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22 janvier 2025

Apocalypto

En 2006, après le scandale La Passion du Christ, Mel Gibson sombre comme à son habitude dans l'alcool et la drogue. Il part en vacances au Brésil avec une compilation de bossa nova récupérée dans les bureaux de la Warner. Il s'identifie soudain profondément au sentiment de saudade, ce sentiment typiquement lusophone qui consiste en un mélange décapant de mélancolie, de joie diffuse et de rage de vaincre. Deux rencontres l'aident à sortir de la dépression : Romario Bebeto, qu'on ne présente plus, l'avant-centre brésilien aux mille buts imaginaires et aux mille femmes bien réelles, seul joueur offensif de gauche de l'histoire du football, et Chico Buarque, le roi de la bossa, dont la reine est Gilberto Gil. Chico, roi de la chanson populaire au Brésil, devient son confident, son ami, son grand frère et son binôme dans les soirées chaudes de Rio de Janeiro. Mel Gibson prend conscience qu'être l'un des acteurs les mieux payés de sa génération, un pur sex symbol mondial, un réalisateur de génie et un antisémite avéré ne suffit plus à son bonheur : il entend trouver le salut dans l'amour, la famille, la lecture obsessionnelle de l'autobiographie de la star du ballon rond Romario (Comment j'ai soi-disant marqué 1000 buts, paru en France aux éditions PUF) et la fréquentation assidue de Chico Buarque. 
 
 
 
 
Comme Mel, Chico Buarque nourrit une passion pour les femmes et pour l'Amérique du Sud, son propre continent, ainsi que pour son Histoire. Si bien que le couple sillonne le Brésil pour redécouvrir un pays que l'un des deux connaît déjà par cœur malgré sa superficie hallucinante. Sujet à des douleurs de dos, Mel accepte de consulter au fin fond de la jungle un mage vaudou, un nécromancien des forêts atrabilaire et pyromane. Le naturel incrédule de Mel, athée convaincu, sceptique de naissance et antisémite de conversion ne le prépare pas à l'intense thérapie qui en découle : il vit une renaissance sur les bords du fleuve Orénoque, un christian reborn quelques kilomètres au sud de Manaus, qu'il entend bien partager avec le monde entier. De retour à L.A., il pratique intensément le yoga ayurvédique et organise enfin sa vie autour de ses enfants, nés entre les années 60 et 90 et répartis dans tous les États d'Amérique du Nord et d'Australie. Le souvenir enfoui du divorce de ses propres parents ressurgit et l'affecte à tel point qu'il envisage de quitter le cinéma pour ne pas redevenir un père absentéiste et dans l'optique d'être enfin là pour ses enfants, y compris les plus âgés, déjà adultes, retraités et calés en EPHAD. Sa passion pour la culture brésilienne grandit avec l'écoute ininterrompue de bossa nova et au gré de son évolution psychédélique. Intarissable sur Chico Buarque, Gilberto Gil et Romario Bebeto, il retrouve les plaisirs de la culture populaire de Recife avec ses enfants très âgés.
 
 
 
 
Au point culminant du scandale autour de la sortie de son brûlot antisémite, Mel part en famille pendant plusieurs jours dans une ferme sans internet, près d'Ubatuba, une ville du Brésil située dans le désert du Sertao, entre Sao Polo et le cercle arctique. Débarqué en hélicoptère avec toute sa smala, il s'installe dans une chambre sans confort ni fenêtres, au sein d'une villa de dingue, et prévoit de rédiger d'un jet et sur ordinateur portable, avec le logiciel Apleton, le scénario de son futur film, celui qui le sortira du pétrin et le lavera de tout soupçon quant à son antisémitisme revendiqué et assumé jusqu'à la mort. Les sonorités métalliques de son clavier Windows Surface ne correspondent pas à son nouvel état d'esprit sud-américain. Il réclame une machine à écrire Olivetti 32, 36kBPS, à touches en bois de manguier, avec renforts de ressorts en acajou et caractères rigides forgés en caoutchouc du Brésil. Mais au bout de deux jours, les ongles en sang, les phalanges fracturées et du cal plein les paumes, devenu le faune du labyrinthe de Pan, Gibson retrouve finalement un attrait pour son ordinateur et, dans un crossover réaliste de Barton Fink et The Shining, il pond, fécond comme jamais, des scènes au rythme endiablé et festif inspirées du carnaval de Rio et des feria du club taurin Lou Seden de Villevieille dans le Gard.





Au fur et à mesure, Mel dépasse la peur de décevoir le monde du 7ème art et les fantômes du IIIème Reich pour célébrer l'amour, la famille et la terre. Au-delà du Brésil, ses influences mêlent les polyrythmies de Waterworld et le funk d'Earth, Wind and Fire dans un creuset évoquant Le Trésor de la Sierra Merdée featuring le contenu de la boîte à gants de Dr. Dre. Le visionnage en famille d'un court-métrage de la NASA consacré aux prédictions mayas l'aide à fixer son scénario sur la disparition de cette culture dont il trouve des traces tout autour de lui. Pourtant Gibson réalise enfin qu'il se trouve sur le bon continent mais pas du tout dans le bon pays. Les Mayas n'ont jamais foutu un pied au Brésil. Que nenni, c'est là qu'il tournera son nouveau film et qu'il mettra d'accord Mad Movies et Les Cahiers du cinéma sans froisser aucun historien du dimanche (il en a froissé des tas, mais de métier, et a également provoqué les foudres de tous les instituts d'archéologie et de collapsologie de la planète, ce qu'il considère comme méritoire, en tant que supporter officiel de Goebbels et de Trump).
 
 
 
 
Les films de pure aventure sont rares, l'étaient déjà en 2006 et le sont encore plus maintenant. Mel Gibson nous a gratifiés de ça, dans un film au rythme haletant, que l'on regarde la mâchoire dans le verre de nuit et les accoudoirs en lambeaux. Difficile de séparer l'homme de l'artiste ? En général, oui. Pas devant Apocalypto, où l'homme Gibson disparaît. Certes il s'efface, mais surtout on l'oublie, forcément, car nous voilà poussés à survivre dans la jungle antédiluvienne d'Amazonie, et on ne donnerait pas cher de nos vies dans ce merdier de chaque instant. Plus difficile en revanche de parler beaucoup plus longtemps du film lui-même car cela nous obligerait à taper notre texte en pleurant de joie et en décroisant nos jambes, encombrés par une érection massive, or en général, ça ne donne rien. Fantasme de cinéma : dans le même film, une éclipse solaire met fin à l'une des plus terribles séquences de sacrifice au monde amenée par un maniaque de la violence sadique ; une course poursuite démentielle entre un jeune indien, Patte de Jaguar (incarné par Rudy Youngblood, un acteur qu'on n'a plus revu au cinéma, car il continue de courir depuis 2006), et une panthère noire, que Mel, avant de l'adopter, s'était amusé à rebaptiser Pattes de Jobard et qu'il s'était lui-même chargé d'affamer en la nourrissant d'herbes sèches trempées dans de la sauce soja sans sucre pendant trois semaines avant de dire "action" ; une chasse à l'homme qui vous fume sur place ; l'arrivée fatidique des premiers conquistadores européens sur le sol du nouveau monde ; le tout tourné en langue inca ! Quelle folie de film. Un délire dégoulinant de sueur, de sang et de bons sentiments, avec des gentils très gentils et des méchants très méchants, le tout noyé par un déluge dans un puits, rythmé par une chasse au potamochère inoubliable, couronné par une visite guidée des favelas préhistoriques de la Mésoamérique, et tant d'autres impensés de l'histoire millénaire de la péninsule du Yucatán et de la civilisation aztèque post-classique. Une anomalie dans les annales de l'art. Vous avez peut-être déjà croisé sur youtube ou dans les rayons des pires librairies quelques anthologies de "ces grands films que vous ne verrez jamais", où le Dune de Jodorowski croise le Napoléon de Kubrick, où le Nostromo de David Lean le cède au Stalingrad de Sergio Leone. Eh bien vous ne trouverez jamais, dans ces listes, le Apocalypto de Mel Gibson, parce qu'il existe. Mais il faut savoir l'apprécier et le reconnaître à sa juste valeur d'apocalypse filmique.


Apocalypto de Mel Gibson avec Rudy Youngblood, Dalia Hernandez, Raoul Trujillo et Jonathan Brewer (2006)

28 août 2024

The Visit

En 2015, dans le creux de la vague après de fameuses bouses nommées La Fille de l'eau, Le Maître de l'air ou After Earth, réalisés pour égayer les longs après-midis de ses trop nombreux enfants, Shyamalan se demande : "Que vais-je faire ? C'est l'hchouma... Il ne me reste que deux dollars en poche...". La réponse lui vient très vite : un found foutage de gueule. Bonne idée : ça coûte deux dollars tout pile, et ça peut en rapporter au moins le centuple, vu que les aficionados de ce genre ont à peu près le niveau d'exigence (et de culture, voire de discernement, mais aussi de courage et d'endurance) d'un supporter moyen du PSG en LDC. Bingo : pari réussi, Shyamalan retrouve ses esprits et relance sa carrière moribonde, doublant carrément la mise quelques temps plus tard avec Slipt, qui confirmera son retour en forme auprès de ses fans de la première heure, ceux qui se souvenaient encore de son nom mais ne suivaient plus sa trajectoire que d'un œil discret et inquiet, tel Donnarumma (n')anticipant (guère) la courbe d'un centre au cordeau sur corner après coup de pied arrêté de coin.
 
 

 
Les deux dollars d'avance étaient là mais il fallait encore une idée, laquelle vint à l'esprit bondissant de Schumi lors d'un week-end prolongé du 8 mai où l'homme conduisait sa ribambelle de mioches attardés chez ses beaux-parents adorés qu'il, comme il le dit à longueur d'interview, "ne peut pas saquer". Ce jour-là, qui plus est, Schumi sortait d'une séance de trois heures chez l'orthoptiste (compliqué de trouver un rendez-vous un 8 mai, mais possible quand on a pondu Sixth Sense et que l'orthoptiste du coin se dit toujours "retourné" par le mindfuck final, et "à genoux" devant l’Ethernet, aka Schumi, pour ça). Après ladite orthoptie, ses pupilles ayant colonisé le blanc de ses yeux, victimes d'une double conjonctivite en réaction à une séance un peu longue et trop intense, sa vision fut teintée d'horreur et d'un sombre voile de ténèbres opaques qui lui permit de voir sous un jour d'autant plus menaçant les deux vieux cons coupables d'avoir engendré sa femme et sur le point de se farcir ses gosses à sa place, eux qui le surnommaient alors "Apu", ou, en fin de week-end, "EL HIJO D'APU".
 
 
 
 
Idée géniale et jamais vue en plus de cent ans de cinoche et des millions d'années d'idées : centrer l'angoisse sur un couple de grands-parents aimants. Avec la sortie récurrente de films d'horreur basés sur des gosses flippants, comme le récent Abigail, dont personne n'a parlé à part nous à l'instant, de La Mauvaise Graine de Mervyn LeRoy à L'Autre de Robert Mulligan en passant (pour les gens qui n'ont qu'une culture ciné assez réduite et seront ravis de retomber sur des titres plus connus leur offrant le sentiment d'avoir des connaissances et de bien faire partie de ce monde) par Damien la malédiction ou L'Exorciste, on oublie de dire que la vie ne s'arrête pas à 12 ans avec la puberté, et que les vieillards sont ô combien plus nombreux et ô combien plus flippants que les ados, pour ne pas dire ô combien plus gênants que des mômes, même si, enfants comme vieillards, en vérité, pas de quoi flipper : on peut les retourner d'une balayette sur l'asphalte. Pourquoi, d'ailleurs, personne n'a eu l'idée d'en retourner une grosse à Damien de La Malédiction, pour lui faire voir un peu de paysage en mode 360° ? Gregory Peck avait les biceps et la grinta pour balancer deux allers sans retours dans la tronche de ce sale gamin, en visant le coin extérieur de la mâchoire tel un Dustin Poirier des grands soirs, KO technique direct, ou pourquoi pas l'achever par une petite "guillotine" qui le laisse pantois sur le tapis de l'octogone sans règle. Comme quoi, de la pire situation (ce week-end sordide chez les beaux-parents, commencé pour le fils cadet de Schumi-Apu en vol plané, propulsé par le toit ouvrant de la Xanthia par son cinéaste de paternel pressé de foutre les voiles, tel Carlton jeté en l'air d'un geste limpide par oncle Phil pour avoir trop louché sur Hillary), et d'un oubli mondial (filmer des vieux terrifiants), peut naître l'idée du siècle, et l'un des rares found footage que le dernier des esthètes, encore attaché aux belles choses, peut regarder sans avoir envie de mourir.
 
 
 
 
Quoi d'autre au menu de ce film ? Une sortie en luge qui se finit en boulet de canon contre le seul platane à cent kilomètres à la ronde, façon Dodi Di et Lady Al Fayed. Une partie de cache-cache entre deux bambins innocents et une mamie survoltée sous les pilotis de la maison, qui de notre côté s'est terminée en caca-culotte. Quelques jump-scares de haut vol pour fuites urinaires à peine contrôlées, telles celles de feu Bernardo Silva, plaquiste de métier, usant de sa couche intime lors d'une "pas-nenka", ni faite ni à faire, devant le goal de Madrid, Arsène Lupin (celui qui a volé la place de Thibault Courtois). Quoi de plus abominable que deux vieillards zonant à poil, en perte de contrôle de leur sphincter, dans les couloirs de leur airbnb de montagne ? C'est un peu la scène de la salle de bain de Shining mais pendant 2 plombes (Kubrick avait eu l'intuition, jadis, qu'il y avait un terrain avec les vieilles peaux qui fondent et font baliser, mais remplacez le solide Nicholson, incarnant un taré délirant, par deux enfants naïfs qui passent le début du film à chanter du Taylor Swift dans une private joke intra Schumi-family que M. Night Shumiland a portée à la vue de toute la planète, et vous comprenez qu'on ne se contienne plus devant ce film). Quoi d'autre encore ? De la peur à tous les étages, captée par des petites caméras planquées par les deux gamins paniqués devant les comportements de plus en plus déviants de leurs ancêtres. On sort du film en se languissant de la prochaine canicule bien frappée. Ce n'est pas anodin. Bref, മനോജ് നൈറ്റ് ശ്യാമളൻ (Shyamalan), en tout cas, les poches bourrées de blé, ses beaux-parents perdus à tout jamais, prêt à confirmer son retour en grâce avec Slip puis Glass, deux suites offertes à son grand Unbreakable (le tout connu sous l'appellation "trilogie d'Apu"), était parvenu à se relancer comme personne. Incassable.
 
 
The Visit de M. Night Shyamalan avec Olivia DeJonge et Ed Oxenbould (2015)

26 novembre 2022

L'Amour c'est mieux que la vie

J'ai eu une p'tite gastro récemment. Ça arrive de temps en temps dans la vie d'un cinéphage, il faut s'y préparer. Un film a dû mal passer. Je soupçonne Claude Lelouch. L'Amour c'est mieux que la vie, plus précisément. J'en ai vu un extrait sur Canal, complètement par hasard, je l'ai pris en cours de route. J'ai longtemps cru qu'il s'agissait d'un sketch tiré d'une nouvelle émission comique moisie à l'espérance de vie ultra limitée de la chaîne cryptée, avec tout un tas d'acteurs has been ou de guignols pur jus venus faire les marioles pour arrondir leurs difficiles fins de mois. Des amis de Bolloré qui s'amusent entre eux, quoi, un classique. Puis, en mettant le son, j'ai petit à petit compris que c'était un film à part entière. Un Lelouch, le dernier (#fingerscrossed). Le type innove encore. Du haut de ses 98 berges, il tourne, explore les limites, continue de tester les nôtres. C'est Kev Adams qui m'a achevé, j'en suis sûr. A un moment il sourit en gros plan et c'était trop pour moi. Mon corps a dit stop. C'est quand Gérard Darmon présente sa nouvelle conquête, Sandrine Bonnaire, de 30 ans sa cadette, à sa bande de potes, tous réunis dans un bistrot parisien leur servant de repère. Une belle scène de merde, y'a pas d'autres mots, tout en silences lourds de sens et en regards qui en disent longs. Insupportable et d'une laideur agressive. 




J'ai vu qu'un coffret intégrale Claude Lelouch - 60 ans de cinéma - venait de sortir pour Noël. 299,99€. Des documentaires, des scopitones, et surtout quarante-quatre longs métrages de fiction dont un seul que j'accepterai d'avoir dans ma collection perso : La Bonne Année, ce film si original dont Kubrick était fan et qui fait figure d'anomalie dans la filmographie infernale de Lelouch. Tout le reste, je le balance direct. Rien qu'à lire les titres, mon ventre s'affole, la nausée revient. Vivre pour vivre (un James Bond, je crois), Si c’était à refaire (bah je materai pas ton film), Viva la vie (mais pas le cinéma), Il y a des jours... et des lunes (la ponctuation de ces titres me rend malade), Tout ça… pour ça ! (en effet...), Hommes, femmes, mode d'emploi (celui-ci m'a toujours particulièrement flingué, allez savoir pourquoi), Une pour toutes (j'avoue tout de même me souvenir de l'affiche avec Olivia Bonamy), And Now... Ladies and Gentlemen (apprêtez-vous à voir une daube), Salaud, on t'aime (le salaud du titre est Johnny Hallyday, le reste est donc faux), Un plus une (je suis sûr qu'il est content de lui quand il trouve ses titres, en plus), Chacun sa vie (chacun son chemin, passe le message à ton voisin), et enfin, peut-être le pire, L'amour c'est mieux que la vie, qui nous renvoie à cette chanson minable que les acteurs sont invités à reprendre à tout de rôle lors d'une scène où le ridicule n'est plus tutoyé mais incarné sur pellicule comme il ne l'a jamais été. Connaît-on une filmographie pouvant rivaliser avec celle-ci en termes de titres à la con ? Je n'en vois aucune. Bravo Lelouch, ça te fait une belle médaille. Je ne me remets que tout doucement de la pire gastro de ma vie de cinéphage. 


L'Amour c'est mieux que la vie de Claude Lelouch avec Gérard Darmon, Kev Adams et Sandrine Bonnaire (2021)

31 octobre 2022

Xtro

Xtro, c'est d'abord un titre du tonnerre. Jamais expliqué, nul besoin, il claque et c'est bien suffisant pour le justifier. Sur un fond de ciel étoilé, il apparaît soudainement, déchirant l'écran d'une lumière blanche agressive et aveuglante. On peut penser à The Thing, sorti juste avant, sans compter la musique signée par le réalisateur lui-même, Harry Bromley Davenport, constituée à 100% de synthétiseurs hurlants, malmenés, martyrisés : elle nous explose aux oreilles d'entrée et peut évoquer un Carpenter sous acide. Le thème tapageur, que l'on entend lors de ce générique d'introduction, est une vraie pépite. Le cinéaste-musicien composait sans doute là son petit chef-d'œuvre musical personnel, parfait pour accompagner son magnum opus cinématographique. Il réalisera par la suite deux autres Xtro, des films non connectés directement au premier mais essayant de surfer sur son modeste succès et dépeignant eux aussi de très mauvaises rencontres extraterrestres. Notons aussi que celui qui commença sa carrière en tant qu'assistant de Nicholas Ray avait également participé, deux ans auparavant, au scénario de ce film de fantôme poignant avec Mia Farrow qu'est Le Cercle infernal, et nous aurons fait le tour de l'œuvre connue de cet homme-là. Un artiste maudit et torturé, à n'en pas douter, qui, du seul fait qu'il ait commis Xtro, occupera à jamais une place à part dans mon cœur de cinéphage. 



 
 
Xtro comme extraterrestre peut-être, il y a au moins trois lettres en commun, non ? Ce titre râpeux s'oppose au phonétiquement plus mignon et doux E.T., à l'instar de l'affiche et de sa tagline, "Some Extra-Terrestrials AREN'T friendly !". Plus que le récit d'une succession d'entrevues sanglantes avec un alien belliqueux appelé à éliminer le casting méthodiquement, Xtro est d'abord le récit d'un enlèvement tragique. Le petit Tony joue tranquillement avec son papa dans le jardin de leur cottage quand le bâton balancé au chien ralentit sa course en tournoyant anormalement dans les airs (sympathique clin d'œil au 2001 de Kubrick) puis fend le ciel en deux dans un feu d'artifice soudain. Une lumière blanche envahit alors le cadre, les éléments se déchaînent, le gosse s'agrippe au mur et se tient en retrait tandis que son père disparaît, dans un flash assourdissant. Puis le garçon se réveille en sursaut, trois ans plus tard. Il habite désormais dans un immeuble de Londres aux côtés de sa mère, de son beau-père et d'une jeune fille au pair française. L'enfant est encore traumatisé par l'événement auquel nous venons juste d'assister et qu'il revit en cauchemar. Ses nuits sont agitées, des phénomènes inexplicables se produisent : il se réveille dans une mare de sang, qui n'est pas le sien, ce qui n'inquiète donc pas le docteur flegmatique venu à domicile. Au même moment, dans la campagne anglaise, à quelques kilomètres de là, un objet non identifié s'écrase et son sordide occupant s'en extirpe. La créature, ignoble, s'en prend à un couple qui passait par-là en voiture avant de s'inviter chez une habitante isolée : elle l'agresse par surprise puis la féconde par la bouche. La jeune femme violée finit par se relever, ensanglantée, sous le choc, puis son ventre se déforme, gonfle au point de crever, s'en extrait alors le père disparu du petit garçon... Bien sûr, ces scènes-là ont dû être assez salissantes, vous imaginez bien.



 
 
Pendant ces premières minutes, où nous sommes encore dans l'expectative mais déjà plutôt séduit par le caractère écœurant des scènes où la créature immonde s'affiche, on craint un peu d'avoir affaire à un énième avorton d'Alien dont le budget riquiqui serait brillamment éclipsé par les choix crasseux et le sens de la débrouille des techniciens. On se doute que le carnage va continuer ainsi, mettant à l'honneur ces effets spéciaux artisanaux et particulièrement crados, conçus avec application par une équipe de dangereux maniaques. Mais plus le film avance, plus il devient bizarre, glauque, imprévisible et singulier. Son intérêt redouble au moment du retour du père dans sa petite famille. L'acteur qui incarne le daron-alien, Philip Sayer, est franchement excellent, très difficile à cerner, peut-être parce qu'il ne savait pas non plus où le menait ce scénario malade, allez savoir. Il incarne tantôt une sorte de menace froide et subtile tantôt une figure paternelle retrouvée et bienveillante. On comprend qu'il veut remettre la main sur son fils, très vraisemblablement pour l'emporter avec lui vers un ailleurs inconnu  – il pourrait aussi bien revenir d'une planète lointaine que d'une autre dimension, l'apparition lumineuse aux contours indéfinis ne nous éclaire en rien, s'agirait-il d'une brèche vers un autre espace-temps ?... Les réactions des uns et des autres au retour du papa sont d'une amusante simplicité, Harry Bromley Davenport fait dans la psychologie minimaliste, il permet au spectateur de jouer un rôle actif, l'invite à combler les manques. La maman est plutôt confuse, son nouveau compagnon passablement agacé, le gosse tout simplement heureux de retrouver son papounet, et la jolie blonde au pair s'en fiche pas mal car tout ce qu'elle veut, c'est pouvoir continuer de folâtrer en douce avec son boyfriend. L'au pair est jouée par Maryam d'Abo, vague sosie de Nastassja Kinski, pour sa première apparition à l'écran, quatre ans avant de réaliser son rêve, incarner une James Bond Girl : elle se montre ici assez peu pudique et apporte quelque chose de pétillant à ce personnage terriblement accessoire de jeune fille oisive, à l'insolence discrète, dont la langue maternelle refait ponctuellement surface quand il s'agit de se plaindre, de répugner à la tâche. 



 
 
Le retour du doppelgänger paternel, et les réactions pour le moins circonspectes qu'il suscite, installe une ambiance délétère et atone totalement inattendue dans l'appartement londonien. Seul le gamin se réjouit donc de la nouvelle situation et se contente de regarder son père bouche bée quand il le surprend dans sa piaule en train de gober les œufs de son serpent domestique (quelle idée aussi !). Le film monte d'un cran dans l'étrangeté répugnante et presque loufoque à partir du moment où le père transmet, par succion, à son cher fils des pouvoirs surnaturels dont nous n'avions eu jusque-là qu'un incompréhensible aperçu (des objets fondus ou en surchauffe au contact du papa, comme ce téléphone public devenu réglisse pendouillant). Le réalisateur et scénariste atteste d'alors d'une inventivité farfelue, sans limite, pour notre plus grand plaisir d'amateurs d'objets filmiques non identifiés et d'extravagances en tout genre. Fort de ses nouveaux dons, le gosse, plus tout à fait lui-même, s'amuse dans sa chambre avant l'heure du dodo et parvient, depuis son lit mezzanine, à donner vie à ses jouets, par la seule force de sa pensée, lors d'une scène troublante où la simplicité du montage et des effets de lumière ont de quoi fasciner, tout en nous ménageant quelques surprises pour la suite. Ces quelques jouets, désormais animés et agrandis, seront autant d'alliés du petit garçon, à présent du même bord que son père, dans l'accomplissement de leurs sombres projets... Harry Bromley Davenport, qui a peut-être écrit le scénar sous influence ou en tout cas dans un état second, comme touché par une grâce morbide, convoque ainsi : un GI-Joe à l'échelle humaine, un clown râblais particulièrement flippant, une panthère noire féroce, un tank qui tire dorénavant à balles réelles et une toupie particulièrement affutée guère plus soumise à la gravité... Voir ensuite ce drôle de bestiaire en action est un petit régal de cinéphile déviant, croyez-moi.



 
 
Pour que vous ayez une idée du niveau de bizarrerie atteint ici, dites-vous que le papa possédé se shoote au gaz de ville, peut-être par nostalgie, pour renouer avec l'atmosphère de sa planète ou de sa dimension d'origine ; sachez aussi que le serpent de compagnie du garçon finit par s'échapper et par atterrir dans la salade composée de la voisine du dessous, une vieille bique acariâtre qui s'acharne tellement sur l'aventureux reptile qu'il termine à l'état liquide, ce qui est toutefois bien pratique pour le transvaser avec soin dans une poche plastique, le ramener à son jeune propriétaire et ainsi entretenir de bonnes relations de voisinage... Le GI-Joe grandeur nature vengera la bestiole comme il se doit lors d'une des meilleures scènes du film, notamment en raison de la crédibilité étonnante du soldat : probablement animé par un expert du mime aux gestes robotiques qui, associés au costume militaire et au masque de plastique qu'il porte, font parfaitement illusion et font de lui la vedette potentielle d'une interminable série de slashers (à quand le spin off ?). Une fois qu'on a vu ça, on n'est peu étonné de constater l'usage qui est fait du réfrigérateur de la cuisine par l'enfant et son clown complice : après une préparation aussi méticuleuse qu'incompréhensible pour nous autres, étrangers à l'univers xtro, le frigo sert de réceptacle à une demi douzaine d'œufs xtroterrestres fraîchement pondus par la fille au pair, transformée en une espèce de hôte-zombie répugnante dans la baignoire de la salle de bain (l'aspect de la pitoyable chose évoque L'Invasion des profanateurs de sépultures, version Kaufman, en plus abject encore ; on peut aussi penser à ce que découvrent Ripley et sa bande lors de la visite du terrier des aliens dans l'opus de James Cameron...).



 
 
La diablerie d'Xtro réside aussi dans d'infimes détails. Des détails visuels qui intriguent, placés là sans raison, comme ce portrait de Staline accroché au mur de la loge du concierge de l'immeuble, ou le ridicule décomplexé des poses prises en arrière-plan par les modèles du beau-père, photographe de profession. Autant de touches de cet humour insaisissable, disséminé ici et là, qui participe pour beaucoup à la singularité du film, par ailleurs très premier degré, et de son ambiance malaisante, inconfortable, dur à définir autrement que par cette expression anglaise devenue courante dans la bouche des plus jeunes. "What the fuck ?!". Une chose est sûre : le britannique Harry Bromley Davenport est un cinéphile aux goûts raffinés, j'en veux pour preuve les affiches françaises de quelques classiques d'avant-guerre qui décorent l'entrée de l'appartement. Son film d'horreur malsain et sans frein, qui tape dans l'exploitation pure, contient par ailleurs de nombreuses références. Mais celles-ci sont introduites dans un contexte si insolite et l'ensemble est truffé de détails si curieux que Xtro se dégage sans souci de toute pesante parenté, il existe pour lui-même, brillant d'un sombre éclat, porté par une rare conviction. A ce titre, vu la tonne de trouvailles qu'il y a là-dedans, le potentiel parfois inexploité de certaines d'entre elles (peut-être en raison du manque de moyen), et le caractère confus ou nébuleux du scénario pour de nombreux aspects, on se dit presque qu'il y aurait un remake à faire d'Xtro, quelque chose de plus cadré, maîtrisé, qui pourrait développer des pistes laissées en suspens grâce à un budget plus conséquent. Et à la fois, Xtro est une œuvre unique, un one shot inespéré, à la magie miraculeuse, dont le charme fétide réside aussi et surtout dans sa difformité fascinante, dans sa fragilité suintante. Impossible à reproduire, à l'évidence.



 
 
Difficile d'aborder le cas Xtro sans dire quelques mots sur ses fins alternatives. Deux conclusions différentes ont été tournés, elles sont disponibles dans les bonnes éditions DVD et même facilement visibles sur Youtube. J'ai une nette préférence pour celle initialement désirée par le cinéaste, qui nous quitte sur une note plus ambiguë, incertaine et conforte l'appréciable étrangeté du film, l'éloignant du gore et de l'effet choc assez facile de l'autre version, moins conforme à l'esprit et l'atmosphère finement développée jusque-là. Je serais curieux de connaître les positions des fans sur ce sujet, mais la mienne est convaincue. Il y a donc de quoi s'amuser, sourire, frémir et être révulsé devant Xtro, petite pelloche chelou faite avec amour et entrain, pourtant très vivement critiquée à sa sortie, stabilotée parmi les videos nasties au Royaume-Uni et devenue culte bien plus récemment, comme par la force des choses, l'évidence, son originalité absurde et sa monstruosité débridée ayant fait de ce film, remis à l'honneur dans différents festivals spécialisés ces dernières années, un titre particulièrement apprécié au fil du temps. Une sacrée curiosité, le joyau de Harry Bromley Davenport, un artiste détraqué : on peut presque regretter que cet homme-là ait choisi le cinéma, un business à l'évidence trop cruel pour lui et la pleine expression de son talent. Réjouissons-nous, au moins, que ce film existe, que ce flot d'images cauchemardesques et de situations aberrantes soit bel et bien visible dans notre dimension, sur notre planète, dans cet espace-temps ; nous sommes contemporains d'Xtro, terrifiante fissure en zigzag de notre rassurante réalité.


Xtro de Harry Bromley Davenport avec Philip Sayer, Bernice Stegers, Simon Nash et Maryam d'Abo (1982)

30 janvier 2022

The Power of the Dog

Il est toujours délicat de regarder l'adaptation d'un livre que l'on a tant aimé, d'autant plus quand ledit livre est encore assez frais dans notre esprit. Impossible de l'oublier, de prendre le film pour ce qu'il est, alors je ne vais même pas essayer et jouer cartes sur table d'emblée. Le film de Jane Campion ne me semble pas vraiment à la hauteur du roman de Thomas Savage, un classique de la littérature américaine contemporaine. On ne doute pas toutefois que Jane Campion l'a lu et l'a aimé aussi car elle en propose une adaptation relativement fidèle, une relecture ma foi intéressante, et en capture l'essentiel. Fort de notre connaissance pointue, une fois n'est pas coutume, des deux œuvres en présence, lançons-nous donc dans une analyse comparée...




Le bouquin fait 208 pages, le film dure 2h08. Jane Campion aurait donc pu consacrer une minute par page. Il n'en est rien. Via des ellipses parfois déconcertantes, elle occulte des pans entiers de l'histoire et quelques personnages passent tout simplement à la trappe. Ce choix pourrait se justifier si, par ailleurs, la réalisatrice néo-zélandaise parvenait à faire pleinement exister les quelques individus restants. Force est de constater que ce n'est pas tout à fait le cas. En réalité, Jane Campion se focalise sur le personnage de Phil Burbank (Benedict Cumberbatch), certes le plus complexe du lot, au point de sacrifier quasiment tous les autres. Ce sont surtout son frère George (Jesse Plemons) et sa belle-sœur Rose (Kirsten Dunst) qui trinquent : le premier doit avoir huit lignes de dialogues à tout casser et tire toujours la tronche, la seconde n'est bonne qu'à traîner ses cheveux sales et son air revêche quand elle ne picole pas en cachette derrière l'étable. Ils existent peu et leur relation est survolée, à l'exception d'une assez jolie petite scène où George verse une larmichette en faisant part à sa chère et tendre de sa joie de « ne plus être seul ». Malgré cela, leur couple est plutôt crédible, j'en veux pour preuve : les deux acteurs sont réellement mariés dans le civil, ils sont même les heureux parents de deux enfants (Ennis et James, respectivement âgés de 3 ans et 4 mois). Ayant conscience de la faiblesse de ce versant-là de son scénario, Jane Campion a peut-être cherché à s'appuyer sur la réalité du couple, à la manière d'un Stan Kubrick pour Eyes Wide Shut et Shining, afin que son alchimie dégage sur pellicule ce je-ne-sais-quoi de naturel mais ce n'est là qu'une supposition et, à une époque où il est si important de cloisonner vie professionnelle et vie privée, cela ne me surprendrait guère que la cinéaste ignore tout du ménage que forment les deux stars (soit dit en passant, je suis pour ma part surpris du choix esthétique de Dunst).




Revenons à nos moutons ou, plutôt, à nos vaches, car nous sommes en présence de cowboys, d'éleveurs bovins. Phil vampirise donc le long métrage comme il dominait le bouquin, mais cela apparaît ici au détriment d'un récit à l'impact émotionnel bien moindre que la musique ampoulée et parfois trop présente de Jonny Greenwood ne suffit pas à susciter. C'est qu'on a d'abord bien du mal à l'encaisser, ce Phil, il nous est longtemps dépeint sans la finesse de trait de Thomas Savage, Jane Campion en fait un pur fumier. Heureusement, plus le film avance, plus il gagne en nuance, en même temps que se précise le thème sur lequel se concentre la réalisatrice : les troubles sexuels et identitaires, ici destructeurs, provoqués par une homosexualité refoulée car incompatible avec le contexte de l'Ouest américain, plus propice à une virilité de rigueur. Pour donner corps à ce portrait intéressant, Jane Campion est bien aidée par l'interprétation assez irréprochable de Benedict Cumberstacht, que l'on avait jamais vu aussi bon, presque magnétique, devant une caméra. Sa sombre présence, sa démarche autoritaire, son regard dominateur, son aura intimidante et son charme vénéneux nous captivent et donnent une solide incarnation de Phil Burbank. A sa manière de le filmer travailler, manipuler ses cordes, lustrer ses selles, que certains pourront trouver trop appuyée, Jane Campion accomplit le plus difficile en réussissant à développer une certaine sensualité. C'est là que l'on reconnaît le mieux la patte de la réalisatrice de La Leçon de piano ; c'est là que son film se fait sien et exhale son charme noir et singulier. Les meilleures scènes sont les plus risquées, celles où l'érotisme, bien que toujours implicite, suinte du cadre, celles où l'atmosphère s'alourdit brusquement, trop chargée en non-dits soulignés par une mise en scène attentive et délicate. Dans ce registre aussi, Benedict Cucumberbach s'avère parfait et se montre à la hauteur, la cinéaste jouant très bien de son physique ambivalent, attirant et menaçant, charmeur et sauvage, fin et rustre, beau et sale. Face à lui, le jeune Kodi Smit-McPhee, que l'on avait déjà beaucoup apprécié dans Slow West, confirme que son allure frêle et sa tête lunaire se prêtent très bien au contexte du western : il pourrait tout à fait mourir d'une tuberculose prochainement, il est peu armé pour l'hiver qui s'annonce. Le jeune acteur australien s'en tire très honorablement, dans un rôle pourtant rendu plus difficile et trouble par l'autre choix décisif opéré par la cinéaste... 




Jane Campion a en effet choisi de supprimer l'un des passages les plus marquants du livre : la mort du mari de Rose et père de Peter, un docteur qui, après avoir été humilié par Phil en public, sombre dans l'alcool et finit par se pendre. Ici, nous n'en savons rien, cet épisode ne nous est jamais relaté. Je craignais jusqu'au bout le flashback explicatif qui serait venu étoffer les motivations de Peter et nous éclairer sur ses intentions, mais il n'arrive jamais. Jane Campion est plus fine que ça et assume son choix, à double-tranchant, jusqu'au bout. D'un côté, il participe hélas à amincir les personnages de Rose, fantôme constamment au bord des larmes d'un passé que nous ignorons, et Peter, dont les motivations paraissent bien plus légères que dans le roman quoique ses premiers mots, prononcées en voix off, s'avèrent très éclairants. De l'autre, il démontre la volonté de la cinéaste de s'éloigner intelligemment du carcan du film de vengeance, de ne jamais entrer dans ce schéma attendu et très classique dans le western, au profit d'une étude de caractère plus actuelle. L'histoire antérieure de Rose et Peter est ainsi sabrée, prise en cours de route, le père n'est qu'une pierre tombale, que l'on fleurit rapidement le temps d'une scène fugace, et le reste du film, de ce western pas comme les autres, ne s'attache guère davantage à le faire exister, à la différence d'un autre défunt, le vénéré Bronco Henry. L'ombre de ce dernier plane sur les personnages, et en particulier sur Phil, à jamais emprisonné dans la nostalgie d'un premier amour au deuil impossible et cerné par un décor aride, couverts d'ombres et de crevasses, qui l'y renvoie constamment. Des paysages d'une subtile étrangeté, asséchés, vidés, réduits à l'essentiel, sans autre horizon. Tourner en Nouvelle-Zélande un film dont l'action se déroule au Montana participe d'ailleurs de la même volonté de Jane Campion : brouiller le western via une modification sensible de son environnement si connu et familier aux spectateurs.




A la lecture des lignes de Thomas Savage, on ne peut s'empêcher de penser que son superbe roman pourrait donner un film du tonnerre tant la dramaturgie, et j'emprunte ici les mots si justes de mon acolyte, y est « précise et finement cousue. Le déroulement de l'histoire, bien que manifestement assez attaché à la causalité tragique tissée par le destin, y est constamment surprenant », maintenant tout le long le lecteur en alerte, tout attaché aux personnages qu'il l'est. En réfléchissant un peu plus, cependant, on se dit qu'une adaptation littérale, collant au plus près du texte, respectant la chronologie du récit, serait impossible ou aboutirait forcément à quelque chose de plat, d'insipide, qui ne fonctionnerait pas. Ce que l'on peut suggérer à l'écrit est moins évident à retranscrire à l'aide d'une caméra, même dernier cri... Il fallait donc faire des choix, et Jane Campion les a souvent effectués avec intelligence, courage et dignité. Mais je demeure circonspect. Et en fin de compte, je suis bien incapable de vous parler comme il faut de ce film, qui reste de la belle ouvrage mais ne peut que souffrir de la comparaison avec First Cow, autre western sensible, infiniment plus subtil et beau, que l'on doit à une autre grande réalisatrice, sorti à peu près à la même période. Je reconnais pourtant à ce Pouvoir du chien de vraies qualités, des défauts évidents aussi, mais je suis incapable de trancher et je ne peux vous dire ce que j'en aurais pensé si je n'avais pas lu le bouquin, si je l'avais découvert ex nihilo. Une chose est sûre : à mes yeux, il ne s'en affranchit pas totalement, le transcende encore moins. Je me demande comment on peut l'apprécier sans avoir lu le livre, et comment on peut l'aimer en ayant lu le livre. Et je regrette un peu d'établir ce si simple constat après les pénibles 8 000 caractères ci-dessus. 
 
 
The Power of the Dog (Le Pouvoir du chien) de Jane Campion avec Benedict Cumberbatch, Kirsten Dunst, Kodi Smit-McPhee et Jesse Plemmons (2021)

28 novembre 2021

Dune

Devinette : qu'est-ce qui est long, lisse, froid, orange et gris, dépourvu de vie et du moindre grain de folie ? Dune, bien entendu. C'est du Villeneuve quoi. Sans surprise. J'en attendais pas grand chose et je n'ai pas été déçu. J'ai même fini par pioncer, c'est dire ! J'ai loupé le dernier quart d'heure, grosso mierdo. J'ai émergé lors du générique de fin, réveillé par ce je-ne-sais-quoi... C'est vrai ça, c'est toujours un mystère : on ne sait jamais pourquoi on se réveille pile poil quand commencent à défiler les premiers noms du générique, alors qu'on dormait à poings fermés durant les longues minutes qui précédaient. Des minutes pourtant forcément plus bruyantes car, à ce propos, Hans Zimmer envoie les grosses basses tout le long et c'est bien pénible (ce type-là devrait arrêter, ça suffit, on n'en peut plus de lui, stop). J'ai donc refait surface dans un drôle d'état, ayant zappé toute la partie finale dans le sable, animé de sentiments flous et contradictoires à mon égard. J'éprouvais un mélange d'irritation et d'indulgence vis-à-vis de moi-même : je m'en voulais un peu de ne pas avoir tenu jusqu'au bout, après avoir encaissé près de 90% du métrage sans moufter, mais j'étais aussi très conscient de toutes les bonnes intentions qui m'animaient auparavant, et même plutôt satisfait de mon attitude tout à fait neutre et posée tout au long d'une séance que je qualifierais de studieuse, du moins jusqu'à ce que Morphée rapplique... Durant le film, je n'ai fait qu'un seul commentaire, récurrent certes, sur la ressemblance troublante entre la starlette Timothée Chalamet et l'animateur Eric Zemmour... Voir en notre Lisan al-Gaib le sosie rajeuni, et bien sûr embelli, d'Eric Zemmour, allié à l'incapacité patente de Villeneuve à nous rendre un brin intéressant son personnage, ça n'invite pas spécialement à l'adorer, à se projeter en lui, à suivre ses mésaventures avec entrain. Bon, j'avoue, je n'ai pas pu m'empêcher de pouffer lors des fameuses visions de notre héros... Paul Astéroïde fait des rêves plus ou moins prémonitoires (parfois ils se réalisent, parfois pas, ça ne l'aide pas beaucoup) : on y voit une jeune fille, portant un voile orange qui virevolte dans le vent, marcher en tongs dans le désert, avancer vers nulle part, filmée de dos (on voit ainsi très bien ses tongs, des Havaianas roses, et ça fait pitié, j'ai bloqué là-dessus). Celle que l'on devine être l'élue future du cœur de notre élu, incarnée par le mannequin taille enfant Zendaya, finit par se retourner face à la caméra et nous adresse un regard bleu (typique des Fremen) du genre langoureux, dans ce qu'on croirait être une pub pour parfum insérée là par erreur. Bref, des visions vraiment ridicules, sans doute ce qu'il y a objectivement de plus raté dans ce terne film. Même la maman de Denis Villeneuve fait la moue devant ça, « Didi, c'est du sérieux ? »


 
 
Aucun rêve de mon côté, je dormais d'un sommeil sans nuage, comme un bébé... A mon réveil, j'ai donc dû demander – parce que quand même, on sait jamais – et on m'a raconté la conclusion, qui n'en est pas une, car on ne tient là que la première partie introductive d'une saga (« It's just the beginning » nous annonce paraît-il Chalumet au bout de ces trois premières heures de film), bref, j'ai donc demandé, en articulant à peine, comment ça se terminait, n'étant de toute façon pas en état de recevoir la moindre information trop compliquée. Et on m'a raconté ça en deux phrases, sans la moindre passion, aucune émotion, rien qui dépasse, du propre, d'une voix monocorde que je ne saurai même plus à qui attribuer, très factuellement, très platement, et j'ignore encore si c'était par fidélité envers le style Villeneuve ou par simple pitié à mon égard. Dans tous les cas, j'ai apprécié. La fin de ce film-là est vraiment pas mal, j'ai rien à ajouter.


 
 
Je dois donc le reconnaître : je n'ai pas correctement fait mon travail de blogueur ciné. Pas en entier. Au bout d'un moment, je me suis calé la tête contre l'épaule de ma chère voisine, qui a gentiment accepté de la supporter (ce n'est pas si courant, elle pèse lourd, presqu'autant que celle d'un Harkonnen). J'étais bien rangé, au fond du canapé, avec le gros chat de mes amis qui était venu s'étaler de tout son long contre moi et me tenait chaud (cette énorme bestiole, plus impressionnante qu'un ver des sables, doit bien peser 12 kilos, et tant qu'on ne lui touche pas le ventre ou d'autres zones aléatoires de son gros corps tout doux, on n'a pas trop d'emmerde avec elle). J'étais bien, et j'ai progressivement laissé tomber mes paupières (j'avais pourtant fait une bonne sieste dans l'après-midi !). Jusque-là je regardais Dune sans souffrir ni rien, soyons honnête, certes bien aidé par le saladier de Kit Kat Ball's généreusement mis à ma portée, mais avec un désintérêt quasi total pour l’œuvre en tant que telle projetée face à moi. En soi ce n'est peut-être pas vraiment mauvais, je l'ignore ; je ne savais même pas quelle note mettre sur SensCritique, pour vous dire à quel point cela m'a laissé indifférent... Je savais que ça n'aurait pas la moyenne car je n'allais pas me forcer, comme pour ne pas faire de vague, à filer la moyenne à un truc insipide qui m'a si peu captivé, subissant l'influence d'autres notes excessives elles-mêmes dictées par les médias, l'effet de masse ou que sais-je, mais je trouvais qu'un 2 était tout de même sévère, un 4 généreux, donc bam 3, pour rétablir un semblant d'équilibre global et de vérité en ce bas monde (et, surtout, parce que je me tape complètement de Denis Villeneuve – dont le visage ressemble à la filmographie, sans tomber dans le  délit de sale gueule, mais c'est vrai quoi, regardez-le, attardez-vous sur sa figure plus de vingt secondes, comme personne ne le fait, pas même lui ni sa propre maman : il est si fade et quelconque, il a l'air niais, le pauvre...).


 
 
Comme je joue aujourd'hui la carte de l'honnêteté, je vais tout vous dire et même procéder à mon auto-critique. Je constate que j'ai un mal fou à accrocher à tout ce qui relève de cette branche importante, car symbolique et populaire, de la science-fiction qu'est le space opera (et ce même en littérature, après m'être essayé à des classiques, alors que je peux être très client d'une SF autre). Le space opera est un genre périlleux mais a priori très cinégénique, un genre que Denis Villeneuve, par son approche si sérieuse, figée et glacée, me semble bien loin de transcender. Cette SF-là au cinéma ne me semble pas faite pour les élèves trop appliqués, pour les premiers de la classe, à moins d'être un génie, de s'appeler Kubrick. Il faut y mettre du cœur, oser, y aller franco, quitte à se planter, avoir quelque chose à dire, et non se contenter de raconter platement une longue histoire, qui se veut pourtant épique et parfois complexe, en donnant l'impression que l'on est surtout soucieux qu'elle puisse être comprise de tous. Bref, tout ça pour vous dire que je n'étais pas le meilleur client pour ce Dune, dont le nom du réalisateur m'inspire depuis longtemps une indifférence polie, comme celui de son ami Nolan, et dont même l'affiche, montagne de tronches classique, est rebutante d'emblée. Un tel film me semble complètement hermétique et cela m'étonnera toujours qu'il puisse bénéficier d'un tel accueil, que tant de monde aille le voir, que la majorité des critiques applaudisse (« Monumental », vous dites ? Ornemental, au mieux...). C'est si difficilement accessible à mes yeux... Et malgré ça, toute la famille, belle-famille incluse, va le voir au cinéma, la fleur au fusil, ressortant très satisfaite du spectacle, de ce long spectacle inhumain, interminable et assommant.


 
 
La fin d'année approche, les fêtes avec elles, et on devra en reparler, c'est sûr. Je sais ce qui m'attend et j'ai une réputation à ne pas ternir (notamment auprès de la belle-famille, les autres c'est mort, ils savent), celle d'un gars fiable, calme et mesuré. Si je sors juste un « Franchement, rien à foutre de Dune » pour couper court et passer vite à autre chose, ça va pas le faire, ça va choquer et jeter un froid... Faut que j'adopte un discours diplomate, fait de petites phrases peinardes qui passent nickel, et que je la joue finaude, en prenant garde de ne froisser personne. Je travaille là-dessus depuis quelques jours déjà, je pense même avoir commencé à y réfléchir pendant le film. Je ne veux pas décevoir, ni passer pour snob ou que sais-je. Mais à l'oral, sous le coup du stress, ou pris par surprise, je peux être moins à l'aise... Et voilà, je sais comment ça va se finir, je vais bafouiller un truc qui ressemblera à rien et sans doute un peu à ça : « Ouais – je démarre par une note positive, toujours – les effets spéciaux sont pas mal, très cleans, sans bavure, y'a du taff de pro là derrière, ça se voit. Les vaisseaux sont énormes, pas évident à garer j'imagine ! – p'tit trait d'humour, j'enchaîne – Et j'ai remarqué un truc marrant : les persos sont soit à pied comme des cons, soit dans d'énormes vaisseaux hideux, y'a jamais d'entre-deux, la bagnole ou les deux-roues, ils connaissent pas en l'an 10191, c'est chelou... – flop assuré, bon, j'essaie de me rattraper en montrant que j'ai suivi le truc quand même – Quoique si, y'a les fameux hélicos 2 places qui ressemblent à des libellules, ouais ouais c'est pas mal ça, c'est LA création visuelle du film que j'ai kiffée. Ça vient du bouquin ? Ah, tu sais pas non plus ?... Il t'est tombé des mains toi aussi ? – hop, y'a de la complicité là, alors je peux glisser quelques piques, tranquille – Bon, par contre, pas ouf le plan répété sur les tongs de la zonarde dans le désert là... Ça faisait un peu tâche, j'ai trouvé. Et la BO, un poil relou, non ? Ils ont vu du sable et du soleil, alors ils ont mis des tam-tams et des chants africains, quand c'est pas les grosses basses habituelles... Brillant. Puis j'ai pas compris le ver des sables... C'est sa bouche ou son trou de balle ? – je suis clairement allé trop loin, j'essaye de remonter la pente, mais ça va être compliqué... – En revanche, j'aime bien Rebecca Ferguson, la daronne de Paulotréïde, mais c'est purement physique, ça va pas plus loin entre nous. Si j'étais lui, j'aurais un gros crush sur ma propre daronne, ça craindrait ! – je m'enfonce là, c'est clair – Ah, et les intérieurs m'ont fait kiffer aussi, bon, ils ont l'air de s'y emmerder comme des rats, mais y'a de sacrées pièces, de beaux volumes, rarement très éclairé, bizarre ça, puis une déco minimaliste, des meubles gigantesques : leur longue table de réunion notamment, elle est dingue, pas vrai ? Tu peux réunir quoi, 50-60 personnes tout autour ? Bien pratique d'avoir ça chez soi sur une planète où ils sont 12 à tout casser ! – j'en trouve des choses à dire sur ce film, mine de rien, mais c'est mal reçu, à l'évidence, ça passe pas, alors je rame, je rame – On pige mieux la taille des vaisseaux hein ? – je suis au fond du trou, et malgré ça, on me relance, par politesse peut-être... – Chalamet ? Ouais il est mimi... Bon, on verra dans 20 ans hein, dans 20-30 ans je dis pas, perso j'ai bien ma p'tite idée sur la tronche qu'il finira par se trimballer avec l'âge, mais on verra, qui sait, la nature peut surprendre... – ah non, je ne prononcerai pas le nom de Zemmour, pas à Noël, un Noël sans Zemmour, par pitié ! – Pour l'instant il est un peu malingre mais au moins ça nous change des gros costauds sans front, puis il va forcément s'épaissir dans les suites, non ? Il va grandir, prendre des épaules... Il a quoi, 14 ans ? – aïe... erreur fatale – Mais... – gros blanc – j'sais pas, j'ai eu du mal à m'intéresser vraiment au film, j'ai pas grand chose d'autre à répondre là-dessus... C'est vraiment tout ce que j'ai à dire sur ce sujet. »

Dune risque de tomber aux repas de Noël, préparez-vous aussi.
 
 
Dune de Denis Villeneuve avec Timotée Chalamet, Rebecca Ferguson, Oscar Isaac et Zendaya (2021)

18 avril 2021

First Man – le premier homme sur la Lune

Au moment de faire le bilan ciné des années 2010, cet inventaire indispensable que nous nous devons d'établir à présent que cette décennie est (enfin !) entièrement révolue, il y a un film dont nous n'avons dit mot et qui nous avait pourtant marqués au fer rouge. Trêve de suspense, ce film, c'est évidemment le First Man du sorcier Damien Chazelle, le fils prodigue du cinéma contemporain. Sorti à l'automne 2018, ce métrage est une épopée sensorielle, puissante et même lyrique : First Man ou quand le cinéma devient cosmique. Il y a tant et à la fois si peu à dire de cette œuvre que je vais me risquer à une titrologie analytique. "First Man : le premier homme" : cette double répétition dans le titre complet, suggéré par l'auteur lui-même (dont on rappelle au passage les racines françaises – cocorico !), en dit long sur le projet artistique visant à nous livrer un double portrait de cet homme, premier marcheur sur la Lune, dans l'espace et au foyer. Plutôt confiant et sûr de lui dès qu'il passe la porte de ses bureaux à la NASA et qu'il s'envoie en l'air avec ses petits copains en tenue de bibendum Michelin, Neil Armstrong s'avère être une larve amorphe, impuissante et inexpressive quand il rentre chez lui, où il doit affronter la colère de sa femme et la maladie de sa fille, débiles de naissance. Damien Chazelle nous place sur orbite, non sans oublier de nous faire tourner sur nous-mêmes : il révolutionne l'intime et l'Histoire, mêle l'utile à l'agréable, dans un film-miroir, comme son intitulé intégral, qui n'a pour reflet que ce que nous acceptons de révéler à nous-mêmes. First Man : le premier homme, c’est aussi l'exemple-type d'un titre éponyme concentré sur la dualité du personnage éponyme de ce film éponyme. Vertigineux.
 
 
 
 
Ce film éponyme est une expérience amniotique, fœtale même (en tout cas, c'est bien dans la position du fœtus que je me souviens m'être surpris, à la fin de la séance). Je n'ai pas touché terre de toute la projo, mais quelque chose de plus mou... de plus doux... le sol de la Lune ? Non, simplement le fauteuil de la rangée de devant, à laquelle un filet de bave me reliait ! Loin d’être un trip régressif, les stimulis qu’active Chazelle sont de toute nature. On tient là un film qui a besoin de décanter 2-3 jours, mais pas plus, surtout pas, il pourrait tourner... Sur le coup, on est un peu sonné. First Man ne ressemble à rien, et il est assez compliqué de situer Chazelle sur l'échiquier cinématographique actuel où il a pris tant d'importance. C'est un peu du Kubrick easy-listening, le melon en moins, ou du Bergman réactualisé, à la portée de la plèbe. Un homme dont on attend aussi des réponses... Alors qu'il était attendu au tournant comme le messie, le film ne prend pas parti sur un sujet encore polémique : pied droit, pied gauche ? On ne saura pas. On ne saura jamais. Satellite ? Planète ? Le film laisse aussi cette autre question en suspens, plus désireux d'ouvrir de nouvelles pistes que d'en baliser d'anciennes, dans un grand chamboule-tout des repères spatio-temporaux. Ivre de la superbe de son film étincelant, épaulé par un Ryan Gosling de nouveau synesthésique, Chazelle laisse place aux rêveries : on en a même oublié notre alarme le lendemain matin ! C'est peut-être le cinéma d'après-demain, et il est encore impossible d'en mesurer l'impact ; c'est une expérience physique hors du commun en termes d'immersion et de submersion. Tétanisant, bouleversant, renversant, malfaisant et d'une beauté sans égal, on en ressort avec une gerbe terrible, et un goût de reviens-y... Dans l'espace, personne ne nous a entendu pleurer. 


First Man – le premier homme sur la Lune de Damien Chazelle avec Ryan Gosling et Claire Foy (2018)

9 août 2020

Aux postes de combat

Sorti en 1965, Aux Postes de combat (The Bedford Incident en vo) se situe quelque part entre le terrible Fail-Safe (aka Point Limite Zéro) de Sidney Lumet et le plus corrosif Docteur Folamour de Stanley Kubrick, deux titres assez imposants, certes, avec lequel il supporte toutefois la comparaison. Il est d'ailleurs réalisé par James B. Harris, plus connu pour avoir été le producteur de plusieurs films de Kubrick. En voici le pitch en une phrase : en pleine Guerre Froide et peu après la crise des missiles de Cuba, un destroyer américain, mené par un capitaine brutal et autoritaire, se lance mordicus à la chasse d'un sous-marin soviétique à travers les eaux glacées de l'Arctique. Le capitaine est incarné par Richard Widmark, tout bonnement génial dans ce rôle de militaire individualiste, mégalo et un peu cintré, qui tient son équipage entier à sa botte. On sent d'emblée tout le rayonnement négatif de cet homme implacable, avant même sa première apparition qui se fait intelligemment attendre. Déjà omniprésent bien qu'encore absent à l'écran, on comprend immédiatement qu'il dirige ses hommes d'une main de fer (ce qui aura des conséquences fatales...) et, une fois qu'il apparaît, nous ne sommes en rien déçus du phénomène.




Richard Widmark, également producteur du film, est ici impressionnant, lui dont la grande filmographie démontre qu'il était capable de tout jouer, du pauvre type pathétique à l'impitoyable salop. Il magnétise la pellicule avant que l'attitude insensée de son personnage ne finisse, littéralement, par la brûler, dans un final qui nous met au tapis et rappelle forcément la conclusion abrupte du Lumet, sorti juste un an plus tôt. L'acteur au front menaçant est ici opposé à celui qui était dans la vraie vie l'un de ses plus grands amis : Sidney Poitier. Ce dernier incarne un journaliste fraîchement héliporté sur le destroyer, au tout début du film, pour réaliser un reportage sur la Marine. Toutes les opérations du capitaine se font donc sous son regard éberlué et les meilleures scènes sont indiscutablement celles qui nous proposent une confrontation entre les deux hommes. La manière dont le personnage joué par l'excellent Sidney Poitier essaie d'échapper à l'autorité de son interlocuteur, de sortir de son halo tyrannique, est très habilement dépeinte, c'est un vrai plaisir d'assister à ce petit spectacle, tout en langage corporelle et en jeux de regards subtils. On sent une vraie alchimie entre les deux comédiens, dont ils parviennent à tirer profit dans une situation d'antagonisme. Du grand art.




Un autre homme est arrivé sur le destroyer en même temps que le journaliste, un médecin assez naïf animé des meilleures intentions vis-à-vis de l'équipage, campé par un tout aussi excellent Martin Balsam, un acteur plein de bonhommie. Celui-ci apporte une touche comique et légère inattendue et tout à fait bienvenue à The Bedford Incident qui permet de l'affirmer encore davantage comme un divertissement de très haute volée, où la tension peut être palpable sans pour autant devoir faire cavalier seul. Il est rare, de nos jours, de voir ces différents registres aussi habilement mêlés et il est donc d'autant plus appréciable de découvrir un tel film aujourd'hui... Quelques scènes plus légères fonctionnent tout aussi bien que les autres plus tendues, elles réussissent à faire bon ménage avec une intrigue au cordeau et viennent renforcer notre attachement ou notre intérêt pour les différents énergumènes qui travaillent dans ce destroyer. Certains rôles secondaires sont très réussis, comme le jeune officier brillant mais sujet au stress ou l'ancien capitaine de la Kriegsmarine, un homme imperturbable qui apporte désormais son expertise à la Marine US et seconde le capitaine en chef. La façon de planter les différents protagonistes en quelques coups de pinceaux apparaît comme un modèle d'efficacité. Les enjeux sont également très vite exposés et le tout est mené à un rythme qui ne faiblit jamais. Ajoutez à cela le petit plaisir cinéphile de croiser un Donald Sutherland tout jeunot dans l'un de ses premiers rôles, et vous constaterez que tous les éléments sont bel et bien réunis pour passer un chouette moment.




Pour finir, je vous propose une petite trivia de derrière les fagots. Il existe outre-Atlantique une très fréquente confusion entre ce film intitulé, je vous le rappelle, The Bedford Incident, et une anecdote très célèbre, connue dans le milieu sous le nom "the Beresford incident" : une drôle de mésaventure survenue dès le premier jour du tournage de Miss Daisy et son chauffeur au cinéaste australien Bruce Beresford. Lors d'une manœuvre a priori anodine de son véhicule, un Morgan Freeman peu habitué à rouler en ville, à "manipuler un tel carrosse" et gêné, toujours selon son témoignage amusé, par une abeille coincée dans l'habitacle, roula à deux reprises sur le pied gauche du réalisateur, d'abord en marche arrière, puis en avançant. Bilan : un fou rire mémorable pour l'acteur principal, plié en deux ; quelques éclats incontrôlables chez les techniciens, spectateurs médusés de la scène ; deux fractures, six os déplacés et quatre semaines d'arrêt de travail pour le réalisateur. Plus de peur que de mal, donc, le tournage ayant du se poursuivre malgré l'absence de Beresford afin de respecter le planning serré imposé par le studio, et une histoire qui s'est terminée de la plus belle des façons : un couronnement aux Oscars pour un film dont plus personne ne se souvient. Aujourd'hui encore, Bruce Beresford boîte légèrement et a coutume de dire, le sourire aux lèvres, qu'il n'échangerait pour rien au monde une démarche normale contre son Oscar du Meilleur Film. Le hold-up parfait pour celui qui, littéralement, ne donna que le premier tour de manivelle au film injustement récompensé. 


Aux postes de combat (The Bedford Incident) de James B. Harris avec Richard Widmark et Sidney Poitier (1965)