4 août 2021

Nadia, Butterfly

Quelques jours, les derniers, dans la vie d'une athlète de très haut niveau qui a pris la difficile décision d'arrêter sa carrière. Nous sommes aux JO de Tokyo et Nadia n'a que 23 ans, elle est l'une des nageuses les plus douées de son pays, le Canada, mais elle veut tourner la page, épuisée par la compétition, par son sport et par cette vie qui n'en est pas tout à fait une et qu'elle veut refaire sienne. A partir de ce point de départ que l'on pourrait craindre limité, le cinéaste québécois Pascal Plante parvient à signer un film assez original qui très vite intéresse et captive. Nous sommes d'emblée plongés en pleine compétition, immédiatement saisis par le contraste frappant qui existe entre le mal-être palpable de la nageuse vedette magnétisant l'objectif, l'ambiance agitée des Jeux Olympiques soutenue par les vivats d'un public hors-champ et la ferveur de façade des autres compétiteurs présents que l'on croise subrepticement. Tout le long, nous resterons au plus près de Nadia, dans un format d'image et un cadre presque toujours resserré sur elle, comme pour mieux cerner les hésitations, les incertitudes et tous les sentiments, contradictoires ou non, qui habitent ce personnage tourmenté, mélancolique, à un tournant de son existence. Une existence jusque-là contrainte, entièrement dédiée au sport et à la performance, que Nadia a hâte de laisser derrière elle.


 
 
Dans le rôle principal, Katerine Savard, nageuse canadienne professionnelle encore en activité, s'en tire à merveille et peut croire en une reconversion comme actrice. De brèves recherches nous apprennent que le film est très certainement nourri d'expériences qu'elle a vécues. Nous comprenons ici toute sa solitude, elle qui n'entretient que des rapports très superficiels avec ses coéquipières à l'exception de l'une d'elles, peut-être sa seule amie. Nous percevons aussi toute sa lassitude, sa fatigue, elle qui honore très machinalement les passages obligés des athlètes récompensés, remise de médailles et interviews, après avoir nagé avec une grâce et une perfection qui ont presque, eux aussi, quelque chose d'inhumain, de mécanique. Humain, le regard du cinéaste l'est, et nous saisissons donc complètement toute la difficulté que représente le fait de tenir cette décision et d'imposer son choix d'arrêter, en dépit des sollicitations extérieures incessantes notamment son coach, qui l'encourage à continuer et de la peur, forcément, du grand vide que constitue la vie d'après, malgré les projets de reprise d'étude envisagés, une peur que l'on devine sans peine dans les grands yeux si expressifs de Katerine Savard.


 
 
Pascal Plante refuse donc systématiquement le spectaculaire pour se consacrer pleinement à son héroïne et au milieu qu'elle s'apprête à quitter. Ce choix s'avère intelligent, car il permet sans doute au cinéaste de se départir d'un budget que l'on imagine modeste, et très pertinent, car cela fait de Nadia, Butterfly un film de sport assez unique en son genre, précieux. En outre, malgré cette mise en scène restreinte, focalisée sur son personnage central, nous ressentons bel et bien cette intensité grisante propre à la compétition, en particulier lors de la course, survenant très tôt dans le film, qui rapporte une médaille de bronze aux quatre nageuses canadiennes. Ce sera la seule course que nous verrons, mais elle suffit amplement. C'est l'aspect psychologique qui intéresse le réalisateur, voué à sa nageuse et dont il nous montre comment l'identité et la personnalité sont pernicieusement gommées par les équipements, les sponsors et tout l'attirail officiel étouffant, omniprésent, tout autour d'elle.


 
 
Par sa façon de filmer cet environnement si singulier, de ces logements anonymes du "village olympique" à ces piscines qui se ressemblent toutes, en passant par ces longs couloirs où l'on se croise et s'ignore, nous nous mettons à espérer que Nadia s'envole loin de là, prenne définitivement le large... Pascal Plante se permet aussi quelques pointes de poésie, en jouant assez astucieusement avec le motif de l'eau, qui vient submerger le cadre lors de transitions faisant toujours sens, appuyant son propos sans lourdeur. Alors certes, le film a peut-être quelques longueurs : il y a une paire de scènes où nous avons tôt fait de comprendre où le réalisateur veut en venir, mais qui durent quand même. Nadia, Butterfly aurait gagné à être plus court, plus concis, compte tenu de son propos somme toute modeste, mais il n'en reste pas moins une petite réussite et un aperçu qui sonne terriblement vrai de la vie de ces sportifs absorbés par leur discipline depuis leur plus tendre enfance, au point de n'avoir connu que ça, prisonniers de leur talent et de leur performance, en quête d'une liberté et d'une vie normale. 
 
 
Nadia, Butterfly de Pascal Plante avec Katerine Savard (2020)

2 août 2021

The Mortal Storm

En 1940, Frank Borzage évoque et filme les camps de concentration (dont on feindra de découvrir l'existence cinq ans plus tard) dans The Mortal Storm, film qui relate la montée du nazisme dans l'Allemagne du milieu des années 30 à travers les déchirures d'une famille fracassée par l'accession au pouvoir d'Adolf Hitler. D'un côté le beau-père, vieux savant et professeur d'université fort respecté aux portes de la retraite, sa femme et Marin (James Stewart), un jeune fermier ami de la famille. De l'autre, les fils du vieux couple, biberonnés au national-socialisme, exaltés par la verve hitlérienne, intolérants à toute voix dissidente et prompts à harceler quiconque possède un profil peu aryen, tant pis si leur beau-père chéri en fait partie. Entre les deux, Freyda (Margaret Sullavan), unique sœur de la fratrie des fachos abrutis. Fiancée à l'un d'entre eux, elle est dans le radar de Martin, le Juste qui tient tête aux jeunes nazis et s'échine à faire passer les persécutés en Autriche par un col de montagne peu surveillé. 
 
 

 
Fin du film, vient cette séquence où, après que deux des frères S.S., pourtant soudés par leur immense connerie jusque là, se retrouvent finalement séparés eux aussi par le désastre de leurs actes (la destruction de leur propre famille), la caméra se déplace dans la maison familiale vide et se fixe plusieurs fois, filmant les lieux désertés de leurs habitants, une table, l'ombre d'une chaise vide sur le sol, une cage d'escalier ; et l'on entend l'écho des paroles prononcées au début du film par l'aïeul dans ces mêmes lieux pleins alors de tous les personnages d'une famille nombreuse, et aussi les pas des bottes martiales du seul fils sceptique face aux conséquences de ses choix, dernier présent dans la demeure, lui qui se souvient de ces heures heureuses, et qui maintenant fuit les reflux de sa mémoire quand, par son fanatisme, il a contribué à vider son foyer et à s'endeuiller, causant la perte de plusieurs individus parmi les plus chers.
 
 
 

 
C'est un peu le même final que celui de La Corde, avec le même James Stewart, qui ici est un élève du professeur de sciences, vieil homme du jour au lendemain vénéré puis harcelé, arrêté et parqué dans un camp de concentration par de jeunes idéologues sûrs de leur suprématie. James Stewart, chez Hitchcock, incarnera à son tour le professeur adulé trahi par ses propres élèves au nom, là encore, d'une catégorie d'hommes supérieure à une autre (mais coupable, quant à lui, d'élucubrations théoriques fumeuses sur le droit au crime accordé à une pseudo-élite élevant la discipline meurtrière au rang des beaux-arts). J'ai vu récemment ce type de séquence dans un autre film, mais je ne me souviens pas lequel. Dans celui de Borzage, c'est la mise en scène de la mémoire et de la perte, dans celui d'Hitchcock, la projection mentale, dans l'espace vacant, du crime qui s'y est déroulé quelques heures plus tôt (juste avant le début du générique d'introduction). Dans un recours formidable aux puissances de l'image et du son, qui suffit à annihiler la supposée prérogative de l'art littéraire sur l'art cinématographique réservant au premier la capacité de nous laisser fabriquer nos propres images, la caméra filme des lieux vides de corps mais paradoxalement habités, surchargés de récit, de drame, d'émotion et de présences par celle des objets, des lieux et d'une voix off puissamment iconogène, qui nous laisse le soin et le plaisir (ou la douleur) de remplir le cadre, de refabriquer de l'image, de voir ce qui n'est pas (ou plus).
 
 

 
 
The Mortal Storm de Frank Borzage avec James Stewart, Robert Stack et Margaret Sullavan (1940)

27 juillet 2021

Onoda, 10 000 nuits dans la jungle

Sommes-nous en train d'assister à l'éclosion d'un grand cinéaste ? On a toutes les raisons de l'espérer après avoir vu le brillant Onoda, 10 000 nuits dans la jungle, le deuxième film d'Arthur Harari, qui atteste d'une ambition et d'une maîtrise rarement observées si tôt dans une filmographie, et tout particulièrement chez un réalisateur français. Dès son premier long métrage, sorti en 2015, Arthur Harari annonçait pourtant la couleur en affichant déjà de fort belles intentions : son Diamant Noir était une tragédie familiale audacieuse sous les allures d'un film noir assez bien mené qui prenait place dans le milieu des diamantaires anversois. Un peu alourdie et étouffée par son scénario retors et un ou deux personnages superflus, cette première œuvre était néanmoins remarquable et prometteuse. Le cinéaste, aujourd'hui âgé de 40 ans, s'est attaqué à un projet d'une envergure tout autre en adaptant librement l'histoire insensée de Hirō Onoda, l'un des soldats japonais restants, s'en allant pour cela tourner loin de nos frontières, en langue étrangère, et aux côtés d'acteurs, tous impeccables, asiatiques. Le résultat est un film magistral de près de 3 heures qui n'ennuie à aucune moment, frappe tout le long par son extraordinaire limpidité et impressionne a posteriori par son ampleur étonnante ; c'est une fresque intime où l'histoire tourmentée d'un pays se trouve mêlée à la vie intérieure d'un homme, prisonnier de ses convictions et de l'embrigadement dont il a été l'objet, emportant dans sa folie si rationnelle une poignée de soldats pour lesquels la guerre va durer et durer encore. Une œuvre imposante, franchement digne d'éloges, qui mérite tout à fait d'être saluée et que l'on recommande au passage de voir au cinéma pour en apprécier la juste valeur. 
 
 
 
 
Herzog, Cimino, Kurosawa, Lean, Ōshima... Une généreuse pelletée de noms imposants ont été cités pour situer le nouveau film d'Arthur Harari. Je me contenterai pour ma part de poursuivre la filiation avec James Gray, dont l'ombre planait déjà sur Diamant Noir. On pouvait effectivement penser à Little Odessa ou The Yards devant le premier long métrage encourageant d'Harari, et l'on pencherait plutôt cette fois-ci du côté de The Lost City of Z. On y retrouve une harmonie discrète similaire, une même espèce de modestie distinguée, malgré la grandeur de l'histoire contée, ainsi qu'un souffle et un lyrisme délicats qui s'appuient là aussi sur une mise en scène au classicisme élégant qui nous réserve nombre de moments de toute beauté. Mais n'allons pas plus loin dans ce petit jeu de comparaison hasardeux, ce rapprochement sans doute réducteur ne rend pas entièrement justice au talent croissant du cinéaste français, qui a su trouver un ton bien à lui et dont on observera avec impatience l'évolution. Ces associations flatteuses aident surtout à avoir une idée de l'enthousiasme, pour une fois justifié, avec lequel a été accueilli ce film par les critiques et les cinéphiles, depuis sa projection à Cannes, où il a ouvert la sélection Un Certain regard alors même qu'il aurait largement mérité la compétition officielle avec, à la clé, un grand prix, au moins.


 
 
En ce qui me concerne, il me manque tout de même un petit quelque chose pour qualifier Onoda de chef d’œuvre ou de grand film. Peut-être quelques failles, digressions ou fulgurances, que sais-je... Un grain de folie ou un plus fort impact émotionnel, d'autres qualités du même genre, plus précieuses et difficiles à atteindre, mais parfois bien présentes dans les meilleurs films de quelques-uns des cinéastes évoqués précédemment. Si le scénario s'étend sur trente longues années, de 1944 à 1974, période durant laquelle Onoda continua de mener sa guerre secrète sur son île du Pacifique, je n'ai pas, ou pas assez, reconnu la sensation du temps qui passe. L'ennui, la lassitude, voire la solitude, sont finalement peu filmés. Arthur Harari déploie une science de l'ellipse et du flashback peu commune, son récit est si minutieusement construit et d'une telle fluidité que le temps semble passer bien vite, paradoxalement ! En outre, la grande amitié qui finit par unir Onoda à son plus fidèle lieutenant, Kinshichi Kozuka, ne m'a guère beaucoup touché : malgré quelques scènes très belles qui lui sont consacrées et émaillent la dernière partie du film, il m'a manqué une pointe d'émotion supplémentaire. Enfin, la nature, élément-clé de ce qui est aussi un survival à part entière, m'a également semblé sous-exploitée : elle est considérée sous ses deux aspects antagoniques, elle nourrit aussi bien qu'elle empoisonne, menace autant qu'elle protège, mais il y a comme une retenue qui nous laisse à distance, spectateur peu impliqué de la survie quotidienne de notre petite troupe de vaillants soldats. Sur ces différents aspects, Onoda s'apparente à la copie parfaite d'un élève surdoué mais peut-être trop scolaire, trop appliqué... Tout cela est cependant très subjectif et il s'agit simplement de bémols, de petites réserves émises par un cinéphage à la gourmandise insatiable auquel avait été promis un festin sans pareille. Pour l'essentiel, je m'aligne à l'avis unanime, en admettant que l'on tient là une réussite éclatante. Arthur Harari fait preuve d'un talent évident et a su trouver ici un équilibre rare et subtil, ne se trompant dans aucun des nombreux thèmes abordés et démontrant une maîtrise globale prodigieuse, à la hauteur de ses folles ambitions. Son film splendide reste en tête et, quand j'y repense, ce sont les deux regards d'Onoda, puissamment incarné par Yūya Endō puis Kanji Tsuda, qui me viennent à l'esprit : celui qu'il affiche au début de son épopée intérieure, empreint d'une détermination écrasante et d'une profonde certitude, puis ce masque stoïque, d'une sagesse imperturbable, gagné au fil du temps, après des décennies de guerre contre un ennemi évanoui, qu'il porte à la toute fin, plus fascinant que jamais. 
 
 
Onoda, 10 000 nuits dans la jungle d'Arthur Harari avec Yūya Endō, Kanji Tsuda, Shinsuke Kato, Issei Ogata, Kai Inowaki et Nobuhiro Suwa (2021)

21 juillet 2021

The Hole in the Ground

Voici donc le premier long métrage de Lee Cronin, un réalisateur irlandais qui s'est d'abord fait remarquer pour ses courts, copieusement récompensés en festivals, et qui semble bien décidé à se spécialiser dans le cinéma d'horreur puisqu'il signera le prochain opus de la franchise Evil Dead. The Hole in the Ground a été distribué par A24, désormais perçu par certains comme un gage de qualité en matière de films de genre, et a également bénéficié d'un accueil assez favorable outre-Atlantique. Mérité ? Plutôt... Ce film, bêtement réintitulé The Only Child - L'Enfant unique pour sa sortie vidéo française, se présente d'abord comme une énième variation autour du thème de la possession démoniaque, de l'enfant diabolique, mais se distingue du tout-venant par une certaine retenue, une construction lente et habile de l'intrigue, et une attention particulière portée aux deux personnages principaux : cette maman et son fiston partis vivre dans une baraque à retaper, dans un coin forcément très reculé, située non loin d'une vaste forêt abritant un étrange cratère, trou ou doline (je laisse le soin aux experts de se pencher sur la question pour déterminer la nature exacte de cette particularité géomorphologique étonnante). 





Le personnage au cœur du récit est incarné par une actrice concernée et convaincante, j'ai nommé Seána Kerslake, la jeune mère, dont nous ressentons bien le malaise grandissant de se retrouver face à un petit être qui lui échappe, qu'elle ne reconnaît plus. Lee Cronin joue convenablement avec cette vieille peur primitive, déjà abordée des milliards de fois par le cinéma d'horreur et de manière bien plus marquante ; il le fait avec sérieux et application, ce qui empêche de le prendre en grippe d'emblée ou de se désintéresser petit à petit de son histoire. Malgré une photographie grisâtre et terne comme le cinéma de genre actuel en regorge, le réalisateur donne une bonne allure générale à son film, notamment par une utilisation maline du hors champ. Lee Cronin évite ainsi les effets grand-guignolesques, trop souvent de mises lorsque l'on a affaire à un gosse au comportement bizarre et doté de pouvoirs maléfiques paranormaux. Il préfère laisser principalement cela à l'imagination du spectateur, ce qui ne l'empêche pas néanmoins de nous gratifier de quelques bons moments de tension.





Surtout, le réalisateur a l'intelligence de ne pas révéler de façon trop explicite les éléments d'horreur folklorique qui demeurent en toile de fond et finiront par occuper une place essentielle, justifiant les événements surnaturels à propos desquels nous aurons été amenés à douter de la nature jusqu'au dernier acte, assez rondement mené. Cela s'avère être un choix payant car la description trop directe des légendes et des mythologies locales, prétextes bien pratiques à quelques scénarios tordus, aboutit généralement à des moments douloureux, laborieux, avec toujours le risque de sombrer dans le ridicule. Lee Cronin s'appuie là encore sur l'imagination du spectateur et sa capacité à relier les indices, à combler les quelques vides astucieusement laissés à son appétit. Alors certes, The Hole in the Ground manque de profondeur, d'originalité, et ne nous laissera pas un souvenir indélébile, mais il n'en reste pas moins une bobine horrifique tout à fait honnête, nettement au-dessus de la moyenne actuelle et qui révèle un cinéaste adroit sur lequel il faudra garder un œil curieux. 


The Hole in the Ground (The Only Child - L'Enfant unique) de Lee Cronin avec Seána Kerslake (2019)

12 juillet 2021

Leto

Il est bien rare qu'un film ait une telle influence sur mes écoutes musicales. Lou Reed, David Bowie, T. Rex, Mott the Hoople et compagnie ont illico réintroduit ma playlist du moment, accompagnés de Kino, le groupe de Viktor Tsoï que j'ai ainsi pu découvrir et dont l'ultime album éponyme, sorti en 90, vaut vraiment le coup. C'est dire si le cinéaste Kirill Serebrennikov, qui nous raconte ici les premiers pas de Viktor Tsoï sur la scène rock underground de Leningrad, de la fin des années 70 au début des années 80, est parvenu à me communiquer son amour pour cette musique et ses auteurs. "Enivrant" peut-on lire en gros sur la jaquette du dvd, et force est de reconnaître que le mot est plutôt bien choisi. Il y a presque quelque chose d'étourdissant dans la manière, pourtant en apparence très simple et douce, qu'a choisi le réalisateur de nous plonger dans cette période, où la contre-culture était en pleine effervescence. Tourné dans un format scope parfaitement exploité et un très joli noir & blanc, Leto est d'une beauté formelle évidente ; la mise en scène du réalisateur russe est d'une fougue saisissante et transmet une passion débordante, forcément contagieuse.


 
 
Servi par des acteurs impeccables et charismatiques (Irina Starchenbaum et Teo Yoo en tête), nimbé d'une ambiance mélancolique qui ne paraît nullement forcée ou déplacée, Leto est aussi un film très stimulant, invitant donc à la découverte et à l'échange, s'amusant avec nous. Dans cet esprit, les parenthèses musicales, toujours parfaitement introduites et propices à quelques débordements visuels plaisants, instaurent très délicatement un jeu ludique pour le spectateur, amené notamment à s'interroger sur la réalité de la scène à laquelle il assiste, son début et sa fin, et sur la provenance de la musique interprétée. Bien que le terme "jouissif" soit désormais proscrit, on serait presque tenté de l'employer ici, ce serait quasi à bon escient... On a comme la certitude que l'on tient là le film d'un fan pur jus, un fin connaisseur de Viktor Tsoï et des musiciens qui gravitaient autour de lui, en particulier Mike Naoumenko, du groupe Zoopark, avec la compagne duquel se forme progressivement un triangle amoureux (dépeint, là encore, avec une rare finesse). Kirill Serebrennikov est un fan qui a donc très bien su nous partager sa passion, nous intéresser pour son sujet, et même lui donner l'ampleur et la résonance qu'il méritait : les airs de Kino font vibrer l'Histoire, alors sur le point de basculer.


 
 
Célébration de la musique, de la jeunesse et de la liberté, au-delà d'un simple portrait, aussi réussi soit-il, de quelques leaders d'un mouvement culturel bouillonnant et annonciateur de l'inévitable perestroïka à venir, Leto devrait, pour toutes les raisons précédemment évoquées, servir de modèle. Viktor Tsoï, ce musicien au statut d'idole en Russie, qui gagnerait à être davantage connu au-delà, mort accidentellement à l'âge de 28 ans en 1990,  n'aurait pas pu rêver d'un plus bel hommage. Et à l'heure où Hollywood aligne encore les biopics lourdingues sur des stars de la pop, qui permettent au passage à quelques acteurs souvent médiocres de récupérer un Oscar en singeant des vedettes bien connues, beaucoup devraient en prendre de la graine et regarder attentivement le film de Kirill Serebrennikov. Dans le genre, sa grâce, son souffle et son intelligence n'ont pas d'égal récent, tout simplement. 




Leto de Kirill Serebrennikov avec Irina Starchenbaum, Teo Yoo et Roma Zver (2018)

9 juillet 2021

Columbus

J'aimerais revenir sur deux dialogues qui en disent long sur le talent de Kogonada, le type qui a fait ce film et qui n'a donc pas de prénom. Pour que vous les compreniez, il faut bien une petite remise dans le contexte. Le film se déroule à Columbus, une ville que tente visiblement de nous vendre le réalisateur puisque les deux personnages principaux passent leur temps à s'extasier devant la beauté supposée de chaque édifice (ils ont chacun des velléités d'architecte). Cela nous rappelle à quel point les américains sont doués pour faire la publicité de leur pays, quand bien même ce qu'ils nous donnent à voir ressemble surtout à un terne et interminable lundi matin dans le trou de balle bétonné de leur si vaste territoire. Bref. Le scénar miteux de Columbus adopte le modèle bien connu du return home movie si cher au pire de l'indiewood (Garden State, La Famille Hollar et tant d'autres). Un type (John Cho) est de retour dans sa ville car son enflure de père est dans le coma, il y rencontre une jeune étudiante (Alley-oop Richardson), plutôt mignonne, rêvant de devenir architecte. Bon an mal an, ils se mettent à zoner ensemble et à échanger sur la vie et ses grands mystères ; un rapprochement s'opère entre eux, teinté d'une attirance sexuelle réciproque évidente, malgré les années (une bonne quinzaine) qui les séparent.




Kogonada nous fait subir cette parenthèse de quelques jours durant laquelle ces deux personnages imbitables vont se tourner autour, se jauger mutuellement, sans jamais passer à l'acte. Rien de neuf donc, on s'est déjà farci ce genre d'idylles platoniques environ 200 fois. Une mise en scène soi-disant chiadée faite de longs plans fixes et privilégiant la lumière naturelle (généralement grisâtre) a suffit à exciter la critique américaine et quelques autres curieux. Passons plutôt aux deux extraits si significatifs que j'évoquais plus haut. Le premier révèle pitoyablement toutes les intentions du cinéaste. Il faut savoir que sa si douce protagoniste aime mijoter des petits plats à sa mère qu'elle surveille d'un œil inquiet car c'est une ancienne toxico prête à retomber à tout moment dans la came. Elles aiment toutes deux se retrouver chaque soir et bouffer devant la télé, recroquevillées sur leur assiette dans leur canapé mollasson, histoire d'être dans les dispositions optimales pour rendre hommage au prétendu talent culinaire de la gosse. Lors d'un de ces maudits repas, voici le dialogue que l'on peut savourer :
- Tu aurais pu mettre un peu plus d'épices, ose la mère.
- Tu trouves ? demande sa fille, un peu ébranlée dans son for intérieur.
- Peut-être...
- Je voulais que ça soit un peu plus subtil, précise la jeune.
- Je sais même pas ce que ça veut dire, répond pathétiquement sa débile de daronne.
- Moins évident, l'aide sa fille.
- Pourquoi ?
- Parfois, ça a plus de saveur et un meilleur arrière-goût...
 
*soupir* 
 
Il est évident que Mr Kogonada nous livre ici un commentaire sur sa propre œuvre. A travers cet échange a priori anodin, il nous donne les clés pour mieux comprendre son merdier de film, son trop long métrage au rythme si lent, qui prend son temps à révéler pleinement sa débilité absolue et espère marquer le spectateur pas habitué à se taper un tel chemin de croix. Ces clés, qu'il nous livre de façon faussement nonchalante, l'air de rien, on a seulement envie de les lui renvoyer à la gueule car tant d'orgueil pour une si petite daube, ça fout la rage !




Le second extrait vous donnera enfin une idée plus précise de la profondeur abyssale des conversations entre nos deux tourtereaux. Pour se mettre la jeune tocarde dans sa poche, le zonard en chef lui sort une grande phrase qui ferait déjà pitié griffonnée dans l'agenda d'un collégien rebelle : "La religion, c'est comme la monarchie... Il peut y avoir de bons rois, mais le système en soi est pourri". Joli, vieux... T'as rien d'autre ? Cela suffit à emballer l'étudiante, qui le regarde alors avec un air béat qui peut vous donner des envies d'extinction massive de l'espèce humaine. Devant ce triste spectacle, on pense forcément à Dick Linklater et à sa très verbeuse trilogie amoureuse (Before Sunrise, Before Sunset, Before Midnight). Kogonada a d'ailleurs consacré un court-métrage documentaire à son modèle, auquel il n'arrive toutefois pas à la cheville, et la cheville de Dick Linklater, c'est pourtant pas bien haut. 


Columbus de Kogonada avec John Cho et Haley Lu Richardson (2017)

5 juillet 2021

Sans un bruit 2

Sans un bruit 2
s'ajoute à la trop longue liste de ces titres qui, dans leurs versions françaises, passent assez mal à l'oral avec l'ajout d'un chiffre au titre initial : je pense au fameux cas Blade 2 déjà évoqué ici, à la saga Saw, très problématique passé l'épisode 5, et au plus méconnu mais encore plus disgracieux direct-to-video Troie 3 – et défaite aux tirs au but contre la SUISSE, que tout le monde veut chasser de sa mémoire. Sans un bruit de...? De pet ? On nous incite donc à évoquer auprès de la charmante ouvreuse de notre cinéma favori un pet silencieux mais très odorant ? Ceci dit, ce titre abscons n'est pas le plus gros handicap de cette suite qui m'a tout de même parue moins insupportable que l'original. Ça tient à peu de chose, une seule en réalité, et je sais que je n'ai pas un regard tout à fait objectif sur ce machin-là. Je n'aime pas les films d'horreur pop-corn, si grand public, c'est antinomique. J'ai une dent contre ces purs produits de conso conçus pour les ados et réalisés par des guignols opportunistes. Entre John Krasinski et moi, c'est viscéral, le courant ne passe pas. Ou ne passe plus, car je le trouvais tout à fait à sa place, sympathique, presque mignon, assis derrière son bureau, dans The Office. Mais depuis, il a enchaîné les développés couchés, il a pécho Emily Blunt, il a joué au petit soldat chez Michael Bay, il a explosé le box office, bref, il a pris le melon gravos, et ça suinte à présent de tous ses pores. Son souci, c'est qu'il s'était sacrifié en héros à la fin du premier opus, et qu'il ne pouvait donc plus apparaître à l'écran dans cette suite directe. Il était coincé.
 
 
 
 
Après quelques nuits blanches à se creuser la tronche, il a trouvé la parade pour nous faire de nouveau subir sa grosse tête d'idiot du village en démarrant son film par un long flashback qui nous raconte le premier jour de l'invasion d'aliens aveugles tel que l'a vécu sa petite famille. Un dimanche lambda où ils étaient tous allés assister amoureusement au match de baseball de l'aîné. C'est qu'il en faut de l'amour pour se taper ça. C'est interminable et le gosse est une véritable brèle. Heureusement les choses finissent par se gâter, l'occasion pour Krasinski de se prendre encore une fois pour une vedette d'action et d'en faire des caisses dans des postures déjà vues et revues des milliards de fois dans les pires bande-annonces de films catastrophes ou d'invasion extraterrestres où des américains débiles regardent tour à tour, impuissants, la menace débouler droit sur eux. Je dis ça, mais cette introduction constitue peut-être le meilleur moment du film, ou en tout cas le plus prenant. Après ça, on revient dans le présent du récit et l'on retrouve notre petite famille de survivants, chapeautée par la seule Emily Blunt, de nouveau réduite à dire "chut !" à ses cons de gamins pendant 80 minutes (la qualité principale du film : sa courte durée, mais c'est déjà beaucoup quand on a rien à raconter). Se sentant visiblement un peu seuls depuis la mort tragique du saint père, ils décident d'aller à la rencontre d'autres rescapés. Et c'est ainsi qu'ils atterrissent dans la vieille usine désaffectée pourrie où Cillian Murphy, habitué à jouer les derniers survivants (28 jours plus tard, Retreat) grâce à son élégant profil de pithécanthrope, a décidé de passer le restants de ses jours à attendre, oklm. Ouf, un nouvel homme fort est là pour protéger les plus faibles ! Ayant trouvé le talon d'Achille des aliens (les sons basse fréquence et tout ce qui est larsens ou grésillements – ils sont un peu comme oim), la gamine muette de la tribu décide de son propre chef de partir à l'aventure pour faire goûter aux envahisseurs le plaisir collectif des ultrasons grâce à une diffusion sur cette fréquence radio que d'autres humains utilisent depuis une île...


 
 
Disons-le tout net : Sans un bruit 2 est un épisode de transition où il ne se passe quasiment rien d'intéressant. On est souvent plus proche du jeu vidéo que du cinoche, avec des personnages réduits à leurs maigres attributs distinctifs qui parcourent un monde post-apo archi rebattu, envisagé comme une série de niveaux à dépasser. Mais c'est dans l'air du temps, c'est ce qui plaît actuellement. On repense aussi à l'adaptation de La Route, en moins glauque toutefois, et ce n'est pas là un compliment tant plus personne aujourd'hui n'aurait envie de se replonger dans le film faisandé de John Hillcoat. On a ici droit à une succession de scènes répétitives, au montage alterné systématique, où John Krasinski essaie laborieusement de faire grimper notre trouillomètre en nous montrant les mésaventures simultanées d'individus tous plus teubês les uns que les autres (la palme revenant à l'aîné, qu'un piège à loups ne suffit pas à rendre moins remuant). Les créatures, crachats de CGI ambulants, sont toujours aussi mal conçues et foutent toujours aussi peu les j'tons. Sans idée d'écriture ni de mise en scène, Krasinski nous ressert son beau discours sur la famille. Chaque génération est donc prête à se sacrifier l'une pour l'autre, les enfants finissent par prendre les armes sous les regards admiratifs de leurs parents lors d'un final mollasson qui annonce évidemment un troisième chapitre. Cela plaira sans doute à ceux qu'un rien satisfait, aux spectateurs peu regardants qui avaient déjà passé un bon moment devant le premier. Et si j'ai de mon côté moins souffert, je l'admets, cela ne tient donc qu'à une chose, comme je le disais plus haut : on se tape cette fois-ci la vieille ganache de John Krasinski durant seulement 10 minutes au lieu de 80.


Sans un bruit 2 de John Krasinski avec Cillian Murphy, Noah Jupe, Millicent Simmonds, Emily Blunt et tout de même John Krasinski (2020)

30 juin 2021

Come True

Faut-il avoir bien peu d'amour propre pour conclure son film de cette façon ? Un mouvement de caméra laborieux qui aboutit misérablement sur l'écran d'un portable posé sur l'abattant d'une cuvette de toilettes... C'est pourtant ça, le dernier plan, le one perfect shot final, de Come True : un portable sur des chiottes. L'affichage du téléphone nous révèle un message sibyllin qui vient parachever le twist ridicule et très lourdement amené de ce tout petit film de genre, SF mêlée d'horreur, à l'allure peut-être clinquante mais en réalité tout juste bon à se faire remarquer par des âmes charitables au milieu des programmations médiocres de festivals de cinéma fantastique. On aurait pourtant aimé s'enthousiasmer pour le deuxième long métrage du canadien Anthony Scott Burns qui, sur le papier, nous propose une plongée dans les tréfonds de nos cauchemars et donc de notre inconscient : on y suit une adolescente en fugue (Julia Sarah Stone, très stone), aux nuits agitées, qui trouve refuge chez une équipe de scientifiques menant des expériences sur le sommeil...



 
Dès l'apparition du titre, qui rappelle le superbe générique d'ouverture d'Halloween III, et pendant les premières minutes, j'y ai cru, très sincèrement. Quand il ne filme pas des teuchios anonymes, Anthony Scott Burns est capable de nous intriguer, de torcher quelques jolis plans, de développer un semblant d'atmosphère. A grands renforts de nappes synthétiques, qu'il a en partie composées lui-même et qui nous rappellent quelques bandes sons bien connues, il cherche visiblement à nous choper, à mettre en place quelque chose, une ambiance. C'est assez facile, en fait, et cela n'accouche jamais de grand chose hélas. On s'accroche en vain à l'esthétique plutôt soignée de l'ensemble, reconnaissant à Anthony Scott Burns, également chef opérateur et monteur, un certain savoir-faire qui fait de son film une œuvre jamais désagréable à la vue et aux oreilles (à condition d'aimer le bleu et les sonorités électroniques). Mais ça ne suffit pas... On relève peut-être du savoir-faire mais l'imagination du cinéaste apparaît défaillante et limitée : son premier long était un remake et celui-ci n'en fera jamais l'objet. Malgré le laisser-passer onirique, il s'enfonce dans un imaginaire somme toute assez dérisoire, évoquant davantage les récents slashers inspirés de meme internet (Slender Man), des clips darks ou autres cinématiques de jeux vidéos horrifiques que les plus belles heures du cinéma fantastique. On se dit que le réalisateur, seul à la barre, aurait peut-être gagné à être accompagné par un pote raisonnable, là pour le recadrer, pour lui tapoter sur l'épaule gentiment et lui dire "tututut, ça, c'est pas la peine". Hélas...



 
Et puis le film s'étire. S'agitent autour d'écrans cathodiques vintages et de concepts fumeux des personnages antipathiques et inintéressants, la palme revenant au nerd en chef incarné par le très fade Landon Liboiron, tandis que le cinéaste multiplie les scènes qui ne servent à rien si ce n'est à dépasser la case "moyen métrage". Dans ce marasme, on relève également les références, les clins d’œil plus ou moins appuyés, glissés là pour flatter le spectateur et lui dire "hey, on aime les mêmes choses". On remarque très bien l'affiche de Terminator placardée dans l'un des bureaux des nerds, on identifie sans souci La Nuit des morts-vivants de Romero que va voir l'héroïne au cinéma, il est vivement conseillé à notre ado rebelle la lecture de Philip K. Dick, "ses concepts vont te retourner le cerveau", et enfin, les personnages se surnomment en référence au Rocky Horror Picture Show, accompagné d'un "t'es une fille brillante de connaître ça". En réalité, on pense surtout à un simili Drive, avec ce romantisme urbain maniéré, toujours épaulé d'une musique électronique, signée Electric Youth, déjà présent sur la tracklist du film de Nicolas Winding Refn (je ne suis pas un hater de Drive, mais ce rapprochement n'est ici pas un compliment, tant il convoque surtout une certaine vacuité et un esthétisme facile commun aux deux titres). Le scénario de Come True avance, tout doucement, sans l'assurance flippante d'un somnambule, mais avec la gaucherie d'un ado mal réveillé, mal luné. Il nous perd donc en cours de route, avant de finir droit dans le mur, avec une révélation qui finit de nous convaincre de la vacuité terrible de l'ensemble. Un smartphone sur l'abattant des WC, c'est donc ce qui nous attend à la toute fin des très longues 105 minutes que dure Come True, une bien triste récompense pour tous les curieux encore à la recherche des dernières pépites du cinéma de genre. 
 
 
Come True (Bad Dreams) d'Anthony Scott Burns avec Julia Sarah Stone et Landon Liboiron (2020)

27 juin 2021

Mimic

Dieu sait que le film qu'on s'était fait dans notre tronche en entendant 800 fois la bande-annonce à la radio était mille fois plus audacieux et foisonnant que la "proposition de cinéma" de Guillermo Del Toro. Vous tiquez peut-être sur le "à la radio" ? Bah ouais, à l'époque vos deux serviteurs avaient une dizaine d'années chacun et partageaient encore leur chambre avec leurs frères aînés, et leur unique source de distraction était un poste radio émetteur. C'était comme ça quand on grandissait dans le trou de balle du monde avant l'avènement d'internet. Et à l'époque, la bande-annonce-radio faisait des ravages, surtout avec un titre pareil : "Mimic". Stallone faisait toutes les voix off des bandes-annonces radio en ce temps-là. A chaque fois qu'il répétait "Mimic !", on avait un afflux nerveux et la poutre en bois qui tenait le toit craquait d'un coup sec. Le pitch aussi foutait l'eau à la bouche, au moins autant que la tagline de l'affiche française : "Ils nous imitent. Ils nous ressemblent. Mais ils peuvent pas nous blairer". C'est ce que nos darons répètent à longueur de journée à tous leurs voisins à propos de nous.




NY, début des années 90, des insectes propagent une gastro terrible qui se répand dans les couloirs nauséabonds du métro. Pour l'arrêter, une scientifique a l'idée saugrenue de créer des cloportes-briquets afin qu'à coups répétés de pets-flammes les usagers du métropolitain eux-mêmes désinfectent les sous-sols de la ville. Quelques années plus tard les cloportes-briquets, véritables OGM issus du cerveau malade de la scientifique campée par Mira Sorvino (carrière arrêtée net grâce à ce film booster) ont bien grandi. Mieux, ils ont développé l'art du mimétisme, commun à bien des cloportes comme Laurent Gerra ou Nicolas Canteloup. "La prochaine étape de leur évolution, c'est notre extinction". Stallone finissait son annonce sur cette phrase qui avait pour effet de nous coller le bonbon au papier et de nous rendre extrêmement anxieux quant à l'avenir.
 
 

 
A quoi reconnaît-on que c'est un Guillermo Del Toro ? D'abord parce qu'il le renie à longueur d'interview. Ce qui a l'effet paradoxal de nous rappeler l'existence de ce con de film. Mimic regorge aussi d'une petite paire de semi-promesses non-tenues, comme bien des œuvres du maestro, lequel met plus d'inspiration dans ses tacos et dans la déco fumeuse de sa chambre que dans ses films, qu'il renie les uns après les autres, à quelques exceptions près. Bon à savoir : la VF est une splendeur. Notamment grâce au personnage du flic interprété par le trop rare (il est mort... ce film, véritable tremplin pour ses acteurs, a eu sa peau) et si irritable Charles S. Dutton qui, remettant le couvert cinq ans après ALIEN³, affirmait volontiers qu'il aurait aimé faire autre chose de ses journées que, nous citons, "poursuivre ces putains d'insectes à la con, ces menthe-religieuses de merde". Pour boucler la boucle nous vous conseillons donc sincèrement de regarder le film à la radio.


Mimic de Guillermo del Toro avec Mira Sorvino et Charles S. Dutton (1997)

24 juin 2021

Minari

Il y a de quoi craindre le pire à la vue de cette affiche baveuse et de l'étiquetage Sundance, où le film a tout raflé l'an passé, si bien mis en évidence. Mais, ragaillardi par mes dernières excursions dans ce que l'on nous présente comme la crème actuelle du cinéma indépendant américain (Sound of Metal, The Nest, Nomadland...), je me suis tout de même risqué devant Minari, cinquième long métrage du cinéaste coréano-américain Lee Isaac Chung, le premier qui lui permet d'éclore aux yeux du grand public. Et je ne le regrette pas car il n'y a vraiment rien de bien méchant là-dedans, au contraire. Exercice autobiographique empreint de simplicité, nappé d'une joliesse légère et sensée, jamais agaçante ou forcée, Minari nous dépeint une période décisive de la vie familiale du réalisateur. Au début des années 80, alors qu'il est âgé de huit ans, sa petite famille emménage en Arkansas sous l'impulsion de son père, optimiste et ambitieux, qui veut faire de leur modeste bungalow planté au milieu des champs une ferme lucrative et pionnière. L'idée est de cultiver les fruits et légumes de leur pays d'origine, la Corée, pour répondre à la demande croissante des immigrés asiatiques, toujours plus nombreux. L'opération s'avèrera bien plus compliquée que prévu et le couple, déjà vacillant, formé par les parents du cinéaste, sera mis à rude épreuve. L'arrivée de la grand-mère maternelle va à la fois pimenter et adoucir l'ambiance au sein du foyer...


 
 
Encore sous l'influence trompeuse de cette affiche rose bonbon et des images dégoulinantes de lumière et de bonheur qui accompagnent le film sur internet, je m'attendais à une effusion de bons sentiments, persuadé que tout cela allait aboutir, sans surprise, au succès final de l'entreprise du père, que quelques embûches inévitables, une à une surmontées, ne rendraient que plus triomphal. Jusqu'au bout, je m'attendais à le voir arroser toute l'Amérique de sa superbe marchandise exotique. En bref, je croyais ferme en un gros feel good movie, en une success story éclatante... Tu parles ! Le choses se passent si mal que l'on se demande bien comment cela va se terminer. C'est l'occasion pour le cinéaste d'illustrer les valeurs familiales en nous rappelant que, face aux difficultés, mieux vaut se serrer les coudes, former une famille solidaire, rester un couple uni... Le propos est simple mais Lee Isaac Chung a le mérite de le poser sans lourdeur, avec une sincérité évidente.


 
 
"To all the grandmas" peut-on lire, si l'on est suffisamment attentif, lorsque déroule le générique de fin. En nous dépeignant ce personnage de grand-mère espiègle et aimante qui joue un rôle clé, dans cette étape cruciale de leur existence, pour maintenir l'union familiale, Minari est en effet un fort bel hommage de Lee Isaac Chung à son aïeule, vue à travers les yeux de l'enfant qu'il était alors. Il nous montre le revirement qu'il a lentement opéré : d'abord réticent à la venue de sa mamie et longtemps méfiant à son égard, il finit par l'adopter et l'aimer définitivement. A travers cette évolution, le réalisateur lucide dresse le portrait juste d'un enfant de cet âge-là. Très mignon en apparence (le petit est à croquer, il faut l'avouer), il peut parfois se comporter comme un sacré sale gosse auquel on collerait volontiers une paire de baffes. En bref, c'est un vrai petit garçon, souvent égoïste, volontiers roublard, capable de douceurs ou de quelques crasses mais, en fin de compte, assez attachant.


 
 
Le cinéaste se souvient... Il n'a pas oublié que, enfant, quand il découvrait, à son réveil, avoir fait pipi au lit, il retirait piteusement le slip kangourou qui lui faisait office de pyjama, puis le planquait sous son matelas, pour que sa mère ne se doute de rien... et finisse par découvrir cela bien plus tard. Il se rappelle aussi que, suite à l'emménagement de sa grand-mère, celle-ci avait convaincu sa mère de lui faire ingurgiter chaque matin une mixture noirâtre et peu ragoûtante supposée le revigorer, lui qui avait un souffle au cœur et la santé fragile. Comme il détestait cela, il a un jour remplacé ladite mixture par sa propre urine, avant de tendre aimablement le gobelet à sa mamie... Quelques affaires de pipi dont il n'y a pas forcément de quoi être fier. Mais, si on a un peu de talent, on peut raconter ces choses-là joliment, avec sensibilité. Minari est un récit d'enfance fait d'anecdotes, de détails, de saynètes, largement basés sur les propres souvenirs du cinéaste et dont on ne doute guère de l'authenticité. Certaines vignettes, quelques moments, plus ou moins fugaces, toujours très simplement capturés, sentent le vécu et résonnent facilement en l'enfant que l'on a tous été : cela participe pour beaucoup à leur espèce de charme discret, qui opère sans fracas mais opère bel et bien. Le film terminé, je me suis surpris à constater que je n'avais pas passé un mauvais moment devant cette parenthèse agréablement partagée. Les apparences sont donc trompeuses, car Minari n'a guère les travers du bulldozer indé tant redouté, mais a de vraies qualités, modestes mais louables. C'est un film agréable, sincère et, ma foi, assez délicat.
 
 
Minari de Lee Isaac Chung avec Steven Yeun, Han Re-Yi, Yoon Yeo-jeong et Alan S. Kim (2020)

22 juin 2021

Freaky

Après Happy Birthdead, où une jeune femme victime d'un serial killer se réveillait continuellement le matin du jour de sa mort, Christopher Landon confirme sa spécialisation dans le film d'horreur à pitch, ultra référencé et à tendance comique et parodique. Dans Freaky, le corps et l'esprit d'une jeune fille et d'un tueur en série se retrouvent interchangés, ce qui permet un enchaînement de situations où l'humour fonctionne plus ou moins, une accumulation de clins d’œil aux classiques du genre, et bien sûr quelques scènes véritablement gores à l'imagination débridée. Un programme mené tambour battant par Christopher Landon, en 90 petites minutes qui passent à toute vitesse et ne prennent jamais le risque de nous ennuyer, quitte à être un peu trop bruyantes et parfois fatigantes... C'est qu'il faut de préférence voir ça entre amis aux rires faciles, quelques amuse-gueules à portée de main, l'ambiance au beau fixe. Bref, l'idéal pour un Halloween rigolard et décontracté.



 
Si Happy Birthdead était une déclinaison horrifique d'Un Jour sans fin, Freaky est donc une version slasher de Freaky Friday (son titre de travail a d'ailleurs longtemps été Freaky Friday the 13th). Quand le tueur en question est incarné par Vince Vaughn, cela offre quelques moments assez amusants. L'acteur, au physique imposant qui se prête si bien à l'exercice, se montre en effet très convaincant quand il doit jouer l'adolescente, il semble s'en donner à cœur joie. On retiendra surtout une scène de confession amoureuse, sur la banquette arrière d'une voiture, où la permutation des corps est propice à l’ambiguïté sexuelle et au décalage comique. Dans le rôle de la lycéenne devenue boogeyman, Kathryn Newton a un peu moins à jouer, puisque le tueur est du genre mutique et minimaliste, à la Jason Voorhes ou Michael Myers, mais la jeune et charmante actrice se montre quasiment au niveau de son partenaire. Vaughn et Newton ont l'air de beaucoup s'amuser, parfois peut-être un peu plus que nous autres spectateurs... Ils sont en tout cas les deux plus gros atouts de ce petit film plutôt divertissant, qui convainc davantage quand il joue à fond la carte de l'humour, avec aussi quelques personnages secondaires sympatoches, que lorsqu'il nous propose des scènes trop sanguinolentes, dont la violence surprend, et entasse machinalement les références au genre, comme pour nous rappeler que, on a beau plaisanter, on connaît nos classiques chez Blumhouse.


Freaky de Christopher Landon avec Vince Vaughn, Kathryn Newton et Misha Osherovich (2020)

19 juin 2021

Sound of Metal

Vu son sujet, un batteur de metal ex-toxicomane perd progressivement l'audition et ne peut plus assurer le duo qu'il forme avec sa petite-amie, mettant ainsi son couple en péril, on pourrait très légitimement craindre que le premier long métrage de Darius Marder nous colle un cafard monstrueux, en se vautrant sans vergogne dans le pathos, et qu'il nous foute à cran rapidos, en cédant à la complaisance facile. Le fait est que Darius Marder aborde de manière très frontale ce bon gros drame qui tache, il nous invite même à le vivre aux premières loges, en nous mettant régulièrement à la place de ce jeune batteur qui devient sourd, dans sa tête. Le cinéaste s'appuie pour cela sur un travail aussi simple que précis mené sur le son et son montage, pour un résultat véritablement saisissant qui ne peut guère laisser indifférent. Dans des conditions idoines, nul doute que ce film, qui fut très chaleureusement accueilli outre-Atlantique, doit pouvoir se vivre comme une drôle d'expérience.
 
 
 
 
Malgré cette volonté immersive et un scénario qui ne ménage personne, Darius Marder évite, parfois de justesse, de tomber dans les lourdeurs larmoyantes. Il peut également compter sur un acteur irréprochable, Riz Ahmed, très juste, crédible, son regard intense et ses yeux immenses nous touchent souvent en plein cœur. On veut voir son personnage effectuer les bons choix, remonter la pente, ce qui implique nécessairement qu'il fasse le deuil de sa vie passée et qu'il accepte sa nouvelle condition. A ce propos, Sound of Metal se présente d'ailleurs comme un beau film sur le handicap et son acceptation. Avec tous ces atouts en poche, on comprend aisément que l'Académie des Oscars n'y ait pas été insensible (deux statuettes remportées sur six nominations lors de la dernière cérémonie et, pour une fois, ces récompenses n'étaient, à mon sens, pas volées). 
 
 
 
 
Sound of Metal trouve son origine dans un documentaire inachevé de Derek Cianfrance, un cinéaste proche de Darius Marder puisque celui-ci avait co-signé le scénario de l'à-moitié réussi The Place Beyond the Pines. C'est Cianfrance lui-même qui aurait demandé à Marder de reprendre le projet, d'en faire son propre film. On y retrouve effectivement une approche et un style similaires, sans doute modelés par des influences communes, puisque l'on pense inévitablement aux prestigieux modèles du cinéma américain des années 70. Pas encore convaincu par le réalisateur de Blue Valentine, dont je n'ai toutefois pas vu la série I Know This Much Is True mais dont les excès antérieurs m'avaient laissé de côté, j'ai l'impression, face à ce premier film enthousiasmant, que le poulain a su trouver un équilibre que son mentor n'a jamais fait qu'effleurer.
 
 
 
 
En guise de conclusion, je me dois d'ajouter en toute honnêteté que si ce film m'a pas mal remué, c'est aussi parce qu'il aborde l'une de mes plus grandes peurs : la perte de l'audition. En effet, en raison d'une hypersensibilité de mes écoutilles, je suis un accro aux coton-tiges et autres ustensiles susceptibles de s'insérer dans mes conduits et d'aller chatouiller mes tympans (avec un goût particulier pour ces bouchons de stylos Bic qui courent les rues au bureau). C'est une véritable addiction, qui me conduit souvent chez l'ORL, pour des otites régulières. Si je parvenais à décrocher, cette peur deviendrait totalement infondée. Cela ne dépend que de moi. Mais mes oreilles sont une zone si érogène que j'ai parfois du mal, sur les coups de 21h-22h, à résister à l'appel du coton-tige... D'ailleurs, je m'en étais tapé un bon juste avant de lancer ce film. Peut-être suis-je désormais vacciné ?
 
 
Sound of Metal de Darius Marder avec Riz Ahmed, Olivia Cooke et Paul Raci (2020)

15 juin 2021

L'un des nôtres

Costner, Lane. Deux des plus grands sex-symbols des années 80 et 90 de nouveau réunis dans un même film suite au camouflet qu'avait constitué le misérable Man of Steel du triste Zack Snyder, où ils incarnaient les parents adoptifs de Superbeman. Il y avait une revanche à prendre et les cinéphiles du monde entier n'en rêvaient même plus ! C'est pourtant ce que nous propose Let Him Go, aka L'Un des nôtres, le quatrième film du discret réalisateur américain Thomas Bezucha, adaptation du roman éponyme de Larry Watson, écrivain dont les récits, publiés en France chez Gallmeister (maison d'édition dont nous apprécions particulièrement le travail et que nous saluons dès que possible), sont toujours fermement ancrés dans le Middle West. L'histoire est à la fois très simple et plutôt originale, elle donne la part belle à un couple d'un âge avancé, campé par les deux stars. Une paire d'années après la mort accidentelle de leur fils unique, Lane et Costner voient leur ex-belle fille s'éloigner d'eux, emportant avec elle son gamin, leur petit-fils donc, pour grossir les rangs de la famille peu recommandable de son nouveau mari, dans un bled paumé du Dakota du Nord. Ni une, ni deux, ils décident de quitter leur ranch du Montana pour aller récupérer le gosse, qu'ils estiment entre de très mauvaises mains, et le ramener, par la force s'il le faut, chez eux.
 
 
 
 
Jamais désagréable à suivre, Let Him Go est une sorte de néo-western pour retraités, de thriller très pépère, qui doit beaucoup, si ce n'est presque tout, à son duo d'acteurs principaux. Diane Lane et Kevin Costner sont crédibles en grands-parents sur les dents, ils dégagent une complicité silencieuse, principalement faite de regards et de petits gestes qui en disent longs, une alchimie discrète et naturelle qui les rend assez attachants. On a aucun mal à les accompagner tout au long de leur mission dont le seul objectif est de retrouver leur petit-fils. Diane Lane est le personnage fort du couple, la véritable meneuse, son mari taiseux tient le volant, certes, mais c'est sous son impulsion qu'ils prennent la route à travers le Midwest, c'est elle qui est aux commandes. L'actrice propose une prestation nuancée, assez riche, tour à tour forte ou fragile, vulnérable et résolue. Elle se tire avec les honneurs de scènes parfois casse-gueule et elle parvient à conférer une profondeur appréciable à son rôle.




En bon aficionado de Kevin Costner, quel plaisir de le revoir enfin dans un film qui tient à peu près la route ! Malgré une coupe en brosse regrettable qui nuit à son charisme naturel et vient renforcer le caractère trop figé de son visage empreint d'une certaine lassitude, Kev nous livre sa meilleure performance depuis un sacré bail. Il a ses quelques moments de grâce où il éclabousse une scène a priori anodine de son talent hors norme. Je pense tout particulièrement à un plan précis qui fait suite à un dîner romantique au restaurant durant lequel son personnage, encore éperdument amoureux de sa femme, a sorti le grand jeu : Thomas Bezucha nous montre les deux tourtereaux rentrer à leur hôtel, marchant sur le trottoir et, pour faire tenir dans le cadre leurs mains fermement empoignées l'une à l'autre, le réalisateur opte pour un plan américain. Son choix s'avère malavisé. Il ignore (ou se voile peut-être la face !) que ce que nous remarquons alors est surtout le très imposant service trois pièces de celui qui jadis dansait avec les loups et dont le jean moulant ne laisse ici rien à l'imagination. Nous ne voyons que ça ! Quelques secondes plus tard, nouveau coup d'éclat : nous retrouvons un Kevin Costner pensif face au miroir de la salle de bains, il s'apprête à se mettre au lit quand sa femme vient lui faire des petits bisous dans le cou. Il n'en faut pas moins pour réveiller la bête. "Don't start what you can't finish..." lui dit-il alors avec sa voix de cowboy, nous rappelant que malgré son âge avancé, sa testostérone reste en ébullition. Mais la dame continue... Jusqu'à ce que Costner se retourne brutalement et gobe littéralement le visage de sa partenaire ! L'un des temps forts du film, à n'en pas douter. Il y a d'autres éclairs de Costner. Ils sont parfois furtifs, comme cet étonnant coup de pied latéral que notre homme, très diminué et alité, tente d'administrer à un shérif ripoux qui vient l'embêter dans sa chambre d'hôpital, un move très surprenant, peut-être improvisé. Ces moments précieux m'amènent à recommander chaudement ce film à tous les fans, encore si nombreux, du réalisateur d'Open Range, que l'on croyait perdu à jamais suite à son sacrifice ridicule dans Man of Steel, à tous ceux qui espèrent encore sa renaissance sur grand écran.




C'est quand il se consacre à ce couple vieillissant, encore marqué par la disparition tragique de leur unique fiston, que Thomas Bezucha se montre le plus habile, bien aidé par des stars sur le retour qui ont peut-être à cœur de montrer qu'elles en ont encore sous le capot et comptent bien profiter des beaux rôles qui leurs sont ici offerts (à propos de capots, ça me fait penser que la reconstitution des années 60 pêche ici à cause de toutes ces bagnoles rutilantes qui ont toutes l'air de sortir de chez le collectionneur et du car wash). Le réalisateur a la main beaucoup plus lourde quand il s'épanche un peu trop sur les sentiments, une musique venant souvent souligner ce qui se passe à l'image, et aussi quand il nous dépeint le clan de salopards des griffes desquels Lane et Costner aimeraient extirper leur dernier descendant. C'est également une femme qui tient les rênes de ce clan, une Ma Dalton un brin caricaturale incarnée par Lesley Manville, celle que nous avions jadis confondue avec Jean-Michel Aulas (my bad !) dans Phantom Thread et qui déçoit un peu dans le rôle de cette matriarche douée pour donner des ordre mais si maladroite à la gâchette. Plus il avance, plus Let Him Go se met à flirter avec la série b. Cela donne une scène cocasse où Kevin Costner perd quelques morceaux... Et cela aboutit hélas à un dernier acte complètement raté, un climax beaucoup trop expédié, où la tension échoue à grimper et où l'on se dit que le réalisateur aurait peut-être dû laisser sa caméra à son acteur, que l'on sait capable de torcher de bien meilleures scènes d'action. Thomas Bezucha nous laisse donc sur une dernière note en demi-teinte qui ne gâche pas néanmoins le bon moment passé aux côtés de Kevin Costner et Diane Lane.


L'Un des nôtres (Let him go) de Thomas Bezucha avec Kevin Costner, Diane Lane et Lesley Manville (2020)

10 juin 2021

Periferic

En prison depuis déjà trois ans pour un crime dont on ne connaîtra jamais précisément la nature, Mathilda obtient sa première permission d'une journée afin d'assister à l'enterrement de sa mère. Rien de bien folichon... Dès sa sortie, on comprend que la jeune femme a en tête tout un plan pour quitter le pays et retrouver pleinement sa liberté. Nous la suivrons durant cette journée, exactement 24 heures découpées en trois grandes parties. Dans la première, Mathilda retrouve son grand frère et se rend avec lui, sa femme et leur enfant aux funérailles de leur mère. Ces retrouvailles sont assez tendues, pourries par les non-dits, des relations passées déjà conflictuelles et par toute la méfiance qui entoure désormais Mathilda. Lors de la seconde partie, Mathilda revoit le père de son fils, un proxénète infréquentable usant toujours de son ascendant sur elle. Dans le dernier acte, Mathilda récupère son fils, Toma, âgé de huit ans, et projette de fuir avec lui. Bien sûr, rien ne se passe tout à fait comme prévu...


 
 
Bien que le film soit très noir et que son scénario donne parfois l'impression d'accumuler les couches de souffrances en tout genre, on ne tombe jamais réellement dans le pathos insupportable ou le misérabilisme facile. On l'effleure à peine quelques fois, il faut bien l'avouer, lors de scènes un peu dérangeantes mais qui ne semblent jamais gratuites et racoleuses. Pour son premier long métrage, Bogdan George Apetri fait preuve d'un vrai sens du découpage qui lui permet justement de nous faire encaisser les plus cruelles situations qu'il met en scène. Le non-dit qui inonde son scénario se retrouve dans sa réalisation, souvent très habilement basée sur la suggestion. Compte aussi le regard, à bonne distance, et empreint d'une certaine douceur, que le cinéaste roumain porte sur son personnage principal, cette jeune femme impulsive au caractère bien trempé, incarnée par une actrice irréprochable, Ana Ularu. Un personnage qui peut légitimement rappeler certaines héroïnes du cinéma des frères Dardenne. C'est grâce à tout cela que Periferic se regarde aisément, sans qu'on ait l'impression d'être assommé, mis KO de vilaine manière par un homme remonté et bien décidé à nous coller un cafard monstrueux.


 
 
Comme beaucoup de films de la si riche nouvelle vague du cinéma roumain, Periferic impressionne lors de quelques scènes clés terriblement efficaces, des moments qui ont le don de nous scotcher littéralement à notre fauteuil et de nous assurer qu'on se souviendra longtemps de ce que l'on vient de voir. Ici, il s'agit par exemple d'une scène d'accident de voiture particulièrement saisissante, très sèchement mise en scène et que bien des réalisateurs spécialisés dans le cinéma d'action devraient regarder avec un calepin à portée de main. La dernière séquence, qui se déroule entièrement dans un train de nuit, voire dans le compartiment occupé par Mathilda et son fils, impressionne également par sa maîtrise. Là encore, le cinéaste pourrait sombrer dans un suspense déplacé, de mauvais goût, jouant cruellement avec nos nerfs et la destinée de ses personnages, mais il évite soigneusement cet écueil par son art du montage et son regard attentif sur Mathilda. Il nous livre ainsi un ultime quart d'heure très marquant. Si le pessimisme l'emporte finalement, Periferic ne se complaît donc pas dans une noirceur plombante, il paraît toujours y avoir un espoir, malgré tout, grâce à cette équilibre fragile trouvé par le réalisateur. Si le film de Bogdan George Apetri, qui a ensuite mis dix ans à en réaliser deux autres coup sur coup, n'est pas du niveau des meilleurs de ses confrères Cristian Mungiu (4 Mois 3 Semaines 2 Jours) ou Cristi Puiu (La Mort de Dante Lazarescu), il n'en demeure pas moins une modeste mais réelle réussite qui vaut définitivement le coup d’œil.


Periferic de Bogdan George Apetri avec Ana Ularu, Andi Vasluianu, Timotei Duma et Mimi Branescu (2010)