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5 juillet 2022

Sollers Point - Baltimore

Après Hamilton, Putty Hill et I Used to Be Darker, Matthew Porterfield continue son exploration de sa ville natale de Baltimore, en se focalisant ici tout particulièrement sur le quartier de Sollers Point, à travers le portrait de Keith, un jeune homme fraîchement sorti de détention et contraint de résider chez son père. Débarrassé de son bracelet électronique mais limité dans ses déplacements, Keith renoue progressivement le lien avec sa famille, ses anciennes fréquentations, et nous arpentons la ville avec lui. Il est l'élément révélateur des plaies qui strient ce quartier périphérique pavillonnaire défavorisé, frappé par la désindustrialisation depuis des décennies, parasité par un racisme latent et plombé par le trafic de drogue. Keith sera-t-il rattrapé par son passé ou parviendra-t-il à se relever pour de bon ? Replongera ? Replongera pas ? Matthew Porterfield est un cinéaste un peu plus subtil que cela, et ce ne sont pas ces enjeux triviaux qui nourrissent véritablement son film, dont l'intérêt, plus original, est ailleurs. 



 
 
Sur un canevas a priori très rebattu, couru d'avance, le réalisateur parvient de nouveau à nous livrer une œuvre différente, personnelle, sincère, qui ressemble davantage à la photographie minutieuse d'un lieu, de sa situation à un moment précis, par le biais d'un homme qui s'y débat et en est le fruit, qu'au récit classique de la quête de rédemption ou de la chute définitive d'un repris de justice. Le cinéaste néglige tout suspense, se permettant à peine de développer des amorces de situations dignes d'un polar et déjà familières au spectateur. Il ne s'appesantit jamais sur les très rares éclats de violence dont son personnage principal finit par être l'auteur ou la victime. Et il semble également refuser mordicus toute scène forte, se privant d'en faire ressortir une du lot, alors que l'on sent pourtant que le talent pour les mettre en boîte, propice aux fulgurances formelles, est bien là. Tout cela au profit d'une cohérence et d'un équilibre général jugés plus précieux, qui produisent un effet à retardement sur son audience, touchée par le parcours incertain de ce jeune homme, saisi au cœur de son milieu.



 
 
Puissamment incarné par le beau McCaul Lombardi, sorte de mix rajeuni assez heureux entre Brad Pitt, Kevin Bacon et un avant-centre du LOSC, Keith existe pleinement à l'écran, nous comprenons l'essentiel de son passé, qui nous est révélé en pointillés, puis nous le suivons, malgré tout, malgré ses mauvaises décisions et son caractère impulsif, attentif à cette bonté évidente qui l'anime aussi et que le réalisateur cerne avec sensibilité. A vrai dire, Matthew Porterfield, avec la délicatesse et l'acuité de regard qui le caractérisent depuis ses débuts, accorde une place de choix à tous ses personnages, à tous ces individus que l'on ne croise parfois que le temps d'une seule scène, nous proposant une série de portraits toujours justes et concis. De la camée que Keith ramasse au bord de la route une paire de fois au chef de gang illuminé qui lui livre un discours sentencieux, en passant par son père désemparé, incarné avec une belle présence par un étonnant Jim Belushi, tous composent par petites touches une vue d'ensemble cohérente, qui nous apparaît graduellement et dont on ne doute guère de l'authenticité. 

 

 
 
Des ellipses discrètes permettent au film de progresser à son rythme, le réalisateur ne s'adonne guère au filmage caméra à l'épaule, rivée au dos du personnage principal, comme cela est très souvent de mise dans ce type d'histoires, pour un procédé beaucoup plus fin. Il filme les errances de son personnage principal en nous proposant des plans très "horizontaux", où nous le voyons évoluer dans les paysages urbains magnifiquement filmés, qu'il traverse avec sa démarche si caractéristique. Ces plans larges, à la composition très soignée, nous placent en observateur, ils éveillent naturellement notre curiosité pour la géographie de la ville, photographiée avec talent. Rien ne vient appuyer ce qui nous est montré, comme le dénote aussi l'absence de bande originale, pour le choix de musiques diégétiques, toutefois variées et bien présentes, qui complètent joliment le dessin (du metal nerveux qu'écoute Keith dans sa chambre au rap verbeux que compose l'une de ses connaissances). Matthew Porterfield se dit d'abord influencé par le cinéma américain des années 70, il cite Le Récidiviste ou Blue Collar en interviews, et sa démarche nous rappelle également le néoréalisme italien, le dernier plan évoquant Les Nuits de Cabiria de Fellini.

 

 
 
Ainsi, Matthew Porterfield ne filme pas une chute ou une rédemption tant attendues, il s'inscrit dans un projet plus ambitieux et, bien que l'on sente davantage ici la volonté de s'aventurer en lisière de genres bien codés et de contrecarrer les attentes de spectateurs habitués à ce type de récits, Sollers Point s'inscrit en pleine cohérence avec son œuvre et affirme son style, sobre, empreint d'une belle humanité, consacré à dresser avec bienveillance et recul le portrait d'une frange de la société américaine déshéritée, marginalisée, piégée. Loin de tout misérabilisme, tout en retenue, il dresse un tableau nuancé de la situation, sans tomber dans les facilités, sans énoncer aucun discours lourdaud sur un déterminisme social qui condamnerait notre ex-détenu à échouer. Alors certes, il manque encore un petit quelque chose pour que son cinéma s'impose, peut-être faudrait-il qu'il dépasse cette espèce d'humilité et de distance qui l'empêchent de prétendre à une autre dimension et en tout cas d'atteindre le grand public, mais, en tant que tel, je continuerai à le suivre et à vous conseiller ses films, de plus en plus persuadé que ce Matt Porterfield est définitivement un très bon gars !
 
 
Sollers Point - Baltimore de Matthew Porterfield avec McCaul Lombardi, Jim Belushi et Zazie Beetz (2018)

1 octobre 2018

Aucun homme ni dieu

On se demande parfois pourquoi le nouveau film d'un réalisateur un peu en vogue finit sur Netflix. C'est tout simplement parce qu'il y a anguille sous roche, en général, et même les phénomènes de hype, aussi éphémères soient-ils, cachent de sacrées arnaques, à l'image du ridicule Annihilation. Aucun homme ni dieu (Hold the Dark) a quant à lui bénéficié d'un accueil assez frileux et c'est tout à fait compréhensible vu le résultat. Le dernier long métrage de Jeremy Saulnier est clairement ce que le cinéaste a fait de pire, lui qui avait auparavant connu les honneurs de projections spéciales dans les plus grands festivals pour des films que je ne porte guère dans mon cœur mais qui se tenaient tout de même bien mieux que ça.


Pas sûr que cette image soit issue du film, mais c'est l'Alaska...

Car on tient-là un thriller très brouillon et assez bête, où Jeremy Saulnier, qui tourne déjà en rond après trois petits films, nous dépeint encore une fois l'Amérique profonde, sa violence qui ne demande qu'à éclater, sa passion pour les armes à feu et ses terribles fractures... C'est souvent un bon prétexte à quelques grosses fusillades et autres affrontements sanglants. Jeremy Saulnier s'intéresse ce coup-ci à l'Alaska et aux tensions qui grandissent entre des populations autochtones remontées à bloc vivant dans des villages reculés et la flicaille incompétente des métropoles. Étant donné le contexte, les paysages enneigés, les journées écourtées et tout ce qui va avec, cela aurait pu déboucher sur un thriller solide à l'ambiance travaillée. Cet espoir est hélas bien vite anéanti.


Riley feint de chercher d'éventuels restes de son gosse pour les montrer à Jeff

Il s'agit de l'adaptation d'un bouquin du même nom signé Thierry Giraldi, un livre de nature writing qui doit sans doute valoir le coup mais que l'on a aucunement envie de lire une fois le film subi. Le scénario est signé Macon Blair, le collaborateur habituel de Saulnier, acteur principal de Blue Ruin, également présent dans des rôles de moindre importance dans Green Room et celui-ci. En voici le point de départ : suite à la disparition d'une paire de gamins moches, les loups, très nombreux dans le coin, sont pointés du doigt. Un spécialiste (Jeffrey Wright) est appelé à la rescousse par une mère éplorée (Riley Keough) pour mener l'enquête et revenir avec la fourrure du coupable (ou de n'importe quel loup, ça fera l'affaire). Une fois arrivé sur les lieux, le gars pige vite que les loups n'y sont pas pour grand chose ; le retour au pays du père du dernier gamin disparu, qui a tourné psychopathe en Irak, va encore compliquer la situation...


Jeff, parti pour une journée de rando inutile à -30°C à la recherche de loups qui n'ont rien demandé

Jeremy Saulnier veut plaire à son audience habituelle en mêlant les genres (polar, western) et en louchant de nouveau du côté du cinéma d'horreur et plus exactement du slasher, avec cet imbécile d'Alexander Skarsgård (quel mauvais acteur, sans déconner...) évidemment plus à l'aise sous un énorme masque en bois issu des traditions indiennes quand il s'agit de tuer à distance avec un arc et des flèches ou de poignarder violemment lors de scènes de mise à mort qui raviront peut-être les amateurs. En ce qui me concerne, j'ai dû passer l'âge et je ne fais qu'imaginer le champ de vision extrêmement réduit de notre boogeyman de pacotille. Mais Jerem' Saulnier veut ainsi nous montrer comment la guerre transforme les hommes. Nous n'avions jamais vu ça... Merci pour le message.


Avec ça sur la tronche, pas dit qu'il vise dans le mille, même à cette distance...

Les personnages sont monocordes et creux, la progression du scénario n'est d'ailleurs surprenante que par la bêtise des protagonistes en présence qui lui donnent des directions complètement débiles et incohérentes. On se demande d'ailleurs bien pourquoi le perso campé par Jeffrey Wright vient s'enfoncer dans cette galère. Les dialogues sont aussi une souffrance de chaque instant. "Oh, vous êtes vieux" sont les premiers mots que prononcent Riley Keough à l'arrivée du pauvre Jeffrey Wright. Le mec vient de se taper des heures d'avion et de bagnole pour honorer la lettre désespérée de madame. Il débarque dans le froid, la nuit tombée, le ventre vide, les valises pleines, et l'autre conne lui sort ça d'emblée, sans bonjour ni bienvenue. "Mais ta gueule pouffiasse tu t'attendais à quoi ? Tu espérais The Rock ? Bah non, c'est que moi. Et t'as vu ta tronche de déterrée ? Soigne ta mauvaise mine avant de critiquer les autres..." devrait lui répondre Jeffrey, en foutant le camp aussi sec.


Beaucoup ont cru qu'il s'agissait de Laurence Fishburne, mais c'est bien Jeff Wright

Après ça, ce sont des tirades de personnages qui dialoguent entre eux sous forme de questions sans réponse. Peut-être qu'elles passent à peu près dans le bouquin, mais devant la caméra de Saulnier et dans la bouche de tels acteurs, ça pose problème. "Vous êtes venu pour le tuer ? Celui qui me l'a pris ?", "Savez-vous seulement comment c'est, là-dehors ? Comment l'obscurité vous saisit ? Comment elle s'insinue en vous ?"... C'est encore la pauvre Riley Keough qui doit sortir tout ça, l'air traumatisé sous son gros pull à col roulé, mais que les fans de la petite-fille d'Elvis se rassurent, elle finit bel et bien à poil. Elle vient se coller, au beau milieu de la nuit, sans raison, à un Jeffrey Wright qui pionçait tranquille sur le canap' et n'a finalement pas fait ce long voyage pour rien... Tant mieux pour lui.


Skarsgård avait en réalité déjà l'air louche avant son départ en Irak...

Bref, j'en passe et des meilleurs. On espère que le film va gagner en dynamisme en prenant la forme d'une chasse à l'homme toute simple, mais ce n'est pas le cas. La grosse fusillade de 15 minutes, où un indien costaud et vénère décide d'envoyer ad patres une vingtaine de flics à lui tout seul, n'y fait rien, ce thriller est chiant comme la mort. Le film dure beaucoup trop longtemps (mais rassurez-vous, le running time de 125 minutes annoncé est trompeur puisqu'il y a près d'un quart d'heure de générique final — c'est qu'il en fallait du monde pour accoucher de ça !). Non, vraiment, c'est de pire en pire, Jeremy Saulnier... Il devrait se contenter d'être dirlo photo pour son plus doué poto Matthew Porterfield. Son dernier film est simplement l'occasion de constater qu'après Blue Ruin et Green Room, Saulnier a abandonné l'idée d'une trilogie colorée à la Kieślowski. Il aurait pourtant pu honorer le drapeau du Lesotho puisque le blanc alaskien lui tendait les bras. Une belle opportunité manquée...


Aucun homme ni dieu (Hold the Dark) de Jeremy Saulnier avec Jeffrey Wright, Riley Keough et Alexander Skarsgård (2018)

11 mars 2015

I Used to be Darker

Deux ans après le beau Putty Hill, Matthew Porterfield continue de jouer sa petite musique folk venue de Baltimore. Un air singulier, frais, discret et agréable, que l'on reconnaît de plus en plus rapidement, qui nous devient étrangement familier. On retrouve en effet la même délicatesse, la même douceur, la même sensibilité dans ce regard porté sur des personnages paumés, pour la plupart tout juste sortis de l'adolescence, et qui ne rentrent dans aucune des cases habituelles du mauvais cinéma indé US. Des personnages que le cinéaste américain prend le temps de nous dévoiler pour mieux les faire exister, et auxquels on finit naturellement par s'attacher. Alors que Putty Hill empruntait beaucoup au documentaire, ce nouveau film nous donne encore l'impression de montrer la vie telle qu'elle est, d'être une simple mais belle photographie d'un instant donné dans l'existence de ses personnages. Ici, on suit surtout Taryn (Deragh Campbell), adolescente en crise qui se retrouve chez sa tante après avoir fui le foyer familial. La jeune fille atterrit dans une petite famille en pleine dissolution. Son oncle et sa tante, musiciens de Baltimore, se séparent, sous le regard impuissant et réprobateur de leur fille unique, Abby (Hannah Gross), du même âge que Taryn. 




Matthew Porterfield filme tout ça patiemment, élégamment, et parvient peu à peu à nous captiver, à nous intéresser à ces existences qui se défont. Le réalisateur n'a même jamais dû ressentir la tentation de transformer cette rupture en un spectacle facile, d'en faire un prétexte à un enchaînement forcément captivant de scènes dérangeantes faites de vives engueulades et de coups de sang. Rien de spectaculaire ici, simplement la réalité telle qu'elle est le plus souvent, sans éclat. Kim, la tante, et Ned, l'oncle, se quittent, et c'est comme ça. La vie continue. Ils chantent chacun leur mal-être, lors de moments musicaux toujours très beaux où leurs voix sont uniquement accompagnées d'une guitare (les deux acteurs, très bons, sont des musiciens confirmés - d'ailleurs, Ned Oldham n'est autre que le frère de Will, plus connu sous le nom de Bonnie "Prince" Billy et déjà croisé chez Kelly Reichardt). On retient bien quelques scènes, quelques passages plus mémorables, mais le film semble toujours suivre un fil tranquille, une évolution toute naturelle. Porterfield parvient à nous maintenir en alerte malgré un rythme assez langoureux et des circonvolutions discrètes, et il réussit parfois à capturer quelques vrais mais discrets moments de grâce. I Used to be Darker, dont le titre est emprunté aux paroles d'une superbe chanson de Bill Callahan, dégage une calme mélancolie, une beauté effacée ; la douceur du regard d'un cinéaste dont on continuera à écouter et regarder les petites histoires.


I Used to be Darker de Matthew Porterfield avec Deragh Campbell, Hannah Gross, Kim Taylor et Ned Oldham (2013)

10 février 2015

It Follows

Déjà remarqué au Festival de Cannes l'an passé, It Follows a, depuis, suivi son petit bonhomme de chemin, en ne ratant aucune étape. Couvert de louanges et de récompenses, le film de David Robert Mitchell arrive aujourd'hui sur nos écrans auréolé d'une réputation écrasante qui entraîne logiquement des réactions passionnées. Moi-même, je n'ai pas pu m'empêcher de ressentir une petite pointe de déception à la sortie de la séance, rapidement dissipée. On en oublie en effet le film que l'on a devant soi, pour ne penser qu'à celui que l'on s'imaginait et que l'on s'était mis à attendre. Et pourtant, It Follows est peut-être bien celui-ci. Le film d'horreur nécessaire et espéré. Un film certainement voué à devenir culte et qui saura conserver une place de choix dans la cinéphilie de beaucoup de ses spectateurs. Une chose est sûre : il vaut le coup d’œil, mérite qu'on lui donne sa chance et justifie que l'on s'y attarde un peu.




Non, ce film ne révolutionne pas le genre. Mais pourquoi le cinéma d'horreur aurait-il besoin d'une révolution ? Quand déboule un film comique qui fait marrer tout le pays, on ne se plaint pas qu'il ne révolutionne guère la comédie, non ? Condamné à une certaine redite, inondé de navets intenables et purement commerciaux, baignant ainsi dans une médiocrité crasse et une répétition lassante qui lui semblent inhérentes, le genre horrifique devrait donc trouver son salut dans un indispensable bouleversement. On peut encore l'attendre, cette révolution... Si l'élégant It Follows parvient à susciter de tels éloges, c'est peut-être tout simplement parce que le second film de David Robert Mitchell se trouve au bon endroit, au bon moment. Avant d'aller plus loin, ouvrons une petite parenthèse pour établir un bien triste constat : avant, les noms des cinéastes spécialisés dans l'horreur avaient quand même autrement plus de gueule ! Wes Craven, John Carpenter, Dario Argento, Tobe Hooper, George Romero... C'est autre chose que "David Robert Mitchell", non ?! C'est quand même dommage... Je ne suis pas contre l'usage d'un pseudonyme quand on a un patronyme si plat et que l'on s'essaie à l'horreur. Enfin bref, passons. 




It Follows m'apparaît donc, à sa façon, comme le film d'horreur nécessaire et attendu. Pourquoi ? Parce qu'il est à la croisée des chemins de plusieurs tendances actuelles, qui généralement n'arrivent pas à s'entendre et à se rejoindre pour de bon, et parce qu'il parvient à tirer et à représenter le meilleur de chacune d'elles. Dès les toutes premières images, et ce superbe plan-séquence en panoramique dans un quartier pavillonnaire qui nous est étrangement familier, nous savons que nous sommes en présence d'un film issu tout droit du cerveau et de l'imaginaire d'un cinéaste ayant grandi avec le meilleur du cinéma de genre des années 70, 80 voire au-delà. Wes Craven, David Lynch et, bien sûr, John Carpenter, sont les premiers noms qui me viennent en tête. Nous tenons là une œuvre sous influences, qui ne cache pas sa filiation, et qui pourrait même être interprété, mais ce serait bien réducteur, comme une brillante variation autour d'Halloween, sa référence la plus voyante. Il est d'ailleurs à la fois amusant et consternant de constater que les mêmes griefs sont dirigés à l'encontre des deux films. A près de 40 ans d'intervalle, ils véhiculeraient un même puritanisme rétrograde, dangereux et nauséabond, ils consisteraient, somme toute, en un même appel grotesque et odieux à l'abstinence, car la relation sexuelle tue, transmet le mal. S'arrêter à une interprétation si terre-à-terre pour un film qui nous laisse si libre d'y voir ce que l'on veut, qui multiplie intelligemment les pistes et déploie une vraie richesse thématique, est surtout, en réalité, d'une grande tristesse et atteste d'une sacrée étroitesse d'esprit. 




It Follows se présente ensuite comme un film indépendant qui s'intéresse exclusivement à la jeunesse, ne montre quasiment pas un adulte, et porte sur ses jeunes protagonistes un regard attentionné et inquiet, doux et mélancolique. Un dialogue délicatement amené et survenant assez tôt nous apprend que l'un des grands garçons souhaiterait tout simplement retourner en enfance, à cet âge où l'on est encore heureux car tout est encore possible. Cette jeunesse est donc plutôt blasée, pessimiste, cernée par la crise et par la mort, abandonnée par ses aînés ; elle ne sait pas quoi faire de sa vie, et paraît avoir accepté une certaine fatalité, le caractère inéluctable d'une existence sans éclat, d'un avenir morose, sans réelle liberté. Les sinistres "suiveurs" sont souvent des parents, des personnes âgées, qui symbolisent toutes leurs peurs. David Robert Mitchell n'oublie pas non plus de se doter d'un regard social bienvenu en filmant très frontalement les banlieues grises, délaissées et sacrifiées de la ville de Detroit. Des zones pratiquement interdites, dont on ne parle plus, où la petite bande se rend dans l'unique but de retourner sur les traces éventuelles de leur malédiction, à son origine. Avec ce double regard adroit et discret, le cinéaste convoque toute une frange de ce cinéma indé américain que l'on aime et que l'on défend, les Kelly Reichardt, Matthew Porterfield et compagnie, en remontant plus loin, on pourrait même citer Gus Van Sant.




Enfin, et c'est ce qu'il y a sans doute de plus agréable à observer, It Follows porte clairement la marque d'un nouveau cinéaste, encore en devenir certes, mais qui, de par la maîtrise formelle éclatante dont il fait de nouveau preuve, la capacité rare à investir et à s'approprier les codes d'un genre, ainsi que la cohérence avec son précédent film (le méconnu The Myth of the American Sleepover qui sera, je l'espère, redécouvert à la lumière de son poursuivant), vient ici confirmer son éclosion. On a comme l'assurance d'avoir là affaire à l’œuvre d'un auteur à suivre, et la vision d'un film d'horreur offre rarement cette intime conviction. Ces derniers temps, la plupart des réussites du genre apparaissent souvent d'emblée comme des coups uniques, laissés sans suite. Le prochain opus de Mitchell sera très attendu, et il ne s'agira sûrement pas d'un film d'horreur, mais il y reviendra peut-être, et celui qu'il a déjà réalisé atteste d'une vraie singularité, d'une personnalité polyvalente, et c'est bien là l'essentiel. Aussi banal soit-il, son nom à rallonge va désormais compter dans le paysage du cinéma indé US. Pour toutes ces raisons, on peut comprendre l'accueil réservé à It Follows, titre horrifique qui tombe à pic et saura séduire le cinéphile lambda.




Si la forte reconnaissance que ce film a réussi à obtenir permet enfin de faire prendre conscience que, oui, c'est bel et bien de ce côté-là qu'il faut aller chercher les pépites, dans les marges du cinéma indépendant, alors tant mieux ! C'est là que sont produits les meilleurs films de genre depuis maintenant un moment. It Follows n'est donc pas une révolution, peut-être pas un chef-d’œuvre ou quoi que ce soit, mais c'est un film nécessaire, arrivé au moment le plus opportun, qui réussit à cristalliser, en beauté, différentes aspirations, pour 100 minutes qui font un bien étonnant au cinéma de genre entier. On peut simplement prendre du plaisir à y repenser en le considérant comme une sorte de vaste cauchemar dont ses jeunes protagonistes ne sortent jamais. On sort d'ailleurs du film comme on se réveille d'un mauvais rêve particulièrement marquant, en essayant d'en trouver le sens, persuadé qu'il y a une signification forte, évidente, mais insaisissable. Son ambiance onirique et flottante, ses décors désolés et hors du temps (habilement, le réalisateur se plaît à mêler les époques, à travers des accessoires incongrus et très peu d'indices temporels clairs) ont tôt fait de nous envelopper, de nous installer pleinement et confortablement dans une atmosphère étrange, incertaine, où la peur peut surgir au fond de l'image, hors-champ, n'importe où, n'importe quand et, pire encore, être incarnée par n'importe qui.




Même si le film n'est pas le choc ou le traumatisme que certains auront peut-être eu le tort d'attendre puis de regretter, les pures scènes de trouille sont d'une vraie efficacité et rythment idéalement l'ensemble. Des ellipses savamment placées distillent également un malaise véritable, on en vient par exemple à croire que notre jolie et pure héroïne (incarnée par Maika Monroe, actrice à suivre !) a été poussée à s'offrir à trois étrangers pour transmettre, temporairement, son malheur. Cette idée de transmission maléfique, ce jeu permanent sur le hors-champ, et un autre clin d’œil anecdotique autour d'une piscine, viennent d'ailleurs rappeler les grands films de Jacques Tourneur (Rendez-vous avec la peur, La Féline). Le talent de DRM (c'est déjà plus classe que son nom complet !) a le mérite de titiller notre imagination, comme en ont été capables avant lui les grands noms du fantastique. Sa mise en scène, appuyée par une bande son au diapason qu'il faut vraiment saluer aussi, nous rend légèrement paranos et donne une nouvelle saveur à ces peurs enfantines et adolescentes qui, depuis toujours, nourrissent et inspirent le cinéma d'horreur. Mitchell connaît bel et bien ses classiques et s'amuse à nous faire scruter le cadre, à la recherche d'un rôdeur éventuel, d'une menace avançant lentement mais sûrement ; il nous pousse à essayer de reconnaître les signes distinctifs de cette mort qui rôde, constamment, inarrêtable, se tenant toujours prête à nous rattraper, à nous happer. Pour toutes ces qualités, pour la peur et l'espoir qu'il parvient à susciter, It Follows est un film digne d'éloges, un modèle du genre, et il serait bien dommage qu'à l'instar de ces jeunes filles qu'il fait frémir et disloque, il ne soit, en quelque sorte, victime de son propre charme.


It Follows de David Robert Mitchell avec Maika Monroe, Keir Gilchrist, Lili Sepe et Daniel Zovatto (2015)

9 janvier 2014

Putty Hill

Discrètement sorti sur nos écrans en septembre 2011, Putty Hill est le second long métrage de son auteur, Matthew Porterfield, mais le premier que l'on peut vraiment voir (Hamilton, son premier essai, étant toujours inédit par chez nous). Sous sa forme d'abord très intrigante de faux documentaire, il s'agit d'une sorte de chronique sociale sur la population blanche, pauvre et délaissée, de la ville de Baltimore, Nord-Est des États-Unis. L'argument initial est le décès tragique d'un jeune homme de 24 ans suite à une overdose. Matthew Porterfield recueille les paroles de ses proches à l'approche des funérailles, et dresse davantage le portrait de leurs existences que celle du disparu, de plus en plus mystérieux au fil des interviews, mais dont l'absente présence est plus que jamais palpable lors de la très belle scène finale où deux adolescentes s'introduisent dans sa maison. Le jeune cinéaste, également originaire de Baltimore, ville qu'il sait joliment filmer, mêle ces interviews à des scènes illustrant le quotidien de cette frange à la dérive de la population. De l'ensemble se dégage une ambiance singulière très rapidement saisissante, notamment due à cet ancrage dans le réel si particulier.




Porterfield filme surtout des adolescents et il y a peut-être quelque chose qui rappelle Gus Van Sant dans la douceur et la justesse du regard que le réalisateur porte sur ses teenagers légèrement paumés et, tous, assez attachants. La séquence où Porterfield filme un skate park et interroge l'un des garçons vient appuyer cette impression puisqu'on repense alors un peu à Paranoid Park. On peut également penser à Werner Herzog dans la façon qu'a le cinéaste baltimorien, dont on entend parfois la voix hors champ, de faire parler ses acteurs en ayant l'air de révéler, sans effort, leurs vraies natures et caractères, bien que nous soyons ici dans une fiction, et, à travers eux, de saisir un portrait très universel et parlant d'une certaine jeunesse. Les acteurs, pour la plupart amateurs et incarnant pratiquement leurs propres rôles, sont d'ailleurs remarquables d'authenticité. Le cinéaste fait preuve d'une grande attention pour ces personnages, mais aussi pour leurs gestes et leurs pratiques (musique, tattoo, tag sauvage et planches à roulettes), ce qui contribue à les faire exister si fort et rend certaines scènes assez fascinantes. Alors certes, le dispositif fragile de ce faux documentaire s'essouffle parfois et ne tient pas vraiment la longueur, le film parvenant ainsi à ennuyer malgré sa courte durée. Mais malgré cela, Putty Hill laisse un souvenir très prégnant, celui d'une œuvre forte attestant d'une vraie personnalité. Il y a des qualités, là-dedans, qui font de ce Matthew Porterfield un bel espoir pour le cinéma indépendant américain et, en tout cas, un réalisateur à suivre de très près dont je regarderai le nouveau film, I Used to be Darker, avec une grande curiosité.

PS. Attention à ne pas confondre ce film avec Pussy Hill, la colline des teuchs.


Putty Hill de Matthew Porterfield avec Sky Ferreira, Cody Ray, Dustin Ray, Zoe Vance et Walker Teiser (2011)