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24 novembre 2024

Eileen

Après Lady Macbeth, qui avait révélé Florence Pugh aux yeux des cinéphiles, William Oldroyd poursuit sur sa lancée en nous proposant un nouveau film d'actrices, Eileen, qui met en vedette Thomasin McKenzie et Anne Hathaway dans deux rôles qui semblent taillés sur mesures. La première incarne une jeune fille vivant seule avec son père alcoolo et noyant son ennui dans ses fantasmes sexuelles et des envies d'ailleurs de plus en plus difficiles à refouler. Sa morne existence est chamboulée quand une nouvelle directrice à l'élégance et à l'assurance magnétiques, campée par Anne Hathaway, est engagée dans la prison où elle travaille. Une relation ambiguë va progressivement se nouer entre elles... Et il ne vaut mieux pas en révéler davantage. Le film se déroule pendant les années 60 dans l'ambiance feutrée d'une petite bourgade de la côte Est et le réalisateur nous plonge délicatement dans cet environnement aux couleurs automnales, effacées par une brume matinale qui rechigne à se lever sur les journées répétitives de notre protagoniste frustrée. On s'y laisse aller comme on se plaît à regarder une toile d'Edward Hopper ou que l'on s'enfonce dans la lecture estivale d'un polar américain de premier choix.


 
 
Le cinéaste parvient facilement à nous choper et à maintenir notre attention grâce à cette atmosphère enveloppante, agréable à l’œil, et ne fait pas que s'appuyer sur deux actrices au diapason. Malgré une durée modeste (90 minutes et des poussières), William Oldroyd nous dresse patiemment le portrait d'un personnage aux abois, en grande détresse affective, totalement coincé dans une bulle qu'il crève d'envie d'éclater. Thomasin McKenzie, déjà remarquée dans Leave No Trace, confirme ici tout le bien que l'on commençait à penser d'elle. Anne Hathaway, appréciée récemment chez James Gray, confirme également la tournure intéressante que prend désormais sa carrière. On met donc un petit moment à comprendre que nous sommes en présence d'un thriller psychologique à combustion lente ou, devrait-on plutôt dire, à mèche très longue. C'est en effet au bout de l'heure de film que l'on bascule pour de bon dans le thriller pur jus et que le rythme s'emballe. Cela a pour effet de nous surprendre et de nous scotcher jusqu'au final à l'appréciable parfum de série B surgie du passé (le générique final assume totalement cette parenté). Bref, on tient là un très bon petit film, un peu passé inaperçu, et cela me semble assez injuste, c'est d'ailleurs ce qui m'a motivé à torcher ces quelques lignes. Will Oldroyd, je continuerai donc à vérifier ce que tu fais. 


Eileen de William Oldroyd avec Tomasin McKenzie et Anne Hathaway (2024)

13 mars 2023

Armageddon Time

Chouette film. Doux film. Humble et molletonné. James Gray nous envoie une carte postale de ses états d'âme. On le connaît, notre James Gray, on le connaît sur le bout des doigts. Nous le savons plus dur avec lui-même qu'il ne l'est avec nous. Sa masterclass à la Cinémathèque est un modèle d'auto-flagellation, elle s'était terminée dans les larmes du cinéaste et le silence de plomb d'une salle embarrassée. On n'avait jamais vu un mec manger sa propre merde avec tant de malice depuis les 120 journées de Sodome de Pasolini. Et sache, Jimmy Gray, aka l'éternel immigré, que si tu ne t'aimes pas beaucoup, nous t'aimons pour toi et nous t'aimons pour deux. Certes notre relation n'a pas été sans nuage. Les plus curieux d'entre vous pourront aller lire notre "critique" de La Nuit nous appartient : nous sommes des fidèles de chez fidèle mais nous n'avons pas toujours vu midi à 14h. Sauf qu'on n'aime que plus fort quand on a commencé une relation du mauvais pied. On a tant à se faire pardonner... et puis qu'est-ce qu'un cumulo-nimbus sur un océan d'amour ? 
 
 

 
 
Devant toi, toi qui ne cesses de t'accuser d'avoir tout raté, d'être un sous-homme, un "connard", de mériter "la chaise électrique" et "la fosse commune, sans stèle ni pierre tombale, afin que personne ne puisse venir prier pour le salut de [ton] âme damnée" (on cite de mémoire l'une de tes réponses aux questions pourtant banales et plutôt bienveillantes d'un Frédéric Bonnaud, si jovial d'ordinaire, contaminé ce jour-là par ta déprime de malade et à deux doigts de se faire les veines devant l'écran géant de la cinémecque...), nous ne pouvons que redoubler d'efforts pour te témoigner notre reconnaissance et notre éternelle amitié. France, terre d'accueil. Ici nous t'aimons, et tu es reconnu par la plupart de nos concitoyens les plus avertis à ta juste valeur. Alors quand celui qui ne cesse de se décrier nous chie une page de sa vie, il est sûr qu'elle va nous intéresser. On ne peut que soutenir ce geste artistique et aller au ciné pour voir ça, péritonite ou pas, quitte à ramper et à clamser au premier rang de l'Utopia de Tournefeuille (pour être honnête, quel meilleur clap de fin pour deux trépanés comme nous ?).
 


 
 
James Gray se tourne vers son passé, son enfance à Dakkar, et nous regardons son enfance avec lui. Nous rencontrons son grand-père magique, adorable Anthony Hopkins, enfin repus, gavé de rôles toute sa vie et qui trouve peut-être ici l'un des plus beaux. Il incarne un papy-gâteau au bord de la mort, plein de sagesse, d'écoute et de conseils pour son petit-fils rouquin fan d'astronomie, de rockabilly et des loloches de sa mère. La daronne est campée par une adorable Anne Hathaway, cernée jusqu'aux genoux, fatiguée d'exister, mais en lutte perpétuelle pour la réussite scolaire de son débile de fils. Elle n'est pas toujours aidée par un papa autoritaire, peu doué de tact mais au fond tellement aimant, juste dépassé par les événements, interprété par un adorable et terrifiant Jeremy Strong, un des plus riches personnages de papa que le cinéma de ces dix dernières années (à la louche) nous ait offert sur un plateau de tournage. Autant de spectres surgis du temps, dans des décors assez vides, comme s'il ne restait rien d'autre dans la mémoire du cinéaste que sa famille et les siens, sans oublier ce jeune garçon noir avec lequel naît une amitié évidente que le racisme ambiant et les barrières sociales mettront sous cloche. La tof du film, grisâtre, délavée, sépia au niveau des cheveux du gamin, pourra miner le moral des plus fragiles et les faire hurler au loup d'une mode assez pénible dans le genre, consistant à retirer les couleurs du monde dès qu'il s'agit d'évoquer autrefois. Ok Google... S'arrêter à cela, dans un film aussi fin et pétri d'humanité, serait criminel, d'autant plus que, comme nous vous l'avons longuement expliqué, James Gray n'a hélas pas besoin de détracteurs pour fumer et dézinguer tout ce qu'il fait.


Armageddon Time de James Gray avec Banks Repeta, Anne Hathaway, Jeremy Strong et Anthony Hopkins (2022)

21 juillet 2022

Les Complices de la dernière chance

En 1970, George C. Scott est au zénith de sa carrière. Fraîchement auréolé d'un Oscar pour son incarnation mémorable du général Patton – Oscar qu'il se permit de refuser arguant, à raison, de l'absurdité de telles récompenses – l'acteur pense enfin avoir trouvé le rôle à la Bogart dont il a toujours rêvé dans ce scénario signé Alan Sharp intitulé The Last Run. C'est d'abord John Huston qui doit s'atteler à la réalisation mais suite à une rixe avec l'acteur-star liée à des différends artistiques inconciliables, le cinéaste passe la main et c'est l'homme-à-tout-faire et stakhanoviste Richard Fleischer qui reprend le travail. Entre lui et George C. Scott, le courant passe beaucoup mieux, mais ça coince encore entre notre légendaire terreur des plateaux et l'actrice initialement choisie par la production, Tina Aumont. Ni une ni deux, Aumont éjecte, remplacée au pied levé par une débutante, Trish Van Devere, que Scott prend illico sous son aile. Ils tombent amoureux pendant le tournage, malgré la présence de celle qui est encore la femme de Scott, Colleen Dewhurst, dans un rôle pour le moins ingrat à l'écran comme en dehors. Van Devere et Scott se marieront quelques mois plus tard...


 
 
Autant connu pour sa gestation mouvementée que pour ses modestes qualités intrinsèques, The Last Run, devenu dans sa version française Les Complices de la dernière chance, figurait depuis un sacré bail dans ma watchlist, moi qui suis particulièrement friand des prestations bigger than life de George C. Scott et connais aussi les talents de l'humble Dick Fleisher. Il s'agit de la première collaboration entre les deux hommes, ils remettront le couvert dans la foulée pour un autre polar, autrement plus mémorable et inspiré, Les Flics ne dorment pas la nuit, que l'on vous conseille en priorité. Nous suivons ici un ancien pilote pour braqueurs (George C. Scott) qui vit, reclus, dans une petite ville portugaise après avoir perdu, il y a des années, femme et enfant. Il décide de reprendre du service en acceptant un contrat a priori tranquille qui consiste à conduire jusqu'en France un tueur fraîchement évadé et sa jeune fiancée.  
 

 
 
C'est dans une ambiance désenchantée et nostalgique, entretenue par les mélodies lancinantes de Jerry Goldsmith, que se déroule ce drôle de polar mollasson, bien loin du road movie trépidant que son pitch pourrait laisser supposer. Et au-delà des quelques coups de sang chers à George C. Scott et d'une paire de répliques bien senties, c'est cette espèce de voile funèbre omniprésent qui donne à ce film mineur son petit charme singulier. Dès les premières minutes, on sent qu'un sombre désespoir pèse sur cet homme solitaire et éteint, qui semble ne plus avoir aucun but dans la vie, au point de retourner machinalement du mauvais côté de la loi, comme s'il n'y avait plus que ça qui pourrait lui procurer un dernier frisson. Lors de sa mission, il retrouvera toutefois des couleurs face à la compagne du tueur : elle lui laissera entrevoir un avenir différent qu'il ne croyait plus possible, mais nous le savons tout de même condamné et la fin tragique tombera comme une évidence. 


 
 
Le scénario, retravaillé maintes fois lors du tournage, s'articule donc progressivement autour d'un double enjeu très simple et facile à identifier. Cela pourrait permettre à ce polar de rapidement tourner à plein régime. Hélas, par manque d'énergie et d'action, The Last Run peine à nous emballer comme on l'espèrerait. Notre trio en cavale parviendra-t-il à échapper aux autorités et à gagner sa liberté ? La jeune femme choisira-t-elle une vie plus posée auprès du vieux loup solitaire bientôt définitivement rangé des bagnoles ? Le film de Flesicher n'est pas déplaisant à suivre, loin de là, mais il nous maintient dans un état de torpeur proche de son héros blasé. Côté action, le bilan est mitigé, on a connu Fleischer plus adroit. Nous sommes proches de la carsploitation étant donné la place démesurée accordée au véhicule conduit par George C. Scott, une BMW 507 cabriolet de 1957 que l'acteur répare et pouponne avec soin pendant le générique d'ouverture puis qu'il s'en va tester sur les routes de la côte portugaise en faisant rugir son moteur  des premières minutes un brin déconcertantes, presque reposantes, qui ont pour mérite d'annoncer le rythme peinard du film à venir. Les deux trois scènes de poursuites en bagnoles qui émaillent ce polar sont étonnamment longues, mais pas toujours dingues... On a vu tellement mieux ! Et le suspense opère rarement, à l'exception d'une scène sympathique où notre héros imperturbable gruge facilement deux policiers espagnols en usant du charme de sa passagère et de la naïveté d'un autostoppeur croisé en chemin.



 
 
Côté sentimental, nous sommes assez peu concernés par le triangle amoureux plutôt original qui se forment progressivement sous nos yeux distraits, ceci en raison de la faiblesse de l'un des personnages qui le constitue, celui du malfrat relou incarné par le trop pâle Tony Musante, comédien italo-américain croisé ces mêmes années chez Dario Argento et Sergio Corbucci dont James Gray se souviendra bien plus tard du visage ténébreux puisqu'il lui offrira des rôles dans les excellents The Yards et We Own the Night. Musante peine ici à exister face à George C. Scott et l'un des meilleurs moments du film est sans doute celui où il se fait remettre sévèrement en place par la star, avec clé de bras doublé d'un étouffement sévère, lors d'une scène délectable qui ne paraît guère simulée et laisse s'exprimer la furie qui anime Scott. Heureusement, il se passe un truc entre le gros George et sa jolie partenaire, Trish Van Devere : leur idylle contrariée, à laquelle on aimerait croire mais que l'on sait condamnée d'avance, est plutôt touchante. Elle l’est d’autant plus quand on sait qu’en réalité, Trish, après être devenue sa quatrième épouse, est parvenue à supporter notre cher George jusqu’à la fin de ses jours...
 
 
 
 
Les Complices de la dernière chance de Richard Fleischer avec George C. Scott, Trish Van Devere et Tony Musante (1971)

27 juillet 2021

Onoda, 10 000 nuits dans la jungle

Sommes-nous en train d'assister à l'éclosion d'un grand cinéaste ? On a toutes les raisons de l'espérer après avoir vu le brillant Onoda, 10 000 nuits dans la jungle, le deuxième film d'Arthur Harari, qui atteste d'une ambition et d'une maîtrise rarement observées si tôt dans une filmographie, et tout particulièrement chez un réalisateur français. Dès son premier long métrage, sorti en 2015, Arthur Harari annonçait pourtant la couleur en affichant déjà de fort belles intentions : son Diamant Noir était une tragédie familiale audacieuse sous les allures d'un film noir assez bien mené qui prenait place dans le milieu des diamantaires anversois. Un peu alourdie et étouffée par son scénario retors et un ou deux personnages superflus, cette première œuvre était néanmoins remarquable et prometteuse. Le cinéaste, aujourd'hui âgé de 40 ans, s'est attaqué à un projet d'une envergure tout autre en adaptant librement l'histoire insensée de Hirō Onoda, l'un des soldats japonais restants, s'en allant pour cela tourner loin de nos frontières, en langue étrangère, et aux côtés d'acteurs, tous impeccables, asiatiques. Le résultat est un film magistral de près de 3 heures qui n'ennuie à aucune moment, frappe tout le long par son extraordinaire limpidité et impressionne a posteriori par son ampleur étonnante ; c'est une fresque intime où l'histoire tourmentée d'un pays se trouve mêlée à la vie intérieure d'un homme, prisonnier de ses convictions et de l'embrigadement dont il a été l'objet, emportant dans sa folie si rationnelle une poignée de soldats pour lesquels la guerre va durer et durer encore. Une œuvre imposante, franchement digne d'éloges, qui mérite tout à fait d'être saluée et que l'on recommande au passage de voir au cinéma pour en apprécier la juste valeur. 
 
 
 
 
Herzog, Cimino, Kurosawa, Lean, Ōshima... Une généreuse pelletée de noms imposants ont été cités pour situer le nouveau film d'Arthur Harari. Je me contenterai pour ma part de poursuivre la filiation avec James Gray, dont l'ombre planait déjà sur Diamant Noir. On pouvait effectivement penser à Little Odessa ou The Yards devant le premier long métrage encourageant d'Harari, et l'on pencherait plutôt cette fois-ci du côté de The Lost City of Z. On y retrouve une harmonie discrète similaire, une même espèce de modestie distinguée, malgré la grandeur de l'histoire contée, ainsi qu'un souffle et un lyrisme délicats qui s'appuient là aussi sur une mise en scène au classicisme élégant qui nous réserve nombre de moments de toute beauté. Mais n'allons pas plus loin dans ce petit jeu de comparaison hasardeux, ce rapprochement sans doute réducteur ne rend pas entièrement justice au talent croissant du cinéaste français, qui a su trouver un ton bien à lui et dont on observera avec impatience l'évolution. Ces associations flatteuses aident surtout à avoir une idée de l'enthousiasme, pour une fois justifié, avec lequel a été accueilli ce film par les critiques et les cinéphiles, depuis sa projection à Cannes, où il a ouvert la sélection Un Certain regard alors même qu'il aurait largement mérité la compétition officielle avec, à la clé, un grand prix, au moins.


 
 
En ce qui me concerne, il me manque tout de même un petit quelque chose pour qualifier Onoda de chef d’œuvre ou de grand film. Peut-être quelques failles, digressions ou fulgurances, que sais-je... Un grain de folie ou un plus fort impact émotionnel, d'autres qualités du même genre, plus précieuses et difficiles à atteindre, mais parfois bien présentes dans les meilleurs films de quelques-uns des cinéastes évoqués précédemment. Si le scénario s'étend sur trente longues années, de 1944 à 1974, période durant laquelle Onoda continua de mener sa guerre secrète sur son île du Pacifique, je n'ai pas, ou pas assez, reconnu la sensation du temps qui passe. L'ennui, la lassitude, voire la solitude, sont finalement peu filmés. Arthur Harari déploie une science de l'ellipse et du flashback peu commune, son récit est si minutieusement construit et d'une telle fluidité que le temps semble passer bien vite, paradoxalement ! En outre, la grande amitié qui finit par unir Onoda à son plus fidèle lieutenant, Kinshichi Kozuka, ne m'a guère beaucoup touché : malgré quelques scènes très belles qui lui sont consacrées et émaillent la dernière partie du film, il m'a manqué une pointe d'émotion supplémentaire. Enfin, la nature, élément-clé de ce qui est aussi un survival à part entière, m'a également semblé sous-exploitée : elle est considérée sous ses deux aspects antagoniques, elle nourrit aussi bien qu'elle empoisonne, menace autant qu'elle protège, mais il y a comme une retenue qui nous laisse à distance, spectateur peu impliqué de la survie quotidienne de notre petite troupe de vaillants soldats. Sur ces différents aspects, Onoda s'apparente à la copie parfaite d'un élève surdoué mais peut-être trop scolaire, trop appliqué... Tout cela est cependant très subjectif et il s'agit simplement de bémols, de petites réserves émises par un cinéphage à la gourmandise insatiable auquel avait été promis un festin sans pareille. Pour l'essentiel, je m'aligne à l'avis unanime, en admettant que l'on tient là une réussite éclatante. Arthur Harari fait preuve d'un talent évident et a su trouver ici un équilibre rare et subtil, ne se trompant dans aucun des nombreux thèmes abordés et démontrant une maîtrise globale prodigieuse, à la hauteur de ses folles ambitions. Son film splendide reste en tête et, quand j'y repense, ce sont les deux regards d'Onoda, puissamment incarné par Yūya Endō puis Kanji Tsuda, qui me viennent à l'esprit : celui qu'il affiche au début de son épopée intérieure, empreint d'une détermination écrasante et d'une profonde certitude, puis ce masque stoïque, d'une sagesse imperturbable, gagné au fil du temps, après des décennies de guerre contre un ennemi évanoui, qu'il porte à la toute fin, plus fascinant que jamais. 
 
 
Onoda, 10 000 nuits dans la jungle d'Arthur Harari avec Yūya Endō, Kanji Tsuda, Shinsuke Kato, Issei Ogata, Kai Inowaki et Nobuhiro Suwa (2021)

4 février 2018

Bilan 2017




1. The Lost City of Z, de James Gray





3. Le Jour d'après & Yourself and Yours de Hong Sang-soo 


5. Brawl In Cell Block 99, de S. Craig Zahler


6. Certain Women, de Kelly Reichardt


7. Good Time, de Ben et Joshua Safdie


8. Barbara, de Mathieu Amalric




10. Wind River, de Taylor Sheridan
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15. Dunkerque, de Christopher Nolan


Ce qui vous sautera aux yeux d'emblée ce sont bien sûr ces points de suspension qui séparent Dunkerque du reste du classement. Clin d’œil au film, puisque ces "..." incarnent la Manche sous forme typographique. Mais ils sont surtout là pour intégrer Christopher Nolan vaille que vaille à ce classement et le réhabiliter. Nous prouvons ainsi notre mansuétude : ce n'est pas donné à tous les dangereux malades d'inviter à leur table celui qu'ils ont tant recherché pour le larder de coups de poignard. Ces trois points auront aussi pour vertu de nous inciter à regarder d'autres films de 2017 afin de découvrir, avec vous, au fil des siècles à venir, quels seront ces fameux 4 films manquants (les numéros 11 à 14) prêts à compléter le meilleur du cinéma en 2017. 




Nous avons déjà pensé à d'autres candidats : Jackie (pour le plaisir de revivre l'attentat entre deux gros plans sur le visage de Natalie Portman), Split (dont les cinq dernières minutes sont certes le meilleur moment de cinoche de l'année mais ne forment qu'un très court métrage), We Blew It (de notre ami Jean-Baptiste Thoret, que l'on peut appeler notre padawan, pour les nombreux conseils qu'on lui a distillés et la trajectoire cinéphilique que nous avons su lui suggérer : il nous doit tout, ou presque), Lucky (qui a juste été prononcé à la cantonade, n'ayant de toute façon aucunement sa place dans un top), John Wick 2 (qui souffre de ne pas former qu'un seul long métrage avec le premier du nom, soit une fusillade de 4h sans interruption : le pied), Après la Tempête (car Kore-eda est un habitué de nos classements, mais faut pas pousser, un film de 2h30 en pilote automatique dont le scénar n'est qu'un pot très pourri des quatre précédents, ce n'est pas très sérieux, Kore...).




Hommes de lettres par nature, intéressons-nous, une fois n'est pas coutume, aux chiffres ! Année faste pour nous : beaucoup de films vus et critiqués, car nous avons su profiter d'une situation professionnelle un peu plus stable (autrement appelé "une planque"). Payés à rien foutre, nous avons vu 2022 films cette année, à raison de 10 films par jour grosso modo. Soit :
  • 8 films vus en salles de cinéma
  • 2021 vus à la télévision (merci l'offre TCM cinéma gratuite en janvier 2018 avec Free)
  • 665 films vus en dormant
  • 56 films vus sur un téléphone en allant au boulot
  • 48 films vus en salles quelconque (id est : chez nous le plus souvent)
  • 6,5 films vus en avion
  • 12 films vus dans le train
  • 27 films vus au volant de la voiture (et on déconseille à tout le monde de nous imiter, surtout sur les routes en épingles à nourrice qui mènent dans le Queyras, et qu'on a parfois coupées tout droit)
  • 10670 films téléchargés (hors porno)
  • 1 film vu sous forme de dvd emprunté à nos parents (le Kaurismaki)

Attention ! Si vous faites le total, si vous recoupez les chiffres, ça ne pourra en aucun cas faire un compte rond. En effet, certains titres se recoupent. On a par exemple vu Certain Women sur un téléphone, au volant et en dormant (mais il nous a beaucoup plu, malgré la facture chez le garagiste pour remettre la bagnole à l'endroit). Vous vous interrogez peut-être sur le demi-film vu en avion. L'explication est simple : le voyage Toulouse-Bordeaux n'est pas assez long. On a bien insisté pour rester dans l'habitacle pour finir Jeannette auprès des contrôleurs aériens, mais on nous a dit de sortir de là fissa.


9 mai 2017

The Lost City of Z

Décidément James Gray ne déçoit pas. Son dernier film en date est, c'est bête à dire mais vrai, un plaisir. Assez simple d'aspect, sans grands effets de manche ou surprises flagrantes, d'un classicisme évident, caractéristique du cinéaste, dans le même temps d'une grande beauté et d'une grande force, The Lost City of Z fait le portrait de Percy Fawcett (impeccablement interprété par Charlie Hunnam), un colonel d'armée irlandais, jeune père de famille et héritier d'un nom en disgrâce auprès de la noblesse britannique, envoyé au début du 20ème siècle par la Société Géographique Royale d'Angleterre en Amérique du sud pour cartographier la frontière entre le Brésil et la Bolivie, pour finalement y découvrir avec passion, bientôt jusqu'à l'obsession, les vestiges d'une civilisation perdue.




On est si bien dans ce film qu'on aimerait qu'il dure encore et encore, malgré le côté éventuellement répétitif des allers et retours de Fawcett entre l'Europe et l'Amérique du sud (ce serait sans compter sur le talent de conteur de Gray, y compris pour confronter l'exploration de la jungle du Nouveau Monde aux ravages de la guerre des tranchées dans les terres rasées de la vieille Europe). Certains éléments auraient d'ailleurs mérité d'être plus creusés, au détriment d'autres comme la querelle avec James Murray (Angus MacFadyen), membre de la société de géographie, ventripotent et lâche, prêt à suivre la troupe de Fawcett pour la trahir sans vergogne.




Je pense par exemple à l'instant où Fawcett découvre pour la première fois les traces de la civilisation Maya, près de la cascade que ses hommes et lui atteignent lorsqu'ils touchent au but de leur quête initiale. Idem pour la rencontre avec le peuple Guarani, pour la relation avec Henry Costin (Robert Pattinson), ou celle qui unit Percy à son épouse, certes déjà passionnante dans la très belle scène où Nina (Sienna Miller) se plaint de ne pas pouvoir partir à l'aventure à son tour. On aurait même pu souhaiter que James Gray se dégage un rien de tout souci de vraisemblance historique pour embrasser la fiction en libérant la femme de Fawcett du joug de son temps pour l'envoyer sur le terrain comme elle le souhaitait ; même si le cinéaste lui fait cette promesse dans l'ultime et magnifique plan du film.




Il est permis en effet de reprocher un manque d'ampleur, de tension, ou de folie, à James Gray. Y compris dans la relation qu'il fait de l'exploration au cœur d'une nature hostile, dans la jungle habitée par les peuplades indiennes ou sur le fleuve que longent les cartographes. Mais le film fait déjà énormément, évidemment, penser, entre autres, à Aguirre, et Gray, évitant de tomber dans le pastiche ou la redite, semble s'appuyer sur notre mémoire de Joseph Conrad ou Werner Herzog, et n'a pas besoin d'en faire beaucoup plus pour qu'on sache de quoi il parle et qu'on le traverse malgré tout.




Le film est habité par ces récits et peut donc plus sûrement dresser le portrait de son personnage obsessionnel, fasciné par l'objet de ses recherches  jusqu'à une forme de folie, au point de délaisser puis d'embarquer sa famille, ce personnage souvent coupable que le cinéaste ne soumet jamais à un jugement simpliste, préférant nous questionner sur son comportement et nous communiquer quelque chose de sa passion, de sa curiosité à toute épreuve, de sa soif d'en savoir plus. Car la plus grande force de The Lost City of Z est certainement là, liée à ce que l'on avait d'abord pris pour un défaut : ces manques, ces envies d'en voir plus évoquées plus haut, ces fantasmes de scènes, de récits, d'aventures qu'il sait susciter.


The Lost City of Z de James Gray avec Charlie Hunnam, Robert Pattinson et Sienna Miller (2017)

21 juin 2015

A Most Violent Year

à Papa B.

Dès le départ ça sent mauvais. La faute à ce bon vieux caca d'oie (filtre bleu, ou jaune, ou vert, ou autres couleurs désaturées, je n'en sais rien et je m'en fous) qui donne d'emblée au film ce look pseudo-rétro si surfait et si banal. Trois couleurs dans ce film, grand maximum : du beige, du jaune (principalement sublimé par le par-dessus jaune que porte le héros tout du long, cet incroyable par-doss qui lui vole quasiment la vedette) et du jaune foncé. J'en oublie peut-être une ou deux. Le noir, puisque c'est une couleur. Mais de toute manière elles se confondent toutes dans cette teinte vert-jaunâtre dégueulasse qui nous crie dessus "film noir d'époque classieux !", alors qu'on n'a rien demandé et qu'on aurait vite pigé. On sait dès les premières secondes qu'on va assister à un film noir néo-noir néo-classique noir très sérieux, sobre, sombre (pratiquement tourné dans le noir du coup), mais surtout long et chiant. Et c'est bien ça qu'on aura dans l'assiette. Un film de genre réchauffé, propre sur lui et absolument lénifiant. N'est pas James Gray qui veut, même si J. C. Chandor a l'air de faire des pieds et des mains pour lui ressembler.




C'est l'histoire d'un type en par-doss jaune, Abel (Oscar Isaac), qui a monté une boîte de transport de pétrole avec sa petite volonté de fer et qui s'apprête à racheter à des juifs un ancien chantier de livraison idéalement placé en bord de fleuve, histoire de faire grandir encore sa petite entreprise qui ne connaît pas la crise. Mais il est emmerdé par un contrôle fiscal d'un côté, et par des concurrents mafieux qui volent ses camions à mains armées, ainsi que leur précieux chargement, de l'autre. Sans compter sur sa femme, Anna (Jessica Chastain), superficielle et menteuse, qui devrait l'aider mais n'est pas toujours très claire dans sa façon de gérer les finances de la boîte, ce qui pose d'autant plus problème que son mari revendique une parfaite droiture pour son entreprise. En parlant d'elle, être parvenu à rendre Jessica Chastain presque laide (malgré une ou deux scènes en décolleté qui raviront les fans les moins exigeants) n'est d'ailleurs pas le moindre des torts de J. C. Chandor. Et l'actrice n'y est certainement pour rien. Responsable ni de son look merdeux ni de la faiblesse du film. Pas plus qu'Oscar Isaac, qui fait son travail et qui mérite salaire, comme tout le monde. Non le problème est ailleurs, et il est multiple. Cette image affadie, appauvrie en couleurs, anesthésiée, est parfaitement symptomatique d'un film étriqué, monolithique, bien paresseux, incapable de surprendre son monde, incapable d'opérer le moindre virage pour décrocher ne serait-ce que temporairement d'un cahier des charges ultra programmé et imparable, infoutu de se libérer de sa ligne de conduite, ni dans sa mise en scène ni dans son scénario (signé Chandor aussi), et qui s'achève dans une scène finale plombée par une réplique et une image lourdes comme il s'en fait peu. 




La réplique en question évoque ce maudit "rêve américain", et elle aura suffi à fournir son charbon à la plupart des critiques à gaz, dont sans doute celle de Télérama citée sur l'affiche, ravies de nous apprendre que, dites donc tenez-vous bien, le rêve américain est et a toujours été un paravent tendu devant un royaume pourri jusqu'à la moelle, une gigantesque scène de crime... Édifiant. L'image qui conclut le film et veut frapper les esprits n'est pas moins explicite : c'est celle d'un laissé pour compte, un ancien chauffeur au service d'Abel, en cavale depuis qu'il a résisté à sa deuxième agression au volant d'un chargement, qui finit sans rien alors que son patron termine le film les mains pleines, et qui, tandis qu'Abel, sa femme et son avocat viennent de finaliser le rachat du terminal de livraison situé près du fleuve et admirent leur acquisition, les rejoint et se tire une balle dans la tête, balle qui ressort de son crâne pour aller percer, derrière lui, une cuve de pétrole. Et Chandor insiste bien sur cette cuve perforée dont s'échappe un filet d'or noir, tandis que tout autour du trou ont éclaté des gouttes de sang... Fine métaphore. Abel qui, tel son homonyme biblique, vient de (faire se) tuer son frère, un autre immigré parti de rien, comme lui, bouche alors le trou de la cuve avec un mouchoir : préserver le pétrole, sauver le pognon, plutôt que les hommes. Le message n'est pas du tout martelé sur nos crânes. Merci monsieur Chandor de bien veiller à ce que tout le monde ait pigé votre film, et de faciliter la tâche à vos exégètes. Pour parvenir jusqu'à cette fin pleine d'enseignements subtils, il faut se fader un film long, très long. Pendant toute la projo j'arrêtais pas de me répéter la phrase de Pialat : "C'est du cinéma que c'est pas la peine, c'est du cinéma que c'est pas la peine, c'est du cinéma.... ad libitum".


A Most Violent Year de J.C. Chandor avec Oscar Isaac et Jessica Chastain (2014)

28 décembre 2013

The Immigrant

Les affiches remarquablement laides du film et la présence de Marion Cotillard sur ces affiches rappelant les récentes affinités de James Gray et Guillaume Canet (sans parler de leur collaboration pour le scénario du premier film américain de notre nullard national) : tout cela laissait présager le pire. Réjouissons-nous donc, The Immigrant n'est pas la débandade tant redoutée, et s'il n'est pas à la hauteur de Two Lovers, qui reste à ce jour le chef-d’œuvre de son auteur, le film est digne de James Gray et lui ressemble bien. Il lui ressemble pour le pire (même si le mot est trop fort), dans une scène relativement grossière, ou disons surlignée, qui rappelle, en très atténués, les défauts des premiers films du cinéaste (notamment ces effets sur-dramatiques, avec ralentis à la clé, qui alourdissaient le néanmoins remarquable La Nuit nous appartient), mais il lui ressemble surtout pour le meilleur.




Le film brille par un certain nombre d'idées de mise en scène très fines réalisées avec un talent inestimable. On repense longtemps, par exemple, à la représentation de l'ivresse d'Ewa - incarnée par une Marion Cotillard ici excellente - quand la caméra glisse lentement, pesamment, sur les miroirs déformants du cabaret. Surgit aussi de l'ensemble du film le jeu excessif et maîtrisé du cinéaste sur la figure monstrueuse de Joaquin Phoenix, à la fin du film, quand, le dos voûté, le visage défoncé et la voix détruite, il s'incrimine auprès de sa victime et protégée, devenant soudain un "monstre d'humanité", pour reprendre cette expression plus que fanée dans un sens quasi-littéral, après avoir fait étalage d'une humanité monstrueuse, en particulier dans la scène où il accusait Ewa de vol pour aussitôt la pardonner et refermer son piège sur elle. Mais sans focaliser sur ces moments prégnants, c'est de l’œuvre entière que se dégage un sentiment bien rare et appréciable : cette douceur singulière du cinéaste, qui, ici comme ailleurs, et en particulier dans Two Lovers, joue dans le feutré, réalise un film sage et secret.




On oublie vite la séquence contrariante du meurtre, où l'accès de bêtise du beau personnage de Jeremy Renner dénote au même titre que les excès de la bande sonore et que le jeu alors outré de Marion Cotillard, que ses mauvais réflexes rattrapent brièvement à ce moment-là, on oublie tout cela pour ne retenir que la musique tourmentée et consolante à la fois que nous joue James Gray du début à la fin du film. La force de The Immigrant est de parvenir à rendre un juste hommage au cinéma muet américain des années 20 : ne rien céder au pastiche façon The Artist (ces mains maladroitement posées sur son visage par Marion Cotillard viennent quand même de là), non pas reproduire des procédés anciens ou se limiter à la citation à n'en plus finir du cinéma de Griffith, Borzage et Chaplin, ne pas cligner de l'oeil en somme, mais tenter de recouvrer et de se réapproprier une forme de mélodie rythmique propre au cinéma des premiers temps, la grâce de ces mélodrames tout en visages et gros plans expressifs, débordant d'émotions quoique parfaitement pudiques, une certaine poésie consubstantielle de l'éclairage, de la composition et du montage, portée à une forme d'incandescence dans les grands chefs-d’œuvre de ce temps-là. James Gray a l'intelligence de cet hommage, qui précisément n'en est pas seulement un, mais le dépasse pour devenir pure inspiration, et révèle donc (une fois encore) ce que cela suppose d'intelligence et de sensibilité.


The Immigrant de James Gray avec Marion Cotillard, Joaquin Phoenix et Jeremy Renner (2013)

30 octobre 2013

Les Petits mouchoirs

Mille fois évoqué, jamais critiqué. Jusqu'à aujourd'hui... Les Petits mouchoirs de Guillaume Canet fait partie de ces serpents de mer insaisissables que nous avons souhaité placarder au mur des dizaines et des dizaines de fois sans jamais sauter le pas. C'était jamais le bon soir pour vider un sac si plein à ras bord de ressentiment et, disons-le très simplement, de haine. Ces sentiments-là, on essaie de les chasser quand ils se pointent, comme tout bon citoyen européen. Mais là il faut mettre des mots sur ces émotions qui nous assaillent quand on prononce les mots "petits", "mouchoirs", "Guillaume" ou encore "Canet". Il faut appeler un chat un chat, et mettre toute cette bile noir sur blanc. Sauf que la question demeure, et qu'elle est double : comment peut-on concentrer autant de merde en 2h34 de film, et comment, en réponse, parvenir à concentrer toute la chaux que le film a accumulé en nous depuis trois ans maintenant afin de la déverser dans un seul article (et pire, dans les 140 caractères permis par Twitter pour faire l'annonce de cet article) ? On ignore comment c'est possible, mais on tente le coup, histoire de se sentir un peu plus légers demain matin au moment de planter nos louches dans nos bols de Weetabix. Juste un mot sur les Weetabix en passant, ces plaques de blé complet compacté, ces petits pavés de foin séché, concentré et pressurisé : si un jour nous était confiée l'occasion d'échanger quelques paroles avec le dénommé Guillaume Canet, nos mots seraient aussi secs, cassants et peu digestes qu'un paquet de Weetabix oublié au soleil sur l'asphalte du parking d'un vieux Lidl désaffecté en plein mois de juillet, ce fameux jour où il a fallu abandonner une provision pour pouvoir fermer le coffre.




Par où commencer ? Peut-être par le commencement. Le film s'ouvre, rappelez-vous, par un véritable plan-séquence de haute volée qui suit Jean Dujardin (Ludo dans le film), en boîte avec son ami Gilles Lellouche (zéro dans la vie), où il enchaîne les mojitos jusqu'au petit matin, drague trois pétasses, se pisse sur les bottes, fait deux pas chassés sur le dancefloor puis, la caméra toujours collée à ses épaules de brocard, titubant vers la sortie, portable à la main, dit "A demain !" au videur - et faut-il être paumé pour sortir ça en sortant de boîte à 6h du matin - avant de rejoindre son scooter, frêle deux roues qu'il chevauche laborieusement tout en continuant à dodeliner des hanches... et le fameux Ludo de s'éloigner à toute berzingue, tandis que les pulsations sonores de la boîte de nuit s'estompent et que le bruit strident de sa vespa au pot trafiqué nous perfore les tympans (l'acteur en rajoute une couche en imitant les accélérations de son moteur avec des bruits de bouche qui produisent sur son visage un rictus à la fois benêt et démoniaque ; il pousse aussi des cris de supporter dans un Paris encore endormi, meuglant au rythme de Seven Nation Army des White Stripes en tendant son poing aux quelques boulangers déjà sur le pied de guerre), jusqu'à ce qu'au détour d'un croisement basique au possible (deux routes qui se croisent perpendiculairement), mais venu à point nommé, un six tonnes (dont le chauffeur sort lui aussi vraisemblablement de boîte de nuit, puisqu'il conduit également à toute allure et une sandale dehors en chantant la même chanson célèbre) éjecte notre homme hors du plan et le condamne au hors-champ à une vitesse supersonique (il n'est pas impossible que les habitants de Mars, s'ils existent, aient vu l'événement pratiquement en simultané tant sa vitesse est fulgurante - ceci expliquerait a fortiori le silence de plomb qui continue d'émaner de Mars, dont on comprend qu'elle soit "not interested").




La phrase ci-dessus, qui mesure bien ses six pieds de long, vous paraît peut-être un poil lourde, mais elle est là pour prouver à Canet qu'on peut tous en faire autant. Avec un peu de patience et en plaçant les articulations au bon endroit tout en déguisant plus ou moins la technique (chez nous, une simple question de ponctuation), on peut faire une phrase-séquence, dite "phrase-paraphet" en littérature, sans le moindre souci ! On sent que Guillaume Canet a tourné ce plan-séquence avec un œil rivé sur la définition la plus minimale possible de la mention "plan-séquence" dans Le Petit Robert 2004, comme le médiocre acteur autoproclamé réalisateur, cinéaste, auteur même, qu'il est, en quête de reconnaissance et sûr d'obtenir ses galons de metteur en scène génial par un soi-disant morceau de bravoure, en l’occurrence ce triste plan-séquence de pure épate ne réclamant qu'une longue coordination, quelques techniciens collaboratifs et une poignée de biffetons mal dépensés (sans oublier un routier frais et dispo, et c'est peut-être ce qui suscite le plus d'admiration chez nous). La scène ne nous a tiré qu'un rire franc et massif, à la manière d'un autre accident de scooter dans un autre film français réalisé par un autre nullard, à savoir celui de Julie Ferrier dans Paris de Klapisch. Dès l'ouverture de son grand œuvre définitif sur le thème de l'amitié, Canet nous montre tout l'amour qu'il a pour ses personnages, de la pure et simple chair à canon destinée au pare-buffle d'un camion tel qu'on n'en croise que dans certains bleds perdus de l'Arizona. C'est une chance qu'on ait pouffé lors de cet épisode immanquable de "Paf le iench", car le reste du film nous a déprimés pour des semaines. Après cet éclat inaugural, nous sommes restés collés au fond du canapé avec un dégoût ultime pour tout ce qui allait s'étaler à l'écran pendant les deux heures et trente minutes (...) à venir.




Le don de Canet c'est de parvenir à nous rendre détestables des gens qui nous sont d'habitude tout acquis. En l'occurrence on parle uniquement de François Cluzet, déjà sali par son implication dans Ne le dis à personne, le précédent Canet. Dans Les Petits mouchoirs on a envie de l'étrangler, de lui tordre le cou, comme à tous les autres acteurs en présence, sauf que pour Cluzet cette envie est née devant les films de Canet et s'est à chaque fois éteinte avec (même si elle a tendance à se repointer en douce quand l'acteur, en interview, qualifie son jeune ami de "meilleur réalisateur du monde"), alors qu'elle était déjà bien installée et a tranquillement perduré en ce qui concerne tous les autres membres du casting. Tous ces gens, les Dujardin, Lellouche, Cotillard, Magimel, Lafitte, Bonneton, Arbillot et compagnie, qui se présentent avec ce film et tant d'autres comme les jeunes pousses du cinéma français, les jeunes artistes en merde du nouveau millénaire, les étendards de toute une génération, méritent de se réveiller chaque matin face à un cobra venimeux tenu difficilement par un marabout africain fatigué et en manque de sommeil, sur le point de piquer du nez. Ils incarnent tous - sauf Dujardin qui joue le cadavre exquis de l'affaire, véritable prétexte aux superbes vacances de ses meilleurs amis - de purs sacs à merde, des nids d'inhumanité et de connerie qui nous font regretter la genèse du soleil. Cluzet est clairement le connard en chef de la bande, qui traite avec mépris et insultes son meilleur ami homosexuel, maltraite ses enfants, malmène des animaux, hurle sur ses camarades, défonce des cloisons à coups de tête, dédaigne sa femme et ne respecte aucune règle du bien vivre ensemble. Son personnage est une enflure absolue, et tous les autres, qui ne valent guère plus cher, gravitent autour comme autant de vermisseaux misérables et d'ascaris lumbricoides aimantés par la pourriture et le mal. Ce qui n'a pas empêché la France de se rendre en masses dans les salles pour assister à ce sous-feuilleton tv choral empesté d'idées marécageuses, de personnages infects, de sentiments médiocres, le tout enveloppé dans une mise en scène sordide qui nous fait revoir avec amertume ce jour sombre où un homme des cavernes s'est levé le cul en disant à ses potes : "On sort de la routine, on va tenter un truc !"




Il est des films qui permettent de faire le tri dans son entourage. Nous espérons de tout cœur que celui-ci n'en fasse pas partie, sans quoi c'en serait fini de la vie sédentaire, des espaces urbains et des salles des fêtes ; l'humain s'en retournerait à une existence solitaire et nomade faite de cueillette, de chasse et de pêche, ainsi que de projets sur le très court terme. Depuis ce film, Guillaume Canet n'a cessé d'évoluer sur tapis rouge. On lui a ouvert les portes de Cannes et celles de l'Amérique. James Gray l'a accueilli chez lui, a partagé son pain avec lui. James Caan lui a obéi en acceptant de foutre le feu à sa carrière pour un second rôle minable dans Blood Ties. Le réalisateur frenchy promu artiste international est reçu sur tous les plateaux télé français tel le messie. Si Canet venait à caner, sa place au panthéon est toute réservée. Pire que tout, il existe un coffret dvd "Guillaume Canet". Avec Les Petits choirmous, cet individu a pourtant commis l'un des pires crimes cinématographiques qui soient. Un "phénomène" selon la presse, ou plutôt un monument érigé à la beaufferie, la profession de foi d'une génération maudite et éternellement salie, le manifeste d'une bande d'acteurs qui s'est insolemment installée au cœur de la maison du cinéma français, s'est essuyé les pieds sur le tapis et n'est pas près de rendre les clés, pire, qui a érigé la complaisance, l'auto-satisfaction, le mépris des autres et la lourdeur en principes.


Les Petits mouchoirs de Guillaume Canet avec François Cluzet, Gilles Lellouche, Jean Dujardin, Marion Cotillard, Pascale Arbillot, Benoît Magimel, Laurent Lafitte, Valérie Bonneton et Mathieu Chédid (2010)

9 septembre 2013

Pain & Gain

Avec seulement 20 millions de dollars en poche, Michael Bay s'essaie au film d'auteur indépendant d'art et essai underground. Ses acteurs, très impliqués dans le projet, ont accepté un paycheck anormalement maigre, à commencer par Marky Mark Wahlberg, dont l'amitié avec Michael Bay est telle qu'il est déjà annoncé dans les prochains Transformers. L'acteur semble se faire un malin plaisir à malmener le cinéphile qui a reconnu quelque chose en lui et qui cherche à le cerner depuis maintenant près de vingt ans, ce cinéphile qui l'a croisé dans quelques bons films, notamment chez James Gray, James Gray qui a dit un jour que l'acteur était d'une intelligence supérieure et que l'on n'avait pas fini de découvrir toutes les facettes de son talent. Ce même cinéphile qui pleure en suivant le fil RSS consacré à la star bodybuildée, jamais lassée d'enchaîner les projets testostéronés avares en propositions de cinéma tels que le Pain & Gain dont il est ici question. Wahlberg et The Rock y incarnent deux abrutis obnubilés par le sempiternel "rêve américain" et bien décidés à le vivre de toutes les façons possibles. Et Michael Bay, pas plus malin que ses personnages, se plaît à nous rappeler, à chaque nouvel épisode plus débile que le précédent des aventures de Tête de nœud et Tronche de con, que tout cela est tiré d'une histoire vraie. Rappelez-vous que le cinéaste avait voulu utiliser la même technique de persuasion dans Bad Boys 2 et dans Transformers 3, jusqu'à ce que son ami et tuteur Jerry Bruckheimer lui dise : "Là ça ne passera pas, y'a que toi qui y crois".




Le film durant 2h20 (rassurez-vous il y a 20 minutes de générique de fin, nouvelle tendance du cinéma de merde hollywoodien, Star Trek Into Darkness est un autre exemple), on pense d'abord avoir affaire à ce qu'on peut typiquement appeler un "plaisir coupable", volontairement régressif et bête, où les acteurs s'en donnent à cœur joie. En ce sens, Mark Wahlberg confirme son aisance dans le registre comique après Very Bad Cops, et montre qu'il est capable d'asséner avec le plus grand sérieux du monde des répliques d'une débilité achevée. Il faut aussi reconnaître quelques lueurs de génie à The Rock (qui avait justement côtoyé Wahlberg sur le tournage de Very Bad Cops, où il n'était pas le dernier à donner dans l'autodérision de bon aloi), permettant de pouffer une fois ou deux. On aimerait voir ces acteurs dans une vraie comédie (sauf si c'est pour subir Ted 2, le premier, à pleurer, étant bien loin de la folie comique de Will Ferrell), car le film de Bay se révèle vite tourner en rond (à l'image de ces travellings circulaires, seul outil de la grammaire cinématographique maîtrisé par Bay, qui en use et en abuse), et se contente de montrer des débiles de façon débile, avec à la clé quelques effets de manche bien pitoyables baignés par des voix-off incessantes. On s'ennuie ferme devant ce chapelet de connards imbuvables, pourtant presque attachants au départ, et on mate sa montre en attendant que ça passe, tristes de croiser Ed Harris dans un tel taudis, un merdier de film dont on n'a aucune envie de gratter le fond d'idéologie rance et gerbante (car étant donné la manière qu'a Michael Bay de dépeindre les femmes, les juifs et les homosexuels, on se dit qu'on ne l'inviterait pas à dîner tous les dimanches, parce qu'il ferait sacrément la paire avec tonton Scefo le gros facho). On imagine très bien ce film trôner fièrement au sein du top 2013 de Quentin Tarantino aux côtés de Pacific Rim, Young Adult, Django UnchainedThe Bling Ring, Hobbo with a Shotgun et quelques autres merdes.


Pain & Gain de Michael Bay avec Marc Wahlberg et The Rock (2013)

6 juin 2011

Deux en un

Si je parle de ce film aujourd'hui c'est parce que j'ai passé quatre heures devant et je veux pas avoir paumé une nuit de ma vie pour rien. Et comme je considère qu'écrire sur ce blog c'est mon travail, rémunéré par la CAF, j'estime qu'un article c'est un accomplissement qui fait passer la pilule. Des Farelly j'ai adoré Dumb & Dumber, j'ai apprécié Fous d'Irène et j'ai maudit tout le reste. Je me les suis quasiment tous farcis, toujours dans l'espoir de tomber sur une pépite comme Dumb & Dumber (vu au moins 50 fois), mais même leur plus grand succès, Mary à tout prix, m'a plombé. Deux en un contribue à étayer ma théorie selon laquelle les frères Farelly ne font des films drôles qu'à la condition d'embaucher des acteurs comiques drôles. Or, exit les Ben Stiller, Owen Wilson, Matt Dillon et autres Jack Black : on a dit "drôles". Il n'y a qu'avec Jim Carrey et Eddie Murphy (mais ça c'est juste une hypothèse vu qu'ils n'ont jamais tourné avec l'acteur, au chômage technique depuis le début des années 90) que ces deux gros tocards peuvent nous faire marrer.


Imaginez ce que donneraient Jim Carrey et Will Ferrell à la place de ces deux-là. Pour le premier c'est pas dur vu que Matt Damon est justement coiffé comme l'était Jim Carrey dans Dumb & Dumber. D'ailleurs avec ses cheveux longs et pisseux et sa grimace terrible Greg Kinnear n'est pas sans rappeler Jeff Daniels dans le rôle d'Harry, old buddy old pal...

Deux en un vérifie bel et bien cette idée, puisque même si Matt Damon et Greg Kinnear, qui sont de bons acteurs, affichent une belle complicité dans ce film, ce dernier ne décolle jamais et manque cruellement de gags. Le peu de blagues à l'écran apparaissent comme autant de situations incontournables offertes par le pitch du film. Quid de Kinnear qui tire un coup à côté d'un Matt Damon impassible ayant bien du mal à se concentrer sur son bouquin, quid de cette scène où Kinnear monte dans le bus et se rend compte après que celui-ci a démarré que son frère siamois est resté québlo sur le marche-pied... Je pourrais bien en trouver une paire d'autres mais si j'ai du mal en m'en rappeler sans réfléchir ça prouve bien qu'elles ne m'ont pas marqué. Ce qui manque c'est des vannes improvisées, inattendues et sinon déjantées du moins plus osées. Et pour obtenir ça il faut des acteurs comiques dans l'âme, qui n'aiment rien tant que faire rire et qui ont ça dans le sang, comme un don des Dieux. On peut citer les inévitables Jim Carrey et Will Ferrell. On pourra nous répondre qu'un film comme Deux en un a d'autres qualités, voire d'autres ambitions, comme par exemple dépeindre une belle fraternité surmontant le handicap. On imagine qu'il y a derrière tout ça une touche d'autobiographie de la part d'un couple de cinéastes siamois qui partagent réellement le même corps. Mais qui va voir un tel film, aussi platement filmé, pour être ému ou pour se voir délivrer un message d'amitié déjà entendu ailleurs mille fois ? Non, on y va pour se marrer avant tout, et surtout pour ne jamais s'ennuyer. Or c'est leur sujet humaniste que les Farelly mettent à l'honneur, et ça passe au-dessus de la comédie, or ce choix est forcément regrettable, d'autant plus quand le film dure 2 heures. Une comédie réussie qui dure deux plombes c'est un défi rarement relevé.


Quand même...

Pour finir et pour contenter nos plus fidèles lecteurs, c'est-à-dire nos propres frères, quelques mots sur le phénomène Eva Mendes. J'avoue, j'ai un temps vociféré sur cette actrice dont le charme n'agissait pas sur moi et que j'associais inconsciemment à Rosario Dawson, à Jada Pinkett, à Michelle Rodriguez et à J-lo, bref à tous ces latinos en vogue condamnées au rôles de garçons manqués. J'ai récemment retourné ma veste sur le cas Mendes, et uniquement sur le sien. Quand je dis retourner ma veste je suis carrément à poil car j'ai aussi retroussé mon fut. C'est grâce à La Nuit nous appartient, Bad Lieutenant et The Other Guys, que j'ai revu l'actrice à la hausse. Voilà comment de bons choix de carrière peuvent révéler une beauté toute naturelle et pimpante. La meuf joue avec James Gray, Werner Herzog et Will Ferrell, rien que ça. Dans Deux en un, même si le film est tout à fait oubliable, elle rayonne néanmoins de mille feux dans un rôle périlleux de pute arriviste, dont elle a vite su se détacher.


Deux en un de Peter et Bobby Farrelly avec Matt Damon, Greg Kinnear et Eva Mendes (2004)