3 décembre 2021

Those Who Wish Me Dead

On avait cru viteuf en Taylor Sheridan après Comancheria et surtout Wind River. Eh bien c'est mort, tout est à refaire. Those Who Wish Me Dead, son dernier bébé, a la tronche d'un grand brûlé et nous fait tout remettre en question. C'est un film raté, ostensiblement foiré, fini au pipi, un gouffre dans le parcours jusque-là plutôt honorable du scénariste et réalisateur. Et on sent dès le début que ça va pas. Grosse gueule burinée, natif du Texas, Taylor Sheridan poursuit dans la veine du neo-western, en enfilant cette fois-ci ses plus lourdes santiags de cowboy. Il filme une Angelina Jolie totalement hors-jeu, pas crédible pour un sou dans la peau d'un personnage inintéressant au possible : elle incarne une pompière ravagée par la culpabilité depuis qu'elle a mal jaugé la direction du vent lors d'un terrible incendie de forêt (résultat : plusieurs morts qui hantent encore ses nuits). Elle sera amenée à devoir surmonter ses peurs et ses tendances autodestructrices pour sauver un gosse pris en chasse par deux tueurs à gages au professionnalisme douteux. C'est que le gamin, via le MacGuffin le plus désespérant du moment, détiendrait des informations très compromettantes, susceptibles de faire sauter des personnes haut placées et fournies par son père déjà liquidé...


 
 
Le scénario, qui hésite entre, d'un côté, une sècheresse propice à l'action pure et linéaire et, d'un autre, une psychologie de comptoir, se plante à tous les niveaux. On se fout d'à peu près tout ce qui se passe à l'écran, très vite tenu à l'écart et exaspéré par la lourdeur et la grossièreté du trait. On pourrait quand même passer un moment pas si mauvais devant cet actioner old school qui semble échappé des années 80 ou 90, aussi bourrin que la plupart de ses personnages, si seulement le reste tenait à peu près la route. Hélas... Le film a été monté à l'aveugle, par le chien de Taylor Sheridan. Il y a quelques plans qui laissent pantois, dont on ne comprend pas l'enchaînement, où l'on se dit qu'il y a eu un gros couac, que l'auteur ne s'est pas revu, que rien n'a été contrôle au combo sur le plateau car tout le monde s'en foutait. Vraiment. C'est tellement torché avec les pieds qu'il y a des aberrations de mise en scène que l'on n'accepte pas. Par conséquent, les scènes d'action sont souvent illisibles et totalement débiles. On confine même à l'absurde quand Angelina Jolie entraîne le pauvre garçon dans la traversée à haut risque d'un champ à découvert alors que vient d'éclater un orage de montagne à la violence surréaliste. Au passage, on tient peut-être là les éclairs les plus laids jamais observés au cinéma. Et à ce propos, les effets spéciaux sont très embarrassants, ils viennent régulièrement envahir l'écran de toute leur mocheté. 


 
 
Le feu, ce phénomène si fascinant à observer, n'inspire rien de particulier à Taylor Sheridan. Le réalisateur atteste de l'inventivité d'un homme qui n'en a strictement rien à cirer. Les incendies de forêt donnent que dalle, ne sont jamais impressionnants, spectaculaires ou saisissants. Le film est d'une pauvreté visuelle effarante, souvent très laid, gênant, à l'image donc de ces CGI pourris. A un moment donné, deux personnages commentent la beauté des paysages qui s'offrent à eux, et cela contraste très cruellement avec la médiocrité des plans de Sheridan, cela rend encore plus criante son incapacité à se saisir du potentiel cinégénique de son script en bois (incendies de forêt, grands espaces, etc), lui qui, par le passé, avait pourtant réussi à nous proposer des films honnêtes, assez limpides, respectueux du spectateur. Si j'avais du temps à perdre, je m'intéresserais aux secrets de la production de ce film, car on a ici le sentiment tenace d'être face à un accident industriel. Le souci, c'est que Those Who Wish Me Dead est si mauvais que notre curiosité pour lui s'arrête là, ne va pas plus loin. On a plutôt envie de passer à autre chose, de laisser Taylor Sheridan se refaire la cerise dans son Texas chéri, de l'oublier un temps, pour qu'il nous revienne dans quoi, 10-15 ans, avec peut-être un nouveau film correct, qui sait ?, l'espoir fait vivre. 


Those Who Wish Me Dead (Ceux qui veulent ma mort) de Taylor Sheridan avec Angelina Jolie (2021)

28 novembre 2021

Dune

Devinette : qu'est-ce qui est long, lisse, froid, orange et gris, dépourvu de vie et du moindre grain de folie ? Dune, bien entendu. C'est du Villeneuve quoi. Sans surprise. J'en attendais pas grand chose et je n'ai pas été déçu. J'ai même fini par pioncer, c'est dire ! J'ai loupé le dernier quart d'heure, grosso mierdo. J'ai émergé lors du générique de fin, réveillé par ce je-ne-sais-quoi... C'est vrai ça, c'est toujours un mystère : on ne sait jamais pourquoi on se réveille pile poil quand commencent à défiler les premiers noms du générique, alors qu'on dormait à poings fermés durant les longues minutes qui précédaient. Des minutes pourtant forcément plus bruyantes car, à ce propos, Hans Zimmer envoie les grosses basses tout le long et c'est bien pénible (ce type-là devrait arrêter, ça suffit, on n'en peut plus de lui, stop). J'ai donc refait surface dans un drôle d'état, ayant zappé toute la partie finale dans le sable, animé de sentiments flous et contradictoires à mon égard. J'éprouvais un mélange d'irritation et d'indulgence vis-à-vis de moi-même : je m'en voulais un peu de ne pas avoir tenu jusqu'au bout, après avoir encaissé près de 90% du métrage sans moufter, mais j'étais aussi très conscient de tous les bonnes intentions qui m'animaient auparavant, et même plutôt satisfait de mon attitude tout à fait neutre et posée tout au long d'une séance que je qualifierais de studieuse, du moins jusqu'à ce que Morphée rapplique... Durant le film, je n'ai fait qu'un seul commentaire, récurrent certes, sur la ressemblance troublante entre la starlette Timothée Chalamet et l'animateur Eric Zemmour... Voir en notre Lisan al-Gaib le sosie rajeuni, et bien sûr embelli, d'Eric Zemmour, allié à l'incapacité patente de Villeneuve à nous rendre un brin intéressant son personnage, ça n'invite pas spécialement à l'adorer, à se projeter en lui, à suivre ses mésaventures avec entrain. Bon, j'avoue, je n'ai pas pu m'empêcher de pouffer lors des fameuses visions de notre héros... Paul Astéroïde fait des rêves plus ou moins prémonitoires (parfois ils se réalisent, parfois pas, ça ne l'aide pas beaucoup) : on y voit une jeune fille, portant un voile orange qui virevolte dans le vent, marcher en tongs dans le désert, avancer vers nulle part, filmée de dos (on voit ainsi très bien ses tongs, des Havaianas roses, et ça fait pitié, j'ai bloqué là-dessus). Celle que l'on devine être l'élue future du cœur de notre élu, incarnée par le mannequin taille enfant Zendaya, finit par se retourner face à la caméra et nous adresse un regard bleu (typique des Fremen) du genre langoureux, dans ce qu'on croirait être une pub pour parfum insérée là par erreur. Bref, des visions vraiment ridicules, sans doute ce qu'il y a objectivement de plus raté dans ce terne film. Même la maman de Denis Villeneuve fait la moue devant ça, « Didi, c'est du sérieux ? »


 
 
Aucun rêve de mon côté, je dormais d'un sommeil sans nuage, comme un bébé... A mon réveil, j'ai donc dû demander – parce que quand même, on sait jamais – et on m'a raconté la conclusion, qui n'en est pas une, car on ne tient là que la première partie introductive d'une saga (« It's just the beginning » nous annonce paraît-il Chalumet au bout de ces trois premières heures de film), bref, j'ai donc demandé, en articulant à peine, comment ça se terminait, n'étant de toute façon pas en état de recevoir la moindre information trop compliquée. Et on m'a raconté ça en deux phrases, sans la moindre passion, aucune émotion, rien qui dépasse, du propre, d'une voix monocorde que je ne saurai même plus à qui attribuer, très factuellement, très platement, et j'ignore encore si c'était par fidélité envers le style Villeneuve ou par simple pitié à mon égard. Dans tous les cas, j'ai apprécié. La fin de ce film-là est vraiment pas mal, j'ai rien à ajouter.


 
 
Je dois donc le reconnaître : je n'ai pas correctement fait mon travail de blogueur ciné. Pas en entier. Au bout d'un moment, je me suis calé la tête contre l'épaule de ma chère voisine, qui a gentiment accepté de la supporter (ce n'est pas si courant, elle pèse lourd, presqu'autant que celle d'un Harkonnen). J'étais bien rangé, au fond du canapé, avec le gros chat de mes amis qui était venu s'étaler de tout son long contre moi et me tenait chaud (cette énorme bestiole, plus impressionnante qu'un ver des sables, doit bien peser 12 kilos, et tant qu'on ne lui touche pas le ventre ou d'autres zones aléatoires de son gros corps tout doux, on n'a pas trop d'emmerde avec elle). J'étais bien, et j'ai progressivement laissé tomber mes paupières (j'avais pourtant fait une bonne sieste dans l'après-midi !). Jusque-là je regardais Dune sans souffrir ni rien, soyons honnête, certes bien aidé par le saladier de Kit Kat Ball's généreusement mis à ma portée, mais avec un désintérêt quasi total pour l’œuvre en tant que telle projetée face à moi. En soi ce n'est peut-être pas vraiment mauvais, je l'ignore ; je ne savais même pas quelle note mettre sur SensCritique, pour vous dire à quel point cela m'a laissé indifférent... Je savais que ça n'aurait pas la moyenne car je n'allais pas me forcer, comme pour ne pas faire de vague, à filer la moyenne à un truc insipide qui m'a si peu captivé, subissant l'influence d'autres notes excessives elles-mêmes dictées par les médias, l'effet de masse ou que sais-je, mais je trouvais qu'un 2 était tout de même sévère, un 4 généreux, donc bam 3, pour rétablir un semblant d'équilibre global et de vérité en ce bas monde (et, surtout, parce que je me tape complètement de Denis Villeneuve – dont le visage ressemble à la filmographie, sans tomber dans le  délit de sale gueule, mais c'est vrai quoi, regardez-le, attardez-vous sur sa figure plus de vingt secondes, comme personne ne le fait, pas même lui ni sa propre maman : il est si fade et quelconque, il a l'air niais, le pauvre...).


 
 
Comme je joue aujourd'hui la carte de l'honnêteté, je vais tout vous dire et même procéder à mon auto-critique. Je constate que j'ai un mal fou à accrocher à tout ce qui relève de cette branche importante, car symbolique et populaire, de la science-fiction qu'est le space opera (et ce même en littérature, après m'être essayé à des classiques, alors que je peux être très client d'une SF autre). Le space opera est un genre périlleux mais a priori très cinégénique, un genre que Denis Villeneuve, par son approche si sérieuse, figée et glacée, me semble bien loin de transcender. Cette SF-là au cinéma ne me semble pas faite pour les élèves trop appliqués, pour les premiers de la classe, à moins d'être un génie, de s'appeler Kubrick. Il faut y mettre du cœur, oser, y aller franco, quitte à se planter, avoir quelque chose à dire, et non se contenter de raconter platement une longue histoire, qui se veut pourtant épique et parfois complexe, en donnant l'impression que l'on est surtout soucieux qu'elle puisse être comprise de tous. Bref, tout ça pour vous dire que je n'étais pas le meilleur client pour ce Dune, dont le nom du réalisateur m'inspire depuis longtemps une indifférence polie, comme celui de son ami Nolan, et dont même l'affiche, montagne de tronches classique, est rebutante d'emblée. Un tel film me semble complètement hermétique et cela m'étonnera toujours qu'il puisse bénéficier d'un tel accueil, que tant de monde aille le voir, que la majorité des critiques applaudisse (« Monumental », vous dites ? Ornemental, au mieux...). C'est si difficilement accessible à mes yeux... Et malgré ça, toute la famille, belle-famille incluse, va le voir au cinéma, la fleur au fusil, ressortant très satisfaite du spectacle, de ce long spectacle inhumain, interminable et assommant.


 
 
La fin d'année approche, les fêtes avec elles, et on devra en reparler, c'est sûr. Je sais ce qui m'attend et j'ai une réputation à ne pas ternir (notamment auprès de la belle-famille, les autres c'est mort, ils savent), celle d'un gars fiable, calme et mesuré. Si je sors juste un « Franchement, rien à foutre de Dune » pour couper court et passer vite à autre chose, ça va pas le faire, ça va choquer et jeter un froid... Faut que j'adopte un discours diplomate, fait de petites phrases peinardes qui passent nickel, et que je la joue finaude, en prenant garde de ne froisser personne. Je travaille là-dessus depuis quelques jours déjà, je pense même avoir commencé à y réfléchir pendant le film. Je ne veux pas décevoir, ni passer pour snob ou que sais-je. Mais à l'oral, sous le coup du stress, ou pris par surprise, je peux être moins à l'aise... Et voilà, je sais comment ça va se finir, je vais bafouiller un truc qui ressemblera à rien et sans doute un peu à ça : « Ouais – je démarre par une note positive, toujours – les effets spéciaux sont pas mal, très cleans, sans bavure, y'a du taff de pro là derrière, ça se voit. Les vaisseaux sont énormes, pas évident à garer j'imagine ! – p'tit trait d'humour, j'enchaîne – Et j'ai remarqué un truc marrant : les persos sont soit à pied comme des cons, soit dans d'énormes vaisseaux hideux, y'a jamais d'entre-deux, la bagnole ou les deux-roues, ils connaissent pas en l'an 10191, c'est chelou... – flop assuré, bon, j'essaie de me rattraper en montrant que j'ai suivi le truc quand même – Quoique si, y'a les fameux hélicos 2 places qui ressemblent à des libellules, ouais ouais c'est pas mal ça, c'est LA création visuelle du film que j'ai kiffée. Ça vient du bouquin ? Ah, tu sais pas non plus ?... Il t'est tombé des mains toi aussi ? – hop, y'a de la complicité là, alors je peux glisser quelques piques, tranquille – Bon, par contre, pas ouf le plan répété sur les tongs de la zonarde dans le désert là... Ça faisait un peu tâche, j'ai trouvé. Et la BO, un poil relou, non ? Ils ont vu du sable et du soleil, alors ils ont mis des tam-tams et des chants africains, quand c'est pas les grosses basses habituelles... Brillant. Puis j'ai pas compris le ver des sables... C'est sa bouche ou son trou de balle ? – je suis clairement allé trop loin, j'essaye de remonter la pente, mais ça va être compliqué... – En revanche, j'aime bien Rebecca Ferguson, la daronne de Paulotréïde, mais c'est purement physique, ça va pas plus loin entre nous. Si j'étais lui, j'aurais un gros crush sur ma propre daronne, ça craindrait ! – je m'enfonce là, c'est clair – Ah, et les intérieurs m'ont fait kiffer aussi, bon, ils ont l'air de s'y emmerder comme des rats, mais y'a de sacrées pièces, de beaux volumes, rarement très éclairé, bizarre ça, puis une déco minimaliste, des meubles gigantesques : leur longue table de réunion notamment, elle est dingue, pas vrai ? Tu peux réunir quoi, 50-60 personnes tout autour ? Bien pratique d'avoir ça chez soi sur une planète où ils sont 12 à tout casser ! – j'en trouve des choses à dire sur ce film, mine de rien, mais c'est mal reçu, à l'évidence, ça passe pas, alors je rame, je rame – On pige mieux la taille des vaisseaux hein ? – je suis au fond du trou, et malgré ça, on me relance, par politesse peut-être... – Chalamet ? Ouais il est mimi... Bon, on verra dans 20 ans hein, dans 20-30 ans je dis pas, perso j'ai bien ma p'tite idée sur la tronche qu'il finira par se trimballer avec l'âge, mais on verra, qui sait, la nature peut surprendre... – ah non, je ne prononcerai pas le nom de Zemmour, pas à Noël, un Noël sans Zemmour, par pitié ! – Pour l'instant il est un peu malingre mais au moins ça nous change des gros costauds sans front, puis il va forcément s'épaissir dans les suites, non ? Il va grandir, prendre des épaules... Il a quoi, 14 ans ? – aïe... erreur fatale – Mais... – gros blanc – j'sais pas, j'ai eu du mal à m'intéresser vraiment au film, j'ai pas grand chose d'autre à répondre là-dessus... C'est vraiment tout ce que j'ai à dire sur ce sujet. »

Dune risque de tomber aux repas de Noël, préparez-vous aussi.
 
 
Dune de Denis Villeneuve avec Timotée Chalamet, Rebecca Ferguson, Oscar Isaac et Zendaya (2021)

25 novembre 2021

The French Dispatch

Micro ouvert à notre pigiste de toujours Geoffroy G. qui nous parle aujourd'hui de Wes Anderson, de The French Dispatch, de journalisme de plumes et de Pier Paolo Pasolini :
 
Il y a au moins deux manières d’appréhender les films de Wes Anderson. Du moins si l’on reconnaît à cet auteur des qualités et si sa tendance – impossible à nier – à une certaine fatuité (casting exubérant, références intellectuelles abondantes et tics francophiles) n’empêche pas de trouver chez lui un intérêt disons littéraire et pas seulement esthétique. Son nouveau film ne déroge en rien au style qu’il arpente depuis ses débuts et qui, même, tend encore à s’auto-parfaire sinon à s’auto-parodier. Il s’agit d’une mise en scène du dernier numéro d’une revue imaginée : le « French Dispatch », c’est-à-dire le « supplément France » d’un journal lui aussi imaginé du Kansas, le tout à l’occasion de la mort de son rédacteur en chef et créateur (Bill Murray). Sont donc présentées six saynètes, quatre si l’on excepte la présentation du journal et la rédaction de l’obituaire du patron. Un court article (Owen Wilson) dresse le portrait de la ville d’Ennui-sur-Blazé (France) où le journal est sis (une sorte de Paris vu par) puis vient le gros du menu avec l’histoire (Tilda Swinton) d’un artiste psychopathe (Benicio Del Toro) amoureux de sa matonne (Léa Seydoux) et repéré par le monde de l’art moderne (Adrien brody), puis le récit (Frances McDormand) du destin romantique d’un jeune manifestant (Timothée Chalamet) dans une parodie de Mai 68, et enfin l’aventure incroyable (Jeffrey Wright) d’un repas chez le commissaire (Mathieu Amalric) interrompu par des kidnappeurs (Edward Norton).
 
 


Le film est très dense en détails visuels, en référence à déceler ou apprécier et en lignes de texte, mais il est aussi très drôle, de manière aussi subtile que potache. Les plans très picturaux d’Anderson sont comme souvent chez lui fort riches et rappellent toujours davantage le travail du bédéiste Chris Ware, avec plans de coupe et perspectives gratuites à la clé. Les acteurs bankable sont nombreux (à quelques additions près, il s’agirait presque d’une troupe) et se répartissent les premiers et seconds rôles mais leur présence est rarement fortuite et à part quelques robots (Amalric joue le commissaire comme il jouait le valet dans Grand Budapest Hotel), certains proposent même des timbres, mimiques et autres dictions fraîches : je pense surtout à Del Toro et Wright mais McDormand n’est pas en reste (sur un registre beaucoup plus classique pour elle). En outre, le film peut se regarder comme une valorisation du journalisme de plume, ce qui n’est pas sans portée idéologique dans le contexte d’une crise étasunienne (sinon mondiale) de la vérité. D’autant que ce sont bel et bien des plumes (comme celles auxquelles Anderson dédie le film, au premier chef desquelles James Baldwin dont Jeffrey Wright joue un avatar) dont il s’agit, ce qui nous permet au passage d’éviter la piédestalisation du seul journalisme d’investigation (on pense au récent – et plutôt très bon – The Post de l’oncle Spielberg). Le film est donc assez satisfaisant pour qui sait, en Anderson, boire sa tasse (de thé). Mais je parlais de deux manières d’aller un peu au-delà de la satisfaction consumériste du produit connu et apprécié. Venons-y.
 
 

 
Premièrement, on pourrait reprocher peut-être à ce cinéma tout en jeunes personnages (du héros de Rushmore à Timothée Chalamet en passant par les fugueurs de Moonrise Kingdom, Zero Mustafa ou encore le jeune garçon de L’Île aux chiens), en décorticage de maisons de Playmobil ouvertes sur un côté et en intrigues dignes de livres pour enfants de se lover facilement dans une zone de confort nimbée du syndrome de Peter Pan. Il est vrai que si Anderson ne rechigne ni devant le sordide ni devant la violence ou la misère, c’est avec tendresse (on y reviendra) et humour qu’il dépeint tueurs, taulards, psychopathes,misérables et autres putes. La mort intervient, elle aussi, mais rarement à contre-courant d’intrigues vouées à une résolution sinon heureuse au moins consensuelle pour ses personnages. Ainsi des morts dans The French Dispatch, toutes hors caméra, celle de Chalamet qui en fait un héros, celle de nombreux « méchants », celle enfin du rédac’ chef, opportune puisqu’elle est le prétexte. Il est tout aussi vrai que cette manière de s’extraire de la réalité pour bâtir des aventures plus ou moins enfantines et sans danger est ce qui, pour certains d’entre nous, contribue à faire du cinéma d’Anderson une satisfaction renouvelable, un confort assuré. En faire un procès en niaiserie serait par ailleurs un abus de critique tant ce parti pris de mise en scène peut être relevé (comme on relève une sauce) lorsque Anderson ose réintroduire un principe de réalité dans sa sauce. Ainsi par exemple de la mort accidentelle du personnage joué par Owen Wilson dans Life Aquatic, mort « bête » hors caméra qui semble décevante et qui teinte tout le film, rétrospectivement, de ce retour à la réalité, inattendu, et que le final onirique ne parvient pas à effacer. De même, encore plus notablement, de la mort des deux amis les plus chers de Zero Mustafa dans The Grand Budapest Hotel. Surtout, la mort de Monsieur Gustave – hors caméra et symbolique, assurément – renvoie le film (et l’éthique très fin de siècle dudit Gustave) à la griffure inopinée (ou inévitable) de l’Histoire. Avec ce nouveau film, sans doute le truc est-il trop appuyé pour nous toucher aussi sèchement puisque le rédacteur en chef nous informe lui-même que la scène (celle durant laquelle Wright et Nescaffier échangent sur leurs conditions respectives d’étrangers) est la clé de tout « l’article ». Même explicitée a posteriori, une telle scène reste un bol d’air savoureux dans un film qui sinon eût sans doute trop goûté le sucre glace dont il est maculé.
 
 

 
Une autre manière de regarder le même aspect du travail de Wes Anderson est de se l’imaginer dans la poursuite (à sa façon) d’un geste de Pier Paolo Pasolini. Rappelons que ce dernier, surtout dans sa « trilogie de la vie » (Decameron, Mille et une nuits, Contes de Canterbury) avait cherché à produire ou reproduire un monde aux antipodes du sien. En situant ses récits dans des contextes pré-industriels et pré-capitalistes, il essayait de présenter un mode de vie, des comportements qui ne soient pas empreints du consumérisme et du conformisme qu’il critiquait. On est loin, évidemment, de l’esthétique pasolinienne avec le cinéma de Wes Anderson, mais d’une certaine manière, si ce cinéma a quelque chose de confortable et d’irréaliste, c’est peut-être aussi parce qu’il nous aide à nous extraire, par moments du moins, de nos attentes de ce que « doivent » être les relations sociales, les réactions et les façons de parler, d’agir. Irréaliste parce qu’on ne s’attend pas à ce qu’un psychopathe défende l’opprimé, tombe amoureux de sa gardienne ou se réconcilie chaleureusement avec l’homme qui a voulu exploiter son travail et vient de le traiter de tous les noms. C’est d’ailleurs précisément dans ce genre de scènes de fraternité (je ne parle pas de sororité, les femmes n’étant que rarement en rapport les unes avec les autres chez Anderson), d’amitié prompte et vive, surgie comme une bulle éclate, que semble se jouer ce décalage qui est confortable parce qu’il simplifie ou aplanit les aspérités du réel. Mais aussi parce qu’il y est question d’émotion, bien que peu démonstrative, dans un cinéma où l’émotion est si rare (ce qui convient très bien à Murray et McDormand). En acceptant ces prémices, on pourrait faire l’hypothèse d’un aspect positif au syndrome de Peter Pan : si, en négatif, Anderson nous retire du monde pour nous installer dans une bulle d’irréalité confortable, peut-être nous permet-il, positivement, d’imaginer (et donc de nous y habituer, de l’intégrer, de le projeter à notre tour) un monde où, si tout reste noir et blanc (il y a des gentils et des méchants, c’est rarement plus compliqué) et si tout le monde a son petit rôle à jouer dont il est bien difficile de sortir (y compris quand ils conduisent au tombeau, R.I.P. Gustave), l’honneur est une chose de valeur, l’oppression est méprisable, le travail est récompensé et l’amour existe. Il est clair que l’on ne va pas aussi loin avec ça que ce que Pasolini cherchait à accomplir. Mais enfin, si l’on y pense un peu, ces banalités n’ont pas grand-chose de banal dans l’immense majorité de la production cinématographique actuelle. Dans un tel contexte, tout imaginaire de bon sens est sans doute bon à prendre.


The French Dispatch de Wes Anderson avec Bill Murray, Owen Wilson, Tilda Swinton, Benicio Del Toro, Mathieu Amalric, Adrien Brody, Timothée Chalamet, Léa Seydoux et Frances McDormand (2021)

23 novembre 2021

La Voie est l'objectif – Grandes Jorasses, face nord

Je voudrais d'abord dire un petit mot des éditions Filigranowa, sans lesquelles notre imposant dossier consacré aux films de montagnes n'aurait jamais pu être aussi exhaustif. Cette boîte spécialisée dans tout ce qui touche à la montagne, le cinéma de montagne, les films d'alpinisme et d'escalade, qui édite par ailleurs des livres et des bandes dessinées se déroulant dans l'univers de la grimpe, accomplit un travail prodigieux, je dis bien prodigieux, en nous permettant d'accomplir les plus terribles ascensions et les plus mortelles randonnées depuis notre canapé. Un travail que je qualifierai même d'indispensable et de nécessaire. Il assure en effet la préservation de documents précieux : ils le sont pour l'amateur, certes, mais aussi pour le genre humain tout entier, puisqu'ils en recensent les plus grands exploits ! Je tiens à saluer et à remercier toute l'équipe de Filigranowa... et me tiens à leur disposition s'ils recherchent quelqu'un ! Car, pour être tout à fait honnête, leur travail me paraît parfois perfectible. Les jaquettes ne sont pas toujours du meilleur goût, il faut bien l'avouer. C'est peut-être une question de moyen, mais c'est un peu dommage étant donné les documents exceptionnels qu'elles abritent parfois et les lieux remarquables qui sont toujours mis en vedette. Plus dommageable, Filigranowa commet parfois des erreurs ou des oublis, que j'explique de la façon suivante : cette boîte d'édition et de distribution doit d'abord viser à se montrer compréhensible et claire pour son public de base, le montagnard (no offense, j'ai moi-même grandi en milieu escarpé). Quitte à trahir ou négliger le cinéaste concerné... Ainsi, le titre français colporté par Filigranowa de ce documentaire de Gerhard Baur, Grandes Jorasses – face nord, est d'une extrême platitude malgré le massif nommé ; il foule du pied le choix véritable du cinéaste allemand. Le titre que celui-ci a choisi de donner à son œuvre, La Voie est l'objectif (Der weg ist das ziel, dans la langue de Shakespeare), l'éclaire d'une toute autre manière. La fin ne justifie pas les moyens puisque les moyens sont la fin elle-même, pour ces vaillants alpinistes des années 30 dont le courage et l'abnégation sont ici célébrés. Heureusement, les sous-titres traduisent bel et bien ce titre original, qui apparaît en énorme à l'écran. Mais, partout ailleurs, hélas, celui-ci est ignoré. Dommage. On aime sa direction, sa concision, sa résolution. Pour atténuer le reproche fait à cette édition-là, notons que ce qui rattrape largement le coup est que Filigranowa nous propose sur le même disque le brillant court métrage de Baur, La Décision, dont je vous ai déjà parlé.


 
 
La Voie est l'objectif est le film le plus primé de Gerhard Baur. Tourné en 1986, il nous propose une reconstitution minutieuse de la première tentative d'ascension de la redoutable face nord des Grandes Jorasses, un des plus grands défis des Alpes. Nous suivons deux munichois obnubilés par les hauteurs, Rudi Haringer et Rudi Peters, qui, en 1934, se lancèrent à l'assaut de cette gigantesque muraille de granit et de glace, après l'échec de deux de leurs amis et compatriotes. Vu le soin apporté à l'ouvrage, il n'y a aucun mal à comprendre pourquoi ce film-là a fait le buzz dans le milieu alpiniste et qu'il demeure aujourd'hui un incontournable. Gerhard Baur cherche et parvient à convoquer un sentiment de réalité et, à partir du moment où nous sommes sur les hauteurs, nous nous sentons véritablement plongés au cœur de l'action, au milieu de paysages inviolés. La caméra de Baur filme au plus près des grimpeurs, parvenant à capter des angles impossibles et à se faire invisible pour mieux nous donner l'impression d'être à leurs côtés, avec eux, collés à la paroi, dans des conditions épouvantables. L'utilisation d'un équipement d'époque et de tous les outils des alpinistes des années 30 contribue pour beaucoup à l'effet atteint. Tout cet aspect-là du film est une vraie réussite.


 
 
Quand il s'éloigne des sommets, Baur se montre un peu moins à l'aise... Le tout début du film, où nous voyons notre bande de grimpeurs se taquiner à bicyclette puis s'amuser à s'asperger d'eau de la fontaine du village flirte avec le ridicule. On peut alors regretter que les acteurs soient si mauvais. Il est cruel de le dire, mais il faut bien, c'est mon job. Dès qu'il s'agit de grimper, il n'y a aucun souci, ils se débrouillent comme des chefs, mais quand il faut jouer la comédie, c'est autre chose... Ils sont tellement gauches que l'on en vient à se demander si le coup de la tente incendiée par le réchaud à gaz n'est pas un simple accident de tournage plutôt qu'une retranscription fidèle d'un épisode réel survenu la veille de cette ascension. Je ne suis pas non plus convaincu que taper du poing par terre soit la meilleure manière de jouer la rage et la frustration... Aussi, et c'est peut-être là le plus gros reproche que je ferai à Gerhard Baur de manière générale, il y a là-dedans un penchant trop net pour la tragédie. La Voie est l'objectif n'est pas un feel good movie, c'est bien tout l'inverse. Ne vous attachez pas à ces types-là, à l'espérance de vie très limitée. Baur préfère nous montrer un échec que nous raconter l'ascension réussie, quelques mois plus tard, par le seul Rudi ayant survécu, balayée vite fait en quelques minutes pour conclure sur une note plus gaie... Dans une démarche d'historien de la montagne, Baur veut peut-être ainsi rendre hommage aux disparus, il immortalise de courageux et vaillants grimpeurs en mettant en scène leur disparition. Mais d'autres films de montagne démontrent qu'il n'y a pas besoin d'accidents mortels pour marquer les esprits et que l'on peut se montrer moins fasciné par la mort pour glorifier d'autres vertus. Malgré cela, on tient là un documentaire tout à fait recommandable, justement récompensé du Grand Prix du film de Banff (oui, ma phrase s'arrête là, Banff est une ville du Québec). J'avais envie de clore sur ce mot : Banff.


La Voie est l'objectif – Grandes Jorasses, face nord de Gerhard Baur (1986)

16 novembre 2021

Pale Rider

Je sais que j'avais bien aimé ce film à l'époque, il y a une bonne quinzaine, une vingtaine d'années ? En le revoyant tout récemment, je me suis demandé pourquoi. Il se trouve aussi que j'ai revu, quelques jours avant, Unforgiven du même papi Eastwood, qui est d'une autre trempe. Tout ce qui fait le sel de ce dernier manque à Pale Rider, à commencer par la complexité des personnages. Sept ans avant de réaliser ce qui reste aujourd'hui comme son grand western, film sombre dont les personnages sont tous humiliés les uns après les autres, dont ne ressort grandi que le plus pourri d'entre tous après un de ces massacres dont il a le secret et l'échec cuisant que constitue le retour tout schuss vers ses pires démons, Eastwood tourne un western dont chaque personnage, cliché de son état, est bien à sa place et sert la soupe au sien, au personnage Eastwood, lequel débaroule dans le film venu de nulle part dans une pseudo-ambigüe incarnation du bien et du mal confondus (une fillette l'invoque dans une prière, espérant l'arrivée de son sauveur qui, selon les mots de la bible, viendra "l'enfer avec lui"), mi-prêtre mi-tueur, sans que rien de cette contradiction faite personnage n'ait d'intérêt pour le film. Et ce n'est pas l'écho entre cette scène, au début, où l'on voit cinq cicatrices, littéralement cinq trous de balle dans le dos d'un Eastwood en pleines ablutions et qui ne sait plus par où chier, et cette scène à la fin où il transperce de cinq balles le dos de sa nemesis, suggérant que notre ange de la mort est mort avant que d'être, qui donneront au personnage plus d'épaisseur ou de qualités.




Le personnage d'Eastwood est tout feu tout flamme, irrésistible, tous autour de lui sont des minables en désespoir de charisme, du petit chercheur d'or (Michael Moriarty) au physique  ingrat d'arrière-gauche du FC Sochaux Montbéliard, affublé d'une voix pâle digne de celle d'un Casey Affleck en lendemain de cuite, au tueur à gages venu lui rappeler son passé et se confronter à lui, à la fin du film, le Marshal Stockburn (interprété par le pourtant classe John Russell, ici falot) en passant par le  fils du gros homme d'affaire luttant pour éradiquer le camp des petits orpailleurs afin de récupérer le lopin où ils creusent et de se faire des couilles en or, incarné par Chris Penn. Tous sont plantés là tels des endives à regarder passer le bel Eastwood avec une langue déroulée jusqu'aux bottes pour lui lécher la pomme. Sans parler des femmes, la promise du chercher d'or en chef (Carrie Snodgress) et sa fille (la juvénile Sydney Penny), qui rêvent du début à la fin de passer dans la position du tireur couché avec l'étalon Eastwood, acteur et metteur en scène, content de s'offrir ici une hagiographie perso et pas chère (à 92 ans il continue sur la même lancée dans Cry Macho, étrillé ici par mon associé, dans lequel il continue de faire tomber les dames d'un simple regard ; pas belle la vie ?). 
 
 


 
Au point qu'au final, on s'attache davantage au personnage censé être le plus minable du film qu'à notre héros solitaire, à savoir le gros dodu qui veut tout racheter sur son passage ou foutre les gens dehors en arrosant de biftons des mercenaires pour défoncer dame nature à coups de geysers d'eau afin de dégoter quelque magot : Coy LaHood. Et il suffit de deux répliques à Richard A. Dysart (le docteur Copper dans The Thing) pour nous conquérir. Il est à la fenêtre de son office, regarde toute une tripotée de ses hommes entrer dans la boutique où se planque Eastwood, sûr du résultat de leur chasse à l'homme, entend une bonne trentaine de coups de feu retentir puis voit ressortir qui ? Je vous le donne en mille : le Pale Rider, qui vient de fumer toute la bande. Et là Richard A. Dysart lâche, avec la voix du type scié, magnifique interprétation, ces deux répliques : d'abord un long "Jeeeeeeesus !", où le "j" est prononcé à la française, puis un magnifique "Whaaaaaat the hell is he up to noooooow ?" (autrement dit "Qu'eeeeeeest-ce qu'il va encore nous fouuuuuutre ?"), qui m'a fait la soirée. Merci monsieur Richard A. Dysart.
 
 
Pale Rider de Clint Eastwood avec Clint Eastwood, Michael Moriarty, Chris Penn, Richard A. Dysart, Sydney Penny, Carrie Snodgress, John Russell et Billy Drago (1985)

14 novembre 2021

Army of the Dead

La toute première scène d'Army of the Dead a le mérite d'annoncer la couleur. Très représentative des 148 minutes d'abrutissement intensif à venir, on y voit un convoi militaire rempli d'imbéciles armés jusqu'aux dents transporter une mystérieuse cargaison placée sous la plus haute protection. Leur route croise celle d'un autre véhicule zigzaguant à pleine vitesse car son conducteur est déconcentré par sa passagère, trop occupée à lui administrer une fellation. Un accident s'ensuit, qui provoque la libération du pas si mystérieux contenu de la cargaison : un zombie de type vigoureux, costaud et remuant qui s'en prend à tous les survivants restant. Tout Zack Snyder est là, concentré dans ces premières minutes d'une nullité abyssale où action rime avec affliction. C'est bête, vulgaire, éculé, déjà pénible et terriblement laid. Cela n'apporte rien et promet seulement le vide. Des gros flingues, des sombres crétins et un poil de cul : le programme à venir est donc déjà posé puisque c'est tout ce que nous réserve ce scénario de malheur qui semble tout droit sortir du cerveau d'un adolescent dérangé aux centres d'intérêt limités à tout ce qui vrombit, gicle, sue ou coûte beaucoup d'argent. Évidemment, ça a le cachet visuel du compte instagram d'une marque d'automobiles spécialisée dans les SUV, un style calamiteux tout simplement intenable durant 2h30 et dont Snyder est entièrement responsable puisqu'il occupe tous les postes clés. Ce film-là, ce croisement tout ce qu'il y a de moins savant entre un zombie flick de bas étage et un énième Ocean's 11, est véritablement son bébé... et il a une sacrée sale gueule. Après ses mauvaises expériences chez les studios DC, l'auteur de 300 voulait vraisemblablement revenir à ses premières amours en nous proposant un nouveau film de zombies, lui qui avait débuté sa si triste carrière par un remake du deuxième opus de la célèbre saga de George Romero. Voilà ce que ça donne quand on lui laisse carte blanche. Et cet homme-là a encore des fans... On a la même passion, mais on ne porte putain de pas le même maillot.


Army of the Dead de Zack Snyder avec une bande de guignols XXL (2021)

10 novembre 2021

Cry Macho

Stimulés par une première bande-annonce énigmatique où l'on pouvait voir Clint Eastwood, son visage émacié à peine décelable dans l'ombre de son stetson, se tourner vers la caméra et nous adresser un regard impénétrable, les plus naïfs cinéphiles auront peut-être pu rêver du film-testament de son auteur, du baroud d'honneur d'une véritable légende vivante du cinéma. Les premiers aperçus de Cry Macho et sa longue gestation étaient effectivement propices à tous les fantasmes et toutes les projections. On pouvait très légitimement attendre quelque chose, ou en tout cas autre chose, d'une nouvelle apparition d'Eastwood devant la caméra, lui que nous n'avions guère revu à l'écran depuis le sympathique The Mule. Et puis, il faut le dire : plus le temps passe, plus l'on redoute, au fond de nous, qu'il ne s'agisse de son dernier rôle. Clint Eastwood va bientôt souffler sa 92ème bougie et n'a, a priori, pas d'autre projet en cours, chose exceptionnelle pour celui qui d'ordinaire les enchaîne.


 
 
Cry Macho est en réalité le film-test ultime pour mettre à l'épreuve notre sympathie et notre indulgence à l'égard de Clint. Ses fans inconditionnels passeront sans doute un bon moment, ceux qui font de lui un intouchable quoiqu'il advienne regarderont peut-être ça sans souffrir et sauront passer l'éponge, certains réussiront à prendre cela au second degré et à s'en amuser, mais tous les autres seront forcément perplexes voire un peu remontés contre lui... Nous sommes ici dans le ventre mou du ventre mou de sa si longue filmographie. On tient là un tout petit film de rien du tout, que je ne qualifierai même pas de "mineur" pour ne pas déshonorer la mémoire de nos ancêtres qui ont travaillé dans les mines. Notre bon vieux Clint voulait vraisemblablement prendre le soleil, déguster quelques fajitas, remonter un peu à cheval, respirer le grand air, en bref, passer du bon temps au Mexique... et voilà le résultat. Il a certainement pris du plaisir à tourner son film, plus que nous à le mater.


 
 
Contrairement à ce que son titre pouvait laisser croire, Cry Macho est un simple feel good movie, presque une comédie, au scénario anodin et sans surprise. On n'y trouve quasiment aucun enjeu dramatique, zéro tension. C'est quelque chose de plutôt doux qui défile mollement sous nos yeux peu concernés, jamais moche à regarder en dépit d'un recours trop systématique au vignettage pour donner un semblant de cachet à un film tourné en mode pilote automatique. Tout se passe donc bien, sans accroc ou si peu, et l'on est rapidement convaincus qu'il n'arrivera rien de fâcheux à ces personnages grossièrement écrits. L'acteur-réalisateur balance quelques bons mots qui tombent souvent à plat, remet régulièrement à sa place cet ado mexicain vantard qu'il doit convoyer au Texas, fait fondre toutes les latinas qu'il croise sur son chemin et déjoue nonchalamment les plans des fédéraux ou autres bad guys totalement inoffensifs (en général, il suffit de prendre l'embranchement juste avant le barrage policier ou de croire en sa bonne étoile). 


 
 
Plutôt qu'un film sur la mort, la vieillesse, la transmission ou que sais-je, Clint Eastwood semble s'en prendre à son image passée et s'occupe principalement à fustiger la virilité, à se moquer des téméraires et des fiers-à-bras, à travers quelques leçons qu'il donne au garçon qui l'accompagne, si content des succès de son coq de combat. On met sans doute ici le doigt sur ce qui a motivé Eastwood à réaliser ce film, lui qui a montré un intérêt pour l'adaptation de ce qui est à la base un roman de N. Richard Nash dès la fin des années 80, une période où son image de héros à la masculinité exacerbée était plus prégnante. Cette fronde gentillette contre les machistes de tout poil explique peut-être aussi cette scène assez incongrue où son personnage s'en prend à deux flics mexicains, pourtant pas bien pénibles, en les couvrant littéralement de jurons. Leurs uniformes et leurs morgues timides doivent faire d'eux les symboles de ce dont se moque l'ex-inspecteur Harry tout le long, de ces hommes qui n'ont pour eux que leur virilité d'apparat. 


 
 
Au cœur du film, le temps s'arrête et il ne se passe pratiquement plus rien. Durant une parenthèse enchantée dans un petit village du nord du Mexique – parenthèse qui correspond tout de même à un bon tiers du film – le plaisir pris par Clint à tourner son 39ème long métrage (si mes comptes sont bons) est enfin partagé. Entre deux cours d'équitation suivis par le jeune chicano sous le regard approbateur de son aïeul et quelques bons plats dégustés à l’œil et en famille à la taquería du coin, notre vedette passe pour un vétérinaire doté d'un don quasi surnaturel pour soigner les bêtes. Il distille donc quelques précieux conseils à des éleveurs ignares qui s'en vont à tour de rôle le consulter. Au propriétaire d'un cochon se déplaçant difficilement du fait de son poids, Clint se contente d'un lumineux "More water, less food" prononcé de sa voix caverneuse qui inspire le respect. Dans la foulée, il confie en aparté à son jeune comparse ne pas savoir quoi dire à la maîtresse aux abois d'un chien fatigué, car il s'avoue incapable de "guérir la vieillesse". Des mots simples qui serreront le cœur des admirateurs les plus émotifs de Clint. Nul doute que ces derniers auraient volontiers passé bien plus de temps à le voir guérir des animaux et couler des jours paisibles dans son village d'adoption. C'est bien la plus savoureuse partie d'un film en roue libre...


 
 
Clint joue donc de son image, de ses rôles passés, surtout les premiers, et surjoue, ou non, son vieil âge : il nous permet d'en douter et c'est là tout son art, toute sa malice. Il se fiche d'abord de lui, se moque aussi pas mal de nos attentes et de notre avis. Vous espériez un néo-western crépusculaire définitif ? Vous n'aurez que ce petit truc-là, insignifiant, dérisoire. Eastwood nous concocte tout de même quelques jolis plans où nous voyons son profil d'éternel cowboy découper l'horizon, au soleil couchant, avant de disparaître progressivement dans l'ombre. Des images qui apparaissent comme les très rares fulgurances du film que les spectateurs auront rêvé et dont il s'agit d'une forme de pied de nez. A vrai dire, on dirait aussi la face b d'un vieux groupe dont l'âge d'or est depuis longtemps révolu et qui n'a plus rien à prouver, se fout de tout et cherche juste à kiffer. Cry Macho, c'est le Cuttooth de Clint, son Living in a Ghost Town. "Haters gonna hate", mais comment peut-on prendre au sérieux un hater de Clint Eastwood ? En attendant, notre homme a appris à préparer les tortillas, ce qui fait une corde de plus à son arc.


Cry Macho de Clint Eastwood avec Clint Eastwood et Eduardo Minett (2021)

6 novembre 2021

Halloween Kills

Entendons-nous bien : ce nouvel Halloween est d'une insondable nullité, mais je l'ai préféré au précédent. Peut-être justement parce que je savais mieux à quoi m'en tenir. Je n'espérais plus rien, j'ai lancé ce film-là par simple curiosité morbide et c'est ainsi que j'ai pu être plus réceptif à ce plaisir régressif que nous offre David Gordon Green de façon très intermittente. C'est qu'il n'y a vraiment rien de sérieux là-dedans. Halloween Kills est un foutoir incroyable, un slasher bas du front, aux scènes de meurtres nombreuses et outrancières, qui nous renvoie à un âge que l'on croyait révolu du cinéma d'horreur américain. David Gordon Green a pour seul mérite d'insuffler une certaine énergie à ce spectacle insensé, bien aidé par la musique toujours signée John Carpenter et ses deux acolytes, Cody Carpenter et Daniel Davies. Ces derniers se sont surtout contentés d'accélérer le bpm et d'ajouter des kicks aux fameuses ritournelles originales, mais cela produit encore son petit effet. S'inscrivant dans la continuité directe de l'épisode sorti en 2018, à l'exception d'un flashback inaugural qui quant à lui prolonge platement la fin du premier opus de Carpenter, le récit est mené à un rythme trépidant qui nous laisse peu de répit, si ce n'est lors de ces scènes axées sur le personnage de Laurie Strode, en piteux état. Celle-ci passe quasi tout le film alitée à l'hosto, ne se réveillant qu'à la toute fin pour nous livrer un monologue métaphysique nébuleux qui accompagne l'énième résurrection de son ennemi juré, achevant de faire du croquemitaine au masque blanc un être surnaturel dont l'invincibilité et la force trouvent leur origine dans la peur qu'il engendre... Auparavant, Michael Myers se sera bien amusé dans les rues et les espaces verts d'Haddonfield, laissant un sacré paquet de cadavres dans son sillage malgré une population locale bien décidée à le prendre en chasse pour en finir une bonne fois pour toutes avec lui.


 
 
Les plus alertes et bienveillants observateurs feront peut-être des habitants teubês et surexcités d'Haddonfield, si désireux d'en découdre avec Myers par vigilantisme sous le ridicule cri de ralliement "Evil dies tonight !", des électeurs de Trump en puissance, aveuglés et abrutis par leur haine. Ils verront probablement dans la scène catastrophique d'émeute à l'hôpital, à partir de laquelle le film s'effondre totalement, un remake involontaire de la prise du Capitole de janvier 2021. En bref, ils décèleront ça et là quelques flippants reflets du miroir de l'Amérique d'aujourd'hui et ce sont peut-être bel et bien les intentions d'un cinéaste que l'on a jadis connu plus malin et ambitieux. Mais défendre son triste reboot pour ces raisons-là, arrachées au forceps et dénichées à la lampe flash, serait faire preuve d'une indulgence tout à fait démesurée à son égard. Comment trouver un intérêt autre que régressif ou déviant dans ce gloubi-boulga infect où serait de toute façon noyé le moindre avorton d'idée ? Encore une fois, il est impossible de justifier ce carnage carnavalesque autrement que par l'appât du gain : la barre du milliard de dollars de recettes est désormais en vue pour cette si lucrative franchise vieille de près d'un demi-siècle dont on se demande bien comment elle pourra renaître de ses cendres après cet énième et dispensable sursaut.


 
 
Cet épisode de transition lamentable n'apporte donc pratiquement rien à une trilogie mort-née, il ne permet que d'annoncer très laborieusement un dernier volet où se jouera enfin l'ultime affrontement entre Michael Myers et Laurie Strode (j'en serai forcément spectateur, je ne vais pas m'arrêter en si bon chemin !). D'humeur joviale, entièrement disposé à m'enquiller une pareille idiotie, j'ai su goûter au jemenfoutisme complet d'un scénario qui a si peu à nous raconter, part rapidement en roue libre et convoque gratis des rescapés de la nuit des masques de 1978 – devenus des quinquas débiles insupportables – pour mieux les envoyer à la boucherie. J'ai même été sensible à quelques répliques absconses glissées ici ou là, tout particulièrement à ce commentaire sorti de nulle part, au tout début du film, par un individu hors champ qui se délecte d'une boisson alcoolisée quelconque en faisant ce commentaire : "it's very sous-bois, it's a french word to say it's delicious !" (il faut dire que je suis facilement séduit par ces mots empruntés au lexique culinaire français prononcés avec un accent ricain dégueulasse). Cet humour crétin est également véhiculé par des personnages secondaires stupides appelés à finir massacrés, la palme revenant à l'évidence au couple gay qui vit dans la maison des Myers, deux fêtards concupiscents nommés Big John et Little John en guise de clin d’œil lourdingue à Carpenter. Ce comique plus ou moins volontaire passe aussi par les fantaisies morbides d'un Michael Myers plus athlétique et art déco que jamais, toujours enclin à transformer en guirlandes lumineuses ses pauvres victimes ou à les suspendre dans des positions infamantes. Le ton quasi parodique de certaines scènes qui développent ou reprennent des situations du classique de Carpenter m'a paru plus assumé, impression renforcée par la présence d'acteurs habitués au registre comique tels que Jim Cummings dans son sempiternel rôle de flic lunaire et gaffeur. En fin de compte, je crois avoir mieux saisi le projet de David Gordon Green et de son pote coscénariste Danny McBride, qui nous rappellent ici qu'ils sont d'abord des petits rigolos ayant notamment fait leurs armes auprès de la clique Apatow. Leur trilogie Halloween est une vaste blague dont j'attends désormais la chute.
 
 
Halloween Kills de David Gordon Green avec James Jude Courtney, Anthony Michael Hall, Judy Greer, Andi Matichak et Jamie Lee Curtis (2021)

3 novembre 2021

Cerro Torre, le cri de la roche

Fan de Werner Herzog et friand de films de montagnes, je n'avais pourtant jamais entendu parler de Cerro Torre, le cri de la roche : je me doutais donc bien qu'il y avait anguille sous roche. Je savais aussi que le début des années 90 n'est pas considéré comme un temps fort de la si longue et riche carrière du plus aventureux des cinéastes allemands. C'est ma découverte récente du sublime Cerro Torre Cumbre de Fulvio Mariani qui m'a logiquement mené devant ce film plutôt méconnu dont le sommet mythique de Patagonie est aussi la vedette. Le scénario s'appuie sur une idée de l'alpiniste Reinhold Messner, avec lequel Werner Herzog avait travaillé lors du tournage de son très beau documentaire Gasherbrum, la montagne lumineuse. Il est simple comme bonjour : deux hommes aux personnalités opposées, un jeune champion du monde d'escalade (Martin) et un alpiniste chevronné (Roccia), se lancent le défi de venir à bout du Cerro Torre, présenté dans le film comme n'ayant encore jamais été gravi. Sous la houlette d'un éminent journaliste sportif désireux de couvrir l'événement, ils s'envolent donc pour la Patagonie, en compagnie d'un partenaire fidèle de l'escaladeur (à la présence des plus accessoires) et de la compagne et assistante de l'alpiniste (leur relation est pour le moins ambiguë...). Impatient d'en découdre avec la montagne, l'ambitieux Martin devancera son rival, trop soucieux de la météo, et prétendra avoir atteint le sommet en solo suite à la mort accidentelle de son acolyte, sans aucune preuve pour conforter ses dires. Mis en doute par les spécialistes dès son retour en Europe, Martin propose donc d'escalader de nouveau le Cerro Torre sous les objectifs des caméras de télévision. De son côté, Roccia, lâché par sa compagne/assistante, est resté vivre en ermite en Patagonie, dans l'attente du moment idoine pour se frotter enfin au redoutable pic glacé... 


 
 
Il est bien naturel que Werner Herzog, passionné d'alpinisme, attiré par les territoires inexplorés et les défis cinématographiques, ait un beau jour atterri avec sa caméra au pied du terrible Cerro Torre. Mais force est de reconnaître qu'il semble avoir cette fois-ci fait face à un mur insurmontable dont il est loin d'avoir su tirer une œuvre mémorable. Il est même parfois difficile de croire que c'est bel et bien le réalisateur d'Aguirre, de Grizzly Man et de tant d'autres titres marquants qui a pu commettre cette petite chose-là, aux allures presque télévisuelles par moments. La page wikipédia consacré à ce Cri de la roche indique que Werner Herzog renie ce film, lui reprochant surtout la pauvreté de son scénario. Cela peut se comprendre... Mais là n'est malheureusement pas le seul problème. Les comédiens, de tous horizons, ont toutes les peines du monde à faire exister cette histoire fragile, en particulier les deux acteurs principaux, dont la rivalité existe davantage sur le papier qu'à l'écran.
 

 
 
Dans le rôle du jeune escaladeur prétentieux et sûr de lui, Stefan Glowacz est très faiblard. Ce bavarois au corps affûté est vraisemblablement bien meilleur grimpeur qu'acteur et le souci est qu'il joue tout le long et ne doit grimper qu'un gros quart d'heure (ce qui est déjà pas mal, me direz-vous, pour un film d'1h30). Face à lui, l'italien Vittorio Mezzogiorno est très peu crédible en alpiniste à la renommée internationale ayant déjà conquis les plus hauts sommets. Il fait encore plus pâle figure quand on se souvient des autres grands « héros » du cinéma d'Herzog... Journaliste dans l'attente de l'exploit sportif à révéler au monde entier, Donald Sutherland a l'air de ne pas savoir où se mettre du début à la fin, arborant tout le long un immense imper noir qui accomplit la prouesse de voler la vedette à sa fantastique moustache. Son omniprésent imper est la seconde attraction du film, derrière cette formidable aiguille de granit et de glace qu'est le Cerro Torre, il est d'ailleurs l'objet d'une boutade que lui adresse Mezzogiorno ("T'as pas autre chose à porter que ce foutu imper ?!"). Mathilda May, dans un rôle terriblement ingrat (l'assistante, c'est elle), est toujours fraîche comme la rosée du matin, la permanente impeccable, même au levé du lit (de camp). La belle brune, dont le cœur finit par balancer entre les deux grimpeurs, apparaît forcément à poil, et de manière assez gratuite, c'est à se demander si cela ne devait pas à l'époque figurer dans ses contrats... Enfin, notons les apparitions toujours grotesques d'un Brad Dourif plus lunaire que jamais, peu aidé, il est vrai, par les dialogues qu'il a à dire. Dourif incarne un drôle de type difficile à cerner que la montagne mythique a rendu à moitié cinglé et l'on peut affirmer sans problème qu'il est en fin de compte le plus herzogien de la troupe. 


 
 
On sait qu'il y a des hauts et des bas dans la très longue carrière de notre ami Werner ; là, nous sommes dans une crevasse. Cerro Torre, c'est Herzog dans le creux de la vague. Un Herzog mineur, comme on dit. Un film très bizarre, très silencieux, au rythme déconcertant et à l'humour étrange. On se demande d'ailleurs parfois si cet humour est volontaire ou non, ce qui participe paradoxalement à son charme. On sent notre Herzog hésitant, pas totalement investi, ou par intermittence, qui ne sait pas trop quoi faire d'un scénario qui le branche peu et aurait plutôt appelé à verser dans le film d'action pur et dur. Dans les deux premiers tiers du film, les inspirations du cinéastes sont bien rares : elles surviennent seulement lorsqu'il se contente de filmer le paysage, lentement, en insistant sur les crêtes des montagnes, à demi cachées dans les nuages, et patiemment, comme pour mieux nous laisser nous rendre compte de leur immensité, de leur grandeur écrasante. Pour le reste, on pige immédiatement où veut en venir Herzog : il fustige le cynisme du sport spectacle, soutenu et dénaturé par la télé et les médias, pour mieux glorifier les vraies valeurs de l'alpinisme, portées par des hommes intègres, attentifs et respectueux de la nature, bien qu'obnubilés par une obsession dévorante qui les amènent à aller défier les limites du possible, dans une attitude quasi autodestructrice qui vient faire écho à la démarche connue de l'auteur de Fitzcarraldo. Cela aurait pu alimenter une œuvre solide, si celle-ci avait été conçue avec la flamme, avec le cœur, avec la rage ou que sais-je, ce dont on doute clairement ici... Le film manque cruellement d'allant et de tenue ; les réflexions introspectives prononcées en voix off par Donald Sutherland essaient de donner du liant à l'ensemble, en vain.


 
 
Conséquence peut-être du scénario maigrelet et de l'humour insolite d'Herzog, les deux seules femmes du film sont réduites à des rôles de faire-valoir, de pots de fleur ambulants. Ce Cri de la roche ne passerait pas les toutes premières questions du fameux test de Bechdel. Recalé illico ! Ainsi, l'apparition de la secrétaire personnelle du producteur américain, personnage grotesque qui finit par s'intéresser au défi des deux alpinistes, constitue un moment assez cocasse. Une jolie blonde descend mollement un escalier ajouré en colimaçon puis se déhanche jusqu'au bureau de son supérieur dans une courte robe noire moulante. L'actrice minaude et surjoue un air cruche, Werner Herzog filme ses pas chaloupés en laissant libre cours à sa libido. Il semble critiquer ironiquement le rôle attribué aux femmes dans ce milieu, en forçant encore davantage le trait, de manière un peu maladroite. Soit dit en passant, le producteur américain est lui aussi une caricature bien gratinée qui nous réserve quelques bons petits moments dans le dernier tiers du film, où l'on relève nettement la tête. Car malgré tout, un Herzog raté demeure un film digne d'intérêt. Et le grand cinéaste allemand réussit presque à sauver les meubles lors d'une dernière séquence formidable. D'ultimes minutes de toute beauté qui nous montrent l'ascension finale du sommet par les deux hommes, l'un tentant d'escalader le champignon de glace qui recouvre la cime tandis que l'autre se faufile par une autre voie légèrement en contrebas mais tout aussi dangereuse. Magnifiquement filmé à l'aide d'un hélicoptère éloigné survolant les lieux, ce passage vertigineux nous fait ressentir, sur un air d'opéra, toute la difficulté ressentie par les alpinistes, réduits à deux points noirs sur une immense aberration de la nature souveraine. 
 
 
Cerro Torre, le cri de la roche de Werner Herzog avec Stefan Glowacz, Vittorio Mezzogiorno, Donald Sutherland, Mathilda May et Brad Dourif (1991)

28 octobre 2021

Pig

Ne vous y méprenez pas : Pig n'est pas un énième film de vengeance bas de plafond où un homme qu'il ne fallait pas venir chatouiller se voit retirer son être le plus cher ou son bien le plus précieux (en l'occurrence, les deux : un cochon truffier), puis, animé d'une rage folle, se lance dans une croisade sanglante, seul contre tous, écrasant tout sur son passage, pour punir les imprudents malfaiteurs. Parfois mal vendu, comme s'il s'agissait encore d'un John Wick bis où Keanu Reeves serait remplacé par Nicolas Cage et le beagle du premier film par un cochon, Pig vaut en réalité beaucoup mieux que ça et pourra surprendre ceux qui espéraient voir l'acteur abonné aux séries b partir en roues libres et commettre un nouveau carnage. L'idée du film, le truc, la trouvaille de Michael Sarnoski, c'est de substituer la drogue par... la truffe. La truffe, oui, ce champignon délicieux particulièrement apprécié des plus fins gourmets que l'on trouve au fond des bois humides, avec chance ou avec l'aide d'un chien ou d'un cochon truffier. Et le film, drame intimiste déguisé en parodie de néo-noir, part seulement là-dessus, sur ce décalage amusant mais fragile, qu'il parvient toutefois à tenir jusqu'au bout car, heureusement, le réalisateur et scénariste ne se limite pas à cet effet comique intermittent et prend surtout soin de développer un personnage principal attachant et fouillé, dont on comprend progressivement les motivations en même temps que l'on découvre son lourd passé. C'est un vieux loup solitaire mutique, appelé à quitter sa cabane perdue dans l'Oregon pour les bas-fonds de Portland, auquel Nicolas Cage donne parfaitement vie.


 
 
Certains se foutent de la gueule de Cage, mais combien d'acteurs américains de sa génération continuent de tourner dans des films intéressants ? Combien se mouillent à sa façon, produisent des jeunes cinéastes prometteurs ou s'en vont loin d'Hollywood jouer pour des auteurs à la personnalité bien trempée ? J'en vois pas trop... Alors certes, sa filmographie est une montagne où les pépites sont rares, mais elles existent, et le gars est toujours là, dans le coup, polissant son statut d'acteur culte avec une conscience de lui-même et une autodérision sans équivalent aujourd'hui. Pig ajoute une ligne de plus à sa légende. Nicolas Cage est parfait dans la peau tuméfiée de ce vieux sage qui a tout perdu, à peine animé par une philosophie de vie au relativisme désarmant, prêt à encaisser tous les coups qu'il faudra pour remettre la main sur l'une des rares choses auxquelles il tenait vraiment. On a la nette impression que l'acteur, autant que son réalisateur, se plait à déjouer les attentes et incarne, avec malice, ce rôle tout en retenue, loin des exubérances dont on le sait capable à tout moment, fascinant et attachant volcan éteint. Le pitch a sans doute tapé dans l’œil de la star et il y a fort à parier que Sarnoski a écrit le scénario en ayant en tête les rôles habituels de Cage. C'est malin, tout le monde en sort gagnant. Si le film, par trop solennel, manque quelques fois de légèreté et se complaît par moments dans une langueur qui pourra en laisser quelques-uns sur le carreau, il n'en reste pas moins le portrait d'un reclus assez touchant et original, qui réserve même quelques jolies scènes, où le talent du cinéaste et de son acteur vedette ne font aucun doute, et son petit lot de situations amusantes, où les codes du film noir sont astucieusement chamboulés. En bref, une belle curiosité.


Pig de Michael Sarnoski avec Nicolas Cage, Alex Wolff et Adam Arkin (2021)

26 octobre 2021

L'Épopée de l'Everest

The Epic of Everest, titre épique s'il en est, et film ô combien émouvant. D'abord en tant que pur document. L'émotion est vive à la vue de ce documentaire muet de 1924, sans doute l'un des tout premiers films de montagne de l'histoire du cinéma. Peut-être le premier ? Je n'ai pas vérifié. Il faudrait le faire et, l'ayant fait, mettre une paire de moufles avant de s'avancer sur ce terrain, comme toujours quand il s'agit d'affirmer que tel film est pionnier en tel ou tel domaine, le premier au monde à s'être distingué par l'emploi de tel matériel ou par l'invention de tel procédé. Il y aura toujours quelqu'un pour pointer, à juste titre, une pépite oubliée de toutes les histoires du cinéma qui, réalisé quelques mois plus tôt, quelques jours peut-être, détrône notre chouchou, vole la primauté à notre cher petit bijou aussitôt relégué au rang de vulgaire petit navet. Je vous renvoie donc à la lecture de ces quelques ouvrages universitaires qui font autorité en matière de cinéma de montagne : Montagne et cinéma : escalade de la peur et peur de l'escalade de Less Béton (éditions Plon, 1983), Cinéma et montagne : amour du vertige et (oh oh) vertige de l'amour, de Josée Mourin'ho (éditions Hotspur, 2019), avec une exquise préface posthume d'Alain Bachot, La montagne au cinéma ou le cinéma à la montagne d'André S. Letharba (éditions Presses Universitaires de Tarbes, 1958), Cinéma et montag(n)e 1ère partie : la montagne, et surtout Cinéma et montag(n)e 2ème partie : le montage de François Forestier (éditions Je-m'auto-édite.net, 1997 pour le premier volume ; éditions Premier Jet, collection "Zéro Relecture", 1998, pour le second), le très ambivalent L'Everest aussi a commencé petit de Maurice Youssef Barthelemew (éditions Pue-Le-Pipi, 2002), mais aussi La Montagne à l'écran : hauteurs du cinéma, cinéma d'hauteurs (sic) de Sic'kfried Crackauer (éditions KleanShit, 1931), et surtout l'incontournable Le cinéma de montagne, une montagne de cinéma ou l'encyclopédie en huit tomes des films de montagne et des montagnes de films de George Sadoul (éditions de l'Âne Mort, 1942).

 


Mais revenons au film, qui constitue donc un sacré document, notamment dans toute la première partie consacrée à la longue expédition à travers l'Himalaya vers le pied de l'Everest, qui monopolisa 500 hommes et bêtes parcourant en file indienne des dizaines de kilomètres par jour. L'équipe filme les Tibétains des sommets, autochtones et sherpas, parmi lesquels comptent des femmes, ainsi que le monastère de Rongbuk, avec une claire ambition ethnologique et nous laisse une trace inestimable, même si les intertitres, sans doute nourris par les clichés des récits d'aventure, versent parfois dans le douteux (les Tibétains, peuple pauvre et crasseux au pied d'une montagne pure et immaculée, ne se laveraient strictement jamais, du jour de leur naissance jusqu'à leur mort, vivraient dans des taudis infects, etc.). 


 

Petits écarts regrettables qui n'entachent pas la totalité desdits intertitres, par ailleurs d'une grande qualité et joliment écrits, quand ils se concentrent sur le récit de l'ascension et contribuent à la tension des dernières séquences du film, où il est question du retour inespéré ou de la disparition des alpinistes George Mallory et Andrew Irvine. Les deux grimpeurs, infimes silhouettes sur le gigantesque monstre de roche et de glace, ont été perdus de vue par leurs camarades d’expédition sur le versant nord-est de l’Everest, à 193 mètres de la cime. Nous voyons les autres membres de l'expédition, restés un peu plus bas car incapables de suivre Irvine et Mallory, faire des signaux à la caméra, encore un peu plus bas, qui n'a pas pu monter avec eux (et l'on se demande déjà comment les quatorze caméras de l'époque et de l'équipe – rude à prononcer ce petit passage – ont pu gravir de telles hauteurs tant cela paraît relever du prodige), puis signifier à l'équipe de tournage et au gros du contingent la probable mort des deux têtes brûlées en disposant des sacs en croix sur la neige dans une image terrible. 
 


 

Des images, terribles ou sublimes, le documentaire de l'explorateur britannique John Noel en regorge. Capitaine John Noel, faut-il dire, qui, après une première approche clandestine de la montagne sacrée, au début du siècle, déguisé en tibétain mais bientôt refoulé par la police locale, s'était déjà lancé à l'assaut des 8 848 mètres de l'Everest inviolé en 1922, première expédition officielle dont il tira un film court, Climbing Mount Everest (où je viens moi-même de flinguer ma propre théorie pourtant savamment échafaudée dans le premier paragraphe). Moyennant un joli tas de pognon, John Noel utilise toutes les innovations permises par son époque : caméras Newman-Sinclair capables de résister aux grands froids, avec moteurs électriques permettant de filmer au ralenti ou en accéléré et de réaliser des time-lapse, téléobjectifs augmentés qui lui permettent l'impossible : filmer à plus de 3000 mètres. Et Noel ne se prive pas pour s'en vanter dans quelques intertitres. Mais au-delà de ces prouesses techniques, et même si elles y contribuent évidemment, la beauté du film tient à la majesté du mont Everest (que l'on n'a plus envie d'appeler ainsi après ce film, mais Chomolungma, comme l'appellent les Tibétains, "déesse mère des vents"), auquel John Noel donne la vedette ; les deux alpinistes-stars disparus au sommet, ou juste avant, (vaste polémique à l'époque), refusant d'être héroïsés. Ce mont Chomolungma, filmé dans des plans larges aux teintes monochromes dont le vague flou et le grain augmentent la dimension mythique, nourrie du reste par le silence du film muet et le noir et blanc qui siéent parfaitement à la solennité glaciale du sujet. 
 


 

Les longs plans fixes de la deuxième partie du film, les intertitres se raréfiant, ont aussi leur part dans la grande réussite cinématographique du projet, où tout le temps nous est donné d'admirer les mouvements des ombres et des lumières sur la surface moirée du glacier ou de mesurer le temps et la difficulté de la progression des hommes et des animaux dans ces contrées. Et quand un lent panoramique s'opère soudain pour suivre le mouvement ascensionnel des grimpeurs, l'iris du cadre nous donnant l'impression d'observer la progression hasardeuse à travers un télescope tandis qu'un improbable contrechamp nous montre les sherpas scrutant le dernier camp de base sis à 8230 mètres d'altitude à l'aide d'une lunette, nous y sommes, nous sommes là-hauts, avec eux ! L’Épopée de l'Everest nous happe complètement, hypnotique, fascinant, par le rythme envoûtant de ses plans et par son étrange capacité à livrer de Chomolungma des images qui ont tout à la fois la puissance du réel – ce film est, à n'en pas douter, une date dans l'histoire du cinéma documentaire – et, en tant que la montagne s'érige depuis un autre âge, nimbée de brume et de sang, encore indomptée, inatteignable, supérieure et interdite, en un mot divine, la puissance de l'imaginaire.
 

L’Épopée de l'Everest de John Noel avec George Mallory et Andrew Irvine (1924)