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13 avril 2023

La Petite Bande

La Petite Bande, on est désolés, ça sera un paraphet, pas plus, pas moins. Pierre Salvadori, tu es un ancien, dans tous les sens du terme. Ça fait un petit bail que tu rôdes en France métropolitaine avec une caméra. Tu as eu le mojo pendant un temps, dont on se demande si l'on peut le mesurer en mois ou en semaines. Tu seras toujours le bienvenu chez nous pour ton travail sur Les Apprentis, ce film-totem et tabou, que l'on a vu un petit paquet de fois et qui fait partie des secrets les mieux gardés. C'est donc toujours avec bonhommie que l'on accueille tes nouveaux méfaits, mais il va falloir te réveiller quand même, parce qu'on commence à partir de loin. En liberté, film moyen, nous a fait croire à un retour de flamme. Que nenni. Nous aimons aussi les enfants et la cause écologique, mais nous n'aimons pas ton film, qui réunit les deux. On lui reproche principalement de ressembler à un vieil épisode de L'Instit avec Mimie Mathy, d'être beaucoup trop long, bruyant, téléphoné et totalement inoffensif. Tes terroristes écologistes en culottes courtes ne révolutionneront pas l'histoire du cinéma ni celle de la lutte contre la fin du monde. Ta petite bande nous a vite bandés, comme on dit dans le Gard. Bien sûr l'idée est louable, mais le résultat est passable.
 
 

 
De plus, nous avons quelque peu souffert de voir Laurent Capelluto en si mauvaise posture, se faire malmener par des morbacs et finir quasiment pourri sur pieds. Tu as, on te l'accorde, le courage de le finir en bonne et due forme dans un accident de la route tourné en réel, nous rappelant qu'on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs et que l'activisme le plus noble ne peut pas se départir de violence. Tu marches ainsi dans les pas d'une Keilly Reichardt avec Night Moves, d'un Gus Van Sant avec Promised Land, d'un Todd Haynes avec son film sur Téfal, ce qui te place dans le top 4 des plus grands cinéastes "verts" de l'Histoire du cinéma indépendant de l’État d'Oregon, pas la moindre des prouesses quand on sait que tu es de Tunis (Tunisie), que tes racines sont à Santo-Pietro-di-Venaco (Mississippi), et que tu fus un authentique "gamin de Paris", un vrai petit Gavroche, parti tourner ce dernier film à Villefranche-de-Lauragais (costaud de ta part). N'empêche que Laurent Capelluto est un être cher qui aurait mérité de s'en tirer par le haut. Ton cinéma en serait peut-être sorti grandi lui aussi. Il va falloir ouvrir des portes. Le monde de demain ne pourra pas se faire sans tout le monde, et certainement pas sans Laurent. D'abord, en ce qui te concerne, pense à ton cinoche, qui se paye une vieille gueule d'éco-anxieux aux poumons pollués depuis des lustres, et qui s'enlise dans sa bourbe de sympathie. A toi de te retrousser les manches. Si tu continues à nous rendre de telles copies, bien propres, bien présentées, sans le moindre graffiti dans la marge, on n'aura bientôt même plus envie de te corriger.


La Petite Bande de Pierre Salvadori (2022)

13 octobre 2020

La Route sauvage

Déjà excellent dans The Clovehitch Killer, le frêle Charlie Plummer confirme qu'il est bien l'un de ces jeunes acteurs américains sur lesquels il faut compter. Il est l'un des principaux atouts du troisième long métrage du britannique Andrew Haigh, La Route sauvage, un joli récit d'apprentissage adapté d'un bouquin signé William Vlautin et paru chez nous sous le titre Cheyenne en automne. Bien qu'il joue son petit-fils dans Tout l'argent du monde, Charlie Plummer n'a aucun lien de parenté avec Christopher Plummer. Il est une sorte de croisement savant entre Leonardo DiCaprio, pour son charme juvénile, Paul Dano, pour son visage lisse diffusant une étrange placidité, et le regretté River Phoenix, pour l'espèce de fragilité mélancolique, rebelle et lumineuse qu'il dégage aussi. Il incarne ici Charley, un garçon d'une quinzaine d'années qui vit seul avec son père, sans le sou. Désœuvré et livré à lui-même, il se découvre une passion pour le canasson en s'aventurant au gré de ses errances sur les champs de course situés non loin de chez lui. Un type qui bosse là-bas, un peu rugueux mais pas méchant, joué avec talent par le trop rare Steve Buscemi, le prendra rapidement sous son aile, trouvant surtout en lui une aide précieuse et efficace dans son travail quotidien auprès des bêtes et notamment de son cheval vedette, nommé Lean on Pete (il donne son titre original au livre et au film, effectivement intraduisible en français).




Inutile d'en dire davantage sur l'histoire d'un film immédiatement plaisant et qui déroule son petit fil sur un rythme très tranquille, presque reposant. Andrew Haigh, dont les deux longs métrages précédents (45 years et Weekend) valaient aussi le coup d’œil, se consacre pleinement ici à nous dépeindre le portrait d'un adolescent esseulé, abandonné par une mère qu'il n'a pratiquement pas connue et délaissé par un père, foufou mais sympathique, auquel il reste toutefois très attaché. Dans une quête désespérée de stabilité, de normalité, Charley va chercher une famille de substitution, qu'il croira trouver auprès de l'éleveur campé par Steve Buscemi, de sa cavalière jouée par une agréable Chloë Sevigny et du cheval vieillissant dont il s'occupe avec le plus grand soin. Le rôle maternel endossé par Sevigny, peu avare en conseils donnés à son cadet, va un temps infantiliser le récit avant qu'une ultime désillusion ne change la donne. Animé par un nouveau sentiment d'abandon et de trahison, le jeune protagoniste fuit sans prévenir, part seul avec son cheval, d'abord au volant d'un pick-up volé puis à pieds, engageant le film sur le champ du road movie existentiel, à la destination incertaine. Paradoxalement, c'est quand il prend la route que Lean on Pete se met à stagner et semble définitivement se contenter d'être la petite chose agréable qu'il est bel et bien. C'est dommage, car avec un peu plus de caractère, il aurait pu prendre une autre envergure.




S'appuyant donc sur l'interprétation irréprochable de son acteur principal, fort justement récompensé à Venise par le prix décerné aux meilleurs espoirs, le cinéaste porte un regard très juste et délicat sur l'adolescence. Autour de cette figure centrale que l'on ne quitte jamais d'une semelle, le cinéaste parvient à faire vivre des personnages qu'il ne juge jamais et qu'il sait tous nous rendre attachants malgré leurs gros travers (le côté rustre de l'éleveur, l'immaturité fatale du père). En dépit de sa modestie trop affichée, il y a quelque chose de vraiment envoûtant dans ce film sobre, humain et simple qui nous plonge dans l'Amérique rurale et au milieu des grands espaces ici filmés avec une application notable par une caméra inspirée qui rend contagieuse sa fascination manifeste pour ce pays. On pense un peu à du Gus Van Sant et à du Kelly Reichardt en mode mineur devant ce beau film patient qui, encore davantage dans sa deuxième partie, s'intéresse lui aussi aux laissés-pour-compte et finit par adopter un réalisme social assez dur. La dernière image nous quitte de la meilleure des manières, sur une note positive et pleine d'espoir, avec enfin une certitude : celle que l'avenir sera plus doux pour notre jeune héros, après toutes les épreuves traversées.


La Route sauvage (Lean on Pete) d'Andrew Haigh avec Charlie Plummer, Steve Buscemi et Chloë Sevigny (2018)

10 mai 2020

Figures in a Landscape (Deux hommes en fuite)

Film à pitch, film de cavale, minimaliste, proche de l'abstraction métaphysique, à mi-chemin entre La Chaîne et Essential Killing. Deux types, les mains attachées dans le dos durant la première demi-heure, viennent de s'évader d'on ne sait où et tentent de rejoindre on ne sait quoi, poursuivis sans relâche par on ne sait qui. Ceux qui traquent les fugitifs le font à bord d'un hélicoptère noir, c'est tout ce qu'on sait. Le film s'ouvre d'ailleurs à l'intérieur de l'habitacle, oiseau de proie anonyme et froid qui survole champs, canyons et paysages rocailleux à la poursuite des évadés, mais nous ne saurons rien de ces pilotes ni des raisons qui les poussent à traquer sans relâche deux hommes (sont-ils de scrupuleux justiciers ou des esclavagistes modernes ?), quitte à en perdre beaucoup dans l'opération, car rapidement nous découvrons que cet hélicoptère commande les déplacements de toute une armée mobilisée dans l'opération. A vrai dire, les silhouettes dans le paysage du titre désignent presque moins les deux personnages ciblés par le mauvais titre français, contraints à une lente déréliction qui les rapproche des véritables silhouettes du Gerry de Gus Van Sant, que les gens d'armes sans visages, sans noms et sans dialogues qui ratissent méthodiquement, mécaniquement, plaines, cultures, montagnes et cimes enneigées dans le seul but de mettre le grappin sur les deux fuyards.





Si l'on sent très vite que les mystères resteront et que le film joue volontiers, peut-être à l'excès, sur une dimension disons métaphorique, il n'en demeure pas moins un film d'action rythmé (peut-être un brin moins sur la fin) opposant, dans un écho à Seuls sont les indomptés de David Miller, deux maquisards contraints de collaborer, vêtus de guenilles et bientôt munis d'une valise pleine de boîtes de conserves et d'un vieux fusil de paysan, à une armada militaire devancée par le sempiternel hélicoptère sans âme dont la figure finit par évoquer le camion personnifié de Duel





Le film est d'ailleurs ponctué de scènes fortes, comme la brève rencontre avec cet improbable berger menant ses chèvres dans la garrigue, emmitouflé dans sa capeline et comme évadé d'un conte de Provence ; l'épisode nocturne dans un village où les deux compères louvoient parmi les chiens et les chats errants et finissent par dévaliser la maison d'un mort, veillé par une femme muette qui semble ne même pas les voir, jusqu'à ce que l'un des deux vagabonds mette la main sur une miche de pain, déclenchant un hurlement digne des extraterrestres de L'Invasion des profanateurs de sépulture, mouture Ferrara ; ou encore la bataille dans les champs irrigués où le pilote de l'hélicoptère largue des bombes incendiaires sur les cultures dans un refoulé de la guerre du Vietnam, quitte à perdre quelques fermiers dans l'affaire, pour déloger les deux complices qui s'en sortiront à moitié calcinés.





On regrettera tout de même que les deux personnages principaux, Mac (Robert Shaw) et Ansel (Malcolm McDowell), finalement beaucoup plus consistants que les figures noires qui les harcèlent (le premier est un vieux briscard réactionnaire, solitaire et revanchard qui aime à évoquer sa femme et ses gosses, le second un jeune coureur de jupons plus innocent et plus fragile), peinent à nous conquérir totalement. Certes les épreuves les rapprochent mais certaines scènes auraient dû nous toucher plus directement. Je pense en particulier au monologue tenu par Robert Shaw (co-auteur du scénario) dans la grotte à flanc de montagne où les deux hommes, au bord du délire pour le plus vieux, de la folie pour le jeune qui s’inquiète de devenir un animal, s’abritent de la pluie après avoir traversé un camp ennemi et survécu à l'attaque dans les champs de maïs. 





Le jeune Ansel roupille pendant que le vieux Mac se lance dans le récit à battons rompus d'un souvenir de à sa femme, avec lent travelling à l'appui pour le recadrer dans l'image en plein discours, l'autre ne formant plus qu'un vague amas humain tassé dans un coin du cadre. La mise en scène de cette séquence, certes intéressante sur le papier, n'est, à l'image, pas vraiment à la hauteur de celle d'un Resnais sur le monologue de Dussolier au début de Mélo, et le texte dit par Robert Shaw, n'a pas la vigueur de cet autre monologue prononcé par le même comédien dans la scène la plus marquante de Jaws. C'est peut-être cela qui rend la fin de Figures in a Landscape moins mémorable que ce qui la précède, qui vaut tout de même le coup d'oeil !


Figures in a Landscape (Deux hommes en fuite) de Joseph Losey, avec Robert Shaw et Malcolm McDowell (1970)

12 juin 2019

If....

Le festival de Cannes vient de passer et nous ne nous sommes même pas fendus d'un petit édito pour débriefer le palmarès, ce qu'aurait fait tout bon blogueur ciné. On ne peut pas toujours être à l'affût. Mea culpa. Pas un mot non plus sur la finale de Roland Garros. C'est honteux. Cannes, c'est quand même pas tous les ans. En prime cette année le festival avait lieu en France. A défaut de tirer de grandes leçons de cette édition (la principale étant qu'un président de jury absolument médiocre peut décidément offrir un palmarès intéressant), j'ai envie de vous parler d'une palme d'or, au pif. C'est déjà ça. Et c'est tombé sur If...., avec quatre points de suspension, ce n'est pas une coquille, lauréat de l'édition de 1969, film anglais réalisé par Lindsay Anderson en 68, avec Malcolm McDowell dans son premier rôle au cinéma, qui lui vaudra d'être repéré par Stanley Kubrick pour Orange Mécanique, trois ans plus tard, Alex DeLarge étant le prolongement direct du personnage qu'il interprète ici.





La date du film, les affiches (originales et plus récentes) et un certain nombre de dialogues invitent à lire If.... comme une fable révolutionnaire, mais à le voir aujourd'hui on le perçoit surtout comme précurseur de ces films qui ont montré la rébellion meurtrière de jeunes adolescents face à une société trop normée et corsetée. If...., dont le titre sonne comme un avertissement, une prémonition des tueries de masse qui se sont depuis longtemps généralisées aux États-Unis et qui font aujourd'hui partie du décor, se déroule presque intégralement dans un collège privé d'Angleterre, où la jeunesse est violemment pliée aux codes absurdes d'une institution à la fois scolaire, religieuse et militaire qui délègue son embrigadement à une poignée d'élèves plus âgés voués à faire régner l'ordre et la peur avec zèle. Trois élèves, menés par Malcolm McDowell, et bientôt rejoints par une serveuse rencontrée dans un bar local, prennent peu à peu des libertés avec cette autorité, la contestent de plus en plus vivement, avant de se soulever dans une explosion de violence armée.





C'est un peu Le Cercle des poètes disparus mais sans Monsieur Keating (RIP Robin Williams, a beloved uncle taken from our lives but never from our hearts), où la poésie passe par des collages sur les murs de la chambre des étudiants, collision entre la reine d'Angleterre, Charlotte Rampling posant nue, les Black Panthers, Hitler ou la guerre du Vietnam, et où le suicide par revolver devient un massacre à l'arme de guerre. Lors d'une scène étonnante, où les élèves sont conviés par leurs professeurs à un entraînement militaire, les révoltés se munissent de quelques balles réelles et, cachés dans un fourré, mitraillent le reste du groupe, sans faire de blessés... à ce stade. A la fin de la séquence, le directeur de l'école s'approche des insurgés et leur intime l'ordre de le rejoindre. Malcolm McDowell, alias Mick, sort alors de sa cachette, s'approche du directeur, le braque avec son arme et lui tire dessus, à blanc, avant de faire mine de le transpercer avec sa baïonnette. Cette scène sonne comme un écho à celle, au début du Target de Peter Bogdanovich, sorti la même année, où le jeune mass shooter s'entraîne à tirer au fusil dans son jardin et place soudain son propre père dans son viseur avec l'envie irrépressible de le descendre. Elle préfigure aussi la fameuse séquence, au mitan de Full Metal Jacket (Kubrick encore), où le soldat Baleine confronte son sergent instructeur dans les chiottes du dortoir.





Mais plus globalement, If.... évoque un film comme Elephant de Gus Van Sant, même si son régime esthétique n'est ni aussi passionnant ni aussi abouti. Le film de Lindsay Anderson, représentant du free cinema anglais, a peut-être charmé le jury cannois en son temps par une forme relativement audacieuse, marquée notamment par de brusques et somme toute arbitraires passages au noir et blanc, qui paraissent plutôt gratuits en définitive (et seraient dus, selon certaines sources, à des coupes budgétaires), à l'image de quelques tentatives d'humour absurde, comme ce moment où le directeur de l'école, après l'agression évoquée ci-dessus, sort soudain du tiroir d'un buffet dans son bureau, comme un vampire reposant dans un tombeau - saillies loufoques un brin surfaites mais quant à elle assez réjouissantes. Comme quand les insoumis, de corvée de nettoyage après leur dernière mise en scène, découvrent, avant de mettre la main sur un énorme arsenal d'armes lourdes, un bocal contenant un fœtus, au fond d'une armoire, métaphore singulière du système éducatif auquel on les astreint.





Mais ce qui marque, et qui évoque en partie et par anticipation le film de Van Sant, c'est la convergence des causes possibles de l'explosion destructrice finale : autorité écrasante, discours débiles prônant l'effort à l'exclusion de tout plaisir, enseignements pédants et humiliants, confusions historiques, harcèlement moral, physique et sexuel quand des élèves en plongent un autre dans la cuvette des toilettes ou quand un jeune garçon sert d'esclave sexuel à un plus vieux, violence sadique quand les trois rebelles sont battus par leurs délégués, poids de la culpabilité religieuse et de l'idéal militaire, etc. Tout cela contenu dans le regard déjà habité de haine froide et le visage doucement effrayant de Malcolm McDowell, et qui aboutit à une scène terrible où les révoltés, perchés sur le toit d'un bâtiment, bombardent et mitraillent à vue les autres élèves et les adultes de l'école sortant d'une messe, qui s'empressent à leur tour de prendre les armes pour répondre aux balles par les balles.


If.... de Lindsay Anderson avec Malcolm McDowell (1969)

27 avril 2018

The Rider

Le deuxième film de la cinéaste indépendante sino-américaine Chloé Zhao est une belle réussite. The Rider mêle documentaire et fiction : l'acteur principal, Brady Jandreau, incarne son propre rôle, renommé Brady Blackburn, entouré de son vrai père, de sa vraie sœur, Lilly, et de ses vrais amis. Le film débute juste après une chute de Brady lors d'un rodéo. Gravement blessé au crâne, le jeune homme doit mettre sa passion de côté et retourner à de petits boulots (éleveur au mieux, employé de supermarché au pire) pour aider son père porté sur le jeu et la boisson, ainsi que sa petite sœur autiste, le temps de retrouver la forme et peut-être l'arène. Mais il lui reste des séquelles, comme cette main qui se fige sans prévenir, et il retourne régulièrement près de cet ami, Lane Scott, encore récemment star du rodéo, chevaucheur de taureaux désormais réduit à l'état de quasi-légume dans un hôpital. 




The Rider est un western d'aujourd'hui, mettant en scène des cowboys qui sont en réalité des indiens, bien qu'ils n'en aient plus l'air. Chloé Zhao poursuit donc son exploration des restes de la culture amérindienne après un premier film consacré aux peuples des réserves, Les Chansons que mes frères m'ont apprises. Les descendants des natifs sont ici totalement américanisés, et la tragédie (synonyme de "western d'aujourd'hui") tient dans ce que ces indiens, devenus cowboys par adaptation, avec pour principal héritage de leur tradition l'amour des chevaux et la maîtrise du dressage, sont à nouveau condamnés à disparaître en tant que tels. Ne reste de ce monde auquel ils se sont pliés qu'un spectacle désuet, le rodéo, admiré par une poignée de ruraux, et les clichés, le mythe, qui en découlent, autrement dit une icône. Et le film pose la question de ce que l'on devient quand tout ce qui nous constitue et nous porte nous est interdit ou retiré. La question pour Brady est de savoir s'il doit renoncer à l'essentiel, sa passion, pour rester debout et aider ses proches, ou ne pas céder au compromis et remonter coûte que coûte en selle.




Pour connaître l'origine de Brady et des siens, il faut attendre ces quelques mots prononcés dans un dialecte ancestral à la fin d'une prière, achevant la magnifique séquence de confession qui brouille délicatement les limites entre documentaire et fiction. Les jeunes cavaliers se racontent leurs exploits, et nous parlent à travers la caméra, l'un après l'autre, scène qui n'est pas sans rappeler celle des récits des prostitués dans My Own Private Idaho de Gus Van Sant. Chloé Zhao parvient dans le même temps à nous faire complètement ignorer (ou oublier) que les acteurs et actrices que nous voyons, et qui incarnent tous de beaux personnages, jouent leur propre rôle, tout en tirant manifestement parti de ce choix, savoir une force d'émotion redoublée par leur vérité. 




On regarde Lilly discuter avec son frère sur son lit, puis chantant dans la voiture ; on admire Brady qui apprivoise lentement un cheval sauvage, avec un savoir-faire fascinant, puis remontant enfin en selle et galopant tranquillement dans des paysages de toute évidence faits pour ça ; on voit le même Brady s'efforçant de sourire dans ses échanges avec son ami Lane Scott, et mettant tout en œuvre pour donner l'illusion de ne pas avoir lâché sa passion à ce jeune garçon qui garde espoir en toutes circonstances alors que son état est à pleurer ; on est avec lui quand Brady tourne le dos et s'éloigne de son cheval blessé, abattu par son père au moment précis où Brady le siffle pour lui faire lever la tête une dernière fois. Et l'on retrouve quelque chose ici de ce qui fait la beauté du cinéma de Kelly Reichardt, une simplicité dans les dialogues, la justesse des acteurs, une sérénité d'observation. Il se dégage d'un bout à l'autre du film de Chloé Zhao, peinture des fiers restes d'un monde finissant, une sincérité qui touche profondément.


The Rider de Chloé Zhao avec Brady Jandreau, Lilly Jandreau, Cat Clifford et Derrick Janis (2018)

23 mai 2015

Notes sur le Festival de Cannes 2015



Un peu moins de 6 jours à Cannes, 16 films vus toutes sections confondues : c'est déjà beaucoup, mais trop peu pour tirer des conclusions précises sur d'éventuelles grandes orientations (thématiques ou formelles) de cette édition. Beaucoup se sont inquiétés de la volonté plus ou moins affichée par Thierry Frémaux de faire la part belle à des films traitant de manière frontale de problématiques sociales d'aujourd'hui, dans un style naturaliste peu aventureux. Ces films, parfois réussis, étaient bien là en sélection officielle (La Tête haute, La Loi du marché), mais le festival avait bien d'autres choses à offrir. Un peu en compétition, beaucoup dans les sélections parallèles, en particulier la Quinzaine des réalisateurs dont le délégué général Edouard Waintrop a su profiter des hésitations et des choix discutables de Frémaux (cette année encore plus que les autres, des films désastreux ne semblent être en compétition que pour garantir des montées des marches glamour) pour faire de sa section la plus stimulante et la plus audacieuse de ce début de Festival.



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Une ouverture idéale d'abord, avec L'Ombre des femmes de Philippe Garrel. Prolongement assez évident de son précédent film La Jalousie, et réussite aussi limpide que Les Amants réguliers. Sur une trame aussi simple qu'à son habitude (Pierre et Manon forment un couple de cinéastes solide mais fatigué ; Pierre rencontre Elisabeth qui devient sa maîtresse, et par laquelle il apprend que Manon a elle aussi un amant), Garrel touche à l'essence du sentiment amoureux, dans un mélange constant et bouleversant de douceur et de douleur qui irradie chaque scène. La mise en scène, d'apparence simple et très sèche, associée à la splendeur du noir et blanc de Renato Berta, est admirable. Et Garrel tire le meilleur de son casting étonnant : les revenants Stanislas Merhar (parfait en homme trompant et trompé, taiseux et cruel) et Clotilde Courau (dont émane un bouleversant mélange de force et de souffrance), et la découverte Lena Paugam, beauté discrète mais intérieurement bouillonnante. La relation entre Pierre et Manon est hantée par le mensonge, intelligemment et discrètement symbolisé par ce vieux résistant à qui le couple consacre un film, et qui s'avèrera ne pas être celui qu'il prétend. Un film d'une grande cruauté et d'une immense beauté.


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Autre réussite indiscutable, dès le deuxième jour de la Quinzaine : Trois souvenirs de ma jeunesse d'Arnaud Desplechin, prequel explicite de Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle), lors duquel Mathieu Amalric reprend brièvement le rôle d'un Paul Dedalus quarantenaire se replongeant dans les souvenirs de son enfance, son adolescence et sa vie de tout jeune homme. Les deux premiers souvenirs sont très courts : le premier voit Paul enfant subir les crises de folie de sa mère, et quitter la maison familiale ; le second est un étonnant récit d'espionnage où Paul, en voyage scolaire en URSS, est missionné pour "offrir" son identité à un jeune juif cherchant à quitter le pays pour Israël ; puis vient le troisième, qui occupe à lui  seul près de deux heures de film, chronique de la rencontre et de la passion entre Paul et Esther (dont le rôle était tenu par Emmanuelle Devos dans Comment je me suis disputé...). La singularité et la virtuosité de l'écriture de Desplechin trouvent dans la bouche de ces jeunes gens une vigueur nouvelle, en particulier dans celle du jeune Quentin Dolmaire, jeune comédien sorti de nulle part, authentique révélation, boule de nerfs et de flegme mêlés, capable des fulgurances expressives et verbales les plus étonnantes (Amalric bien sûr, mais aussi Léaud ne sont pas loin). Comme Garrel mais d'une façon évidemment très différente, Desplechin s'approche au plus près de la sève des relations hommes/femmes, de ce qu'elles peuvent générer d'exaltation, de folie et de souffrance. Sa narration et sa mise en scène sont d'une grande liberté et d'une folle inventivité, et ce film son plus beau depuis longtemps.


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Je n'ai pu voir que le premier volume des Mille et une nuits de Miguel Gomes, projeté le 3ème jour. Une expérience folle, stimulante, parfois agaçante, constamment surprenante. L'ambition qui émane de ce film de 6 heures (découpé en 3 volumes de 2 heures) est grandiose et inédite : s'attaquer à la situation désastreuse du Portugal d'aujourd'hui par (presque) tous les moyens qu'offre le cinéma. La fiction dramatique, le documentaire, le conte, l'autofiction, l'interview, bien d'autres choses encore, et parfois plusieurs de ces choses mélangées (et encore, je n'ai pas vu les deux volumes suivants). Autrement dit, escalader l'Everest par toutes ses faces, simultanément. Bien sûr, on ne peut pas se lancer dans une telle entreprise seul, et Gomes aime beaucoup rappeler que cette œuvre est le fruit d'un travail collectif (des journalistes furent chargés de collecter pendant plusieurs mois toutes sortes d'informations et de faits divers à travers le pays, que Gomes et sa scénariste ont ensuite sélectionnés et plus ou moins remodelés pour les intégrer au film). On peut légitimement parfois s'agacer ou décrocher de ce joyeux foutoir et de l'impudence de son auteur, mais il en émane une telle énergie, une telle acuité et une telle drôlerie qu'il finit par tout emporter. Miguel Gomes confirme qu'il est bien un des jeunes cinéastes contemporains les plus aventureux en faisant littéralement exploser tous les schémas, et en livrant une vision à la fois impertinente, sombre mais non dénuée d'espoir de la situation de son pays, de l'Europe, du monde. On redécouvrira ce premier volet et les deux suivants avec bonheur en salles cet été.


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Waintrop a visiblement programmé à dessein ces trois immenses films sur les cinq premiers jours du festival, pour frapper un grand coup. Quelques petites perles ont par ailleurs émaillé sa sélection, notamment le premier film de la réalisatrice sino-américaine Chloé Zhao, Les Chansons que mes frères m'ont apprises. Situé dans une réserve indienne du Dakota du sud rongée par la pauvreté et l'alcoolisme, le film suit deux personnages principaux, un garçon de 19 ans et sa petite sœur de 11 ans, livrés à eux-mêmes par une mère volage et seule, et par un père qui leur a offert 27 demi-frères et sœurs de 9 mères différentes (!), et qui vient de mourir dans l'incendie de sa maison. Le film cumule plusieurs handicaps de prime abord, en premier lieu la lourdeur de son sujet et l'influence stylistique très visible de Terrence Malick. Mais débarrassé des lourdes prétentions métaphysiques (et des voix off impossibles) des derniers films du vieux maître, et délesté de tout pathos, le film émeut et offre beaucoup de scènes très réussies et de personnages aussi beaux que leurs jeunes comédiens. Un petit film fragile mais très séduisant.


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Plus inégal, El Abrazo de la Serpiente du colombien Ciro Guerra plonge quant à lui au cœur de la forêt amazonienne, faisant des aller-retours entre deux époques sur les traces de deux explorateurs occidentaux à la recherche d'une plante rare et miraculeuse. Ils se confrontent à l'hostilité de la nature, aux indigènes locaux, se frottent aux pratiques chamaniques, mais surtout à la destruction de tout ce fragile équilibre par l'exploitation grandissante de la forêt. Le film est loin d'être exempt de défauts (quelques lourdeurs et scènes complètement ratées), mais aussi de sacrées audaces, telle cette explosion psychédélique absolument inattendue et très belle à la fin du film.

Seule vraie déception parmi ce que j'ai pu voir à la Quinzaine, Green Room de Jeremy Saulnier, qui après Blue Ruin livre un survival indéniablement efficace (la salle était très réactive) mais aussi assez bête par sa violence grotesque et son humour bas du front.


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La sélection de la Semaine de la critique était bien sûr moins excitante sur le papier. Ayant raté le paraît-il séduisant premier film de Louis Garrel (Les Deux amis), je n'ai pu y voir que Ni le ciel, ni la terre, le premier long métrage de Clément Cogitore, jeune cinéaste très remarqué pour ses courts, et qui confirme ici un talent extrêmement prometteur. Ni le ciel, ni la terre raconte l'histoire d'une troupe de soldats français (commandée par un Jérémie Renier convaincant) postée à la frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan, près d'un petit village et d'une position taliban. Un jour, alors que leur retrait est imminent, certains d'entre eux se mettent à disparaître mystérieusement. Le film trouve un intéressant équilibre entre une puissance d'incarnation très physique (ce n'est pas un film de guerre, mais il en émane beaucoup de violence à peine contenue et une très belle façon de filmer les corps et leur tension) et une dimension métaphysique pleine de mystère et de questions non résolues. Dans les deux cas, le film fait preuve de beaucoup d'humanité et d'intelligence.


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Venons-en maintenant à la sélection officielle, et d'abord à son "antichambre", Un certain regard, où se sont vus rétrogradés deux immenses cinéastes asiatiques. Pour l'un d'entre eux c'est une surprise d'autant plus grande qu'il a obtenu la Palme d'or il y a quelques années (c'est un phénomène rare, dont de mémoire le seul équivalent est la présence du Restless de Gus van Sant dans cette section, quelques années après la Palme d'Elephant). Avec Cemetary of Splendour, Apichatpong Weerasethakul ne rate pas son retour. Dans un petit hôpital construit sur les ruines d'un cimetière, des soldats sont plongés dans un sommeil profond. Autour d'eux, deux femmes d'âge différents, dont une jeune femme capable de communiquer avec l'âme des morts et des soldats endormis. Un jour, l'un d'eux se réveille. Constamment pris entre la réalité et les songes, la vie et la mort, le film provoque une sidération permanente, purement cinématographique, un immense bien-être cotonneux parfois percé de violentes fulgurances, dont je ne veux évidemment dévoiler aucune ici pour en préserver la surprise (je vous avertis juste d'une scène prodigieuse de générosité, de trouble charnel et de monstruosité mêlés à la fin du film). Pour reprendre approximativement une formule entendue à Cannes, c'est le "film-cure" du festival, celui qui par sa beauté guérit de tout ce qu'on voit de laid, là-bas et ailleurs.


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Il est frappant de constater que Kiyoshi Kurosawa s'intéresse lui aussi, dans Vers l'autre rive, à la relation entre le monde des morts et celui des vivants (ce n'est pas la première fois en ce qui le concerne non plus), pour un résultat évidemment très différent mais néanmoins passionnant. Un homme mort noyé trois ans auparavant réapparaît dans la vie de sa femme. Cette dernière en est évidemment bouleversée, mais n'en semble pas étonnée outre-mesure (il faut la voir et entendre dire, quand elle voit son mari apparaître dans un coin de son salon : "Oh, tu es là", avec une désarmante simplicité qui suscite bien plus d'émotion que si elle avait éclaté en sanglots). Ensemble, ils entreprennent un voyage à travers le Japon, dans une région où le mari semble avoir un temps vécu pendant son absence. Un film apaisé, à la mise en scène discrètement majestueuse, et d'une grande intensité émotionnelle.


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Il est probable que la relégation de ces deux maîtres à Un certain regard s'explique par l'extraordinaire densité des prétendants asiatiques cette année. Trois sont en compétition. Si j'ai raté le Kore-Eda et le Hou Hsiao-Hsien (tièdement accueillis semble-t-il), j'ai pu voir le nouveau film de Jia Zhangke, deux ans après le fantastique A Touch of Sin. Si ce dernier embrassait l'histoire contemporaine de la Chine par le prisme de la violence, Mountains May Depart est un pur mélodrame, très ample lui aussi, puisqu'il se situe sur trois époques (1999, 2014, 2025), deux continents, et s'attache à deux générations de personnages. Si le film souffre d'une troisième partie moins convaincante, et de quelques lourdeurs symboliques assez étonnantes (tel ce choix d'appeler un des personnages "Dollar"), il n'en demeure pas moins admirable par l'incroyable inventivité de sa mise en scène, par l'égale finesse avec laquelle il traite le sentiment amoureux et la critique économique et sociale, et par l'émotion qui naît de sa peinture d'un personnage féminin passionnant, interprété par Zhao Tao, et son fascinant visage constamment rieur et néanmoins empreint de douleur. Le travail de Jia Zhangke sur le son est aussi particulièrement marquant. On se souviendra longtemps de ces basses vibrantes qui ont fait trembler le Grand Théâtre Lumière, et surtout de ces deux scènes musicales, la première et la dernière du film, qui ont fait du Go West des Pet Shop Boys l'étonnante chanson du festival.


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Mon deuxième favori (personnel) de la compétition est Mia Madre de Nanni Moretti, où mélodrame et comédie de succèdent, se superposent par moments. Moretti s'y construit un alter ego féminin, Margherita (Margherita Buy), réalisatrice qui tourne un film social (visiblement médiocre) sur une usine en grève. La patron de l'usine est joué par un acteur américain égocentrique et excentrique (John Turturro, toujours à la limite du cabotinage, souvent génial). Parallèlement, la mère de Margherita est en train de mourir. Dans cette épreuve Margherita est épaulée par sa fille adolescente et par son frère (incarné par un Moretti parfait de sobriété), qui décide lui-même de quitter son travail pour s'occuper de sa mère. Mia Madre est un film inquiet et passionnant sur la confusion de notre époque, à de multiples niveaux (social, culturel, éducatif, artistique...), et aussi l'émouvant portrait d'une femme entre deux âges et de ses difficiles rapports aux autres (collaborateurs, amoureux, famille). La mise en scène de Moretti est d'une sobre élégance mais réserve aussi des surprises étonnantes, en particulier quand il se frotte au rêve. Il y a peut-être finalement là une tendance forte dans les films les plus intéressants du festival : presque tous contiennent une forte dimension onirique et une volonté forte de représenter les rêves, les songes ou l'au-delà.




C'est malheureusement aussi le cas dans certains films ratés. Mais le plus malheureux, c'est que l'un d'eux soit l’œuvre d'un réalisateur aussi adoré que Gus Van Sant. La Forêt des songes a été (presque) unanimement rejeté par les festivaliers, et il est difficile de les contredire. Un mélo empesé et désincarné, souffrant d'un scénario souvent grotesque (un homme décide d'aller se suicider dans une forêt au pied du Mont Fuji, où il rencontre un autre homme, japonais, qui y a lui renoncé un peu tard. Au gré de réguliers flash-backs, on apprend ce qui a conduit notre héros à en arriver là) que Van Sant ne transcende qu'à de rares occasions dans la première moitié du film (la deuxième heure est un calvaire total). Ajoutons à ça une musique mainstream omniprésente et la prestation rapidement insupportable de Matthew McConaughey, qui va devoir faire attention à ne pas rapidement perdre tout le beau crédit dont il jouit depuis son come-back. N'en jetons plus, nous avons tellement admiré le travail de Gus Van Sant, nous continuons à croire en lui en plaidant l'accident de parcours.


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Voilà pour les "grands maîtres" de la compétition. Il y avait aussi un premier film, Le Fils de Saul du hongrois Laszlo Nemes, et pour beaucoup ce fut un choc. Le film se situe intégralement à Auschwitz, et ne quitte jamais le visage de son personnage principal, Saul Aüslander ("l'étranger"), détenu juif faisant partie d'un sonderkommando, sélectionné par les nazis pour mener ses semblables à la chambre à gaz et "nettoyer" celle-ci de leurs cadavres. Un jour, Saul voit un enfant ayant survécu au gazage, qu'un médecin ausculte avant de l'achever en l'étouffant. Saul le reconnaît comme son fils, et se met dès lors en tête de récupérer son cadavre et de trouver un rabbin pour lui offrir un enterrement en-dehors du camp. La mise en scène, dans un format 1.33 surprenant, est faite de plan-séquences très longs, de gros plans permanents sur le visage de Saul, tout le reste étant flou ou relégué dans le hors-champ (énorme travail sur le son, infernal). Tout ça est impressionnant de maîtrise, beaucoup trop. Le film est absolument irrespirable, et il en émane rapidement un sentiment de complaisance et un manque de générosité étouffant, même quand les grilles du camp sont finalement franchies, en bout de film. Laszlo Nemes témoigne d'un talent formel indéniable, mais on espère que dans le futur il en fera autre chose qu'un "film-choc" comme le festival en raffole (il y a fort à parier qu'il sera en bonne place au palmarès).


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Autre film très sérieux dans un tout autre registre formel : La Loi du marché de Stéphane Brizé, dans lequel Vincent Lindon incarne Thierry, chômeur depuis 15 mois, enchaînant les entretiens à Pôle emploi, les formations infructueuses, les rendez-vous blessants à la banque. Il finit par accepter un poste d'agent de sécurité dans une grande surface. Lindon est le seul comédien professionnel du film, écrit et tourné à toute vitesse. Il y est formidable d'intensité, et le principe du film le confrontant exclusivement à des comédiens amateurs, pour la plupart dans leurs propres rôles, fonctionne à merveille. Le film n'est évidemment pas exempt de tout reproche : la mise en scène de Brizé, en apparence très minimaliste, peut paraître fonctionnelle et systématique, voire assez laide. Il s'attache surtout à saisir les choses sur le vif, caméra à l'épaule, en plan-séquences (même si la plupart sont discrètement remontées). La surenchère de situations négatives (on dirait qu'il a synthétisé en 1h25 toutes les choses terribles auxquelles peut être confronté un homme en difficulté) est facilement assimilable à du misérabilisme. L'ensemble est néanmoins d'une puissance et d'une acuité assez incroyables sur ce qu'est la violence du monde du travail d'aujourd'hui. Et si ce cinéma manque indéniablement d'ampleur et d'inventivité, Brizé fait partie de ses meilleurs représentants en France. Et il est assez satisfaisant de constater (le film est sorti cette semaine) qu'un large public y accède, donnant tort à tous les commerçants du cinéma décrétant que le public n'aspire qu'à se divertir en s'évadant de son quotidien.


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Plus discutable encore est mon ressenti à propos de Marguerite et Julien, le nouveau film de Valérie Donzelli, dont le hit La Guerre est déclarée avait suscité chez moi la même aversion que chez les créateurs de ce blog (et auprès de qui ce paragraphe risque me coûter très cher pour longtemps). A de rares exceptions près, Marguerite et Julien a été largement rejeté à Cannes. A mon grand étonnement, le film m'a emporté. A partir d'un scénario de Jean Gruault écrit pour François Truffaut dans les années 70, il conte l'histoire d'un frère et d'une sœur (Jérémie Elkaïm et Anaïs Demoustier), dans une époque lointaine, éperdument amoureux l'un de l'autre depuis l'enfance, longuement séparés, se retrouvant jeunes adultes, bien décidés à vivre  leur amour en dépit de tous les obstacles. Bien sûr, le film est loin d'être parfait. Donzelli fait feu de tout bois, ose l'emphase romanesque et les tentatives formelles les plus débridées, et parfois ça ne fonctionne pas et vire au ridicule. Mais le film a pour lui un souffle indéniable, une foi réjouissante dans le pouvoir d'évocation du cinéma et la croyance du spectateur (effets spéciaux désuets, anachronisme permanent - dans les costumes mélangeant plusieurs époques, ou quand un hélicoptère fait soudain irruption dans le champ), et une interprétation convaincante. Ce n'est pas très étonnant concernant Anaïs Demoustier, plus belle et intense que jamais, ça l'est plus pour Jérémie Elkaïm, étonnant de sobriété. Ils donnent chair de belle manière à ce couple étrange et inadapté, dans un film à la charge érotique puissante et perturbante.


Hitchcock/Truffaut


Ps : finissons sur une note plus consensuelle. A Cannes Classics, on a pu voir le documentaire de Kent Jones intitulé Hitchcock/Truffaut, qui sera bientôt diffusé sur Arte. Il s'attache à décrire la relation entre les deux cinéastes, et la genèse d'un des plus grands livres de cinéma qui en a résulté, en s'appuyant sur une forte documentation et sur les témoignages souvent très intéressants de cinéastes invités (Scorsese, Fincher, Bogdanovich, Assayas, Desplechin, Kurosawa...). Mais le film dévie assez vite de son programme initial pour entrer (et faire entrer les cinéastes sus-cités) de façon profonde et passionnée dans l’œuvre d'Hitchcock, dans leur rapport intime à celle-ci, et plus particulièrement à deux films, Psycho et Vertigo. Un documentaire passionnant, et très salutaire au milieu du tunnel de films contemporains vus à Cannes.


10 février 2015

It Follows

Déjà remarqué au Festival de Cannes l'an passé, It Follows a, depuis, suivi son petit bonhomme de chemin, en ne ratant aucune étape. Couvert de louanges et de récompenses, le film de David Robert Mitchell arrive aujourd'hui sur nos écrans auréolé d'une réputation écrasante qui entraîne logiquement des réactions passionnées. Moi-même, je n'ai pas pu m'empêcher de ressentir une petite pointe de déception à la sortie de la séance, rapidement dissipée. On en oublie en effet le film que l'on a devant soi, pour ne penser qu'à celui que l'on s'imaginait et que l'on s'était mis à attendre. Et pourtant, It Follows est peut-être bien celui-ci. Le film d'horreur nécessaire et espéré. Un film certainement voué à devenir culte et qui saura conserver une place de choix dans la cinéphilie de beaucoup de ses spectateurs. Une chose est sûre : il vaut le coup d’œil, mérite qu'on lui donne sa chance et justifie que l'on s'y attarde un peu.




Non, ce film ne révolutionne pas le genre. Mais pourquoi le cinéma d'horreur aurait-il besoin d'une révolution ? Quand déboule un film comique qui fait marrer tout le pays, on ne se plaint pas qu'il ne révolutionne guère la comédie, non ? Condamné à une certaine redite, inondé de navets intenables et purement commerciaux, baignant ainsi dans une médiocrité crasse et une répétition lassante qui lui semblent inhérentes, le genre horrifique devrait donc trouver son salut dans un indispensable bouleversement. On peut encore l'attendre, cette révolution... Si l'élégant It Follows parvient à susciter de tels éloges, c'est peut-être tout simplement parce que le second film de David Robert Mitchell se trouve au bon endroit, au bon moment. Avant d'aller plus loin, ouvrons une petite parenthèse pour établir un bien triste constat : avant, les noms des cinéastes spécialisés dans l'horreur avaient quand même autrement plus de gueule ! Wes Craven, John Carpenter, Dario Argento, Tobe Hooper, George Romero... C'est autre chose que "David Robert Mitchell", non ?! C'est quand même dommage... Je ne suis pas contre l'usage d'un pseudonyme quand on a un patronyme si plat et que l'on s'essaie à l'horreur. Enfin bref, passons. 




It Follows m'apparaît donc, à sa façon, comme le film d'horreur nécessaire et attendu. Pourquoi ? Parce qu'il est à la croisée des chemins de plusieurs tendances actuelles, qui généralement n'arrivent pas à s'entendre et à se rejoindre pour de bon, et parce qu'il parvient à tirer et à représenter le meilleur de chacune d'elles. Dès les toutes premières images, et ce superbe plan-séquence en panoramique dans un quartier pavillonnaire qui nous est étrangement familier, nous savons que nous sommes en présence d'un film issu tout droit du cerveau et de l'imaginaire d'un cinéaste ayant grandi avec le meilleur du cinéma de genre des années 70, 80 voire au-delà. Wes Craven, David Lynch et, bien sûr, John Carpenter, sont les premiers noms qui me viennent en tête. Nous tenons là une œuvre sous influences, qui ne cache pas sa filiation, et qui pourrait même être interprété, mais ce serait bien réducteur, comme une brillante variation autour d'Halloween, sa référence la plus voyante. Il est d'ailleurs à la fois amusant et consternant de constater que les mêmes griefs sont dirigés à l'encontre des deux films. A près de 40 ans d'intervalle, ils véhiculeraient un même puritanisme rétrograde, dangereux et nauséabond, ils consisteraient, somme toute, en un même appel grotesque et odieux à l'abstinence, car la relation sexuelle tue, transmet le mal. S'arrêter à une interprétation si terre-à-terre pour un film qui nous laisse si libre d'y voir ce que l'on veut, qui multiplie intelligemment les pistes et déploie une vraie richesse thématique, est surtout, en réalité, d'une grande tristesse et atteste d'une sacrée étroitesse d'esprit. 




It Follows se présente ensuite comme un film indépendant qui s'intéresse exclusivement à la jeunesse, ne montre quasiment pas un adulte, et porte sur ses jeunes protagonistes un regard attentionné et inquiet, doux et mélancolique. Un dialogue délicatement amené et survenant assez tôt nous apprend que l'un des grands garçons souhaiterait tout simplement retourner en enfance, à cet âge où l'on est encore heureux car tout est encore possible. Cette jeunesse est donc plutôt blasée, pessimiste, cernée par la crise et par la mort, abandonnée par ses aînés ; elle ne sait pas quoi faire de sa vie, et paraît avoir accepté une certaine fatalité, le caractère inéluctable d'une existence sans éclat, d'un avenir morose, sans réelle liberté. Les sinistres "suiveurs" sont souvent des parents, des personnes âgées, qui symbolisent toutes leurs peurs. David Robert Mitchell n'oublie pas non plus de se doter d'un regard social bienvenu en filmant très frontalement les banlieues grises, délaissées et sacrifiées de la ville de Detroit. Des zones pratiquement interdites, dont on ne parle plus, où la petite bande se rend dans l'unique but de retourner sur les traces éventuelles de leur malédiction, à son origine. Avec ce double regard adroit et discret, le cinéaste convoque toute une frange de ce cinéma indé américain que l'on aime et que l'on défend, les Kelly Reichardt, Matthew Porterfield et compagnie, en remontant plus loin, on pourrait même citer Gus Van Sant.




Enfin, et c'est ce qu'il y a sans doute de plus agréable à observer, It Follows porte clairement la marque d'un nouveau cinéaste, encore en devenir certes, mais qui, de par la maîtrise formelle éclatante dont il fait de nouveau preuve, la capacité rare à investir et à s'approprier les codes d'un genre, ainsi que la cohérence avec son précédent film (le méconnu The Myth of the American Sleepover qui sera, je l'espère, redécouvert à la lumière de son poursuivant), vient ici confirmer son éclosion. On a comme l'assurance d'avoir là affaire à l’œuvre d'un auteur à suivre, et la vision d'un film d'horreur offre rarement cette intime conviction. Ces derniers temps, la plupart des réussites du genre apparaissent souvent d'emblée comme des coups uniques, laissés sans suite. Le prochain opus de Mitchell sera très attendu, et il ne s'agira sûrement pas d'un film d'horreur, mais il y reviendra peut-être, et celui qu'il a déjà réalisé atteste d'une vraie singularité, d'une personnalité polyvalente, et c'est bien là l'essentiel. Aussi banal soit-il, son nom à rallonge va désormais compter dans le paysage du cinéma indé US. Pour toutes ces raisons, on peut comprendre l'accueil réservé à It Follows, titre horrifique qui tombe à pic et saura séduire le cinéphile lambda.




Si la forte reconnaissance que ce film a réussi à obtenir permet enfin de faire prendre conscience que, oui, c'est bel et bien de ce côté-là qu'il faut aller chercher les pépites, dans les marges du cinéma indépendant, alors tant mieux ! C'est là que sont produits les meilleurs films de genre depuis maintenant un moment. It Follows n'est donc pas une révolution, peut-être pas un chef-d’œuvre ou quoi que ce soit, mais c'est un film nécessaire, arrivé au moment le plus opportun, qui réussit à cristalliser, en beauté, différentes aspirations, pour 100 minutes qui font un bien étonnant au cinéma de genre entier. On peut simplement prendre du plaisir à y repenser en le considérant comme une sorte de vaste cauchemar dont ses jeunes protagonistes ne sortent jamais. On sort d'ailleurs du film comme on se réveille d'un mauvais rêve particulièrement marquant, en essayant d'en trouver le sens, persuadé qu'il y a une signification forte, évidente, mais insaisissable. Son ambiance onirique et flottante, ses décors désolés et hors du temps (habilement, le réalisateur se plaît à mêler les époques, à travers des accessoires incongrus et très peu d'indices temporels clairs) ont tôt fait de nous envelopper, de nous installer pleinement et confortablement dans une atmosphère étrange, incertaine, où la peur peut surgir au fond de l'image, hors-champ, n'importe où, n'importe quand et, pire encore, être incarnée par n'importe qui.




Même si le film n'est pas le choc ou le traumatisme que certains auront peut-être eu le tort d'attendre puis de regretter, les pures scènes de trouille sont d'une vraie efficacité et rythment idéalement l'ensemble. Des ellipses savamment placées distillent également un malaise véritable, on en vient par exemple à croire que notre jolie et pure héroïne (incarnée par Maika Monroe, actrice à suivre !) a été poussée à s'offrir à trois étrangers pour transmettre, temporairement, son malheur. Cette idée de transmission maléfique, ce jeu permanent sur le hors-champ, et un autre clin d’œil anecdotique autour d'une piscine, viennent d'ailleurs rappeler les grands films de Jacques Tourneur (Rendez-vous avec la peur, La Féline). Le talent de DRM (c'est déjà plus classe que son nom complet !) a le mérite de titiller notre imagination, comme en ont été capables avant lui les grands noms du fantastique. Sa mise en scène, appuyée par une bande son au diapason qu'il faut vraiment saluer aussi, nous rend légèrement paranos et donne une nouvelle saveur à ces peurs enfantines et adolescentes qui, depuis toujours, nourrissent et inspirent le cinéma d'horreur. Mitchell connaît bel et bien ses classiques et s'amuse à nous faire scruter le cadre, à la recherche d'un rôdeur éventuel, d'une menace avançant lentement mais sûrement ; il nous pousse à essayer de reconnaître les signes distinctifs de cette mort qui rôde, constamment, inarrêtable, se tenant toujours prête à nous rattraper, à nous happer. Pour toutes ces qualités, pour la peur et l'espoir qu'il parvient à susciter, It Follows est un film digne d'éloges, un modèle du genre, et il serait bien dommage qu'à l'instar de ces jeunes filles qu'il fait frémir et disloque, il ne soit, en quelque sorte, victime de son propre charme.


It Follows de David Robert Mitchell avec Maika Monroe, Keir Gilchrist, Lili Sepe et Daniel Zovatto (2015)

8 janvier 2015

Tracks

Si vous aimez la rando, les chameaux, les clébards, les paysages australiens et Mia Wasikowska, vous n'aurez aucun mal à aller au bout de Tracks, le nouveau film de John Curran, un réalisateur pourtant redouté depuis le terrible Stone. Malgré ce qu'en dit ma compagne, je ne rechigne pas à la marche. Ayant grandi à leurs côtés, j'apprécie tous les animaux, sans distinction. Je suis toujours sensible et connais bien le potentiel cinégénique de l'outback australien. Et je me suis découvert avec ce film un faible pour l'actrice Mia Wasikowska, je vous l'avoue tout net ! Avec son teint hâlé, son carré décoiffé, la légèreté forcée de ses tenues, la jeune actrice dégage quelque chose qu'elle n'avait encore jamais eu l'occasion d'exprimer. Une délicate communication non-verbale, un doux langage codé, qui semble avoir directement chuchoté à l'oreille de mon zgeg. Mia Wasikowska est habituée aux films de randonnée. On l'avait déjà quasiment croisée dans Les Chemins de la Liberté, où le rôle qui lui était promis avait finalement échu à Saoirse Ronan. On se souvient aussi de son apparition dans Les Insurgés, d'Edward Zwick, film de guerre plus que de randonnée mais dont le tournage avait valu à l'actrice quelques ampoules et une cheville foulée en raison de la distance séparant le plateau de son appartement temporaire.




Mia Wasikowska incarne ici Robyn Davidson, une jeune femme qui, en 1975, entreprit la traversée du désert australien, seulement accompagnée de "Dookie", son chien fidèle, et de quatre chameaux fraîchement apprivoisés. Le film de John Curran est l'adaptation du récit qu'elle fit ensuite de son aventure. Tout est cousu de fil blanc, Tracks ne raconte pratiquement rien, si ce n'est l'amour infaillible d'un chien, la loyauté insoupçonnée des chameaux et l'inexplicable besoin de solitude d'une jeune femme bien décidée à prouver on ne sait quoi à on ne sait qui. Mais j'ai regardé ça sans souci, limite avec plaisir. Tout ça grâce à Mia. Elle diffusait chez Gus Van Sant, dans Restless, un charme fragile et juvénile qui opérait à l'occasion mais pouvait aussi agacer. Elle apparaît ici comme une femme, au caractère bien trempé, tout ce qu'il y a de plus déterminée, et son sex appeal, d'ordinaire quasi inexistant, opère comme jamais.




Peut-être aussi avais-je englouti un repas particulièrement épicé ce soir-là, je ne sais plus. Le fait est que ça ne m'aurait pas gêné outre mesure que son personnage, au désir sexuel naturellement dopé par l'abstinence contrainte, tombe sur une bande d'aborigènes détraqués et qu'ils soient obligés de trouver tous ensemble un compromis pour lui accorder la traversée d'un territoire sacré. Au lieu de ça, il y a bien Rick Smolan, un photographe du National Geographic moche comme un pou, qui s'entiche de l'aventurière, la suivant à la trace pour les besoins du reportage qu'il réalise sur son voyage, et finit par la séduire, sans effort ni gloire, au milieu du désert, mais rien ne nous est montré. Sans réel regret. On préfèrera garder en tête cette dernière image rafraichissante nous montrant Mia Wasikowska faisant trempette dans un océan pacifique bleu électrique avec ses valeureux chameaux, enfin parvenus à leur but.


Tracks de John Curran avec Mia Wasikowska, Adam Driver et Special Agent Gibbs (dans le rôle de Diggity the dog) (2014)