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17 mars 2018

Annihilation

Après le remarqué Ex Machina qui abordait l'un des thèmes favoris de la science fiction actuelle, l'intelligence artificielle, le britannique Alex Garland persévère dans le genre en adaptant cette fois-ci le best steller de Jeff Vandermeer, Annihilation, paru en 2004 et auréolé de nombreuses distinctions. Ce livre s'inspirait de deux grands classiques venus de l'Est : Stalker, des frères Strougatski, et Solaris, de Stanislas Lem, des incontournables de la SF, à lire absolument, qui ont chacun donné lieu à des adaptations signées Andreï Tarkovski, elles-mêmes entrées dans l'histoire du 7ème Art. C'est dire si Alex Garland fait preuve d'ambition et s'inscrit dans un héritage littéraire et cinématographique particulièrement lourd à porter. En réalité, c'est principalement à Stalker que l'on repense ici puisque le point de départ est grosso modo le même. Il s'agit d'une idée a priori très excitante, popularisée par les frères Strougatski puis magnifiée par le chef d’œuvre de Tarkovski : l'exploration d'une vaste et mystérieuse étendue de notre planète influencée par une présence venue d'ailleurs, une zone à haut risque aux effets inexplicables sur les visiteurs qui s'y aventurent courageusement. Nous suivons une petite troupe de scientifiques, exclusivement féminine, menée par Natalie Portman et Jennifer Jason Leigh, désireuse d'atteindre le centre de ladite zone afin de percer son secret, de comprendre pourquoi celle-ci croît inexorablement, transformant tout ce qu'elle absorbe.





Dès les premières minutes d'exposition, le film s'avère hélas assez laborieux. Alex Garland installe péniblement des personnages tout à fait anodins, interprétés par des acteurs qui semblent peu concernés (la palme revenant à Jennifer Jason Leigh, fantomatique). Mais parce que le pitch est prometteur, on demeure vaguement intrigué et, surtout, impatient d'entrer enfin dans la fameuse zone, ce "scintillement" étrange qui, à l'image, se caractérise par des vagues de lumières aux couleurs de l'arc-en-ciel, miroitant au loin. Ce n'est qu'à la trentième minute que la bande à Natalie Portman y pénètre enfin, après un dernier temps d'attente, un ultime regard lancé derrière leurs épaules, histoire de créer un suspense qui se fait toujours désirer. Nous apprenons ensuite que la présence venue d'outre-ciel a pour effet de faire muter les organismes, de les mêler de manière hasardeuse les uns aux autres, faisant fi des barrières des espèces et des lois les plus élémentaires de la Nature. Cette particularité aurait pu permettre à Alex Garland toutes les folies visuelles. Malheureusement, si la "direction artistique" se veut soignée, le cinéaste s'avère incapable de la mettre convenablement en valeur, de créer des images réellement fascinantes. Visuellement, Annihilation est d'une pauvreté accablante, malgré deux ou trois bonnes idées disséminées ici ou là qui auraient mérité un bien meilleur traitement et en dépit d'un scénario qui offrait un prétexte solide à toutes les extravagances.





A l'image, c'est à un psychédélisme très sage auquel nous avons affaire, donnant régulièrement au film une sorte de style pseudo New Age daté et de mauvais goût. Initialement écrivain et scénariste, Alex Garland révèle encore toutes ses limites en tant que metteur en scène. Il nous rappelle que son Ex Machina était déjà très surestimé et bénéficiait, lui aussi, d'un pitch particulièrement aguicheur, d'un scénario que n'honorait pas son travail de réalisateur, mais qui a suffi à en tromper plus d'un. En évoquant immanquablement Stalker, Annihilation nous rappelle sa petitesse dérisoire fasse à l’œuvre gigantesque de Tarkovski. Mais Alex Garland ne s'arrête pas là et convoque aussi régulièrement d'autres références trop imposantes pour lui. On note ainsi de nombreux clins d’œil et de situations rappelant The Thing de John Carpenter. Là encore, la comparaison s'avère très cruelle puisque contrairement au maître, le britannique est bien incapable de développer la moindre atmosphère et ne capture guère de visions d'épouvante ni ne provoque aucun effroi face à l'inconnu, aucune sidération face à l'inexplicable. Il parvient seulement à nous donner le vertige face au terrible abîme qui le sépare des grands cinéastes qui, eux, ont su marquer la science fiction en mettant leur immense talent à son service. Pour réussir un tel film, il faut en effet un certain génie, un brin de folie. Produire des images marquantes n'est pas donné à tout le monde. Imaginez le script d'Under the Skin entre les mains d'un guignol. C'est impensable. Jonathan Glazer a su le sublimer, en faire une œuvre tout à fait à part. Alex Garland n'est définitivement pas de cette trempe, il aurait peut-être dû laisser faire quelqu'un d'autre. Mais ils ne sont hélas pas nombreux ceux qui, aujourd'hui, auraient été capables d'en tirer un chouette film.





Alors que son histoire lui offre mille possibilités, nous avons donc droit à des fleurs de toutes les couleurs, à deux biches albinos sautillant dans les bois, à un crocodile à la dentition variée et à un ours à la tronche de sanglier. Génial... On a le désagréable sentiment qu'il manquait un illuminé à bord, l'équivalent d'un Giger ou d'un Rob Bottin, capable de matérialiser les plus folles digressions. Ce n'est qu'à la toute fin qu'Alex Garland se lâche un peu et nous propose une scène plutôt surprenante. Natalie Portman y est confrontée à un double bizarroïde lors d'un face à face donnant lieu à une chorégraphie où le temps, enfin, paraît suspendu par l'étrangeté du spectacle proposé. C'est hélas bien trop tard... Orphelin de la moindre tension, en dehors d'une scène plutôt réussie et porteuse de la plus belle idée (l'ours mutant qui reproduit les appels à l'aide de sa dernière victime humaine — notons qu'elle est sonore et non visuelle), Annihilation est également dénué de rythme et d'ambiance. Pompeusement découpé en plusieurs chapitres aux titres sibyllins, ce film très creux nous propose des flashbacks réguliers qui nous permettent de faire plus ample connaissance avec le couple sans intérêt formé par Natalie Portman et Oscar Isaac. On se farcit ainsi des scènes de plumard lamentables où le second chatouille la première après avoir échangé sur Dieu et la Création lors de dialogues imbuvables. Merveilleux...





Au bout du compte, Annihilation laisse une impression drôlement désagréable, celle d'une arnaque mal menée, d'esbroufe sans style particulier. Un comble. Le scénario qui invitait à des métaphores évidentes semble cacher tant bien que mal son indigence derrière une nébulosité ridicule qui n'émoustille en rien notre imagination et ne nous incite nullement à combler ses vides, ses trous laissés béants. Le plan final, pied de nez minable, achève de nous plonger dans la pire perplexité, il ressemble tristement au cliffhanger facile d'un épisode de série télé de bas étage. Il paraît que le film parle avant tout de dépression, d'autodestruction. C'est vrai qu'il nous fait broyer du noir et que la démarche de Garland s'apparente à un suicide. Annihilation accomplit la désolante prouesse de nous amener à douter du pouvoir de l'art cinématographique quant à sa capacité à exploiter pleinement les grandes idées de science fiction et à reproduire les plus singulières expériences de lecture (on pourrait, ou plutôt, on devrait pouvoir penser à La Couleur tombée du ciel de Lovecraft, à La Forêt de Cristal de JG Ballard). Et l'on frémit de nouveau en pensant que l'adaptation des Montagnes Hallucinées par le peu doué Guillermo Del Toro pourrait être remise sur les rails suite au succès de La Forme de l'Eau. Alors que John Carpenter réussissait à évoquer l'esprit si périlleux de Lovecraft dans The Thing, en s'y attaquant par des voies détournées, Alex Garland nous confronte simplement à son impuissance et échoue à effleurer les grands écrivains, les maîtres de la science fiction, en empruntant pourtant un chemin bien plus direct. On termine le film avec l'envie très vive de se nettoyer les yeux, de raviver notre amour pour le cinoche, le vrai, en se replongeant dans le décidément inégalable Stalker d'Andrei Tarkovski.


Annihilation d'Alex Garland avec Natalie Portman, Jennifer Jason Leigh et Oscar Isaac (2018)

6 novembre 2017

Solaris

Entre deux braquages de Danny Ocean, Steven Soderbergh et George Clooney ont tourné ensemble ce film de science-fiction que tout le monde a plus ou moins oublié aujourd'hui. Prudent, Soderbergh s'est très tôt défendu de réaliser un remake du film d'Andreï Tarkovski, préférant présenter son Solaris comme une nouvelle adaptation du chef d’œuvre de Stanislas Lem. Je n'ai pas encore vu le film de Tarkovski, ça ne saurait tarder, mais j'ai lu le bouquin de Lem. Inutile de dire qu'il vaut mieux tout oublier du livre avant de se lancer dans cette adaptation que Soderbergh a vendue comme étant plus fidèle que celle de Tarkovski. Mon petit doigt m'affirme pourtant que l’œuvre de Tarkovski doit partager infiniment plus de points communs avec ce classique de la littérature de SF, notamment dans l'effet d'envoûtement produit sur le lecteur/spectateur, que la version de Soderbergh, d'une indigence et d'une pauvreté effarantes.




Un très pâle George Clooney est donc appelé au secours sur la station orbitant autour de la mystérieuse planète Solaris. Là-bas, rien ne va plus. Seuls deux guignols supposés analyser la planète sont encore vivants mais restent cloîtrés chacun à leur poste, ne faisant aucunement avancer les études solaristiques. Bien que son premier interlocuteur ne daigne pas l'informer sur les événements étranges qui surviennent à la station, George Clooney va très vite se rendre compte de ce qui cloche. La planète Solaris a le drôle d'effet de matérialiser les pires expériences amoureuses de chacun des personnages. En réalité, surtout celles de George Clooney puisque dès la première nuit passée là-bas, il découvre au petit matin à son chevet la meuf dont il était jadis amoureux et qui lui a pourri l'existence quelques années plus tôt. Une plaie, un nid à emmerdes aux yeux globuleux, pour laquelle Clooney éprouve encore curieusement des sentiments. L'actrice se nomme Natascha McElhone, on ne l'a vue dans rien de notable depuis, tout simplement car elle doit être aussi chiante en vrai qu'à l'écran. C'est en tout cas mon explication et j'y tiens mordicus.




Il doit exister une recette, des ingrédients indispensables pour qu'une histoire d'amour fonctionne au cinéma. Ces ingrédients, je les ignore, mais je sais reconnaître quand ils sont à l'écran, car j'ai un cœur d'artichaut. Steven Soderbergh les ignore totalement lui aussi et ça, c'est plus embêtant... On se fout éperdument des sentiments qu'ont l'air d'éprouver Clooney et McElhone l'un pour l'autre. On n'y croit pas une seconde. Des flashbacks lourdement explicatifs sont là pour nous informer de leur passé, de leur première rencontre jusqu'à leur ultime engueulade. Il s'agit d'autant de saynètes lourdingues à l'impact émotionnel extrêmement superficiel pour ne pas dire tout à fait nul. On voit Clooney cul nu à deux reprises (il n'accepte de se dévêtir que devant la caméra de son ami Steven), mais rien n'y fait. On s'en fiche. Le cinéaste a donc débarrassé le livre de Lem de ses thèmes principaux pour mieux se concentrer sur cette histoire d'amour, et on se demande bien pourquoi étant donné ce qu'il en fait. Leur rencontre est filmée comme une pub Nespresso, l'attitude et le jeu de George Clooney ne faisant rien pour nous défaire de cette désagréable impression. Leurs disputes, en mode "shaky cam", sont des moments pénibles et difficiles à surmonter. A chaque fois, la désinvolture frappante de Steven Soderbergh laisse songeur. Ce type-là tourne plus vite que son ombre et ça se voit...




Les acteurs ne sont pas là pour porter secours au réalisateur sans inspiration. George Clooney, peut-être justement en manque de Nespresso, est plus apathique que jamais. Sa collègue Natascha McElhone a beau rouler des yeux dans tous les sens et disposer d'une tronche originale, elle perd tout son intérêt après 30 secondes à l'écran. Une black dans le rôle d'une chercheuse constamment de mauvais poil incarne le troisième larron de la station, choix important de la part de Soderbergh puisqu'aucune femme n'habite la station dans le bouquin. En offrant ce personnage infréquentable et complètement imbuvable à une femme de couleur, le metteur en scène semble militer contre la discrimination positive. C'est moche. Quant à Jeremy Davies, son jeu tout en mimiques et en langage gestuel est tout bonnement insupportable, on finit par réaliser pourquoi tous ses personnages finissent systématiquement avec une balle entre les deux yeux (ici, il est retrouvé mort via un twist ridicule, tombé du ciel, comme planté là pour sortir le spectateur de sa léthargie, en vain).




Autre point particulièrement regrettable pour qui a lu le bouquin : la planète Solaris se limite ici en une sorte de boulard violacé, traversé d'éclairs bleutés. Le mot "océan" n'est jamais prononcé, pour la fidélité, il faudra donc repasser. Si vous naviguez sur ces pages avec un PC sous Windows, allez donc dans "Mes Documents" puis "Mes Images" puis "Échantillons d'images", c'est là que Bill Gates entrepose quelques .jpeg hideux pour vous dépanner si vous n'avez strictement aucune idée de fonds d'écran. Ces images sans saveur générés par des logiciels sans âmes correspondent assez bien au spectacle que nous offre Solaris selon Soderbergh. C'est pendant ces moments-là qu'on se dit que la science-fiction est un genre cinématographique qui devrait être réservé aux cinéastes les plus doués, les plus à même de nous gratifier d'images marquantes, inoubliables, de nous emporter dans une ambiance irréelle. Steven Soderbergh ne propose qu'ennui et froideur. Son film n'a aucun éclat. A déconseiller donc, surtout à ceux qui n'ont pas lu le livre et que cela pourrait dégoûter à vie. Ceci dit, le talent et l'imagination de l'écrivain sont tels qu'ils chasseront bien vite de vos mémoires les tristes images de cette si morne et plate adaptation.


Solaris de Steven Soderbergh avec George Clooney, Natascha McElhone, Viola Davis, Jeremy Davies et Ulrich Tukur (2002)

29 avril 2015

Happy People : un an dans la Taïga

Encore un excellent documentaire de Werner Herzog, même s'il ne s'agit pas du plus connu, loin de là, et qu'il mérite donc amplement d'être mis en avant. En réalité, le cinéaste allemand est ici crédité comme co-réalisateur, puisqu'il s'est appuyé sur des images issues d'une série de documentaires déjà existants signés Dmitry Vasyukov, son binôme occasionnel. Des images qu'il a remontées et sûrement agrémentées de quelques séquences et, bien sûr, de son inimitable voix off. Devant Happy People : un an dans la taïga, ça ne fait aucun doute : nous sommes bien devant un pur documentaire du Munichois. Nous apprécions immédiatement sa patte reconnaissable entre mille, ce regard si doux, d'un humanisme désarmant, porté sur ses congénères, en l'occurrence des habitants du plus profond de la Sibérie, et tout particulièrement des trappeurs chevronnés. On retrouve effectivement cette façon si délicate et précieuse qu'a Herzog de laisser parler ses "acteurs" sans acquiescer ni juger leurs propos, de les laisser s'ouvrir à la caméra progressivement, pour mieux les amener à dire des choses qui nous touchent très facilement. Ici, on se surprend à suivre avec intérêt (voire à défendre) la chasse aux zibelines pour leur fourrure, le trappeur nous indiquant très humblement que ses pièges "tuent la bête sur le coup, donc c'est humain".




Vasyukov et Herzog ont donc suivi pendant un an la vie de quelques habitants de la Taïga, vaste région d'une fois et demie la superficie des États-Unis aux paysages vierges et impressionnants, barrés par aucune route ou voie ferrée, simplement traversés par de gigantesques fleuves. Nous sommes invités à découvrir l'incroyable vie de ces gens, rythmée et dictée par la nature changeante au fil des saisons, une nature souveraine, filmée avec amour, respect et patience. S'appuyant sur des moyens rudimentaires et des traditions ancestrales, ces "happy people" vivent de pêche et de chasse, ils communient avec une nature à laquelle ils doivent tout.




Au printemps et en été, les habitants en profitent pour faire leurs provisions, de bois, de poissons, de pain... On construit ses propres ski, un canoë est creusé à même un tronc par le spécialiste local et son fils, on se prépare en toute quiétude au prochain hiver. Un candidat aux élections de la région vient se montrer sur son yacht personnel, se pavanant aux côtés de quelques danseuses séduisantes, et tout le monde s'en fout. En hiver, les trappeurs s'en vont recueillir les fruits de ces pièges, vieux comme le monde, qu'ils ont méthodiquement placés quelques mois plus tôt. Lors du grand départ, nous assistons aux beaux adieux à leurs familles, qu'ils ne sont jamais tout à fait sûrs de retrouver, avant de parcourir plus de 700 km en barque, pour atteindre leurs terrains de chasse.




Néanmoins Herzog ne cache pas la face sombre du tableau, la rudesse économique de leur situation, on nous apprend ainsi comment les fourrures se vendent plus difficilement, et combien les prix pour le matériel dont le trappeur a besoin ont augmenté. Il n'oublie pas de s'intéresser à la population autochtone qui survit difficilement en coupant du bois, et en étant continuellement bourrée, "c'est de la faute des Russes, c'est eux qui ont amené la vodka". Le cinéaste parvient aussi à évoquer l'Histoire et à nous rappeler le terrible coût humain de la Seconde Guerre Mondiale pour la Russie en s'intéressant au vétéran du village, un vieil homme apparemment solide mais qui peine à retenir ses larmes quand il se remémore l'annonce de la victoire et, surtout, tous ses amis perdus.




Comme tout documentaire de Werner Herzog, Happy People est donc ponctué de passages très touchants et d'autres plus légers, teintés de cet humour qui le caractérise, appuyé par sa voix off si captivante. On pense ici à ce pêcheur aux méthodes peu orthodoxes mais radicales, n'hésitant pas à utiliser son fusil pour dégoter son poisson dans ces fleuves qui en regorgent (anecdote amusante : Herzog nous apprend que ce pêcheur est de la famille d'Andreï Tarkovski !). Et surtout, on découvre en détails le rôle et le travail de leurs indispensables compagnons : leurs chiens, magnifiques et admirables, qui vivent seulement 4 ou 5 ans en moyenne, jamais plus de 10, et passent leurs petites mais pleines existences au service de leur maître. Ils sont de redoutables chasseurs, fidèles, capables de courir plus de 700 km à côté de leur trappeur quand celui-ci traverse la rivière gelée sur motoneige, pour passer les fêtes au village. Toute l'humanité d'Herzog pourrait se résumer à cette scène où le trappeur, seul devant sa hutte avec son chien, devient narrateur, et qu'il nous raconte les larmes aux yeux le jour où il a perdu deux de ses fidèles compagnons, venus à la rencontre d'un ours un peu trop curieux. Sacrés clébards...




Notons enfin que ce film a reçu la grosse Palme dorée de la 5ème édition du Festival International du Documentaire organisé dans ma Chambre, au mois de janvier 2015. Une très belle distinction dont Werner Herzog est le multiple lauréat.


Happy People : un an dans la Taïga de Werner Herzog et Dmitry Vasyukov avec des trappeurs et des ienchs (2010)

15 juin 2014

Monuments Men

Il m’arrive parfois, quand je lance trop tardivement un bon film un peu long et que je me sens piquer du nez, de mettre la pause, de me lever, d’aller dans la cuisine, de choper le premier truc à bouffer qui se présente, et de revenir boulotter ma trouvaille devant la suite du film. Impossible de s’endormir en mangeant. Faites le test. A chaque fois que vous avez peur de pioncer (ça peut être sur votre canapé devant Nostalghia de Tarkovski, ça peut aussi être au volant, sur l’autoroute, à contresens, plus problématique), faites une pause, garez-vous sur le bas côté, allez brûler 500 balles durement acquis dans un paquet « maxi » de trois club sandwiches thon crudités avariés chez le voleur de nuit le plus proche, remontez sur votre bahut (canap ou cametard) et tracez la route bouche pleine, doigts de pieds en éventail. Aucune chance de sombrer, éteignez même vos veilleuses pour économiser sur la batterie, vos yeux seront des phares à eux seuls. Il faudra peut-être s'arrêter régulièrement au pipi-room, parce que ces club-cendars, c'est pas du bio, mais pissez plutôt dans votre réservoir à essence, avec un club trio dans l'estomac votre vessie sera l'équivalent d'une pure raffinerie à pétrole et fournira du Gazole Excellcium à revendre. Prenez deux paquets « maxi » si vous faites les deux à la fois, Nostalghia et transport routier de marchandises : il a bien dû se trouver un ou deux routiers allumés dans le monde pour s'enfanguer un petit Tarko de derrière les fagots sur l’écran 2 pouces noir et blanc de la cabine tapissée de putes aux nibards réchappés de leur poids-lourd. Probabilité non nulle !


Typiquement le mec qui matait Andreï Roublard dans son cametard...

J’ai lancé Monuments Men en plein petit-déjeuner, aux alentours de treize heures, un jour de vacances où je m’étais levé assez tard, après une bonne nuit de sommeil, et le film a réussi à me faire pioncer comme un loir au bout d'une petite trentaine de minutes alors que j’étais en plein cœur de mon repas, la fourchette entre les dents, au beau milieu d'une mastication lambda. Je me suis réveillé plus d’une heure et demi après, avec le générique de fin de Clooney, la fourchette toujours enfoncée dans le râtelier. Une chance que je n’aie pas sombré en prenant une rasade d’eau plate au goulot pour me rincer le gosier, je serais mort noyé à l’heure qu’il est, rempli comme une outre sur mon clic-clac. Mon premier paragraphe n'en est pas caduque pour autant. C'est l’exception qui confirme la règle. Ne vous laissez pas inquiéter et pensez à grailler si vous êtes en train de lire cette critique sur votre iphone au volant d’un semi-remorque : 90% du temps, ça marche tout le temps. Mais le film de George Clooney déroge forcément à la règle, et j’en ai vu assez pour vous dire que c’est un monument de merde.


Vraiment ça valait le coup de s'expatrier Jean ! On espère qu'Omar Sy sera aussi brillant dans Jurassic Park 4 ! La tronche de Dujardin qui essaye de lire sur les lèvres me donne envie de chialer... « On devine à sa courtoisie qu'il est absent », comme disait Valéry.

Dès le début, quand, régulièrement interrompu par le générique d'ouverture, et sur une musique qui aurait sa place dans La 7ème compagnie au clair de lune, Clooney part recruter ses bras cassés pour une mission spéciale « Il faut sauver les chefs-d’œuvre des musées européens », on a envie de foutre le camp. Quand chaque acteur de choix (Matt Damon, Bill Murray, Bob Ballaban, Jean Dujardin, John Goodman...) fait son petit numéro face caméra, on a bizarrement envie d'en prendre un pour le bousiller sur l'autre. Et quand, avant le départ pour la France, Clooney déballe à sa troupe tout un discours sur l’importance de l’art comme ciment de la culture et de la civilisation, débitant ses niaiseries à travers une radio qu'il vient de réparer en se vantant auprès de ses potes de n'être pas "qu'une belle gueule", le tout sur fond de touches de piano éparses tout sauf bouleversantes, c’en est trop. On le sait, on n’aura pas la patience de subir cette purge comme on en a tant vues jusqu’au bout. Celle-ci moins qu'une autre, dont le filmage est d’un académisme épuisant et l'écriture d’une banalité catastrophique, et qui souffre en prime d’un montage ultra maladroit et de lenteurs ô combien pesantes. Historiquement nul et non avenu, comme cela a été démontré en maints endroits, le film de George Clooney se torche non seulement avec les beaux-arts (comme cela a été dit aussi, réduisant les œuvres à sauver - soit tout l’enjeu de l’affaire - à de simples noms connus énumérés au petit bonheur la chance par des acteurs qui n'en ont manifestement jamais entendu parler) mais en tout premier lieu avec le septième.


Monuments Men de George Clooney avec George Clooney, Bill Murray, Matt Damon, Jean Dujardin, John Goodman, Bob Ballaban et Cate Blanchett (2014)

2 septembre 2012

Les Dents de la mer 2, 3 & 4

Tout le monde a vu les trois suites des Dents de la mer de Spielberg alors que c'était trois daubasses énormes ! Faut dire que ces séquelles horribles étaient rediffusées en boucle chaque été fut un temps. Dès le deuxième épisode la franchise se mettait pourtant à puer méchamment la mort, même s'il existe quelques aficionados de Jeannot Szwarc, le réalisateur français du deuxième volet dont les encyclopédies ciné les plus pointues ne savent pas dire comment il a pu se retrouver aux manettes de la suite la plus attendue de tout Planet Hollywood. C'est un peu comme si aujourd'hui on appelait Patrick Braoudé pour réaliser Avatar 2, y'aurait comme un hic... Et pourtant les fans de Szwarc maintiennent que Les Dents de la mer 2 a juste eu la malchance de venir après le premier. Ils maintiennent même que la fin du film est peut-être supérieure à celle de Spielberg, plus intense, plus mémorable. Rappelez-vous : Roy Scheider (l'acteur - auquel Allociné attribue la filmographie complète de Romy Schneider - avait osé resigner pour une suite sans Spielby), poussé à bout par un Jeannot Szwarc dont les méthodes de directing étaient encore inconnues outre-atlantique, conduit un zodiac à toute allure poursuivi par le grand blanc, lequel est bien décidé à boulotter ses enfants. Le shérif d'Amity Island entend guider son ennemi juré vers une ligne à haute tension qui traîne là, suspendue en mer. Toutes les lois de la logique et de la physique se retournent alors contre le grand blanc avec une chaussure noire et un aileron malheureusement pas rétractable qui se prend une décharge hallucinante dans un feu d'artifice pyrotechnique plongeant toute la côte ouest dans le noir pendant deux ans. Scheider (grand acteur dont le blaze perd tout son charme dès qu'on le sépare de son prénom) passe quant à lui à travers l'obstacle, à l'aise, il s'en tire sans même empester le poulet rôti, un miracle pur et simple. Jeannot Szwarc avouera plus tard que c'était de la "folie douce" que de tourner cette scène telle quelle.


Comment peut-on pleurer devant ça ?

Juste un intermède anecdotique : la fin des Dents de la mer 2 est aussi une date importante dans nos mémoires puisque c'est à cet instant précis que notre co-rédacteur Poulpard, aka Brain Damage, a chialé toutes les larmes de son corps et que ses parents ont su qu'il était bel et bien sociopathe. Le petit Poulpard ne pleurait pas de joie pour la survie de Roy Scheider mais bien de chagrin pour la mort du requin, et il a chialé des jours durant, inconsolable, remontant à peine la pente à la sortie du troisième film (soit un black out de 5 ans dans la vie du Poulpe). Le troisième Jaws, réalisé par Joe Alves, décorateur, espérait rameuter les foules dans les salles après un deuxième opus décevant grâce à l'apport de la 3D (le film s'intitulait intelligemment Jaws 3(D)), alors en vogue à l'époque (la mode était déjà venue, elle est repartie, elle renaît en ce moment et foutra bientôt le camp quand ce cache-misère ne suffira plus à aveugler les masses). En ce temps-là le procédé devait coûter un bras et n'était pas utilisé à tout bout de champ, par défaut, comme simple étiquette collée sur les affiches pour faire un peu rêver. Les producteurs des Dents de la mer 3 avaient pour ambition de nous en foutre littéralement plein la vue, projet qui culminait dans l'ultime séquence du film, faite pour donner la sensation à chaque spectateur qu'il ressortirait de la salle avec un collier en dents de requin. Cette scène-là, en ce qui nous concerne, on l'a vue en 2D sur FR3 et pourtant on ne l'a jamais oubliée. Chaque nouvel épisode de la saga voulait imposer un requin toujours plus gros que le précédent, mais dans le troisième volet les maquettistes ont légèrement dépassé les limites du raisonnable en créant un mégalodon digne d'une métropole vivante. Les sonars ne le détectent pas car les appareils le considèrent comme un pays, un continent à part entière, et par ailleurs des yeux si petits ne peuvent pas guider un si gros cul, les lois de la science sont ici bafouées et les dimensions du requin le font passer pour un con. N'empêche que ce gros tas nous envoya son immense gueule dentée au visage dans le dernier plan du film, prête à engloutir toute une base sous-marine et tout le public du film au passage dans ce qui restera comme l'un des "finale" les plus ridicules et les plus marquants de l'histoire du cinéma.


C'était le début des grands effets spéciaux. En 1983 ça c'était le top niveau.

Quelques mots sur le quatrième film du nom (on ne parlera pas des Dents de la mer 5, le DTV dont on vient d'apprendre l'existence) : prenant le contrepied de la grandiloquence et de l'action effrénée des précédents opus, Joseph Sargeant crut bon de nous livrer un film d'auteur contemplatif, hommage à peine déguisé à son cinéaste préféré, Andreï Tarkovsky. Dans ce film c'est la femme de Roy Scheider, jouée par Lorraine Gary (engagée sur tous les films de la série sauf le 5) qui affrontait la petite sœur du premier squale dans une déambulation cérébrale minimaliste sur l'océan. Nombre de spectateurs passèrent à côté, nous aussi. Et comme tout le monde on a pensé "plus jamais ça".


Les Dents de la mer 2 de Jeannot Szwarc avec Roy Scheider (1978)
Les Dents de la mer 3 de Joe Alvez avec Dennis Quaid (1983)
Les Dents de la mer 4 de Joseph Sargent avec Michael Caine (1987)  

10 février 2011

Runaway Train

Deux hommes fraichement échappés d’une prison haute sécurité perdue au fin fond de l’Alaska se retrouvent coincés dans un train fou, lancé à pleine vitesse, sans personne au volant. Voici le pitch assez minimaliste de Runaway Train, sorti en 1985, qui se présente d’abord comme un film aux trivias (aka "anecdotes de tournage") particulièrement savoureuses. Il devait en effet s’agir du premier long-métrage américain du cinéaste japonais Akira Kurosawa, qui en a signé le scénario initial et qui, pour des raisons financières, ne réussit point à le tourner. Quelques années après, le projet tomba finalement entre les mains d’Andreï Konchalovsky, un cinéaste russe à la carrière étrange, fidèle collaborateur d'Andreï Tarkovski à ses débuts et auteur de nombreux films historiques sur sa terre natale, qui s’est également exilé un temps aux États-Unis où il s’est essayé à des genres variés avec parfois beaucoup de talent (comme nous le verrons ici). En outre, Runaway Train prétend au statut forcément très convoitée de « film contenant le plus de fois le mot fuck dans ses dialogues », des dialogues qui, dans leurs versions françaises, sont d’un comique involontaire parait-il irrésistible mais rendant peu hommage à la qualité réelle d'un film qui ne mérite vraiment pas d'être pris de haut.


Si Angelina Jolie portait le bouc, elle ressemblerait à ça

Fait rare pour un long-métrage de ce genre, Runaway Train reçut trois nominations aux Oscars, et non des moindres, puisque deux d’entre elles étaient destinées à ses deux acteurs principaux : Eric Roberts et Jon Voight. Ce dernier s’est d’ailleurs tellement investi dans son rôle qu’il aurait passé deux ans emprisonné, dans les conditions réelles d’une détention lambda, ceci afin de mieux se plonger dans son personnage et parfaire ses talents de comédien, fort d'un véritable vécu auprès de taulards de la pire espèce. L’expérience n’a pas été vaine puisque l’acteur est littéralement habité par son rôle et livre une performance incroyable, en nous offrant même quelques moments d’anthologie. Son personnage nous est présenté comme venant de passer trois ans enchaîné, et nous n’en doutons pas une seule seconde grâce à sa prestation impressionnante. L’acteur apparaît ici dans un rôle également intéressant dans le sens où il doit être l'exact opposé de celui qu'il campe dans Délivrance où il est, au commencement du film en tout cas, l'homme civilisé par excellence, doté d’un charme et une allure presque féminines. Jon Voight incarne ici une véritable bête sauvage, assez éloignée de l’humain, d'une laideur rappelant celle de sa fille transsexuelle Angelina Jolie. Eric Roberts s’en tire très bien aussi, dans le rôle assez difficile d’un benêt aussi costaud que naïf, mais brave et courageux, un rôle qui semble avoir été écrit pour lui et sa vieille gueule cassée, d'une laideur rappelant celle de sa sœur Julia Roberts.




L’autre vedette du film est bien entendu le train fou, véritable personnage à part entière, autrement plus impressionnant et cinégénique que celui pourtant plus long et plus gros (bref, plus américain) du triste film de Tony Scott. Andrei Konchalovsky sait brillamment filmer son engin et le rendre spectaculaire, notamment lors de sa première véritable apparition, accompagnée d’une musique grandiloquente, mais aussi dès le générique, qui rappelle étrangement celui de Das Boot, sauf que la forme sombre d'un sous-marin envahissant progressivement une immensité verdâtre est ici remplacée par un train rouge écarlate fendant la nuit en deux avec fracas. Le train est aussi métamorphosé suite au premier accident qu’il provoque, qui lui donne une apparence encore plus monstrueuse, comme si des tentacules s’échappaient de sa locomotive, un aspect que le cinéaste exploite également à merveille. De plus, le train de ce film est réellement « unstoppable » contrairement à l’autre tas de ferraille du film de Tony Scott au titre mensonger (ça c'était simplement histoire de vous spoiler Unstoppable et son happy end pourri). En réalité, Konchalovsky réussit partout là où Tony Scott échoue lamentablement, et fait infiniment plus encore. Il nous gratifie d’images superbes, profitant de son histoire minimaliste et limpide pour l’illustrer de quelques très belles idées de cinéma. Je pense tout particulièrement à ces nombreuses séquences presque abstraites, où nous pouvons admirer ce trait noir traverser des toiles blanches à toute vitesse, d’une beauté quasi surréaliste. Ce train inarrêtable qui parcourt les paysages enneigés, avec des obstacles qui se présentent à lui tour à tour, est peut-être une belle métaphore de ce cinéma-là, dont l'objectif est de nous tenir en haleine coûte que coûte, en nous menant de surprise en surprise, épreuve après épreuve.


L'avant du train, lancé à grande vitesse, après une première rencontre avec un obstacle

Runaway Train apparaît comme le film d’action par excellence, renfermant en lui des archétypes du genre comme le récit d’évasion, mais je pense surtout à la superbe première demi-heure du film, qui est une vigoureuse chronique de prison, très sombre et brutale, où le cinéaste prend son temps pour nous présenter ses personnages, un temps que l’on ne prend plus aujourd’hui. Mais Runaway Train est plus qu’un simple film d’action terriblement efficace, il s’agit aussi d’un véritable film d’auteur, accompagné d’une méditation romantique et assez profonde sur l’homme et la machine (rien à voir avec l’héroïsme à la mord-moi-le-nœud d’Unstoppable). Cette méditation est d’ailleurs joliment illustrée par la citation de Shakespeare, tirée de Richard III, qui vient clore le film : « No beast so fierce but knows some touch of pity. But I know none, and therefore am no beast ». L’ultime plan du film (ALERTE : arrêtez-vous là si vous comptez le voir) est d’ailleurs très marquant : on y voit le plus dangereux des taulards foncer droit vers sa mort, enfin libre comme l'air, tandis que le chef de la prison, celui-là même qui l’a déshumanisé et qui réduit ses prisonniers à l'état d'animal, s'apprête à crever enchaîné, plongé dans l'obscurité d'une prison à grande vitesse.




Comment ne pas être scotché devant ce film ? Dès les premières images de son générique aussi simple que géniale, jusqu’à sa conclusion terrible, magnifiée par la musique grandiose de Vivaldi, on est littéralement cramponné à notre fauteuil face à cette œuvre d’une intensité rarement égalée. Runaway Train est à mon sens l’un des plus grands films d’action jamais faits, une œuvre plutôt méconnue et certainement sous-estimée des années 80 que je vous invite donc chaudement à redécouvrir. Il est finalement très idiot de ma part d'avoir comparé ce film souvent proche de l'absurde à la dernière daube signée Tony Scott, puisqu'il serait plus significatif de rapprocher Runaway Train d'œuvres comme Vanishing Point ou Macadam à Deux Voies. Et je suis tout à fait sérieux lorsque j'écris ça, soyez en sûrs.


Runaway Train d'Andreï Konchalovsky avec Jon Voight, Eric Roberts et Rebecca DeMornay (1985)

2 décembre 2010

Monsters

Vous avez peut-être croisé l'affiche dans le métro. Moi aussi. Tous les jours. Et j'aurais préféré en rester là... Ce film est raté. On sent bien que son jeune auteur est animé d’intentions valables, louables même, et de références remarquables (on peut par exemple penser de façon très fugace à Stalker de Tarkovski), mais son film est néanmoins complètement foiré, et il faudrait être bien bon public et drôlement peu exigent pour parler ici de réussite. Deux phrases nous introduisent dans le film en nous apprenant qu’il y a quelques années, des traces de vie ont été trouvées sur une autre planète et qu’un vaisseau ramenant tout ça sur Terre s’est écrasé dans la zone frontalière entre les USA et le Mexique, faisant de toute cette région une zone interdite, infectée, encerclée par un très haut mur car peuplée par des bestioles qui ressemblent à des pieuvres gigantesques (étant donné leur taille, elles pourraient d’ailleurs tout à fait « enjamber » le mur, mais faut croire qu’elles n’y pensent pas).



Après vous avoir énoncé ce postulat de départ, ça devrait peu vous étonner d’apprendre que Monsters a quasi systématiquement été rapproché de District 9 du trisomique Neill Blomkamp : ce sont deux films de SF à « petit budget » mais aux effets spéciaux pourtant bel et bien là, où l’on retrouve des aliens mis en quarantaine par les hommes, avec toujours un fond de métaphore politique plus ou moins exploité (ici très très peu) et qui se veulent donc ambitieux malgré tout. J’évacue tout de suite la comparaison inévitable en disant que Monsters est nettement moins pourri et indigeste que District 9, il se mate beaucoup plus aisément, même si ça reste assez mauvais, chiant et sans véritable intérêt. L’idée de départ précédemment énoncée sert ici de base à une romance naissante, extrêmement pauvre et peu passionnante, entre deux personnages transparents, voire agaçants, pour lesquels on éprouve vraiment que dalle. Un journaliste, incarné par un acteur fort laid que j'ai bien cru voir ce week-end sur une pelouse de Ligue 1, a ici pour mission d’escorter la fille d’une personnalité importante à travers la zone infectée, pour la faire revenir saine et sauve aux USA. C’est peut-être vers la grosse demi-heure de film que ces deux personnages sans saveur rentrent enfin dans la « zone », après qu’on les ait vus pendant un quart d’heure essayer de négocier sans succès avec le vieux salopard qui organise les transports en bateaux contournant donc la zone. C’est un peu long et déjà un peu chiant, mais on mate malgré tout, armés d’une certaine patience car c’est quand même pas si mal fait, et en espérant surtout que ça finisse par devenir intéressant.



Hélas… Il ne se passe donc jamais rien. Strictement rien. Je me suis mis à pioncer du coup. Mon lecteur divx a dû s’endormir aussi, en même temps que moi, vu qu’il a interrompu le film soudainement à 1h07. Alors certes, je n’attendais pas un film de monstres avec créatures lovecraftiennes foutant les j’tons et grosses scènes d’action etc, mais je m’attendais tout de même à… à... quelque chose, je sais pas moi, nawak, mais un truc intéressant à se mettre sous la dent. Là, niet. On suit platement ce très pâle couple du dimanche se trimballer dans la zone en s’échangeant des banalités d’une tristesse sans nom (« - Toi aussi tu t’inventais des amis pour jouer avec quand t’étais petit ? - Oh putain ouais ta race ça nous fait un putain de point commun, à présent baisons »), parfois surpris et apeurés d’entendre au loin le grondement des créatures qu’on ne voit qu’à la toute fin, tout au bout d’une dernière demi-heure interminable que j’ai donc matée le lendemain, en épluchant des patates et en faisant parfois des petites avances rapides. A noter un moment particulièrement ridicule, où nos deux zigotos se retrouvent au sommet d’une pyramide mayas et peuvent ainsi apprécier le paysage qui les entoure, avec comme ligne d’horizon le fameux mur délimitant la zone, en CGI. Le gars dit alors « Ma parole, j’avais jamais rien vu de tel. C’est la plus belle et impressionnante construction humaine que je vois de mes yeux vu » et la meuf lui répond grosso modo « Itou ». On se dit alors que ces deux cons devaient vivre dans un bunker et ne jamais trop foutre les pieds dehors, car à côté de cette affreuse immensité grise et bétonnée, l’arbre noir de la station de Métro « Mirail Université » fout sur le cul.



A la toute fin, après qu’on ait eu droit à l’un des baisers les plus moches de l’Histoire, un retournement scénaristique à peine malin, qui fait effet de miroir avec la courte scène pré-générique, nous apprend le fin mot de l’histoire, et vient réaffirmer le « message » du film (à savoir : les monstres c’est pas les grosses pieuvres, c’est l’Homme) au cas où on l’avait pas pigé. Bluffant.


Monsters de Gareth Edwards avec Whitney Able et Scoot McNairy (2010)

3 novembre 2008

WALL-E

C'est l'histoire d'un PC qui s'encule un MAC. On m'avait dit que la première demi heure était très audacieuse, presque muette. En réalité le film s'ouvre sur une chanson Walt Disney dégueulasse et poursuit avec une pluie de bruits et de chansons habituelles du genre. Ce soir j'ai eu l'impression d'être dépucelé, et que mon violeur a pris mon globe oculaire pour mon hymen. Avant ce film, j'ai vu Shoah de Claude Lanzmann, qui dure 9 heures, et c'est passé en un battement de cil, surtout en regard du viol sans fin qu'a pu être Wall-e en fin de soirée. Le film est à la fois très réaliste et complètement chimérique (je ne parle pas de Shoah). Je m'explique, le film se veut sans concession dans sa façon de dépeindre son personnage féminin (Ève, prononcez Yves avec l'accent Audois), qui commence par vouloir cramer la gueule à son prétendant puis lui tourne largement le dos avant de finalement lui tomber dans les bras quand il lui offre une plante dans une godasse (le film est-il involontairement réaliste ou volontaire chimérique ?) ; et par opposition, l'animé se veut très nébuleux quant au comportement de son personnage masculin (wall-e, prononcez comme tous les autres connards français qui parlent du film), qui n'a qu'une idée en tête : attraper la poigne de sa dulcinée. Si les personnages étaient humains (suivons jusqu'au bout le processus anthropomorphiste du film), admettons donc qu'il ne reste qu'un seul homme sur terre et qu'une femme new age débarque à l'improviste, notre Dom Juan à la manque n'aurait donc pas perdu une minute (quitte à se faire incendier le crâne par le bras bionique de sa nouvelle égérie) pour lui sauter à la gorge et lui régler son compte (il s'agirait ici encore d'un viol donc)... De quoi méditer pour les gosses du monde entier.




Peut-être que cette vision manichéenne des rapports amoureux (sous forme de guerre des sexes, l'un belliqueux, l'autre le disque dur en surchauffe, et pas ceux que l'on croit), viendrait du fait que les êtres vêtus de baskets blanches et de casquettes à visières opaques à l'effigie de Tenacious D qui écrivent des scripts aussi cons pour Pixar sont des geeks en mal d'amour, et des obsédés du fion. Comme des condamnés de droit commun dessinent des vulves à la craie sur les murs de leur cellule, eux le font sur la toile du net. Ces gens-là sont gavés jours et nuits par des gros sketches pornos ricains bangbros à la mode du site Bigtitsatwork.com. Ils ont des imaginaires d'enfants de 5 ans qui auraient eu une puberté de malades mentaux. Ils voient l'homme avec des yeux d'enfant, et la femme avec des yeux de vieillard moribond sorti tout droit d'une guerre de Corée qui aurait duré 65 ans. À ce titre, ils ne se privent pas pour glisser dans l'image des représentations de bites en veux-tu en voilà, comme cette image sans trucage, qui survient sauvagement à la 33ème minute :


(Suis-je le seul à voir dans cette image au moins deux queues ?)

Mais qui sont ces créateurs qui se régalent de dépeindre le futur cataclysmique de l'humanité, où tous les Hommes sont réduits à des gros lards vautrés dans des fauteuils, incapables de bouger, la tête enfoncée dans leurs écrans d'ordinateurs. Ils nous font un spot manger-bouger tout en dépeignant comme repoussoir leur propre existence diabolique. Au fait, le message écolo signé Gore Al ne passe pas. Pire, il se contredit. D'abord, le film nous fait la promesse (rappelons qu'il s'adresse d'abord aux enfants avant de devenir l’œuvre phare de 2008 de tout un tas d'adultes inquiétants), qu'une fois la planète transformée en gros conteneur à ordures et autres détritus, l'Homme ira faire un tour de l'autre côté du soleil, dans un vaisseau-planète maxi-modèle, en atteignant un niveau intellectuel inespéré (vitesse de la lumière apprivoisée, chaleur du soleil domptée, apesanteur masterisée, robotique pulvérisée, absence d'atmosphère vaincue, ingénierie banalisée, informatique sodomisée, etc.) où il se la coulera douce, vautré dans un fauteuil, comme décrit précédemment, dans un monde où le confort est roi, le travail n'est plus, les conflits n'existent plus. Au prix certes d'un manque total de communication, abrogé précisément par une hyper-présence de moyens de communications, critique ici en demi-teinte d'un phénomène de société actuel et primordial qu'un enfant balaye du bout du coude en réclamant un autre soda. En sus on constatera l'absence (totale ?) de gens de couleur dans ce vaisseau peuplé uniquement d'américains dont on peut penser que leur niveau de vie leur a pas permis d'être sauvés (sélectionnés pour constituer une colonie de repopulation de la planète) au moment du cataclysme. Le plan final, équivalent visuel et sonore d'un gros dégueulis sous forme de zoom arrière, nous rappelle d'ailleurs que Wall-e vit au départ sur le sol des États-Unis, le reste du monde semblant avoir disparu sous un épais nuage vert-de-gris (il est bien connu que les ricains, eux, ceux de la Silicon Valley, ne polluent pas notre monde de merde). Le détenteur d'œil avisé placé au bout d'un canal rétinien guidé par un cerveau non-totalement liquéfié peut certes jeter des objets sur son écran, mais un enfant de CE2, encore une fois, n'a cure de ces éventuelles pistes scénaristiques à demi ébauchées par une bande de bras cassés. Dans le même genre ruez-vous plutôt sur le dernier Shyamalan qui, bien que véritablement pourrave, véhicule le même message avec un poil plus d'habileté. Pour qu'on en vienne à conseiller ça...



Au-delà du réel de ces considérations que certains jugeront inopportunes, le film est en plongée sous-marine, se noie dans les goofs, se prend les pieds dans d'innombrables traquenards et nous immerge dans un ennui de chaque instant. Cette fameuse ouverture de 30 minutes, soi disant muette ou tout au moins audacieuse, la survivance de l'esprit de Buster Keaton dans le cinéma contemporain à en croire la critique, est un clip lamentable. Montrez-là à vos gosses, et s'ils tiennent le crachoir à l'écran de votre télévision sans toucher à la télécommande pour passer sur le clasico OM-VA du soir, préférant attendre fiévreusement la suite de ce navet pixelisé la bave aux lèvres et les mains dans le dos, alors dites-vous bien qu'ils sont prêts à endurer l'intégrale Tarkovski, et si tel est le cas, vos enfants sont des putains de prodiges ! Des freaks de première ! Remerciez le Seigneur. Où sont les débuts réellement accrocheurs des films de notre enfance ? Où sont les scènes d'ouverture telles celle de Qui veut la peau de Roger Rabbit, mise en abîme frauduleuse et riche de sens pour les moutards que nous fûmes. C'est grâce à cela que nous sommes devenus ce que nous sommes, bon sang ! En voilà des manières de commencer à bander, d'apprendre à triquer. Comment voulez-vous qu'un gosse chope le marbre devant Ève et sa copine Wall-e ? Tout ce que ces films inculqueront aux gosses d'aujourd'hui c'est le début d'une conscience politique misérable, l'envie de voter Dominique Voynet et un goût douteux pour le spectacle le plus nerveux et abrutissant possible.



Blague à part, ce film m'a sapé le moral. Il m'a ramené à un des plus tristes épisodes de mon enfance passée derrière les wagons, à repeindre les trains. J'avais un chat à l'époque, nommé Matou. Je m'étais fait de sa personne mon plus fidèle ami. Un matin, en nettoyant les chiottes d'un TEOZ, j'ai trébuché dans mon chat qui avait pris une allure fort cubique. Il avait dû se coincer quelque part, ou se faire compresser Dieu sait où. Le mystère est intact. Comment s'est-il retrouvé compacté en cube parfait et solide, avec une boîte de conserve à jamais unie à son petit corps, et une capsule de bouteille de bière plantée entre les deux yeux à la mode hindoue ? Je n'ai jamais percé le secret de cette mort sans pareille, mais j'ai chialé tous mes morts en matant Wall-e, lui et sa manie de merde de faire des cubes compacts d'ordures et de déchets. Matou était tout sauf un détritus.


WALL-E de Andrew Stanton (2008)