clos en un temps très resserré. L’action se déroule en une nuit et l’on quitte rarement le sombre appartement de celle qui apparaîtra progressivement comme la véritable héroïne du film : notre artiste rouquine amenée à en découdre avec un robot impitoyable. Âgé d’à peine 24 ans au moment du tournage mais déjà doté d’une solide expérience dans la réalisation de clips musicaux, Richard Stanley s’amuse et se fait plaisir pour son premier long métrage, en donnant libre cours à son enthousiasme et à son ingéniosité, tout en laissant place à l’humour et à la légèreté (certains personnages flirtent volontairement avec le ridicule, comme le voisin voyeur et le sidekick inutile du soldat). Ses qualités lui permettent de contourner la petitesse de son budget et de donner une assez fière allure à son œuvre, encore aujourd’hui, grâce à son psychédélisme cyberpunk plaisant. 




Richard Stanley parvient modestement à mettre en place un univers futuriste post-nuke crédible dans des décors pratiquement plongés dans le noir quand ils ne sont pas éclairés par des néons rouges ou verts où la technologie dégénérescente est omniprésente. Malgré un final assez laborieux (on ne compte plus les résurrections de l’increvable et tenace cyborg !), Hardware laisse donc une très agréable impression, celle d’un film-trip à l’ambiance réussie, fourmillant de chouettes idées et qui suscite forcément une certaine sympathie. Sa bande-son très soignée, à la fois bien de son temps et collant idéalement à l'univers dépeint, comptant quelques invités de marque comme Public Image Limited, Ministry, Motörhead ou Iggy Pop (également présent en voix off dans le rôle d'un animateur radio éructant avec enthousiasme les mauvaises nouvelles de ce monde), a également contribué à la petite réputation enviable et méritée d'Hardware




Grâce au succès inattendu de son premier film (moins d’un million de dollars de budget pour plus de 70 amassés à travers le monde !), Richard Stanley a pu voir ses ambitions à la hausse pour son projet suivant, le beaucoup plus personnel Dust Devil, réalisé dans la foulée et tourné en Namibie. Le réalisateur s’inspire de l’étrange histoire d’un serial killer jamais identifié par la police, ayant sévi en Afrique du Sud au début du siècle, dont les crimes ont alimenté les légendes locales et ont été attribués à une force surnaturelle. Le tueur prend ici les traits d’un bellâtre auto-stoppeur (Robert John Burke) qui fascine et séduit ses victimes avant de les massacrer en suivant un rituel quasi vaudou. Un policier autochtone est lancé sur ses traces, plus ou moins guidé par un sorcier du coin qui le prévient qu’il s’agit du fameux et redoutable « Dust Devil » de leur folklore. Une jolie rousse (Chelsea Field) ayant fui son mari violent finira par croiser la route du serial killer...




Ce point de départ pourrait être celui d’un simple thriller mâtiné de surnaturel, mais les ambitions du réalisateur sont plus folles. Dust Devil se situe à la croisée des chemins de plusieurs genres, à commencer par le western et le road-movie, en plus du thriller et du fantastique. Débordant d'appétit, Stanley essaie aussi d’ajouter un petit sous-texte politique par des rappels à l’apartheid et aux fissures de la société sud-africaine, coincée entre modernité et folklore. Peut-être trop ambitieux, Richard Stanley est loin de réussir sur tous les tableaux et son film a quelques faiblesses évidentes, parmi lesquelles un rythme parfois déconcertant, trop d’idées pas assez exploitées et un acting pas toujours à la hauteur. Malgré cela, cet OFNI connu par chez nous sous le titre Le Souffle du Démon n’en reste pas moins une œuvre encore une fois digne d’être défendue et saluée, que l’on recommandera tout particulièrement aux amateurs de charmantes obscurités hybrides de ce genre.




Richard Stanley démontre qu’il a des influences de choix et qu’il connaît ses classiques. Parmi ses sources d’inspiration pour Dust Devil, cet ariégeois d'adoption cite Sergio Leone, Luis Buñuel et Dario Argento. Devant son film et son atmosphère si particulière, il est évident que l’on repense aux gialli italiens, mais aussi à la bizarrerie d’un Jodorowsky, à l’atmosphère de The Last Wave de Peter Weir et l'on note même quelques clins d’œil direct au Stalker de Tarkovski. Plus prosaïquement, il est facile de se rappeler de The Hitcher devant les méfaits de cet auto-stoppeur au pouvoir de séduction hypnotique. Au-delà de ces références diverses et variés, Richard Stanley réussit à trouver un ton bien à lui, notamment lors de quelques fulgurances poétiques qui font que certaines scènes s’impriment durablement sur nos rétines. Bénéficiant d’une très belle photographie aux dominantes de nouveau écarlates et tirant joliment partie des paysages désertiques spectaculaires de la Namibie, Dust Devil est régulièrement d’une beauté saisissante qui nous permet d’être très indulgent à l’égard de ses incontestables défauts.




L’histoire progresse de manière assez inattendue, nous suivons tour à tour le policier africain dans son enquête sur les traces du serial killer, la cavalcade macabre de ce dernier et la fuite de la jeune femme avant que ces deux derniers personnages ne fassent la route ensemble. Le scénario ne constitue pas le point fort d’un film qui, à trop cultiver le mystère oublie parfois de nous satisfaire en proposant une ligne conductrice claire. Ces trois personnages finissent par être réunis dans une ville fantôme ensevelie sous le sable lors d’une conclusion incertaine et ouverte qui parvient à faire son petit effet et lors de laquelle le personnage féminin apparaît encore comme le plus fort du lot. Chelsea Field, bien que ne brillant pas pour ses talents d’actrice, parvient tout de même à donner un charisme croissant à son rôle ; plus le film avance, plus elle en impose et magnétise l’objectif. Face à elle, le tueur incarné par Robert John Burke manque un peu de présence et d’électricité (n’est pas Rutger Hauer qui veut).




De la même façon que Hardware, Dust Devil brille surtout par son ambiance aux petits oignons que Richard Stanley réussit à installer et à cultiver jusqu’à la fin. Tout est là pour entretenir une atmosphère fascinante et singulière : la voix off qui nous raconte les légendes locales, la musique lancinante aux sonorités morriconiennes signée Simon Boswell, les détails macabres qui viennent trancher avec ces plans plus contemplatifs et ces régulières digressions poétiques surprenantes... S’il ne réussit pas tout à fait son coup et qu’il peine à donner une vraie vigueur à son récit, l’ambition de Richard Stanley est aussi louable que sincère et l’étrangeté de son film parvient à elle seule à captiver.


Richard Stanley et Simon Boswell

On comprend donc aisément pourquoi Dust Devil a son petit cercle d’ardents défenseurs, son statut n’est encore une fois pas volé et, après une telle expérience cinématographique, on ne peut que regretter que son auteur n’ait pas pu mener sa carrière de cinéaste comme il l’entendait (ses déboires sur le tournage de L'Île du Docteur Moreau ont fait date). Son deuxième long métrage, incompris par ses producteurs puis par les distributeurs, a été écourté et retoqué contre son gré. Après une longue bataille juridique, Richard Stanley en a récupéré les droits, payant de sa poche pour que son « final cut » soit enfin visible en vidéo. C’est cette version que l'on peut désormais voir et dont la découverte amène à espérer que, près de 30 ans plus tard, l’atypique Richard Stanley n’aura rien perdu de son talent et de sa folie pour mettre en image l’histoire tordue de Lovecraft, écrivain à l’imaginaire sans équivalent, pour lequel il semble tout désigné. Nous suivrons cette affaire de près...


Hardware de Richard Stanley avec Dylan McDermott, Stacey Travis et John Lynch (1990)
Dust Devil (Le Souffle du Démon) de Richard Stanley avec Robert John Burke, Chelsea Field et Zakes Mokae (1992)

28 octobre 2017

Phenomena

Rétrospectivement, on peut dire que la carrière de Jennifer Connelly a pas mal déraillé. Elle avait pourtant bien débuté. Sans parler de son apparition (dans tous les sens du terme) déjà mémorable dans l’ultime film de Sergio Leone, Il était une fois en Amérique, l’actrice américaine crevait l’écran dans le premier rôle du Phenomena de Dario Argento. Avec son visage de jeune fille modèle et ses improbables sourcils de sibylle envoûteuse, la juvénile Jennifer incarne alors la fille d’un grand acteur américain expatriée en Suisse, près de Zurich, dans un internat de demoiselles. Mais son personnage, également prénommé Jennifer, est aussi gravement somnambule, et pourrait en outre s’appeler sa majesté des mouches.





Non pas qu’elle soit l’incarnation du diable, mais l’héroïne jouit d’une connexion privilégiée aux insectes, qu’elle comprend et ressent à l’égal de la Nausicaä de Miyazaki, née sur papier en 1984, un an avant l'héroïne d'Argento. Or ce don s’avère particulièrement propice lorsque, non loin de l'internat, un tueur en série extermine des jeunes filles et semble prendre un malin plaisir à laisser pourrir les cadavres pour les côtoyer, favorisant l’apparition de mouches macabres. C’est ainsi que Jennifer s’associe au professeur McGregor (Donald Pleasance), entomologiste, collaborateur de la police criminelle, paraplégique et ami d’une femelle chimpanzé adorable.





Au-delà du scénario, plutôt original mais, paradoxalement, parfois limité (la fin du film notamment laisse un brin songeur, avec l’arrivée de l’enquêteur interprété par Patrick Bauchau puis la résolution ubuesque près du lac), Phenomena est la plupart du temps d’une grande beauté visuelle (et sonore, à condition d’apprécier les morceaux d’Iron Maiden et Motörhead qui déboulent sans prévenir et sans raison particulière en plein milieu d’une lente déambulation sans heurt de Jennifer dans la cabane du présumé assassin). De facture assez classique, pour ne pas dire sobre (à l'image de Ténèbres, le giallo tourné par Argento deux ans plus tôt), le film se compose de plans magnifiques, dépouillés de ces patchworks de néons rouges et bleus, inspirés peut-être par Les Trois visages de la peur de Mario Bava, esthétique baroque qui, poussée à son paroxysme, résume un peu vite la patte Argento, même si elle a de fait contribué à la majesté de quelques unes de ses grandes séquences horrifiques, par exemple dans le superbe Inferno.





Argento compose ici des tableaux harmonieux, pourquoi pas gracieux et lumineux — comme ces plans où Jennifer Connelly arpente la verdoyante campagne suisse en quête du tueur — en tout cas à la frontière entre merveilleux et fantastique, à l'image de ce sublime gros plan sur les yeux à demi-endormis de l'héroïne, ou bien la séquence où elle suit une luciole qui la conduit jusqu’au gant abandonné par sa camarade de chambrée victime du meurtrier, ou encore celle où, persécutée par les pensionnaires de l’internat, elle convoque malgré elle une nuée opaque et bourdonnante d’insectes volants venus la protéger et cernant le bâtiment (Jennifer n’ira pas jusqu’aux représailles de Carrie). L'oscillation entre conte merveilleux et conte d'épouvante s'étire ainsi jusqu'au surgissement tardif de l'horreur pure, et quitte à y aller fort, quand la jeune fille toute de blanc vêtue sombre dans une piscine de cadavres en putréfaction. Comme souvent avec Argento, c’est le contraste qui compte, le chavirement de la pureté présumée, sa plongée dans les entrailles du sordide, dans un film qui vaut finalement moins pour ce qu’il raconte que pour les saisissantes scènes de contes horrifiques qu'il donne à voir et à entendre.


Phenomena de Dario Argento avec Jennifer Connelly, Donald Pleasance et Patrick Bauchau (1985)