18 avril 2021

First Man – le premier homme sur la Lune

Au moment de faire le bilan ciné des années 2010, cet inventaire indispensable que nous nous devons d'établir à présent que cette décennie est (enfin !) entièrement révolue, il y a un film dont nous n'avons dit mot et qui nous avait pourtant marqués au fer rouge. Trêve de suspense, ce film, c'est évidemment le First Man du sorcier Damien Chazelle, le fils prodigue du cinéma contemporain. Sorti à l'automne 2018, ce métrage est une épopée sensorielle, puissante et même lyrique : First Man ou quand le cinéma devient cosmique. Il y a tant et à la fois si peu à dire de cette œuvre que je vais me risquer à une titrologie analytique. "First Man : le premier homme" : cette double répétition dans le titre complet, suggéré par l'auteur lui-même (dont on rappelle au passage les racines françaises – cocorico !), en dit long sur le projet artistique visant à nous livrer un double portrait de cet homme, premier marcheur sur la Lune, dans l'espace et au foyer. Plutôt confiant et sûr de lui dès qu'il passe la porte de ses bureaux à la NASA et qu'il s'envoie en l'air avec ses petits copains en tenue de bibendum Michelin, Neil Armstrong s'avère être une larve amorphe, impuissante et inexpressive quand il rentre chez lui, où il doit affronter la colère de sa femme et la maladie de sa fille, débiles de naissance. Damien Chazelle nous place sur orbite, non sans oublier de nous faire tourner sur nous-mêmes : il révolutionne l'intime et l'Histoire, mêle l'utile à l'agréable, dans un film-miroir, comme son intitulé intégral, qui n'a pour reflet que ce que nous acceptons de révéler à nous-mêmes. First Man : le premier homme, c’est aussi l'exemple-type d'un titre éponyme concentré sur la dualité du personnage éponyme de ce film éponyme. Vertigineux.
 
 
 
 
Ce film éponyme est une expérience amniotique, fœtale même (en tout cas, c'est bien dans la position du fœtus que je me souviens m'être surpris, à la fin de la séance). Je n'ai pas touché terre de toute la projo, mais quelque chose de plus mou... de plus doux... le sol de la Lune ? Non, simplement le fauteuil de la rangée de devant, à laquelle un filet de bave me reliait ! Loin d’être un trip régressif, les stimulis qu’active Chazelle sont de toute nature. On tient là un film qui a besoin de décanter 2-3 jours, mais pas plus, surtout pas, il pourrait tourner... Sur le coup, on est un peu sonné. First Man ne ressemble à rien, et il est assez compliqué de situer Chazelle sur l'échiquier cinématographique actuel où il a pris tant d'importance. C'est un peu du Kubrick easy-listening, le melon en moins, ou du Bergman réactualisé, à la portée de la plèbe. Un homme dont on attend aussi des réponses... Alors qu'il était attendu au tournant comme le messie, le film ne prend pas parti sur un sujet encore polémique : pied droit, pied gauche ? On ne saura pas. On ne saura jamais. Satellite ? Planète ? Le film laisse aussi cette autre question en suspens, plus désireux d'ouvrir de nouvelles pistes que d'en baliser d'anciennes, dans un grand chamboule-tout des repères spatio-temporaux. Ivre de la superbe de son film étincelant, épaulé par un Ryan Gosling de nouveau synesthésique, Chazelle laisse place aux rêveries : on en a même oublié notre alarme le lendemain matin ! C'est peut-être le cinéma d'après-demain, et il est encore impossible d'en mesurer l'impact ; c'est une expérience physique hors du commun en termes d'immersion et de submersion. Tétanisant, bouleversant, renversant, malfaisant et d'une beauté sans égal, on en ressort avec une gerbe terrible, et un goût de reviens-y... Dans l'espace, personne ne nous a entendu pleurer. 


First Man – le premier homme sur la Lune de Damien Chazelle avec Ryan Gosling et Claire Foy (2018)

16 avril 2021

Dark Waters

On a connu Todd Haynes moins engagé mais plus délirant. On l'a croisé une ou deux fois en soirées à Cannes ou chez lui à Brooklyn, et d'habitude y'a qu'à lui servir un martini blanc et l'écouter déblatérer pour littéralement décoller de son siège. Todd a toujours eu ça pour lui. Cet art du récit, ce souci du détail, ce sens de l'anecdote qui n'en finit plus, cette grande chaleur humaine et cette conscience aiguë de l'autre. Et puis, mon dieu, on se marre avec lui ! Il est pétri d'humour et d'amour à gogo. Pourtant, pourtant... son dernier film en date, Dark Waters, lancé directement depuis le canapé dans la platine, en un jet du disque plein de certitude et d'effet boomerang, nous a sapé le moral et cloués au tapis pour des jours et des jours. Autopsie d'une dépression. Plongée en eaux troubles.

Tout grand cinéaste américain a au moins un film-dossier à son actif, un film à charge, un film coup de poing, un film engagé qui remet les compteurs à zéro, les pendules à l'heure et l'église, la mosquée, la synagogue et le temple au centre surchargé du village. Chaque scandale américain ou international possède son film-signature, son mémorandum filmé qui le fait directement entrer dans les archives de la mémoire collective et l'établit en affaire classée dans les caboches de celles et ceux qui l'ont maté. La Amistad par exemple. Qui se souviendrait de la traite négrière sans le film de Steven Spielberg ? Pentagon Papers ? Qui se souviendrait du mic-mac des pentagone papiers sans la piqure de rappel de, une fois de plus, Steven Spielberg ? Lincoln ? Qui aurait eu vent de la carrière de cet avocat de renom sans le vaccin double-rappel de, on vous le donne en mille, Steven Spielberg ? La Liste de Schindler ? Qui aurait la moindre idée de la notion de génocide, ou d'ailleurs le réflexe d'établir des listes (ne fût-ce que de courses), sans le pense-bête de, bam, Steven Spielberg ? Réponses : personne. Et on pourrait continuer avec 1941, La Couleur prepou, L'Empire du soleil, L'Empire contre-attaque, Munich, ... Tous les grands scandales de l'Histoire ont eu un grand cinéaste américain pour s'occuper d'eux, et c'était souvent Steven Spielberg.
 
 

 
Il ne restait que le Téflon à torcher (bientôt viendront le temps d'AstraZeneca et de Pfizer). Et Todd Haynes, en grand cinéaste américain, s'y est collé. Petit rappel de son CV ? On a tendance à oublier ses faits d'armes et à minimiser ses réussites, ses prouesses. Tout ça parce qu'il n'est pas du genre à la ramener (à part en soirées où il monopolise la parole, l'attention, les vivats mais aussi tous les empanadas à portée de main, et de façon plus générale tout ce qui se gobe). Tout ça parce qu'il est gentil, discret, humble, généreux. C'est un amour d'homme qui passe le plus clair de son temps. Il le passe, tout simplement. Il n'emmerde personne avec ça. Il n'est pas du genre à signer son film d'un ronflant (et imprononçable) Todd Haynes's Teflon, ou Todd Haynes's Scarole, pour citer son précédent film magnifique sur les amours de deux femmes dans le New York des années 50. Les gens sont d'autant plus virulents avec les innocents, les non-violents, les êtres pacifiques qui ramassent les coups en se pliant en boule. Combien ont déféqué sur Le Musée des merveilles, que nous tenons pour un bien beau film. L'homme, Todd Haynes, est pourtant visionnaire, ayant signé bon nombre de films d'hier qui parlent potentiellement de demain (exemple canonique : Safe).
 
 

 
Les soirées chez Todd, c'est bruitiste. On ne s'entend pas penser. On n'entend que lui, qui aboie au milieu de la pièce parmi les décibels et distorsions de Sonic Youth. Non pas que les vinyles tournent sur la platine, non, le groupe vient jouer chez lui chaque week-end. Il a quasiment inventé Sonic Youth et leur a suggéré d'ajouter "Sonic" à "Youth", ou l'inverse. Le groupe mythique devrait même s'appeler Todd Haynes's Sonic Youth. C'est aussi à lui qu'on doit l'avènement Julianne Moore, dont il a cerné la personnalité hors-normes et le toupet face caméra. C'est aussi à sa majesté Haynes qu'on doit la carrière de Kelly Reichardt, qu'il produit, et qu'il a sortie des ronces à ses débuts. Todd Haynes porte en lui-même quelques unes des plus grandes carrières du cinéma américain d'aujourd'hui. On pourrait le comparer au James Stewart du film de Capra, La Vie est belle, victime parfois de coups de blues pas possibles mais qui régale en soirée et distribue les billets allers pour la joie et le kiff sans escale quitte à parfois se mettre en danger. Quand Todd est au fond du seau, en général le surlendemain de ses soirées de légende (le lendemain il n'est pas , on peut lui parler mais dans le vide complet, et on peut facilement s'y tromper car il a cette particularité de garder les yeux grands ouverts dans ces moments-là, deux yeux qui ressemblent à des clous de girofle), on aimerait pouvoir lui montrer l'état du cinéma américain s'il n'avait pas existé ces trente dernières années et s'il ne s'était pas démené pour l'embellir de sa si délicate et précieuse façon.
 
 

 
Il lui fallait donc, comme tous les grands, son film-dossier. C'est un peu la faute du fort louable Mark Ruffalo, homme doté de toutes les qualités, qui n'aime rien tant qu'accumuler les films-dossiers, considérant par là qu'il allie l'utile et l'agréable, le politique à la fiction. Ruffalo avait chez lui cette batterie de casseroles en téflon qui lui faisait littéralement pisser du plomb après chaque repas, mais qui ont permis quand même toutes ces scènes où il se transforme en Hulk en un claquement de doigts dans la saga Avengers, et l'acteur avait à cœur d'en faire quelque chose d'utile. Après avoir revendu ses poêles à frire à prix d'or sur e-bay, le comédien, alerté des dangers du téflon par son médecin traitant inquiet de le voir régulièrement tripler de volume et changer de couleur de peau, a donc forcé la main à l'un des plus grands cinéastes américains de son temps, Todd Haynes, qui lui en devait "une belle" (le prix de la came pour une soirée, lors de laquelle Todd a mis à sac la baraque de son ami comédien : il y a parfois des soirées qui tournent mal pour Haynes, quand il n'est pas "dans son monde", comprendre embué par la musique de Sonic Youth venue le canaliser et calmer ses nerfs à vif). 
 
 

 
C'est sans la passion qui le caractérise au quotidien que Todd Haynes s'est lancé dans le tournage (long et laborieux, selon ses dires, et dieu sait qu'il ne supporte pas de tourner dans un autre ordre que chronologique : sans ça, il "ne suit plus"...) de ce film-dossier sur les méfaits du téflon. Petit manque de motivation de la part du maestro pour ce film de commande, cette dette de jeu à un pote de longue date, vite transformé en manque d'inspiration, qui touche jusqu'à l'affiche : on a attendu la course-poursuite jusqu'au bout du générique de fin, espérant une scène post-générique ultra nerveuse dans laquelle Mark Ruffalo allait appuyer à fond sur le champignon. Et jusqu'au titre du film, Dark Waters, qui est déjà le titre d'au moins trois autres films, dont deux films d'horreur portant sur le même sujet, le téflon, et un porno reptilien à vous glacer le sang. Le résultat du travail de Haynes et de Mark Ruffalo est certes terne, lent, gris, vert, lourd, monotone et vite expédié, il n'en reste pas moins un film-dossier qui peut en remontrer à bien d'autres films-classeurs et autres films-chemises beaucoup moins rigoureux et définitifs. 
 
 

 
Todd Haynes a vidé le dossier, essoré le fichier, nous donnant l'impression, d'un bout à l'autre de la projection, d'être , dans notre salon, d'ouvrir les archives l'une après l'autre, de les éparpiller sur le carrelage et de nous balancer au visage les preuves les plus accablantes sur les dangers du téflon, nous gueulant au visage "Et vise un peu ce document ! Et jette un œil sur celui-là ! Tu me crois maintenant ? C'est pas du lourd ça ?" Si. Vous ne pourrez plus rien nier après avoir vu ce film, même si vous faites actuellement fortune dans le téflon, même si vous êtes plongé jusqu'au cou dans l'affaire et si vous en avez retiré des bénéfices. Personne ne peut plus rien réfuter. Qu'on soit sur le banc des accusés ou victime, on baisse la tête et on plaide coupable. Même si on trouve ça bien pratique quand l’œuf surfe à ce point sur la poêle sans la moindre goutte d'huile ou de beurre, lévitant au-dessus du revêtement noir auquel il ne veut surtout pas accrocher (toujours trouvé ça chelou...). Nous, depuis ce film, c'est bien simple, on cuisine et on mange à même la plaque vitro-céramique. Et en fait ça passe. A condition de sortir le matos du carton d'emballage et de déballer des vivres consommables. Il faut dire qu'on ne bouffe que de saison : les knackis balls c'est de janvier à décembre, faut pas se mentir.

 
Dark Waters de Todd Haynes avec Mark Ruffalo (2020)

11 avril 2021

Shadow in the Cloud

Vous vous souvenez de Sils Maria d'Olivier Assayas ? Nope ?... Mais si ! Ce film où Kristen Stewart et Juliette Binoche faisaient de la rando dans les Alpes et allaient admirer les nuages serpenter dans les vallées ! Toujours pas ?! Bref. Dans les méandres métadiscursifs vertigineux issus du cerveau dérangé d'Assayas, Chloë Grace Moretz incarnait une starlette hollywoodienne en plein boom, sur le point de jouer dans un film d'auteur européen aux côtés de notre Juliette Binoche nationale. Cette dernière, pour mieux connaître sa future partenaire, allait voir par curiosité l'un de ses derniers films en salle. Elle découvrait alors, stupéfaite et hilare, une caricature de blockbuster américain : un film de SF abscons, décérébré et grotesque dont elle ne comprenait strictement rien, où la jeune vedette jouait (fort mal) une héroïne à laquelle rien ne résistait. Eh bien Shadow in the Cloud, c'est un peu ça. La prophétie du devin Assayas, qui ne prenait certes pas un très grand risque en imaginant son actrice dans ce genre de productions, s'est réalisée. La réalité a rejoint la fiction. Ou plutôt, les deux fictions ont fait corps, les étoiles se sont parfaitement alignées dans ce que l'on nommera dorénavant l'Olivier Assayas Universe.



 
Shadow in the Cloud est donc l'amusante parodie d'Assayas, à quelques détails près... Il ne s'agit pas d'un infâme blockbuster US au budget faramineux mais d'une plus modeste production en grande partie néo-zélandaise. C'est une série B dont la sortie n'a pas pu se faire en fanfare dans nos salles, en raison du contexte sanitaire, et qui a plus logiquement fini sa course sur ces plateformes VOD auxquelles elle semblait destinée. C'est enfin un véhicule pour sa jeune actrice blonde, jusqu'à présent plus souvent cantonnée aux rôles d'adolescentes, qui lui permet d'affirmer sa maturité et sa féminité en incarnant une véritable héroïne de films d'action : une aviatrice qui n'a pas froid aux yeux doublée d'une mère désireuse de sauver la vie de son bébé, envers et contre tous.

 

 
Le scénario, au sous-texte féministe brouillon qui le rend à peine sympatoche, est un foutoir complet. Bavard à un point agaçant dans sa trop longue première partie, il accumule ensuite les incohérences et les absurdités. Évidemment, la vraisemblance n'est pas ce que l'on attend d'un tel film, où une hideuse bestiole ailée et griffue s'en prend à un avion de chasse en pleine Deuxième Guerre Mondiale. Mais il est tout de même déconcertant de voir les réactions, ou plutôt l'absence de réaction et du moindre étonnement, des uns et des autres à la vue de cette vilaine chose agressive qu'ils prennent pour un gremlin en raison de cette légende, soutenue par les spots de propagande de l'époque (l'un des plus connus ouvre d'ailleurs le film), qui attribuait les avaries de l'aéronautique militaire des Alliés aux méfaits de ces créatures imaginaires et malfaisantes (une légende déjà exploitée dans un épisode mémorable de la série La Quatrième dimension, Cauchemar à 20 000 pieds).


 
 
Mais si on a la curieuse impression que le scénar a été écrit en mode cadavre exquis lors d'une soirée trop arrosée (ou pas assez...), c'est peut-être parce qu'il a connu une gestation très particulière. Le maudit texte est passé de mains en mains après une première version signée Max Landis (fils de John), accusé entre temps par plusieurs femmes de harcèlements sexuels répétés (père et fils cumulant à eux deux un beau CV). C'est finalement Roseanne Liang, aussi à la réalisation, qui y a apporté la touche finale, révisant tout le récit à la lueur du casier judiciaire de son premier auteur, faisant de son film un réquisitoire à peine déguisé contre la masculinité toxique. La démarche est honorable, l'intention est bonne, mais le trait est hélas trop lourd, maladroit et force est de constater qu'à l'écran, cela ne fonctionne pas complètement. On a pigé la métaphore, on a compris où réside la véritable monstruosité et contre quoi il est le plus important de lutter, mais ça n'est pas brillant pour autant, loin de là. 
 

 
 
Admettons cependant qu'il est plutôt plaisant de voir la frêle Chloë Moretz donner une leçon à ses compagnons d'infortune, à la virilité mise à mal, avant d'administrer une terrible rouste au pauvre gremlin qui, en plus des ennemis de l'Axe, leur menait jusque-là la vie dure. Une créature disgracieuse que nous prendrions presque en pitié quand, à la toute fin du film, notre impitoyable héroïne la défonce sans sommation après l'avoir trainée dans la boue en la tirant par la queue : une vraie humiliation. Aussi, le film a un rythme trépidant et nous réserve sont lot de situations tellement too much qu'elles en deviennent captivantes : il faut voir Moretz accomplir des acrobaties aériennes impossibles en portant en bandoulière l'espèce de cartable contenant son bébé (un cartable qui devrait déborder de rejets corporels en tout genre...). La BO très électro qui, pour le meilleur, ressemble à un hommage trop appuyé à John Carpenter et, pour le pire, à un pur instrument de torture auditive, apporte également son petit charme à l'ensemble. Mais ne vous y trompez pas, si Shadow in the Cloud est une toute petite chose amusante comme il en sort finalement pas tant que ça, ça ne vaut vraiment pas cher et je ne vous le recommande pour rien au monde. 
 
 
Shadow in the Cloud de Roseanne Liang avec Chloë Grace Moretz et des guignols (2020)

6 avril 2021

The Way Back

Énième film américain sur le thème de la rédemption par le sport, The Way Back est aussi un véhicule conçu pour son acteur principal, Ben Affleck, visant à lui rapporter un peu de crédibilité après son naufrage en tant qu'Homme Chauve-Souris. Monsieur Ana de Armas incarne un immense tocard appelé à coacher une équipe de basket pour mieux abandonner ses canettes de bières bon marché auxquelles il est accro au point de les boire à la chaîne sous la douche (ces scènes de douche comptent d'ailleurs parmi les plus marrantes d'une année de cinéma il est vrai assez chiche en rigolade). C'est Gavin O'Connor qui s'est collé à la mise en scène et le bonhomme n'est pas réputé pour faire dans la dentelle. Les films de sport, ça le connaît, puisqu'il avait déjà filmé Tom Hardy et Joel Edgerton se taper dessus jusqu'au sang dans Warrior, qui constitue pour moi un meilleur souvenir de cinéphage dépravé en quête de petits plaisirs faciles. La psychologie s'y faisait aussi à gros coups de rangers (Hardy et Edgerton incarnaient deux frères, le premier étant entraîné par son propre père... bref, une bien belle histoire de famille !), mais il y avait une tension plus appréciable une fois coincé dans la cage de free-fight. The Way Back est d'un autre tonneau, le sport n'est qu'accessoire et sert tout juste de décorum. Ne vous attendez pas à vibrer lors de matchs de basket épiques suivis du banc de touche par un Ben Affleck en nage, non, il y a bien quelques scènes consacrées à cela, mais elles sont toutes plus bidons les unes que les autres. Et l'important, c'est Affleck : va-t-il contrôler ses nerfs ? Sombrera-t-il de nouveau dans l'alcool ? Va-t-il être un peu moins con et savoir se tenir ? L'acteur y met de sa personne, lui qui a également eu de gros problèmes avec la boisson et sortait tout juste de cure de désintox au moment du tournage lors duquel il était accompagné par un coach personnel (son ombre ou son reflet apparaît dans certains plans). C'est supposé donner une dimension encore plus touchante à ce film et il n'en fallait pas plus pour que les critiques américaines s'emballent et s'émerveillent devant la prestation pourtant à l'orée du ridicule de la star toute bouffie et ankylosée. C'est moche de s'en prendre à un homme à terre mais, vous l'aurez compris, j'ai passé un moment douloureux devant ce film lourdingue et pathétique. Je me suis quand même bien marré lors de ces quelques passages au montage désespérant où l'on voit le gros Benito enchaîner les bières en fondu enchaîné. Du grand art ! J'avais pas vu un truc aussi naze depuis waaaaaaaaaaaaaay back... 



The Way Back de Gavin O'Connor avec Ben Affleck (2020)

2 avril 2021

Les Sept de Chicago

Notre contrat avec l'Academy of Motion Picture Arts and Sciences, dont nous sommes membres honoraires, nous y pousse, mais nous n'avons pas spécialement envie de parler de ce film. Son réalisateur, Aaron Sorkin, est quant à lui un vrai moulin à paroles. Auteur de sa propre page wikipédia, entre autres travaux d'écriture foisonnants, il est intarissable sur tous les sujets (à commencer par lui-même et son génie) et possède une patte identifiable entre mille, basée sur quelques préceptes innovants : 
 
1. Faire parler les acteurs pendant qu'ils marchent.
2. Essayer de faire évoluer les personnages pendant le film.

Bref, tout un tas de techniques révolutionnaires qui bousculent un peu les spectateurs du XXIème siècle plus habitués au néant complet. 
 
 


Difficile de dire si le film est vraiment réussi. On a vu bien pire et tellement mieux. Il faut préciser que nous avons découvert le film sur une copie envoyée sous scellé par l'Academy des Oscars, impatiente de connaître nos votes pour la cérémonie qui se tiendra fin avril, et qu'un message s'affichait régulièrement à l'image (cf. voir ci-dessus) qui a pu gêner notre immersion et notre claire compréhension des enjeux du scénario. Une chose est sûre, c'est un film de procès qui suit les règles du genre sans se faire chier, 100% masculin, piloté de l'intérieur par le pire personnage de tête à bouffes de l'histoire du cinéma moderne, en la personne du juge de paix, Vlad Dracul lui-même, aka Frank L'angel-A
 

 
Que dire d'autre ? Tous les accessoires et les costumes sont bien des 60s, rien à redire. Quant à s'émerveiller de tout ça, il y a un pas. Toujours est-il qu'on a terminé la projo le poing levé, à la manière de Bobby Seale et de ses potes accusés. Signe que le message du film (faites l'amour, pas la guerre du Vietnam, et avec des gens de couleur aussi bien) est passé de l'écran jusqu'à notre canapé. Merci A-aron Sorkin. On attend ton prochain message. Laisse-le directement sur notre boîte vocale, ça sera plus simple et ça nous bouffera pas une soirée.


Les Sept de Chicago d'Aaron Sorkin avec Frank Langella (2020)

31 mars 2021

Uncut Gems

Janvier 2020. Le monde du cinéma découvre les frères Safdie. Août 86. Nous nous mettons d'accord pour nous lancer dans le blogging ciné au moment même où les frères Safdie décident de se lancer dans la vie. 2008. Joshua Safdie, enfin décollé de son frère siamois après une opération d'envergure qui est aussi une première mondiale, tourne The Pleasure of being robbed et nous sommes les seuls à le repérer. 2009. Les deux frères se retrouvent et tournent leur premier long métrage ensemble, l'un tenant la caméra de la main gauche (d'où les cadrages foutraques et le tremblotement permanent de l'image), l'autre la perche de la main droite (le son n'est pas dégueu). Ainsi naît Lenny and the kids, dont nous assurons toute la promo, de A à Z, sur les pages de ce blog. Nous sommes très contents, ne vous méprenez pas, que les frères Safdie aient percé leur trou, soient enfin connus du très grand public. Attention, ce qu'on écrit là, c'est aussi une première mondiale, c'est de l'exclu, du off, on ne le déballe pas en soirées pour se faire mousser, comme tous ces producteurs parisiens qui étalent leur carnet d'adresse à la première rencontre, fiers comme pas deux d'avoir un jour serré la main moite de Tarsem Singh ou de Tar Tampion, on n'est pas là pour parader, mais c'est vrai qu'on a eu le flair sur leur cas un peu avant l'heure grâce à notre état de veille permanente sur le cinéma mondial (fiction et non-fiction confondus). Bon ça peut avoir l'air prétentieux dit comme ça. Passons à l'analyse du film.
 

On pourrait croire à une photo de Cinoque et Benzema prenant dans leurs bras un taulard tout juste sorti de cabane, mais non, ce sont bien les frères Safdie de part et d'autre d'Adam Sandler, jolie photo prise par nos soins lors du passage du trio à la maison, en février 2020.
 
Janvier 2020. Le monde découvre qu'Adam Sandler est un grand acteur doublé d'un homme unique en son genre. Août 66. On est à la baguette de la rencontre entre Judy, enseignante d'école maternelle, et Stanley Sandler, ingénieur électricien (35-2003), descendant d'immigrants juifs de Russie (plus tard nous consacrerons un mémoire à la trajectoire de ce père, Stanley Sandler, pionnier dans tous les domaines, et en particulier dans celui de l'ingénierie électrique). Ce coup de foudre donnera naissance un mois plus tard à Adam Richard Sandler, enfant légèrement prématuré mais animé d'une rage de vaincre éternelle et bien décidé à croquer la vie à pleines dents, car passé si près de la faucheuse. C'est un peu le bébé du bonheur, et de ce blog. Adam a choisi le costume du clown, souvent lourd à porter, et qui lui aura valu quolibets et jets de pierres, drôle d'injustice pour un homme dont la noble ambition est de faire rire (de la plus vulgaire des façons). Nous l'avons soutenu sur ces pages quand il était tout au fond, vilipendé par absolument toutes les critiques papiers et numériques, et se baladait au quotidien dans un sac poubelle contenant ses trois effets, dont une étoile de ninja. Il aura fallu son Tchao Pantin (suite au désistement de Jonah Hill, qui devait tenir le rôle principal d'Uncut Gems, jusqu'à cette nuit sans lune où deux inconnus blogueurs ciné sont allés le ligoter sur son lit douillet, la veille du casting), pour que le monde du cinéma daigne reconnaître la présence, l'existence, le talent d'Adam Sandler.
 
 
De rien les mecs. Vous ne le devez qu'à vous-mêmes, à votre talent, et à nous.

Janvier 2020. Nous découvrons en avant-première mondiale les premiers rushs d'Uncut Gems, envoyés sur WeTransfer par les frères Safdie, soucieux de notre aval, avec comme mot de passe : "BeKindRewing". La première séquence, avec la découverte d'une pierre précieuse dans une mine lointaine, nous chope par le col, dénote un peu dans leur filmographie et crée de l'ouverture, donne de l'ampleur, envoie du souffle, promet de l'aventure. Deuxième séquence. Retour au bercail, au cinéma urbain trépidant, noir, nerveux que l'on connaît et où les frères Safdie ont leurs repères. Nous passons donc un bon moment devant ce film digne de leur cinéma, caméra au poing, rythme tendu comme le string de Guy Roux, direction d'acteurs jusqu'au-boutiste, défilé de tronches brisées (tous leurs amis d'enfance sont là, et quelques connaissances à nous, dont tonton Scefo, qui errait dans New York avec son club du troisième âge pendant le tournage, en quête d'un énième mad love), photographie urbaine giga-réaliste, montage syncopé, scénario minimaliste, exploration des failles de l'âme américaine à travers le personnage du gambler, cet accro au jeu, au dollar, à l'adrénaline incarné par un Adam Sandler complètement allumé de l'intérieur. Tout y est, et cependant, nous ne découvrons rien, contrairement au reste du monde cinéphile, et sommes peu surpris par la corde raide sur laquelle les frères Safdie nous font marcher tels des funambules allant droit vers l'échafaud et incapables de s'y soustraire. Encore faut-il avoir envie de se faire ramasser.
 
 
Uncut Gems des frères Safdie avec Adam Sandler (2020)

29 mars 2021

Midnight Special

Souvenir d'une trahison. Qu'est ce film sur le papier ? Que nous avait-on annoncé ? Que nous promettait-on ? A quoi pouvait s'attendre le quidam en errant sur IMDb avant la sortie du film, loin de savoir qu'il allait bientôt se faire enfler de ouf. Avant la projo, Midnight Special c'était la réunion miraculeuse et jamais espérée, même dans nos rêves les plus fous, du cinéaste amérindien le plus prometteur de sa génération (Jeff Nichols), d'une poignée d'acteurs et actrices bien sous tous rapports (Michael Shannon, habitué des lieux, Adam Driver, espoir depuis largement confirmé, Kirsten Dunst, actrice sous-estimée, sous-exploitée, sous tous rapports, et Joël Edgerton, espoir depuis largement déçu), et de tout un pan de l'histoire du cinéma de genre qui a bercé nos enfances et nos années d'insouciance, à savoir la SF, et plus particulièrement la SF estampillée tonton Spielby (Rencontres du troisième type) et tonton Carpie (Starman, dont le film de Nichols est pour ainsi dire un remake déguisé).
 
 
 
 
Sur le papier, il y avait de quoi rêver, mais certains, comme Jeff Nichols, ne se servent du support papier que pour se torcher et ensuite nous montrer la trace de leur œuvre avec un petit sourire en coin, satisfaits. Cette séance de ciné, trauma indélébile, fut pour vos serviteurs l'occasion de constater une fois de plus à quel point la passion du cinéma peut être douloureuse, prendre une tournure dramatique, et transformer en chienlit bien plus qu'un week-end, toute une ère géologique. A mesure que nous nous enfoncions dans nos fauteuils de cinéma, absolument inertes et rabougris, et que défilaient sur l'écran de longues minutes de chiasse pure, nos voisins de strapontins se sont alarmés et sont allés quérir à l'accueil une paire de défibrillateurs vieux comme le monde pour nous prodiguer un triple-pontage non-consenti dans un feu d'artifice pyrotechnique d'éclairs bleus et de nuages de fumée qui resteront comme les meilleurs effets spéciaux du film (dont, rappelons-le, la séquence finale, inoubliable, a été intégralement tournée dans les coursives à ciel ouvert de la faculté Jean Jaurès du Mirail de Toulouse).




Midnight Special de Jeff Nichols avec Michael Shannon, Adam Driver, Kirsten Dunst et Joël Edgerton (2016)

23 mars 2021

Nomadland

Voilà un film qui, malgré la gravité des thèmes qu'il aborde, laisse un bien doux souvenir en tête, comme une empreinte chaude et agréable, assez durable aussi. Chloé Zhao parle de deuil, de crise économique, de misère, d'errance, de ce monde capable de laisser des femmes et des hommes sur les routes, sans rien, après les avoir essorés toute une vie. C'est parfois rude à encaisser, il y a quelques moments difficiles, qui serrent le cœur, nous plaçant, presque à la façon d'un documentaire, en immersion, face à la situation et aux conditions de (sur)vie si difficiles de cette femme, Fern, rendue si vivante par l'interprétation encore irréprochable de Frances McDormand. Une femme de soixante ans passés qui, après avoir tout perdu, travail et mari, décide de vivre sur les routes, dans son van sommairement aménagé, avec deux trois bricoles à peine, allant de petits boulots en petits boulots. Le style naturaliste et le regard attentif, observateur, de Chloé Zhao ne laisse échapper que peu de détails de cette nouvelle existence nomade. Et à la fois, il y a là une douceur précieuse, une délicatesse évidente, une distance juste qui, curieusement, nous réchauffent, nous touchent, et rendent ce film remarquable et différent. A travers la galerie de portraits des personnes rencontrées puis retrouvées en chemin, à travers la succession de belles rencontres faites par Fern, Chloé Zhao nous rappelle, en creux, une évidence. Que nos plus grandes richesses se trouvent chez l'autre, dans la diversité de nos relations, dans la vigueur de nos rapports, dans les liens qui se tissent entre nous. Je sais, c'est peut-être niais, dit comme ça, mais soyez rassuré, Chloé Zhao le fait avec un talent tout autre et l'air de ne pas y toucher. Dans cette période interminable où chacun est appelé à rester à distance, calfeutré chez soi, un tel film fait du bien.


 
 
Un moment de grâce parmi quelques autres me reste tout particulièrement en mémoire. Après avoir essayé d'habiter quelques jours chez l'un de ses amis, ancien nomade désormais installé chez la famille de son fils, Fern ne tient plus en place, ne se sentant sans doute pas à sa place, et reprend la route dans son van, partant dès l'aube de cette grande maison vide dont les occupants dorment encore. La caméra de Chloé Zhao filme la beauté à la fois majestueuse et ténébreuse des paysages parcourus : ce sont d'impressionnantes falaises plongées dans une brume grise matinale, indissociable de l'océan qui les a dessinées. Puis nous épousons la trajectoire courbe du véhicule et la vue change, la réalisatrice effectue alors un simple panoramique latéral pour nous montrer un autre pan de la zone traversée, le bord de la route avec le soleil, au loin, fraîchement levé et dont les rayons sont voilés par les arbres qu'ils percent de toute sa chaude lumière. Ce mouvement gracieux, accompagné par l'envolée mélodique d'Ólafur Arnalds, est interrompu brutalement par le montage puisqu'on enchaîne sans transition sur la fermeture bruyante de la porte coulissante du van par Fern, arrivée à destination. Cela pourrait être anodin, c'est en vérité trois fois rien, un instant presque furtif, quelques secondes à peine dans le dernier tiers d'un film qui nous a alors depuis longtemps emportés. C'est l'un de ces courts passages, toujours joliment exécutés, qui illustrent les trajets du personnage principal sur les routes américaines, dont le film est émaillé. Mais c'est très beau, tout simplement, et cela dit quelque chose de la simple beauté des choses, justement. 
 
 
 

 
 
Nomadland de Chloé Zhao avec Frances McDormand, Linda May, Swankie, Bob Wells et David Strathairn (2020)

21 mars 2021

Les Chansons que mes frères m'ont apprises

Alex Ferguson a dit un jour : « Donnez-moi 10 bouts de bois et Zinédine Zidane et je gagnerais la Ligue des champions. ». J'ai toujours kiffé cette citation. Je l'utilise souvent au boulot quand je me trouve en difficulté, et ça n'a strictement aucun effet, mais ça comble un peu, ça me permet de garder la tête haute. Bref, tout ça pour dire que, de son côté, Chloé Zhao aurait très bien pu affirmer aussi : « Donnez-moi 10 bouts de bois et un cheval et je torcherais un bon film. » Car, dès son premier long métrage, Zhao sublimait les chevaux sauvages, la nature splendide du Dakota et, surtout, ses véritables habitants : les indiens de la réserve de Pine Ridge. La déclinaison de cette fameuse citation footballistique est donc peu justifiée, voire totalement caduque.




Chloé Zhao s'intéresse tout particulièrement à deux jeunes, frère et sœur (incarnés par des acteurs superbes, John Reddy et Jashaun St. John, qui semblent quasiment jouer leurs propres rôles et donnent d'ailleurs leurs véritables prénoms à leurs personnages). Le premier, en passe de terminer le lycée, a des envies d'ailleurs : il souhaite quitter la réserve pour suivre sa petite-amie à Los Angeles, où celle-ci continuera ses études. Quant à la sœur, très attachée à son grand frère, elle mène sa petite vie tranquillement, apprenant petit à petit à faire sans son aîné, se préparant à la séparation fatidique malgré toute la peine qu'elle lui procure. La mort accidentelle de leur père va quelque peu changer la donne et remettre en question les plans du frangin... 




La cinéaste pose un regard très tendre et attentif sur ces jeunes personnages rapidement touchants, portés par leurs rêves et leurs espoirs, plus ou moins tus et assumés. Comme vous pouvez l'imaginer, ce qui compte ici, ce n'est pas vraiment l'intrigue. Chloé Zhao s'attache surtout à capturer, dans un style chatoyant, quasi naturaliste, qu'elle peaufinera encore avec The Rider et des motifs visuels que l'on y retrouvera, l'ambiance d'un lieu si particulier, et à dresser, avec une délicatesse rare, le portrait de cette communauté laissée à la marge. Et, mine de rien, Chloé Zhao embrasse le "sujet" de manière assez complète, entre guillemets car sa grande réussite réside justement dans le fait que l'on a jamais l'impression d'être face à un film à "sujet", lourd, à la cause de ceci ou cela. On a plutôt l'impression d'être devant un documentaire presque immersif, à peine scénarisé, sur la situation de la communauté indienne, où la vie suit son cours, la splendeur des paysages contrastant avec les difficultés de tous.




La réalisatrice aborde en effet de nombreux thèmes, de l'histoire de la réserve de Pine Ridge, subtilement évoquée par le biais des paroles d'une chanson rappée par un indien spécialiste du tatouage (sympathique personnage qui transmet à sa manière la culture de son peuple), à l'alcoolisme des indiens et ses terribles conséquences (à ce propos, il ne nous est pas explicitement dit, et c'est mieux comme ça, que la boisson est à l'origine de la mort du père, mais on peut le supposer). Dépeint avec moins de tact, d'intelligence et de sensibilité, ce tableau aurait pu peser des tonnes et nous plomber ; en réalité, ce premier film est une œuvre pleine de grâce et de beauté, qui marquait donc les premiers pas d'une cinéaste très douée. Les Chansons que mes frères m'ont apprises, c'est aussi un bon moyen mnémotechnique pour réviser l'accord du participe passé : quand celui-ci est placé avant le verbe, on accorde. Mes frères m'ont appris quoi ? Les chansons. Donc on accorde. Et le premier film de Chloé Zhao est très chouette, c'est d'accord ?!


Les Chansons que mes frères m'ont apprises de Chloé Zhao avec John Reddy, Jashaun St. John et Taysha Fuller (2015)

16 mars 2021

Mank

Le film dure 2h15 ou 15h2 ? Y'a un truc pas clair... En tout cas pour nous le temps ressenti c'est bien la moitié d'une journée qu'un malfrat nous aurait forcés à passer ligotés dans une cave insalubre uniformément grisâtre dont on distinguerait mal les contours architecturaux et la profondeur réelle... Où sommes-nous projetés ? Dans le sous-sol du monde ? Un lieu très net (8K) mais indiscernable à la fois, composé d'anti-matière et d'une surcharge de neutrons arrêtés dans leur course par le maître des clés et du temps en cette dimension perdue, le maniac cop David Fincher. On ne s'était pas autant fait chier depuis notre dernière leçon de Code, ou lors du mariage de ce cousin éloigné où Tonton Scefo a fini par faire basculer la longue table du vin d'honneur – non pas qu'il était fait, l'alcool pour une fois n'y était pour rien, il est simplement tombé raide de sommeil, du sommeil du juste –, la faisant basculer vers lui et transformant tous les tacos et verres de rouge en projectiles de catapulte, et bientôt en un tapis merdeux et pimenté projeté sur la robe de la mariée façon Jackson Pollock dans un remake sordide de Carrie au bal du diable
 
 
Nous devant Mank, à la recherche d'un peu de lumière et de chaleur

C'est difficile d'enchaîner après ça. D'autant que cette soirée de mariage est un paradoxe en soi, étant donné que l'ennui prodigieux éprouvé pendant toute la cérémonie a précisément abouti à un feu d'artifice de tacos bell qui a transformé ladite soirée en une merveille qu'un photographe méticuleux a su immortaliser dans un album de famille plus proche du Nécronomicon que d'un catalogue photobox lambda. Mais revenons au film. On a parlé de la grisaille générale, mais que dire des mentions "Extérieur jour" inscrites à l'écran au début de chaque scène, qui nous rappellent qu'on est devant un biopic sur un scénariste à la manque, ou de ces cigarette burns qui rythment les séquences avec une régularité de métronome (certains pourront se toucher l'entrejambe en calculant le perfectionnisme légendaire de notre sinistre Fincher, qui a dû s'emmerder à les caser toutes les tant de minutes, équivalant à la durée des bobines de pellicule de l'époque, alors que son film est un renoncement au cinéma sur fond vert dégueulasse pensé pour être vu sur des écrans de smartphones).
 
 
Nous après Mank, bien décidés à profiter de la vie
 
Fincher est un malade. C'est acquis. Et bizarrement c'est mis à son crédit, c'est une médaille à son revers, c'est une couronne sur son crâne lustré à mort d'addict au Head&Shoulders. Vous avez vraiment cru qu'on a réussi à envoyer un robot sur Mars ? Que dalle, le petit Persévérance à roulettes est juste allé faire un ride sur le crâne désertique et morne de David Fincher, où il y a aussi peu de vie et d'enthousiasme que sur les collines martiennes... Le visage de Mars ? Juste quelques pellicules 36mm parmi la toison clairsemée d'un cinéaste trop attaché à la propreté pour être honnête. On connaît tous des gens chez qui, dès que la porte est passée, on se fait fusiller du regard si on ne retire pas fissa ses deux pompes : chez Fincher, à peine arrivé sur le seuil de son manoir maudit, il faut retirer ses godasses, ses soquettes, rester une demi-heure dans un pédiluve blindé de Garra rufa morts de faim et modifiés génétiquement par les laboratoires Pfizer pour résister à la javel et au chlore, quand il ne demande pas tout simplement à ses hôtes de se retrousser la peau des pieds pour ne pas faire de traces sur son carrelage. 
 
 


Or, quand ce type un brin psychorigide demande à son actrice (Amanda Seyfried, à ne pas confondre avec Emma Stone ou avec un quelconque poisson-chat) de rejouer la même scène muette 200 fois, flinguant le calendrier de tournage pour toute une semaine et se torchant allègrement avec le code du travail (et pour Fincher c'est un minimum, il flingue un code civil de papier cul à chaque fois qu'il en coule un), tout le monde applaudit, trouve ça merveilleux, parle de "perfectionnisme", de "souci du détail", de "rigueur folle", de "passion de la précision", alors qu'on a affaire à un simple taré. Normalement, ça se termine aux prudhommes, les mains liées par un collier de serrage serflex tiré jusqu'au sang par un flic qui a payé son abonnement Netflix pour se vider le bulbe après une journée à briser des tibias de Gilets Jaunes, et qui n'a vu que le premier quart d'heure de Mank mais qui a passé le reste du film à essayer de taser son écran pour mettre un peu d'électricité dans tout ça et voir quelques images en technicolor. 
 
 

 
 
Au tribunal, Fincher aura bien du mal à se dédouaner, mais il mentira pendant des plombes, car c'est un menteur, il l'a prouvé en fomentant un tissu de mensonges plus gros que lui à propos de la genèse du script de Citizen Kane (œuvre dont cinq secondes prises au hasard dépassent tout ce qu'il a fait et fera dans sa vie). Un mensonge répété pendant plus de deux heures en noir et blanc, avec un sérieux de pape et des acteurs déblatérant des dialogues mortels, n'est pas une vérité. Préférez la version avec Liev <3 Schreiber.


  
 
Mank de David Fincher avec Gary Veryoldman et Amanda Seyfried (2020)

10 mars 2021

Le Voyage à Lyon

Sorti en 1981, écrit, produit et réalisé par la cinéaste allemande Claudia Von Alemann (autrice de nombreux documentaires), Le Voyage à Lyon, tourné durant les étés 78 et 79, suit les pas d'une jeune historienne venue d'outre-Rhin, Elisabeth (Rebecca Pauly, remarquable), débarquée à la gare de Lyon pour mener des recherches sur Flora Tristan, écrivaine socialiste du XIXème siècle, engagée dans la lutte pour une internationale ouvrière et embarquée dans un "tour de France" à la façon des Compagnons, dont elle tira un journal longtemps ignoré, refusé par les éditeurs après sa mort et dont Elisabeth a découvert le manuscrit comme par miracle, sachant aussitôt qu'un lien étrange mais puissant la lierait à cette femme qui la fascine. Elisabeth connaît déjà l’œuvre de Flora Tristan, sa pensée, ses idées, sa vie, mais ce qu'elle voudrait, un siècle et demi après le passage de son égérie à Lyon, ce n'est pas seulement retracer son parcours ou mettre au jour des documents d'archives qui permettraient d'approfondir les connaissances sur son sujet d'études : elle voudrait établir une épreuve sensible de l'existence de Flora Tristan, mettre ses pas dans les siens, voir ce qu'elle a vu, entendre ce qu'elle a entendu, sentir ce qu'elle a senti, tirer de la ville l'empreinte sensorielle du passage de cette femme qu'elle admire.

 



Le film, donc, superpose les époques et les voix. A nos yeux, Elisabeth semble, par moments, incarner cette femme du passé qu'elle fait revivre, en partie parce qu'elle lit, régulièrement, à l'écran ou en voix off, les textes de Flora Tristan, qui parle à travers sa voix (ceux, par exemple, très forts, où la militante déplore de devoir non seulement convaincre les ouvriers de lutter pour leur condition, mais, au sein du monde ouvrier, d'avoir à combattre pour se faire entendre en tant que femme). Comme elle marche où son aïeule a marché, s'assoit dans des bars où elle a pu s'assoir, visite des fabriques et usines d'un autre âge encore en activité où certainement l'écrivaine révolutionnaire a dû dialoguer avec les ouvriers de l'époque, le corps d'Elisabeth endosse en quelque sorte celui, absent, de celle dont elle tente d'épouser la trajectoire. 

 

 


Ce sont aussi ces scènes où Elisabeth enregistre sur un dictaphone des conversations lointaines surprises au bas d'un immeuble ou au détour d'une place, puis écoute ces bandes, comme le murmure de la ville peu fréquentée en cette période de vacances, qui pourrait correspondre au murmure éternel de Lyon, tel qu'on aurait pu le surprendre en 1844. Participent de ce ronron urbain certaines scènes (la sempiternelle partie de belote au restaurant, qui revient à intervalles réguliers, comme une série de tableaux impressionnistes, ou l'étrange dialogue de ces trois types qui font la liste des plats qu'ils adorent manger), certains visages (la sympathique tenancière, avec ses dents du bonheur, sa voix éraillées de clopeuse, son pot de cornichons offert en réconfort et son récit du massacre des juifs dans la cour de l'immeuble quand elle était enfant ; visage éternel, au point que l'un des plans sur elle assise derrière son comptoir revient trois fois, comme une boucle temporelle), certains personnages, qui sait (l'amant embrassé dans un appartement vide après son drôle de discours sur la question du rythme). Mais Le Voyage à Lyon superpose aussi les lieux, quand Elisabeth utilise le même dictaphone pour écouter un autre murmure, celui de son mari et de sa fille, laissés en Allemagne, qu'elle a manifestement quittés sans beaucoup plus d'explications pour se consacrer à ses recherches sur une figure majeure de l'histoire du féminisme.

 


De sorte qu'au bout de cette collision spatiale, de ces surimpressions temporelles, vocales, corporelles, l'historienne, dont la démarche ne convainc guère le ponte universitaire auquel son mari l'a recommandée par lettre, et la femme historique, dont elle ne parvient guère à retrouver les traces, qui ne se trouvent pas, sont d'une certaine manière tout de même réunies, mais bien au-delà des recherches scientifiques ou des archives palpables qui, pour Elisabeth, n'ont "pas suffi" : dans l'expérience des lieux d'une ville où l'on peut "transformer l'émotion en action", au-delà de la simple compréhension, et plus profondément dans une étrange pesanteur. Celle de la ville, presque déserte, peuplée seulement de quelques chiens et chats et d'une poignée de gens et d'enfants désœuvrés, chauffée par un soleil d'été un peu terne et plombant, ville si vieille, montrée dans toute la lourdeur de sa pierre, dans l'immobilité sale et poisseuse d'un passé qui s'accroche encore à elle en cette fin des années 70, sans aucune complaisance dans la mise en scène, très documentaire, de Claudia Von Alemann. 

 


Le film en dit plus sur Lyon à cette époque que sur le combat de Flora Tristan ou sur l'histoire militante des Canuts, avec ses nombreux plans fixes sur des lieux de la ville mais aucune "vue" globale ou touristique de Lyon, ni aucun intérêt profond pour ses monuments, statues et compagnie, au profit de lieux populaires, comme les traboules des pentes de la Croix-Rousse, les bords du Rhône, un cimetière ou la place des Terreaux, et des lieux anonymes, souvent vides, comme si la ville était filmée sans habits d'apparat, nue, intime, fragile, tels les visages des lyonnais croisés au fil des rencontres d'Elisabeth, avec toute l'impudeur qu'il peut y avoir à regarder un visage, et donc une ville filmée ainsi. Il faut rendre grâce aussi à la douce photographie de Hille Sagel (même si l'on ne peut que deviner le grain 16mm, à défaut de voir le film en salle, projeté avec le matériel ad-hoc), qui compose des couleurs pastel très belles et donne une harmonie lumineuse à l'ensemble du film, malgré les trouées plus sombres et parfois presque malaisantes sur les coins de rue usés, les passages souterrains crasseux ou ces intérieurs vieux qu'on imagine chargés d'odeurs de café froid, et y compris quand le travail sur le son ne cède rien au réalisme, comme dans l'usine de textile, où l'on n'entend rien au dialogue entre Elisabeth et l'ouvrier qu'elle interroge tant la machine derrière eux est bruyante, ou, de façon plus triviale, quand la jeune femme croque dans un gigantesque sandwich, assise sur un banc en bois de la gare. 

 



La pesanteur, aussi, de cette femme, Elisabeth, qui paraît d'abord toute légère, à la sortie du train, dans sa petit robe, par contraste avec sa lourde valise, et quand elle monte sur les fauteuils de la gare pour voir l'autre côté du hall, puis qui se confronte vite au temps, à la durée, à l'ennui, reste de longues minutes dans ce hall vide, commence à lire puis s'allonge, fatiguée par le voyage, plus tard attend longtemps l'impression du photomaton, sous le regard pesant d'un type qui la colle sans raison et sans rien dire (il y a certainement quelque chose du cinéma de Chantal Akerman dans ces durées). Après cela, la jeune femme est à plusieurs reprises frappée par une torpeur terrible, un épuisement périodique, comme lors de son arrivée à l'hôtel, quand elle se déchausse et marche pieds nus, à pas comptés, pour installer sa machine à écrire, sur laquelle on la retrouvera complètement avachie plus tard dans le film (le poids sur ses épaules quand elle doit écrire pour ses recherches, et comme on la comprend... ou quand elle lit la lettre de son fiancé, la tête appuyée, dans une drôle de posture, contre un meuble) puis ne trouve pas le sommeil, ou quand elle marche lentement, si lentement, lors de sa première entrée dans le café-restaurant où elle aura bientôt ses habitudes : on ne sait pas, au début, si elle marche lentement pour permettre au pano de la caméra de la suivre ou si c'est, plus vraisemblablement, l'inverse.

 



Que l'on se rassure, elle a aussi des déambulations beaucoup plus dynamiques dans les rues de Lyon, devant les boîtes aux lettres, dans les nombreux escaliers ou dans les catacombes, et alterne les larmes et les rires lors de ses entretiens avec des inconnues (elle est aussi très attentive, comme avec cette femme, au café, qui chaque jour découpe les titres et articles des journaux pour les recomposer en une seule page donnant à voir tout ce qui s'est produit en une journée, du plus important, soi-disant, au plus anodin, de façon globale, dans un montage plus équilibré, plus vrai et plus juste - démarche très godardienne). Mais tout de même, il y a de la solitude, de l'échec (qui n'est jamais total), dans tout ça. Et quand Elisabeth, après un coup de fil raté à son mari, se réveille en pleine nuit pour vomir, prend une douche toute habillée, en sort trempée puis déclame à toute vitesse la chanson My body is over the ocean, my body is over the sea, my body is over the ocean, bring back my body to me, on atteint à une forme de dépression qui correspond peut-être aussi bien à l'état d'esprit de Flora Tristan tel que le révèlent les paroles sauvées de son journal qu'à cette parenthèse, ce voyage sur les pas d'une morte entrepris par Elisabeth. Je disais plus haut, à propos de la lenteur de la marche dans le café et du pano qui la suit, "on ne sait pas". En fait si. Et même si, en effet, on ne sait pas, du moins je ne sais pas, je veux dire intimement, l'expérience sensible de Flora Tristan dans cette ville peu avant sa mort, ni ce que ce fut de se battre au sein de ses propres troupes pour se faire entendre en tant que femme, ni la vérité de la relation amoureuse compliquée d'Elisabeth, ni les raisons profondes qui l'ont poussée à abandonner les siens (ou celles qui ont poussé des femmes, écrivaines, comme Virginia Woolf, Sylvia Plath, Karin Boye, cinéastes, comme Chantal Akerman, à se suicider), et à entreprendre cette quête dans les rues d'une ville, à défaut peut-être de savoir, profondément, on sent et ressent bien des choses en regardant les gestes, la marche, les regards de Rebecca Pauly, et devant le film de Claudia Von Alemann.

 

Le Voyage à Lyon de Claudia Von Alemann avec Rebecca Pauly (1981)