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4 septembre 2018

Mission : Impossible - Fallout

Dans cette suite directe de Mission Impossible : Rogue Nation, l'équipe menée par Ethan Hunt court après des boules de plutonium qu'une société anarchiste menace de faire sauter sous le prétexte qu'une "grande souffrance amène une grande paix" et que "plus grande est la souffrance, plus grande est la paix" (c'est la phrase que l'on entend le plus souvent dans le film, je l'ai donc retenue, c'est elle qui justifie tous les méfaits des méchants, dont on a d'ailleurs tôt fait de deviner l'identité réelle). Ce nouvel épisode a l'avantage de ne se consacrer qu'à une seule intrigue, il ne cherche guère à imbriquer plusieurs mini-aventures les unes dans les autres, ce qui est déjà mieux que le précédent. A partir du moment où l'on a compris que Tom Cruise et sa bande sont à la recherche de ces boules maudites qu'ils ont connement laissé filer dès la première scène, on peut voir venir et passer une séance pas si désagréable que ça.




Avec les Mission Impossible, c'est toujours le même problème : on ne sait pas quelle échelle de valeur utiliser ni à quoi l'on peut se référer pour les juger. Car il est tout de même nécessaire de relativiser ce que l'on vient de voir, d'abord pour essayer de comprendre l'engouement autour de la saga pilotée par Tom Cruise sans avoir envie de se pendre. En effet, si l'on va voir ces films en cinéphile naïf qui espère passer un vrai bon moment de cinoche, on peut en ressortir avec une boule au ventre terrible. Non, les Mission Impossible gagnent énormément à être confrontés aux autres productions du moment et du même genre. Face aux blockbusters US actuels, ce nouvel opus est encore une fois un cran au-dessus du lot. Fallout vaut mieux que la plupart des gros films d'action hollywoodiens du moment, il y a peu de doute là-dessus. Si Tom Cruise a des milliards de défauts et surtout un melon incroyable qui se manifeste par le besoin irrépressible de faire de lui un surhomme infaillible, il lui reste encore suffisamment de neurones pour ne pas transformer sa franchise personnelle en une déchetterie à ciel ouvert comme Die Hard ou d'autres saloperies du même acabit, souvent saccagées par leur propre vedette devenue sénile (ex : Bruce Willis).




A côté d'une saga comme Fast & Furious, les Mission : Impossible passeraient presque pour des films d'intellectuels destinés aux spectateurs exigeants... Et si l'on pense à une saga encore plus similaire comme James Bond, Tom Cruise remporte le duel haut la main, puisque c'est là encore beaucoup moins con. Pas (trop) de machisme bas de plafond ici. Ethan Hunt, comme cela est d'ailleurs souligné dans cet épisode, n'a connu que deux femmes qui ont réellement compté dans sa vie : Julia (la fraîchement liftée Michelle Monaghan) et Isla (l'agréable Rebecca Ferguson). Bien qu'il soit au moins aussi irrésistible pour la gent féminine que son alter égo des services secrets britanniques, Ethan Hunt ne s'amuse pas à répandre son sperme aux quatre coins du globe ni à compléter son tableau de chasse impressionnant à chaque nouvel épisode. C'est déjà ça. Pas de "Mission Impossible Girl" comme on parle de "James Bond Girl", même si une starlette comme Léa Seydoux peut avoir tenu sensiblement le même rôle dans les deux franchises. Pas de fétichisme pour les belles bagnoles non plus. Tom Cruise est bien sûr un as du volant mais il se fout pas mal de ce qu'il conduit, il est capable de semer n'importe qui en pilotant et manœuvrant n'importe quoi, en laissant lui aussi des épaves derrière lui mais en préservant autant que possible les centres historiques des plus belles villes du globes (007 devrait en prendre de la graine).




Et si l'on ouvre encore davantage l'éventail comparatif, un Mission : Impossible sera toujours plus supportable, à mes yeux, qu'un film de super-héros comme il en sort à la chaîne depuis près de 20 ans, quand bien même le personnage campé par Tom Cruise n'a pas grand chose à envier à ces tocards indestructibles en spandex. Enfin, si l'on compare ce Fallout aux autres titres de la saga, il ne s'agit clairement pas du pire. Il se tient bien mieux que Rogue Nation, qui était très laborieux, mais s'avère moins amusant et léger qu'un Ghost Protocol, qui reste sans doute mon "préféré". Notez que je ne me suis pas amusé à les revoir tous pour établir un classement définitif, une fois suffit. Notez aussi l'emploi des guillemets pour rappeler l'amour tout relatif que je porte à cette série dont, au fond, je me contrefous royalement. Je fais simplement là mon travail de blogueur ciné. Je me suis rendu au multiplexe comme on va à l'usine, j'ai pointé, et je n'y serais jamais allé si des amateurs moins regardant ne m'y avaient pas amicalement convié.




Ce M:I-6 est l'occasion de constater que Tom Cruise a semble-t-il définitivement abandonné l'idée de confier la réalisation de chaque chapitre de sa saga fétiche à un cinéaste différent, un vrai, à la patte reconnaissable. Il préfère désormais faire ça avec son faiseur attitré, le docile Christopher McQuarrie, déjà impliqué dans sept films de la star, en tant que réalisateur, scénariste ou producteur. McQuarrie n'a aucun style particulier, il travaille plutôt proprement, il n'est pas moins doué qu'un autre pour filmer une course-poursuite dans les rues de Paris (qui ne marquera en rien l'histoire des courses-poursuites au cinéma), il est un peu plus inspiré quand il s'agit d'une scène de baston dans les teuchios du Grand Palais. Ce M:I-6 n'est qu'une succession de scènes d'action (courses à pied, en moto, en bagnole, en hélico ; chute libre ; combat au couteau, mano a mano, à l'aide des éléments du décor ; fusillade, impasse mexicaine, etc, tout y passe), le rythme est enlevé, mais il n'y a rien de mémorable. Tout est beaucoup trop exagéré pour que ça fonctionne. L'ultime poursuite en hélicoptère, où Tom Cruise s'empare de l'appareil sans souci avant de s'en servir façon kamikaze pour rattraper son ennemi, est par exemple bien trop longue et improbable.




Mais le fond est touché lorsqu'on délaisse l'action pour se consacrer un court instant à des personnages lamentables dont nous nous fichons éperdument des petits problèmes existentiels. Quand Ethan Hunt retrouve enfin son ancienne femme, nous avons ainsi droit à une scène d'un ridicule achevé où Michelle Monaghan regarde Tom Cruise comme s'il s'agissait d'une apparition divine, sourire béat, yeux de merlan frit, tout cela devant son nouveau mari, séduit lui aussi par la grande star, à deux doigts de lancer tout haut "Please, bang my wife !". Autre moment d'émotion, autre sommet de ridicule : quand le tout bouffi Vingh Rhames raconte, les larmes aux yeux, les déboires amoureux de son copain Tom Cruise à une Rebecca Ferguson très émue à son tour. Quoi de particulier en dehors de ça ? Un générique d'ouverture particulièrement hideux qui est une sorte de bande-annonce minable de tout ce que l'on s'apprête à voir, un thème musical qui n'inspire vraiment plus rien d'intéressant, et voilà, c'était le dernier épisode en date d'une franchise qui profite de la médiocrité ambiante du cinéma de divertissement américain pour se faire remarquer. Il ne faut vraiment pas attendre grand chose de la Vie pour en faire un superbe film d'action... 


Mission Impossible : Fallout de Christopher McQuarrie avec Tom Cruise, Simon Pegg, Henry Cavill et Rebecca Ferguson (2018)

22 juillet 2018

Sixième Sens

On s'attaque à un morcif en tapant ce film. Dès le premier plan, on était dedans. Souvenez-vous. Mais souvenez-vous ! Vous vous souvenez ? Manoj Might N. Nelluaty Night Schumi Netanyahou Shyamalan allume son premier chef d’œuvre avec une ampoule qui s'éclaire, très lentement. On est chopé... Seul regret : elle n'est pas à économie d'énergie. Si Schumi n'était pas éco-citoyen dès son premier film à succès, il faisait déjà preuve d'un art poétique flagrant et d'une vraie capacité à situer son film dans le domaine fantastique en un plan fulgurant, un plan parfait. Un conteur hors de pair était né. Cette ampoule annonce la couleur : la vérité se fera jour, tout doucement, soyez patients, qui éclairera le film d'une lumière artificielle toute neuve. 




Bruce Willis s'est refait la cerise grâce à tonton Schum. Après Pulp Fiction, Die Hard 3, L'Armée des 12 linges et une infâme saloperie comme Le Cinquième élément, la star interplanétaire des années 80 et 90 était sur le toit de l'Olympe et ne pouvait que redescendre. Willis vivait une fin de siècle et de règne difficile quand Nellyatu vint frapper à sa porte avec un scénario dont il avait écrit le rôle principal en pensant à lui. Choix ma foi étonnant que de pointer du doigt le policier du monde pour camper un pédopsychiatre obséquieux. Mais choix payant. Et Willis l'avait flairé d'entrée, acceptant un cachet misérable tout en ajoutant une petite ligne au contrat, assez novatrice pour l'époque, réclamant 50% des recettes mondiales.




Bruce Willis avait saisi avant tout le monde que ce film attirerait chaque proie au minimum deux fois en salle. Une fois pour la découverte, une fois pour revoir le film en connaissant le fin mot, sous une nouvelle lumière (cf. notre premier paragraphe, éclairant), voire une troisième fois pour les débiles qui n'avaient rien pigé les deux premières. L'acteur tablait sur 5 millions de gain, il en reçut 350. Trois cent cinquante millions de dollars de bénéf pour le divin chauve... Il vit encore dessus. Une rente du diable. Sans parler de l'amitié à vie que ce deal scella entre l'acteur et son metteur en scène. Aujourd'hui encore, à chaque fois qu'ils se croisent (et c'est fréquent ces temps-ci, car Glass est sur les rails !), Willis ne peut s'empêcher de lancer à Schumi : "Je t'en dois une belle !" ("I owe you shit" en anglais).




Avec ce petit bijou du cinéma bis, qui réserve de vrais moments de trouille (de quoi se chier dessus une paire de fois), le monde entier découvrit Manoj Nellyatu Shyamalan et ne s'en remit pas. Nous concernant, rien de neuf à l'horizon, puisque nous suivions sa carrière depuis Praying with anger, un moyen métrage d'une maturité folle qui nous scia l'anus. Impression confortée par Wide awake, qui demeure pour nous le vrai film breakthrough du poète de Pondichéry puisqu'il nous a littéralement perforé le fion : un film d'une naïveté déconcertante mais bouleversante en ces temps où il est de bon ton de cacher ses sentiments. Toutefois nous comprenons que Sixth sense ait explosé le box office et propulsé Schumi sur d'autres cieux, faisant de lui l'égal de Neil Armstrong, premier canidé russe à toucher la lune. En effet, le twist final a de quoi nous prolonger la raie. A vrai dire, la première fois qu'on a vu le film, en salle, on n'a rien pigé. C'est dans la voiture, en causant avec un grand frère un tout petit peu moins con, que la lumière s'est allumée, à l'image de l'ampoule inaugurale. Depuis, elle a parfois manqué de peps, mais elle ne s'est jamais tout à fait éteinte, et Schumi est aujourd'hui affairé à renouer avec le jour.


Sixième sens de M. Night Shyamalan avec Bruce Willis et Haley Joel Osment (1999)

20 juillet 2018

Split

Comme tout fan de Schumi, moi, l'être bicéphale aux commandes de ce blog cinéphile, j'attendais Split la bave aux lèvres. Quand j'ai croisé l'affiche format A3 dans les couloirs du métro, j'ai dû changer de froc. Rappel de la tagline du film : « Kevin a 23 personnalités, la 24ème est sur le point de toutes les déglinguer ». Cette accroche m'a laissé croire un instant que Schumi avait signé un biopic de ma bête noire du collège : Kevin Chapelet. Ce mec-là avait au minimum 18 personnalités, et 17 d'entre elles m'avaient choisi comme cible et me frappaient sur la gueule à la récré. L'autre, la 18ème, venait s'excuser, une fois tous les 36 du mois. Aussitôt le "pardon" proféré, retour à la 1ère personnalité qui dirigeait mon regard de chien battu (en m'attrapant par la nuque) vers ses doigts réunis en forme de cercle avant de marquer d'un X l'emplacement, sur mon épaule de verre, puis de m'atomiser l'os du bras pour finalement l'essuyer d'un revers de la main. Alors, la 2ème personnalité de Chapelet de prendre le relai et de me faire ce qu'on appelle au Japon une "olive" (mais sans les vêtements), autrement dit de m'enfiler un poing directement dans le rectum. Mais assez parlé de Chapelet. Je n'aime pas la nostalgie, les gens qui n'arrêtent pas de ressasser les années bahut. Je sais déjà que je ne dormirai pas ce soir. Je viens de faire une croix sur ma nuit (et donc ma journée de demain).




Avouons-le tout net, on n'a pas été plus emballés que ça par 98% Split, qui se laisse regarder mais qui devenait décevant crescendo. Au point que, dix minutes avant la fin, l'un de nous deux avait une main sur le bigophone pour appeler directement Schumi afin de lui demander quelques explications. C'était sans compter sur sa malice habituelle, son espièglerie coutumière, ses facéties de maestro, y compris face à un tribunal très remonté après un délit cinématographique comme After Earth (tel Zizou effaçant deux brésiliens de plus, quitte à revenir sur ses pas, vers son but, alors que la cage adverse était vide, juste histoire de la leur faire "à l'envers"). Bref, nous n'en menions pas large mais c'était sans compter sur ce one perfect shot quasi-final, qu'annonçait une bribe de mélodie bien connue, deux ou trois accords mineurs plaqués par un James Newton Howard Of The Best Sountrack jusqu'alors endormi, ces notes de crécelle venues pincer une corde sensible au plus profond de nos petits cœurs. Plusieurs témoignages concordent : 9 spectateurs sur 10 de Split, parmi ceux qui jusque là n'en avaient selon leurs propres termes "rien à branler du film", se sont mis à twerker sur leur fauteuil en entendant ces accords immédiatement reconnaissables, parmi les plus dansants du nouveau millénaire.




Quinze ans qu'on attendait ça. La moitié d'une vie. Un quart de siècle à attendre, assis dans une chambre noire, la suite d'Incassable, le meilleur film des années 00s loin devant Mulholland Drive. En opérant ce travelling simple, avant puis arrière, sur une télévision puis vers le comptoir d'un bar où se trouve attablé, coudes sur le zinc, le bellissime et désormais trop rare (à moins d'aimer les films à la merde) Bruce Willis, le bienaimé Schumi rattrape 1h50 de stress (pour le spectateur). Le secret de cette scène est qu'elle a été filmée avec une caméra légère, une Arriflex, sans blimp, manœuvrée par un directeur de la photo et un metteur en scène vissés au combo (venu remplacer pour les besoins du tournage la tireuse à bière Perferkdraft du troquet). Il y avait mille et une façons de tourner cette scène. Schumi, du haut de sa grande sagesse bouddhiste, a choisi la seule qui vaille. C'est plus qu'un twist, c'est plus qu'un caméo, c'est un nœud gordien dans notre estomac et une boucle de bouclée dans l'univers cinéphage. C'est un pied de nez adressé à tous ces films qui s'échinent à réunir des super-héros de pacotille sur fond vert en alignant des milliards de dollars et qui n'arrivent pourtant à créer aucune émotion, aucune excitation. Contrepied parfait pour Schumi, à qui il suffit de nous montrer, dix secondes durant, Bruce Willis sifflotant un kefta vêtu de son bleu de travail floqué "Dunn" pour nous la coller à la glotte dans un bruit sec : "tak".




C'est la première fois qu'on trace des croix sur un calendrier, jour après jour... Une fois la croix tracée, on attend sagement minuit pour pouvoir en tracer une nouvelle au compas, la conscience tranquille, assurés qu'un jour de moins nous sépare de la sortie future de Glass, qui réunira donc Bruce Willis, Samuel L. Jackson, James McAvoy et Anya Taylor‑Joy. Mais qui réunira surtout Félix, Rémi, He, Me, Myself, Yourself and Yours devant un écran de ciné, plus excités que le jour de la sortie de Mrs Doubtfire, et c'est pas peu dire (on était comme des fous !). C'est la première fois qu'on compte les jours comme ça. Si on oublie notre séjour en taule. Comment supporter l'attente ? 142 pages de script. 2h04 de métrage. 19/01/19. 19/01/19. 19/01/19. On a le temps de crever trois fois d'ici là. Surtout sous Macron. Mais on y croit. On compte les jours. La scène finale de Split, c'était les 5 meilleures minutes qu'on aura vécues en 2017. C'était le beau message d'un ami qui, maintenant qu'il va mieux, nous affirme qu'il est désormais prêt à honorer de vieilles promesses. Merci Schumi.


Split de M. Night Shyamalan avec Anya Taylor‑Joy, James McAvoy et Betty Buckley (2017)

10 juin 2017

Clones

L'idée est simple et elle a le mérite d'être exposée en deux minutes chrono pendant le générique d'ouverture du film : tous les hommes et toutes les femmes sur terre ont désormais un double, une sorte d'avatar personnel robotique en tout point identique à son original de chair et de sang bien que plus beau et plus perfectionné, une sorte de substitute, comme Vikash Dorazoo. Le sportif français, souvenez-vous, qui a filmé en Super 8 ses propres potes plus balèzes que lui balle au pied, qui gagnaient le mondial à sa place pendant qu'il cirait le banc de touche avec les coiffeurs et son nouveau pote, Fred Poulaga. Il paraît que dans la vraie vie, quand ses collègues commentateurs sportifs sont sur M6 le dimanche à une heure du matin, le vrai Vikash fait des passements de jambes avec leurs compagnes et compagnons, et se paie le luxe de filmer ces scènes en 35 mm. Razodoo mate M6 chez eux en se substituant à ses collègues de boulot dans leur canapé et en substituant au programme foot l'ancien film érotique qu'il transforme en nouveau porno.




Les gens du film ont donc un substitut qu'ils trimballent par téléguidage neuronal grâce à un genre d'ordinateur cérébral personnel, tout en restant le cul vissé à la casbah, afin que leur double accomplisse toutes les tâches de la vie quotidienne qui les font chier. C'est une idée simple comme bonjour et qui nous faciliterait bien la vie si ça existait vraiment. On pourrait s'en servir pour aller pointer au pôle-emploi, cet endroit qui fout la gerbe, ou pour faire un saut chez Lidl et mettre la main sur un gros lot de rouleaux de papier-cul au dernier moment (et une ou deux bouteilles de Yop, toujours !). Pour les tâches plus agréables, comme faire des roulés-boulés sur le plumard, là adios le substitut et welcome la vie. C'est une bonne idée de scénario donc. On pense beaucoup à Minority Report devant ce film, sauf que c'est infiniment moins bien. En revanche c'est plus simple, parce que Minority Report est cool mais compliqué ! Je le pige un peu moins à chaque fois que je le revois. Autre différence notable entre le film de Spielberg et celui de Mostow : ce n'est pas le Giant Coocoo de la scientologie qui mène la danse ici mais l'inaliénable Bruce Willis (cet homme si beau). Pour ne rien gâcher, à un moment il s'habille en Prada, comme dans Pulp Fiction, quand il retourne chercher sa montre aux mécanismes encore incrustés de fientes paternelles chez lui pour trouver Travolta sur les cabinets, avec ce "blue jeans" plus "blue" que "jeans" tellement il est blue, d'un blue ciel qui rappelle que si le ciel avait cette couleur on serait aveugles, heureux mais aveugles, et ce jean blue clair surmonte une paire de reebok blanches pour un assortiment des plus tonitruants : il n'est que Bruce qui puisse porter ce cocktail explosif dignement, et qui le porte à merveille.




Clones (qu'il convient de prononcer "Clonès", en hommage à son intitulé d'origine mexicaine : "Surrogatès") bénéficie en outre d'un scénario dans lequel il ne se passe pas tant de choses que ça, contrairement au rapport minoritaire assez touffu de Philip K. Dick, et ce n'est pas un mal, Mostow étant toujours plus à l'aise quand le script est vide. Au rayon des influences, le film fait aussi penser à They Live de Carpenter, via les faux-semblants, la tentative de réellement voir ce qui se trame autour de soi, avec aussi ce groupe de rebelles à priori plus clairvoyants que la moyenne, qui vivent dans une sorte de bidonville et qui sont guidés par un oracle noir à dreadlocks fan de reggae. En effet, Clones évoque, par sa modestie, quelques films d'action des 90s, et, par son aspect, certains fleurons du cinéma des 70s, sans atteindre la cheville des meilleurs opus parmi les uns comme parmi les autres. On le préférera néanmoins, et sans difficulté, au très médiocre Looper, qui lorgnait récemment dans la même direction avec là encore le bulbe de Bruce Willis en crâne d'affiche.




Le film de Jonathan Mostow est pas mal du tout même si évidemment il n'est pas génialement filmé, interprété, monté, étalonné et diffusé. Son plus gros défaut, ce sont ces quelques plans un peu trop penchés sur le côté sans raison (tic qui s'était généralisé dans l'instant classic Batterfield Earth, et se veut bizarrement encore très actuel puisqu'il est utilisé jusqu'à la nausée dans Star Trek ou Thor). On est ici loin tout de même de la mise en scène 24 Heures Chrono, avec une caméra portée qui s'astique dans tous les sens et qui zoome insupportablement tous les 24 millièmes de seconde chrono. En somme il faudrait parler de sobriété pour éviter de dire que le film est filmé le plus simplement du monde, comme une merde. Non le vrai défaut du film c'est un certain manque d'humour. D'ailleurs Bruce Willis, quoique superbe comme à son habitude, est un peu éteint, et il y a fort à parier pour que ce soit dû au trait tiré au marqueur indélébile par Jonathan Mostow sur le légendaire esprit potache qui caractérisait jusqu'ici la plupart des (grands) rôles de l'acteur. Son personnage est même très lisse ! Pour prendre la défense du condamné d'office Mostow, ce n'est certes pas sans rapport avec le propos du film, car ce manque de personnalité ou de caractère est là pour appuyer l'idée que tant d'années passées à se cacher derrière un double parfait et inintéressant ont affadi les hommes dans leur for intérieur. Il aurait semblé peu logique que le double de Bruce Willis soit le seul être humain au monde à se montrer caractériel, marrant et original, à l'image de son personnage mémorable dans Le Dernier samaritain. C'est juste un mec qui a envie de revoir sa vraie femme (Rosamonde Pike), parce qu'il sait qu'elle souffre et qu'elle se drogue derrière ses aspects substitutifs d'américaine moyenne propre sur elle aux traits copiés collés sur ceux de Vikash Dorazoo.




De nombreuses études ont été menées pour savoir si les gens accepteraient de vivre dans un monde factice et virtuel (dans lequel ils seraient projetés grâce à des électrodes branchées à leur cerveau), un monde agréable où ils seraient riches et heureux, tout en sachant leur enveloppe charnelle "réelle" en parfaite sécurité, dans un monde concret où leur personne a contrario serait pauvre et déprimée. A cette question les gens répondent majoritairement qu'ils ne resteraient pas dans le monde "faux", par pur et simple refus du virtuel… Un choix édifiant qui démontre bien la portée de cette vaste question, passionnante en soi, que le film pose en passant, et je l'en remercie. Merci monsieur Mostow.




Pour poursuivre sur les qualités du film, on peut regretter tout de même quelques petites bizarreries dans le scénario. Comme l'idée qu'un seul gringalet, le créateur de tout ce bordel, puisse contrôler tous les substituts du monde, épaulé par un gros geek, obèse et affublé de cheveux gras, d'un front huileux, d'un vieux bouc, d'un nez retroussé et de grosses lunettes, comme tous les geeks représentés au cinéma. Autre point positif, le tout manque peut-être d'ampleur, notamment à la fin, dans la scène où tous les clones s'écroulent d'un seul coup, séquence qui aurait pu être grandiose, mais le film semble étonnement guidé par une volonté farouche d'humilité, se rangeant avec modestie dans la lignée des petits films de genre qui ne laisseront pratiquement aucun souvenir, mais qui n'écorchent pas la rétine, et ce en refusant notamment l'imparable gouverne de l'effet spécial tout-puissant. Si le film est bien d'aujourd'hui, comme en témoigne son absence un peu cruelle d'humour, il est par ailleurs, et comme nous l'avons déjà dit, marqué d'un style très années 70. Or, alors que le scénario le réclamait presque, les "robots" ne sont pas réalisés en images de synthèses, ils sont incarnés par les acteurs eux-mêmes, simplement maquillés pour sembler plus parfaits, plus lisses et plus laids, et ressembler à Vikash, ce qui renforce la parenté entre le clone et son original et favorise la crédibilité des substituts. Automatiquement on y croit bien davantage qu'à tous ces films hideux qui ne jurent que par la motion capture, ce qui est très finement vu de la part de Mostow. Il y a bien des effets spéciaux dans le film, mais ils sont justifiés puisque celui-ci a précisément pour sujet l'invasion du quotidien par "l'image fausse" : une fois de plus, excellente idée de sieur Mostow. Autant d'arguments qui donnent envie de célébrer cette œuvre simple, modeste, et réussie (bien que non-exempte de défauts énormes qui le rendent parfaitement secondaire et totalement oubliable), surtout quand on la compare au marécage puant qu'est le cinéma d'action américain actuel, que Jonathan Mostow incarne à lui tout seul avec panache et distinction.


Clones de Jonathan Mostow avec Bruce Willis, Radha Mitchell, Ving Rhames et Rosamund Pike (2009)

5 juin 2017

U-571

Le casting de ce film est tout simplement ébouriffant. C'est un cocktail de muscles et de cellules grises. Jonathan Mostow, classé cinquième selon IMDB dans la fameuse liste des "5 Gods of Accion and Ficcion", aussi appelée la "Suite de Fibonacci", peut se vanter d'avoir fait tourner les plus grands. Dans U-571, les têtes d'affiche sont nombreuses et toutes plus prestigieuses les unes que les autres : Matthew McConaughey, Bill Paxton, Alec Baldwin, Harrison Ford, Gene Packman, Harvey Keitel, Sam Neill, Sean Connery, Patrick Bouchitey, Denzel Washington et Liam Neeson, pour ne citer que les plus fameux. Avec cette équipe de choc, Johnny Mostow voulait s'emparer d'un sous-genre du film d'action et d'un sous-sous-genre du film de guerre : le film de sous-marin de guerre. Le classique du genre reste Das Boot, film de chevet de Steven Spielberg et seule lueur de génie de son réalisateur Wolfgang Petersen, qui par la suite et en gardant un pied en Allemagne a réalisé L'Histoire sans fin, qu'il n'a donc jamais pu terminer, avant de devenir 100% ricain et de s'exiler au pays de l'Oncle Sam pour aligner des blockbusters totalement stars and stripés (Alerte!, Air Force One...) mettant souvent en scène de grosses masses d'eau (En pleine tempête, Poséidon), faisant de lui un sous-sous-sous James Cameron. L'homme revient parfois sur Das Boot, son premier et dernier chef-d’œuvre, et il renomme souvent le film "Miracle en Alabama", avec clin d’œil à la clé. N'empêche que Das Boot est la référence affichée par Mostow comme par tout réalisateur qui planche sur un film de sous-marin.


Traduction pour les non audiophiles : "Crankcase est plein d'eau de source". Précision : Crankase c'est le nom d'un jeune mousse à bord du sous-marin. Ensuite il implore le capitaine Starboard Diesel (manque une majuscule à Diesel).

Quelques mots sur le pitch du film, car il faut toujours une bonne excuse pour sortir un film sur un sous-marin : en 1952, début de la guerre froide, dans les eaux de l'Atlantique nord, une bande de nationalistes russes s'empare d'une base de lancement de missiles nucléaires stratégiques et menace le reste du monde. Le capitaine Mike Dahlgren commande le U-571, un sous-marin archaïque mais redoutable, premier sous-marin nucléaire de l'arsenal soviétique. Quand il découvre que le système de refroidissement du réacteur principal est défaillant, Mike Dahlgren va accepter de maquiller son vaisseau en sous-marin allemand, l'un de ces célèbres U-Boote qui patrouillent au fond de l'océan. Un autre sous-marin, dans ces eaux réputées peu tranquilles, va prendre en chasse le U-571 de Mike Dahlgren (il aura fallu plus de 570 U ratés pour aboutir à ce navire insubmersible). A bord de son poursuivant, commandé par Alexei Vostrikov (l'Amiral Hackman), des ogives et un moteur à propulsion atomique menacent d'exploser si la température au cœur du réacteur ne baisse pas rapidement. Coupé du monde et de la flotte russe à cause d'une panne d'antenne, un premier ordre est quand même envoyé à Vostrikov lui intimant l'ordre de bombarder la Russie, lorsqu'arrive un second message indéchiffrable. Le capitaine Vostrikov est alors remplacé par son second, Starboard Diesel, pour cause de chiasse. Ce dernier et son nouveau second, Boubakar Polenin (Patrick Bouchitey), doivent surmonter un différend basé sur une différence de couleur de peau pour faire face à la crise et éviter un accident nucléaire. Par ailleurs, si une telle explosion se produisait, les États-Unis pourraient croire à une première attaque soviétique et déclencher une guerre totale. Pendant ce temps, la bande de nationalistes russes tâche de faire face au froid qui gèle les canalisations à bord de leur "bateau noir". A bord de l'U-571, la réussite de la mission de Mike Dahlgren va désormais dépendre de sa rapidité et de son courage. Tétanisant.


La touche Mostow : les petits ronds rouges dans l'image qui indiquent ce qu'il ne faut pas louper.

C'est ce pitch dantesque (qui est en fait la réunion de plusieurs projets et de maints courts métrages écrits par Jonathan Mostow dans sa baignoire quand il était jeune), qui a permis au réalisateur de se faire un petit nom et de confirmer son statut de faiseur un peu brouillon mais foutrement doué. Quelqu'un de sérieux et de bonne volonté, apprécié de ses acteurs, qui vantent l'ambiance unique sur le tournage, à la bonne franquette. S'il a un petit air facho en photo, c'est néanmoins grâce à sa douceur de caractère qu'on a confié plusieurs projets importants à Mostow. C'est aussi grâce à son côté bonne poire que des gens comme Arnold Schwarzenegger, ou Bruce Willis, voire Kurt Russell, ont dit un jour dans leur vie : "I want Mostow in !" Ces mastodontes-là ont l'habitude de complètement contrôler les films dans lesquels ils s'engagent, et ils savent qu'engager Mostow c'est l'assurance de garder toute latitude sur la dimension artistique. A la poursuite du Diams USS boot 519 Jump Street Alabama - Le piège des profondeurs est un bon film du dimanche soir, comme tous les Mostow. Et comme il a fait quatre films, ça fait un mois de dimanches soirs assurés.


U-571 de Jonathan Mostow avec Matthew McConaughey et Bill Paxton (2000)

19 septembre 2015

Men, Women & Children

Men, Women & Children est, tenez-vous bien, une étude anthropologique sur l'homme. Et plus précisément sur l'homme face à ce nouveau NTIC qu'est Internet. En fin sociologue, en observateur sans parti pris, en analyste bergmanien de la société de ses contemporains, Jason Reitman se plaît à disséquer l'impact d'internet sur la vie de différents personnages représentatifs de l'ensemble de la population mondiale connectée. D'où le titre, assez globalisant, ambitieux mais à raison, audacieux, en un mot. Le film débute par un regard impitoyable sur un père de famille lambda, clean, qui travaille dans un bureau, un brin frustré de la braguette mais bon bougre, intègre, avec son petit jardin secret pas tant rempli de cadavres que ça, mais dont l'imaginaire est, la faute au web, littéralement tapissé d'imagerie porno. Des scènes chocs, rappelant quelques moments clés d'Orange Mécanique, nous montrent Adam Sandler incapable de regarder sa grand-mère de 92 ans dans les yeux, car il la visualise aussitôt dans des gang bangs antiques, à la mise en scène volontairement négligée, et plaque malgré lui le visage innocent de son ancêtre sur tous les corps huileux et couverts de chapelure, gonflés aux amphétamines et parsemés de cicatrices, des acteurs et actrices professionnel.les qu'il admire à longueur de journée sur la toile. 




Ne laissant aucun répit au spectateur, Jason Reitman enchaîne avec un portrait efficace et étonnamment parlant du fils d'Adam Sandler, celui-là même qui, quand il retrouve son Macbook Air ouvert sur la fenêtre porno laissée béante par son père, se dit : "Je vais m'en tailler une aussi...", et dont le subconscient est parasité du matin au soir par des images flash de déviance porno, au point que cela dénature ses relations amoureuses naissantes. Plus machiavélique que jamais, Jason Reitman s'intéresse ensuite à la copine blonde de ce gamin, la bombasse du lycée, qui pose à moitié nue sur le blog MangerSansGluttenMaisAvecLaGaule.com, une adresse web mise au point par sa mère, qui profite des jolies formes de sa fille pour s'arrondir les fins de mois. Cette jeune demoiselle, au mental totalement hacké par des visions porno, s’engouffre dans une spirale du X dont elle ne ressortira jamais. 




Un échange de textos, a priori complètement anodin, entre elle et son copain, dit tout des dégâts causés par internet sur la jeune génération. Le premier sms est mignon : "Tu fais quoi ce soir ?", demande le gamin. Dès la réponse, ça commence à sentir la chkoumoune : "Ce soir, j'avais imaginé, dis-moi ce que t'en penses en toute honnêteté, que tu pourrais me réfracter le col du fémur tout en matant un snuff-gonzo hardcore plus soft que nos préliminaires d'hier." Troisième missive électronique : "Porqué no... A priori ça me va. Mais je te propose a contrario que nous fassions tout cela sous le regard de ta grand-mère, histoire de nous tailler une place dans l'antre du diable le jour du jugement dernier." Nouvelle rasade de mms, avec mst à télécharger en pièces jointes, qui, agrémentée d'une photo sans équivoque, nous prouve que l'un des deux membres du duo est déjà paré, voire sur le point d'avoir besoin d'un petit quart d'heure de break pour se remettre en jambe : "Ok, mais, petite réclamation de mon côté, c'est donnant-donnant, j'aimerais pouvoir me vanter, demain, au petit déjeuner, d'avoir frôlé la mort et de m'être fait avorter" (sexto envoyé par le jeune homme, ndlr). Ultime réponse : "Je veux te tuer". 




Relation banale de deux teenagers de l'an 2000 selon Reitman, qui ne s'arrête pas en si bon chemin puisque la mère de famille et la mamie y passent aussi. Autre sujet, autre dépendance, autre symptôme de la génération Y (qui a fait la guerre de 14, concernant la mamie du groupe). Quid donc de la mère qui, en passant l'aspirateur dans la chambre du fils, bouscule vaguement la souris de son ordinateur et rallume ainsi le diable (le fils a d'ailleurs nommé son "outil de travail", soit ce fameux PC officiellement acheté pour ses "TPE" de terminale ES : Proteus IV), découvrant l'esprit de Caïn à même le moniteur, sous la forme d'un truc en cours, d'un truc bien entamé, qui a été arrêté puis repris à de nombreuses reprises, sans véritable voyage dans la salle d'eau entre deux séances de lutte. D'abord un peu rebutée, la maman finit par s'approcher de l'écran à la façon de l'alien qui traque Bruce Willis dans la cave de Tom Robbins au cœur de la meilleure scène de La Guerre des mondes. Curiosity killed the cat, comme dit l'adage. Maman finit par se faire bouffer par le porno, comme tout le monde. Et comme, du coup, la mamie de la famille, qui ne pensait pas qu'un Ipad pouvait être autre chose qu'un plateau-repas, et qui troquera quelques séances de Scrabble contre autant de sessions "compte-triple" online. 




Dans une succursale de ce film à tiroirs, Reitman s'inspire ouvertement de Claude Sautet et nous gratifie d'une parenthèse enchantée et glaciale à la fois. Celle-ci met en scène Jennifer Garner, une autre maman obsédée par le porno et par le contrôle parental de sa fille de 14 ans. Contrôle qu'elle avoue lors d'un petit échange confidentiel avec la caméra de Reitman, où elle nous dit qu'elle essaye au mieux de reproduire toutes les techniques de Marcel "The Rock" Dessailly : travail au corps, épuisement nerveux de l'adversaire, épaule contre épaule, tentative d'épuisement moral de l'attaquant adverse collé à la culotte et poussé à s'arracher les cheveux et à frapper le sol du poing, sans oublier le menottage de l'ennemi sur les corners. Rappelons à toutes fins utiles que le but ultime de tout défenseur en zone est de rendre cliniquement fou l'avant-centre dont il a la charge, l'être humain qu'il a pour mission d'annihiler. Peu importe le nombre de buts concédés, la victoire, la défaite, les cartons, le fair-play, tout cela n'a aucune importance, seuls comptent la rage incontrôlable et le début de schizophrénie provoqués chez le numéro 9 d'en face. Jennifer Garner, donc, s'applique à décocher chaque item de l'historique web de sa fille mano à mano, s'inspirant des paroles de Manu Chao, alors qu'il suffit de cliquer sur "supprimer tout l'historique récent, passé et futur".

 


Reitman, dans la scène maîtresse de son œuvre, quitte alors une Jennifer Garner studieuse, méthodique, les lunettes vissées au nez et le nez vissé à l'écran, certaine de son efficacité, pour grimper les escaliers de la baraque, marche après marche, caméra au poing, afin de bien établir une continuité de temps entre deux espaces contigus mais à des années-lumières en termes d'usage du net, tandis qu'il débarque en douce dans la chambre toute illuminée de rose de la fille et que retentit en fond sonore un bon Farka Touré staccato qui réchauffe l'ambiance, pour nous dévoiler une gamine en réalité bien au fait des dernières possibilités offertes par TumblR et FaceTime, compressant ses seins à l'aide de ses mains face à une webcam qui tressaute sur son pied. De quoi mettre à la retraite le défenseur central qui cire le banc de touche dans le living-room au rez-de-chaussée, soit une Jennifer Garner littéralement aux fraises, sur le point d'apprendre, impuissante, que tous ses matchs ont été perdus sur tapis vert Freecell. Ce Reitman-là est donc le film choral définitif sur le net et ses répercussions sur le village-monde, un film qui enterre Disconnect, dans la même catégorie.


Men, Women & Children de Jason Reitman avec Adam Sandler, Jennifer Garner, Ansel Elgort et Olivia Crocicchia (2014)

3 février 2015

Salem's Lot

Mini-série signée Tobe Hooper et adaptée d'un roman de Stephen King, Salem's Lot a ensuite été regroupée en un film de 3h07 qui, malgré sa longueur, passe comme une lettre à la poste, grâce entre autres à un charme discret mais constant et à un rythme accueillant. On entre dans cette histoire du King et on s’y plaît. Tout repose sur l’ambiance de cette petite ville de Salem que nous visitons en même temps que Ben Mears (David Soul), de retour au bercail après une longue absence. On voyage lentement entre les habitants de la bourgade : ce couple au bord de la rupture, madame trompant son mari bedonnant avec le patron de l'agence immobilière où elle travaille ; ce flic à la petite semaine qui bouffe des sandwichs et des donuts entre deux interrogatoires (et rappelle les enquêteurs bonhommes de Twin Peaks - et autant dire, quitte à être seul sur ce coup, que je me sens mieux devant la petite série de Tobe Hooper que devant celle, cultissime, de David Iench) ; cet enfant passionné par le paranormal ; ou encore ce vieil homme étrange qui vit dans la maison hantée du coin (celle qui terrifie notre héros depuis toujours, au point qu'il semble être revenu sur les lieux uniquement pour en finir avec elle), et qui ne cesse d'annoncer la venue d'un estimé collègue, attendu de pied ferme pour ouvrir avec lui son petit magasin d'antiquaire et, on s'en doute déjà, bien plus que ça.




Salem's Lot est un film télé de vampires assez simple en soi, et peu prodigue en véritables coups de théâtre, mais qui pourtant ne cesse d’étonner, à sa modeste mais bien efficace façon. Et notamment par son art de réinventer les vampires. Ils contaminent les innocents du village la nuit, en venant se présenter à leur fenêtre, flottant lentement dans les airs, sans précipitation aucune, et attirant leurs proies par un regard lumineux envoûtant avant de venir, presque délicatement, les prendre au cou. Cette belle idée de croiser, si l’on peut dire, et notamment dans la première partie du film, un récit de vampires avec l’univers des contes (on ne peut s'empêcher de penser à Peter Pan), éloigne le film des codes du genre, à tel point, Tober Hooper tardant à filmer une morsure proprement dite, que l’on met un certain temps, après avoir déjà vu des disparus venir se présenter à la fenêtre de leurs proches, à se rappeler du titre français du film, Les Vampires de Salem, et de la véritable nature de ceux que l'on avait fini par prendre pour de simples fantômes surgis d'entre les morts pour hanter, sans velléité maléfique, les nuits des vivants.




Certains effets spéciaux sont évidemment un peu grossiers, mais comme dans certains des plus beaux films gothiques de Roger Corman, la délicatesse de la réalisation et la sincérité que l’on sent derrière tout cela évitent, ou devraient logiquement éviter, les rires du spectateur. Les quelques apparitions de vampires un rien grotesques (façon marionnette surgissant d'une boîte à chapeau) sont en outre contrebalancées par toutes celles qui fonctionnent à merveille. Par exemple celle du jeune enfant, première victime du « maître vampire » (un Nosferatu pur jus, à la peau bleue de toute beauté), qui vient faire crisser ses ongles contre les carreaux de la fenêtre de son grand frère. Ce dernier est d'ailleurs au cœur d'une belle scène lui aussi quand, contaminé à son tour puis retrouvé mort, un des villageois l'exhume et le découvre, allongé dans sa tombe, inanimé certes, mais les yeux jaunes grands ouverts. Sans oublier, toujours du côté des personnages diaboliques, l'antiquaire du coin, le sublime James Mason, avec sa voix aussi élégante que traînante et son bel accent aristocratique, qui livre là une prestation à sa mesure, en serviteur raffiné du mal.




Les autres acteurs s’en tirent plutôt bien aussi. C'est vrai de tous ces seconds rôles que l’on aime toujours recroiser (Elisha Cook Jr. en tête, dans le rôle d'un poivrot, ou Fred Willard, le patron de Ron Burgundy dans Anchorman, idéal en petit directeur d'agence immobilière). C'est vrai aussi de David Soul, dans le premier rôle (qui jouera, presque dix ans plus tard, dans une autre mini-série particulièrement chère à mon cœur et elle aussi dotée d'un casting quatre étoiles : Le Secret du Sahara). Sans oublier Bonnie Bedelia, l’éternelle ex-femme de John McLane dans Die Hard. A force d’incarner madame tout-le-monde aux côtés de Bruce Willis dans la saga initiée par McTiernan en 88, magnifiée par lui en 95, et depuis complètement tombée en ruines, elle finissait par ressembler à madame dégun. Elle est ici ô combien plus ravissante, certes avec dix ans de moins, et plus captivante, à l’image de cette mini-série horrifique dont elle est la touche féminine non-négligeable.




Film-fleuve, Salem's Lot se laisse apprécier en toute simplicité et réserve son lot de scènes mémorables, via de bien petites choses a priori : une simple caisse en bois, étrangement glaciale, transportée dans un camion ; une conversation entre un vieux prof et son ancien élève autour d’une table de restaurant recouverte d’une de ces nappes à carreaux rouges et blancs dont les américains ont le secret ; ou encore un type, laissé raide mort sur son lit dans la scène précédente, retrouvé assis dans une chaise la scène suivante, les mains sur les accoudoirs, immobile, le regard fixe et terrifiant. Autant de beaux moments qui font le sel de cette plongée de trois heures dans un huis-clos aux mesures d'un village condamné, Salem, qui n'est plus le berceau des sorcières (ni de la "chasse aux sorcières" des années MacCarthy, comme dans la sublime pièce d'Arthur Miller, The Crucible), mais bien celui de vampires shakespeariens, obstinés à venir charmer et posséder leurs proies en flottant, faussement innocents, à leur balcon.


Salem's Lot de Tobe Hooper avec David Soul, Bonnie Bedelia, James Mason, Fred Willard, Elisha Cook Jr., Lance Kerwin, Lew Ayres, Julie Cobb, George Dzundza, Ed Flanders, Geoffrey Lewis et Kenneth McMillan (1979)

11 décembre 2014

Maestro

Ce film retrace la rencontre entre Jocelyn Quivrin et Eric Rohmer sur le tournage des Amours d'Astrée et de Céladon. Le scénario est signé de Quivrin lui-même, qui voulait raconter comment il est arrivé sur ce tournage en ne rêvant que de tourner dans un gros film hollywoodien à la con et en se foutant à plein tube de la gueule d'un type comme Rohmer, puis comment il a progressivement pigé qu'en fait Rohmer était un sacré bonhomme, peut-être plus intéressant à fréquenter que les débiles aux manettes de Fast and Furious. Le film dépeint donc la belle épiphanie d’un ancien crétin, le tout co-écrit et filmé par Léa Falzar, à qui l’on devait déjà jusque là une belle poignée de saloperies (Notre univers impitoyable, Ensemble c’est trop, Cookie, etc.).




Rendre un hommage à Rohmer quand on filme comme Léa Fazer est une gageure, certes. Mais au fond on se demande à quel point ce film, qui est dédié à Quivrin et à Rohmer (morts à trois mois d’intervalle en 2009 et 2010, l'un à 30 piges, l'autre à 89), est un hommage à Eric Rohmer, rebaptisé Cédric Rovère pour les besoins (?) du film. Quand on voit l’idée que se fait Léa Fazer du cinéma de Rohmer, notamment dans cette scène où Pio Marmaï (il incarne Quivrin, et le supporter, aux côtés d'Alice Belaïdi, l'éternelle standardiste haïssable de Canal+, dans chaque plan de ce film, demande beaucoup d'indulgence et de philanthropie), où Pio Marmaï donc et son colocataire regardent dans leur canapé ce qui se veut un pastiche (mais qui est une vraie parodie, et pas finaude) de films tels que Le Genou de Claire ou Conte de printemps, on se dit qu’au fond la réalisatrice doit mépriser ce cinéma-là, ou du moins très mal le comprendre. Il est bien triste, mais pas si étonnant, que des gens aient pu prendre le film pour, je cite, une « satire du cinéma d’auteur ».




Léa Fazer ne parvient jamais à restituer un minimum de la beauté et de l’intelligence du cinéma d’Eric Rohmer, ni de sa personne (qui se limite ici, sous les traits sympathiques de Michael Lonsdale, au goût des lettres et de la vinasse, alors qu'il n'est pas bien difficile de savoir, quand on est censé s'intéresser de près au sujet, que si Rohmer était évidemment féru de littérature et capable de réciter des tas de poèmes sans forcer, il ne buvait en revanche jamais de vin, préférant se nourrir de thé à longueur de journée). Fazer se contente plutôt de faire passer le cinéaste pour une sorte de vieux sage discret qui, d’une seule phrase — comme si c'était si simple... — parvient à opérer un déclic dans la tête de son jeune protégé : le jeune homme devient en une fraction de seconde un bon acteur, Pio Marmaï, un bon acteur. Maestro (rien que le titre...) se concentre donc, à défaut d'avoir quoi que ce soit à dire à propos de Rohmer ou de son cinéma, sur une histoire d’amour sans intérêt entre Marmaï et Déborah François, soit entre un branleur pétomane fan de Bruce Willis sur le point de découvrir l'existence de Labiche, et une actrice hautaine, coincée et fan de Tchekhov, sur le point de découvrir l'existence de la bite.




Mais même sur ce chapitre, a priori plus dans ses cordes, Léa Fazer se vautre et donne envie de maudire son horrible patronyme sur sept générations au moins. Revoyons plutôt Pas son genre de Lucas Belvaux, autre film français récent traitant du rapport amoureux entre gens d'origines culturelles diverses, mais de façon intelligente et sensible. Pour le coup voilà un bel exemple de ce que le cinéma français populaire doit, ou peut, être, loin de ce que les Léa Fazer de France et de Navarre produisent à la chaîne en se plaçant abusivement sous son patronage, pondant des coquilles vides telles que ce film, coquilles dans lesquelles on ne trouve bel et bien rien mais sur lesquelles on retrouve toujours quelques traces tenaces de fientes (comme sur ces œufs bio qui sortent juste de la poule et qui coûtent bel et bien la peau du cul).


Maestro de Léa Fazer avec Pio Marmaï, Michael Lonsdale, Déborah François, Alice Belaïdi et Dominique Reymond (2014)

19 novembre 2013

After Earth

C'est pas seulement qu'on avait envie d'aimer ce film, ni même qu'on avait envie de l'adorer, on avait carrément envie de se laisser cueillir… On sait que Shyamalan est au fond du fond depuis qu'il a accepté d'apposer son nom au script de La Fille de l'eau. Et puis ce fut la théorie de l'escalier, la fameuse spirale infernale, le célèbre cercle rouge de Melville. On imagine sans peine Shyamalan prisonnier d'un gigantesque siphon à chiottes, avec de l'alcool à la place de la flotte. Il a en effet essayé de retrouver son inspiration dans le scotch (le liquide tout comme le ruban adhésif, qui a des vertus planantes, de même que les tubes de colle Uhu que l'on sniffe en cours de maths pour oublier cette enflure de Thalès). Shyamalan a entretenu son malheur en embauchant Mark Wahlberg pour Phénomènes, puis en tournant Le Dernier maître de l'air, inspiré d'une œuvre qui a pour titre original "Avatar", titre malheureusement bloqué côté ciné… Cette dernière œuvre fut une négation du 7ème art. S'il y a des gens respectables qui défendent encore Schumi aujourd'hui, même ceux-là ont du mal à s'expliquer Le Dernier maître de l'air. Mais passons.


Shyamalan met dans sa vie familiale l'ardeur et la joie qu'il oublie de mettre dans sa filmographie.

On attendait donc une forme de ressac. On espérait qu'avec After Earth Shyamalan sortirait enfin la tête de l'eau. De guerre lasse, le cinéaste de Pondichéry a décidé de cesser d'écrire ses propres films et de désormais mettre en scène des tapuscrits venus d'ailleurs. Il s'est rapidement vu proposer le premier script pondu par Will Smith, qui signait là ses premiers mots sur papier. L'homme n'avait jamais écrit avant ça, pas une lettre, pas un mail, pas un mot d'excuse, pas un partiel, pas une liste de courses, même pas un 06 dans la paume de sa main, vu que les femmes gravent leurs numéros directement sur son zgeg (y'a encore de la place ! de la place pour tout un répertoire !). Beaucoup de pages ont en revanche été noircies par les soupçons qui pèsent sur le film d'être un manifeste scientologue. Will Smith ne se revendique pas de la secte, qu'il décrit quand même comme "un putain de paradis", mais il reste l'ami fidèle de Tom Cruise, chantre du mouvement scientologue aux USA. Or il a été démontré par A+B, photocopies du bouquin de Ron Hubbard à l'appui, que même la tagline du film, issue de l'une des répliques phares du film, reprend mot pour mot l'un des préceptes fondateurs de l'église de scientologie : "Fear is an illusion, it's not réal, it's phony, it is a fake, believe in u". Nous ne reviendrons pas sur ce débat trop complexe pour nous. Scientologue ou pas, on a un respect infini pour cette philosophie de vie et pour Will Smith, l'expert en séduction qui se vante d'éjaculer l'équivalent du contenu d'une canette à chaque voyage, et pour ça, respect, parce qu'il s'agit de canettes américaines, pas de canettes 33cl françaises.


Cette photo, et les centaines d'autres clichés qui réunissent les deux hommes, ne sont pas un argument.

Venons-en au synopsis du film. La planète Terre est devenue une poubelle à cause de la pollution humaine. Ses habitants ont donc décidé d'un commun accord de coloniser une autre planète du système solaire, mais sont tombés sur des autochtones mal lunés nommés les Ursaf. Petit à petit, l'Ursaf a rendu la monnaie de sa pièce à l'humanité en se payant quelques bed&breakfast sur le globe. A terme, ces étrangers peu commodes ont nettoyé la Terre de l'espèce humaine. L'Ursaf est une créature extra-terrestre aveugle qui détecte la peur et zigouille tout ce qui fouette. Un commando d'élite a été formé, les rangers, tout de blanc vêtus comme les prêtres scientologues (mais on ne reviendra pas sur ce sujet), pour endiguer la propagation de l'Ursaf. Will Smith, qui ne connaît pas la peur, en fait évidemment partie, il en est même le pilier, et un pilier à trois jambes s'il vous plaît. Du fait de son travail très accaparant, notre héros a des relations tendues à souhait avec son fiston, son fils à la vie à l'écran, Jaden Smith. Et c'est bien entendu là que Shyamalan a trouvé son intérêt dans l'écrit très confus de Will Smith. Il paraît que le scénario ressemblait vaguement aux calligrammes de Guillaume Apollinaire, mais au lieu de représenter des arbres ou des cœurs, ses gribouillis étaient de purs tourbillons d'horreur, des formes à rendre nerveux. Ce script a naturellement été débroussaillé par les experts scientologues au service de Will Smith mais ce n'est pas le sujet.

Le fait est que le début du film est au cinéma ce que les bolo'balls de Panzani sont à la gastronomie. Autrement dit c'est pas cher, c'est moche, ça a l'air d'avoir été torché très vite par des créatures aveugles et ça chlingue un maximum. Il faut l'avaler très très vite, sans y penser, en faisant un black-out total, mais on apprend plein de choses d'un coup sur la vie. On n'est pas loin de l'introduction de John Carter, on pense aussi à celle d'Oblivion, à celle de World War Z, bref aux introductions minées de tous ces films de SF qui croient bon de nous assommer dès le départ avec un flot d'informations en mode état des lieux sur la fin des temps, sur la maigre résistance des hommes face aux catastrophes naturelles ou aux invasions extra-terrestres, le tout résumé par une voix-off qui en fait des caisses. Quand ce n'est pas Morgan Freeman qui s'y colle, avec sa voix de grand chaman, c'est Eminem qui prend le relai, le rappeur parvenant à dégueuler dix mots à la seconde sans bafouiller (le mec s'est fait faire une trachéotomie pour pouvoir respirer par la gorge tout en continuant à causer sans marquer de pause !).


Shyamalan, sa casquette fétiche et Will Smith s'y mettent à plusieurs pour diriger le phénomène Jaden Smith, qui ne pige rien au film.

Avec cette introduction on se rend compte que c'est bien de tout en bas que Shyamalan essaie de décoller. S'ensuit une rapide présentation des personnages, où Will Smith ne décroche pas les mâchoires et joue avec un impressionnant balai dans le cul. L'acteur est parfaitement mauvais d'un bout à l'autre du film mais en particulier quand il incarne les pères militaires autoritaires et taciturnes, incapables d'exprimer leur amour autrement que par des "File dans ta chambre !", "Cause à mon cul ma tronche est malade !" et autres "T'as une tâche…" dit en pointant le nombril du gosse avant de lui foutre un gros taquet dans la mâchoire à deux doigts de laisser l'enfant pour mort sur le tapis du salon. Le tout sous le regard ahuri d'une épouse totalement effacée par un mari phallocrate au possible. Le conflit père-fils est accentué par l'échec chronique du fils aux épreuves d'heptathlon indispensables pour devenir un ranger confirmé (ces méthodes de recrutement rappellent étrangement celles de la Gendarmerie Française et de l'église de scientologie, mais ça ne nous regarde pas des masses). Tout le dilemme du gamin interprété par Jaden Smith, qui joue aussi grossièrement que son père, et qui est semble-t-il, d'après son compte Twitter, soit un pur débile soit un visionnaire, est de devenir l'égal de son père, mais il doit maîtriser sa peur ainsi que sa flemme (ça reste un gros flemmard, Will Smith passe plusieurs scènes à le réveiller à deux heures de l'aprèm en lui jetant de l'eau bouillante sur le crâne) et surtout apprendre à oublier la mort de sa sœur, détruite sous ses propres yeux par un Ursaf, mort tragique dont il assume abusivement la responsabilité depuis des années.


Le personnage de Jaden Smith, comme beaucoup de gamins lors de ces trajets interminables en bagnole, lâche un pet aigu pour dérider son père, à deux doigts de le défenestrer du vaisseau en marche.

Tout le début du film consiste à nous faire douter quant au fait que Jaden Smith puisse embarquer avec son père pour une grande aventure. Quiconque a croisé l'affiche, où tronche du père et tronche du fils se fondent l'une dans l'autre (le morphing donnant le visage de Jada Pinkett Smithee), a une vague idée de l'issue de ce dilemme... Effectivement, le bambin finit par monter avec son père à bord du vaisseau et atterrit avec lui sur la planète Terre après un crash terrible. Le film consistera dès lors en un coming of age mêlé de survival au cœur d'une planète Terre post-apocalyptique où toutes les espèces vivantes ont muté pour se retourner contre l'homme, qu'elles accusent d'avoir merdé. Will Smith, la jambe cassée lors de l'atterrissage forcé du vaisseau, assiste son fils depuis son fauteuil et le regarde courir de flaque en flaque, sauter de rocher en rocher et jeter ses mokos sur des singes affamés, tout en éructant dans son micro. Il lui glisse même quelques répliques-réflexes, du genre : "Le dernier arrivé à table prend mon pied dans son cul !". Toutes les cinq minutes, le fils et le père sont assaillis de flash-backs miteux, et ces deux cons se ressaisissent systématiquement quand le père hurle à son fils : "Take a knee ! Take a knee !" (littéralement "prends un genou", ce qui signifie "pose un genou à terre et reconcentre-toi", une méthode de méditation tout droit issue de la scientologie mais là encore, motus !), le fils répondant systématiquement : "Pourquoi tu me demandes de prendre mon pied ? Je n'ai aucune revue sous la main, aucun support visuel, aucun hologramme porno, je n'ai pas le matos requis".


Jaden Smith prend son millième genou.

Au milieu des effets-spéciaux indigents du film et d'une poignée de goofs de rigueur, on trouve quelques reliquats du cinéma de Schumi. Par exemple ce plan où, après le crash, une bâche se soulève et retombe à intervalles réguliers devant l'objectif, cachant puis dévoilant les gestes de Jaden Smith, plan qui n'est pas sans évoquer l'un des climax d'Incassable où Bruce Willis s'apprête à agir pour la première fois en super-héros. Sauf qu'il n'y a aucun propos derrière tout ça. On sent que Schumi veut juste retrouver des réflexes, reprendre la main, ce qui se ressent aussi sur le rythme du film, qui se veut lent mais qui s'avère chiant. After Earth dénote certes au milieu de tous les blockbusters de SF actuels au rythme tapageur et irrespirable, mais il n'en reste pas moins un beau fèces. Ceci dit pour Noël on a commandé un aigle capable de nous sauver la peau en nous tirant sous des branches si jamais on reste paralysés par le froid en allant au taf, comme cela arrive à Jaden Smith dans une scène mémorable du film qui fait dans le manifeste écologique de bas étage (à la manière de Phénomènes) et qui fait directement écho au rôle central de l'aigle dans le bestiaire de la scientologie, mais on ne tirera aucune conclusion hâtive à ce sujet pour éviter de s'aventurer sur un terrain glissant. On aurait aimé défendre Shyamalan sur ce coup-là, comme on défend Petit Quevilly contre le PSG d'Ibrahimovic en quart de finale de la Coupe de France, mais notre homme a encore poussé le bouchon un brin trop loin. Après, l'espoir fait vivre, et Schumi est encore en vie aux dernières nouvelles...


After Earth de M. Night Shyamalan avec Will Smith et Jaden Smith (2013)