Affichage des articles dont le libellé est Sergio Leone. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Sergio Leone. Afficher tous les articles

22 janvier 2025

Apocalypto

En 2006, après le scandale La Passion du Christ, Mel Gibson sombre comme à son habitude dans l'alcool et la drogue. Il part en vacances au Brésil avec une compilation de bossa nova récupérée dans les bureaux de la Warner. Il s'identifie soudain profondément au sentiment de saudade, ce sentiment typiquement lusophone qui consiste en un mélange décapant de mélancolie, de joie diffuse et de rage de vaincre. Deux rencontres l'aident à sortir de la dépression : Romario Bebeto, qu'on ne présente plus, l'avant-centre brésilien aux mille buts imaginaires et aux mille femmes bien réelles, seul joueur offensif de gauche de l'histoire du football, et Chico Buarque, le roi de la bossa, dont la reine est Gilberto Gil. Chico, roi de la chanson populaire au Brésil, devient son confident, son ami, son grand frère et son binôme dans les soirées chaudes de Rio de Janeiro. Mel Gibson prend conscience qu'être l'un des acteurs les mieux payés de sa génération, un pur sex symbol mondial, un réalisateur de génie et un antisémite avéré ne suffit plus à son bonheur : il entend trouver le salut dans l'amour, la famille, la lecture obsessionnelle de l'autobiographie de la star du ballon rond Romario (Comment j'ai soi-disant marqué 1000 buts, paru en France aux éditions PUF) et la fréquentation assidue de Chico Buarque. 
 
 
 
 
Comme Mel, Chico Buarque nourrit une passion pour les femmes et pour l'Amérique du Sud, son propre continent, ainsi que pour son Histoire. Si bien que le couple sillonne le Brésil pour redécouvrir un pays que l'un des deux connaît déjà par cœur malgré sa superficie hallucinante. Sujet à des douleurs de dos, Mel accepte de consulter au fin fond de la jungle un mage vaudou, un nécromancien des forêts atrabilaire et pyromane. Le naturel incrédule de Mel, athée convaincu, sceptique de naissance et antisémite de conversion ne le prépare pas à l'intense thérapie qui en découle : il vit une renaissance sur les bords du fleuve Orénoque, un christian reborn quelques kilomètres au sud de Manaus, qu'il entend bien partager avec le monde entier. De retour à L.A., il pratique intensément le yoga ayurvédique et organise enfin sa vie autour de ses enfants, nés entre les années 60 et 90 et répartis dans tous les États d'Amérique du Nord et d'Australie. Le souvenir enfoui du divorce de ses propres parents ressurgit et l'affecte à tel point qu'il envisage de quitter le cinéma pour ne pas redevenir un père absentéiste et dans l'optique d'être enfin là pour ses enfants, y compris les plus âgés, déjà adultes, retraités et calés en EPHAD. Sa passion pour la culture brésilienne grandit avec l'écoute ininterrompue de bossa nova et au gré de son évolution psychédélique. Intarissable sur Chico Buarque, Gilberto Gil et Romario Bebeto, il retrouve les plaisirs de la culture populaire de Recife avec ses enfants très âgés.
 
 
 
 
Au point culminant du scandale autour de la sortie de son brûlot antisémite, Mel part en famille pendant plusieurs jours dans une ferme sans internet, près d'Ubatuba, une ville du Brésil située dans le désert du Sertao, entre Sao Polo et le cercle arctique. Débarqué en hélicoptère avec toute sa smala, il s'installe dans une chambre sans confort ni fenêtres, au sein d'une villa de dingue, et prévoit de rédiger d'un jet et sur ordinateur portable, avec le logiciel Apleton, le scénario de son futur film, celui qui le sortira du pétrin et le lavera de tout soupçon quant à son antisémitisme revendiqué et assumé jusqu'à la mort. Les sonorités métalliques de son clavier Windows Surface ne correspondent pas à son nouvel état d'esprit sud-américain. Il réclame une machine à écrire Olivetti 32, 36kBPS, à touches en bois de manguier, avec renforts de ressorts en acajou et caractères rigides forgés en caoutchouc du Brésil. Mais au bout de deux jours, les ongles en sang, les phalanges fracturées et du cal plein les paumes, devenu le faune du labyrinthe de Pan, Gibson retrouve finalement un attrait pour son ordinateur et, dans un crossover réaliste de Barton Fink et The Shining, il pond, fécond comme jamais, des scènes au rythme endiablé et festif inspirées du carnaval de Rio et des feria du club taurin Lou Seden de Villevieille dans le Gard.





Au fur et à mesure, Mel dépasse la peur de décevoir le monde du 7ème art et les fantômes du IIIème Reich pour célébrer l'amour, la famille et la terre. Au-delà du Brésil, ses influences mêlent les polyrythmies de Waterworld et le funk d'Earth, Wind and Fire dans un creuset évoquant Le Trésor de la Sierra Merdée featuring le contenu de la boîte à gants de Dr. Dre. Le visionnage en famille d'un court-métrage de la NASA consacré aux prédictions mayas l'aide à fixer son scénario sur la disparition de cette culture dont il trouve des traces tout autour de lui. Pourtant Gibson réalise enfin qu'il se trouve sur le bon continent mais pas du tout dans le bon pays. Les Mayas n'ont jamais foutu un pied au Brésil. Que nenni, c'est là qu'il tournera son nouveau film et qu'il mettra d'accord Mad Movies et Les Cahiers du cinéma sans froisser aucun historien du dimanche (il en a froissé des tas, mais de métier, et a également provoqué les foudres de tous les instituts d'archéologie et de collapsologie de la planète, ce qu'il considère comme méritoire, en tant que supporter officiel de Goebbels et de Trump).
 
 
 
 
Les films de pure aventure sont rares, l'étaient déjà en 2006 et le sont encore plus maintenant. Mel Gibson nous a gratifiés de ça, dans un film au rythme haletant, que l'on regarde la mâchoire dans le verre de nuit et les accoudoirs en lambeaux. Difficile de séparer l'homme de l'artiste ? En général, oui. Pas devant Apocalypto, où l'homme Gibson disparaît. Certes il s'efface, mais surtout on l'oublie, forcément, car nous voilà poussés à survivre dans la jungle antédiluvienne d'Amazonie, et on ne donnerait pas cher de nos vies dans ce merdier de chaque instant. Plus difficile en revanche de parler beaucoup plus longtemps du film lui-même car cela nous obligerait à taper notre texte en pleurant de joie et en décroisant nos jambes, encombrés par une érection massive, or en général, ça ne donne rien. Fantasme de cinéma : dans le même film, une éclipse solaire met fin à l'une des plus terribles séquences de sacrifice au monde amenée par un maniaque de la violence sadique ; une course poursuite démentielle entre un jeune indien, Patte de Jaguar (incarné par Rudy Youngblood, un acteur qu'on n'a plus revu au cinéma, car il continue de courir depuis 2006), et une panthère noire, que Mel, avant de l'adopter, s'était amusé à rebaptiser Pattes de Jobard et qu'il s'était lui-même chargé d'affamer en la nourrissant d'herbes sèches trempées dans de la sauce soja sans sucre pendant trois semaines avant de dire "action" ; une chasse à l'homme qui vous fume sur place ; l'arrivée fatidique des premiers conquistadores européens sur le sol du nouveau monde ; le tout tourné en langue inca ! Quelle folie de film. Un délire dégoulinant de sueur, de sang et de bons sentiments, avec des gentils très gentils et des méchants très méchants, le tout noyé par un déluge dans un puits, rythmé par une chasse au potamochère inoubliable, couronné par une visite guidée des favelas préhistoriques de la Mésoamérique, et tant d'autres impensés de l'histoire millénaire de la péninsule du Yucatán et de la civilisation aztèque post-classique. Une anomalie dans les annales de l'art. Vous avez peut-être déjà croisé sur youtube ou dans les rayons des pires librairies quelques anthologies de "ces grands films que vous ne verrez jamais", où le Dune de Jodorowski croise le Napoléon de Kubrick, où le Nostromo de David Lean le cède au Stalingrad de Sergio Leone. Eh bien vous ne trouverez jamais, dans ces listes, le Apocalypto de Mel Gibson, parce qu'il existe. Mais il faut savoir l'apprécier et le reconnaître à sa juste valeur d'apocalypse filmique.


Apocalypto de Mel Gibson avec Rudy Youngblood, Dalia Hernandez, Raoul Trujillo et Jonathan Brewer (2006)

10 décembre 2023

Les Trois Mousquetaires : D’Artagnan

Le réalisateur Bourlouboulon a voulu faire un western "à la Sergio Leone", tout en reprenant les codes des productions Marvel (plans-séquences truqués de bastonnade d’une qualité que l’on qualifiera de médiocre par politesse) et en situant son action au temps des mousquetaires. L’histoire étant tombée dans le domaine public depuis plus de cent ans, pas de problèmes de droits et pas d’ayant droits qui mettraient un contrat sur sa tête pour non respect (au minimum) de l’esprit de cette œuvre que tout le monde connait au moins vaguement. L’intrigue originale est suffisamment dense pour faire deux films, voire une mini-série de dix épisodes. Mais Groboulon souhaite raconter d’autres choses car l’histoire originale ne lui semble pas assez riche en flingues et tirs de snipers au temps du roi Louis XIII. Les décors intérieurs restent la meilleure chose du film : hôtels particuliers, édifices religieux, châteaux. Les décors extérieurs le sont beaucoup moins. Par exemple, le lieu du premier duel entre D’Artagnan et les trois mousquetaires est une sorte de plantation de conifères vieille d’une trentaine d’années, sans aucun charme, sans aucune référence au bouquin. Les chevauchées "dans les champs" s’apparentent à des banques de vidéos achetées rapidement sur internet pour combler les rushes manquants après le tournage. Tout ça est recouvert d’un filtre jaune pisse qui laisse à penser que le directeur photo repartira avec le César 2024 de la photographie. L’ajout de la conspiration protestante menée par le frère (?) d’Athos pour tenter d’assassiner le roi via un fusil de sniper anachronique est une idée, débile certes, mais c’est une idée qui n’aurait jamais dû exister si vous souhaitez avoir mon avis personnel. Connaître dès leur première apparition l’identité complète des trois mousquetaires est également un manque de compréhension de l’esprit de l’œuvre. Mais passons. Il y a tant de scènes, d’idées, de choix, qui montrent que les personnes qui ont fabriqué ce truc-là n’ont rien compris au livre que ce serait un trop long article par rapport à l’intérêt de ce film, très mauvais quelle importance. Le pire est certainement la première scène de D’Artagnan qui semble atterrir dans la bouillie du Pacte des Loups alors que, dans le bouquin, ce passage-là a un énorme potentiel et fait une excellente introduction aux personnages de D'Artagnan, Rochefort et Milady. Petit aparté sur Rochefort, totalement oublié dans ce film, ce qui doit être une des décisions les plus débiles, car comme nemesis de D’Artagnan, il aurait été parfait. Je constate sur Wikipedia que Rochefort est bel et bien casté mais, personnellement, je ne l’ai pas vu. J’ai entendu qu’on parlait de Jussac à un moment… Ici, cette scène inaugurale est tout simplement affreuse, et elle donne le ton de tout ce qui suit. C’est pour moi le meilleur qualificatif pour ce film : AFFREUX.
 

 
 
Je ne parle pas du fait qu’au XVIIe siècle tout le monde est sale, tout est terne, tout est jaune pisse et triste. J’adresse une mention spéciale tout de même à Louis Garrel qui surnage au milieu de cette fange, et l’inverse d’une mention spéciale pour l’acteur qui joue Richelieu, Éric Ruf. Sachant que ce dernier est sociétaire et administrateur général de la Comédie Française, ça laisse rêveur. Évidemment, la principale erreur réside dans le casting principal, à savoir nos trois mousquetaires et D’Artagnan, j’ai tant de mots teintés de mépris et de consternation qui me viennent que je préfère en rester là pour éviter le procès en diffamation.


Les Trois Mousquetaires : D'Artagnan de Martin Bourboulon avec François Civil, Vincent Cassel, Romain Duris, Pio Marmaï, Eva Green et Louis Garrel (2023)

11 octobre 2022

Bandits à Orgosolo

Le premier long métrage de fiction de Vittorio De Seta est ressorti cet été dans une belle version restaurée. Primé au festival de Venise 62 comme meilleur premier film, Bandits à Orgosolo est loin d'être véritablement le premier fait d'armes de son auteur, plus connu pour ses nombreux courts métrages documentaires réalisés à partir de 54 dans le sud de l'Italie, qui valent le détour. On retrouve cette inspiration dans le premier long de Vittorio De Seta, qui débute d'ailleurs en se donnant les airs d'un strict document, avec une voix off expliquant la rude vie des bergers dans la Barbagia, les montagnes de Sardaigne, leur coupure presque totale d'avec les affaires courantes du monde et leur statut de quasi hors-la-loi par essence, leur vie se déroulant en dehors de la société civile, avant qu'ils ne deviennent éventuellement hors-la-loi par le fait, quand la nécessité ou les contrôles des carabiniers poussent certains d'entre eux à effectivement devenir bandits (à la manière des klephtes grecs ou des haïdoucs de Roumanie, contraints au crime par résistance à un pouvoir spoliateur, et pour subsister).




Puis le film se rapproche un peu du cinéma direct d'un Jean Rouch, quand De Seta fait jouer à de vrais bergers leur propre rôle, tout en leur demandant d'interpréter une fiction qui pourrait aussi bien être vraie. Cette fable, d'aspect néo-réaliste, a pour personnes-acteurs-personnages Michele Cossu et son petit frère Peppeddu Cossu, bergers sardes pris malgré eux dans un règlement de comptes entre des carabiniers et des voleurs de cochons et contraints de s'exiler dans les hauteurs montagneuses pour échapper aux représentants de la loi convaincus de leur culpabilité, dans le seul but de sauver ce qui doit absolument l'être : leur troupeau. Le documentaire tient alors dans la matière du film, les odeurs qu'il fait venir, de chênes, de mousse et de rocaille, de brebis, de chapeau poissé de sueur et de chemise usée jusqu'à la trame ; ou à ces plans, que l'on aurait aimé plus nombreux encore, sur les mains de Michele qui montrent à Peppeddu comment on fait du fromage. La fiction, mais c'est encore vérité, tient quant à elle au destin (le mot est prononcé par Michele Cossu) implacable qui condamne d'avance cette fuite en avant des deux frères, bien aidés par une amie du village. (La suite révèle le dénouement du récit). La beauté tient enfin à ce que toute la tragédie porte sur le sort des brebis. Les plans où les bêtes tremblantes, épuisées, malades, sont tassées sur le flanc de la colline, mourantes, et où Michele dit à son frère que tout est fini puisque les bêtes ne tiendront pas et qu'il faut s'en retourner au village, touchent au sublime.




Hasard du calendar, il se trouve que j'ai découvert ce film en salle une après-midi juste avant d'aller revoir pour la énième fois, en salle aussi, Le Bon, la brute et le truand. Est-ce que c'est le résultat de ce double-programme, mais je n'ai pas pu m'empêcher de voir une ressemblance entre les fins des deux films, sortis à 4 ou 5 ans d'intervalle, qui n'ont par ailleurs pas grand chose à voir. Dans les deux cas, des bandits de circonstances, de pauvres diables miséreux (c'est surtout vrai pour Tuco dans le western de Leone, brave type manifestement devenu truand pour se sortir d'une détresse totale) finissent par se tirer dans les pattes entre eux pour survivre, et l'un d'entre eux, les mains liées, maudit à grand renfort de cris et d'injures son alter ego fuyant le cadre, fuyant le film, suivi en travelling, riche de ce qu'il a pris à l'autre, mais pour combien de temps ?
 
 
Bandits à Orgosolo de Vittorio De Seta avec Michele Cossu et Peppeddu Cossu (1962)

10 juin 2020

Buchanan Rides Alone

Le cinéaste Budd Boetticher et son acteur Randolph Scott ont collaboré pour sept westerns réalisés entre 1956 et 1960 entrés dans la légende du genre et que l'on désigne sous le nom de "cycle Ranown" en référence à la société de production qui en a produit la plupart. Sept westerns et autant de pépites, tous marqués par un sens de l'épure admirable, qui se reflète notamment dans leurs courtes durées. La Chevauchée de la vengeance, Sept hommes à abattre et Comanche Station sont sans doute les tout meilleurs du lot mais cela se joue à des détails tant ils valent strictement tous le coup d’œil. Parmi ces sept films, il y en a tout de même un que j'aime tout particulièrement, ou disons plutôt différemment, il s'agit de Buchanan Rides Alone, assez platement devenu en VF L'Aventurier du Texas. Si la découverte de tous ces westerns est une source de plaisir garantie pour l'amateur, celle de Buchanan Rides Alone est peut-être encore plus jubilatoire.





Tourné en 1958, il est le quatrième film du cycle, soit pile au milieu : est-ce pour cela qu'il a ce ton particulier, peut-être plus léger, plus comique, comme une petite pause, une parenthèse amusée, après trois films plus graves et plus tendus ? Dès les premières images, à la vue du sourire béat et de l'allure joviale de Randolph Scott, on se dit que ce film-là sera différent. L'amusement que l'on ressent immédiatement passe donc d'abord par l'attitude de notre inévitable héros, un brave type qui revient du Mexique, où il a participé à la révolution, pour s'installer dans son Texas natal. Sur le chemin, il fait halte dans une petite ville située à la frontière californienne dont il constate rapidement qu'elle est entièrement sous la coupe d'une seule famille, les Agry. Après avoir pris la défense d'un jeune mexicain, notre homme devient l'ennemi des Agry et se retrouve impliqué dans une sombre histoire où il va risquer sa vie pour récupérer son oseille et, surtout, sauver son nouvel ami chicano.





Lors de toutes ces péripéties, Randolph Scott conservera son sourire de playboy et son air si serein, même dans les pires situations, quand sa vie est en jeu, sortant régulièrement des répliques implacables à ses adversaires. Le très chouette scénario du film est adapté d'un roman intitulé The Name's Buchanan et notre bon vieux Scott doit prononcer cette phrase au moins cinq ou six fois, au début du film, lorsqu'il se présente, pour notre plus grand plaisir. Au passage, l'acteur, d'ordinaire si impassible, auquel on peut peut-être reprocher un certain monolithisme dans les autres films du cycle, se montre ici plus expressif qu'à l'accoutumée, très détendu ; il prouve qu'il est capable d'évoluer dans des registres différents et surprend agréablement en faisant preuve d'une telle autodérision. Notons aussi que son personnage joue cette fois-ci à peu près le même rôle que l'homme sans nom de Sergio Leone dans Pour une poignée de dollars, élément perturbateur entre deux camps, semant la zizanie dès son arrivée, mais ici malgré lui et sans vrai calcul, à la différence de Clint Eastwood.





En 78 petites minutes menées tambour battant et passant en un clin d’œil, Budd Boetticher parvient à faire vivre toute une tripotée de personnages truculents. Soit dit en passant, bien des réalisateurs devraient voir ça aujourd'hui, à l'heure où la moindre cochonnerie hollywoodienne dépasse allègrement les deux plombes sans aucun personnage mémorable à l'écran... Notons toutefois qu'il n'y a parmi eux aucune femme, le nom de Jennifer Holden apparaissant sur l'affiche alors qu'elle est réduite à de la figuration. Le scénario rocambolesque et amusant de Buchanan Rides Alone fait la part belle à des hommes hauts en couleur, dépeints en quelques coups de pinceau, avec cette efficacité épatante qui caractérise aussi la patte Boetticher. Ils sont tous assez drôles dans leurs petits travers : les Agry sont une galerie de lascars de tous poils qui vont bien sûr finir par se tirer les uns sur les autres lors d'une scène finale réjouissante. Quelques-uns, dans la bande à Buchanan, sont très vite attachants et je pense notamment à l'un des adjoints du shériff, joué par un formidable L.Q. Jones, que Buchanan se mettra rapidement dans la poche. Cet autre texan est d'ailleurs au cœur de la scène la plus belle et étonnante du film, une oraison funèbre improvisée très touchante, prononcée avec un accent texan à couper au couteau, pour un cadavre ligoté à un arbre car ne pouvant pas être enterré dans une zone trop marécageuse ; un moment inutile à l'avancée de l'intrigue mais tout bonnement délicieux que se permet là Budd Boetticher.





On regarde donc tout ça avec un vif plaisir. L'humour est omniprésent mais toujours bien dosé et ne vient jamais parasiter l'action, bien au contraire. Quelques dialogues valent leur pesant d'or et certaines situations diffusent une décontraction contagieuse principalement véhiculée par le héros, tout en dérision, si cool et tranquille. A un moment crucial, alors que l'un de ses acolytes lui demande, inquiet, s'il a un plan et comment il imagine la suite des événements, Buchanan répond en toute simplicité et d'une voix inimitable : "D'abord, nous allons prendre soin des chevaux. Ensuite... je ne suis pas sûr...", passant alors devant le champ et quittant le cadre le dos voûté, le sourire en coin. C'est notamment pour ce genre de choses que Buchanan Rides Alone est un western si divertissant, dans le plus noble sens du terme, la joyeuse perle du Cycle Ranown de l'ami Budd Boetticher. Un pur régal !


Buchanan Rides Alone (L'Aventurier du Texas) de Budd Boetticher avec Randolph Scott, Craig Stevens, Barry Kelley et L.Q. Jones (1958)

3 octobre 2019

Bacurau

Ils ne sont pas si nombreux à se coltiner le monde tel qu'il va et les images du monde telles qu'elles viennent. Kleber Mendonça Filho et son chef décorateur devenu co-réalisateur, Juliano Dornelles, en font partie. Et cette fois-ci, en mettant les quatre pieds dans le genre. Ou plutôt dans les genres. Bacurau s'ouvre comme un film d'anticipation post-apocalyptique, puis prend rapidement les atours de la chronique sociale (scène gigantesque de l'enterrement de la grand-mère, avec en son centre une image qu'on ne pourra plus oublier), avant de se parer de tous les atours du western (autre scène folle, mais on peut en citer des dizaines, celle où les chevaux envahissent les rues du village en pleine nuit – c'est le western qui débarque et qui va s'installer de bien des façons, jusqu'à une citation d'Il était une fois dans l'ouest et de l'arrivée de Fonda, et du mal, dans le film de Leone, dans une autre scène sidérante, proche du cinéma d'horreur, celle où les enfants jouent à se faire peur en allant le plus loin possible dans le noir avec une lampe torche clignotante), mâtinés d'un surgissement halluciné d'imagerie SF et de percées fantastiques. Le film est d'une richesse inouïe, déroutant à souhait, mais suit son fil sans se perdre, d'une cohésion et d'une consistance jamais démenties. Chaque séquence nous surprend et nous donne mille choses à voir et à penser, tout au long d'une fable politique aussi terrifiante (omniprésence de la mort) que réjouissante : peu de films nous ont ainsi donné, récemment, à voir la force du groupe, du village, de la commune – lieu public, avec son centre médical, son bar, ses douches, son musée, son école, lieu de résistance sublime ici, et surtout sa place, elle aussi plus que jamais publique dans un monde où tout doit être acheté et privatisé –, la force des voix qui s'accordent pour résister à la violence par la violence.




Il s'agit, pour le dire très vite, d'un village isolé et peu à peu déserté par sa jeunesse, dans le Sertaõ, une région aride de l'arrière-pays brésilien, Bacurau. Le nœud du problème, c'est l'eau. Un préfet véreux, honni, retient l'eau pour son propre intérêt mais se permet tout de même de venir réclamer les voix de ses concitoyens pour les prochaines élections, dans une séquence géniale et drôle où, sachant très bien que les villageois se sont terrés chez eux, le candidat fait son discours face à une rue déserte exactement comme s'il parlait à une foule bien présente. Mais les villageois l'insultent, et en attendant peu naïvement des jours meilleurs, s'arrangent, se débrouillent, survivent en faisant des allers-retours avec un camion citerne. Du moins jusqu'à ce que certains d'entre eux commencent à se faire tuer, meurtres mystérieux qui coïncident avec le passage de deux étranges motards bariolés. Il ne faut peut-être pas en dire plus, tant le film ne cesse d'étonner et de prendre des virages incongrus.




Ce qui fait sa très grande force et sa beauté, c'est que Bacurau ne se lance pas sur ce jeu de fausses pistes dans le seul but de mystifier le spectateur en le prenant de haut, de lui en mettre plein la vue et de se voir couvert d'adjectifs du type "délirant", "dingue", "foutraque" et compagnie par la presse, comme d'autres cinéastes en ont fait leur fond de commerce, et quand bien même les personnages du film sont une bonne partie du temps sous psychotrope (pour s'aider à supporter la perte d'un aïeul ou à faire la guerre jusqu'au bout et coûte que coûte, et pour faire jaillir des visions sans doute, dont le film regorge). Ce que font Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles, c'est qu'au-delà des fausses pistes, ils inventent des pistes nouvelles. A travers cette fable située dans un "avenir proche", et qui parle entre autres mais très directement du manque d'eau, de l'appropriation des terres et des ressources par le grand capital décomplexé, de la haine des citadins pour ceux qu'ils nomment "sauvages", ou encore du suprématisme blanc d'extrême droite s'exprimant par la gâchette, ils inventent des formes, en étoffant un style déjà fort (présent dans les films précédents de Mendonça Filho, tout en caméra qui avance et installe une crainte sourde, en montage syncopé et flashs oniriques) par les chemins de traverse formalistes que permet l'appropriation de genres forts, pour dire le monde dans lequel nous vivons et celui vers lequel nous allons.




L'ancrage dans le western n'est pas anodin puisque l'un des grands enjeux du film, par lequel celui-ci investit pleinement les grandes problématiques du monde contemporain, est celle du territoire, comme déjà dans Les Bruits de Recife et Aquarius. Manque de veine pour ses habitants, Bacurau est un village pauvre mais surtout reculé, presque coupé du monde. Le film s'ouvre sur la route, à bord d'un camion citerne qui vient de la ville et transporte Teresa (Barbara Colen), de retour au pays pour les funérailles de son aïeule avec des vaccins dans sa valise. On a l'impression que cette route qui mène à Bacurau n'a pas d'origine, que la voiture qui zigzague sur le bitume roule depuis des lustres, depuis nulle part, au point que le conducteur épuisé roule sans s'en rendre compte sur des cercueils qui annoncent la couleur. Ou plutôt non, le film s'ouvre sur l'espace, puis la caméra se tourne, non pas pour cadrer un vaisseau spatial après un quelconque défilé de texte jaune venu lancer un space opera situé "il y a bien longtemps", mais pour nous montrer notre Terre, dans un "futur proche". Au passage, on aperçoit un satellite, avant que la caméra ne zoome sur le Brésil et sur la région du Nordeste. Ce satellite est capital. Au fond, cette introduction renvoie à 2001 L'Odyssée de l'espace. Ce n'est plus, comme chez Kubrick, la violence des hommes primitifs, la première arme tournée contre un semblable, qui accouche de l'engin spatial, mais le satellite lui-même qui devient une arme et que l'on retourne contre ses frères humains.




A l'heure où certain·es mettent tout en œuvre pour passer sous les radars, pour tenter de disparaître dans un monde où les puissants ont des yeux partout (caméras de surveillance, géolocalisation... c'est le sujet du dernier roman d'Alain Damasio, Les Furtifs ; et ce n'est pas par hasard que le politicien, au début du film, montre à une foule absente un objet, doté d'un système de reconnaissance rétienne, grâce auquel chacun pourra, d'un simple regard, voter sans être physiquement là...), d'autres au contraire sont menacés d'extinction par les mêmes outils : absents de la toile, coupés du réseau, privés de toute communication avec l'extérieur (alors que les enfants de Bacurau sont partout sur Terre, comme le rappelle l'instituteur au début du film), littéralement rayés de la carte. Et cela donne une scène puissante comme celle où l'instituteur, Plinio (Wilson Rabelo), cherche Bacurau sur la webmap avec ses élèves, tous les enfants agglutinés autour de son téléphone portable, puis sur l'ordinateur de la classe, en vain, avant de s'en remettre à la vieille carte de papier qu'il déroule sur le mur comme pour se rassurer : ils existent.




Et puis cela donne des images comme celles que produit ce vaisseau spatial sorti d'une série B des années 50, caméra qui traque les membres de la communauté rurale sur les routes, telles ces images produites par les hélicoptères de la police lors des courses poursuites retransmises en direct à la télévision américaine, dans un film qui vient après le mouvement Black lives matter. C'était ces plans qu'on voyait, au hasard, dans Jurassic Park 2 : Le monde perdu, quand les chasseurs surarmés poursuivaient des troupeaux de dinosaures à bord de leurs jeeps, hélicos et moto-cross, en quête de trophées. Et cette question du territoire, cartographié, balisé, filmé à distance, est primordiale aussi dans l'écart qu'il y a entre l'impression de maîtrise du terrain par le réseau, par la vision de flic qu'offre un drone, et la véritable connaissance du sol, celle qu'en ont ceux qui vivent là, qui sont enterrés là et sont prêts à s'enfouir dans leur propre terre pour la défendre si besoin (on pense aux Indiens d'Amérique, au Vietnam bien sûr). C'est en poussant d'un cran leur invisibilité forcée, en habitant la terre qu'on veut leur confisquer, que les villageois résisteront, avec les vieilles pétoires tirées du musée local (fabuleuse idée : les traces blanches des armes laissées sur le mur d'où l'on vient de les retirer), celles de leurs ancêtres indigènes et cangaceiros et des luttes passées, là où leurs ennemis, citoyens des états-unis dépressifs en quête d'un exutoire à la société urbaine consumériste de la réussite, utilisent des vieux calibres dans un esprit purement vintage, complètement décollés qu'ils sont de l'Histoire (leur chef, interprété par Udo Kier, s'insurge qu'on le traite de nazi alors que c'est ce qu'ils sont, tous), choisissant leurs armes chez Walmart par simple jeu, gratuitement, tout comme ils s'amusent à canarder des étrangers dans un safari humain, un paintball à balles réelles, un mass shooting suicidaire et jouissif. L'Histoire compte pour le peuple de Bacurau, qui honore ses vieilles sur leur lit de mort, qui marche comme un seul homme derrière le vieux guitariste du village défiant les citadins de son rire macabre en glissant sa satire sous une chansonnette, et qui refusera qu'on nettoie les murs du musée, pour garder la trace du sang versé.




Cela donne aussi cette séquence magistrale du double enterrement, au milieu du film, qui mêle le deuil à l'entrée en guerre, où l'on croit que Lunga (Silvero Pereira), la légende locale, le gangster du barrage hydraulique (comme ce lieu, qui n'apparaît que quelques minutes à l'écran, existe pourtant !), transgenre superbe, Géronimo des temps modernes, cherche un lieu pour creuser des tombes alors qu'il creuse déjà celles de ses ennemis. Cette même séquence où les villageois pleurent mais savent déjà qu'ils vont se battre, où tout se confond dans la capoeira, danse traditionnelle et art martial, transe du deuil et préparation au combat, sur laquelle les cinéastes ont l'idée formidable de lancer Night, musique originale de Carpenter, rendant le plus bel hommage qui soit au cinéaste à moustache et transformant la tristesse de la perte en scène de guérilla dans la lignée d'un Assaut. L'organisation populaire de la résistance face au fascisme capitaliste passe par la réhabilitation des terroristes locaux, de ceux qui s'étaient déjà élevés, seuls, avant tout le monde, l'arme au poing, face aux oppresseurs. Il passe aussi par la réconciliation des jeunes qui avaient émigré et des vieux, ou des vieilles, comme Dominga (Sônia Braga), qui dans une scène proprement mythologique affronte l'ennemi avec sa blouse de doctoresse, une table, un ragout et une cruche : Circé. 




Mais surtout, dans cet inépuisable mélange des genres et des tons (car Bacurau est drôle à plusieurs reprises), et au bout d'un film qui, comme le groupe des villageois, est à la fois multiple et puissant parce que un, les deux cinéastes ne transigent pas, et quand Pacote (Thomas Aquino) demande à Teresa si leur chef de guerre n'en a pas un peu trop fait, tandis que tous les citoyens filment avec téléphones et tablettes un étalage de têtes coupées (comme le furent celles de leurs ancêtres esclaves, pour l'exemple et la terreur), Teresa répond fermement : "Non". Et à Michael (Udo Kier) qui annonce aux habitants de Bacurau que cela ne fait que commencer, les cinéastes, dans un film qui invente, réjouit, donne à penser et envie de vivre comme peu y parviennent, répondent que les villages existent encore, que l'existence du groupe et sa révolte sont possibles, qu'il va bien falloir commencer à résister.


Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles avec Sônia Braga, Barbara Colen, Thomas Aquino, Udo Kier et Silvero Peirera (2019)

31 janvier 2019

L'Étrange cas de Richard Stanley



Richard Stanley est sans aucun doute un drôle d'oiseau. Il n'y a qu'à aller voir la photo qui illustre sa page Wikipédia et y lire les premiers renseignements à son sujet pour en être convaincu. Documentariste, anthropologue, depuis toujours attiré par le mysticisme et la magie, Richard Stanley, originaire d'Afrique du Sud, a choisi d'élire domicile à Montségur, haut lieu de la mythologie cathare, pour mieux effectuer ses recherches in situ et baigner dans une atmosphère propice à l'imaginaire et au fantastique. Il a récemment été annoncé que l'illuminé allait enfin repasser derrière la caméra pour réaliser une adaptation de La Couleur tombée du ciel, une des nouvelles les plus cinégéniques de Lovecraft. Nicolas Cage devrait être en tête d'affiche et nous espérons vraiment que le projet pourra aboutir (Richard Stanley collectionne hélas les projets avortés) car nous serions très curieux ce voir ce que produirait la collaboration de tous ces cerveaux malades. Croisons donc les doigts...


Richard Stanley, chez lui

Les deux premiers films de Richard Stanley, sortis au début des années 90, lui ont permis d'acquérir une place un peu à part chez les plus curieux amateurs de cinéma de genre. Hardware et Dust Devil sont devenus deux films cultes au sens non-galvaudé du terme : le premier fut un succès inattendu à sa sortie et a toujours pu compter sur quelques fans irréductibles ; le second, plus obscur, est seulement visible depuis 2006 dans une version revue et approuvée par son auteur après avoir été successivement rafistolé par producteurs et distributeurs. Si aucun de ces films n’est une totale réussite, ils sont tous deux traversés de fulgurances mémorables et attestent d’une personnalité de cinéaste tout à fait singulière dont on peut regretter qu’elle n’ait pas pu plus librement s’exprimer. Peut-être Richard Stanley est-il un peu trop fou, un peu trop perché, pour coller au système dans lequel il a un temps essayé de faire son trou.




Réalisé en 1990, Hardware a souvent été injustement étiqueté comme un de ces sous-Terminator qui fleurissaient à cette période suite au carton du film de James Cameron. Son pitch pourrait effectivement y faire penser. Dans un futur indéfini et une ambiance post-apocalyptique très marquée, un soldat freelance campé par Dylan McDermott achète la tête d’un vieux cyborg retrouvée dans une zone interdite par un chasseur d’artefacts. Il a pour idée de l’offrir à sa girlfriend (Stacey Travis), une jolie rousse qui vit cloîtrée dans son appartement blindé, sculptrice avant-gardiste de son état. Celle-ci est très heureuse de ce cadeau qui, après deux trois soudures et un petit coup de peinture, viendra parachever sa dernière œuvre, une sculpture murale chelou trônant au milieu de chez elle. Elle ignore qu’elle cohabite désormais avec un cyborg extrêmement puissant qui aura tôt fait de s’auto-réparer pour mener à bien la mission pour laquelle il a été créé : supprimer l’espèce humaine et régler le problème de surpopulation…




Ce n’est pas pour son scénario que Hardware parvient à séduire, mais plutôt par l’inventivité dont fait preuve Richard Stanley pour mettre en scène ce quasi huis-clos en un temps très resserré. L’action se déroule en une nuit et l’on quitte rarement le sombre appartement de celle qui apparaîtra progressivement comme la véritable héroïne du film : notre artiste rouquine amenée à en découdre avec un robot impitoyable. Âgé d’à peine 24 ans au moment du tournage mais déjà doté d’une solide expérience dans la réalisation de clips musicaux, Richard Stanley s’amuse et se fait plaisir pour son premier long métrage, en donnant libre cours à son enthousiasme et à son ingéniosité, tout en laissant place à l’humour et à la légèreté (certains personnages flirtent volontairement avec le ridicule, comme le voisin voyeur et le sidekick inutile du soldat). Ses qualités lui permettent de contourner la petitesse de son budget et de donner une assez fière allure à son œuvre, encore aujourd’hui, grâce à son psychédélisme cyberpunk plaisant. 




Richard Stanley parvient modestement à mettre en place un univers futuriste post-nuke crédible dans des décors pratiquement plongés dans le noir quand ils ne sont pas éclairés par des néons rouges ou verts où la technologie dégénérescente est omniprésente. Malgré un final assez laborieux (on ne compte plus les résurrections de l’increvable et tenace cyborg !), Hardware laisse donc une très agréable impression, celle d’un film-trip à l’ambiance réussie, fourmillant de chouettes idées et qui suscite forcément une certaine sympathie. Sa bande-son très soignée, à la fois bien de son temps et collant idéalement à l'univers dépeint, comptant quelques invités de marque comme Public Image Limited, Ministry, Motörhead ou Iggy Pop (également présent en voix off dans le rôle d'un animateur radio éructant avec enthousiasme les mauvaises nouvelles de ce monde), a également contribué à la petite réputation enviable et méritée d'Hardware




Grâce au succès inattendu de son premier film (moins d’un million de dollars de budget pour plus de 70 amassés à travers le monde !), Richard Stanley a pu voir ses ambitions à la hausse pour son projet suivant, le beaucoup plus personnel Dust Devil, réalisé dans la foulée et tourné en Namibie. Le réalisateur s’inspire de l’étrange histoire d’un serial killer jamais identifié par la police, ayant sévi en Afrique du Sud au début du siècle, dont les crimes ont alimenté les légendes locales et ont été attribués à une force surnaturelle. Le tueur prend ici les traits d’un bellâtre auto-stoppeur (Robert John Burke) qui fascine et séduit ses victimes avant de les massacrer en suivant un rituel quasi vaudou. Un policier autochtone est lancé sur ses traces, plus ou moins guidé par un sorcier du coin qui le prévient qu’il s’agit du fameux et redoutable « Dust Devil » de leur folklore. Une jolie rousse (Chelsea Field) ayant fui son mari violent finira par croiser la route du serial killer...




Ce point de départ pourrait être celui d’un simple thriller mâtiné de surnaturel, mais les ambitions du réalisateur sont plus folles. Dust Devil se situe à la croisée des chemins de plusieurs genres, à commencer par le western et le road-movie, en plus du thriller et du fantastique. Débordant d'appétit, Stanley essaie aussi d’ajouter un petit sous-texte politique par des rappels à l’apartheid et aux fissures de la société sud-africaine, coincée entre modernité et folklore. Peut-être trop ambitieux, Richard Stanley est loin de réussir sur tous les tableaux et son film a quelques faiblesses évidentes, parmi lesquelles un rythme parfois déconcertant, trop d’idées pas assez exploitées et un acting pas toujours à la hauteur. Malgré cela, cet OFNI connu par chez nous sous le titre Le Souffle du Démon n’en reste pas moins une œuvre encore une fois digne d’être défendue et saluée, que l’on recommandera tout particulièrement aux amateurs de charmantes obscurités hybrides de ce genre.




Richard Stanley démontre qu’il a des influences de choix et qu’il connaît ses classiques. Parmi ses sources d’inspiration pour Dust Devil, cet ariégeois d'adoption cite Sergio Leone, Luis Buñuel et Dario Argento. Devant son film et son atmosphère si particulière, il est évident que l’on repense aux gialli italiens, mais aussi à la bizarrerie d’un Jodorowsky, à l’atmosphère de The Last Wave de Peter Weir et l'on note même quelques clins d’œil direct au Stalker de Tarkovski. Plus prosaïquement, il est facile de se rappeler de The Hitcher devant les méfaits de cet auto-stoppeur au pouvoir de séduction hypnotique. Au-delà de ces références diverses et variés, Richard Stanley réussit à trouver un ton bien à lui, notamment lors de quelques fulgurances poétiques qui font que certaines scènes s’impriment durablement sur nos rétines. Bénéficiant d’une très belle photographie aux dominantes de nouveau écarlates et tirant joliment partie des paysages désertiques spectaculaires de la Namibie, Dust Devil est régulièrement d’une beauté saisissante qui nous permet d’être très indulgent à l’égard de ses incontestables défauts.




L’histoire progresse de manière assez inattendue, nous suivons tour à tour le policier africain dans son enquête sur les traces du serial killer, la cavalcade macabre de ce dernier et la fuite de la jeune femme avant que ces deux derniers personnages ne fassent la route ensemble. Le scénario ne constitue pas le point fort d’un film qui, à trop cultiver le mystère oublie parfois de nous satisfaire en proposant une ligne conductrice claire. Ces trois personnages finissent par être réunis dans une ville fantôme ensevelie sous le sable lors d’une conclusion incertaine et ouverte qui parvient à faire son petit effet et lors de laquelle le personnage féminin apparaît encore comme le plus fort du lot. Chelsea Field, bien que ne brillant pas pour ses talents d’actrice, parvient tout de même à donner un charisme croissant à son rôle ; plus le film avance, plus elle en impose et magnétise l’objectif. Face à elle, le tueur incarné par Robert John Burke manque un peu de présence et d’électricité (n’est pas Rutger Hauer qui veut).




De la même façon que Hardware, Dust Devil brille surtout par son ambiance aux petits oignons que Richard Stanley réussit à installer et à cultiver jusqu’à la fin. Tout est là pour entretenir une atmosphère fascinante et singulière : la voix off qui nous raconte les légendes locales, la musique lancinante aux sonorités morriconiennes signée Simon Boswell, les détails macabres qui viennent trancher avec ces plans plus contemplatifs et ces régulières digressions poétiques surprenantes... S’il ne réussit pas tout à fait son coup et qu’il peine à donner une vraie vigueur à son récit, l’ambition de Richard Stanley est aussi louable que sincère et l’étrangeté de son film parvient à elle seule à captiver.


Richard Stanley et Simon Boswell

On comprend donc aisément pourquoi Dust Devil a son petit cercle d’ardents défenseurs, son statut n’est encore une fois pas volé et, après une telle expérience cinématographique, on ne peut que regretter que son auteur n’ait pas pu mener sa carrière de cinéaste comme il l’entendait (ses déboires sur le tournage de L'Île du Docteur Moreau ont fait date). Son deuxième long métrage, incompris par ses producteurs puis par les distributeurs, a été écourté et retoqué contre son gré. Après une longue bataille juridique, Richard Stanley en a récupéré les droits, payant de sa poche pour que son « final cut » soit enfin visible en vidéo. C’est cette version que l'on peut désormais voir et dont la découverte amène à espérer que, près de 30 ans plus tard, l’atypique Richard Stanley n’aura rien perdu de son talent et de sa folie pour mettre en image l’histoire tordue de Lovecraft, écrivain à l’imaginaire sans équivalent, pour lequel il semble tout désigné. Nous suivrons cette affaire de près...


Hardware de Richard Stanley avec Dylan McDermott, Stacey Travis et John Lynch (1990)
Dust Devil (Le Souffle du Démon) de Richard Stanley avec Robert John Burke, Chelsea Field et Zakes Mokae (1992)

20 septembre 2018

Les Lyonnais

Regardez bien les toutes premières minutes de ce film et rappelez-vous que, pendant sa promotion, Olivier Marchal avait fièrement affirmé avoir voulu réaliser son Il était une fois en Amérique. Rien que ça. Le chef-d’œuvre de Sergio Leone n'avait, dit-il, jamais quitté son esprit pendant le tournage de son nouveau film. Gardez bien tout cela en tête et contentez-vous simplement de visionner le générique d'ouverture. Olivier Marchal a-t-il conscience que, dès ces premières minutes, ô combien ridicules, il se prive de son objectif et annihile toutes ses belles intentions ? Juste avant le générique, nous avons déjà droit à une petite introduction lamentable qui met en scène un Gérard Lanvin torse poil sur la terrasse de sa luxueuse villa avec vue sur la mer, débitant en voix off un discours pitoyable. "On espère à peu près tous la même chose... Que la vie soit belle et tranquille... Avoir une famille heureuse, une maison, des amis sur qui compter... Moi j'ai la chance d'avoir eu tout ça. Et plus encore." C'est aussitôt ce dernier mot prononcé que le générique déboule à l'écran avec fracas.




Sur une atroce musique rock de bas étage, nous voyons, dans un drôle de noir & blanc sépia particulièrement dégueulasse, un terrible enchaînement de petites scènes de violences urbaines, d'arrestations, de poursuites en DS, de fusillades et d'émeutes en tous genres, rythmées par un montage épileptique des plus insupportables. Le tout est accompagné d'effets visuels abominables, faits de halos lumineux et de flous déformants, dignes des pires clips musicaux des années 90. Ajouté à cela une impression artificielle de pellicule vieillie, rayée, sans doute pour nous rappeler que les images que nous voyons illustrent le passé très animé du malfrat incarné par le grotesque Gérard Lanvin. Dans ce générique, chaque acteur apparaît à l'écran en même temps que son nom, exactement comme dans les séries télé. Si l'on fait donc les comptes, ce générique parvient tout de même à condenser à lui seul tout ce qu'il y a de plus laid dans les clips, les séries télé et les films grindhouse ! Chapeau bas. Il fallait bien Olivier Marchal pour parvenir à ce petit miracle. Et puis si on est un peu maso, on peut même aller un peu plus loin que cette hideuse intro et entendre Gérard Lanvin poursuivre son affreux monologue. Tandis que nous sont montrées des petits extraits de son enfance, dans une image terne et grisâtre pour bien nous faire comprendre que c'est encore le passé, on entend donc Lanvin, prenant sa voix la plus rocailleuse possible, nous énoncer les trois règles d'or inculquées par son père pour réussir dans la vie : "Agir bien, parler peu, ne pas s'écarter de sa voie".




Un dicton célèbre dit "En visant la Lune, on décroche au moins les étoiles". Comment a donc fait Olivier Marchal pour finir dans la merde et nous pondre une telle saloperie ? Pour rapprocher son film du classique de Sergio Leone, il faut vraiment qu'il ait un gros grain et un sérieux problème de discernement. On imagine plutôt la dvdthèque de l'ex-flic ripoux remplie des plus mauvais polars et des plus idiots films d'action américains. Le Mesrine de Jean-François Richet, aussi minable soit-il, peut dormir tranquille, beaucoup continueront à le situer au sommet du "nouveau polar français". Olivier Marchal n'aurait quant à lui pas dû s'écarter de sa voie. Il aurait dû continuer à assurer les permanences et l'accueil d'un commissariat tranquille, où sa connerie à toute épreuve n'aurait pu avoir que peu d'incidence sur la vie de ses concitoyens. Encore que...


Les Lyonnais d'Olivier Marchal avec Gérard Lanvin, Tchéky Karyo, Daniel Duval et Valeria Cavalli (2011)

28 octobre 2017

Phenomena

Rétrospectivement, on peut dire que la carrière de Jennifer Connelly a pas mal déraillé. Elle avait pourtant bien débuté. Sans parler de son apparition (dans tous les sens du terme) déjà mémorable dans l’ultime film de Sergio Leone, Il était une fois en Amérique, l’actrice américaine crevait l’écran dans le premier rôle du Phenomena de Dario Argento. Avec son visage de jeune fille modèle et ses improbables sourcils de sibylle envoûteuse, la juvénile Jennifer incarne alors la fille d’un grand acteur américain expatriée en Suisse, près de Zurich, dans un internat de demoiselles. Mais son personnage, également prénommé Jennifer, est aussi gravement somnambule, et pourrait en outre s’appeler sa majesté des mouches.





Non pas qu’elle soit l’incarnation du diable, mais l’héroïne jouit d’une connexion privilégiée aux insectes, qu’elle comprend et ressent à l’égal de la Nausicaä de Miyazaki, née sur papier en 1984, un an avant l'héroïne d'Argento. Or ce don s’avère particulièrement propice lorsque, non loin de l'internat, un tueur en série extermine des jeunes filles et semble prendre un malin plaisir à laisser pourrir les cadavres pour les côtoyer, favorisant l’apparition de mouches macabres. C’est ainsi que Jennifer s’associe au professeur McGregor (Donald Pleasance), entomologiste, collaborateur de la police criminelle, paraplégique et ami d’une femelle chimpanzé adorable.





Au-delà du scénario, plutôt original mais, paradoxalement, parfois limité (la fin du film notamment laisse un brin songeur, avec l’arrivée de l’enquêteur interprété par Patrick Bauchau puis la résolution ubuesque près du lac), Phenomena est la plupart du temps d’une grande beauté visuelle (et sonore, à condition d’apprécier les morceaux d’Iron Maiden et Motörhead qui déboulent sans prévenir et sans raison particulière en plein milieu d’une lente déambulation sans heurt de Jennifer dans la cabane du présumé assassin). De facture assez classique, pour ne pas dire sobre (à l'image de Ténèbres, le giallo tourné par Argento deux ans plus tôt), le film se compose de plans magnifiques, dépouillés de ces patchworks de néons rouges et bleus, inspirés peut-être par Les Trois visages de la peur de Mario Bava, esthétique baroque qui, poussée à son paroxysme, résume un peu vite la patte Argento, même si elle a de fait contribué à la majesté de quelques unes de ses grandes séquences horrifiques, par exemple dans le superbe Inferno.





Argento compose ici des tableaux harmonieux, pourquoi pas gracieux et lumineux — comme ces plans où Jennifer Connelly arpente la verdoyante campagne suisse en quête du tueur — en tout cas à la frontière entre merveilleux et fantastique, à l'image de ce sublime gros plan sur les yeux à demi-endormis de l'héroïne, ou bien la séquence où elle suit une luciole qui la conduit jusqu’au gant abandonné par sa camarade de chambrée victime du meurtrier, ou encore celle où, persécutée par les pensionnaires de l’internat, elle convoque malgré elle une nuée opaque et bourdonnante d’insectes volants venus la protéger et cernant le bâtiment (Jennifer n’ira pas jusqu’aux représailles de Carrie). L'oscillation entre conte merveilleux et conte d'épouvante s'étire ainsi jusqu'au surgissement tardif de l'horreur pure, et quitte à y aller fort, quand la jeune fille toute de blanc vêtue sombre dans une piscine de cadavres en putréfaction. Comme souvent avec Argento, c’est le contraste qui compte, le chavirement de la pureté présumée, sa plongée dans les entrailles du sordide, dans un film qui vaut finalement moins pour ce qu’il raconte que pour les saisissantes scènes de contes horrifiques qu'il donne à voir et à entendre.


Phenomena de Dario Argento avec Jennifer Connelly, Donald Pleasance et Patrick Bauchau (1985)