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17 novembre 2022

Yella

De Claude Chabrol à M. Night Shyamalan, en passant par George Romero, David Lynch ou Alejandro Amenabar, nombreux sont les cinéastes à avoir été plus ou moins influencés par l'unique film de Herk Harvey, le fascinant Carnival of Souls. A cette liste, nous pouvons également ajouter l'allemand Christian Petzold qui en a signé un remake déguisé et officieux en 2007, Yella. Yella, c'est Nina Hoss, l'actrice fétiche du chef de file de l'Ecole de Berlin, une femme qui essaie de s'extirper des griffes de son ex-compagnon toxique en s'en allant vivre et travailler loin de lui, dans une autre ville. Un accident de voiture provoqué par notre harceleur en puissance ne suffira pas à empêcher le départ de Yella, bien décidée à tout plaquer, à s'enfuir vers une nouvelle vie... Difficile d'en dire plus sur l'histoire d'un film qui ne tient qu'à un fil, de bout en bout. Un fil si ténu que l'on a parfois un mal fou à s'y accrocher, malgré des thèmes intéressants, très pertinents, et quelques idées de mise en scène, trop rares, toujours subtiles, qui émaillent le film et l'amènent parfois à la lisière du fantastique voire de l'épouvante. Vu le talent intermittent de Christan Petzold pour surprendre et captiver par des moyens très simples, on peut regretter que ses excursions dans le genre soient si timides. Le reste du temps, le cinéaste se consacre à instaurer insidieusement une ambiance anxiogène en alimentant une angoisse très actuelle lorsqu'il filme de froides discussions entre loups de la finance, comptables, avocats et entrepreneurs en faillite. Des scènes répétitives de négociations et de transactions financières à la tension très sous-jacente, plus que feutrée, dans des bureaux gris et anonymes, où sont évoquées les situations d'entreprises en faillite qui essaient de revendre leurs biens. Christian Petzold capte bien quelque chose de notre triste monde, mais il le fait avec une froideur qui nous tient pas mal à l'écart, à l'image de son personnage principal, souvent déconnecté des autres, en retrait, à part. Et son film finit par ressembler à ces chambres d'hôtel sans âme, à ces réunions pénibles et à ces trajets en voiture qui ne le sont pas moins durant lesquels notre pauvre Yella doit continuellement se dépêtrer du type aux dents rayant le parquet qui l'a engagée pour l'aider dans son travail. Sur ce plan-là encore, Petzold est dans le coup, épinglant comme il se doit la pression masculine, la virilité toxique, diffuse ou manifeste, que subit Yella, incarnée avec talent par une évanescente Nina Hoss qui entretient jusqu'au bout le mystère autour de son personnage. Point de mire de la caméra amoureuse de Christian Petzold, l'actrice au regard anxieux et à l'allure fragile apporte au film ce tout petit supplément d'âme, un indéfinissable charme, une petite flamme, ce je ne sais quoi, que d'autres n'ont pas et qui nous met dans un drôle d'état. Mais ça ne suffit pas et, en dépit de la brièveté du film, tout cela paraît assez long, jusqu'à une conclusion qui se veut surprenante mais dont vous aurez sans doute deviné la pirouette dès ma première phrase si vous connaissez l’œuvre autrement plus envoûtante de Herk Harvey... 




Yella de Christian Petzold avec Nina Hoss (2007)

16 septembre 2020

Trois jours et une vie

C'est normal d'éclater de rire à la mort accidentelle d'un gamin de cinq ans ? Cela fait de moi un sociopathe ? Ou cela fait de Nicolas Boukhrief un piètre cinéaste ? Ou bien du scénario de ce film un amoncellement d'événements sordides et une réunion de personnages pitoyables qui ont pour effet de rendre impossible toute empathie ? Peut-être tout ça à la fois... En tout cas, il y a quelque chose de vraiment drôle dans le montage que nous propose Boukhrief lors de cette fameuse scène. On sent le réalisateur soucieux de nous faire comprendre chaque détail du déroulement tragique de l'accident. J'ai particulièrement apprécié ce gros plan furtif sur les petites bottes du gosse qui, après avoir reçu un bout de bois sur le front, se fait un croche-patte lui-même avant de s'étaler par terre, sa tête heurtant un gros caillou. Dit comme ça, c'est franchement triste et il n'y a vraiment rien d'amusant, je le reconnais, mais à l'écran, Boukhrief réussit à rendre ça tordant, je vous jure. Je me la suis repassée deux ou trois fois...




Trois jours et une vie est l'adaptation d'un bouquin de Pierre Lemaitre. Je n'ai jamais lu un seul de ses livres et je suis désormais sûr que ça n'est pas près d'arriver. Lemaître a joué un rôle actif dans cette adaptation puisqu'à en croire Allociné, c'est lui qui l'a directement proposée à Boukhrief. Il en a co-signé le scénario et écrit les dialogues. L'auteur apparaît même dans un rôle clé, à un moment crucial du film, il n'est autre que le procureur qui vient annoncer en public les résultats de l'enquête. Bref, tout ça pour dire que si Boukhrief est à pointer du doigt, Lemaitre l'est aussi. Reconnaissons toutefois qu'il y a quelque chose d'addictif dans ce scénario de malheur, qui réserve certaines surprises tellement énormes que l'on aurait pas osé les envisager. Le coup de la tempête du siècle qui ravage tout, rendant les recherches impossibles, celui du premier amour enfin consommé, qui tombe enceinte direct... chapeau l'artiste, fallait oser ! Les péripéties s'enchaînent de telle façon que l'on veut toujours connaître la suite, comme poussé par une curiosité malsaine et irrépressible. A chaque fois que l'on croit que la coupe est pleine, on nous en rajoute encore. C'est formidable !




Pierre Lemaitre a une imagination débordante quand il s'agit d'accumuler les couches de malheurs, d'enchaîner les moments gênants et de prendre en tenaille son audience. Le tout, pour ne rien gâcher, dans la grisaille ultra glauque du nord-est, axé autour d'un personnage principal roux, haïssable et unidimensionnel, qui ne nous intéresse à aucun moment bien qu'on le suive de l'enfance à l'âge adulte. Le pauvre gars qui a accepté le rôle est normalement cramé pour le reste de sa carrière, on ne veut plus jamais le recroiser après ça. Certains acteurs sont en roues libres, comme Charles Berling, dont les deux trois coups de sang amènent quelques éclaircies et un peu de vie, d'autres font simplement peine à voir, tout particulièrement la pauvre Sandrine Bonnaire, qui a dû s'imaginer retourner chez Chabrol alors qu'elle fait de la figuration dans un mauvais téléfilm. Trois jours et une vie est un film à fuir absolument qui a de quoi vous scotcher tout en vous foutant sur les nerfs. 


Trois jours et une vie de Nicolas Boukhrief avec Pablo Pauly, Charles Berling et Sandrine Bonnaire (2019)

26 février 2019

Les Noces rouges

Je ne vais pas vous faire le topo sur le portrait au vitriol de la bourgeoisie de province. Vous connaissez le couplet. C'est exactement ce que fait ici, comme partout ailleurs, Claude Chabrol, et il le fait là particulièrement bien. Les acteurs contribuent. Stéphane Audran et Michel Piccoli excellent, fidèles à eux-mêmes, dans les rôles des amants. Claude Piéplu, dans le rôle du mari trahi, est peut-être encore plus fabuleux. Jusqu'aux deux tiers du film, il est sobrement parfait en petit député maire au manteau long, au regard vide et à l'air fat, qui lit le journal le soir en buvant un whisky servi par sa femme ou par la bonne (c'est idem), avant d'aller se coucher, seul, car chez ces gens-là, n'est-ce pas, on fait chambre à part. Mais quand son personnage se révèle, découvrant à tout le monde qu'il avait flairé le pot aux roses depuis un bail, alors là, là, mes amis, la Pièpl', soudain, explose.


 On ne répètera jamais assez à quel point Stéphane Audran était une grande actrice.

Claude Piéplu surnage littéralement, il s'impose, devient la troisième roue du carrosse qui remue la merde. L'acteur tire sur ses clopes comme un chien fou, en permanence, dès cette scène où il surprend sa femme, rentrant chez elle au petit matin, incapable de justifier une promenade nocturne de 4 heures. Il est tout feu tout flamme, il s'énerve et jubile, cerné mais rayonnant, humilié mais humiliant, trahi mais tenant les deux traitres dans ses mains et tirant sur la laisse. L'acteur est magnifique. Vautré dans son fauteuil en cuir : "ça m'arrange !"





Duel au sommet, opposant deux acteurs qui ont un point commun de circonstance : aucun des deux n'a reçu le moindre César, ni pour un second rôle ni pour un premier, ni même un quelconque César d'honneur, mais ce n'est pas grave puisque parmi les 9 américain.es qui en ont reçu un ces 10 dernières années, on compte des personnes beaucoup plus méritantes, comme George Clooney, Michael Douglas ou Sean Penn.
 


Magnifique moment quand Claude Piéplu essaie de redémarrer pour tracer sa route, après le rendez-vous sordide où il réunit les deux coupables, demandant finalement à Piccoli de raccompagner Audran parce qu'il a autre chose à faire que perdre son temps avec les tourtereaux. Qu'a-t-il à faire ? Du pognon. Sale. Et son adjoint socialo va bien devoir le couvrir maintenant qu'il sait tout. Piéplu tourne la clé de contact, galère, rame, la bagnole ne veut pas démarrer, Chabrol est à deux doigts de hurler "coupez", mais finalement le moteur s'emballe. Magie du cinéma... La crise nerveuse d'Audran, une fois la voiture lancée, est encore plus folle. On a l'impression qu'elle l'a retenue, qu'elle a peut-être cru qu'elle n'allait pas pouvoir la jouer, et quand elle craque, elle craque deux fois.


Très belle séquence où Piccoli oublie une godasse sur la plage alors que des gosses passent en barque près de la planque où il se la coule douce avec Audran. Acte manqué ?

Mais il y a aussi une idée étrange dans ce film. Chabrol, je crois, souvent, plaçait une ou deux idées bizarres dans ses films. Il me semble avoir remarqué ça, cette tendance chez lui à la petite idée biscornue, ponctuelle, mais je n'ai aucun autre exemple en tête à vous donner à l'appui de cette thèse brillante (écrivez-la pour moi, je dirai comme on dit dans ce pays aux thésards : Dieu vous le rendra). Dans ce film, l'idée étrange se pointe presque dès le départ. On est d'abord avec Piccoli, chez lui. Il quitte le domicile conjugal et sa femme souffreteuse, prend sa voiture et roule. On est avec lui sur la route et quand il arrive au point de rendez-vous, au bord d'une rivière. Il retrouve Audran. Ils se font plaisir. Puis la caméra monte en voiture avec Audran qui rentre chez elle, dans sa grande maison bourgeoise, où elle retrouve son mari, Piéplu, et sa drôle de grande fille. L'idée étrange n'est pas dans cet habile chassé-croisé des amants. L'idée bizarre, c'est que la bande originale du film, qui se fait entendre durant tout le trajet en voiture de Piccoli, ne se fait pas entendre comme une musique extradiégétique, comme une bande originale normale, mais comme une musique diégétique, jouée dans le film, une musique que Piccoli écoute sur son poste, dans la voiture. Quand la caméra est extérieure à l'habitacle, à quelques mètres de la route, la musique est beaucoup plus faible, assourdie, puis le son reprend son volume normal quand on retourne dans l'habitacle. Et finalement, quand Piccoli coupe le moteur, la musique s'arrête net.


Où l'on se rassure en constatant que, comme nous, et comme Jamel Debbouze, Michel Piccoli a un souci de main.

C'est la seule fois, dans tout le film. Le reste du temps, la musique originale est entendue comme une musique originale classique. On a l'impression que Piccoli écoute la bande originale du film (il est à deux doigts d'éjecter la cassette et de la ranger dans un boîtier à l'effigie de l'affiche des Noces Rouges). Le personnage a vu le film et s'est payé la BO. Ce qui expliquerait qu'il se dirige vers ce rendez-vous secret avec le sourire aux lèvres tout en écoutant, sur la route, une musique hyper angoissante de thriller. Cela explique aussi la dernière réplique du film, où, menottés dans un fourgon de flics, et répondant à la question du commissaire qui leur demande "Pourquoi n'êtes-vous pas simplement partis ?", les deux amants répondent : "On n'y a jamais pensé..." en se donnant la main. Et pour cause, ils connaissaient déjà la fin. Qui manifestement leur allait très bien.


Les Noces rouges de Claude Chabrol avec Michel Piccoli, Stéphane Audran et Claude Piéplu (1973)

6 février 2014

Landru

Landru vient plus tôt que je ne me l'étais imaginé dans la filmographie chabrolienne, et on sent déjà chez le cinéaste un virage, après des premiers films très Nouvelle Vague, vers un cinéma plus populaire, un cinéma de genre plus classique aussi, peuplé de grands acteurs du répertoire. Et déjà menace cette tentation de l'académisme, de l'artisanat propre sur lui, de l'esthétique téléfilm, qui aura plombé quelques films du maître, cette mécanique rodée mais un rien fade qui est celle, en "moins pire", de toutes ces adaptations de Maupassant, peut-être gentilles mais désespérément plates, qui remplissent les cases du service public, défilant droit vers la poubelle en passant par les postes allumés de quelques ménagères et autre retraités bien éteints (ou l'inverse).




Landru, tueur en série qui, durant la première guerre mondiale, profita de la solitude de onze femmes (au moins) pour les séduire, leur extorquer leurs biens et les faire disparaître dans sa gazinière, est pourtant un personnage fort. Mais c'est Charles Denner qui le sert (si l'on peut dire) en l'incarnant (disons en le vocalisant), plus que Chabrol en le filmant. Denner ne fait pratiquement rien, il est même particulièrement figé sous ses postiches, mais sa voix fait le reste. Surjouée pourrait-on penser, exagérée oui, mais elle a raison de l'être parce que Landru n'est qu'elle, cette voix séduisante, envoûtante, enrobage de brèves mais piquantes paroles promptes à faire plier les veuves de guerre, et qui auraient aussi bien pu faire plier le jury de son procès. Chabrol met en scène la théâtralité de son personnage quand ce dernier se rend chez Michèle Morgan et sa sœur, mais son "filmé théâtre" (pas de quatrième mur, caméra fixe et frontale, en plan d'ensemble, face au décor bourgeois où se déplacent les acteurs) ne fait qu'accroître son "filmé plat". Landru peut donc remercier Denner, car Chabrol n'a pas beaucoup plus d'égards pour lui que pour ses victimes, et les actrices qui les incarnent n'ont guère le temps quant à elles de faire entendre leur voix. Le cinéaste fait défiler les stars : Michèle Morgan et Danielle Darrieux, rien que ça, aux côtés de la Catherine Rouvel du Déjeuner sur l'herbe. Un petit tour et puis s'en vont. Il faut dire que le meurtrier, interprété par l'acteur de L'Homme qui aimait les femmes, ne les aime guère quant à lui. Seule Stéphane Audran, favorite de Chabrol comme de Landru, aura la vie sauve. Au fond, et on peut le regretter, le cinéaste montre presque autant d'intérêt pour ces dames que son héros, qui les prend, les rince et les passe à la casserole sans traîner.




Et malgré les visages plein cadre, il ne les regarde pas davantage quand elles s'apprêtent à cuire. Chabrol se garde bien de filmer les meurtres : un gros plan de chaque victime en arrêt sur image est systématiquement suivi d'un plan sur la cheminée de la gazinière qui fume, et "vous m'aurez compris" nous dit Chabrol avec son sourire goguenard. On a parfois l'étrange impression de voir, plaquée sur la guerre de 14, des images de 39-45 (corps brûlés par un esprit systématique et pratique, cheminées fumantes, voisins incommodés par l'odeur mais semblant ignorer sa provenance, et personne, pendant un long moment, pour s'émouvoir de ces disparitions... sans oublier le procès final, où le bourreau avance de simples carnets remplis de chiffres, blocs de preuves qu'il nie en bloc). On croit d'abord que Chabrol, en ne filmant pas la mort des onze victimes de Landru, laisse planer un vague petit doute sur son cas. Mais, à la fin du film, quand il ne montre pas non plus la décapitation, sûre et certaine quant à elle, de son personnage principal, c'est finalement une assez belle manière d'asseoir sa culpabilité. Sauf qu'il y a un revers de médaille à cette belle idée du non-montré, qui est le vrai défaut de ne pas montrer grand chose... Du film ne demeure pratiquement que la voix de Denner/Landru, ce qui n'est déjà pas si mal, et, moins que les femmes qu'il a tuées, onze fois (ou sans doute un peu moins) la même cheminée.


Landru de Claude Chabrol avec Charles Denner, Danielle Darrieux, Michèle Morgan, Catherine Rouvel, Stéphane Audran et Raymond Queneau (1963)

7 septembre 2013

Le Beau Serge

Le Beau Serge, premier film de Claude Chabrol et premier film officiel de la Nouvelle Vague en 1958, raconte l'histoire de François (Jean-Claude Brialy, égal à lui-même), jeune homme atteint de tuberculose qui, après de longues années d'exil à Paris, rentre dans son village natal, Sardent (le village des vacances du jeune Chabrol), dans la Creuse, pour s'y reposer. François trouve le petit village de province inchangé et y croise la plupart de ceux qu'il avait laissés (y compris La Truffe, incarné par un Chabrol maigrelet, et le dénommé Jacques Rivette, interprété par Philippe de Broca, assistant réalisateur sur le film). Il retrouve surtout Serge (Gérard Blain, acteur impressionnant et aussi "beau" que le titre le prétend), son ami d'enfance, marié à Yvonne (Michèle Méritz) puis devenu alcoolique suite à la perte d'un premier enfant trisomique mort-né. Ivre mort aux côtés de son beau-père (Edmond Beauchamp), Serge ne reconnaît même pas François la première fois qu'ils se revoient, et c'est son épouse Yvonne et sa belle-sœur Marie (Bernadette Lafont, maladroite mais séduisante dans le rôle d'une authentique Marie-couche-toi-là, et qui l'année précédente jouait la fiancée de Gérard Blain dans Les Mistons de Truffaut) qui doivent évacuer les deux poivrots à la sortie du bar. Accablé par ce spectacle et obsédé par le parcours injuste et tragique de son ancien ami, François va tout faire pour l'aider à sortir de la spirale d'échec et d'alcool dans laquelle il s'est enfoui.




A l'époque, Claude Chabrol, que l'on interrogeait sur son statut de soi-disant "fils à papa", et à qui l'on reprochait à demi-mot d'avoir réalisé son premier film avant ses camarades avec l'argent de ses parents, répondait, avec cet humour déjà incisif qu'on lui connaitrait plus tard : "C'est un fait, mais je ne me plaindrais pas de tourner avec l'argent des autres…" Cette anecdote sur le patrimoine et l'héritage du bon Chacha n'est pas inintéressante si l'on songe que le scénario du Beau Serge est très proche des préoccupations de l'écrivaine française Annie Ernaux, qui dans des récits comme La Place ou le très récent Retour à Yvetot interroge son statut de provinciale exilée, d'autodidacte intellectuelle parisienne en rupture de ban, et cherche sa place au sein d'une filiation qui la destinait au petit commerce de village plutôt qu'au professorat de lettres, questionnant son passage coupable dans un autre monde au prix d'une trahison morale vis-à-vis des siens. C'est un peu le parcours de François, qui ne retrouve pas sa famille mais ses amis d'autrefois, lui le potentiel futur enseignant, et qui se sent coupable d'être parti et d'avoir réussi quand Serge pourrit au pays, où il exerce un métier pénible et sombre dans la dépression.




Mais Le Beau Serge évoque surtout une autre œuvre littéraire d'importance, et de Jean Giono : Un Roi sans divertissement. Le titre du roman de Giono donne une bonne définition du personnage de François. Convalescent, le jeune homme n'est pas dans une posture franchement enviable, mais comme le veut l'adage, au pays des aveugles les borgnes sont rois. Et comme Langlois, pas le directeur de la cinémathèque française limogé par Malraux et défendu par les jeunes turcs des Cahiers jaunes, le héros du roman de Giono, François, pas Truffaut, le héros de Chabrol, malade chronique indécis quant à son avenir, souffre d'une sorte d'ennui existentiel qui, dans l'univers gris et le silence blanc de l'hiver de la Creuse, et non du Vercors, se rend victime d'une fascination pour le Mal ambiant (cet alcoolique qui méprise sa femme, ce beau-père qui saute sur sa fille cadette pour la violer quand on lui confirme qu'elle n'est pas de lui, etc.). Cette fascination se tord en une tentation perverse de païen reconverti en saint martyr prêt au sacrifice pour réparer les vices de ceux qu'il considère avoir abandonnés, la tentation du suicide.




Chabrol tourne deux plans magnifiques. Le premier quand François vient de se faire casser la gueule par Serge et, le visage en sang, appuyé contre la porte de sa chambre, décide de rester et de l'aider coûte que coûte, tandis qu'un très long et très beau fondu enchaîné recouvre son visage de flocons de neige en bourrasque, tel Langlois qui, à la fin du roman de Giono, fume un bâton de dynamite et se fait exploser la tête : "Et il y eut, au fond du jardin, l'énorme éclaboussement d'or qui éclaira la nuit pendant une seconde. C'était la tête de Langlois qui prenait, enfin, les dimensions de l'univers". L'autre plan survient un peu plus tard, quand le même François court d'une maison à l'autre pour sauver Serge, Yvonne et leur futur enfant, et, crapahutant dans le froid glacial de l'hiver et de la nuit, s'efface dans le flou du second plan pour ne devenir qu'une ombre noire au milieu des taches blanches de la neige tombante. "Qui a dit : Un roi sans divertissements est un homme plein de misères ?" Pascal, puis Giono, puis Chabrol, et Godard, qui s'en souviendra au moment de tourner le final de Pierrot le Fou.


Le Beau Serge de Claude Chabrol avec Jean-Claude Brialy, Gérard Blain, Bernadette Lafont, Michèle Méritz et Edmond Beauchamp (1958)

16 août 2013

Ma femme est un violon

"Mon cœur est un violon
Sur lequel ton archet joue
Et qui vibre tout au long
Appuyé contre ta joue"

La sortie récente en dvd de L'Amour à cheval de Pasquale Festa Campanile et la ressortie en salles de Mon Dieu, comment suis-je tombée si bas ?, avec Laura Antonelli, sont une occasion trop belle de parler d'un film de Pasquale Festa Campanile avec Laura Antonelli. Ma femme est un violon (Il merlo maschio, 1971) est, à ma connaissance, l'autre grand film érotique parmi la poignée de ces comédies friponnes italiennes des années 70 qui furent entièrement bâtis sur le charme de l'incroyable Laura Antonelli. Le premier (en fait second d'un point de vue chronologique, car sorti en 73) étant bien entendu Malizia, évoqué dans ces pages il y a maintenant quelques temps. Ledit film, réalisé par Salvatore Samperi, se base sur un fantasme bien connu et bien répandu, celui qu'ont les garçons d'être initiés aux joies de la sexualité par une belle et plantureuse jeune femme évidemment plus âgée. Ce sujet se double dans Malizia d'un autre topos érotique, tout aussi universel, puisque le garçon en question se gargarise d'orienter les faits et gestes de ladite initiatrice en la poussant, en l'occurrence par quelque chantage, à révéler ses charmes plus vite que prévu. Ma femme est un violon s'attaque à un tout autre fantasme masculin, moins banal, plus étrange à vrai dire, mais qui a également inspiré un certain nombre d’œuvres érotiques, littéraires ou cinématographiques. Il s'agit du candaulisme, qui consiste à prendre du plaisir au fait d'exhiber sa compagne exclusive ou l'image de celle-ci ; voire de la partager physiquement avec d'autres hommes, sans participer aux ébats.




La liste des films centrés sur ce sujet doit être nombreuse. On peut penser bien sûr à La clé de Tinto Brass (1983), avec la sublime Stefania Sandrelli, dont le vieux mari est violemment titillé à l'idée de la voir touchée par son propre gendre. Un modèle du genre. Qui l'a vu ne peut oublier les premières scènes, où l'époux de Stefania transpire de voir l'ami de sa propre fille tamponner les fesses nues de son épouse pour lui faire une piqure après un malaise. Je me rappelle aussi, en partie seulement, d'un autre film érotique aperçu il y a bien longtemps, où un homme jouissait de voir sa femme se laisser reluquer puis entreprendre par d'autres types tout au long d'un voyage en train. Je n'ai jamais pu retrouver le titre de ce film, ni le revoir, peut-être qu'un fin limier pourra tôt ou tard éclairer cette zone d'ombre en mettant un titre sur ce vague souvenir.

Ma femme est un violon raconte l'histoire du bien nommé Niccolò Vivaldi (Lando Buzzanca), violoncelliste sans renom, las de vivre dans l'anonymat, qui découvre que sa magnifique épouse suscite l'admiration béate des hommes qu'elle croise, et décide de récolter les miettes de ce succès pour éprouver enfin, et par procuration, un sentiment de reconnaissance. Pour ce faire, il ne voit d'autre option qu'exhiber sa femme en public histoire de jouir de sa gloire, et découvre chemin faisant que la vision de sa femme abandonnée aux mains, ou du moins aux regards d'un autre, l'excite et l'inspire au plus haut point. Vous avez peut-être déjà croisé l'image (vaguement reprise sur l'affiche), inspirée d'une célèbre photographie de Man Ray, où Laura Antonelli, nue et de dos, est, passez-moi l'expression, "rangée" dans un étui à violoncelle. L'actrice possédait il faut bien le dire la courbe de hanches d'un violon d'Ingres, et nul doute que l'homme, évidemment italien, qui inventa cette instrument s'inspira d'une femme telle que Laura. Quoiqu'il eût fallu que le violon possédât des courbes encore plus parfaitement affolantes en haut qu'en bas, que la boucle supérieure du 8 soit plus hypnotique qu'une boucle inférieure déjà gratifiante, et tel n'est pas le cas. Toujours est-il que le fantasme ultime de Niccolò tient tout entier dans cette idée : que sa femme soit son instrument et qu'on l'admire d'avoir l'opportunité, le privilège, l'insolence d'en joue(i)r. Et s'il commence par photographier Costanza endormie dans le plus simple appareil pour diffuser son image dans les journaux et s'enfler d'orgueil à la vue des "lecteurs" fascinés de l'ouvrage, le violoniste opportuniste demande vite à sa femme de participer activement à sa quête de reconnaissance.




Après quelques protestations de bon aloi, Costanza accepte, avec ce sourire compatissant qui fait de Laura Antonelli un songe. La voilà donc qui pose dans toutes les positions, dans toutes les tenues et dans toutes les pièces de l'appartement familial sous l'objectif lubrique de Niccolò ; qui se déshabille chez le médecin tandis que son voyeur de mari, plus échaudé encore, l'observe par le trou de la serrure ; qui feint un malaise dans sa baignoire pour être manipulée par un autre médecin aux abois ; prétend s'être fait piquer par une abeille alors qu'elle portait une combinaison intégrale qui l'oblige à se dévêtir intégralement face à un énième docteur tétanisé (la médecine serait donc le plus beau corps de métier qui soit chez nos voisins transalpins ?) ; qui se dénude encore dans une cabine de train face à des ouvriers médusés (on retrouve là un aspect du film mystère dont je parlais plus haut) ; ou retire le haut en plein récital de l'orchestre de son époux. Toutes ces séquences sont autant d'occasions de s'émerveiller, et mieux que jamais, devant le corps extraordinaire de la radieuse et espiègle Laura Antonelli, l'une des plus belles femmes qui aient vécu et que le cinéma nous ait permis d'admirer sans retenue. "Un visage d'ange sur un corps de pute" disait Claude Chabrol (qui a fait tourner Laura Antonelli aux côtés de son mari de l'époque, Jean-Paul Belmondo, dans Docteur Popaul) à propos d'Emmanuelle Béart. La formule pourrait s'appliquer à Laura, visage de madone sur un corps irrésistible en diable.

Et c'est là que le film marque des points. L'érotisme doit, en théorie (c'est du moins la mienne), s'opposer à la pornographie (il ne s'agit pas de porter l'un aux nues pour condamner l'autre, c'est une question de nature, et la beauté de la pornographie existe certainement, mais sur un autre plan) en faisant de nous les fils de Tantale, d'éternels insatisfaits, constamment attisés, jamais assouvis. De purs admirateurs du fruit défendu. C'est ainsi que l'érection (littérale, vers le fruit sacré intouchable quoiqu'à portée de main) demeure intacte et permanente, et que le désir croît sans fin. Mais encore faut-il percevoir le fruit pour le désirer. Les films érotiques dignes de ce nom sont ceux qui nous donnent à admirer sans réserve, et qui ce faisant maintiennent le désir vivant. "Admirer" n'est d'ailleurs le mot juste que si la chose est admirable, ici une épouse bien sous tout rapport, loin de toute idée licencieuse, donc inaccessible a priori. Et même si l'idée est là - après tout pourquoi pas - le personnage, admirable quoi qu'il arrive, c'est-à-dire tout simplement aimable, au sens premier de "digne d'amour", doit idéalement avoir à franchir un cap, à passer une frontière depuis l'idée vers l'acte, pour que l'événement soit grand et inattendu. L'objet du désir se déplace alors d'une sphère à l'autre, et c'est dans cette transgression-là que gît une grande part de l'érotisme, à l'instar de Belle de jour, de La Belle Noiseuse, de Lady Chatterley et de tant d'autres. D'où l'échec relatif, à mon avis (je ne saurais réduire l'érotisme à un modèle, il en existe autant que d'individus pensants ou à peu près, je ne fais qu'évoquer une sorte d'érotisme idéal selon moi à l'instant T), de tant de films, surtout actuels, de genre ou non, qui prennent pour héroïnes des filles de si petite vertu, débiles et vulgaires, à moitié nues en toutes circonstances et d'une grossièreté entière. D'où, a contrario, la réussite de Malizia et de Ma Femme est un violon, petites comédies de rien du tout, mais d'une grande force érotique par les efforts qu'ils déploient pour donner à voir, et pleinement voir, l'une des plus belles femmes du monde, et pour la rendre aussi absolument aimable, donc désirable, que somme toute, d'une manière ou d'une autre, et pour notre plus grande joie, inatteignable.


Ma femme est un violon (Il merlo maschio) de Pasquale Festa Campanile avec Laura Antonelli et Lando Buzzanca (1971)

26 juillet 2013

Gwendoline

J'ai l'honneur de vous présenter mon Indiana Jones 4 à moi ! Ah oui c'est une merde, mais pas plus que le véritable quatrième volet de la chère série de notre enfance. Ce gros navet de Just Jaeckin, qui porte le nom infect de son héroïne, Gwendoline, est un film d'aventure très vaguement érotique. C'est mon Indiana Jones 4 à moi. Un film d'aventure et d'action avec un acteur, Brent Huff, qui ressemble à Johan Elmander, une actrice principale, Tawny Kitaen, tout droit sortie du Crazy Horse, une actrice secondaire, Zabou, dans un de ses premiers rôles, que la réalisatrice de Se souvenir des belles choses essaie à toute force d'oublier, et puis derrière eux des tas de chinois, un désert, des gros africains cannibales, une cité engloutie et un peuple inconnu exclusivement féminin composé d'amazones sectaires des temps modernes dont la Reine n'est autre que Bernadette Lafont. Inutile de dire qu'on préfère se rappeler d'elle chez Truffaut ou Chabrol.




Assez gros budget bizarrement pour ce film de série Z, et pourtant ça sent la misère. Mais y'a un ou deux trucs drôles et quelques nichons dans ce nanar, dont ceux de Zabei Broutman. Et c'est quand même mille fois mieux qu'Indiana Jones 4 !


Gwendoline de Just Jaeckin avec Tawny Kitaen, Brent Huff et Zabou Breitman (1984)

26 avril 2012

Bellamy

Nous avons vu ce film au cinéma. C'était le dernier Chabrol, il fallait aller le voir sur grand écran, même si on ne savait pas du tout que ça serait le dernier Chabrol quand on est allé le voir. Quoique. Y'avait de gros indices... N'espérez pas le thriller hard-boiled annoncé par cette affiche sanglante qui ressemble à un poster de chez Total, avec le Bibendum Michelin et tout le tintouin. N'espérez pas le polar bourré de testostérone que laissent espérer les gros bras du casting : Cornillac, Gamblin, et surtout Depardieu. Ce film annonçait la mort au moins cinématographique de son auteur, définitive disons, parce que les précédents Chabrol étaient déjà en demi-teintes quand ils n'étaient pas complètement foirés : La Fleur du mal, La Demoiselle d'honneur, La Fille coupée en deux... Mais avec Bellamy on atteignait un comble dans la quête du vide, du néant. Impossible aujourd'hui de nous rappeler l'intrigue de ce film, son sujet global, le moindre dialogue ou la plus petite scène. Hormis peut-être deux décadrages sans saveur et le vague flash d'un face-à-face musclé entre Gamblin et Depardieu dans un Formule 1, où l'acteur obèse passait son temps à secouer ses draps et à refaire son lit. On croit aussi se souvenir d'une scène tendue entre un raptor surexcité et Laura Dern dans un mini-short que Lynch porte depuis en béret, mais nous ne sommes pas persuadés que cette scène soit bel et bien dans Bellamy.



Le pire c'est que même pendant la séance on aurait été infoutus de comprendre de quoi parlait le film. Entre co-rédacs on nageait complètement dans le récit insipide du père Chabrol (Félix imite avec ses mains le mouvement de la brasse à mes côtés). A la fin de sa vie, faire un film devenait plus que jamais pour Chacha un prétexte pour satisfaire à sa gourmandise et à son épicurisme légendaires, toujours la main droite au fion d'une serveuse ou d'une assistante (le souci naissant du fait qu'il n'employait que des membres de sa famille à tous les postes du plateau), et la main gauche accrochée à son quart de rouge, "la boisson du garde rouge !", se plaisait-il à hurler très fort. La fameuse pause d'entre midi et cinq devenait de plus en plus matière à procès pour Chacha et ses invités, pas les derniers à verser dans la picole, et notamment Depardieu, cas auquel nous avons choisi de consacrer la fin de cet article.



Toutes les grandes stars française du cinéma sont-elles condamnées à finir en eau-de-boudin ? Amy Winehouse, Whitney Houston, Jean Reno, Christian Clavier et donc Gérard Depardieu. Le trio infernal des gros tocards de droite, même si Reno et Clavier n'ont jamais au grand jamais été des stars, en tout cas pas en France. Sur ce blog on aimait Depardieu jusqu'à récemment, en vérité jusqu'à son intervention au meeting de Sarkozy, où il est allé gueuler que notre président serait un saint homme injustement lynché par le peuple de France, un homme qui "ne fait que du bien et dont on ne dit que du mal"... On pouvait espérer que l'acteur, qui a commencé sa carrière détendu du gland dans un film prônant une certaine liberté, couilles à l'air et chapeau de paille enfilé sur des cheveux de la même étoffe, ne serait pas devenu un militant de droite prêt à tout pour copiner avec les puissants quels qu'ils soient. C'est raté. On ne dira pas du jour au lendemain que c'est devenu un mauvais acteur, juste qu'il est totalement à côté de plaque, à la ramasse, qu'il nous fait de la peine et que s'il a toujours un bon moteur, y'a plus personne au volant.


Bellamy de Claude Chabrol avec Gérard Depardieu, Jacques Gamblin, Clovis Cornillac et Marie Bunel (2009)

17 janvier 2012

Intouchables

Les gros chiffres atteints par Sixième sens en son temps sont compréhensibles. C'est le film que tu vas forcément REvoir. Donc chaque spectateur compte double, voire triple pour les plus demeurés ou pour la famille de Haley Joel Osment. Du coup à la base il a fait un chiffre tout juste honnête qui, multiplié par deux, a foutu tout le monde sur le cul et Shyamalan sur orbite. Mais là ? Va-t-on voir Intouchables deux fois en salles ? Quand on le conseille avec toute la meilleure volonté du monde à son patron ou à sa tante, est-ce qu'on va le revoir avec eux ? Non. Parce qu'on ne peut pas les sentir... Mais au-delà de ces considérations ? Va-t-on revoir ce film ? Revoir quoi au juste ? Accompagne-t-on sa tante aveugle pour se taper double ration de la soi-disant comédie de l'année ? Les gros chiffres atteints par Usual Suspects en son temps nous sont compréhensibles. On pourrait trouver d'autres exemples de films malins qui sur le scrabble géant du box office ont eu la bonne idée de placer leurs jetons sur une case compte double. Quid de Fight Club et de Titanic. Certes, le second exemple est un peu foireux, tout le monde est retourné voir le film de Cameron au moins trois fois sur grand écran parce qu'il nous en foutait plein la vue, pas pour mieux comprendre la fin, mais on le cite quand même, pour foutre un lien, on s'auto-backlink et c'est ainsi qu'on va grimper dans le classement ebuzzing feu classement wikio des blogs de ciné, balec' ! De son côté, Omar Sy (troisième dans le classement des français préférés des français, derrière Noah et Zidane, mais Le Pen sera quand même au second tour en 2012, va piger) ne se gêne pas pour se rendre méprisable en s'auto-congratulant et en se faisant une pub d'enfer tous les soirs en prime time dans le SAV des émissions (avec l'appui de cet enfoiré de Chabat, le cul encore enfoui dans les dollars que lui a rapportés Asterix et Obélix : Mission Cléopatre), comme si le film en avait besoin...



Comment expliquer le succès de ce film qui succède à La Grande vadrouille, Blanche-neige et les septs nains (on ne le dit jamais assez) ou Bienvenue chez les ch'tis dans l'histoire du box office français et qui tutoie les Avortons et autres Twitanic (cliquez sur le titre) de l'intouchable Cameroon. Je laisse ce mystère entre les pattes des meilleurs sociologues : Pierre Bourdieu et Alain Finkielkraut, si vous m'entendez ! De notre côté on va se contenter de vous faire part de notre ressenti sur ce film, comme on fait régulièrement, une fois tous les deux jours. Il faut préciser que nous sommes au départ plutôt acquis à la cause des dénommés Francis Cluzet et Omar Sy (prononcez Sy, si si). Le premier est devenu un pylône du cinéma français, il est au top en ce moment, quantitativement en tout cas puisque chaque mois les amateurs de Cluzet ne savent plus où donner de la tête : Cluzet sera bientôt le cheval dans Cheval de Guerre du grand Spielberg, l'intrus dans Intruders de l'allemand Juan Carlos Fresnadillo, et il sera aussi en tête d'affiche du Projet Nim. Qualitativement il a déjà été mieux dans ses baskets puisque les films qui l'ont fait exploser aux yeux du grand public ces dernières années sont entre autres les deux infâmes taudis réalisés par Guillaume Canet : Ne le dis à personne et Les petits choirmous. Nous serions étonnés de revoir Cluzet briller dans un film d'Assayas ou de Chabrol (et pour cause). L'acteur a changé de monde, y'a pas à dire. Mais on ne lui jettera pas vraiment la pierre car il reste bon acteur, sympathique comme tout, et grandiose en interview tv où il est l'auteur d'un certain nombres de "sorties" (comme on dit) de haute volée. On se rappellera avec émotion de sa "sortie" terrible sur les handicapés à Cannes l'année dernière, ironie du sort : il fait aujourd'hui fortune en jouant un tétraplégique de la tête aux pieds. A vrai dire, nous jetons un œil à sa filmographie tout en tapant ces lignes, et il faut avouer que si Cluzet a certes explosé en vol récemment dans des navets, il a toujours pissé le chaud et le froid, il a toujours alterné bons films et groooooosses purges. Bref, alternons nous aussi et passons à Omar Sy, en road to the Césars à l'heure actuelle. Et pourtant... On l'a toujours bien aimé dans le SAV, où son rire communicatif et ses différents personnages emportaient le morceau, même si le plus drôle de la troupe reste Sylvie Testot (dont la filmographie est une décharge où Gardiens de l'ordre passe pour une pépite). Comme son collègue, Omar se repose un peu sur ses lauriers mais son parcours fait rêver les français : parti des banlieues le voici intouchable ; son service trois pièces fait quant à lui rêver les françaises, mais ça c'est un peu facile.



Malgré les acteurs en présence, le film n'est pas vraiment drôle. On pouffe cinq ou six fois en tout et pour tout. Certaines vannes ont été faites pour la première fois il y a sans doute 50 ans (comme celle des Assédics et des "deux ans d'attente"), d'autres tombent à l'eau (comme quand Omar Sy brûle les jambes insensibles de Cluzet à coup de thé vert bouillant, on est gêné pour lui), d'autres ne sont pas faites et on le regrette. Par exemple, si le personnage d'Omar Sy se lâche sur les handicapés, son vis-à-vis ne lui renvoie jamais la pareille avec une quelconque vanne sur les noirs (comme celle que nous nous sommes permise quelques lignes plus haut sur le probable Calamar géant d'Homard pas vraiment connu pour être un Bernard l'Hermite) et c'est un peu dommage. D'autant que Cluzet est donc réduit à un rôle aussi éteint que le corpus du type qu'il incarne, il se charge du pendant vaguement sentimental du film tandis que Sy essaie de rayonner de mille feux en solo, ce qui n'aide pas à nous faire croire en l'amitié improbable des deux personnages. La plausibilité de l'histoire (que le film soit inspiré d'une histoire vraie ne change rien au problème) est également mise à rude épreuve par la richesse extravagante du tétraplégique, qui est un rempart à l'identification du spectateur face à une amitié qui paraît d'autant plus surprenante. Autre rempart : la tendresse qu'éprouve Cluzet pour un type qui s'amuse à lui cramer les gambas paraît un peu factice, surtout quand le même personnage prend en grippe son nouvel auxiliaire de vie, remplaçant temporaire d'Omar à la fin du film, qui a juste eu le tort d'inverser ses pantoufles. On ne parle que pour nous bien sûr étant donné que le rempart n'a visiblement pas été difficile à franchir pour 17 millions de spectateurs and counting. Cependant, disons-le comme on le pense, la relation qui unit les deux personnages n'est pas très bien travaillée. Nakache et Toledano (qui restent les co-auteurs de l'infâme Je Préfère qu'on reste amis...) échouent à nous rendre vraiment tangibles les sentiments réciproques qui unissent leurs deux protagonistes, et leurs échanges tout au long du script ne sont pas glorieux. Par exemple, là où Cluzet essaie en vain d'initier Omar à la musique classique et à la peinture moderne (il foire aussi dans ce domaine puisqu'Omar ne se met à la gouache façon Pollock que pour l'appât du gain et fait dans son froc à la première note jouée par Chopin), son nouveau compagnon issu des banlieues ne le convertit qu'aux putes et aux joints, voire à la disco...



Quand on essaie de ne pas s'arrêter à un visionnage au pur premier degré, on se heurte à quelques défauts notoires. Le premier, et pas des moindres, c'est l'aspect très télévisuel du film, qui ressemble de loin à un épisode de Louis la brocante saison 3 (dite "la saison maudite" par Victor Lanoux lui-même, aka Louis la trocante, appuyé sur ce coup-là par le second couteau Armand Chagot aka Raymond le gendarme). Au rayon des choix faciles et assez tristes de mise en scène, on peut évoquer le flash-back par lequel commence le film via une scène assez médiocre qu'on se retape à la fin (on n'évoquera que celle-là vu que précisément il n'y a pas de mise en scène)... Au niveau du discours, on pourra tiquer sur quelque démagogie de bas étage, qui passe d'abord par la quête immédiate d'une connivence avec le spectateur à travers le doux dédain des flics et par une sorte de mépris non-déguisé des classes supérieures quand Omar Sy, grand black de banlieue, secoue ou malmène violemment des bourgeois chevelus et passe pour un Dieu en usant de sa force, y compris aux yeux de Cluzet qui déclare fièrement : "C'est comme ça qu'il faut faire !". Idem pour le faux politiquement incorrect dont le film se revendique, avec les vannes sur les handicapés donc, du type "pas de bras pas de chocolat", vannes bien gentillettes au final et qui s'attirent la sympathie du public en décomplexant tout le monde alors que le film est par ailleurs bien huilé pour ne vexer personne, et l'absence totale de blague sur les noirs participe de cela. Les seuls qui seront peut-être vexés au final ce sont les amateurs d'art contemporain, car Intouchables est également très populiste quand, entre trois vannes pasteurisées, il fait ouvertement et sans vergogne l'anathème de l'art et de ses pseudo exigences intellectuelles onanistes, se plaisant à sournoisement piétiner d'un seul coup tout l'art moderne et à conforter le grand public dans sa bienheureuse ignorance des grands chefs-d’œuvre de la musique classique considérés comme autant de jingle publicitaires. Cet aspect du film est indéniable et à relativiser dans le même temps, car on a bien conscience que le film n'a pas pour visée de dénigrer réellement la musique classique, c'est plus une facilité qu'autre chose, un raccourci bien pratique, avec à la clé un clin d’œil très daté qui n'aura bientôt plus aucun sens puisqu'on aura oublié de quoi parle Omar quand il fait référence à telle ou telle pub. C'est de l'humour avec date de péremption, comme ce film qui, à l'image de Bienvenue chez les Ch'tis ou d'Astérix et Obélix : Mission Cléopatre, sera oublié et enterré d'ici trois mois, y compris par nos pères qui disent avoir "passé un vrai bon moment". Flag of our fathers...


Intouchables d'Olivier Nakache et Eric Toledano avec Omar Sy et François Cluzet (2011 - 2012, RIP)

13 avril 2011

D'un film à l'autre

Le profil d'aigle le plus malaimé du cinoche français. L'homme aux mille tics, qui soufflera bientôt sa 75ème bougie. Pour fêter ça notre tricard national a décidé de sortir un nouveau film qui se veut une compilation des meilleurs moments de sa filmographie, ou plutôt des meilleurs moments de chacun de ses cinquante films de merde, en partant de Tout ça pour ça jusqu'à Roman de gare et en passant par Homme/femme mode d'emploi. En fait c'est un clip qui enchaîne des plans de tous ses films avec une superbe musique derrière, LA chanson de Lelouch, qu'on peut entendre dans strictement tous ses films : chababada. C'est une bonne séance de rattrapage pour les chanceux qui ne se sont jamais "tapé" un film de Lelouch et qui pourront se vanter d'avoir épluché toute son œuvre après avoir subi la bande-annonce du dernier. En revanche pour les autres... Qui a déjà pensé à REvoir un seul des fameux films du 13, comme le cinéaste aime à se faire surnommer ? Lelouch a tourné le film que les César diffuseront à sa mort. C'est sympa de leur éviter cette peine. Même s'il faudra qu'ils raccourcissent le tout vu qu'une heure et demi de compile c'est un brin mégalo. Ils devront aussi supprimer ces passages où Lelouch fait du ski en caméra subjective juste pour se vanter d'être étoile noire en ski de fond. Ce vieux briscard se défend d'être un gros mégalo (je voulais trouver un synonyme pour ne pas me répéter mais mon dico m'a sorti : "Lelouch, Claude"), mais dans ce cas pourquoi contredire tous ses efforts en pondant pour écran large ce menu maxi-best-of intégral de son interminable carrière ?



A sa mort Chabrol en a étonné plus d'un, même parmi ses premiers fans, en devenant l'espace de deux mois le cinéaste le plus surcoté du marché. Ce type d'inflation se produit pour pas mal d'illustres macchabées. Rien n'affirme que Lelouch y aura droit, d'ailleurs c'est sans doute pour ça qu'il prend les devants en se rendant l'hommage qu'on lui refusera peut-être post-mortem. En tout cas c'est un film unique en son genre. Fallait oser l'auto-suçage... Pour finir, une hypothèse : peut-être que ce film est dû à la faillite financière de l'autodidacte, ce qui expliquerait une affiche minimaliste qui ne fait pas tellement honneur à sa superbe filmographie.


D'un film à l'autre de Claude Lelouch avec Claude Lelouch (2011)

3 mars 2011

Tamara Drewe

Je veux vous parler de ce film brutal, violent, chamboulant. Un film qui vous assomme volontairement. Qui vous frappe, vous secoue, vous remue, un film qui affiche clairement la volonté d'ouvrir les plaies et de ne pas les refermer. Un film choc ! Tamara Drewe est un pur électrochoc pour le spectateur non-averti. C'est un film miné, réalisé par un homme dont l'ambition affichée est de vous ébranler en véritable sismologue des âmes fragiles, il vous bouleversera via une terrible onde de choc vouée à meurtrir le regard en vue d'un impossible apaisement. Soyez prêts à tomber dans un précipice que vous ne connaissez pas. Préparez-vous à un soubresaut inoubliable : on en sort ravagé, moralement déboussolé, en perte totale de repères. C'est une expérience capable de vous faire tourner de l’œil. Malgré les apparences je ne vous parle pas de Délivrance ou de Voyage au bout de l'enfer, mais c'est tout comme. Il faut s'accrocher pour ne pas céder face à une terrible sensation de trop-plein. Y jeter un œil c'est y jeter les deux, on en sort aveuglé à jamais. Nous voilà ni plus ni moins poussés dans nos derniers retranchements. Et ce sentiment naît du vide intersidéral qui règne ici.


Toute la bande-annonce reposait sur cette image. J'ai moi aussi cédé à la tentation en me commandant le même mini-short en jean sur Sarenza.com. J'ai une sacrée dégaine là-dedans.

Que dire sinon que c'est une "comédie pastorale légère" comme l'affirme fièrement Stephen Frears lui-même. Je suis obligé d'aller vérifier le nom de ce réalisateur après l'avoir écrit car j'ai toujours un doute. Je confonds Stephen Frears et Brendan Fraser quand je ne le confonds pas avec Mike Leigh, autre réalisateur anglais plus très frais, auteur de comédies acides sans intérêt. J'essaie de justifier cet amalgame que je fais systématiquement alors que franchement je n'ai aucune raison valable. Je les confonds, c'est tout. Je confonds aussi Mike Leigh et Spike Lee, Spike Lee et Spike Jonze, Spike Jonze et Fredéricks/Goldman and Jones. Du coup je confonds Stephen Frears avec une grosse noire et deux guitaristes de variété... Je souffre probablement d'un grave problème psychiatrique et c'est pas toujours facile de m'y retrouver.



Que filme Stephen Frears ? Un lavabo ou les nichons de Gemma Arterton ? On sent que le réalisateur n'a pas su choisir.

Stephen Frears c'est Héros malgré lui, un film sympa avec Dustin Hoffman mais qui remonte à 1993, c'est High fidelity, le navet préféré de tous les zicos manchos, et c'est The Queen, avec une Helen Mirren grabataire pour incarner Lady Di, soit la pire erreur de casting de l'Histoire du cinéma. Fort de ce C.V. en contreplaqué, Stephen Frears a voulu adapter le célèbre roman graphique du même nom racontant l'histoire de cette fameuse Tarama Drue : "avec son nez refait, ses jambes interminables, son derrière de rêve, son job dans la presse people, ses aspirations à la célébrité et sa facilité à briser les cœurs, Tamara Drewe est l'Amazone londonienne du XXIe siècle". Cette dernière formule n'est pas de moi et j'en remercie le Ciel. Voilà pour le pitch de ce bien triste film tel que tiré de son dossier de presse, film pas très drôle, caricatural au possible et qui se conclut sur une espèce de morale piteuse lorsque le personnage du mari adultère est "puni" par un troupeau de vaches qui le piétine jusqu'à ce que mort s'en suive. C'est donc un gros veau-de-ville raté, qui se prend pour du Chabrol mais qui se retrouve dans la lignée des fours de Jean Lefebvre : à chier. "Mais j’aime bien dire aussi que Tamara Drewe est une comédie pastorale !", insiste Stephy Frears à longueur d'entretiens. Soit, Steven, dis-le si ça te fait du bien. Le cinéaste ne dit d'ailleurs pas que ça, il dit aussi qu'il a réalisé un film "à la Clint Eastwood", ce qui donne une meilleure idée du délabrement de la carrière de ce dernier. Stephen Frears, comme feu Eastwood, est désormais bon pour le bûcher des vanités.


Tamara Drewe de Stephen Frears avec Gemma Arterton, Roger Alam et Bill Camp (2010)

4 mai 2008

La Fille coupée en deux

Claudius Cabrol signe un millième film pamphlétaire sur la petite bourgeoisie là où un seul aurait tellement suffi. J'ai du mal à me figurer qui peut être réellement concerné ou touché par cette histoire, ces personnages, ou leur traitement. À part deux ou trois écrivains à succès, deux ou trois miss météo et deux ou trois héritiers de riches responsables de grands groupes pharmaceutiques. Car ce film raconte la baston entre un François Berléand vieux croulant, auteur à femmes et face de pioche, et un Benoît Magimel coiffé d'un postiche à la Wolverine en jeune rentier puant, pour pécho une Ludivine Sagnier miss météo con comme ses pieds et attirée en tout et pour tout par le fric. Et vous serez surpris en voyant Ludivine Sagnol tomber éperdument amoureuse d'un Francis Berléand mou du genou et chiant comme pas deux n'hésitant jamais à afficher publiquement et de façon plus qu'ostentatoire son bras droit digne de celui d'un enfant maigre de 10 ans dont la croissance se serait brutalement arrêtée suite à un accident de vélo (cf. deuxième image de l'article). Et vous serez surpris de constater que face à un Berléflax insultant, la Sagnier accepte sans se poser de question la demande en mariage d'un psychotique effrayant et gaga d'armes à feu qu'elle ne supporte pas sous les traits maladroits et incurables d'un Benito Magimel en fin de carrière à 23 ans.



Alors que vous serez moins surpris en constatant au générique d'ouverture que Thomas Chabrol est au casting, qu'Aurore Chabrol est la scriptgirl, que Mathieu Chabrol a fait la musique, que Pedro Chabrol est le dirlo photo, que Constantin Chabrol est au montage, que Mathilde Chabrol est au mixage, que Magdalena Chabrol est perchwoman, que Michel Chabrol est premier assistant au réalisateur, que Michèle Chabrol est seconde assistante au réalisateur, que Bertrand Magimel est cadreur et que Mathilda May déballe ses boobs en pneus réchappés dans chaque scène, croyant être au casting et fiévreuse à l'idée d'obtenir un rôle à peu près habillé pour la première fois de sa vie. Vous serez enfin complètement crédule en voyant s'inscrire sur fond noir à la fin du film : "Dédicacé à Maman Chabrol".



C'est une grande histoire de famille le cinéma de Claudio Cabrol, c'est l'œuvre d'une même dynastie, c'est le boulot d'une même petite bourgeoisie familiale. C'est la somme de tout le talent d'un même sang. C'est l'amalgame de toute un gang tiré du chômage à bouts de bras par un Claudio Cabrel aimant. Et ce fameux Francis Cabrel achève sa carrière en dents de scie sauteuse. Si je faisais partie du groupe de fans de Cléo Chabrol sur Facebook je me serais tiré en douce dès ce soir, une chance que personne n'ait créé ce groupe sanguin où aurait finalement atterri la famille Cabriole au complet.


La Fille coupée en deux de Claude Chabrol avec François Berléand, Benoît Magimel et Ludivine Sagnier (2007)