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10 juin 2021

Periferic

En prison depuis déjà trois ans pour un crime dont on ne connaîtra jamais précisément la nature, Mathilda obtient sa première permission d'une journée afin d'assister à l'enterrement de sa mère. Rien de bien folichon... Dès sa sortie, on comprend que la jeune femme a en tête tout un plan pour quitter le pays et retrouver pleinement sa liberté. Nous la suivrons durant cette journée, exactement 24 heures découpées en trois grandes parties. Dans la première, Mathilda retrouve son grand frère et se rend avec lui, sa femme et leur enfant aux funérailles de leur mère. Ces retrouvailles sont assez tendues, pourries par les non-dits, des relations passées déjà conflictuelles et par toute la méfiance qui entoure désormais Mathilda. Lors de la seconde partie, Mathilda revoit le père de son fils, un proxénète infréquentable usant toujours de son ascendant sur elle. Dans le dernier acte, Mathilda récupère son fils, Toma, âgé de huit ans, et projette de fuir avec lui. Bien sûr, rien ne se passe tout à fait comme prévu...


 
 
Bien que le film soit très noir et que son scénario donne parfois l'impression d'accumuler les couches de souffrances en tout genre, on ne tombe jamais réellement dans le pathos insupportable ou le misérabilisme facile. On l'effleure à peine quelques fois, il faut bien l'avouer, lors de scènes un peu dérangeantes mais qui ne semblent jamais gratuites et racoleuses. Pour son premier long métrage, Bogdan George Apetri fait preuve d'un vrai sens du découpage qui lui permet justement de nous faire encaisser les plus cruelles situations qu'il met en scène. Le non-dit qui inonde son scénario se retrouve dans sa réalisation, souvent très habilement basée sur la suggestion. Compte aussi le regard, à bonne distance, et empreint d'une certaine douceur, que le cinéaste roumain porte sur son personnage principal, cette jeune femme impulsive au caractère bien trempé, incarnée par une actrice irréprochable, Ana Ularu. Un personnage qui peut légitimement rappeler certaines héroïnes du cinéma des frères Dardenne. C'est grâce à tout cela que Periferic se regarde aisément, sans qu'on ait l'impression d'être assommé, mis KO de vilaine manière par un homme remonté et bien décidé à nous coller un cafard monstrueux.


 
 
Comme beaucoup de films de la si riche nouvelle vague du cinéma roumain, Periferic impressionne lors de quelques scènes clés terriblement efficaces, des moments qui ont le don de nous scotcher littéralement à notre fauteuil et de nous assurer qu'on se souviendra longtemps de ce que l'on vient de voir. Ici, il s'agit par exemple d'une scène d'accident de voiture particulièrement saisissante, très sèchement mise en scène et que bien des réalisateurs spécialisés dans le cinéma d'action devraient regarder avec un calepin à portée de main. La dernière séquence, qui se déroule entièrement dans un train de nuit, voire dans le compartiment occupé par Mathilda et son fils, impressionne également par sa maîtrise. Là encore, le cinéaste pourrait sombrer dans un suspense déplacé, de mauvais goût, jouant cruellement avec nos nerfs et la destinée de ses personnages, mais il évite soigneusement cet écueil par son art du montage et son regard attentif sur Mathilda. Il nous livre ainsi un ultime quart d'heure très marquant. Si le pessimisme l'emporte finalement, Periferic ne se complaît donc pas dans une noirceur plombante, il paraît toujours y avoir un espoir, malgré tout, grâce à cette équilibre fragile trouvé par le réalisateur. Si le film de Bogdan George Apetri, qui a ensuite mis dix ans à en réaliser deux autres coup sur coup, n'est pas du niveau des meilleurs de ses confrères Cristian Mungiu (4 Mois 3 Semaines 2 Jours) ou Cristi Puiu (La Mort de Dante Lazarescu), il n'en demeure pas moins une modeste mais réelle réussite qui vaut définitivement le coup d’œil.


Periferic de Bogdan George Apetri avec Ana Ularu, Andi Vasluianu, Timotei Duma et Mimi Branescu (2010)

27 janvier 2015

Bilan 2014


Chaque année, nous faisons partie des derniers blogueurs ciné à livrer leur verdict sur l'année cinématographique passée. Chaque année, nous invoquons de nouvelles excuses ; cette fois-ci, nous attendions d'avoir vu Dracula Untold avant de boucler nos classements. En janvier 2011, c'est à reculons que nous nous étions soumis pour la première fois à cet exercice ; pas préparés, nous avions à peine été capables de fournir un malheureux top 5 chacun. En janvier 2012, c'est à reculons que nous nous étions adonnés pour la deuxième fois à cette pratique désormais incontournable et, pour la franchir, nous avions eu la chic idée d'unir nos forces, lors d'une froide après-midi d'hiver, autour d'un kefta-chocolat auch, passée à rédiger ensemble et sans effort une fine analyse de l'an de grâce cinématographique 2011, accompagnée du top officiel de QT, livré un exclusivité. En janvier 2013, rebelotte : kefta, chocolat, et c'était plié. Mais, déjà, l'écriture se  faisait plus laborieuse, la difficulté de l'exercice nous rattrapait et l'année suivante, cette "session" où la rédaction du top annuel était seule à l'ordre du jour, se transformait en un épinglage en règle d'un film de Rob Reiner que nous gardions depuis trop longtemps en travers de la gorge. C'est donc séparément, sans ardeur, que nous avions écrit puis regroupé nos grifouilles, surtout satisfaits de se débarrasser de ce fardeau régulier. Aujourd'hui, alors que des kilomètres nous séparent, nous avons choisi de faire plus court et, après des années de tergiversations, nous allons pour la première fois vous proposer un top commun, réunissant donc nos films préférés de 2014 en un seul et même classement de 20 titres. Une décision prise face à la si grande similarité de nos tops respectifs, et malgré la présence, un peu embêtante pour l'un d'entre nous, du Gone Girl de David Fincher. Voici donc notre top 2014 :



http://ilaose.blogspot.com/2014/02/tonnerre.html
 

http://ilaose.blogspot.com/2014/07/bird-people.html

http://ilaose.blogspot.com/2014/04/night-moves.html
 
http://ilaose.blogspot.com/2014/05/the-battery.html
 
http://ilaose.blogspot.com/2014/04/aimer-boire-et-chanter.html

http://ilaose.blogspot.com/2014/03/her.html

http://ilaose.blogspot.com/2014/12/mister-babadook.html

 


1/ Under the Skin
2/ Tonnerre
3/ Deux jours, une nuit
4/ Bird People
5/ Night Moves
6/ The Battery
7/ Aimer, boire et chanter
8/ Her
9/ Mister Babadook
10/ Sils Maria
11/ Still the Water
12/ Les Bruits de Recife
15/ Sunhi
16/ P'tit Quinquin
18/ Boyhood


Il aura été assez difficile cette année d'établir un ordre précis, surtout en tête de classement. Aucun film ne s'est véritablement et très nettement détaché à nos yeux. Au lieu d'un élu écrasant, trônant seul et de façon incontestable sur l'année, on perçoit plutôt, couronnant le tout, un lot de très beaux films avec leurs petits défauts, des œuvres pour le moins différentes mais ô combien estimables. Puisqu'il en faut une, la première place revient à Under the Skin du surdoué Jonathan Glazer, peut-être le film le plus surprenant, le plus remuant, le plus ambitieux, qui sait, de l'année. Nous ne l'avons pas encore critiqué dans ces pages mais il a suscité une longue et foisonnante conversation entre tous les membres de la rédaction, trop longue et trop foisonnante sans doute pour que l'un d'entre nous trouve le courage de s'y attaquer dans un article. Pourtant le cœur y est.


Kleber Mendonça Filho, retenez ce nom, il aura une Palme un jour ! Les Bruits de Recife, son "soap opera filmé par Carpenter" est déjà une belle proposition de cinéma et, surtout, une sacrée promesse.

Deux autres films de notre top 10 n'ont pas généré de bafouilles sur ce blog, à commencer par l'excellent film des frères Dardenne, Deux jours, une nuit, œuvre profondément bouleversante, aussi galvaudé que soit ce mot. Comme d'autres grands films de cette année (ceux de Pascale Ferran ou de Spike Jonze, par exemple), celui des Dardenne prend notre époque à bras-le-corps (avec une triste mais évidente justesse, n'en déplaise à certains critiques pourtant habitués à mieux, qui lui ont reproché de s'arranger avec la vérité et n'ont que prouvé leur terrible méconnaissance de ladite vérité, celle du monde contemporain en général et de l'entreprise en particulier), et hausse à un niveau encore jamais atteint le cinéma des frères aux pieds palmés venus tout droit des Awires, mot compte automatiquement double au Scrabble. Tout compte double avec les Dardenne : ils sont deux, ils ont deux Palmes, l'histoire de leur dernier film se déroule sur deux jours, et ils possèdent bien deux paires de couilles grosses comme des marmites.


Le petit Ellar Coltrane zieute la même chose que nous : ce petit téton qui pointe sous le débardeur de sa mère.

L'autre "lauréat" de notre bilan qui ne figure pas encore parmi les 1040 titres (toujours bon à rappeler) de notre index, c'est Sils Maria, de l'ami Olivier Assayas, qui fêtait ses 60 ans hier (bon anniv Ounivié !). Ce film à double visage, qui puise dans toute une histoire du cinéma au risque de manquer de surprises, mais se révèle par ailleurs d'une rare maîtrise et permet à son auteur de renouer avec les sommets, trouve une place logique et somme toute assez confortable à mi-chemin de notre grand classement commun. Les autres films ? Inutile d'en dire plus, nous les avons pour la plupart critiqués (cliquez sur les liens, y'a de l'hypertexte à tous les étages sur ce blog à la pointe). Mais ne tardons plus et passons directement à l'essentiel, autrement dit à vos classements, le top et le flop de nos chers lecteurs :



http://ilaose.blogspot.com/2014/03/12-years-slave_4.html


Même si nous avons chaque année beaucoup de titres en commun, c'est la première fois que nous partageons le même n°1 que vous, et nous en sommes ravis. Under the Skin, pour le coup, domine votre classement de la tête et des épaules. L'écart qui le sépare des suivants est vertigineux. Pour le reste, le classement a somme toute bien fière allure et, si cette phrase a le moindre sens, nous pouvons dire que nous ne sommes pas peu fiers de nos lecteurs.

Autant d'ailleurs pour votre Top que pour votre Flop, qui réunit une belle envolée d'oies galeuses sur lesquelles, pour une bonne partie, nous avons tiré à feu nourri cette année (à commencer par vos trois vainqueurs, 12 Years a Slave, Lucy et Maps to the Stars, mais aussi l'inévitable Gilliam qui obtient un zéro pointé pour son archi-naze Zero Theorem). Autant d'oiseaux de mauvais augure que nous sommes ravis de voir s'éloigner pitoyablement vers les rivages de l'opprobre avec des tonnes de plomb dans l'aile. Un seul film nous semble injustement mitraillé, le très clivant Her de Spike Jonze, qui arrive 7ème de ce par ailleurs très juste flop infamant et 10ème de votre glorieux top (exploit déjà réalisé par David Cronenberg avec Cosmopolis en 2012 et par Harmony Korine avec Spring Breakers en 2013).

On remarque, statistiquement parlant, et on en terminera sur cette analyse, que le flop contient six titres de films en un seul mot. Six sur dix ! Après un petit calcul nous pouvons assurer que cela représente 60% des suffrages. Hasard ou coïncidence ? Claude Lelouch hésite en clignant des paupières comme un dingue, mais une chose est sûre, c'est que les films dont le titre tient en un mot sont manifestement plus menacés d'être à chier et de finir épinglés sur le mur de la tehon en fin d'année. Ceci expliquerait peut-être la présence forcée de Her dans le flop, malgré ses indéniables qualités. Et aurait pu justifier que Nymphomaniac y finisse aussi, qui le mérite, du coup, objectivement. Ceci est, quoi qu'il en soit, un sérieux avertissement lancé aux cinéastes qui s'apprêtent à sortir un film en 2015.


 A coup sûr, l'une des tronches marquantes de l'année 2014.

Que dire pour conclure ? Sinon merci. Cette année encore, vous avez été nombreux à participer aux votes, et nous tenons à vous remercier. Notamment Fabrice Guedon (aussitôt rebaptisé, au vu de son top tonitruant, Fabrice Guedin), Sylvain Métafiot (notre ptit, ptit, ptit, ptit métafillot), Pierre Guilho (qui a toujours du mal à établir son top de fin d'année, la faute à une persistance rétinienne de malade qui fait que les images des films de l'an passé sont encore imprimées dans sa tronche) Olivier Père (et Dieu sait que nous vous engageons à régler votre pas sur le pas de notre Père), Hamsterjovial (nous aimerions que ces jours où il est en verve et nous lâche quelques uns de ces commentaires dont il a le secret soient des jours sans fin), Le Ciné-Club de Caen (des années que nous envoyons nos souscriptions sous forme de chèques et toujours pas reçu le moindre programme, ça tourne au moins ?), Gondebaud (qui cette année nous a un peu fait faux bon de gaud), Thibault et Olivier (nos dirlo photo travelo), Édouard Sivière (qu'on attendait au tournant sur Night Moves - Nage Nocturne en VF - cette année), Max L. Ipsum (dit "Max l'Opossum" sur Senscritique.com), Camille Larbey (dont le top est tout à fait zarbey), Céline P. (que nous remercions pour les triples glaucomes dus à l'ancienne présentation de son, au demeurant, très chouette blog), le dr. Orlof (accro à la piquouse, et qui ne nous en a donc pas trop voulu d'avoir loupé son giga anniversaire cette année, une patte ce doc, bon anniv ! on est dans les temps ?), Inisfree (c'est quand que tu payes ta tournée ?!), Guillaume A. (la ramasse sur le flop, comme d'hab), Josette K. (notre chef machino, à gauche, sous le lien, sur la photo), Émilien (qui n'a pu voir que les films qui passaient dans le quartier chinetoque de Paname...), Jean-Pascal Mattéi (qui n'a pas mattéi grand chose cette année, si ce n'est son pote Taddéi), Asketoner (littéralement "demandez-le à elle", donc vous gênez pas), Fred MJG (quand se décidera-t-elle a changer de boîte mail ? Pour la 3ème fois, on ne reçoit pas tes messages !), Kevin Watrin (il a changé la première lettre de son nom, ça a changé sa vie), Victor Coulon (& the gang), Tepepa (test), Semmelweis (si vous pouviez nous en ramener un ou deux de votre prochain séjour en Suisse ? paraît que ça porte la chkoumoune !), Nolan (le changement de nom, ça suit son cours ?), Rick et Pick (mais aussi leurs acolytes Colégrame, Bour et Bour et Ratatam), Mathieu Ash (tes souhaits), Magenta Prod (frère de Pascal ? On espère pas...), et d'autres, nous avons sûrement oublié des noms, que leurs porteurs se manifestent gentiment et nous pardonnent, ou se taisent à jamais.


On espère à présent que l'année 2015 sera faite de moments de grâce, comme ceux qui parsèment le beau Still the Water de Naomi Kawase.

Mais remercions aussi nos collaborateurs fidèles de cette année, à commencer par celui qui, pour la première fois, a maté des films, déjà, puis a chaussé ses lunettes et pris la plume, nous avons nommé Vincent, routier cinéphile en direct de Salamanque (où il est connu comme le loup blanc sous le surnom de Piso 2C), mais aussi les vieux routards : Poulpard, jamais avare en racontards, Joe G. et ses multiples avatars, qui ne perd pas une occasion de foutre tout le monde mal à l'aise, Nônon Cocouan, juge et parti dans cette affaire, toujours prodigue en coups de latte pour ses têtes de turcs favorites, et puis Simon, le "darron", fan de Dominique A.(bus de voix aigüe est dangereux pour la santé) et dénicheur de gros coups invétéré (mais après coup).

Merci à tous d'avoir participé à ce bilan 2014 et, d'une manière ou d'une autre, à la vie de ce blog, que nous espérons encore longue en votre compagnie.

20 février 2014

Mea Culpa

Fred Cavayé est le nouveau spécialiste officiel du cinéma d'action français. De nationalité française et qui tourne en France, disons. Parce que notre homme est quand même putain d'inspiré par le cinéma d'action hollywoodien (ou plutôt par les séries ricaines d'ailleurs), en reproduit les effets sans oublier d'y puiser bien des clichés scénaristiques, se fait remaker outre-atlantique et finira selon toute vraisemblance par aller tourner au pays de l'oncle Sam. Il a d'ailleurs annoncé qu'il n'irait tourner à Hollywood que si on lui laisse écrire le scénario. Comme si on tenait là un auteur génial et infaillible... Lui en est apparemment persuadé. L'histoire que nous raconte Mea Culpa est pourtant bien maigre, et vraisemblablement issue du cerveau d'un de ces hommes adultes dont la fontanelle ne s'est pas encore totalement refermée. Quand on va voir un tel film, on sait qu'on ne va pas se faire raconter quelque chose de mémorable, mais on espère se divertir devant un truc à peu près solide. On attend que le prétexte à l'action, promise non-stop, soit en béton armé, histoire de n'avoir plus qu'à laisser venir, emmagasiner les scènes de violence ultime, avaler les kilomètres de course poursuite sans respirer.




Marseille, nowadays. Une bande de truands venus de l'est sème la terreur dans les recoins sombres du vieux port. De son côté, Vincent Lindon est un homme meurtri, un ancien flic destitué, devenu simple convoyeur de fonds suite à son passage en taule pour le meurtre de trois civils dans un banal accident de voiture placé sous le sceau du pastaga. Notre homme vit seul, loin de sa femme et de son fils, qu'il ne parvient plus à assumer. On cerne assez bien la psychologie de dingue du personnage dans toutes ces scènes où, seul dans sa cuisine, plongé dans le noir, les lèvres pincées, rentrées à l'intérieur comme jamais, Lindon observe, le regard noir comme tout, ses voisins, un beau couple avec enfant, qui dinent gaiement en famille. Mais tout bascule le jour où son fils assiste à une corrida pour fêter ses 8 ans. L'enfant a le malheur de louper la mise à mort du taureau pour assister, sur le chemin des chiottes de l'arène, à une toute autre mise à mort, celle d'une énième victime de ces Kosovares qui font de Marseille un beau merdier. Le gamin est alors pris en chasse par les bandits, et forcément le papa va reprendre du service, du moins officieusement, pour protéger son bambin ainsi que son propre cul, aidé dans sa démarche par son ami de toujours, le fidèle à l'appel Gilles Lellouche.




Le problème c'est que les dealers et maquereaux kosovares sont du genre têtus, et pour le moins perfectionnistes. A chaque fois qu'un quidam est témoin de leurs crimes, ils le traquent sans relâche jusqu'à ce qu'il soit officiellement haché menu. Sauf qu'il y a un témoin oculaire minimum pour chacun de leurs forfaits (le Kosovare est peu discret), et qu'ils doivent en conséquence systématiquement déblayer large. Si Lindon n'était pas là pour mettre un terme à leur enfer en les expédiant eux-mêmes au cimetière, ces gens passeraient leur vie entière à nettoyer les villes de tous leurs habitants. Leur repos ne viendrait qu'avec le dernier homme sur Terre, le seul à crever sans spectateur potentiel. Le film aurait donc pu durer beaucoup plus longtemps et se terminer sur un plan terrifiant : le chef des escrocs kosovares se tirant une balle dans un miroir. Mais Lindon ne l'entend pas de cette oreille et se montre bien décidé à liquider les enfoirés qui en veulent à son schtroumpf.




Très vite, Lindon ayant tué le frère du grand méchant, ce dernier n'a plus rien à faire du gamin du flic : c'est à Lindon lui-même qu'il en veut. Et ça, si le regard furax du Kosovare penché sur le cadavre de son petit frère n'avait pas suffi à nous le faire piger, ni les cent millions de films qu'on a vus où cette scène apparaissait déjà à l'identique, une ligne de dialogue nous le signifie très clairement. Si bien que le McGuffin du fils traqué, autour duquel tourne tout le "travail" de promotion de l'affiche (avec cette tagline ridicule qui cite un dialogue absent du film...), fout rapidement le camp pour céder place à une simple baston entre des gentils et des méchants, qui ont les mêmes motivations : défendre et/ou venger leurs proches en foutant la branlée à leurs adversaires.




Sauf que les nobles motivations en question en prennent une grosse gifle lors du twist final, que le spectateur a senti venir depuis un fameux bail, sinon en détail du moins en substance, aiguillé par les douze mille flashbacks nébuleux de Cavayé et par le titre du film, qui constitue à lui seul un massive spoiler. Ce twist fut chuchoté à l'oreille du cinéaste par un Olivier Marchal bourré (et pourtant remercié au générique de fin), lors d'une soirée pastaga/pétanque comme il y en a tant sur la Canebière. Ayant quelques liens solides dans la région PACA, on tient d'une source sûre, quoique off, que cette fameuse soirée se serait terminée avec deux victimes du jeu : un type, depuis nommé "Le bossu de La Bonne-Mère", a reçu une triplette de pétanque, dans leur coffret, sur l'épaule gauche (il en est encore tout disloqué et se tient en permanence de profil depuis cette soirée ratée) ; un autre, désormais connu sous le sobriquet du "Bouddha de Marignane", a reçu une boule de pétanque pile entre les deux yeux, qu'aucun chirurgien plasticien ne daigne aller déloger, de peur de lui décapsuler tout le ciboulot. Mais pour revenir à cette fameuse révélation finale, que nous ne révélerons qu'en substance rassurez-vous, elle concerne le plus beau "personnage" du film, un ami ultra dévoué, faisant preuve d'une solidarité démesurée, prêt à tout pour son alter-ego, un homme digne du plus grand respect (petit indice : c'est un acteur pour lequel nous n'écririons jamais ça, et dont le nom de famille est partagé par un cinéaste sur lequel nous n'écririons jamais ça non plus). Dans les deux dernières minutes du long métrage, cet écrin de perfection et d'humanité se transforme soudain en un simple étron, en parfait enculé.




Notre bon samaritain n'était en fait qu'une raclure de bidet, un faux-ami, un type seulement prêt à tous les sacrifices pour se racheter une conscience après avoir littéralement ruiné la vie de son pote. La seule lueur d'espoir de ce film, son seul soupçon de qualité, c'était cette histoire d'amitié sans mobile, indéfectible, à la vie à la mort, dépourvue de toute justification basique, mais Cavayé crache un gros mollard sur cette minuscule parcelle d'intérêt en ayant recours à un revirement cliché au possible et à un ressort psychologique (le scénario de culpabilité de base) parfaitement misérable. Le personnage en question meurt à la fin du film, puni pour ses péchés, après une confession de dernière minute. Cette fin suinte un moralisme de comptoir très malvenu dans un tel film, et surtout d'une balourdise infinie, qui n'a d'égale que celle des idées de mise en scène de Fred Cavayé. Le réalisateur utilise un gros filtre bleu pour les souvenirs malheureux et un filtre jaune qui tache pour les souvenirs plus joyeux : toutes ces scènes profondément débiles et hideuses qui nous montrent les deux amis riant sur la plage avec femmes et enfants, du temps où ils avaient tout pour être heureux. Et on retrouve la même symbolique chromatique quand Lindon, seul la nuit dans sa cuisine toute bleue, mate avec la rage le repas de ses bons voisins réunis autour d'une loupiote jaune. Non seulement c'est brillant mais qu'est-ce que c'est beau...




Et puis réfléchissons deux minutes, Fred. Prenons ton film à l'envers. Adoptons le point de vue inverse. Mettons-nous le temps d'un paragraphe dans la peau de ton méchant Kosovare : on tient là un homme fraîchement débarqué des balkans, propre sur lui, fier et droit, venu en France bien que ne parlant pas la langue pour travailler, faire un peu d'argent, quitte à verser dans le business ô combien dangereux et craignos des putes et de la drogue, obligé pour ce faire de s'entourer de gros bras, des cousins débiles et chauves mais musclés et serviables, et même d'un petit frère, grossier, nerveux, mais "brave", comme disent les Bucco-rhodaniens pour désigner un trépané au grand cœur, type humain très répandu dans la région. Notre homme, pris dans un engrenage terrible et qui le dépasse, se retrouve obligé de faire disparaître quelques concurrents qui menacent sa vie, par pur instinct de préservation, et pour parvenir à ramener quelques billets au pays natal, où l'attend une famille très nombreuse, chargée en enfants morts de faim, ou morts tout court, et en épouses condamnées à la précarité, au froid, confrontées quotidiennement aux loups affamés de la steppe. Essayant de foutre les foies à un ennemi revêche dans les coulisses des arènes de Nîmes, notre Kosovare est surpris par un enfant qu'il essaie de rattraper pour le supplier de tenir sa langue en lui offrant une barbapapa, car cette chère tête blonde lui rappelle les vingt-deux fils malingres qu'il a abandonnés au pays (toute une équipe de foot, voire deux équipes de onze titulaires prêts à en découdre sous le maillot de n'importe quel pays de l'ex-union-soviétique aux prochains JO). Et voici qu'un vieux flic français aigri et énervé, flanqué d'un parjure et d'un lâche, se met à le poursuivre, à lui tirer dessus, et assassine même son petit frère à l'enveloppe cérébrale perforée de naissance. Il y a de quoi prendre la mouche non ? Dès lors, qui sont les véritables héros de cette histoire ? Ce père Kosovare, digne d'un film des Dardenne intitulé "Le silence de Morbak (les emmerdes d'un Kosovare en plein Paname)", cet homme digne venu faire quelques euros en France pour nourrir toute sa famille ? Ou ce prétendu "ami" qui sauve les miches de son meilleur pote adepte d'auto-justice uniquement parce qu'il a au préalable consciencieusement flingué sa vie à bout portant




Cavayé a déjà ses acteurs fétiches, son affiche-type, ses habitudes, à base de personnages accaparés par le sauvetage d'un proche et de courses-poursuites interminables (où un enfant court plus vite qu'une terreur des balkans, et où deux flics courent plus vite qu'un Hummer disposant de 325 chevaux hennissant la bave aux naseaux sous son gros capot), et au bout de trois films il tourne déjà en rond, régresse même, depuis le plus appréciable Pour elle, déjà porté par Vincent Lindon. L'acteur fait son travail une fois de plus. Mais quand on l'entend, à la télévision, en pleine promo du film, dire qu'il rêvait depuis toujours d'un pareil rôle, de s'amuser comme les américains, qu'il s'est pété trois côtes et fêlé le tibia et que ça c'est le grand pied pour un comédien, on se demande s'il y a encore quelqu'un de sobre au volant.


Mea Culpa de Fred Cavayé avec Vincent Lindon et Gilles Lellouche (2014)

2 avril 2013

Paradis perdu

Au début de Paradis perdu, on craint d'être parti pour endurer un énième premier film d'auteur dont la réalisatrice viendrait à peine de sortir d'une école de cinéma section "scénario" (Ève Deboise sort effectivement de la Fémis) et aurait décidé de concrétiser son projet de fin d'étude pour nous raconter l'histoire sans doute plus ou moins autobiographique d'une millionième adolescente aux parents relativement pauvres, divorcés et malheureux, bien décidée à devenir une femme malgré tout, sous le regard sincère et maladroit d'une caméra lourdement influencée par celle des frères Dardenne elle-même sous influence pialesque. Dans un scénario sous-narratif mais surplombant tout à fait typique, affichant d'emblée la volonté de distiller ses ressorts scène après scène, sans l'appui des dialogues mais par petites touches observatrices, on commence en effet par suivre Lucie, une jeune fille en pleine sortie d'adolescence, charmante mais mal fagotée, qui aide son bon père bourru au travail et qui ne va plus au lycée depuis que sa mère les a quittés pour un autre homme. Son entre-jambe l'intrigue, sa condition ne la satisfait guère, ses relations avec son père sont un poil ambigües, l'ouvrier arabe et sans-papier de ce dernier (Ouassini Embarek) l'attire vaguement, et elle patauge dans la merde (c'est à peine une image…) d'un air rêveur, entre deux caravanes, en attendant qu'il se passe quelque chose dans ce petit microcosme campagnard, marquée à la culotte par une caméra portée qui filme ses mains, ses pieds, ses gestes coupés dans leur élan et raccordés à d'autres semblables ou à ceux de son père, et qui capte parfois un regard plein d'humanité. En somme l'héroïne du film est une fille de Rosetta, et Dieu sait que ce n'est pas la première d'une lignée longue comme le bras et qu'on ne pleurerait peut-être pas tout de suite s'il elle s'avérait en être la dernière.




Mais la réalisatrice se tire à peu près de ce pur traquenard par trois moyens qui méritent d'être relevés. D'abord les acteurs. L'héroïne est incarnée par Pauline Etienne, très jeune, très belle et surtout très bonne actrice, actuellement à l'affiche de La Religieuse, qu'on a déjà pu apprécier dans Le bel âge aux côtés de Michel Piccoli et qui porte absolument le film. Son père est interprété par l'impeccable Olivier Rabourdin, trop souvent cantonné dans des seconds rôles qu'il sait rendre intéressants mais qui mériterait mieux. On le voit ici donner corps et vie à un personnage de père blessé et entêté plus vrai que nature, et il faut le voir dans la séquence de l'anniversaire, où il est totalement ivre et enlace sa fille comme si c'était sa femme. Et puis Florence Thomassin, qui joue la mère, et qui joue un peu moins mal que d'habitude, même si c'est pas la panacée. L'avantage c'est qu'elle passe la majeure partie du film enfermée.




Et c'est là le deuxième élément partiellement salvateur du film : quand la mère revient au foyer pour voir sa fille, le père, de peur qu'elle ne s'installe à nouveau ou ne pervertisse sa gamine, décide de l'enfermer dans une petite remise perdue dans la campagne, et de l'y laisser jusqu'à nouvel ordre. Cet élément de l'histoire surprend assez, d'autant qu'il donne à ce film d'abord si platement naturaliste une dimension de conte inquiétant. Et s'étirant sur presque tout le film, cette situation finit par donner lieu à une séquence particulièrement intéressante en termes de mise en scène. Par quoi l'on arrive au dernier point positif de Paradis perdu. Quand Lucie découvre que sa mère est séquestrée, elle part la délivrer en pleine nuit, profitant de ce que le père est saoul et endormi, mais avant de libérer la prisonnière sa fille veut lui poser quelques questions sur son départ, et la réalisatrice parvient assez élégamment à mettre en espace les personnages : les deux femmes se regardent à travers une minuscule lucarne qui tient presque lieu de miroir (la fille arborant à ce moment-là une jolie robe et le rouge à lèvres de sa mère), ou de gouffre aux chimères. 




Plus globalement, cette séquence est soulevée par les plans de nuit où l'héroïne parcourt la forêt, lieu de transfert de tous les contes, dont les minuscules petites feuilles et brindilles miroitent sous la lueur de la lune (à laquelle l'ouvrier du père avait justement comparé le visage de Lucie). Celle-ci affiche d'ailleurs un air lunaire, radieux et enchanté quand, à l'aube, après avoir fait l'amour pour la première fois, elle redescend d'une colline en arborant un sourire préfigurant celui, immense, qu'elle affichera en courant loin de la maison familiale calcinée, paradis fièrement perdu, dans le dernier plan. Ces petites choses font de ce film, qui avait pourtant tout pour ressembler à tant d'autres et qui a eu la sale idée de s'ouvrir en s'enfermant dans un système thématique et esthétique asphyxiant, une œuvre plutôt prometteuse. D'autant plus prometteuse si Ève Deboise s'écarte à l'avenir des sentiers battus du scénario d'école réaliste et misérabiliste pour se laisser dériver vers l'univers plus enchanteur du conte, et filme les visages de ses acteurs, vivants, regorgeant de vie même, plutôt que des gestes planifiés dans une série de plans explicatifs, démonstratifs, utilitaires, en un mot, écrits.


Paradis perdu d’Ève Deboise avec Pauline Etienne, Olivier Rabourdin, Florence Thomassin et Ouassini Embarek (2012)

28 août 2012

Fair-Play

Ce film débute par une partie de squash. Un match de 40 minutes en temps réel entre Jérémie Rénier et Eric Savin, dont on ne perd pas une miette ni une goutte de sueur, voire de sang, car Jérémie Rénier sue du sang sous nos yeux dans cette rencontre à couteaux tirés entre deux tarés du tennis en salle. A partir de 20 minutes de film on se demande sur quoi on vient de mettre la main : est-ce un film expérimental radicaliste ? un canular ? le film de vacances de Rénier leaké sur le net par un fan malade ? Impossible à dire. Peut-être n'est-ce que le prolongement pour Lionel Bailliu de son premier court-métrage, tourné un an plus tôt et intitulé Squash ? Le réalisateur, passionné par ce sport qu'il trouvait particulièrement cinégénique, a sans doute voulu marquer les esprits comme Scorsese en son temps avec The Big Shave mais en réalisant de son côté The Big Squash.


On dirait trop Gollum non ?

Quand il affirmait que les plus grands cinéastes étaient entièrement résumés dans leur premier film, François Truffaut ignorait que sa si juste théorie se verrait paraphée et signée avec un jusqu’au-boutisme morbide par le dénommé Lionel Bailliu, qui a récemment contacté Gérard Jugnot pour jouer dans son prochain film : Squash toujours. L'ex pilier de l'équipe du Splendid ne dénoterait pas dans la liste des acteurs fétiches de Bailliu puisque Fair-Play compte déjà dans ses rangs les plus grandes stars actuelles du cinéma des années 2000, à savoir Benoît Magicmel et Marion Cotillard (deux vedettes qui ont le nez creux donc), livrant une prestation plutôt sceptique dans ce film qui se veut un brûlot contre les méthodes de recrutement qui ont cours à notre époque dans les grandes entreprises. Le pitch : un patron dégénéré et facho teste ses futurs employés en leur imposant une série d'épreuves de survie. Il les défie au corps à corps dans une multitude de sports non-olympiques en pistes noires, où ils sont toujours à deux doigts de laisser leur peau (activités que l'on pratique possiblement durant les vacances, d'où le lien avec la thématique du dossier) : escalade, rafting, golf etc.


Ma parole que c'est Gollum !

Fair-Play est sorti en septembre 2006, on l'a vu quelques mois plus tard, début 2007, le temps qu'un illuminé le foute sur la toile et c'était fait. Depuis on n'a cessé de le citer lors de nos sessions critiques, et même lors de soirées lambda autour d'un feu de camp où chacun devait s'échanger des petites horreurs pour faire peur aux autres. Pas étonnant dans un sens vu que Fair-Play est le Délivrance français, à ceci près que Bailliu n'est pas Boorman (même défoncé aux oméga 3 et à la vitamine D) et que les randonneurs ne sont pas pris pour cibles par des autochtones trépanés mais par un horrible boss. Si le classique de Boorman est un film pour le moins détonnant voire dérangeant, celui de Bailliu est uniquement désagréable à s'en tirer une balle dans la tête. Quand on l'a découvert on n'avait pas encore mis en place notre fameuse règle des 16 minutes : "Si en 16 minutes tu ne m'as pas fait marrer je te vire de mon lecteur dvd à tout jamais". Cette règle, d'une efficacité redoutable, nous a posé quelques problèmes pour des œuvres pas du tout destinées à la comédie, par exemple pour les films des frères Dardenne, mais face à un OVNI comme Fair-Play cette règle est primordiale, même si on peut se laisser tétaniser au point de ne pas pouvoir en décrocher les yeux par cet objet filmique unique au monde et proprement pourri.


"Mon précieux..."

Le film est certes parfois satisfaisant pour ceux qui aiment voir Marion Cotillard en train de souffrir, mais même les plus haineux envers la starlette de pacotille se lasseront extrêmement vite de ce long métrage ignoble, dont on aimerait se rappeler quand on nous demande ce qu'on a vu de pire dans notre vie. Le réalisateur étant depuis complètement tombé aux oubliettes, on peut se dire que la stratégie de Bailliu n'a pas porté ses fruits. Blague à part, connaissez-vous une seule star nommée Lionel (à part Jospin) ? Ah si, y'a bien Lionel Abelansky. La place reste donc à prendre ! Sérieusement vous en trouvez ou pas ? Y'a rien... Si vous en trouvez : ilaose.leblog@gmail.com


Fair-Play de Lionel Bailliu avec Jérémie Rénier, Marion Cotillard, Eric Savin et Benoît Magimel (2006)

24 mai 2012

Un Prophète

Ce film n'est pas "mauvais", mais il n'est tellement pas "bon" qu'il est terriblement mauvais. Déjà, et pour commencer, c'est d'une parfaite et consciencieuse laideur. Rien n'est beau dans ce film. Tout est plat (chaque plan, chaque cut, strictement tout), et parfois de lourds accès de laideur pointent le bout de leur nez dans ce marasme de platitude : les noms des personnages ou des chapitres qui s'inscrivent en gros à l'écran au gré d'un arrêt sur image, l'usage balourd des ralentis, les inutiles scènes ultra-violentes à grands coups de jets d'hémoglobine, les fols effets de mise en scène quand Audiard a l'incroyable idée formelle de réduire l'image en filmant à travers un rouleau de sopalin, etc. Partant de là, il est curieux de parler d'immense talent. On lit un peu partout que Jacques Audiard serait le plus grand cinéaste français en activité, et ceux qui le présentent ainsi parlent bien de mise en scène. Je me demande ce qui peut tellement enthousiasmer dans la mise en scène d'Audiard, ce qui fait grimper ses fans au rideau et leur donne le sentiment devant ce film d'être face à une œuvre d'art géniale réalisée par un grand maître. Il suffit de prendre les scènes une à une et de les regarder pour se rendre compte qu'elles n'ont pourtant rien de formidable.



Prenons, complètement au hasard, la séquence en champ-contrechamp où un flic interroge le jeune héros du film dans un bureau, pour cerner ses difficultés. Il lui demande s'il sait lire, s'il sait écrire, à quel âge il a quitté l'école, quelle langue il pratiquait chez lui et ainsi de suite. En face, Tarar Rahim essaie de jouer le jeune loup difficile à faire parler, au regard vif et paniqué, honteux d'avouer ses lacunes mais séduit par l'opportunité de le faire. L'acteur joue particulièrement mal dans cette scène mais à la limite peu importe (le double César absurde qu'il a reçu pour ce film aura plutôt desservi Tahar Rahim qu'autre chose, on ne sait pas où il est passé depuis). Ensuite Audiard raccorde avec une salle de classe où un professeur apprend à des détenus arabes et noirs à lire le français. Parmi eux, le personnage principal, assis à une table, tâche d'épeler quelques mots, le tout sur une musique douce que me chantait ma maman, une sorte de berceuse qui veut forcer notre attendrissement de façon assez pitoyable. Et pour clore la séquence, plan sopalin sur le livre de français : Audiard filme la page du manuel en caméra portée subjective à travers un rouleau de PQ (le héros serait-il à la fois myope, astigmate, presbyte et caffi de triple-glaucomes ? ça expliquerait ses difficultés pour apprendre à lire... mais en fait non, ce n'est qu'un "effet de mise en scène" qui n'est ni signifiant ni intéressant d'un point de vue esthétique), et on entend en off la voix la plus enfantine possible de Tahar Rahim qui décortique le mot "canard". Rien qu'en regardant cette scène (mais ça vaut pour toutes les autres), on ne peut plus parler sérieusement du génie de la mise en scène d'Audiard, ni l'ériger au rang de "plus grand cinéaste français" actuel, à moins de mépriser tous les autres d'un bloc au point qu'il ne resterait plus que lui à sauver…



Et c'est peut-être en effet le cas d'une bonne partie de ceux qui encensent avec exagération Jacques Audiard, cet homme qu'ils consacrent roi du cinéma français notamment pour son courage et son ambition. Nous voici par conséquent informés de ce qu'est l'ambition aujourd'hui en France : cela ne consiste pas seulement à filmer des miséreux de banlieue, des bandits, des prisons, des rats et des coups de feu, non la véritable ambition aujourd'hui en France c'est de filmer tout ça mais à l'américaine. C'est peut-être ça l'accomplissement d'Audiard avec Un Prophète. En partie seulement, parce que le film, comme tous ceux du réalisateur, conserve dans le même temps un aspect très franco-français, une sorte de réalisme humaniste qui lorgnerait presque du côté des Dardenne, mais ça donne typiquement la scène assez embarrassante du cours de français que je viens de décrire et qui ne dure qu'une minute et demi histoire de vite relancer le film avec des choses plus excitantes qu'un apprentissage de la langue… L'américanisation du film peut se ressentir dans la soi-disant maîtrise du scénario traitant un sujet lourd et grave avec l'efficacité comme impératif, dans le regard détaché et très sûr de lui porté sur un milieu précis et sexy en immersion totale, dans l'exposition de la violence physique la plus crue possible et l'exubérance maniaque des scènes sanglantes d'égorgement (Audiard connaît bien ses petits Fincher et Cronenberg illustrés), puis dans la façon de filmer la prison, sujet de prédilection des séries américaines (Oz, Prison Break, etc.) qui ne trouve pas suffisamment grâce aux yeux du cinéma français selon Jacques Audiard, toujours en quête du sujet difficile qui mettra son courage à l'épreuve. Le film, écrit par une batterie de co-scénaristes, a d'ailleurs l'aspect très segmenté et répétitif des séries télé, favorisant la chronique de l'ascension d'un jeune truand en prison. Formellement il y a la caméra portée, vibrante, presque amateur, complètement télévisuelle, qui crée une tension à défaut d'un vrai rythme (on est moins chez les Dardenne que dans 24 heures chrono pour les séries, Démineurs pour le cinéma, etc.), la grosse musique tantôt gravement émotionnelle tantôt tellement cool avec du bon gros son hip-hop surboosté (qui rappelle le générique d'intro des Sopranos), l'art d'écrire très grand les noms des personnages sur l'image arrêtée (un classique du cinéma tape-à-l’œil, véritable mode reprise dans tout un tas de films, d'Inglourious Basterds à Domino, etc.). Et puis il y a l'histoire, le mythe du merdeux petit malin parti de rien pour s'asseoir sur un empire façon rêve américain (Scarface, etc.). Audiard a voulu faire un film de genre et inventer un héros auquel le spectateur puisse s'attacher rapidement. Il regrettait que le cinéma français ne représente les arabes que d'un point de vue naturaliste et sociologique, il voulait les filmer autrement, les mettre en lumière, c'est réussi, l'arabe du film est un taulard analphabète de 19 ans qui, après avoir égorgé un semblable, grimpe les échelons du grand banditisme.



Audiard fonce la tête la première dans ce gros cliché cher au cinéma hollywoodien du bad boy self-made man. Son héros n'est quand même pas totalement un salaud puisqu'il est orphelin déjà (trop triste !) et parce qu'il essaie d'apprendre à écrire le français (ce gros dur est si touchant quand il essaie avec difficulté d'écrire "canard", trognon la caillera). Le héros arabe, qui reste un caïd à la con, réussit cependant, et haut la main, sans que sa soi-disant réussite ne soit vraiment critiquée comme dans le film de De Palma. A la fin de l'histoire il sort de taule, avec la femme et le fils de son ex-meilleur ami sous le bras, il monte dans une bagnole de rêve et trente gros bolides remplis de serviteurs le suivent, formant une cour à sa botte. Peut-être, nul doute même qu'Audiard a voulu dénoncer les failles du système carcéral français, qui d'après experts ne serait qu'une machine à faire grossir les délinquants, un lieu de passage et de formation accélérée pour les introduire à vitesse grand V dans le milieu au lieu de les sortir de leur merde. Sauf que le personnage, auquel nous nous sommes identifiés tout du long et que le cinéaste a soumis à notre admiration avec énergie, sort en grandes pompes de sa cage, et toutes ces bagnoles blindées qui le suivent le sacrent comme un vainqueur absolu, un puissant génie. Audiard affirme qu'il voulait filmer non pas un gros costaud mais un "cerveau en action qui donne des preuves d'adaptabilité phénoménale, que le personnage va d'abord utiliser dans des comportements opportunistes (…) pour ensuite améliorer son sort et enfin accéder à un autre niveau, au pouvoir". Le cerveau, l'intelligence selon Audiard, c'est la faculté à se couler dans un moule pour le soumettre, c'est accepter une condition minable pour s'y tailler une place et y gouverner sans la quitter. Ce qu'il appelle un cerveau c'est en fait de l'astuce, de la ruse, de la malignité, mais l'important c'est que cela conduise au pouvoir, fut-ce un pouvoir financier (les grosses voitures) et despotique (l'intimidation des autres et l'assujettissement des esprits les plus faibles). On sait depuis longtemps que la morale n'a plus droit de cité dans le cinéma et les séries télé, c'est ringard et même insupportable de prendre en considération ce que nous montre un film et le message qu'il délivre... aussi n'y a-t-il rien à redire au fait que le trimard parti d'absolument nulle part, sans la moindre trace d'éducation au compteur, s'avère être plus brillant que le reste du monde et gagne à la fin du film avec une telle marge de manœuvre qu'il a complètement réussi sa vie. Tout cela est parfaitement brillant.



Le problème c'est que si Jacques Audiard n'est pas le metteur en scène prodige qu'on veut nous vendre, il n'est pas non plus le scénariste hors-pair que sa filiation pouvait laisser espérer (surtout aux maniaques de la grosse réplique qui tache façon "Paris-Brest" et "Cons sur orbite")… En-dehors du sempiternel délinquant bizuté puis balloté entre les gangs de la prison et parvenant à y négocier sa place pour finalement prendre les rênes, le seul élément narratif qui ressorte un peu de ce marasme si facile (une prison, des caïds, pas mal de violence et n'importe qui reste scotché) c'est l'idée du personnage hanté par le détenu qu'il a égorgé au début du film dans le but de s'intégrer auprès des pontes de la Centrale. Toutes les dix minutes à peu près on retrouve Tahar Rahim dans sa cellule en compagnie du fantôme de sa victime, qui fume des clopes et recrache la fumée par le trou qu'il a dans la gorge. On peut douter qu'un type traumatisé par le meurtre qu'il a commis au point de côtoyer en pensées sa victime soit d'humeur à imaginer un gag comme celui-là, mais soit. A moins que cet ectoplasme ne soit pas le fruit de l'imagination coupable du personnage mais une véritable manifestation mystique et fantastique, puisque le macchabée prédit ensuite l'avenir au héros et fait de lui un "prophète" de pacotille, Jacques Audiard ne sachant où chercher de l'air pour sortir son film des sentiers battus et rebattus. Sur ce, je retourne voir Un condamné à mort s'est échappé, un film français, de prison, réalisé par un authentique grand "metteur en scène".


Un Prophète de Jacques Audiard avec Tahar Rahim, Niels Arestrup, Adel Bencherif et Gilles Cohen (2010)

10 avril 2012

Babycall

D'après mes souvenirs, les réactions des amateurs de cinéma fantastique à l'annonce du palmarès du dernier festival de Gérardmer étaient très partagées. Nombreux furent ceux qui n'étaient pas tendres envers le grand lauréat, le film norvégien Babycall. C'est donc avec une certaine appréhension que je l'ai visionné, peu rassuré par ces réactions et sachant bien qu'un Grand Prix glané à Gérardmer ne signifie, hélas, pas souvent grand chose. Quel ne fut donc pas mon étonnement de découvrir un film de grande qualité, dont le plaisir de la découverte fut, ma foi, assez intense, je dois le reconnaître. Contrairement à ce que son titre ou son affiche peuvent laisser croire, nous ne sommes pas du tout en présence d'une idiote série b, loin de là. On tient là bien davantage qu'un simple et bête film d'horreur, Babycall est plutôt une sorte de thriller social horrifique, pourrait-on dire. Le film de Pål Sletaune brasse des thèmes très ancrés dans la réalité, tout en faisant bercer l'ensemble dans une ambiance tendue et incertaine digne des plus réussis films d'horreur.




Que sait-on au début du film ? Pas grand chose, puisque Pål Sletaune se garde bien de dévoiler les tenants et aboutissants de son intrigue. Nous voyons simplement cette jeune femme, Anna, emménager dans un HLM avec son fils âgé d'une petite dizaine d'années. En fuite, Anna s'installe dans ce petit appartement perdu quelque part au milieu d'une gigantesque barre de béton pour, selon ses dires, échapper à son mari violent et préserver son petit garçon de ses accès de colère imprévisibles. Anna s'occupe de son fils sous la surveillance d'un couple de contrôleurs sociaux zélé et oppressant. Toujours apeurée et anxieuse, elle vit dans la crainte permanente qu'on lui retire la garde de son enfant et que son mari la retrouve. Pour veiller sur son fils et être reliée à lui de nuit comme de jour, elle achète un baby phone. Une fois allumé, celui-ci se met à émettre d'étranges bruits, des cris d'enfants et de femmes, qui plongent encore davantage Anna dans la paranoïa.




Plus le film avance, plus le mystère s'épaissit et s'alourdit. Les pistes que l'on croit sûres se délitent une à une et nos maigres repères disparaissent tour à tour jusqu'à ce moment où l'on se demande carrément comment le réalisateur va bien pouvoir se dépatouiller d'un scénario particulièrement alambiqué. Les éléments de l'intrigue nous sont délivrés au compte-goutte, avec ce savoir-faire propre aux petits malins qui se plaisent à nous mener par le bout du nez. Et si le film, assez glauque et froid, n'est a priori pas spécialement avenant, il est très agréable à suivre comme peut l'être un thriller rondement mené, bien qu'il ne soit pas non plus de tout repos. Le film ne quitte jamais un paysage de banlieue assez austère et inamical, un décor malheureusement universel fait d'innombrables barres grisâtres, qui coupent l'horizon et rendent l'évasion impossible, constellées de fenêtres opaques derrière lesquelles on imagine aisément la même souffrance que celle vécue par le personnage principal.




Le cinéaste tire plutôt brillamment partie de ce lieu étouffant particulièrement propice à l'écrasement et, paradoxalement, à l'isolement ; il ravive avec brio une nouvelle terreur urbaine trop souvent ignorée ou méprisée par l'envahissant cinéma d'horreur américain. Le décor devient ici un personnage à part entière, omniprésent, jouant un rôle majeur dans l'horreur qui se déploie autour d'une femme en chute libre dont on doute systématiquement de la santé mentale. A ce titre, il faut obligatoirement saluer la performance remarquable de l'actrice suédoise Noomi Rapace, plus connue pour avoir joué dans la version scandinave de Millenium et qui sera bientôt à l'affiche du Prometheus de Ridley Scott. Jusqu'à ce film, elle n'était pour moi qu'un très drôle de nom, là encore pas spécialement avenant. Elle porte littéralement le film sur ses épaules, dans le rôle d'une femme à la fois forte et paumée, combative mais broyée par le système. Un personnage que l'on a seulement envie d'aider et de voir sortir la tête de l'eau. Cette femme affolée et prise dans l'étau, à laquelle l'actrice offre son charme particulier, son allure frêle et décidée, semble quasiment sortir tout droit du cinéma des frères Dardenne !




Le film est tout du long un délicat travail sur le point de vue dont se tire parfaitement le réalisateur, coutumier de cet exercice puisqu'il s'y était déjà adonné dans le nettement moins réussi Next Door. Ici, ce travail ne paraît pas artificiel et ne donne pas l'impression d'être un simple gadget pour berner facilement le spectateur. Il est de plus soutenu par une mise en scène très soignée, une réalisation qui ne vise donc jamais à nous tromper gratuitement, mais qui au contraire se donne pour principe de ne jamais tricher. Jusqu'à ses ultimes minutes, le film nous captive et nous fait hésiter entre différentes résolutions. Plus il avance, plus l'intrigue se complique, et le dénouement s'avère forcément un peu décevant. Mais c'est là un bien maigre reproche que j'adresse à ce film, qui parvient jusqu'à son ultime chapitre à nous plonger dans cet état de doute continu et de terreur ponctuelle comme seuls les excellents films du genre y parviennent. A la fin du film, une chose est sûre : nous n'oublierons pas de si tôt le portrait et le regard affolé de ce personnage de femme aux abois, dont nous assistons tétanisés à la lente descente aux enfers. Le jury de Gérardmer 2012 présidé par Enki Bilal ne s'était pas trompé. Il a couronné un film qui mérite clairement d'être salué et mis en avant. A coup sûr l'un des meilleurs films d'horreur de l'année.


Babycall de Pål Sletaune avec Noomi Rapace et Kristoffer Joner (2012)

26 novembre 2011

Les Aventures de Philibert, capitaine puceau

Je ne comprendrai jamais ce genre de films. C'est juste fait dans le souci de reproduire du mieux possible des films qui étaient déjà médiocres à leurs sorties, des trucs ultra ringards, de mauvais goût et infiniment laids. C'est donc encore une nostalgie dégueulasse et mal placée qui aboutit à ce genre de films de petits faiseurs ridicules. Et ils font ça bien, ça ne rigole pas : les décors, les costumes, les scènes de duels à l’épée, etc, tout ça est fait avec un soin ostentatoire, insupportable ; c'est vraiment du travail d'orfèvre, réalisé par une bande de petits tocards bien soucieux de coller au plus près possible à leurs modèles minables. On n'est même pas vraiment dans la parodie, le bouchon n'est jamais poussé assez loin. Du coup, forcément, c'est pas drôle une seconde. En fait, on est dans le pastiche sans saveur et sans intérêt. Le réalisateur Sylvain Fusée déclare, non sans une certaine satisfaction du devoir bien accompli : "Le défi était de pasticher les films de cape et d'épée sans tomber dans la parodie. On n'est ni chez les Zucker-Abrahams-Zucker, ni chez Mel Brooks, ni chez les Monty Python". En effet, on est nulle part ! On est dans un film infâme qui donne seulement envie de revoir les quelques réussites des auteurs cités par Fusée. Dans l'esprit, le film peut rappeler les OSS 117 de Michel Hazanavicius, mais l'humour en moins !



On est attristé de voir l'acteur Jérémie Renier se démener comme il peut dans ce spectacle pitoyable. On a même de la peine pour lui quand on s'imagine qu'il a dû s'entraîner pendant des mois à l'escrime pour ce rôle et ce film nullissime, lui qui peut être si doué ailleurs, chez les Dardenne par exemple... Bon, par contre, force est de reconnaître que les tenues moyenâgeuse aux décolletés pigeonnants siéent particulièrement bien à la jeune Élodie Navarre. Pour être plus clair : elles mettent drôlement bien en valeur sa poitrine et c'est un régal pour les yeux de voir ces deux seins grossir au rythme des respirations de la dame. Voilà où on en est ! A parler des gros nibards de l'actrice pour relever le seul point positif de ce si triste film ! Une actrice dont le visage ne respire pourtant pas l'intelligence et qu'on aura tôt fait d'oublier, comme ce film ridicule...


Les Aventures de Philibert, capitaine puceau de Sylvain Fusée avec Jérémie Renier, Manu Payet, Alexandre Astier et les seins d’Élodie Navarre (2011)

15 juin 2011

Mon pote

En ce moment, Benoît Magimel est au top du top. L'acteur est à son zénith. Il est tout en haut, sur un nuage, et il nous contemple avec son si beau regard, aussi azuréen que bienveillant. A l’heure actuelle, il n'a selon moi aucun équivalent dans le paysage cinématographique mondial. Je le dis comme je le pense. Il était déjà le seul à sortir indemne voire grandi du fléau nommé Guillaume Canet, puisqu’il campait un homosexuel refoulé et convaincant dans Les Petits mouchoirs. L'acteur surdoué parvenait à ne pas trop se noyer dans la caricature, contrairement à tous ses partenaires, et ce malgré des cheveux d’une couleur carotte assez incongrue. Une nomination à l'Oscar aurait été amplement mérité pour l'ex de Juliette Binoche (rien que ça !) et sosie moins chevelu du footballeur Philippe Mexès. Plus récemment encore, il s'est illustré dans le téléfilm L'Avocat, un thriller efficace sur fond de mafia montpelliéraine qu'il porte à bout de bras ! Rappelons aussi que Benoît Magimel fait partie de ces nombreux talents découverts par Étienne Chatiliez, le véritable Arsène Wenger du septième Art, aux côtés d'autres poids lourds de l'actorat français comme Isabelle Nanty et Tsilla Chelton aka Tatie Danielle. Celui que l'on surnomme Magic'mel a explosé très tôt, dès l'âge de 6 ans, dans La Vie n'est pas un long fleuve tranquille, un titre qui aujourd'hui ne manque pas de faire sourire quand on sait à quel point la vie du jeune comédien, programmé pour triompher, semblait déjà écrite. Le pire, c'est que je ne pense pas un traître mot de ce que je suis en train de déblatérer, mais je vais un peu continuer sur ce ton, c'est le seul moyen que j'ai trouvé pour réussir à torcher un papelard sur ce maudit film qu'est Mon pote.



A gauche, Benoît Magimel avec le maillot de l'équipe de France lors d'un match de gala organisé au profit des victimes du earthquake japonais. A droite, Philippe Mexès en costard le 27 mai 2008 après avoir remporté pour la deuxième fois consécutive la coupe d'Italie.

Cette fois-ci, c'est à un film de Marc Esposito que Benoît Magimel donne des allures de classique instantané, à ranger aux côtés des plus grosses infamies françaises des années 2000. Le lauréat du prix d’interprétation masculine du 54ème Festival de Cannes incarne ici un taulard roi du "braquo", fan incollable de grosses cylindrées, qui se voit offrir l'occasion en or de regagner sa liberté à condition de devenir un pigiste sérieux au sein d'un magazine sur les quatre roues dirigé par un Édouard Baer au grand cœur. Comme tous les films signés Marc Esposito, LE cinéaste de l'amitié homme-mec, et comme son titre l’indique sans détour, Mon pote est le récit poignant de la relation unique qui va progressivement se nouer entre les deux personnages principaux, qui sont donc campés par un Ed Baer mortellement sérieux et l’incontournable Ben Magimel.


Preuve de la grande amitié qui s'est développée entre les deux hommes, ici Édouard Baer présente Benoit Magimel à son père (au centre) qui a l'habitude de porter constamment un casque autour du cou pour ne rien rater de son émission radiophonique préférée "Là-bas si j'y suis" de Daniel Mermet.

Dans ce dernier Esposito, il y en a littéralement pour tous les goûts. On est en présence d’un film multicéphale naviguant entre différents genres. Cela va du polar rugueux à la Michael Mann (on notera une scène de braquage à couper le souffle) au film social à la Dardenne (même si contrairement aux jumeaux belges, Esposito se paie le luxe de ne jamais tomber dans le misérabilisme) en passant par la comédie pure et la tragédie grecque. En outre, Marc Esposito nous gratifie de quelques plans fabuleux, véritables toiles mouvantes immortalisées par un as de la caméra en pleine possession de ses moyens faisant preuve d’un sens du cadre hors du commun. Avec ce film, le réalisateur français, par ailleurs fondateur de deux des plus grandes revues consacrées au septième art (Studio Magazine et Première), nous rappelle tous les possibles du cinéma. Son film est d’une laideur infinie. Voir ça sur grand écran doit littéralement rendre malade et donner envie de casser des rétroviseurs de bagnoles à la sortie. Pour ne rien gâcher à la fête, Esposito a fait appel à de véritables professionnels pour torcher la bande originale de son film. Un supplice récurrent, à base de banjos et autres instruments à cordes mal accordés, signé Calogero et son frère Giaocchino. On reconnaît immédiatement la patte folle du musicien natif d’Echirolles (38), accompagné par son frère cadet, vraisemblablement débile.


Benoît a profité du film pour faire découvrir l'une de ses grandes passions à son pote Édouard : la junk food. On les voit ici en train de déguster les pâtes cartonnées de la Mezzo di Pasta. Quick, FastSushi, Speed Rabbit, Mad Kebab, Domino's Pizza et l'inévitable McDo... tout y passe.

Le cliché ci-dessus en dit long sur la complicité qui régnait entre les désormais meilleurs amis du monde, puisque c'est à ce moment précis que Benoît Magimel demande un conseil crucial à Édouard Baer et que celui-ci lui répond : "Canet te propose de jouer un homo refoulé dans son film une bande de gros connards qui passent des vacances de beaufs au Cap-Ferret pendant que leur pote est en train de clamser à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière et qui se font remettre les idées en place par un producteur d'huitres à la manque et bourrées d'hydrocarbures aromatiques polycycliques ? Fonce mec, ne te pose même pas la question, fonce !" Chose à relever également dans Mon pote : le générique, qui ravira ces grands écumeurs du quotidien à la recherche d’endroits où s’étale leur police préférée, j’ai nommé le Comic Sans MS. Les premières minutes du film rendent en effet hommage à cette typographie bien connue et contenteront tous ces passionnées ayant 2.0 de QI qui collectent ses moindres apparitions, les immortalisant quand ils en croisent dans la rue sur des panneaux publicitaires, l’APN toujours autour du cou, ou sur l’internet, l'index de la main gauche constamment rivé sur la touche « Imp Ecr ». Avis aux amateurs, donc, vous tenez là une petite perle.


Ci-dessus, un aperçu de la scène-clé du film que je vous spoile sans vergogne : le personnage joué par Benoît Magimel décide de changer de sexe (c'est effectivement lui ci-dessus à droite grâce à l'aide exclusive du célèbre maquilleur-prothésiste Rob Bottin) pour pouvoir vivre pleinement sa passion pour Édouard Baer. Ce dernier s'avouera "bluffé et troublé" par ce travestissement réussi.

Mon pote est truffé de moments que je me suis surpris à me repasser en boucle, comme pour me pincer et m’assurer que je n’avais pas halluciné ce que je venais de voir. Je ne ferai pas l’énumération de toutes ces scènes rendues mémorables par leur bêtise, les couacs présents à l’écran, ou leur profonde connerie, autant d'aspects chers au cinéma d'Esposito. Ce serait trop long et bien laborieux. J’évoquerai donc rapidement ces passages où apparaît la femme d'Édouard Baer (campée par Diane Bonnot, une actrice au sourire ignoble, y'a pas d'autre mot), un personnage vulgaire et con qui donne un aperçu effroyable de la haute idée que doit avoir Marc Esposito du sexe opposé. Je ne peux pas passer sous silence cette longue scène de dialogue filmée en plan-séquence, dans un travelling arrière laborieux, anéantie par le frottement du blouson en cuir de Benoît Magimel. On n’entend strictement rien à cause de ce goof ridicule provoqué par la volonté tenace d’un comédien bien décidé à ne pas quitter son blouson préféré. Enfin, comment ne pas évoquer ce moment terrible où Magimel sort définitivement de taule ? On a alors droit à tous les vieux clichés pourris. On le voit être aveuglé par le soleil (alors qu'il prenait l'air quotidiennement), prendre une grande inspiration et lâcher, soulagé, "Je suis sorti putain...". Une scène navrante qui rappelle les plus belles tirades de Romain Duris dans le chef-d’œuvre de Klapisch, Paris. Sachez que l’on a aussi droit à un passage aussi court qu’exquis où Magimel se met à raper, improvisant un morceau de slam qui annonce une belle carrière d’acteur-chanteur. Je m’arrêterai là.

Pour la petite histoire, sachez que j'ai maté ce film en iDTGV, sur un écran 4 pouces. Ça valait pas mieux. Plus exactement, je l'ai maté en compartiment iDZAP, espace soi-disant propice à la convivialité, aux rencontres et aux échanges. Y'avait un homme d'affaire qui se seiguait non loin de moi. Je le lui ai fait remarquer. "Hé, tu te seigues là ?!". Et il m'a juste répondu "Bah on est en iDZAP, reste tranquille, respire, sors ta teub et fous-toi à poil". Chaud... Vous comprenez bien pourquoi je me suis aussitôt replongé dans ce film dégueulasse, une daube sans nom dont la morale douteuse lui fait paradoxalement éviter le pire : être encore plus prévisible dans son extrême nullité.


Mon pote de Marc Esposito avec Benoît Magimel, Édouard Baer, Atmen Kélif et Diane Bonnot (2010)