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26 février 2025

L'Enfant du paradis

Premier film DE et AVEC Salim Kechiouche, je ne pouvais pas le louper, moi qui ai toujours été ensorcelé par cet acteur au charisme dingue croisé à plusieurs reprises chez Abdel Kechiche. On pourra d'ailleurs dire ce que l'on veut du réalisateur de La Graine et du Mulet, force est de constater qu'il a inspiré certains de ses acteurs de façon évidente, pour des passages derrière la caméra au moins encourageants et parfois couronnés de réussite. Je pense bien sûr aussi à l'excellente Hafsia Herzi, dont les films personnels portent la marque du cinéma de Kechiche. Mais je ne vais guère m'aventurer plus loin sur ce terrain forcément glissant. Pour son premier long, Kechiouche choisit de nous narrer les déboires d'un acteur qui tente de reprendre sa vie en main après une période que l'on imagine difficile car marquée par l'addiction à la drogue et les conflits familiaux. 




Resserré sur 1h13, le film nous amène dans la cité d'origine du dénommé Yazid, sur ses tournages, chez sa nouvelle meuf, chez son ex et son fils, et nous permet ainsi de bien saisir la vie passée et actuelle d'un gars toujours sur la brèche. On ne peut que déduire la part autobiographique du film tant le jeu de l'acteur-réalisateur paraît naturel et sincère (il faut le voir jouer le mec bourré, c'est une petite masterclass à montrer dans toutes les écoles de comédiens), lui qui ponctue son œuvre de nombreux extraits de vidéos familiales et intimes où nous le voyons, minot, amuser la galerie. Ces passages nous aident à cerner le personnage, à mieux identifier ses zones d'ombre (quid de la figure paternelle, toujours absente ?). On comprend les griefs de sa nouvelle petite-amie (impeccable et très belle Nora Arnezeder), qui n'hésite pas à le placer face à ses démons pour lui faire comprendre qu'il doit se réconcilier avec lui-même et sa famille avant de se projeter dans un futur radieux en sa compagnie. C'est l'une des scènes fortes d'un film qui en compte quelques-unes, porté par des acteurs tous excellents et une mise en scène délicate, au plus près des situations, qu'elles soient tendues ou apaisées. On pourra regretter qu'il n'y ait pas davantage de scènes chez la grand-mère, personnage adorable, authentique, au parlé mélodieux. Ses petits-déjeuners, faits de crêpes traditionnelles algériennes, préparés avec un amour infini pour son petit-fils, filent tout simplement la bave aux lèvres (j'avais ressenti un peu la même chose devant La Passion de Doddin Bouffant, de la première à la dernière minute ou presque, car les choses se gâtent un peu à la mort de Binoche - désolé pour le spoiler mais à la fois, je préfère vous préparer). Notons enfin l'apparition remarquable de Zinedine Soualem, dans le rôle du futur beau-père de Kechiouche. Toujours un plaisir de croiser la longue tronche de Zizou Soualem ailleurs que dans un Klapisch. Je précise toutefois qu'il a l'air chaud à gérer en tant que beau-père. Il est intimidant, avec ses regards noirs et sa chemise cintrée beaucoup trop petite pour lui. L'Enfant du paradis est donc un assez beau premier film, que je recommande aux nombreux fans du beau brun ténébreux d'origine algérienne.




L'Enfant du paradis de Salim Kechiouche avec Salim Kechiouche et Nora Arnezeder (2023)

29 mai 2024

Petits arrangements avec les morts

Quand nous est venue l'idée d'aborder la filmographie de Pascale Ferran nous avons vite fait face à quelques problématiques, en particulier l'absence de films, ensuite l'impossibilité de faire un deuxième article sur Bird People, puis celle de parler de Lady Chatterley, rendus muets par notre amour pour ce film, de ce même silence qui nous empêche d'aborder les filmographies de John Carpenter, Eric Rohmer, John Cassavetes, Victor Erice, Elia Kazan, Franck Gastambide... Il ne restait plus que Petits arrangements avec les morts, dont on ne garde que de très vagues souvenirs (pour l'un de nous l'amnésie s'explique par le fait qu'il a vu ce film il y a fort longtemps, pour l'autre par le fait qu'il ne l'a tout simplement jamais regardé). Mais tant pis parce qu'en réalité on ne veut pas parler du film lui-même. Quoi dire de plus que Caméra d'Or à Cannes et Prix Puskas pour rappeler le raz-de-marée provoqué par ce film à sa sortie, un tsunami de succès critique, bien que pas public (mais ça viendra un jour). Gros gains, gros respect. C'est le mantra de Betclic.fr comme de Pascale Ferraille.
 
 
 
 
De toute façon elle ne cesse de cirer le banc de touche que pour obtenir un prix et toujours le plus prestigieux. Quand elle chausse les crampons c'est pas pour faire de la figu le long de la ligne de touche. C'est pour tuer le match et l'enterrer. Un film un prix. Tarif minimum. Pour les gens nuls en maths, en gros, c'est surhumain. C'est la Eden Hazard de la caméra, même si son homologue belge a fait plus fort, lui qui a su remporter tous les titres possibles sans intervenir sur le carré de verdure. Point commun : Hazard n'a jamais gagné le Ballon d'Or, comme Pascale, à qui il ne manque que la Palme d'or, qu'elle compte se payer un de ces quatre (pour Hazard a priori c'est mort). Ce sera pure formalité, deux trois coups de fil à passer, quelques négos et bakchichs, et accessoirement un film à torcher, un de plus, un sixième en 75 ans de carrière, pour aller nettoyer la lucarne et mettre Mandanda à l'amende, figé sur ses appuis, la mâchoire décrochée vers la lunette de sa cage, les gants ballants paumes ouvertes, la larme à l'œil depuis le départ du ballon, dégoûté par anticipation, impuissant face à un tweener-lob imprenable, pétrifié face à une trajectoire de balle qui défie les lois de la physique mais coche toutes celles de l'esthétique, à qui il ne reste plus qu'à aller ramasser le ballon au fond des filets, à l'essuyer proprement avec son maillot et le balancer d'un enroulé du bras droit vers le rond central pour que la partie reprenne, ce match si mal engagé, tout en fixant l'écran géant du regard pour voir le ralenti et comprendre à quel moment précis il s'est fait enculer.


 
 
Tapez le nom de Pascale Ferraille sur Wikipédia et lisez la partie 'engagements' de sa biographie, plus longue que tout ce qui concerne son existence personnelle ou sa carrière. Dix ans qu'elle n'a rien branlé de concret en termes cinématographiques, qu'elle n'a pas produit la moindre ligne de scénario, qu'elle refuse même de toucher un appareil d'enregistrement audio-visuel, y compris le dernier iPhone tendu par un touriste coréen à la manque l'implorant de le prendre en photo aux îles Lofoten : elle décline d'un geste vague de la main, tremblotante, une clope entre le majeur et l'annulaire, planquée derrière ses lunettes aux verres un peu opacifiés, non pas par un opticien de métier mais par l'usure du soleil british, si voilé, lors de ses longs séjours en Cornouailles rythmés par des marches solitaires de port en port, où elle déguste un fish & chips de rigueur, poissons et patates à peine sortis de l'eau, lieu de villégiature où contre vents et marées elle tourne des films dans sa tronche, tempête sous un crâne de cheveux grisonnants en bataille, des films-fumés qui ne sont même plus du cinéma tel qu'on l'entend mais s'apparentent à une cosmogonie nouvelle qui ruine toutes les lois rigides de ce monde et rebat les cartes de l'existant. 
 
 
 
 
Possible qu'elle enchaîne aussi les conquêtes, mais plutôt lors de ses virées sur la Côte d'Azur, où elle multiplie les sorties en mer en zodiac et les coups de main tendus en Méditerranée aux migrants en détresse. Elle a autre chose à foutre que des chefs-d’œuvre du 7ème art ou des films du "milieu" (c'est ainsi qu'elle qualifie la petite mafia du cinéma français, la "famille" comme on dit, "le sang"). Elle veut bien encore gérer en webmaster la Cinétek, et ajouter de temps en temps un link ou deux vers le nouveau film préféré de Klapisch (toujours un De Broca redécouvert sur le tard) ou de Podalydès (toujours le dernier Denis Podalydès), ou vers le premier vu de toute sa vie par Joachim Lafosse-à-purin, mais pas plus (et pour avoir rôdé sur le site récemment, c'est pas la mer à boire). Les trois ou quatre heures qui restent dans la journée de Pascale Ferran, c'est pour les gens dans le besoin, et faire de ce merdier de planète un monde meilleur. Dix ans qu'on attend. Dix ans que Bird People volète dans nos têtes et que David Bowie, outre-tombe, attend un autre hommage qui atteigne la cheville de celui rendu par la Ferraille dans ce dernier objet filmique non-identifié, hors du temps, inaccessible, visionnaire.


 
 
Hé ! les gens qui ne regardent les films qu'à condition qu'ils aient passé la barre des 7/10 sur imdb ! et qui s'enfilent les Nolan et Villeneuve comme des perles de Yoplait en jurant qu'on tient là la crème de la crème, vous passez juste à côté de purs moments de poésie signés Ferran, et vous entretenez cette triste lubie de l'espèce humaine qui consiste à condamner aux oubliettes nos plus beaux spécimens de créateurs de formes, de gestes, de grigris, en basant toute votre existence pathétique sur les notes, les scores, le consensus. Vous êtes macronistes, on vous méprise. Pascale Ferran est avec nous. On est de son côté. On sait qu'elle est quelque part. C'est une pensée qui nous vient quand on a un petit coup de blues : Pascale est là, quelque part, et sans doute qu'elle lutte pour que la Terre continue de tourner sur son axe et qu'elle ait l'air un peu moins dégueulasse. L'existence d'une Pascale Ferran rétablit un peu l'équilibre face à tant de médiocrité et de bassesse. 


Petits arrangements avec les morts de Pascale Ferran (1993)

21 mars 2023

En corps

2021 : Cédric Klapisch découvre la danse hip hop. 
2023 : son film à la noix est encore sur tous les écrans de province et de Navarre, après deux ans d'exploitation forcenée. 
 
A ce rythme-là et à la stupeur générale, Avatar 2 sera bientôt détrôné en tête du box office annuel. Et pourtant... Si le second opus des aventures des Na'vi sent très fort les égouts, En Corps, dans un genre bien différent, n'est guère beaucoup mieux. Klapisch, ça ne s'arrange pas. C'est toujours la même chose. Toujours la même chose. Jusqu'aux jeux de mots pourris qu'il nous assène dans chacun de ses titres. Il s'en va chercher de l'inspiration ailleurs, situe ses scénarios dans des contextes nouveaux et des contrées inédites pour lui : avant-hier les vignes de Bourgogne et la viticulture, hier les combats de MMA de l'UFC Que Choisir, aujourd'hui les salles de spectacles prestigieuses, la Bretagne et la danse contemporaine. Pour bien faire, la Klap s'entoure de collaborateurs experts dans leurs domaines. Jadis le vigneron et alcoolique de profession Jean-Marc Roulot. Entre temps le phénomène Jon Jones, le plus gros bagarreur de la catégorie poids-poutre, vaincu une seule fois, par ses propres soins, d'un auto-uppercut dévastateur, aller-retour dans le menton et les roubignoles, produisant un bruit de noix cassée et un KO technique immédiat sur le tatami. Aujourd'hui le chorégraphe et grand danseur Hofesh Sphinchter, artisan charcutier la semaine, patineur artistique le samedi et proctologue du dimanche. Le danseur prodigieux a malheureusement été contrôlé positif à la dope pendant vingt ans. Résultat, toutes ses médailles en chocolat obtenues aux JO de Sydney, de Canberra et de Wollongong ont été annulées semaine dernière par le comité olympique suite à un simple check de sa gaule line technology. (Nota bene : parmi ces trois projets de la Klap, les trois derniers en date, deux seulement ont vu le jour, celui sur le pif et celui sur le hip-hop, l'autre, sur le patron de l'octogone sans règles, le seul qu'on voulait bien voir à la rigueur, a fini aux oubliettes après que Jon Jones a maté un seul des films de Klapisch, la petite histoire ne dit pas lequel, mais ça revient au même et on le comprend...).


Jon Jones, frôlant ici l'upskirt gê(n)ant, en train de poursuivre ses rêves et de "profiiiiiiiiter" de la vie selon la méthode Klapisch et les règles de l'UFC Que Choisir.

Cédric Kalipisch (jeu de mot inspiré par le fait que notre cinéaste français préféré possède un cul de compétition très rebondi : trouvez une photo en pied et osez nous contredire) nous ressert donc la même tambouille, tout en essayant manifestement de coller à son époque, de rester dans l'air du temps, ignorant qu'il est plus ringard que jamais et pose sur la jeunesse et le monde actuel le même regard que notre tonton Scefo : à la ramasse de naissance, ce dernier flingue les repas de famille avec ses interventions toujours à côté de la plaque, en retard minimum d'environ 200 ans. Comme tonton Scefo, que l'on salue au passage, Klapisch n'est pas un mauvais bougre et il s'y connaît en piquette. C'est simplement dommage qu'il soit cinéaste et qu'on aille voir ses films. Tonton Scefo se contente de pêcher derrière sa maison de Salin-de-Giraud, juste après le bac de Barcarin, dans le ruisseau-décharge à l'eau saumâtre contrôlée radioactive qui abreuve les "légumes" label bio de son "jardin" (je mets légumes entre guillemets car c'est plutôt de l'alcool à brûler sous acide - quant aux guillemets cernant le mot "jardin", ils viennent du fait qu'on ne peut pas en faire l'économie pour qualifier ainsi ce que d'autres appelleraient "zone d'exclusion nucléaire", soit l'AOP des territoires évacués suite à une catastrophe nucléaire, exemples : Tchernobyl, Fukushima, Salin-de-Giraud. Pas de guillemets à bio en revanche, c'en est bien). Tonton Scefo a bien chopé une alose ou deux en 95 ans de vie et de pêche quotidienne, ces poissons immondes et bourrés d'arêtes, planqués entre deux pneus de monster truck (leurs écailles luisaient d'huile de vidange et elles étaient affublées d'un gilet jaune avant-gardiste pour l'époque) mais il ne nous a jamais fait chier avec des films, lui qui se dit même allergique à l'art "comptant pour rien", et dont un seul œil peut dans tous les cas suivre des images animées, l'autre restant désespérément fixé dans le vide de ses souvenirs des camps, où il était kapo et très ami des officiers en place. Scefo se vante encore parfois, dans de brefs moments d'égarement, en général après son dixième digestif à base de verveine perso (d'un beau vert fluo) et son deuxième ou troisième spliff de la soirée, d'avoir été le "chouchou" de l'obergruppenführer du camp où il a passé trois ans et dont il est ressorti plus gras qu'en y entrant. Et à moi de préférer m'arrêter là dans cette petite slice of life de tonton Scefo.


Berceau de notre enfance, classé AOP "zone d'exclusion nucléaire".

Ce n'est que par intermittence que le film (pour en revenir à lui, et ce n'est pas de gaieté de cœur) échappe à la médiocrité totale, et il le doit beaucoup à ses comédiens, exception faite de Muriel Robin (horrible). En corps (ça nous brûle les doigts d'écrire le titre) ne trouve son salut que grâce au talent de certains de ses acteurs : Denis Podalydès, qui a bien sûr gâché de sa présence tous les autres films de l'année scolaire 2022-2023 (de sept. à sept.), parvient presque ici, à la toute fin, à être un peu touchant dans le rôle de ce père déconnecté de ses filles, une sacrée prouesse devant la caméra morte-vivante de Klapish. Au centre du film, Marion Barbeau, la danseuse de métier, actrice occasionnelle : à la toute fin, elle impressionne sur scène lors d'un solo où son corps désarticulé reprend vie, et par ailleurs, elle est d'une crédibilité qui fait défaut à tout le reste. C'est encore côté comédie que Klapisch s'en tire le moins mal, quand il essaie juste de nous faire un peu marrer et non vibrer (lors de son ciné-club Konbini, Klapish ne faisait que répéter qu'il voulait "vibro-masser" ses spectateurs). Côté rire, donc, c'est François Civil qui tire son épingle du jeu. Et quand François Civil est le plus bel atout de ton film, c'est mauvais signe. Force est de reconnaître que les apparitions de l'acteur, désormais habitué du cinéaste, sont les petites bouffées d'air frais de ce nouveau Klapisch. Kiné peu crédible mais formidable andouille, on ne veut plus jamais le voir dans un autre rôle que celui-ci.


On ne peut pas recenser tous les propos dérangeants que tient Klapisch dans son vidéo-club Konbini. Exemple, première minute, il pointe le rayon "gonzo hardcore" et dit, avec le sourire que vous voyez sur cette image : "Tout ça (grand mouvement des bras de type englobant), c'est très bien".

Soucieux d'être toujours dans l'air du temps, Klapisch bouffe à tous les râteliers. On trouve ici une petite scène consacrée au regard misogyne posé sur les femmes, un dialogue abscons au sujet des vegans, bref, tout ce que Klapisch aura capté des journaux télé depuis deux piges : des tartines de lieux communs qui seront peut-être encore plus douloureuses aux oreilles des spécialistes de la danse quand elles concernent leur sujet de prédilection. Comme d'habitude, les clichés ne sont pas que dans le propos mais aussi à l'image : quelques plans carte postale de Paris et de la Bretagne assurent la vente du film à l'étranger. Toujours les mêmes fadaises sur l'importance de vivre sa vie, de profiiiiiiiiter à fond, de donner une vraie chance à sa passion malgré les obstacles et le manque de talent (Klapisch se parle à lui-même), et gnagnagna, c'est à nous rendre fou. 

Si vous aimez les petites recettes de Klapisch, allez-y.
Si vous aimez le cinéma...


En corps de Cédric Klapisch avec Marion Barbeau, François Civil et Denis Podalydès (2022)

25 septembre 2019

Deux moi

Pour la promotion de son nouveau film, Cédric Klapisch a accepté de répondre à l'une de ces interviews très courtes qui pullulent sur les réseaux sociaux. Sur un fond sonore insupportable qui se veut entrainant et rythmé, des questions toutes simples, parfois un peu décalées, apparaissent à l'écran et s'enchaînent à vitesse grand V ("le dernier film qui t'a fait pleurer ?", "la dernière scène qui t'a collé la gaule ?"). Les personnalités interrogées n'ont généralement pas le temps de développer quoi que ce soit d'intéressant mais juste assez pour sortir parfois des énormités propices à faire le buzz. Tout le monde est alors ravi. Car tandis que l'objectif du site concerné (Konbini, Sens Critique...) est d'atteindre un maximum de "vues", le souci, pour les interviewés, est d'avoir l'air cool, et donc de répondre du tac au tac, avec aisance et franchise. A ce petit numéro, Cédric Klapisch s'en sort plutôt bien, osant même se lâcher sur le sacrosaint Tarantino, dont il confie ne pas avoir aimé le dernier film. Quel toupet ! Il ajoute alors, visiblement assez sûr de lui : "C'est un peu effrayant, quand on est un réalisateur de mon âge, de voir d'autres réalisateurs dont on sent qu'ils n'ont plus rien à dire. Moi c'est un peu ce qui m'effraye, j'essaye de repousser le moment où je n'aurai plus rien à dire." Ahah.




Après avoir vu Deux moi, ces petites phrases ont comme un double effet kiss cool. Notre ami Klapisch a l'habitude de donner le bâton pour se faire battre : malgré leur insignifiance, ses films sont des collections de perches tendues pour qu'on lui tombe dessus à bras raccourcis. Alors pourquoi élargir cette attitude autodestructrice à la promotion même de ses œuvres ? Comment peut-il faire cette déclaration sans trembler du menton alors que cela fait plus de vingt ans qu'il nous bassine avec les mêmes tics, la même recette ? Cédric Klapisch n'a jamais eu grand chose à dire et cela ne va hélas pas en s'arrangeant, quand bien même on sent chez lui la volonté de coller à la société actuelle, de s'intéresser à la génération Y, de rester à jour. Deux moi n'est pas pire qu'un autre Klapisch, c'est un Klapisch de plus. C'est à un docteur ès Klapisch qu'il faudrait demander son avis, à quelqu'un capable d'examiner l'infiniment petit, maître au jeu des sept différences, apte à se prononcer sur des subtilités indécelables à l’œil nu pour le quidam lambda. A travers cette histoire de deux trentenaires vivant dans le même quartier de Paris, victimes de la solitude des grandes villes, Klapisch s'essaie au drame existentiel. Le cinéaste prétend encore une fois capter l'air du temps, en nous montrant ces deux êtres qui finissent par "aller voir quelqu'un" (comprendre : consulter un psy) pour relever la tête, et par s'inscrire sur Tinder pour rompre leur marasme quotidien. En dépit de la tendresse manifeste du regard qu'il porte sur ces jeunes gens, Klapisch a l'air un peu à côté de la plaque, à l'image de sa bande originale faisandée, et ne prend jamais aucun risque. Surtout, on a bien du mal à se passionner pour ces deux personnages trop creux pour exister vraiment.




Ana Girardot incarne une chercheuse en laboratoire peu crédible, suffisamment cruche pour demander à sa supérieure si elle doit "apprendre par cœur" sa présentation orale, et dont on se moque bien des rapports conflictuels qu'elle entretient avec sa daronne absente et de la relation, plus douce, qui l'unit à sa petite sœur. François Civil, que l'on a déjà vu plus à l'aise, plus frais, notamment dans Mon Inconnue, traverse ici, comme son homologue féminin, un petit épisode dépressif, il passe donc les 30 premières minutes inerte, incapable de terminer ses phrases, ne communiquant que par des borborygmes fatigants. Dans la peau du héros klapischien, Romain Duris, à l'époque, s'en tirait peut-être mieux. Difficile de s'intéresser à un tel énergumène, que l'on a simplement envie de secouer... Le récit de leurs rencontres Tinder, de leurs consultations chez le psy, de leurs vies professionnelles et familiales compliquées et de toutes leurs petites contrariétés n'est pas assez ceci pour émouvoir, pas assez cela pour faire marrer. On est supposé espérer durant tout le film que ces deux âmes perdues finissent enfin par se télescoper, ce qui n'arrivera pas avant les dernières secondes, évidemment. Tout cela est inoffensif et plat, mais soyons honnête : ça n'est jamais totalement désagréable (quoique, j'y reviendrai dans mon dernier paraphet), ça se laisse regarder, ça coule tout seul, c'est du Klapisch. Soulignons cependant que cela paraît tout de même plus long et laborieux qu'à l'accoutumée. On s'étonne que certaines critiques en viennent à parler d'un "bon Klapisch"... C'est ce type d'affirmation qui m'amène à penser que je ne suis pas la personne idoine pour vous parler de Deux moi, à l'évidence je n'ai pas les armes ni les connaissances suffisantes, je ne maîtrise pas assez bien mon petit Klapisch illustré. Je n'ai vu que les deux tiers de sa filmographie. A partir de quand peut-on parler d'un "bon Klapisch" ? Quand le film étudié est supérieur au plus faible tiers de sa filmo ? Alors si, avec un peu de chances, ce sont ceux que je n'ai pas vus, je ne peux pas m'exprimer en toute légitimité. C'est un "bon Klapisch", soit, ça n'en fait pas pour autant un bon film !




Alors qu'il avait situé son précédent opus à la campagne, en plein vignoble bourguignon, en quête d'un nouveau souffle, Klap' revient gonflé à bloc dans les rues de sa ville fétiche, Paris, qu'il dépeint encore comme un village-monde merveilleux, rempli d'individus sympathiques, dont on se plaît à pointer gentiment du doigt les petits travers : on pense particulièrement à cet épicier de quartier, incarné par Simon Abkarian, au sens du commerce impitoyable mais qui a bon fond et tient un rôle indispensable puisqu'il permet de faire le lien entre les uns et les autres. Devant tant de bons sentiments, on ressent parfois comme une légère envie de vomir. Dès qu'il peut, Klapisch enfile sa casquette de l'office du tourisme et nous propose quelques-uns de ces plans carte postale dont il a le secret. On se souvient qu'il avait eu la même démarche en Bourgogne, assurant la promotion de cette région comme personne ne l'avait aussi grossièrement fait avant lui sur grand écran. Il faut que le film puisse plaire à l'étranger, c'est peut-être aussi pour cela que le générique final est ici accompagné de cartes postales, littéralement, de la capitale : des vignettes de la Tour Eiffel ou du Sacrée Cœur qui viennent décorer les noms défilant à l'écran... Ce genre de conclusion n'a pas pour effet de nous laisser sur une très bonne impression. Auparavant, Cédric Klapish n'a donc fait que reprendre sa petite formule habituelle, en nous concoctant au passage quelques dialogues dont il doit être très fier alors qu'ils n'ont que pour effet de nous déprimer encore un peu plus ("Il faut que les deux moi soient soi pour que deux moi fassent nous" débite Camille Cottin). Je suis sévère, je le reconnais, mes mots dépassent peut-être ma pensée mais, à la longue, notre cher Klap' n'appelle guère à l'indulgence.




Pour finir, relevons quelques moments particulièrement douloureux, à la limite du hors jeu, qui expliquent sans doute notre humeur du jour. Lors de deux digressions oniriques pénibles et sans le moindre intérêt, Cédric Klapisch se présente comme le pendant français du regretté Lucio Fulci, le "poète du macabre" italien. Sauf qu'ici, l'effroi n'est guère provoqué par l'atmosphère sombre et lugubre savamment mise en place lors des scènes proprement dites, mais par la pulsion de mort et de destructivité qu'elles font naître insidieusement chez le spectateur qui n'était pas prêt à subir une telle épreuve. Ces deux cauchemars censés matérialiser les peurs intimes de nos tourtereaux en plein délire sont des moments ultra gênants, dénués de la moindre idée visuelle ou comique valable, des trous noirs qui nous saisissent à la gorge. Autre climax pour nos nerfs, cette non moins terrifiante parenthèse enchantée durant laquelle François Civil découvre les plaisirs d'avoir un petit chat chez lui. Il s'amuse à le surprendre en se cachant derrière la porte, lui fait des papouilles sur le lit, lui court après dans l'appartement, et ça dure, et ça dure. On le voit faire mumuse avec son chat pendant cinq minutes qui en paraissent vingt. C'est très embarrassant. Comment peut-on sérieusement filmer ça ? Le filmer, bon d'accord, admettons... Mais comment peut-on ensuite décider de garder ces scènes-là au sein d'un long métrage dont on sait qu'il sera diffusé en salles et proposé à un public constitué en écrasante majorité d'inconnus ? Qui cela peut bien amuser de payer pour assister à un si désolant spectacle ? On en vient nous-même à se sentir très seul, à se poser des questions existentielles, à s'interroger sur le sens de la vie et plus précisément sur la nature exacte du cinéma. Art ? Industrie ? Commerce ? Foutage de gueule ? Évidemment, dans un Klapisch, qui dit "chat" dit "chat perdu". L'idylle entre François Civil et son greffier ne dure pas bien longtemps. Une fenêtre restée ouverte et, hop, Nugget (c'est son p'tit nom) a disparu. On croit alors que les recherches vont être lancées dans tout le quartier par un Civil anéanti, avant que notre cinéaste fétiche ne se souvienne qu'il a déjà filmé ça il y a vingt ans. Il essaie de repousser le moment où il n'aura plus rien à dire, rappelez-vous !


Deux moi de Cédric Klapisch avec François Civil, Ana Girardot, Camille Cottin et François Berléand (2019)

23 avril 2019

Fleuve noir

Amateurs de polars aux scénarios fous flirtant avec le grand n'importe quoi, ruez-vous donc sur le dernier film d'Erick Zonca. Le réalisateur de La Vie rêvée des anges ne sort pas de son hibernation pour rien, lui qui signe seulement son quatrième film en l'espace de vingt ans. Il adapte cette fois-ci un roman de l'écrivain israélien Dror Mishani intitulé Une Disparition inquiétante, et s'appuie sur un casting étonnant : Vincent Cassel et Romain Duris se partagent l'affiche tandis que Sandrine Kiberlain, Charles Berling, Hafsia Herzi et Élodie Bouchez complètent la distribution. La preuve que, malgré la sale réputation du cinéaste, jugé trop autoritaire sur les plateaux, et la médiocrité totale de son précédent long métrage, Julia, on se bouscule encore pour participer à ses films... Les grands mystères de la vie...





Fleuve noir est également un must see pour ceux qui aiment assister au spectacle tantôt pathétique tantôt réjouissant d'acteurs en roues libres et aux abois. Affublé d'un look dégueulasse, Vincent Cassel en fait vraiment des caisses dans un rôle de vieux flic alcoolo initialement prévu pour Gérard Depardieu. C'est une vraie épave, on dirait presque l'incarnation du Gros dégueulasse de Reiser ! Cassel enquête sur la disparition du gamin de Sandrine Kiberlain, un ado qui habitait avec sa mère et sa sœur handicapée dans la barre d'immeuble d'un quartier populaire de banlieue parisienne. Très vite, Cassel suspecte le voisin et ancien prof particulier du gosse, à savoir Romain Duris, un drôle de type qui se mêle d'un peu trop près aux recherches et qui a franchement l'air louche. Car Romain Duris aussi se lâche complètement, il nous propose un jeu très maniéré qui pourrait donner des envies de meurtres aux moins tolérants mais qui, par miracle, apporte ici un grain de folie inattendu, une petite touche comique bienvenue. L'acteur fétiche de Klapisch s'en sort infiniment mieux que Vincent Cassel, qui fait la plupart du temps pitié dans ce rôle de vieux flic ravagé et ridicule.





Il faut dire que Zonca n'épargne pas son acteur vedette et lui donne à jouer des scènes que tout homme sensé et respectueux de lui-même n'aurait pas accepté de tourner. Vincent Cassel a quelques grands moments de solitude lorsqu'il doit s'occuper de son couillon de fils dealer de drogue et quand on le voit seul, chez lui, enchaîner les verres de whisky et lécher une photographie de son ex-femme... En plus, ces scènes très gênantes auraient vraiment pu être évitées, tout le versant du scénario consacré à ce personnage de flic minable ne faisant qu'allonger un film à l'intrigue centrale déjà bien suffisamment gratinée. On en a rien à fiche de son fils débile ! Non, s'il y a bien qu'une seule personne à saluer dans Fleuve Noir, c'est Romain Duris. Croyez-moi ou non, ça peut être étrange à lire, je peux comprendre que cela puisse choquer, mais c'est sincère : si je croisais l'acteur au hasard d'une rue, je lui enverrai une grande tape amicale dans le dos en lui disant "T'es énorme dans Fleuve noir !".





Avec son histoire qui part dans tous les sens, à la merci des agissements imprévisibles de ses deux personnages principaux complètement cintrés, Erick Zonca parvient aisément à nous captiver. Mais c'est un bien modeste exploit, car à côté de ça, le réalisateur échoue à tous les niveaux. Il ne développe aucune atmosphère particulière, alors que le cadre de son polar s'y prêtait assez bien (la barre d'immeuble où vit l'ado recherché et les bois qui la jouxtent, propices aux rencontres, ne sont pas exploités comme ils auraient pu l'être). On sent bien que Zonca a voulu nous livrer un polar noir, sordide, glauque, malsain. Il l'est, en effet, mais de la façon la plus terre-à-terre possible, comme peut l'être une émission de télé racoleuse. Nous ne sommes pas saisis par les enjeux du film, seulement hébétés par les agissements des différents énergumènes pitoyables qui le peuplent. Quand le fin mot nous est dévoilé, on est à peine atteint par la détresse de cette femme campée par Sandy Kiberlain et par l'horreur qu'elle nous révèle platement. Seul Romain Duris ressort grandi d'un tel film, après une conclusion qu'il illumine de nouveau de sa douce folie. Un curieux ratage, donc, qui appelle tout de même à une certaine bienveillance car c'est osé. Après avoir pondu sa merde décennale, Zonca peut à présent retourner dans sa tanière. A+ !


Fleuve noir d'Erick Zonca avec Romain Duris, Vincent Cassel, Sandrine Kiberlain et Charles Berling (2018)

27 mars 2018

The Villainess

Un collègue de confiance, gros consommateur de cinéma d'action, m'a conseillé ce film lors d'une pause-kefta au boulot. Il m'en a à peine dit deux mots, mais ils étaient remplis d'un enthousiasme si communicatif qu'ils ont suffit à me charger d'espoir. J'attendais d'être impressionné, j'en voulais pour mon argent. Mon devoir aujourd'hui est donc de vous mettre en garde et d'éviter toute nouvelle confusion. Car The Villainess n'est pas le biopic tant espéré sur le perchiste charentais médaillé d'or olympique en 2010, Renaud Lavillenie. Il ne s'agit pas de ça. Le titre est terriblement trompeur quand il est prononcé à la va-vite, sans application et accompagné d'aucune précision, entre deux bouchées de kefta. Pour les plus déçus, sachez qu'un documentaire entièrement consacré à l'athlète existe déjà. Il a été diffusé il y a deux ans sur France 3, intitulé Jusqu'au bout du haut et réalisé par le vidéaste amateur Cédric Klapisch. C'est un documentaire de la pire espèce dont ni le sujet ni l'auteur ne ressortent grandis, bien au contraire. Sa vision ajoutera donc de la colère à votre déception. Contentez-vous d'éviter les films de Cédric Klapisch et de ne pas fouiller davantage la personnalité de Renaud Lavillenie, plus à l'aise à la perche que strictement partout ailleurs. Et ne regardez donc pas forcément The Villainess, à part peut-être si vous êtes un dingue d'action peu regardant sur la qualité réelle de la marchandise.




Comparé à The Raid, John Wick, Nikita et tout un tas d'autres trucs du même genre, The Villainess nous est présenté comme la dernière bombe atomique du cinéma d'action, la nouvelle tuerie venue d'Asie. Alors certes, il y a quelque chose d'assez grisant dans la scène d'ouverture (durant laquelle il faut dire que j'avais encore un mince espoir de retrouver Renaud Lavillenie) et celle de conclusion, mais l'effet est bien fugace et on n'a aucune envie de se repasser ça pour le plaisir. Au contraire d'un John Wick, le scénario du film de Jeong Byeong-gil est beaucoup trop alambiqué, manque cruellement de linéarité, de simplicité. Sans parler d'originalité... On essaie bêtement de créer un background lourdingue pour un personnage auquel dans tous les cas nous ne croyons pas une seconde. Plus grave encore, le réalisateur a oublié l'essentiel : pour que de telles scènes d'action pure fonctionnent et produisent l'effet tant désiré, il faut nous donner l'impression qu'elles ont réellement eu lieu, que c'est pas du chiqué. Jeong Byeong-gil devrait revoir la scène dite "du passage du pont" de Sorcerer. Les plans séquences avec changements de point de vue et mouvements de caméra incessant ont beau être ici d'une longueur impressionnantes, ils sont trop fabriqués, interminables, et par moment assez moches. C'est bien dommage. The Villainess n'est malheureusement qu'un pétard mouillé.


The Villainess de Jeong Byeong-gil avec avec Ok-Bin Kim et Shin Ha-Kyun (2018)

29 juin 2017

Ce qui nous lie

D'entrée, petite titrologie : Ce qui nous lie est le nouveau long métrage de Cédric Klapisch, qui avait commencé sa carrière par un court métrage très remarqué en son temps (à vérifier) intitulé Ce qui me meut. Ce qui nous lie, ce qui me meut, tout Klapisch réside dans ces deux phrases. La boucle est bouclée. Parce que pour Klapisch, grand maître du "film de groupe", nous sommes tous liés et nous avançons tous vers un destin inéluctable, les mouvements de l'un dictent ceux de l'autre, tels les battements d'aile d'un papillon, dans un monde 2.0. Toute la philosophie de Klapisch est là. Il était le réalisateur tout désigné pour signer la saga symbole d'Erasmus. Solidarité, fraternité, colocation, échange, voyage, village-monde, repas partagés, frigo commun... voici le champ lexical de la Klap. Accessoirement, on parle de "lie de vin" pour qualifier une couleur verdâtre, celle des vignes, clin d’œil astucieux au métier des personnages principaux du film, tous viticulteurs.




La sortie d'un nouveau Klap est toujours un événement. Un événement auquel on ne répond pas toujours présent, parfois par lâcheté. Un rendez-vous que nous n'honorons pas systématiquement, faute de courage. Mais la sortie d'un Klap ne nous laisse jamais indifférent et cela arrive que nous la subissions de plein fouet. Ici, le cinéaste de 55 ans, arrivé à un tournant de sa vie et de sa filmographie, s'intéresse au monde viticole, à la terre, pour pondre un nouveau film de groupe, nous expliquant encore à quel point la vie est ouf mais vaut tout de même la peine d'être vécue. Que parfois on pleure, parfois on rit, mais que c'est toujours le panard, surtout quand on bosse dans le pinard et qu'une grosse zik trip hop, chère à un Klapisch coincé dans les 90s, accompagne et souligne tous ces moments.




Fâché avec Romain Duris, dont il a oublié de souhaiter le dernier anniversaire par sms, et désireux de trouver un plus jeune étendard à son cinéma, Cédric Klapisch a cette fois-ci embauché Pio Marmaï, un acteur détestable mais qui est parvenu à faire sa place, que l'on a fini par tolérer grâce à son bagout et à sa bonhomie. On a appris à faire avec. Il faut se le farcir, mais avouons-le, il n'est pas bien méchant et dispose d'un naturel à l'écran que peu d'acteurs français de sa génération réussissent à dégager. Il est entouré par Ana Girardot (nous avons apprécié ce plan fugace où, jambes nues, la jeune actrice tasse le raisin dans des fûts) et François Civil, un jeune comédien en plein boom que l'on avait déjà croisé dans Dix pour cent, l'assez triste série créée par la Klap sur le monde des agents d'acteurs. Nous devons à François Civil les meilleurs moments comiques du film. Il faut reconnaître qu'il s'en tire pas mal et réussit presque à être drôle quand il doit surmonter sa timidité et dire ses quatre vérités à son interlocuteur, sans jamais finir ses phrases. Petit coup de flip lors de ma séance ciné : un couple de vieux s'est même mis à applaudir vigoureusement après l'une de ses répliques, comme pour me rappeler qu'un Klapisch se vit au cinéma, avec un public réceptif, pour être pleinement apprécié. Mon acolyte et moi gardons un souvenir inoubliable de la fois où nous étions allés voir Paris, la fleur au fusil. 




On regrette toutefois que Klaspich soit toujours aussi mauvais, aussi lourdingue, pour croquer des moments de vie supposés poignants, touchants. Il est clairement plus doué dans le registre de la comédie pure, où sa mise en scène et sa lourdeur font moins de dégât. Les scènes de dégustation de vin sont aussi des passages difficiles à encaisser, qui nécessitent un self control à toute épreuve. Il faut voir les comédiens débiter leurs banalités et leurs phrases toutes faites après avoir enfin avalé leur gorgée et, surtout, il faut supporter d'entendre ces bruits de bouche abominables qui donnent véritablement envie de tuer, de passer à l'acte. Je reprocherai aussi à la Klap son goût trop prononcé pour la carte postale. On croirait que son film est fait pour être vendu à l'étranger et mettre en valeur, péniblement, les paysages de la Bourgogne. Cette mauvaise tendance klapischienne se ressent aussi quand nous admirons notre trio d'acteurs, toujours beaux, en pleine forme, jamais fatigués, tirés à quatre épingles, portant des vêtements bien assortis, lorsqu'ils travaillent la vigne, comme s'ils faisaient un défilé ridicule, tels des gravures de mode de la campagne. Ça n'est pas crédible pour un sou, à l'image de ces dialogues lamentablement sibyllins où les personnages débattent du moment le plus opportun pour démarrer les vendanges. Un viticulteur audois ne supporterait pas ce spectacle une seconde et irait dans la foulée faire exploser à la dynamite artisanale le domicile du cinéaste.




Le moment tant redouté des vendanges est aussi une sacrée épreuve. Klapisch en profite évidemment pour nous montrer combien le travail des vignes est merveilleux, fait en groupe, dans la bonne humeur. Tout le monde vit et dort ensemble, comme une grande famille, se couche et se lève avec le sourire et, là encore, le cinéaste parvient à titiller nos plus bas instincts, nos envies pyromanes et sociopathes. Autre constat assez dingue à la sortie du film, qui en dit sans doute long : le Klap ne m'a pas du tout filé envie de boire du vin. J'ai un bon rosé tout frais dans le frigo, je n'ai même pas envie de m'en glisser un verre. C'est assez fou, c'est encore une belle performance de la Klap. Après Super Size Me, on s'est tous tapé illico presto un bon gros McDo. Un film sur l'élevage de poulets, je suis sûr qu'à la sortie je m'en tape un ou deux. Là, rien du tout. Malgré cela, mon honnêteté de blogueur ciné m'amène à vous avouer qu'il ne s'agit pas, loin de là, de l'un des pires Klapisch puisqu'il évite certains écueils attendus et éloigne de justesse ses personnages de la caricature. Cependant, je ne peux m'empêcher de penser qu'une telle histoire, sur ces frères et sœur qui se réunissent après le décès du père pour gérer son héritage et son domaine, de tels thèmes, avec l'enchaînement des saisons et le travail de la terre, abordés par un cinéaste français plus fin, comme Assayas ou Kechiche, cela aurait pu donner un bien beau film... 

Bon, je me glisse quand même un verre sous le colbac... mais Klap, tu n'y es pour rien ! J'ai juste soif.


Ce qui nous lie de Cédric Klapisch avec Pio Marmaï, Ana Girardot et François Civil (2017) 

16 décembre 2014

Sous les jupes des filles

La fin d’année approche et, en bon blagueur ciné, je pense à mon top annuel H24. Mais qui dit top dit aussi flop. Et du coup j’ai repensé à cette horreur de film, Sous les jupes des filles, qui date de cette année et qui mérite l’opprobre comme peu d’autres. Je ne pouvais pas avoir vu cette ignominie et rester muet. Et puis c’est bientôt Noël et ce massacre fait partie de ces soi-disant feel good movies parfaits pour les périodes des fêtes, garnis d’acteurs (ou, ici, d’actrices), comme autant de cadeaux empoisonnés, ou de boules puantes accumulées sur un arbre mort (rappelez-vous de Happy New Year). Je dis soi-disant feel good movie parce que cette comédie française, comme la plupart de ses semblables ces dernières années, donne seulement envie de se pendre au lustre, ou au sommet du sapin si vous avez opté pour un séquoia, en slibard blanc, façon little tiny Jesus. C’est une infâme succession de moments horribles mettant en scène des personnages tous plus haïssables les uns que les autres.


Un vagin ? Trivago.

Prétendant dire la vérité sur les femmes (comme l'indique un titre qui salit à tout jamais le classique d’Alain Suçon), le film d’Audrey Dana, pour qui j’avais quelque vague sympathie comme actrice avant de la voir à l’œuvre derrière une caméra, dresse un bien triste portrait d’elle-même et de ses amies, à travers lesquelles elle croit dessiner la silhouette de la femme du 21ème siècle. Le résumé Allociné du film est très clair : « Toutes représentent une facette de la femme d'aujourd'hui : Complexes, joyeuses, complexées, explosives, insolentes, surprenantes... Bref, un être paradoxal, totalement déboussolé, définitivement vivant, FEMMES tout simplement ! » Beau programme… On prend onze femmes qui vont incarner une des facettes (belle la complexité) de la soi-disant femme moderne, pour aboutir à ça : la femme contemporaine est paradoxale, contradictoire, c'est un beau bordel sur pattes. On est en plein dans la comédie française chorale générationnelle façon Klapisch, qui nous déballait la même conclusion passionnante dans son grand chef-d’œuvre sur la jeunesse erasmus composée de têtes à bouffes il y a déjà presque quinze ans.


Encore une de ces scènes, passage obligé de la comédie française putride du 21ème siècle, où les comédien(nes) s'éclatent et se tordent de rire en espérant que ce soit communicatif, faute de pouvoir pondre une situation comique, ou rien qu'une vanne, sans faire gaffe.

De quoi s’agit-il plus précisément ici ? J’avoue avoir vu ce film il y a un certain temps, je me limiterai donc aux cas les plus marquants. Par exemple Vanessa Paradis, qui incarne la working girl accomplie, la femme d’affaires impeccable, la patronne infaillible, la connasse imbuvable, hautaine et vide de tout, en tailleur chic 24 heures sur 24, et pleine aux as, qui se rend compte par hasard à 40 ans qu’elle n’a strictement aucune vie affective ni aucune amie, et qui engage sa secrétaire personnelle (Alice Belaïdi, jadis hôtesse d’accueil horripilante sur Canal+, je ne me lasse pas de le dire) pour faire semblant d'être sa meilleure copine... C’est aussi Laetitia Casta, qui joue la fille coincée dépourvue de confiance en elle, qui fond littéralement en jouissance en croisant Pascal Elbé (elle part en courant parce qu’elle est en train de perdre les eaux, juste parce qu’elle a vu Pascal Elbé, passons). Elle finit par vivre une histoire d’amour avec lui, poussée par sa meilleure amie, Audrey Dana elle-même, mais elle cumule les gaffes, comme par exemple quand elle largue une grosse caisse devant Elbé le jour de leur première étreinte. C’est aussi ça les femmes, nous dit Audrey Dana, c’est aussi ça qu’il y a sous les jupes des filles, de gros pets.


J'éprouve une profonde et inépuisable animadversion pour tout ce que contient cette seule image.

Et puis il y a Géraldine Nakache dans le rôle de bobonne, qui passe sa vie à s’occuper de tenir sa baraque, de gérer des marmots intenables et de laver les slibards de son connard de mari, un blaireau qui ne pense qu’à son boulot et que la seule idée de passer cinq minutes avec ses propres gamins rend malade. Elle finit par en avoir ras-le-bol de cette situation et tombe amoureuse d’une grande blonde pulpeuse, Alice Taglioni, qui, parce qu’elle est homosexuelle, donc « masculine », est l’archétype du séducteur qui baise à droite à gauche sans vouloir s’attacher. Déçue par cette histoire d’amour, notre femme au foyer désespérée finit, à la fin du film, par retomber dans les bras de son enflure de mari. Pourquoi ? Parce que ce dernier, pour son anniversaire, demande à toutes les copines de Géraldine Nakache, tout le casting du film (rejointes par quelques potiches sorties de nulle part), de lui faire une surprise : elles se réunissent sur une place, dans Paris, et se mettent à danser, atrocement mal (mais elles sont atrocement mal filmées donc tout cela est assez cohérent), sur une chanson à la con, tout ça pour faire la surprise à Nakache, qui trouve ce flash mob si génial qu’elle vire sa cuti pour la deuxième fois en quinze jours et retombe aussi sec dans les bras de son mari, ce pauvre type qui n’a jamais eu une attention pour elle, qui lui parlait comme à une merde pas plus tard qu'hier et qui chopait la colique à l’idée de croiser le regard de ses enfants une demi-seconde. Organiser vite fait un petit show public à la con pour en foutre plein la vue à sa femme suffit à rattraper tout ça apparemment, à bon entendeur salut !


Sous les jupes des filles d'Audrey Dana, avec Audrey Dana, Laetitia Casta, Isabelle Adjani, Vanessa Paradis, Alice Belaïdi, Julie Ferrier, Audrey Fleurot, Marina Hands, Géraldine Nakache, Alice Taglioni, Sylvie Testud et Pascal Elbé (2014)

6 janvier 2014

Prisoners

Ces dernières années, il fallait plutôt regarder du côté de la Corée du Sud pour dénicher des thrillers tendus, aux ambiances pesantes et malsaines, les Américains s'avérant bien incapables de rivaliser avec leurs concurrents asiatiques sur ce terrain-là. Ce manque évident explique peut-être en partie l'accueil dithyrambique réservé à Prisoners, largement présenté comme la plus grande réussite américaine en ce domaine depuis Seven, voire Le Silence des Agneaux. Zodiac et Mystic River sont les autres titres les plus souvent cités pour situer le film de Denis Villeneuve. Si cette filiation est plus ou moins justifiée et si Prisoners s'impose effectivement comme l'un des thrillers américains les plus efficaces sortis dernièrement, il ne s'agit pas pour autant d'une réussite entière et le film peut décevoir quand on attend un peu plus que 153 minutes de divertissement.




Alors il pleut beaucoup, certes, tout le temps même, comme dans Se7en. Emportés par leur malheur, les personnages agissent bêtement, guidés par leur ressentiment et leur amertume, comme dans Mystic River. On a bien du mal à dénicher le tueur, et on finit même par penser qu'on ne parviendra jamais à mettre la main dessus, comme dans Zodiac. Il y a une battue dans la forêt pour dénicher les gamines disparues, ce qui rappelle inévitablement La Règle du jeu. Et enfin, l'Amérique dépeinte par Denis Villeneuve semble surpeuplée de monstres, de détraqués, un peu comme dans Le Silence des Agneaux, dont la filiation est tout de même bien plus floue à nos yeux. On a d'ailleurs eu un mal de chien à en inventer une. Et on va arrêter là ce petit jeu des références parce que nous en avons nous-mêmes très très peu et ça commence à se pifer. Finalement la vraie bible de Denis Villeneuve c'est KidA, qui défile en intégralité dans Prisoners comme dans Incendies (film dont on a vu l'affiche !), son précédent film. Le réalisateur québécois ne jure en effet que par Radiohead, le groupe anglosaxon incontournable, celui qui réunit des gens aussi différents qu'Yvan Attal, David Fincher, Brad Pitt, Guillaume Canet, Alfonso Cuaron, Richard Linklater, Cédric Klapisch, Cameron Crowe et Smaïn. Au point qu'on se demande finalement si ces gens sont si différents... Quelle est la frontière entre Fincher et Smaïn ? Elle est maigre, ça c'est sûr, et Johnny Greenwood est assis dessus, avec une guibole osseuse qui pend de chaque côté. Pour la petite histoire, on aurait aperçu David Fincher, Smaïn, Ed Norton et Brad Pitt échanger quelques verres dans le carré VIP du dernier show privé de Radiohead à Milan (Italie). Aurons-nous droit à un biopic de Smaïn par le grand duc d'Hollywood, l'auteur de Fight Club ? La rumeur cavale depuis maintenant !




Puisque le paragraphe précédent sur les influences de Villeneuve est un semi-échec, concentrons-nous sur l’œuvre en tant que telle, pour dire d'emblée qu'en 2h33, on est en droit d'attendre des personnages plus étoffés, plus mémorables. Si les acteurs font tout leur possible pour leur donner de l'épaisseur, à commencer par un honnête Jake Gyllenhall, les personnages ont bien du mal à exister en dehors de leur fonction. Jake Gyllenhall est enquêteur, alors il enquête. Hugh Jackman est un papa brisé par la disparition de sa fille, alors il se met en colère et perd la raison. Ne parlons pas des mamans, Maria Bello est condamnée à rester au plummard en s'enfilant des cachetons. A propos de Maria Bello, saviez-vous qu'elle a récemment fait son caméo ? On pouvait deviner qu'elle était au moins des deux bords, bi-sexuée, en regardant attentivement les scènes trash dont regorge sa filmographie, à commencer par A History of Violence, dans la version longue recommandée par David Cronenberg, le cinéaste de la chair, des muqueuses et de tout ce qui chlingue. Qui a vu cette version uncensored, le devil's cut du film, n'a pas pu oublier ces scènes supplémentaires, ces bonus bonnards où Maria Bello, après s'être grimée en pom-pom girl de pacotille pour satisfaire les bas besoins de son macho de mari, plie ce dernier à ses propres désidératas en le déguisant en écolière et en le labourant dans les escaliers avec un ustensile qui a perdu son nom lors de ce tournage et qui n'en a pas retrouvé depuis. D'ailleurs, même pour les miséreux qui n'ont vu que le fameux 69, transformé en 96 dans la version x-rated, il suffisait de décoller le regard de ce putain d'artiste qu'est Aragorn pour mater le regard haineux, rêveur, ailleurs, de Mario Bella, pour le moins "not interested".




Comment revenir au film après ça ? Peut-être en disant que la fin retombe comme un soufflet. On aurait carrément préféré que le personnage tourne en rond encore longtemps, cherche le criminel toute sa vie, que le film dure, dure, dure, des heures, des jours, des semaines qui sait ? Mais qu'il ne s'arrête pas comme ça... Pas là-dessus. Le film semble chercher son souffle à la fin. C'est pas tous les jours qu'on mate un film qui ventile, qui cherche de l'air, qui tire des taffs dans le vide pour pas clamser sous nos yeux faute d'oxygène, tout bleu. On conseillera quand même peut-être ce film asphyxié à tous les jobastres qui se ruinent la vie devant les documentaires glauques de la TNT à base de criminels malades et de serial killers en folie, et qui ne zappent que pour atterrir sur les séries TV policières de TF1 ou de Canal+, Cold Case, Cold Squat, Portés disparus, l'instit, Les Experts, C'est pas Sorcier, Mentalist, Nip Tuck, True Blood, Médium, Lie to me, Profiler, 36 chiens des quais des orfèvres, La Planque, Narco, Trafico, La Garde-à-vue, Le Prisonnier, Crimes, Missions pas possibles, Affaires congelées, Dexter, JAG, La Crim', Central Nuit, Les Cordier Juges et keufs, Braquo, Esprits criminels, Body of bullet proof et consorts. Prisoners vous permettra de conjuguer votre passion pour le meurtre et ce grand écran que vous délaissez tant, même si c'est le genre de film dont on ressort en disant "Ouesh...", ou, pour les plus bavards : "Ouesh, ouesh, qu'est-ce qu'y se passe ?".


Prisoners de Denis Villeneuve avec Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal et Paul Dano (2013)

30 octobre 2013

Les Petits mouchoirs

Mille fois évoqué, jamais critiqué. Jusqu'à aujourd'hui... Les Petits mouchoirs de Guillaume Canet fait partie de ces serpents de mer insaisissables que nous avons souhaité placarder au mur des dizaines et des dizaines de fois sans jamais sauter le pas. C'était jamais le bon soir pour vider un sac si plein à ras bord de ressentiment et, disons-le très simplement, de haine. Ces sentiments-là, on essaie de les chasser quand ils se pointent, comme tout bon citoyen européen. Mais là il faut mettre des mots sur ces émotions qui nous assaillent quand on prononce les mots "petits", "mouchoirs", "Guillaume" ou encore "Canet". Il faut appeler un chat un chat, et mettre toute cette bile noir sur blanc. Sauf que la question demeure, et qu'elle est double : comment peut-on concentrer autant de merde en 2h34 de film, et comment, en réponse, parvenir à concentrer toute la chaux que le film a accumulé en nous depuis trois ans maintenant afin de la déverser dans un seul article (et pire, dans les 140 caractères permis par Twitter pour faire l'annonce de cet article) ? On ignore comment c'est possible, mais on tente le coup, histoire de se sentir un peu plus légers demain matin au moment de planter nos louches dans nos bols de Weetabix. Juste un mot sur les Weetabix en passant, ces plaques de blé complet compacté, ces petits pavés de foin séché, concentré et pressurisé : si un jour nous était confiée l'occasion d'échanger quelques paroles avec le dénommé Guillaume Canet, nos mots seraient aussi secs, cassants et peu digestes qu'un paquet de Weetabix oublié au soleil sur l'asphalte du parking d'un vieux Lidl désaffecté en plein mois de juillet, ce fameux jour où il a fallu abandonner une provision pour pouvoir fermer le coffre.




Par où commencer ? Peut-être par le commencement. Le film s'ouvre, rappelez-vous, par un véritable plan-séquence de haute volée qui suit Jean Dujardin (Ludo dans le film), en boîte avec son ami Gilles Lellouche (zéro dans la vie), où il enchaîne les mojitos jusqu'au petit matin, drague trois pétasses, se pisse sur les bottes, fait deux pas chassés sur le dancefloor puis, la caméra toujours collée à ses épaules de brocard, titubant vers la sortie, portable à la main, dit "A demain !" au videur - et faut-il être paumé pour sortir ça en sortant de boîte à 6h du matin - avant de rejoindre son scooter, frêle deux roues qu'il chevauche laborieusement tout en continuant à dodeliner des hanches... et le fameux Ludo de s'éloigner à toute berzingue, tandis que les pulsations sonores de la boîte de nuit s'estompent et que le bruit strident de sa vespa au pot trafiqué nous perfore les tympans (l'acteur en rajoute une couche en imitant les accélérations de son moteur avec des bruits de bouche qui produisent sur son visage un rictus à la fois benêt et démoniaque ; il pousse aussi des cris de supporter dans un Paris encore endormi, meuglant au rythme de Seven Nation Army des White Stripes en tendant son poing aux quelques boulangers déjà sur le pied de guerre), jusqu'à ce qu'au détour d'un croisement basique au possible (deux routes qui se croisent perpendiculairement), mais venu à point nommé, un six tonnes (dont le chauffeur sort lui aussi vraisemblablement de boîte de nuit, puisqu'il conduit également à toute allure et une sandale dehors en chantant la même chanson célèbre) éjecte notre homme hors du plan et le condamne au hors-champ à une vitesse supersonique (il n'est pas impossible que les habitants de Mars, s'ils existent, aient vu l'événement pratiquement en simultané tant sa vitesse est fulgurante - ceci expliquerait a fortiori le silence de plomb qui continue d'émaner de Mars, dont on comprend qu'elle soit "not interested").




La phrase ci-dessus, qui mesure bien ses six pieds de long, vous paraît peut-être un poil lourde, mais elle est là pour prouver à Canet qu'on peut tous en faire autant. Avec un peu de patience et en plaçant les articulations au bon endroit tout en déguisant plus ou moins la technique (chez nous, une simple question de ponctuation), on peut faire une phrase-séquence, dite "phrase-paraphet" en littérature, sans le moindre souci ! On sent que Guillaume Canet a tourné ce plan-séquence avec un œil rivé sur la définition la plus minimale possible de la mention "plan-séquence" dans Le Petit Robert 2004, comme le médiocre acteur autoproclamé réalisateur, cinéaste, auteur même, qu'il est, en quête de reconnaissance et sûr d'obtenir ses galons de metteur en scène génial par un soi-disant morceau de bravoure, en l’occurrence ce triste plan-séquence de pure épate ne réclamant qu'une longue coordination, quelques techniciens collaboratifs et une poignée de biffetons mal dépensés (sans oublier un routier frais et dispo, et c'est peut-être ce qui suscite le plus d'admiration chez nous). La scène ne nous a tiré qu'un rire franc et massif, à la manière d'un autre accident de scooter dans un autre film français réalisé par un autre nullard, à savoir celui de Julie Ferrier dans Paris de Klapisch. Dès l'ouverture de son grand œuvre définitif sur le thème de l'amitié, Canet nous montre tout l'amour qu'il a pour ses personnages, de la pure et simple chair à canon destinée au pare-buffle d'un camion tel qu'on n'en croise que dans certains bleds perdus de l'Arizona. C'est une chance qu'on ait pouffé lors de cet épisode immanquable de "Paf le iench", car le reste du film nous a déprimés pour des semaines. Après cet éclat inaugural, nous sommes restés collés au fond du canapé avec un dégoût ultime pour tout ce qui allait s'étaler à l'écran pendant les deux heures et trente minutes (...) à venir.




Le don de Canet c'est de parvenir à nous rendre détestables des gens qui nous sont d'habitude tout acquis. En l'occurrence on parle uniquement de François Cluzet, déjà sali par son implication dans Ne le dis à personne, le précédent Canet. Dans Les Petits mouchoirs on a envie de l'étrangler, de lui tordre le cou, comme à tous les autres acteurs en présence, sauf que pour Cluzet cette envie est née devant les films de Canet et s'est à chaque fois éteinte avec (même si elle a tendance à se repointer en douce quand l'acteur, en interview, qualifie son jeune ami de "meilleur réalisateur du monde"), alors qu'elle était déjà bien installée et a tranquillement perduré en ce qui concerne tous les autres membres du casting. Tous ces gens, les Dujardin, Lellouche, Cotillard, Magimel, Lafitte, Bonneton, Arbillot et compagnie, qui se présentent avec ce film et tant d'autres comme les jeunes pousses du cinéma français, les jeunes artistes en merde du nouveau millénaire, les étendards de toute une génération, méritent de se réveiller chaque matin face à un cobra venimeux tenu difficilement par un marabout africain fatigué et en manque de sommeil, sur le point de piquer du nez. Ils incarnent tous - sauf Dujardin qui joue le cadavre exquis de l'affaire, véritable prétexte aux superbes vacances de ses meilleurs amis - de purs sacs à merde, des nids d'inhumanité et de connerie qui nous font regretter la genèse du soleil. Cluzet est clairement le connard en chef de la bande, qui traite avec mépris et insultes son meilleur ami homosexuel, maltraite ses enfants, malmène des animaux, hurle sur ses camarades, défonce des cloisons à coups de tête, dédaigne sa femme et ne respecte aucune règle du bien vivre ensemble. Son personnage est une enflure absolue, et tous les autres, qui ne valent guère plus cher, gravitent autour comme autant de vermisseaux misérables et d'ascaris lumbricoides aimantés par la pourriture et le mal. Ce qui n'a pas empêché la France de se rendre en masses dans les salles pour assister à ce sous-feuilleton tv choral empesté d'idées marécageuses, de personnages infects, de sentiments médiocres, le tout enveloppé dans une mise en scène sordide qui nous fait revoir avec amertume ce jour sombre où un homme des cavernes s'est levé le cul en disant à ses potes : "On sort de la routine, on va tenter un truc !"




Il est des films qui permettent de faire le tri dans son entourage. Nous espérons de tout cœur que celui-ci n'en fasse pas partie, sans quoi c'en serait fini de la vie sédentaire, des espaces urbains et des salles des fêtes ; l'humain s'en retournerait à une existence solitaire et nomade faite de cueillette, de chasse et de pêche, ainsi que de projets sur le très court terme. Depuis ce film, Guillaume Canet n'a cessé d'évoluer sur tapis rouge. On lui a ouvert les portes de Cannes et celles de l'Amérique. James Gray l'a accueilli chez lui, a partagé son pain avec lui. James Caan lui a obéi en acceptant de foutre le feu à sa carrière pour un second rôle minable dans Blood Ties. Le réalisateur frenchy promu artiste international est reçu sur tous les plateaux télé français tel le messie. Si Canet venait à caner, sa place au panthéon est toute réservée. Pire que tout, il existe un coffret dvd "Guillaume Canet". Avec Les Petits choirmous, cet individu a pourtant commis l'un des pires crimes cinématographiques qui soient. Un "phénomène" selon la presse, ou plutôt un monument érigé à la beaufferie, la profession de foi d'une génération maudite et éternellement salie, le manifeste d'une bande d'acteurs qui s'est insolemment installée au cœur de la maison du cinéma français, s'est essuyé les pieds sur le tapis et n'est pas près de rendre les clés, pire, qui a érigé la complaisance, l'auto-satisfaction, le mépris des autres et la lourdeur en principes.


Les Petits mouchoirs de Guillaume Canet avec François Cluzet, Gilles Lellouche, Jean Dujardin, Marion Cotillard, Pascale Arbillot, Benoît Magimel, Laurent Lafitte, Valérie Bonneton et Mathieu Chédid (2010)