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8 décembre 2018

Cinderella Liberty

Titre plutôt méconnu du cinéma américain des années 70, Cinderella Liberty, platement transformé en Permission d'aimer en VF, est tiré d'un scénario écrit par Darryl Poniscan et adapté de son propre roman. Cet auteur est la personne idéale quand il s'agit de nous raconter de poignantes histoires de marins de l'US Navy puisqu'il avait également inspiré l'inoubliable The Last Detail de Hal Ashby ainsi que sa suite spirituelle, Last Flag Flying, transposé avec nettement moins de bonheur à l'écran l'an passé par Richard Linklater. Le film de Mark Rydell se présente comme un très beau compagnon au chef d'œuvre de Hal Ashby sorti la même année. Il se concentre non pas sur une nouvelle histoire d'amitié entre marines mais sur une très belle et simple romance, celle que vont vivre deux personnages attachants campés par des acteurs au meilleur de leur forme, James Caan et Marsha Mason.





Immobilisé à la base navale de Seattle à cause d'un souci de santé peu glorieux (un kyste pilonidal), John Baggs (James Caan) fait la rencontre de la jolie Maggie (Marsha Mason) dans un bar des quartiers animés de la ville lors d'une "cinderella liberty" (dans le jargon militaire, une permission de sortie s'achevant à minuit). Après avoir passé un premier bout de nuit avec elle, John tombe rapidement amoureux de cette femme sans le sou, prostituée aux mœurs légères et mère d'un garçon noir de 13 ans qui aurait bien besoin d'être un peu recadré. Nous suivons avec plaisir cette jolie histoire d'amour, contrariée par la malchance et parasitée par les péripéties de Baggs (dossier perdu par l'administration militaire, corvées pénibles à effectuer en binôme avec un collègue pot-de-colle trop causant, etc).





Le film fonctionne à plein régime car nous croyons à la sincérité des sentiments qu'éprouve John pour Maggie. Comme face à un film romantique réussi, nous avons juste envie de voir les deux personnages heureux ensemble. James Caan donne subtilement vie à cet officier de l'US Navy qui cherche simplement à s'occuper de la femme dont il est tombé amoureux mais aussi de son garçon, par pure bienveillance, prenant leurs problèmes à bras le corps et essayant de les aider autant qu'il peut, sans doute animé par le noble désir de fonder une famille et de réussir ce que sa vie militaire lui a jusque-là rendu impossible. L'acteur reconnaît avoir fait quelques mauvais choix suite à sa consécration dans Le Parrain mais il n'oublie jamais de mentionner le film de Mark Rydell comme une exception, il en est très fier et l'on comprend aisément pourquoi. Il y trouve à l'évidence l'un de ses plus beaux rôles.





Cinderella Liberty apparaît également comme une conjugaison de talents particulièrement harmonieuse puisque le générique est l'étonnante réunion de quelques grands noms, au-delà des acteurs comme Burt Young et Eli Wallach que nous retrouvons avec joie dans des seconds rôles sympathiques. La musique est ainsi signée John Williams, dans un registre inhabituel loin de ses envolées lyriques spielberguiennes. Surtout, le grand Vilmos Zsgimond, au sommet de son art, officie au poste de directeur photo et ce dernier y est sans doute pour beaucoup dans l'allure du film, un vrai régal pour les yeux, magnifiant notamment les couleurs de la ville la nuit. Quant à Mark Rydell, dont je n'avais vu que La Maison du Lac sans en garder le souvenir d'un film esthétiquement très marquant mais plutôt de belles performances d'acteurs, il s'avère ici très inspiré et nous offre quelques beaux moments où sa mise en scène est d'une fluidité bluffante.





Évidemment, on retrouve un peu le même ton que dans The Last Detail et son doux voile mélancolique, avec quelques scènes assez amusantes mêlées à des événements bien plus douloureux, mais on ne pense pas vraiment à cette petite cuisine tant tout paraît naturel, à la différence des films indé actuels qui donnent cette désagréable impression d'alterner mécaniquement ces registres pour forcer l'adhésion du spectateur, sans le moindre effet si ce n'est de nous agacer. Tout est ici cohérent et juste, Mark Rydell semble simplement saisir la vie de ses personnages dans ce qu'elle peut tour à tour avoir d'heureux ou de triste. Le second rôle joué par Eli Wallach cristallise bien ces nuances et ces différentes facettes. Sans que l'on comprenne vraiment pourquoi, John Baggs passe une longue partie du film à la recherche d'un dénommé Forshay (Eli Wallach donc), il demande régulièrement aux secrétaires de sa base où il pourrait se trouver, etc. On s'imagine qu'il s'agit d'un ami qu'il espère retrouver bientôt ou quelque chose comme ça. Mais quand il tombe enfin dessus, tout à fait par hasard, Baggs veut immédiatement lui faire la peau ! On comprend alors que Forshay était le sergent-instructeur de Baggs lors de ses premières années dans l'armée et qu'il lui a rendu la vie impossible.





Après leurs retrouvailles tendues, une chouette scène nous montre James Caan l'interroger, le sourire crispé aux lèvres, au sujet de leur passé commun. "Tu te souviens de cette fois où tu m'as fait passer la nuit dehors par moins 15 ? A surveiller des poubelles sans raison ? J'ai fini par m'y planquer pour avoir un peu chaud, une nuit à me les geler dans une poubelle, pour des conneries...", on sent qu'il est prêt à exploser. Les deux hommes finissent par se lier d'amitié dans une relation émouvante ou l'un et l'autre échangeront à propos de ce à côté de quoi ils sont passés, de la vie qu'ils ont choisie, etc. Forshay aura même un rôle décisif à la toute fin, nous quittant sur une dernière pirouette qui permet à son acolyte de voir le futur avec un plus grand optimisme. Bref, vous l'aurez compris : tous les ingrédients sont réunis pour faire de Cinderella Liberty l'une de ces pépites du Nouvel Hollywood qui valent vraiment le coup d’œil.


Cinderella Liberty (Permission d'aimer) de Mark Rydell avec James Caan et Marsha Mason (1973)

1 février 2018

Last Flag Flying

Le scénario du nouveau film de Richard Linklater s'inspire du roman Last Flag Flying de Darryl Poniscan, qui est la suite d'une œuvre précédente de l'écrivain, The Last Detail, adaptée au cinéma en 1974 par Hal Ashby. Je voue une admiration particulière pour le film de Hal Ashby, qui est l'une des perles du Nouvel Hollywood et un film qui, à chaque vision, parvient toujours à m'envoûter délicatement, de par sa beauté discrète et sa douce poésie. J'étais donc très curieux de découvrir le film de Richard Linklater, qui se présente plutôt comme sa "suite spirituelle". Le cinéaste texan ne reprend pas les personnages de 1974 mais en propose une sorte de déclinaison en nous narrant les retrouvailles de trois anciens marines ayant servi dans la même unité au Vietnam, de nouveau amenés à faire un bout de route ensemble. Nous sommes en 2003 et l'un d'eux, interprété par Steve Carell, vient de perdre son fils en Irak. Il demande alors à ses deux anciens amis, Bryan Cranson et Laurence Fishburne, de l'accompagner à ses funérailles et c'est ainsi que commence un road movie tout à fait anodin, à des années lumières de tout ce qui faisait le charme si précieux et singulier du chef d’œuvre de Hal Ashby.




Pour ne pas être trop rude et injuste à l'égard de Richard Linklater, il faudrait limiter au maximum la comparaison. Mais comme il est difficile de ne pas penser au tact et à la délicatesse de Hal Ashby quand on subit, dès les premières secondes, les lourdes manières d'un Richard Linklater qui n'est en rien son héritier mais seulement un bien mauvais élève ! C'est à se demander si Linklater a bien vu et revu le film de Hal Ashby puisqu'il n'en a retenu aucune leçon alors qu'il vise clairement à s'inscrire dans ses pas. Dès la première image, la musique vient nous dicter nos émotions et appuyer le ton tristounet lourdement annoncé. Tandis que Hal Ashby ponctuait son œuvre d'airs militaires ironiques puis d'une marche funèbre sublime signée Johnny Mandel, Richard Linklater nous impose une mélasse sonore qui semble venir boucher les trous quand il filme des trains entrer en gare et qu'il suit les allés et venues des trois vétérans. Alors qu'un doux voile mélancolique drapait, au fil des minutes, l’œuvre de Hal Ashby, rien ne se passe chez Linklater, dont nous subissons mollement le scénario insipide. Arrêtons donc là la comparaison.




Pour fonctionner, Last Flag Flying aurait dû reposer sur trois personnages suffisamment forts et attachants, campés par des acteurs inspirés et agréables. Il n'en est rien. Nous n'avions pourtant que des a priori positifs sur Steve Carell, Bryan Cranston et Laurence Fishburne. Force est de reconnaître que le premier, dont on croyait le potentiel immense, et ce quel que soit le registre, nous fait ici douter. Il joue la tristesse en se tenant prostré, de la première à la dernière seconde. Son jeu paraît beaucoup trop maîtrisé et calculé pour laisser poindre la moindre émotion, on le sent dans chacune de ses expressions, de ses attitudes, et dans toutes les modulations de sa voix. Lorsqu'il ne peut s'empêcher de rire aux idioties de Bryan Cranston et qu'il parle d'une petite voix cassée, très aiguë, brisée par le chagrin, on ne peut s'empêcher de revoir l'inoubliable Brick Tamland d'Anchorman ! C'est assez gênant... Laurence Fishburne prête quant à lui ses traits à un vétéran devenu pasteur, ravi d'avoir trouvé Dieu, et l'on se demande bien comment un tel homme peut supporter l'alcoolo pénible joué par Bryan Cranston, de loin le plus problématique du trio.




Ces trois personnages auprès desquels nous passons deux longues heures apparaissent finalement très pauvres, mal écrits. Richard Linklater a l'air de se désintéresser de l'homme endeuillé joué par Steve Carell. Il laisse bien plus de place aux diatribes et à l'insolence du difficilement supportable Bryan Cranston, dont on ne réussit jamais à apprécier le franc parler et le dynamisme, lui qui est pourtant le seul vrai moteur du trio. On en vient à se poser des questions sur l'acteur Bryan Cranston, que l'on appréciait en papa un brin débile dans Malcolm et qui était sans doute impeccable dans Breaking Bad (une série que nous n'avons pas suivie), mais qui semble avoir à un mal fou à se rendre appréciable au cinéma (il n'y a qu'à jeter un coup d’œil à sa filmographie pour choper le cafard). Aucune alchimie particulière ne se dégage des trois acteurs, même lors de ces scènes où Richard Linklater nous fait perdre notre temps à les voir s'époumoner sur des anecdotes trop fabriquées de leur passé commun dans l'armée.




L'action du film se déroule en 2003. Les personnages assistent, par la télévision, à la capture de Saddam Hussein et font donc leurs petits commentaires. On a ainsi droit à l'inévitable discours de Richard Linklater sur la guerre en Irak, principalement véhiculé à travers le personnage désenchanté et amère de Bryan Cranston. Ces anciens militaires vétérans du Vietnam avaient tout compris dès 2003 et avaient déjà un regard critique plein de lucidité sur l'occupation américaine en Irak. Richard Linklater croit placer des bons mots, il manque surtout de finesse et de crédibilité. Son propos univoque sur la guerre et ce qu'en fait le gouvernement américain, le traitement réservé aux soldats et compagnie, tout cela se voit venir à des kilomètres. Comme nous sommes à l'orée du XXIème siècle, on assiste également à la découverte d'internet. Aucune drôlerie n'émane du décalage entre les personnages vieillissants et ces nouvelles technologies qu'ils essaient tant bien que mal d’apprivoiser. Nous avons droit à une scène surréaliste durant laquelle nous voyons nos trois vieux découvrir les joies du téléphone portable et s'en acheter un chacun en boutique. C'est merveilleux.




Lors d'un long dialogue entre Cranston et Fishburne dans la cabine du camion, le premier asticote le second au sujet d'un morceau de rap diffusé à la radio qu'il juge ridicule et dont l'auteur, Eminem, est pourtant un blanc. Passionné de musique populaire en tout genre, Richard Linklater place alors quelques répliques qu'il doit croire géniales et il s'imagine sans doute qu'elles vont faire mouche (peut-être contenteront-elles en effet son petit fan club déjà acquis à sa cause), mais ça paraît à côté de la plaque et sans intérêt. Ce passage tout à fait anodin parmi tant d'autres contribue simplement à rendre trop long ce film dénué de rythme. On se dit que 30 minutes auraient facilement pu être coupées au montage, voire 124 avec un peu plus de zèle. Nous ne rions jamais devant Last Flag Flying. Nous ne sommes guère émus non plus. Nous attendons que ça passe, sans être particulièrement agacés, certes, mais comme hypnotisés par un nuage de platitude. En fin de compte, ça n'est pas dans la lignée du grand film de Hal Ashby que s'inscrit Richard Linklater mais plutôt dans celle de ces trop nombreux drames intimistes ratés qui ont fleuri dans le cinéma indépendant américain suite à la guerre en Irak. Un véritable trou noir dans ma vie de cinéphile et dans ma vie tout court.


Last Flag Flying de Richard Linklater avec Steve Carell, Bryan Cranston et Laurence Fishburne (2018)

26 avril 2015

Daisy Miller

Après un premier film qui sera aussi son chef-d’œuvre (Targets), un grand deuxième film reliant Ford au Nouvel Hollywood (The Last Picture Show), puis une comédie vaudevillesque sympathique trouée par une course poursuite mémorable (What's Up, Doc ?) et un road movie aussi drôle qu'émouvant (Paper Moon), Peter Bogdanovich tourne en 1974 son sixième long métrage, Daisy Miller, supposé être un jalon dans sa carrière. Pour le dire trivialement : le début des emmerdes. Le film est d’ailleurs assez peu connu et très peu vu aujourd’hui, mais il mérite sans doute un peu plus d’attention. Adaptation d’un roman d’Henry James, Daisy Miller fait le portrait de son héroïne éponyme, Annie P. Miller de son vrai nom, jeune américaine en voyage en Europe avec sa mère et son petit frère. C'est en Suisse qu'elle rencontre Frederick Winterbourne, américain lui aussi, mais depuis longtemps installé sur le vieux continent. Winterbourne est un personnage-narrateur : moins étoffé que Daisy Miller, il est un regard porté sur elle et un vecteur idéal pour le nôtre. Irrésistiblement attiré par la jeune femme, au point de la rejoindre bientôt en Italie, Frederick (Henry James avait-il lu et aimé L’Éducation sentimentale au point d'identifier son personnage à Frédéric Moreau, l'éternel soupirant ?) n’a de cesse que de plaire à la jeune blonde, que nous apprenons à découvrir, entourée de tous ses mystères, en même temps que lui. Car Daisy est une femme étonnante, aussi mobile dans l'espace que dans le verbe, libre, heureuse, et légère, que les bonnes manières des grands bourgeois du vieux monde n’atteignent pas une seconde et dont les sentiments enfouis resteront une énigme pour celui qui voudra la retenir.




Bogdanovich a tourné ce film (en dépit de tout ce qui aurait pu l’en dissuader, à commencer par un scénario peu vendeur en soi, selon ses propres dires), pour l’amour de Cybill Shepherd, qu’il avait déjà filmée dans son deuxième long, The Last Picture Show. Les deux tourtereaux venaient d’ailleurs de se mettre ensemble, mettant fin au premier mariage du cinéaste avec sa collaboratrice et scénariste Polly Platt, ce qui, on peut l'imaginer, ne laissa pas de placer le film sous les auspices d'une certaine culpabilité, du moins croit-on le percevoir quand on écoute le cinéaste revenir sur l'histoire de ce tournage. Bogdanovich devait à l’origine interpréter lui-même le rôle de Winterbourne, et laisser la réalisation à son mentor et ami Orson Welles, qui déclina l'offre, objectant que c’était à lui de mettre en scène cette histoire (et cette femme ?), ce que Bogdanovich fit, non sans puiser son inspiration, ici et là, chez le maître, pour quelques effets de mise en scène remarquables. Et, si Cybill Shepherd est moins craquante ici que dans sa première collaboration avec Bogdanovich (ce film marquerait-il la fin, terriblement prématurée, de l'actrice, plutôt que celle de Bogdanovich lui-même ?...), ou d'ailleurs dans Taxi Driver (tourné deux ans plus tard, et qui sera le dernier film important de la carrière de Shepherd), la faute peut-être à des costumes peu appropriés à sa physionomie et à un personnage par instants à la limite de l'agaçant, elle n’en est pas moins juste dans le rôle de cette américaine moins effrontée qu'inconsciente, qui, comme le dit la dernière réplique du film, et l’affiche à sa suite, « faisait ce qu’il lui plaisait ».




Les comédiens qui entourent la jeune femme, gravitant autour d’elle dans ces longs plans où elle se livre à des cascades verbales empressées et étourdissantes, ne sont pas de reste. A commencer par celui qui apparaît le premier et ouvre littéralement la porte du film, le petit frère de Daisy, Randolph C. Miller, interprété par James McMurtry, fils du romancier Larry McMurtry (auteur de The Last Picture Show, puis de sa suite, Texasville, également porté à l'écran par Bogdanovich, avec les mêmes comédiens, dont Cybill Shepherd, en 1990, pour un résultat infiniment moins mémorable). Le jeune garçon, avec son regard diablement expressif (on s’étonne qu’il n’ait pas davantage tourné par la suite – mais il fit carrière dans le rock !), s'inscrit dans la lignée du personnage principal d'Harold and Maude de Hal Ashby. Mais c’est surtout Barry Brown qui fascine dans le rôle de Frederick Winterbourne. Avec ses yeux couchés, son regard paradoxalement las et curieux à la fois, et ses moues fragiles, le comédien, qui aurait fait un magnifique Marcel Proust à l'écran, est idéal dans le rôle de cet homme né de l’hiver (la lubie des écrivains anglo-saxons de nommer leurs personnages d’après leur humeur a parfois du bon…), trop fixé, trop effacé, patient, dépassé et froid, trop influençable sûrement pour saisir la "marguerite" (…parfois moins), par définition éphémère, offerte à lui.




Selon les dires de Bogdanovich, l'acteur correspondait parfaitement, par son état d'esprit, au personnage, et l'on s'émeut d'apprendre qu'il s’est suicidé quelques années après le tournage. Grâce à lui, mais pas seulement, il se dégage du film – qui fait certes le portrait d’un monde finissant, mais cela vient de bien ailleurs que simplement de ce qu’il dit ou raconte – un sentiment profond, évident, très beau, de défaillance, de coup manqué, et de mélancolie. Le film lui-même, par son rythme, sa lumière, manifeste les signes d'une tristesse, d'un regret, et de cette culpabilité terrible qui étreint et éteint finalement Winterbourne, cet homme qui s'est rangé aux avis dominants et a blessé Daisy pour mettre du baume sur son orgueil, dans la dernière séquence. Il y a comme une sombre énergie souterraine qui parcourt le film et nous parcourt à travers lui, sans qu’il n’y ait rien de pénible là-dedans. Et le voile obscur qui tombe sur Winterbourne quand il se rend au chevet de Daisy, dans un plan absolument magnifique, pèse en fin de compte sur l'ensemble du film, en dépit des percées lumineuses pratiquées en son tissu par la présence naïve de son héroïne.


Daisy Miller de Peter Bodganovich avec Cybill Shepherd, Barry Brown et James McMurtry (1974)

2 mars 2013

McCabe & Mrs Miller

McCabe & Mrs Miller, magnifique western très bien placé au sommet de la filmographie de Robert Altman (s'il ne s'agit pas tout simplement de son chef-d’œuvre), a sa place parmi la plus étroite liste de mes films préférés. Réalisé en 1971, en plein essor du Nouvel Hollywood, le film réunit à l'écran un couple à la ville : Warren Beatty et Julie Christie (qui partageront à nouveau l'affiche, notamment dans Shampoo de Hal Ashby, en 1975). Warren Beatty incarne un anti-héros total, John McCabe, ex-tueur à gages reconverti en joueur de poker et proxénète à la petite semaine, venu s'installer en 1902 dans une bourgade minière du Nord des États-Unis pour y faire tourner bon an mal an un petit bordel qui tient plus du bouge terreux que de l'hôtel de passe. Quand le petit succès de son commerce s'ébruite, notre homme est vite rejoint par une maquerelle entreprenante, l'éternelle putain au cœur d'or des grands westerns, Mrs Miller, interprétée par la sublime Julie Christie, qui impose plus qu'elle ne propose au très influençable McCabe une association en bonne et due forme : il s'occupera de faire les comptes, si seulement il sait compter, elle prendra en charge les filles, leur toilette et la gestion des clients. McCabe accepte les avances de cette femme autoritaire et intelligente, séduit par l'appât du gain et par Mrs Miller elle-même.




Petit à petit, l'entreprise prend de l'ampleur et attire la convoitise de quelques propriétaires terriens et autres puissants nantis qui prennent contact avec McCabe pour lui racheter l'affaire. Mais ce dernier, en paradoxal pleutre obstiné, refuse et doit combattre trois tueurs envoyés sur ses traces. Le film d'Altman fait le tableau d'une Amérique bâtie sur la quête sans scrupule du profit et sur le règne absolu de la violence. La persécution des petits propriétaires par les riches possédants est un thème cher au western, mais le happy end de The Far Country (Anthony Mann, 1954) n'est plus de mise à l'aube d'une décennie, les années 70, où le révisionnisme est de circonstance, comme achèvera de le claironner l'immense Porte du paradis de Michael Cimino.




Le film, comme la plupart des grandes œuvres du Nouvel Hollywood, est d'un pessimisme total. C'est le récit, fataliste et désenchanté, d'un homme condamné d'avance face aux puissances de l'argent-roi et du commerce, voué à une mort certaine dans l'oubli d'une petite ville isolée dans les montagnes et recouverte de neige mais déjà semée d'enseignes publicitaires et marchandes, et dont le bar à putes, avec ses tables de jeu, a peu à peu vidé la jadis sacro-sainte église, dont le curé traverse le film tel une figure mortifère avant de prendre les armes lui-même. La mort est inévitable et plane sur l'ensemble du film, gratuite, aussi inévitable qu'inutile : impossible d'oublier cette scène où un gamin se fait abattre par un autre - mort absurde et choquante - et sombre dans l'eau glacée d'une rivière sous le regard hébété de ses amis.




Mais dans ce contexte morbide pointe une histoire d'amour sublime, non-exaucée, avortée même, mais sublime, entre McCabe et Mrs Miller. Notre héros minable (pourtant superbe, Warren Beatty était bel homme, c'est entendu, mais dans ce film il atteint ses sommets) tombe immédiatement amoureux de sa partenaire et quasi-patronne, qu'il ne supporte pas de voir monter avec des clients, qui lui ferme la porte au nez pour s'abandonner aux vapeurs de l'opium et qui, parce qu'elle le domine de la tête et des épaules en matière d'intelligence, lui interdit toute tentative d'approche et d'épanchement. Les plus belles séquences du film sont celles où Altman filme Warren Beatty, seul dans sa chambre, faisant les cent pas en maugréant dans sa belle barbe noire contre cette femme qu'il aime et qu'il n'aura jamais, pire, qu'il partage avec d'autres hommes et qu'il doit payer quand elle lui fait la grâce de l'accueillir dans son lit. La simplicité avec laquelle le cinéaste filme ces séquences les rend absolument bouleversantes. Idem quand il montre les amants officieux ensemble, McCabe se plaignant sans arrêt de leur condition dans un langage moins vernaculaire que de coutume tandis que Mrs Miller - et Julie Christie n'a jamais été aussi charmante qu'ici - le regarde depuis son lit, droguée, souriante, radieuse. Et l'alchimie particulière qui se crée entre cette histoire d'amour impossible, l'attente d'une mort imminente, l'ambiance froide et chaleureuse à la fois de ce village montagnard enneigé, les belles chansons mélancoliques du grand Léonard Cohen et la lumière rousse et pâle si caractéristique de Vilmos Zsigmond, définitivement rattachée au meilleur cinéma américain des années 70, font de ce film une merveille.


McCabe & Mrs Miller de Robert Altman avec Warren Beatty, Julie Christie, René Auberjonois et Shelley Duvall (1971)

24 février 2011

Bienvenue Mister Chance

J’aime les films d’Hal Ashby. Et ce n’est pas une sorte de snobisme déplacé qui provoquerait chez moi une volonté d’affirmer fièrement mon goût pour l’œuvre de ce cinéaste américain plutôt oublié des années 70. On lui préfère en effet bien d’autres cinéastes de cette époque, qu'il me serait bien laborieux de citer mais que vous connaissez tous, et en comparaison, Hal Ashby apparaît comme un réalisateur au talent et à l'importance quelque peu méprisés. Non, j’aime ses films, tout simplement. Et évidemment, je m’imagine très loin d’être le seul. A vrai dire, Hal Ashby a même plutôt l'air d'être à la mode chez toute une frange d'acteurs et réalisateurs se réclamant d'appartenir à un certain cinéma "indépendant" américain. Personnellement, je trouve ses films souvent beaux, drôles, émouvants et toujours intelligents. A part, en tout cas, et tous marqués par la même sensibilité. Je vous ai déjà parlé de The Last Detail, qui est sans doute mon préféré, et je vais à présent vous dire quelques mots de Bienvenue Mister Chance, peut-être son film le plus connu, que j’ai regardé très récemment, et qui ne déroge pas à la règle.




Hal Ashby nous raconte ici l’histoire d’un homme naïf et simple (benêt, pourrait-on quasiment dire) qui a vécu toute sa vie retiré du monde, passant son temps à prendre soin d’un jardin et, surtout, à regarder la télévision. Cet homme nommé Chance, incarné par Peter Sellers, est obligé de quitter sa petite bulle suite à la mort de son patron, le propriétaire de la maison dans laquelle il résidait paisiblement. Un petit accident malencontreux l’amène ensuite à être accueilli au domicile d’un vieux businessman influent aux portes de la mort (Melvyn Douglas) et de sa charmante femme d’au moins 50 ans sa cadette (Shirley MacLaine). Le premier, devant faire face à la maladie, trouve en lui une source d’apaisement en ces dernières heures de souffrance, et la seconde, peut-être en manque d'amour, lui trouve progressivement un charme assez irrésistible. Dans leur immense demeure où il est invité à rester indéfiniment, Chance va fréquenter les plus hautes sphères du pouvoir et même rencontrer le Président des États-Unis, dont le vieil homme malade est un proche conseiller. L’attitude toujours calme et sereine de Chance va passer pour une sagesse à toute épreuve acquise suite aux présumés malheurs qu’il aurait traversés, en réalité nés de malentendus qu’il ne prend même pas la peine de rectifier. Toujours tiré à quatre épingles et d'une allure très sérieuse, Chance verra ses rares paroles être prises pour autant d’oracles rassurants, de proverbes lumineux et de métaphores éclairées, alors qu’il ne fait que parler posément de son savoir en jardinage.


C'est bien une télécommande que Peter Sellers, les yeux rivés sur son écran, tient si fermement dans ses mains, restant insensible aux charmes de Shirley MacLaine

Quelques lectures rapides effectuées sur internet m’ont permis de constater que Bienvenue Mister Chance est très souvent rapproché du Forrest Gump de Robert Zemeckis. Le seul point commun qu’ont ces deux films est qu’ils mettent en scène un personnage principal au QI anormalement bas qui va, plus ou moins accidentellement, passer pour un héros de la nation. Un point commun certes apparemment de taille, mais finalement assez superficiel puisqu’au-delà de ce simple état de fait, les films n’ont pratiquement rien à voir. D’autres lectures m’ont également appris qu’Hal Ashby faisait de son personnage de Chance l’équivalent d’un Dieu ou au moins d’un saint, notamment parce que le dernier plan du film nous montre un Peter Sellers semblant marcher sur l’eau. Mais c’est là faire preuve d’une certaine étroitesse d’esprit et complètement ignorer ce qu’Hal Ashby paraît nous démontrer pendant tout son film. Le cinéaste, que l’on a peut-être connu plus inspiré, plus relâché, semble ici dresser le portrait apeurant d’une Amérique définitivement sortie des Trente Glorieuses, en pleine récession économique, dont le Président est un homme puant et sûr de lui qui ne supporte pas de se faire voler la vedette. L’état du pays est si désespéré que sa population en vient à se raccrocher aux phrases faussement sibyllines diffusées par la télévision d’un personnage rapidement poussé sous les feux de la rampe, dont seules l’inconscience et la naïveté lui permettent d’être tout à fait heureux. Peter Sellers, extraordinaire dans l’un de ses derniers rôles, incarne en effet le seul personnage complètement content du film. Je ne dis pas « épanoui », car le mot serait bien trop fort pour ce personnage unique en son genre qui véhicule également une certaine tristesse, une douce mélancolie portée par son étrange légèreté et soulignée par la musique d’Erik Satie qui l’accompagne régulièrement.


Ne suffit-il pas de savoir serrer les mains et de bien passer à la télé pour entamer une belle carrière politique ?

Revenons sur la prestation de Peter Sellers. L’acteur est à l’origine du film puisque c’est lui qui effectua les efforts pour obtenir les droits du livre dont il est l’adaptation et c’est lui qui présenta directement le projet à Hal Ashby. Peter Sellers trouve ici un rôle particulièrement significatif lui permettant de démontrer tous ses talents d’acteur dramatique sérieux. Lorsque l’on regarde le film, il nous arrive d’attendre que l’acteur se fasse comique, les occasions ne manquant pas pour qu’il vienne perturber le bon déroulement d’une émission télé, d’un repas mondain ou d’une rencontre de prestige. Mais cela ne survient jamais, car Peter Sellers donne à son personnage une réelle existence, une vraie crédibilité et ce, même quand il prononce bien malgré lui une ligne de dialogue effectivement drôle. Je pense par exemple au gag dans l’ascenseur, où son personnage fait des remarques idiotes uniquement provoquées par son extrême ignorance. L’acteur semble porter un masque de placidité, ou bien s’être enfin défait de son masque comique, lui qui fut si souvent condamné à faire rire, à l’exubérance.


Petit aperçu de la dernière scène du film

La mise en scène de Hal Ashby est, comme je l’ai dit, rarement surprenante. Ainsi, le cinéaste ne rappelle que de façon très exceptionnelle la fantaisie qui habite en permanence un film comme Harold et Maude, et ce notamment lors de la première sortie en ville de Chance, qui se fait sur le fameux morceau de Richard Strauss auparavant immortalisé par le 2001 de Stanley Kubrick. On dirait que Hal Ashby s’est fixé de très platement filmer son histoire et, surtout, son personnage incroyable, probablement pour être, d'une certaine façon, à son image et mieux capter ou renforcer les sentiments que celui-ci dégage. Le cinéaste conserve néanmoins tout son talent et ne manque pas d’atteindre une certaine poésie. Une poésie qui atteint son point culminant lors de ce fameux plan final, effectivement équivoque, où l’on voit donc Chance avancer sur un étang, s’en étonner puis parvenir à enfoncer son parapluie à côté de lui, tandis qu’est prononcé la phrase « Life is a state of mind », les derniers mots du vieil homme que la maladie a vaincu. Porté par la chance ou par sa sainteté, on ne sait pas, le personnage pouvant très bien évoluer sur une jetée submergée autant qu’il peut réellement marcher sur l’eau. Toujours est-il que le générique de fin débute par la phrase « A story of chance », avant de défiler devant le bêtisier d’une scène coupée au montage, histoire de nous rappeler, quand même, tout le talent comique de Peter Sellers. Selon moi, le film d’Hal Ashby semble plutôt tourner en dérision et critiquer assez sévèrement la société américaine et la tournure qu'elle prend alors, en cette fin des années 70, avec un humour assez grave et caustique. Une société dont le besoin d’être rassuré est si fort qu’elle est capable de considérer les propos d’un simple d’esprit comme autant de prédictions lumineuses et de mener au pouvoir ce même individu, tel que nous le suggère la dernière scène. La fin, cette ultime image, est peut-être là pour enfoncer le clou, en nous montrant en un seul plan la double-image de cet homme-enfant profondément innocent, à la fois perçu comme l'équivalent d'un saint bienfaisant et qui est aussi un simple d'esprit seulement porté par une chance hors-norme. Un personnage qui se contente d'être là, Being there étant le titre original. Bienvenue Mister Chance est dans tous les cas un bien beau film, et surtout le portrait d'un personnage inoubliable.


Bienvenue Mister Chance de Hal Ashby avec Peter Sellers, Shirley MacLaine, Melvyn Douglas et Jack Warden (1979)

17 août 2008

The Last Detail

"Bad Ass" Buddusky et "Mule" Mulhall, deux sous-officiers de la marine américaine, sont de corvée : ils ont pour mission d'escorter un jeune marin accusé de vol jusqu'à la prison militaire. Ils ont donc une semaine pour traverser une partie des États-Unis, en bus et en train. Les deux sous-officiers s'apitoient très vite sur le sort du jeune marin, un brave gars dont la peine de prison leur apparaît bien lourde compte tenu de son délit. Puis ils compatissent quand le pauvre jeune homme leur avoue, en larmes, qu'il ne choisit jamais de voler, il souffre d'une maladie qu'on nomme kleptomanie. Buddusky décide alors de faire de ce triste voyage une dernière occasion pour le jeune marin de passer du bon temps. Et nous voilà embarquer dans une sorte de road movie tranquille et magnifique signé Hal Ashby, cinéaste culte et personnage fascinant du cinéma américain des années 70. 




Une réelle amitié va progressivement naître entre les trois hommes interprétés par un trio d'acteurs incomparable, et cela nous donnera l'occasion d'assister à des scènes parfois drôles, parfois tristes, toujours émouvantes. L'attachement des trois personnages est très touchant, parce qu'il nous est toujours montré de façon pudique et délicate. C'est surtout cela qui fait le charme et la qualité de The Last Detail, film également porté par l'immense talent et le charisme d'un Jack Nicholson alors rayonnant, et par la mise en scène si douce du grand Hal Ashby, qui baigne ici dans une lumière sublime. La dernière scène, où nos trois amis se voient séparés, est d'une tristesse poignante et nous démontre que les séparations ne se déroulent jamais comme on l'aurait souhaité. Un très beau film, l'un des meilleurs de Hal Ashby, à redécouvrir.


The Last Detail de Hal Ashby avec Jack Nicholson, Otis Young et Randy Quaid (1973)