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26 novembre 2022

L'Amour c'est mieux que la vie

J'ai eu une p'tite gastro récemment. Ça arrive de temps en temps dans la vie d'un cinéphage, il faut s'y préparer. Un film a dû mal passer. Je soupçonne Claude Lelouch. L'Amour c'est mieux que la vie, plus précisément. J'en ai vu un extrait sur Canal, complètement par hasard, je l'ai pris en cours de route. J'ai longtemps cru qu'il s'agissait d'un sketch tiré d'une nouvelle émission comique moisie à l'espérance de vie ultra limitée de la chaîne cryptée, avec tout un tas d'acteurs has been ou de guignols pur jus venus faire les marioles pour arrondir leurs difficiles fins de mois. Des amis de Bolloré qui s'amusent entre eux, quoi, un classique. Puis, en mettant le son, j'ai petit à petit compris que c'était un film à part entière. Un Lelouch, le dernier (#fingerscrossed). Le type innove encore. Du haut de ses 98 berges, il tourne, explore les limites, continue de tester les nôtres. C'est Kev Adams qui m'a achevé, j'en suis sûr. A un moment il sourit en gros plan et c'était trop pour moi. Mon corps a dit stop. C'est quand Gérard Darmon présente sa nouvelle conquête, Sandrine Bonnaire, de 30 ans sa cadette, à sa bande de potes, tous réunis dans un bistrot parisien leur servant de repère. Une belle scène de merde, y'a pas d'autres mots, tout en silences lourds de sens et en regards qui en disent longs. Insupportable et d'une laideur agressive. 




J'ai vu qu'un coffret intégrale Claude Lelouch - 60 ans de cinéma - venait de sortir pour Noël. 299,99€. Des documentaires, des scopitones, et surtout quarante-quatre longs métrages de fiction dont un seul que j'accepterai d'avoir dans ma collection perso : La Bonne Année, ce film si original dont Kubrick était fan et qui fait figure d'anomalie dans la filmographie infernale de Lelouch. Tout le reste, je le balance direct. Rien qu'à lire les titres, mon ventre s'affole, la nausée revient. Vivre pour vivre (un James Bond, je crois), Si c’était à refaire (bah je materai pas ton film), Viva la vie (mais pas le cinéma), Il y a des jours... et des lunes (la ponctuation de ces titres me rend malade), Tout ça… pour ça ! (en effet...), Hommes, femmes, mode d'emploi (celui-ci m'a toujours particulièrement flingué, allez savoir pourquoi), Une pour toutes (j'avoue tout de même me souvenir de l'affiche avec Olivia Bonamy), And Now... Ladies and Gentlemen (apprêtez-vous à voir une daube), Salaud, on t'aime (le salaud du titre est Johnny Hallyday, le reste est donc faux), Un plus une (je suis sûr qu'il est content de lui quand il trouve ses titres, en plus), Chacun sa vie (chacun son chemin, passe le message à ton voisin), et enfin, peut-être le pire, L'amour c'est mieux que la vie, qui nous renvoie à cette chanson minable que les acteurs sont invités à reprendre à tout de rôle lors d'une scène où le ridicule n'est plus tutoyé mais incarné sur pellicule comme il ne l'a jamais été. Connaît-on une filmographie pouvant rivaliser avec celle-ci en termes de titres à la con ? Je n'en vois aucune. Bravo Lelouch, ça te fait une belle médaille. Je ne me remets que tout doucement de la pire gastro de ma vie de cinéphage. 


L'Amour c'est mieux que la vie de Claude Lelouch avec Gérard Darmon, Kev Adams et Sandrine Bonnaire (2021)

1 mai 2016

La 5ème vague

Encore une saga pour ados, avec des ados, basée sur une trilogie de bouquins pour ados. Encore un film de studio mal écrit, mal produit, mal filmé et mal joué. Encore un film de science-fiction dans lequel un gros vaisseau alien vient poser son énorme cul dans les nuages pour nous ramasser la tronche. Encore une histoire de destructions massives, d’extraterrestres qui prennent forme humaine et de jeunes gens embrigadés, entraînés, armés, manipulés qui finissent par se rebeller et sauver le monde. La 5ème vague fait suite aux Hunger Games, Le Labyrinthe et autres Divergente, et Chloë Grace Moretz emboîte le pas à Jennifer Lawrence, Dylan O'Brien et Shailene Woodley dans le rôle de la jeune fille qui veut venger ou sauver les siens et qui, devenant une femme, apprend à manipuler tous les genres de gros calibres qu’on peut imaginer. Il ne lui faut d’ailleurs pas bien longtemps pour savoir s’en servir, quitte à en tenir un dans chaque main et à tirer un coup à droite, un coup à gauche.




Le film fait mal par où il passe, cumulant les fautes graves. Quid des gros couacs de scénario : les extraterrestres coupent l’électricité sur toute la planète, ce qui stoppe net toutes les bagnoles, et les personnages se mettent donc à la marche à pied, niant tout simplement l’invention fabuleuse du vélo, et celles, moins admirables mais tout de même honorables, du skate et de la trottinette… On donne aussi dans le placement de produits. Comme il n’y a plus d’eau courante, les maisons ne servent plus à rien, on leur préfère les tentes, et par conséquent tout le film se transforme en un vrai défilé haute-couture pour Quechua.




Le réalisateur, J Blakeson (vous avez bien lu, ce n'est pas "J.", c'est bien "J", la lettre J est donc son prénom, comment voulez-vous filer droit ?), nous gratifie aussi d’œillades maladroites, façon Claude Lelouch, la mitraillette à clins d’yeux de malades. Dans une même scène, celle où Maria Bello (qui a réellement une façade de martienne) montre un soi-disant alien à ses jeunes recrues, le cinéaste convoque à la fois They Live et Alien, deux classiques de la SF qui, s’ils en avaient l’occasion, répondraient à cet appel du pied par un gros direct du droit sur la glotte. Ne serait-ce que pour ces ralentis atroces sur le visage viandeux de Chloë Grace Moretz en train de cavaler (elle ajoute une ligne à raturer d’urgence sur son CV, qu’elle a pris l’habitude d’imprimer sur planche d’ébène à force de s’entendre dire qu’il était « en bois »). Liev Schreiber (ce con), nous fait plus d’effet. Sans parler des effets spéciaux qui nous rappellent que s’il y a un Dieu, il a bel et bien juré de ne pas intervenir sur le monde qu’il a créé, en en particulier chez les infographistes morts-nés de chez Sony International Torture.


La 5ème vague de J Blakeson avec Chloë Grace Moretz, Liev Schreiber, Alex Roe, Nick Robinson, Maïka Monroe et Maria Bello (2016)

2 janvier 2016

Les Marmottes

10 novembre 1993 : Les Marmottes d'Elie Chouraqui sort sur nos écrans. 22 décembre 1994 : le film est pour la première fois diffusé sur Canal +. Ma famille est abonnée. Soudain, c'est le drame. J'ai 9 ans. Mes vacances de Noël sont ruinées. Mon amour naissant pour le cinéma est mis à mal. Tout cinéphile a vécu des traumatismes, des chocs successifs qui ont façonné ses goûts, ses préférences. Tout cinéphile a une trajectoire personnelle générée par ses coups de cœur enfantins, ses découvertes de passionné affirmé, ses déceptions juvéniles ou ses trauma formateurs. Le visionnage des Marmottes correspond en ce qui me concerne à un véritable trou noir dans ma vie de cinéphage. Ma fraîche passion se voyait aspirée par ce film diabolique. Anéantie. Poussée dans ses derniers retranchements. Rouée de coups. Bousculée comme jamais. Les Marmottes est un tel supplice ! Matez l'affiche, ça donne un petit avant-goût.


Au secours !

Au scénario de ce film chorale détestable, on retrouvait déjà l'infâme Danièle Thompson. C'est dingue ce que cette femme a pu accumuler comme haine chez moi, dès mon plus jeune âge ! Un jour, j'aurais sa vieille tronche empaillée dans mon salon, au-dessus de la cheminée. A l'écran : Jean-Hugues Anglade, Jacqueline Bisset, André Dussollier, Gérard Lanvin, Anouk Aimée, Marie Trintignant, Daniel Gélin, Christopher Thompson et Virginie Ledoyen. Beaucoup de gros noms bankables qui tâchent. Tous ces gens-là, à l'exception notable de Virginie Ledoyen (crush adolescent persistant...), devaient être bannis de mon panthéon personnel. C'était forcément tous des gros salopards, puisqu'ils avaient joué dans cette abomination ! Quand on est gosse, on a le raccourci facile, il ne faut pas m'en vouloir... Je ne voulais plus jamais recroiser leurs gueules. Plus jamais. C'était un réflexe de pure autodéfense. Ils étaient définitivement associés à ces deux heures de tortures non-stop vécues sans consentement. Heureusement, je me suis beaucoup adouci avec l'âge et la rancœur a fini par se dissiper quelque peu. Je suis même devenu fan d'André Dussollier, que je considère comme un ami, même s'il ne me connaît pas. A l'époque, Elie Chouraqui s'en était tiré indemne car je ne m'intéressais pas encore au nom du réalisateur. Ce n'est qu'aujourd'hui que je fais le rapprochement et que je lui en veux à mort. J'apprends à l'instant qu'Elie Chouraqui s'est fait la main en tant qu'assistant réalisateur de Claude Lelouch. Plus rien ne m'étonne !

J'en veux encore à mes parents et à la Vie !


Les Marmottes d'Elie Chouraqui avec Jean-Hugues Anglade, Jacqueline Bisset, André Dussollier, Gérard Lanvin, Anouk Aimée, Marie Trintignant, Daniel Gélin et Virginie Ledoyen (1993)

2 octobre 2014

Une initiative cinéphile - Entretien avec Jean-François Buiré



En rencontrant Jean-François Buiré via ce blog, nous avons aussi découvert une vision, un désir très concret et très pensé de création de salle de cinéma indépendante dans le centre de Lyon, porté par ses amis lyonnais et lui-même : Le Trésor public. Ce beau et vaste projet, dont nous admirons l'ambition, que nous aimerions voir aboutir et dont nous souhaiterions qu'il fasse naître d'autres rêves du même genre dans nombre de grandes villes de France, nous a donné envie d'en savoir plus. D'où cet entretien avec Jean-François, qui est aussi l'occasion, à notre modeste échelle, de faire connaître cette belle idée de cinéma, qu'il faut vous sentir libres d'encourager et de promouvoir à votre tour.


- Bonjour, peux-tu te présenter ?

Je m'appelle Jean-François Buiré, j'ai 42 ans et je vis à Lyon. Aussi loin que je me rappelle m'être intéressé au cinéma, j'ai tenté, pour l'essentiel, de transmettre des enthousiasmes, sous des formes diverses : écriture, enseignement, programmation et réalisation.


- Quelques mots sur les autres porteurs du projet Le Trésor public ?

Francis Forge, Maxime Hot, Jean-Baptiste Seguin et Ivan Sougy vivent également à Lyon, et y travaillent dans différents domaines touchant au cinéma: programmation, projection, administration culturelle, enseignement ou réalisation. Il y a quelques années, j'ai rencontré trois d'entre eux, alors étudiants, dans le cadre d'un cours théorico-pratique consacré à la projection 35mm et à la programmation cinématographique que j'avais créé à l'Université Lyon 2. Jean-Baptiste a eu une « autre vie » artistique, puisqu'il a été percussionniste à l'Opéra et à l'Orchestre National de Lyon.


Les porteurs du projet Le Trésor public : Ivan Sougy, Francis Forge, Jean-­Baptiste Seguin, Maxime Hot, Jean-­François Buiré et leur mascotte, Anouk Sougy Gouttenoire. (©Pierre Suchet)


- Peux-tu nous présenter, rapidement, ce fameux projet ?

Le projet Le Trésor public vise à créer une salle de cinéma indépendante dans le centre- ville lyonnais comportant trois écrans, et équipée pour la projection numérique, 35 mm, 16 mm, Super 8 et vidéo.

Dans cette phrase, tout compte : l'idée joyeuse du cinéma comme « trésor », qui est en même temps un bien commun ; la revendication de l'indépendance, plutôt que celle de l'Art et Essai, trop galvaudé ; la volonté de replacer fortement une telle salle au cœur de la ville ; l'inscription lyonnaise, dans la mesure où la situation cinématographique à Lyon est, on le verra, problématique. Les trois écrans et la diversité de l'équipement de projection permettraient de déployer une programmation ambitieuse, polymorphe et multi-supports.

Le statut juridique que nous souhaitons adopter est la société coopérative (SCOP, voire SCIC), de type SARL. En effet, mes camarades et moi-même avons conçu ce projet dans un esprit de démocratie amicale, d’égalité de parole et de proposition que nous souhaitons ne pas voir disparaître s’il vient à se concrétiser.


- Avez-vous songé à un nom de secours si l’appellation « Trésor public » devait vous être refusée pour des raisons légales ? Ce nom est d’ailleurs bien trouvé mais ne craignez-vous pas qu’il rebute un brin les spectateurs en leur évoquant le couperet annuel des impôts ?

Même si nous l'aimons beaucoup, Le Trésor public est un « titre de travail », forcément provisoire, car il poserait en effet des problèmes d'ordre légal (ne serait-ce que pour l'établissement de chèques !). Dans un premier temps, nous avions pensé au Flamboyant, mais certains d'entre nous ont jugé que ce nom conviendrait mieux à un porte-avions, ou qu'il faisait penser à la flamme du FN.

Dans la mesure où nous voulions éviter de baptiser cette salle du titre d'un film ou du nom d'un cinéaste en particulier, mais aussi d'adopter un nom rebattu de salle de spectacle à l'ancienne (Lido, Astoria, Rex, Louxor, etc.), nous avons temporairement opté pour ce jeu de mots évocateur, qui trouve souvent d'emblée un écho positif ou qui finit par être adopté par les personnes qui l'ont trouvé rebutant au premier abord (même s'il y en a bien quelques-unes, sans doute traumatisées par la fiscalité, pour qui ce nom reste rédhibitoire).

Le projet n'a pas encore de lieu d'implantation arrêté : s'il se concrétise, on peut espérer que sa localisation dans Lyon inspirera le nom effectif de la salle.


- Quand et comment l’idée est-elle née ?

Mes camarades et moi-même étions insatisfaits de la proposition cinématographique à Lyon, au quotidien, et cela depuis plusieurs années. Les raisons de cette insatisfaction sont trop nombreuses pour être toutes précisées ici, mais disons pour résumer que la situation est indigne d'une grande ville, qui plus est d'une grande ville ayant, pour les raisons historiques que l'on sait, un lien privilégié avec le cinéma (et j'ajouterai, subsidiairement : indigne d'une ville dont la mairie centrale est, depuis treize ans, étiquetée « socialiste »). À l'exception de la reprise réussie (depuis 2006) du cinéma Comœdia, lequel est cependant relativement excentré et qui ne saurait à lui seul couvrir tous les manques du cinéma à Lyon, le centre-ville, dans le même temps où il se « gentrifiait », s'est désertifié en termes de proposition cinématographique quotidienne.

Cette déshérence a été due, entre autres, au déclin des CNP. Ceux-ci ont constitué en leur temps un modèle national de salles d'essai et de recherche. Mais leur gestion désastreuse par Galeshka Moravioff, qui les a rachetées en 1998, et le honteux renvoi en 2009 de leur programmateur historique, Marc Artigau, ont entraîné leur chute, que personne parmi les instances culturelles lyonnaises n'a cherché à enrayer. Il faut préciser que, depuis quinze ans, au prétexte qu'elle n'aiderait pas les entrepreneurs culturels privés, la municipalité n'a soutenu ni secouru aucune salle de cinéma indépendante2 — dans le même temps où, de concert avec le Grand Lyon, elle a favorisé l'éclosion d'une flopée de multiplexes.


Façade du CNP Odéon au moment où Galeshka Moravioff l'a fermé et vidé en pleins congés estivaux, sans en avoir prévenu ni le directeur ni les autres employés. (© Pierre Suchet)

Ces multiplexes, du fait de leur appétit « illimité », captent depuis quelques années les films dits « d'Art et Essai porteur » et divisent ainsi le potentiel commercial de ceux-ci sur un trop grand nombre de copies, le fragilisant au lieu de le fortifier. Beaucoup des films en question sont réalisés par des cinéastes dont les premiers films ont été exclusivement projetés par des salles indépendantes, qui récupèrent de moins en moins la mise de leur pari une fois que ces réalisateurs considérés à leurs débuts comme « obscurs » accèdent à la lumière d'une plus grande notoriété. Du fait de cette récupération par les grands circuits des films dits d'auteurs à la condition que ceux-ci aient déjà fait leurs preuves commerciales, c'est toute une écologie du cinéma qui risque de disparaître. Pour prendre un récent et unique exemple, les CNP1 ont été les premiers et les seuls à Lyon à montrer les films d'Alain Guiraudie, et ils ont continué à le faire pendant des années, alors que son cinéma restait relativement confidentiel. Après le succès de L'Inconnu du lac, on trouvera de plus en plus de salles qui voudront programmer le dernier film de Guiraudie (et qui le programmeront mal, le sortant de l'affiche aussitôt qu'ils n'aura pas rencontré le succès minimal exigé dans ce type de salles), mais qui pour autant ne prendront pas le risque de montrer « l'équivalent » de celui-ci à ses débuts. Le succès relatif d'un Guiraudie profitera de moins en moins à des Guiraudie « en puissance », et plus du tout à des cinéastes qui, quelle que soit leur importance, n'accéderont jamais au succès commercial, même relatif. Les Guiraudie en puissance et les éternels perdants (commercialement parlant) seront de plus en plus cantonnés aux projections de festival. Un paysage cinématographique qui ne serait plus constitué que de festivals, de salle « d'Art et Essai porteur » et de multiplexes, voilà qui serait bien triste, et contre quoi notre projet essaie, modestement mais fermement, de se battre.

Car au lieu de continuer à maugréer dans notre coin, mes camarades et moi-même avons décidé de nous lancer, il y a deux ans, pour tenter de combler une part des nombreuses lacunes de la proposition cinématographique lyonnaise. J'insiste sur ce point : si nous avions eu le sentiment que cette proposition était satisfaisante, nous ne nous serions pas décidés à apporter notre grain de sel. L'intention n'était pas de créer « une salle de plus ». Notre projet artistique a consisté à pointer les lacunes locales pour partir de celles-ci afin d'établir des lignes de programmation, et l'ensemble de ces lignes a fini par former un faisceau considérable (en volume et en ambition), tant ces lacunes sont nombreuses et profondes.

Les lecteurs pourront en prendre la mesure sur la page de notre site Internet qui présente ce projet de programmation.

Et pour un tableau objectif et documenté de la situation du cinéma à Lyon, on peut lire les pages 9 et 10 du dossier intégral de présentation du projet, consultable ici


- Où en est le projet à l’heure où l'on parle ?

Depuis quelque temps déjà, nous butons sur la question du lieu d'implantation. Lyon n'est pas Paris et pourtant, si l'on n'est pas adossé à un grand groupe capitalistique, il y devient extrêmement difficile d'accéder à des lieux qui soient à la fois disponibles, d'une surface propice et financièrement abordables. Les lieux vacants tombent très vite dans l'escarcelle des grandes enseignes, seules à pouvoir s'accommoder de la flambée des prix de l'immobilier et de la pratique déprimante du « droit au bail ». D'où le surinvestissement du centre de Lyon (comme de celui d'autres grandes villes) par les activités marchandes.

Dans ces conditions, au lieu de solliciter la municipalité de façon directement financière, nous avons tenté de l'amener à envisager avec nous les possibilités de faciliter notre accession à des lieux d'implantation — qu'il s'agisse de lieux d'obédience municipale, ou qu'elle préempterait à l'occasion d'une cession — et de nous faire bénéficier d'un loyer d'un montant symbolique ou d'un bail emphytéotique, ce qui permettrait à notre projet de ne pas être d’emblée grevé par les prix de l’immobilier. Or autant nous avons obtenu dès le début l'oreille attentive de la direction de l'exploitation au CNC3 et des différentes représentations culturelles (en particulier à la Région Rhône-Alpes, où l'on s'est montré réellement enthousiaste à l'égard de notre projet), autant il nous a été jusqu'à maintenant impossible de capter l'attention de la délégation à la culture de la Ville de Lyon, malgré toutes nos démarches en ce sens.

Cette aide non directement financière serait pourtant le coup de pouce initial dont nous avons besoin pour pouvoir nous lancer dans la recherche de financements : pour amorcer un montage financier, la condition sine qua non est de désigner au préalable un lieu d'implantation. Ce montage financier reposerait
sur quatre guichets principaux : 1. les deux aides à la construction de salles de cinéma indépendantes (le CNC au niveau national, et la Région) ; 2. les emprunts bancaires ; 3. les bailleurs privés ; 4. l'ESS (Économie Sociale et Solidaire).

Malgré l'enthousiasme réel dont ont témoigné les représentants de la culture à la Région, nous savons que celle-ci ne nous fera pas bénéficier de son aide à la construction de salle si la Ville ne fait pas un geste significatif au préalable, dans la mesure où il s'agit d'un projet à l'échelle municipale, en premier lieu. Or cette aide est un des très rares mécanismes de ce type, les subventions dévolues à la création de salles indépendantes étant sans commune mesure avec celles qui existent pour la production cinématographique. (Cette disproportion est rarement évoquée, et elle est pourtant criante.)

Le montant que nous avons estimé pour le budget prévisionnel de construction de la salle, qui se situe entre 1 335 000 et 1 850 000 euros, fait souvent lever au ciel les yeux de nos interlocuteurs. Ce montant est pourtant à évaluer au regard du budget moyen d'un long métrage français en 2013, qui est de 4 700 000 euros, soit un montant 2,5 à 3,5 fois plus élevé pour un seul film. Or la salle que nous souhaitons construire permettrait de montrer chaque année plusieurs dizaines de longs métrages !

Nous avons fini par comprendre qu'en matière de politique culturelle, la Ville de Lyon et le Grand Lyon sont pris entre d'une part leur désir (commun désormais à toutes les métropoles) de « rayonner à l'international », et d'autre part une disposition d'esprit plutôt villageoise : dénuée d'intérêt pour les aventures nouvelles et les porteurs de projets qui ne sont pas d'ores et déjà parfaitement identifiés, et encline à ne favoriser que des événements ponctuels (lesquels répondent en outre à la volonté municipale de « rayonnement » : la boucle est bouclée). Du coup, notre projet est a priori disqualifié : il ne cible pas d'emblée « l'international » (même si nous avons le culot de penser que la salle que nous appelons de nos vœux serait loin de ternir le prestige de cette ville), et il tente en même temps de faire preuve, en termes de proposition cinématographique quotidienne, d'une largeur de vues qui n'aurait rien de villageoise, entrecroisant des conceptions, des énergies et des aspirations très diverses.


- Les 25 et 26 avril derniers, vous avez déjà organisé quelques projections au Goethe Institut et à la MJC Monplaisir. Qu’avez-vous montré ? Pourquoi ? Comment ces journées se sont-elles passées ?

En marge de nos recherches de financements et de lieux d'implantation, une des façons de faire exister notre projet consiste à mettre sur pied des projections témoignant de la philosophie qui, le cas échéant, présiderait à la programmation de notre salle. Ces premières manifestations ponctuelles sont donc « programmatiques » à double titre : elles exposent les principes d'une programmation à venir, qui serait pour sa part quotidienne et pérenne. L'expérience de ces projections sans domicile fixe a confirmé à nos yeux l'importance d'un lieu dédié : en effet, nous avons eu beaucoup de mal à trouver des lieux qui puissent accueillir des séances de cinéma sur deux journées consécutives.

Le 25 avril dernier, nous avons projeté au Goethe Institut Le Voyage à Lyon (Die Reise nach Lyon), un film réalisé entre 1978 et 1980 par la cinéaste allemande Claudia von Alemann, qui n'avait pas été montré depuis longtemps dans la ville où il a été tourné (la dernière projection de l'unique copie, virée au rouge, qui existait alors remontait à 2003). Naturellement, nous n'avons pas choisi ce film uniquement parce qu'il se déroule à Lyon (même s'il s'agit d'un des rares longs métrages intéressants entièrement tournés dans cette ville4), mais parce que c'est une œuvre singulière et imprévisible, parfois très émouvante, et impossible à voir autrement qu'en projection cinématographique. Nous souhaitons entre autres mettre l'accent sur le respect, autant que faire se peut, des supports de tournage, or ce film avait à l'origine été tourné et diffusé sur pellicule 16 mm (ce qui explique l'extrême rareté de sa diffusion aujourd'hui) : nous avons projeté une copie qui a été retirée il y a quelques années par une petite maison de distribution basée à Londres, grâce à l'excellent projecteur 16 mm Buisse-Bottazzi (merci à Christophe Langlade !) que nous avons installé pour l'occasion au Goethe Institut.


Le Voyage à Lyon (Die Reise nach Lyon, 1980), de Claudia von Alemann (© Abisag Tüllmann, bpk)

Pour revenir tout de même sur l'inscription lyonnaise du film, il faut dire que celui-ci présente un intérêt quasi archéologique : tout en n'étant pas si éloigné de nous temporellement, il donne à voir des aperçus étonnants de cette ville que nous croyions connaître, captés par la caméra avant que le processus de normalisation urbaine intensive ne s'amorce. La question du féminisme y est abordée d'une façon originale et complexe, comme en abyme : le film suit l'arrivée et les déambulations à Lyon d'une jeune femme allemande qui a quitté mari et enfants pour marcher sur les pas de la militante socialiste et féministe Flora Tristan, laquelle, au cours de son « tour de France » où elle reproduisait elle-même le circuit des Compagnons, s'était arrêtée auprès des Canuts de Lyon. Un siècle et demi après, la protagoniste du Voyage à Lyon tente de revivre cette expérience de façon aussi concrète et sensorielle que possible.

Claudia von Alemann se faisait une joie de revenir à Lyon pour présenter son film, mais au dernier moment elle a dû annuler sa venue pour raison de santé. Cependant, ayant discuté longuement avec elle au téléphone, nous avons pu transmettre aux spectateurs présents ce qu'elle avait à dire aujourd'hui de ce long métrage si méconnu qu'il ne dispose même pas d'une page IMDb. Le public était au rendez-vous : 120 personnes, plus toutes celles qui n'ont pas pu entrer étant donné la capacité d'accueil du Goethe Institut. Pour reprendre la phrase du narrateur du Roman d'un tricheur à propos de la nuée de cadavres due à une ingestion de champignons toxiques (curieuse comparaison, j'en conviens) : « Il y en avait partout ! »

Le 26 avril, nous avons proposé deux programmations à la MJC Monplaisir. La première, intitulée « L'individu / le groupe, allers et retours », consistait en une dizaine de films courts d'époques, de pays, de registres et de styles très divers, mais qui tous témoignaient de cette oscillation entre l'individu et le collectif qu'on trouve à bien des niveaux du cinéma, du tournage à la réception des films en passant par la façon dont ceux-ci donnent à voir les êtres humains sur l'écran, un par un ou en foules. Ce programme de courts métrages était lui-même à la fois collectif — puisque nous avons choisi chacun des films en totale concertation —, et individué — puisque composé de films plus particulièrement portés, et présentés lors de leur projection, par l'un ou l'autre d'entre nous. La seconde programmation du 26 avril s'appelait « Films de chevet » : convaincus que la parole cinéphile ne doit pas être seulement l'affaire des « professionnels de la profession », nous avons invité des personnes qui ne sont pas identifiées comme faisant partie du sérail cinématographique à parler d'un film qui leur tenait particulièrement à cœur, et qu'elles avaient envie de faire découvrir ou redécouvrir, en présentant un extrait choisi du film en question. Cela allait de John Carpenter à Apichatpong Weerasethakul en passant par Victor Erice, Carol Reed, Maurice Pialat et même Claude Lelouch !

Nous étions obligés de faire avec les disponibilités des lieux qui voulaient bien nous accueillir, or le 26 avril était à Lyon le premier jour des vacances de Pâques (et un premier jour de beau temps depuis belle lurette). Le public est donc venu moins nombreux que pour la projection du Voyage à Lyon : il y a eu entre quarante et cinquante spectateurs pour chacune des deux programmations, c'était un peu décevant au regard de l'affluence de la veille mais la réaction des personnes présentes a été excellente.

Nous sommes en train de travailler à notre prochaine programmation, qui devrait tourner autour d'un grand cinéaste contemporain, d'une manière que nous espérons originale. Nous avons organisé les trois programmations d'avril dernier avec nos propres deniers, majorés d'une participation du Goethe Institut, mais nous espérions que cela changerait à l'avenir : la mairie ayant botté en touche par rapport à nos demandes de concertation sur les possibilités d'implantation du projet, elle nous avait, comme par compensation, vivement recommandé de déposer des demandes de subvention municipale pour des programmations futures. Ce que nous avons fait. Nous pensions obtenir au moins une petite partie des aides demandées, mais en définitive nous n'avons pas reçu un kopeck. Tant pis, nous nous débrouillerons de nouveau avec nos propres moyens, et avec ceux que nous glanerons autour de nous.


- La cinéphilie se pratique de plus en plus en dehors des salles, chez soi, sur Internet, etc. L’ambition du Trésor public est-elle aussi de remettre la salle en valeur ? Si c’est le cas, quelles sont vos idées pour rendre la salle plus attractive et proposer quelque chose que les cinéphiles solitaires ou casaniers n’auront pas déjà à domicile ?

La conception du projet de programmation s'est fondée sur cette conscience du fait que, désormais, tout un chacun peut devenir son propre programmateur sans bouger de chez lui. Si l'on met de côté la question des conditions de visionnage et de la qualité des copies (quoique la HD domestique soit à portée de téléchargement), un ordinateur permet désormais d'accéder dans des délais très courts, que ce soit par des moyens légaux ou non, à plus de films que le plus vorace des cinéphiles n'en pourrait absorber en plusieurs vies.

L'accès aux films pris un par un n'étant plus un problème, c'est le moment ou jamais d'inventer en termes de programmation. Nous entendons par « programmation » (qui est un assez vilain mot, en soi) une façon de monter les films entre eux — tous les films, de toutes époques, de tous pays et de tous types. Notre credo n'est pas neuf, mais il pourrait se perdre ou se diluer à un moment où, lorsqu'on est censé proposer une programmation ambitieuse, on tend à ne plus concevoir les spectateurs qu'en termes soit de « niches » (le cinéma bis, geek, queer, expérimental, documentaire, classique, militant, de genres, etc.), soit au contraire de foules fascinées par de grands événements ponctuels, hyper-médiatisés et subventionnés (qui ont leur intérêt et leur public, mais qui ne sauraient remplacer une proposition de cinéma quotidienne et pérenne). Or ce credo ancien de la cinéphilie, qui nous semble toujours le seul valable moralement et artistiquement, intellectuellement et esthétiquement, c'est que le cinéma est comparable à l'humanité. Depuis un demi-siècle, on sait que le concept de race n'a pas de validité scientifique : l'humanité est un continuum, avec des différenciations progressives qui suscitent des types culturels et morphologiques variés, lesquels sont au fondement de la diversité et de la richesse de « l'espèce humaine ». Le cinéma, c'est la même chose : au bout du compte, il est un, dans toute sa diversité. À partir de là, ce sont les visions de cette unité du cinéma qui devraient différer, d'une programmation à une autre, d'une salle à une autre. Or l'idée que chaque salle devrait, sans pour autant tomber dans des phénomènes de niche, affirmer et revendiquer des goûts et des dégoûts, des principes et des rejets qui, par leur cohérence, fonderaient une vision particulière de cette unité cinématographique — cette idée devient aussi rare que des fleurs en plein Sahara5.

Alors c'est vrai, nous faisons un pari — c'est-à-dire quelque chose qui, en dernière instance, ne peut qu'échapper à ces études de marché et à ces business plans par lesquels nos édiles (fussent-ils, censément, « de gauche ») ne font plus que jurer. Le pari que dès lors qu'une salle réaffirmera fortement une identité de programmation (et cette identité doit passer non seulement par le choix scrupuleux des films, de quelque catégorie qu'ils relèvent a priori, mais aussi par la façon de les accompagner dans le temps par de l'écrit, de la parole, etc.), elle marquera des points considérables : ni définitifs, ni renversants, mais considérables. À condition bien sûr que l'affirmation de cette identité s'appuie sur une alliance indéfectible de sérieux et de fantaisie, de constance et de remise en question, de sens de l'Histoire et de goût du présent.


Jean-François Buiré (©Renaud Araud)

Idéalisme ? Ce n'est pas un gros mot, n'en déplaise aux édiles déjà cités. Sans idéalisme, pas de grand montreur de films : pas de Laurence Myrga ni d'Armand Tallier, pas d'Henri Langlois, pas de Jean-Louis Chéray, pas de Raymond Borde, de Line Peillon, de Jacques Robert, de Charles Rochman, et pas plus de Jean-Loup Passek, de Boris Gourevitch, de Patrick Brion, de Robert Gilbert, ni de Roger Diamantis, de Jean-Jacques Schpoliansky, de Jacques Willemont, de Jean-Michel Arnold, de Jackie Raynal, de Frédéric Mitterrand, de Paulo Branco, de Dominique Païni, de Geneviève Troussier, de Patrick Leboutte, de Françoise Calvez, avec leurs qualités et leurs défauts respectifs. Cette litanie un peu fastidieuse (et encore, je m'en suis tenu aux grands programmateurs et exploitants français) pour rappeler ce qui est une évidence, qu'on est pourtant en train d'enterrer : en cinéma comme ailleurs, les grands « passeurs » n'ont pas été seulement ce qu'on appelle aujourd'hui des « prescripteurs », ce sont des individus qui ont fait de vrais choix et qui ont inventé une façon toute personnelle de mettre des films ensemble, en vertu d'une certaine vision, au sens fort du terme.

Pourquoi les salles estampillées Art et Essai sont-elles souvent si ternes et peu enthousiasmantes ? Parce qu'elles tendent à se ressembler toutes, et à ne jamais faire de pas de côté par rapport au registre, devenu hyper-conventionnel, de la programmation cataloguée Art Essai. Dans trop de salles, au même moment, il y a désormais les mêmes deux ou trois films « d'Art et Essai porteur », le même film « d'une cinématographie rare » (mais artistiquement méritoire), le même « film-dossier » qui confère un vernis d'engagement militant, la même programmation « Jeune public », la même ressortie d'un « film de patrimoine » en version forcément restaurée, voire le même « film de studio américain mais de qualité tout de même », quand ce n'est pas, commémorations du moment obligent, la même rétrospective filmique de la Première Guerre mondiale.

Je noircis le tableau (et je sais que la critique est aisée), mais on tend vers cela, et nous comprenons ceux, cinéphiles « lambda » ou « pointus », qui ne se sentent plus concernés par ce type d'endroit. Or, dans l'idéal, ce que nous voudrions reconstruire (car cela n'existe plus à Lyon depuis au moins quinze ans), c'est un lieu de ralliement pour les amateurs de cinéma, un port d'attache où ils auraient plus envie qu'ailleurs de venir faire un tour, ne serait-ce parfois que pour discuter. Pour employer un mot un peu désuet, un lieu qui aurait une âme, sans pour autant que celle-ci soit complaisamment étalée sur la table.

Pour ce qui est d'une présentation plus spécifiquement physique des lieux que nous avons en tête, je me permets là encore de renvoyer à la page qui lui est consacrée sur notre site (conçu par Ivan Sougy).

Un grand merci, en tout cas, au blog Il a osé pour l'intérêt dont il fait preuve à l'égard de notre projet, et des difficultés qu'il rencontre. Difficultés auxquelles font sans doute face, actuellement, d'autres projets de création de lieux indépendants de diffusion culturelle, en tout cas ceux qui ont l'exigence de ne pas s'en tenir à appliquer des recettes toutes faites.


1 Cinéma National Populaire, salles créées dans le sillage du Théâtre du même nom.
2 Seule exception : avoir empêché qu'un cinéma MK2 vienne s'installer à proximité du Comœdia.
3 CNC : Centre national du cinéma et de l'image animée. 
4 Un condamné à mort s'est échappé est censé se dérouler à la prison de Montluc, mais le film de Robert Bresson a été en réalité presque entièrement tourné aux studios de Saint Maurice, dans le Val-de-Marne.
5 J'use de cette comparaison parce que je sais qu'il y en a tout de même plus qu'on ne croit, des fleurs dans le Sahara. Voir par exemple ici.  


Entretien réalisé par mail le 22 septembre 2014.



NB. Depuis cet entretien, et suite au rachat par l'Institut Lumière de trois salles de cinéma lyonnaises au mois de novembre, le projet Trésor Public, tel que présenté dans cet entretien du mois de septembre, ne peut qu'être abandonné. Vous trouverez ci-dessous, ou directement sur leur site, un communiqué des responsables du projet annonçant cette triste nouvelle. Nous leur souhaitons toutefois, et de tout cœur, de faire vivre leur belle idée ailleurs, en des lieux peut-être plus hospitaliers et plus ouverts à une autre façon d'aimer le cinéma.



2 juin 2011

La Compagnie des Loups

"Derrière chaque homme se planque un leup". Neil Jordan a entendu ce fameux dicton, puis on lui a raconté Le Petit Chaperon Rouge, et il a accouché de ce film, encore largement apprécié et réputé dans le petit cercle des amateurs de fantastique. La Compagnie des Loups (Company of das 3D Wolfenstein, en vo) n'est en effet rien d'autre qu'une relecture barrée du fameux conte pour enfants signé Stéphane Peyron. Le célèbre aventurier et écrivain écolo français, également auteur d'Une Nuit chez les Massaï (interdit à la vente), de Pieds Nus sur la Terre Sacrée (mon bouquin de chevet) et de Chasseur Blanc Coeur Black (adapté par Clint Eastwood sur grand écran, qui en a fait un brûlot facho au grand dam de l'auteur !) serait sans doute surpris de découvrir le sort réservé à son histoire par le réalisateur irlandais natif de Guantanamo. Maître de la mise en abyme de derrière les fagots, Neil Jordan nous gratifie ici d'un film à tiroirs dans lequel les rêves et les histoires s'imbriquent et finissent par se confondre. Le film est, tenez-vous bien : une histoire dans une histoire dans un rêve dans une histoire dans un rêve ! Pour vous faire une idée, imaginez un peu Inception avec juste Ellen Page perdue dans la forêt et entourée de loups concupiscents. "Tout ça... pour ça ?" comme dirait Claude Lelouch.


Une vraie prouesse, que l'on doit à des éleveurs de loups canadiens surdoués, embauchés au niveau du smic par un Neil Jordan bien connu pour avoir de gros oursins dans ses poches

Accompagné d'une réputation enviable et d'un statut de petit classique oublié du cinéma fantastique, La Compagnie des Chiens des Quais déçoit aujourd'hui complètement. C'est certes soigné, on notera ainsi quelques transformations en loup-garous fort bien réalisées qui font véritablement froid dans le dos. Et le film demeure plutôt intéressant et original dans sa construction. Mais La Compagnie des Clebs est surtout drôlement chiant et d'un symbolisme très, très, lourd. On s'ennuie ferme devant ce spectacle qui n'en finit pas ! Cela parvient même à être plus soporifique que l'histoire de base, un conte dont le but est, je le rappelle, de faire pioncer les gosses, avec son loup dégueulasse qui n'est autre qu'un gros pédophile avide de vieillardes. On passe tout le film dans le coma, littéralement, à seulement regretter l'absence du grand Sam Neill.

Des centaines de loups furent abattus pendant le tournage. Est-ce que cela en valait vraiment la peine ?!


La Compagnie des Loups de Neil Jordan avec Sarah Patterson, Angela Lansbury, Stephen Rea et David Warner (1984)

13 avril 2011

D'un film à l'autre

Le profil d'aigle le plus malaimé du cinoche français. L'homme aux mille tics, qui soufflera bientôt sa 75ème bougie. Pour fêter ça notre tricard national a décidé de sortir un nouveau film qui se veut une compilation des meilleurs moments de sa filmographie, ou plutôt des meilleurs moments de chacun de ses cinquante films de merde, en partant de Tout ça pour ça jusqu'à Roman de gare et en passant par Homme/femme mode d'emploi. En fait c'est un clip qui enchaîne des plans de tous ses films avec une superbe musique derrière, LA chanson de Lelouch, qu'on peut entendre dans strictement tous ses films : chababada. C'est une bonne séance de rattrapage pour les chanceux qui ne se sont jamais "tapé" un film de Lelouch et qui pourront se vanter d'avoir épluché toute son œuvre après avoir subi la bande-annonce du dernier. En revanche pour les autres... Qui a déjà pensé à REvoir un seul des fameux films du 13, comme le cinéaste aime à se faire surnommer ? Lelouch a tourné le film que les César diffuseront à sa mort. C'est sympa de leur éviter cette peine. Même s'il faudra qu'ils raccourcissent le tout vu qu'une heure et demi de compile c'est un brin mégalo. Ils devront aussi supprimer ces passages où Lelouch fait du ski en caméra subjective juste pour se vanter d'être étoile noire en ski de fond. Ce vieux briscard se défend d'être un gros mégalo (je voulais trouver un synonyme pour ne pas me répéter mais mon dico m'a sorti : "Lelouch, Claude"), mais dans ce cas pourquoi contredire tous ses efforts en pondant pour écran large ce menu maxi-best-of intégral de son interminable carrière ?



A sa mort Chabrol en a étonné plus d'un, même parmi ses premiers fans, en devenant l'espace de deux mois le cinéaste le plus surcoté du marché. Ce type d'inflation se produit pour pas mal d'illustres macchabées. Rien n'affirme que Lelouch y aura droit, d'ailleurs c'est sans doute pour ça qu'il prend les devants en se rendant l'hommage qu'on lui refusera peut-être post-mortem. En tout cas c'est un film unique en son genre. Fallait oser l'auto-suçage... Pour finir, une hypothèse : peut-être que ce film est dû à la faillite financière de l'autodidacte, ce qui expliquerait une affiche minimaliste qui ne fait pas tellement honneur à sa superbe filmographie.


D'un film à l'autre de Claude Lelouch avec Claude Lelouch (2011)

12 novembre 2010

Swing Vote

Je n'ai pas vu ce film. Je ne le verrai jamais. Pourquoi ? Parce que j'en ai rien à foutre, comme tout le monde. C'est sûrement une comédie dramatique sportive comme seuls les ricains en ont le secret, un petit navet des familles destiné à remplir les bacs les plus mal achalandés sur le marché de Moissac le mardi matin, un pur "direct to dvd". Donc je le ne verrai pas et je n'en parlerai pas non plus. Dans ce cas pourquoi l'avoir choisi comme prétexte à cet article en forme d'éloge à Kevin Costner ? Pour son affiche. Visez un peu cette star du troisième âge qui fait la sortie des collèges au volant de sa Fiat Punto pour ramasser tout ce qui bouge. Avec une pareille gueule d'ange on lui donnerait le Bon Dieu sans confession alors que c'est le dernier des taulards. Jetez de nouveau un œil à ce sourire de gendre idéal, de papa poule, de grand-père à tomber par terre. Qui ne rêve pas de coucher avec lui ? Qui n'a jamais rêvé de se l'envoyer ? Moi j'en ai déjà rêvé et j'en rêve encore. J'aimerais me le "faire". Comme tout le monde. Ma petite sœur de 7 ans et ma mémé Visite (c'est son prénom) de 95 balais rêvent idem de se faire marrave par ce mec. Et moi itou. Preum's !



C'est de lui dont je veux parler et quitte à trouver un film étendard pour en causer autant prendre Swing Vote, dont le poster met si bien Costner en avant. Kevin Costner est une des mes idoles, et elles se comptent sur les doigts de la main. Je dirais que si mon majeur est Mel Gibson, l'idole parmi mes idoles, mon annulaire doit être Kevin Costner. Le reste de mes crayons se partagent la vedette entre Eric Rohmer, Marcel Proust et Shaggy. Si j'ai choisi le majeur et l'annulaire pour Mel Gibson et Kevin Costner, c'est que ces deux doigts-là sont particulièrement liés. Essayez de remuer votre majeur sans faire trembler votre annulaire : impossible. Ne le faîtes pas trop longtemps quand même, c'est l'erreur qu'a commise Claude Lelouch et depuis ses mirettes continuent de faire l'aller-retour. Pour en revenir à mes crayons, Mel Gibson a droit au plus grand de mes doigts, certes, celui que je tends à qui mieux mieux, mais Costner s'en tire avec le doigt qui porte l'alliance, et quand je parle de Costner je pense carrément à l'Allianz Arena, le stade multicolore du Bayern München. Si Gibson et Costner sont liés, c'est qu'ils ont suivi sensiblement le même parcours. D'abord stars de cinoche addicts aux tapis rouges qu'ils ont l'habitude de fouler en high heels, objets de tous les fantasmes sexuels de la planète, véritables godes humains, ils ont ensuite su passer à la mise en scène, et avec audace. C'est chose rare... Qui d'autre ? Clint Eastwood ? Michel Blanc ? Clint Eastwood ? Dany Boon ? Guillaume Canet ? Mais dans le cas de Gibson/Costner, ça n'est pas vain. Parce que leurs films, joués ou réalisés, sont de petits voire de grands chef-d'œuvres.



Kevlar Costner... Tout ce que je peux dire c'est wow. Kevin Costner définit le mot "acteur". Je veux dire, jetez un œil à ses sept derniers chef-d'œuvres. Il est LARGEMENT meilleur que n'importe quel autre acteur. Je supporterais pas d'être n'importe quel autre acteur quand Kevin est à l'affiche. Il a mis un sacré paquet de gens au chômage après une si belle carrière. Et le petit roi du comeback fracassant frappe encore ! J'ai pas vu Swing Vote mais sa performance dans Coast Guards était clairement sa meilleure depuis Waterworld. Ce film m'a fait aimer les gardes-côtes comme Bodyguard m'avait fait aimer les noirs. Souvenez-vous de la phrase de Hugh Grant sur le tapis rouge, qui déclarait : "Je vous demande de faire chapeau bas devant un professionnel prêt à jouer avec ces gens-là". Une fois par mois, je grille une après-midi de clebs devant les 4h30 de la version longue de Dances with wolves. J'allume un feu de camp au milieu de mon appart', j'éparpille un peu de foin autour de moi, je m'assieds sur une cagette et je laisse venir. J'admire Kevin dans ce film plus que dans tout autre, tantôt barbu tantôt lisse comme une couille, sympathisant avec les natifs Sioux et autres Pieds-tendres du Nord de l'Amérique. Costner a eu l'idée de ce film en renversant une famille d'indiens (la famille de Wes Studi) avec le pare-choc pare-buffles de son 4X4 Cherokee lors d'une virée de pêche à la grenade sur le territoire sacré d'une réserve d'Apaches. Le résultat, c'est une fresque inoubliable sur la conquête de l'Ouest et sur le génocide des indiens d'Amérique avec la musique inoubliable de John Barry pour requiem. Avec son premier film derrière la caméra, Costner s'inscrivait directement dans la lignée d'Howard Hawks et sa Captive aux yeux verts, à la suite du Little Big Mac d'Arthur Penn, dans la course à la vérité historique sur le massacre sans procès des Indiens par l'envahisseur blanc violent et xénophobe. Peut-être le plus beau film de l'histoire du cinéma ? Sept oscars à la clé, de quel droit le Titanic en méritait-il quatre de plus ? De quel droit ? D'où ?



Que dire qui n'ait pas déjà été dit sur Postman ? Tout, puisque rien n'a jamais été écrit sur ce film. Et pourtant c'est un excellent film. Pour sa seconde réalisation, Costner fait encore plus ambitieux puisqu'après s'être retourné avec brio sur la genèse d'une nation ("birth of a nation", en anglais) il s'aventure dans l'anticipation futuriste d'un monde où l'homme se fait rare et où un général d'armée auto-consacré gouverne en despote. Tel est le pitch de Postdam. Sur fond de décor futuriste et apocalyptique à la Mad Max, Kevin Costard nous raconte en fait une fois de plus la naissance d'une nation, la sienne, avec l'invention à retardement du Pony Express. Kevin "hard-boiled" Costner a encore frappé. Je sais que je dois être le seul, mais j'aime Postamn.



Open Range, le film suivant de notre étoile, m'a complètement largué. J'ai adoré le gameplay de Max Payne mais adapté au far west et sans pouvoir prendre les manettes je n'ai pas été séduit outre mesure. En fait ce qui me déçoit dans ce film c'est que Costner retourne à ses premières amours, le western, mais son nouvel opus fait très pâle figure comparé à son tout premier masterpiece. Et pourtant y'a Bob Duvall au casting. Néanmoins, même quand il foire complètement, Costner sait ravir ses fans et je suis le premier sur la liste. Au beau milieu du film il y a une scène d'averse dans la petite bourgade où nos cow-boys séjournent le temps de siffloter une bière bien tassée et sans faux col à la terrasse du saloon. Il pleut, il pleut et les chemins de terre qui servent de rue sont vite détrempés pour se transformer en énormes torrents de boue. Un fleuve rouge remplace alors les petites artères calmes du bourg et nos héros sont contraints de démonter le saloon pour en récupérer les planches qui leur serviront de ponts afin de passer d'un trottoir à l'autre sans se noyer dans le fleuve merdeux créé ex-nihilo par une averse imprévue qui sépare désormais les deux côtés de la rue pour aller se jeter directement dans le pacifique. Costner est si inventif ! Il est si débordant d'imagination que c'est une folie furieuse de création qui s'empare de lui à la moindre occasion. Ou quand une simple averse permet à Costner de faire un remake déguisé du célèbre Et au milieu coule une rivière, réalisé quelques années plus tôt par son rival et modèle dans la conquête du cœur des dames et des mecs : Robert Redford. Mais la séquence nous évoque aussi Titanic. Encore et toujours l'ombre de ce vieux James Cameron qui plane sur notre idole, l'enflure qui a volé 4 oscars à Costner en 1990.



Kevin Costner est mon idole. Je n'ai pas encore vu Modoc, son dernier rejeton, qui n'est pas encore sorti. Il s'agirait d'un biopic sur la vie du peintre Pollock. Ed Harris (autre grand acteur/réalisateur), ayant déjà tourné le biopic de l'artiste-peintre, Kevin Costner a semble-t-il décidé de ne pas renoncer et de mettre en scène sa vision personnelle de la vie du fameux artiste qui peignait avec ses doigts en changeant le titre pour de simples questions de copyright. Ou bien s'agit-il d'un préfixe semblable à celui de "mocumentaire" ? Costner aurait mis en scène une charge contre l'illustre peintre qui peignait littéralement avec ses mokos ? Autre exemple de la hardiesse de Costner, il choisit le titre "Modoc" malgré les conseils de ses distributeurs français, qui l'ont averti des dangers de choisir un titre pareil, triste synthèse des mots "Médoc" et, précisément, "Moko", jugés par le CNC comme faisant partie des 10 mots les moins vendeurs en tête d'affiche des cinémas multiplexes de l'hexagone, juste derrière "vié", "teuch" et "zgegos" (aux États-Unis une enquête prouve que les mots bannis des frontons des multiplexes sont "black", "booty" et  "on wheels").



Je vous demande de vous lever pour cet icône du cinématographe, cet homme qui résume à lui seul le 7ème Art, ce prix nobel du sexe et de la paix : Cabin Costner, l'homme qui, dernière défiance, ose tourner le dos et son gros cul d'enfer (taffé en salle de muscu pour être immortalisé dans le plus beau plan de Danse avec les leups) à ce cinéma-là qui l'a fait, pour se consacrer corps et âme à sa gratte, à son banjo et à son gros micro.


Swing Vote de Joshua Michael Stern avec Kevin Costner (2008)

4 mai 2008

Roman de gare

Lelouch, en voilà un autre qui fait tourner son petit manège, toute la famille Lelouch appelée sous les drapeaux pour prendre part au massacre. Eh bien c'est surprenant mais pour une fois Lelouch ne nous envoie pas à la boucherie. C'est un film sans grande prétention qu'il nous livre et il se défend plutôt. Sans grande prétention mais quand même un brin prétentieux, ça reste Lelouch. Le film commence en nous menant par le bout du nez. Le personnage principal, Pierre Laclos, interprété par un Dominique Pinon en grande pompe, a trois identités possibles et Claudio Lelouch nous ballade de la première à la troisième en revenant à la seconde selon son bon gré. Pierre Laclos est-il le tueur en série pédophile qui attire ses proies avec des tours de magie et qui vient de s'évader de la prison de la Santé ? Est-il un simple prof de lettres qui a abandonné sa femme (Michèle Bernier) et ses enfants depuis trois jours sans mot dire pour se lancer à l'aventure sur l'autoroute du sud ? Ou bien est-il le nègre de la grande écrivaine Judith Ralitzer (Fanny Ardant) invitée sur le plateau d'une émission littéraire présentée par Serge Moati pour parler de son dernier best-seller ? On ne le sait pas encore et on sera baladé sur différentes pistes à intervalles réguliers par un Lelouch auteur de polar, et ce au gré d'une rencontre peu anodine. Sur une aire d'autoroute, Pierre Laclos rencontre Huguette (Audrey Dana), une jeune femme midinette et un peu dépressive que son amant et supposé futur mari de médecin vient de larguer sur une aire après une scène de ménage. Honteuse de rentrer chez elle sans le chéri qu'elle avait prévu de présenter à sa famille, et surtout bien emmerdée pour rentrer chez elle sans bagnole, elle demande à un Pierre Laclos étrangement serviable et plein de mystères de bien vouloir l'accompagner la conduire dans sa maison familiale pour jouer le rôle de l'amant auprès des siens. Et puis une fois que l'on connaîtra la véritable identité de Pierre Laclos, une seconde intrigue pourra commencer. 
 
 
Il reste un peu de prétention en cela que Pierre Laclos est finalement en train d'écrire le prochain roman de Judith Ralitzer en se basant tout bêtement sur le scénario que l'on est en train de suivre et que le personnage vit sous nos yeux, et qu'il est dit et répété que cette histoire est fameuse, que ce sera forcément un best-seller alléchant, que c'est le roman parfait. Lelouch ne se refait pas et je doute que son best-seller ait attiré les foules en salles. Mais c'est un détail. Au final le film, s'il n'est pas un best-seller, est en tout cas un roman de gare typique et atypique à la fois, un bon polar, qui fonctionne bien (c'est déjà pas mal), et rien de plus. Notons néanmoins une certaine fraîcheur dans le style, une fluidité pas négligeable, quelques bonnes idées et de fameux acteurs. Que ce soit Fanny Ardant, qui fait le boulot, la jeune Audrey Dana, très peu connue et très prometteuse, et puis surtout Dominique Pinon, enfin voué à un premier rôle et qui déploie une palette de comédien très réjouissante et une présence qui a comme qui dirait quelque chose d'évident. Et puis au fil du film on pense en le regardant se débattre dans son rôle à Clovis Cornillac, on y pense très fort, de plus en plus. On se surprend même à se demander si Corniflax n'aurait pas par hasard refusé le film pour laisser son vieux collègue se faire les dents dans un premier premier rôle. Toujours est-il que tout dans le jeu - excellent par ailleurs - de Pinon, rappelle absolument les méthodes, intonations et autres grimaces de l'acteur à gueule carré qui cumule les têtes d'affiches. Et quand on note la présence au casting de Myriam Boyer (la maman de Clovis Cornillac), on comprend enfin que Dominique Pinon est en réalité de toute évidence le papa caché du petit Clovis. Et ça c'est un scoop.
 
 
Roman de gare de Claude Lelouch avec Dominique Pinon, Fanny Ardant et Audrey Dana (2007)