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14 mai 2023

The Quiet Girl

De mémoire défaillante de cinéphile de pacotille, les films qui parviennent à si délicatement capturer ce quelque chose d'indicible propre à l'enfance ne sont pas si nombreux que ça. Le mérite du cinéaste Colm Bairéad n'en est que plus grand et son film, son tout premier long métrage, précieux et prometteur. Venu d'Irlande, acclamé à raison dans de nombreux festivals et nominé aux Oscars, The Quiet Girl est à mes yeux un petit bijou de sensibilité et de douceur qui trouve en partie sa noblesse et son charme dans sa façon d'épouser, presque tout le temps, le point de vue de cette petite fille qui, négligée par des parents pauvres et dépassés, est envoyée chez de lointains cousins du côté maternel, un couple d'un âge un peu plus avancé, pour y passer l'été. La mise en scène du réalisateur dublinois est d'une rigueur intelligente et délicate, nous mettant donc le plus souvent à la place de sa discrète et timide protagoniste, fleur en bouton qui ne demande qu'à s'épanouir. Nous sommes ainsi au plus près d'elle lors du voyage en voiture qui la mène vers sa ferme d'accueil, très joliment filmé, et encore plus près quand elle arrive enfin sur les lieux et que sa cousine et mère de substitution lui ouvre la portière, puis se met également à sa hauteur pour mieux lui souhaiter la bienvenue et, déjà, lui donner un peu d'affection. Une des belles scènes d'un film qui en compte quelques unes.
 
 
 
 
Avec une grâce régulière, le cinéaste, qui adapte ici une nouvelle de l'écrivaine Claire Keegan, nous retranscrit l'attention et la tendresse inédites que va connaître et ressentir la jeune fille dès son arrivée à la ferme du couple, d'abord de la part de la femme immédiatement attendrie puis de l'homme a priori plus bourru. Ce dernier met en effet un peu plus de temps à s'ouvrir à son tour, et l'on comprend progressivement pourquoi : un secret, aisément éventé, placé au cœur du film, explique son attitude prudente et son affection toute retenue, qui finira bel et bien par s'exprimer par éclats timorés et inattendus puis de façon plus permanente. Le format presque carré de l'image nous invite à regarder ces trois personnages sans nous disperser, à nous concentrer sur leurs attitudes, attentif à leurs moindres faits et gestes, facilement ému par la tendresse qui se manifeste occasionnellement (côté masculin) ou plus ostensiblement (côté féminin). Sans doute très bien dirigée par le cinéaste et son équipe, Catherine Clinch, dans le rôle principal, livre une prestation captivante, qui participe pour beaucoup à rendre émouvant le portrait de cette fillette de douze ans, une présence légère qui donne envie de s'intéresser à ce que cette actrice en herbe fera par la suite. Sa carrière commençante est en tout cas placée sous les meilleurs auspices.


 
 
The Quiet Girl se déroule à un rythme très tranquille, comme si le temps de l'enfance et le rythme de ces journées d'été étaient imperceptiblement respectés (ces journées sont ponctuées par les travaux répétitifs mais plaisants de la ferme, où la fillette s'investit au fur et à mesure). Il n'y a toutefois aucune lenteur manifeste, ni une volonté contemplative trop forcée, au contraire, on remarque davantage de subtiles ellipses et on relève tout particulièrement ces très beaux passages où le montage, élégant, parfois porté par les jolis chants de cette maman d'un été, nous fait comprendre que la vie se poursuit, que les jours s'enchaînent sans accroc, dans une harmonie naturelle et désirée. Colm Bairéad évite toujours la lourdeur, peut-être de justesse diront les plus sévères observateurs, peu clients de ces ralentis adoptés à au moins deux reprises. Il opte tout le long pour la plus agréable simplicité (un mouvement de caméra tout bête vers une tapisserie dont les petits motifs représentent un personnage saluant le départ d'un train annonçant par exemple la séparation à venir), et, surtout, il laisse pleine place à la tendresse, un choix salutaire par les temps qui courent, si propices à l'austérité, à la rudesse, à la méchanceté et à la peinture amère d'un monde qui s'effondre ou d'un pays gouverné par des guignols (mais je m'égare...). Je regrette cependant ces deux moments où l'on lâche le point de vue de la fillette au profit d'un suspense assez facile dont on aurait très bien pu se passer. Enfin, ceux que le film saura atteindre seront forcément les plus touchés lors du final, où Colm Bairéad ose encore un montage cajoleur et, selon moi, trouve une certaine beauté, de nouveau caractérisée par sa sensibilité.
 
 
 
 
On pourrait presque penser à L'Esprit de la ruche, le chef d’œuvre intemporel de Victor Erice, même si je conçois que le rapprochement soit peut-être très avantageux et sans doute fragile... Oubliez ! On peut également se croire en présence d'un éloigné parent gaélique du japonais Hirokazu Kore-Eda, pour la justesse du regard porté sur l'enfance et pour ce savant équilibre, alliant donc tendresse, pudeur et distance, qui permet au film d'échapper au pathos, de ne jamais tomber dans la niaiserie, même quand il y est question d'apprentissage de la complexité des sentiments ou de la prise de conscience d'événements douloureux. Non, oubliez ça aussi, j'ai l'impression de m'enfoncer. "Douceur", "grâce", "délicatesse", "beauté", etc., je crois avoir épuisé mon maigre vocabulaire mais vous aurez au moins compris que The Quiet Girl est un film que je recommande et qui figurera à coup sûr parmi mes préférés de l'année. Je vous l'avoue, il m'est difficile de parler mieux et davantage de cette œuvre, ma foi très simple et modeste, qui a toutefois su toucher chez moi une corde sensible et même me serrer le cœur dans ses ultimes instants. 😭


The Quiet Girl de Colm Bairéad avec Catherine Clinch, Carrie Crowley et Andrew Bennett (2023)

31 août 2020

Adopt a Highway

Adopter une autoroute... Derrière ce titre étrange, qui fait référence à un programme américain de sponsorisation de segments d'autoroute pour garantir leur propreté (?!), se cache un très beau petit film signé Logan Marshall-Green, cet acteur souvent associé à Tom Hardy pour leur ressemblance physique troublante et que l'on a déjà vu être contaminé par un alien dans le pitoyable Prometheus de Ridley Scott et, avec plus de bonheur, devenir une sorte de surhomme dans le très cool Upgrade de Leigh Whannell. C'est d'ailleurs très vraisemblablement suite à sa participation dans ce dernier film, également produit par Blumhouse, que Marshall-Green a pu faire financer une œuvre personnelle par la désormais célèbre société de production spécialisée dans le cinéma de genre qui ajoute ainsi un titre plutôt atypique à son répertoire. Pour son premier long métrage en tant que réalisateur et scénariste, Logan Marshall-Green offre un rôle en or au grand Ethan Hawke qui, plus magnétique que jamais, fait ici étalage de tout son talent et de sa capacité exceptionnelle à porter un film à lui tout seul.




Ethan Hawke incarne Russell, un type qui vient de passer 21 ans en taule pour avoir dealé quelques grammes d'herbe, en vertu de l'application de la loi dite "des trois coups" (en vigueur en Californie, celle-ci permet aux juges de prononcer des peines de prison perpétuelle à l'encontre d'un prévenu condamné pour la troisième fois pour un délit, aussi mineur soit-il). Peu adapté à la vie en société et soucieux de ne plus faire de vague, Russell bosse avec le plus grand sérieux du monde à la plonge d'une sandwicherie et habite dans un motel. Sa vie, très morne et solitaire, se voit bousculée par la découverte d'un bébé abandonné dans une benne à ordures. Sous le charme du bambin, il va s'en occuper quelques jours...




Il n'est pas méprisant ou réducteur de dire d'Adopt a Highway qu'il s'agit d'un petit film : à peine un peu plus d'une heure au compteur, guère plus de 20 pages de scénar, un seul personnage principal... Mais Adopt a Highway est un beau petit film, vraiment, et si tous les films indé ricains étaient aussi jolis et sincères, je ne serais peut-être pas autant dégoûté par la chose. Logan Marshall-Green fait preuve d'une humilité tout à fait louable et confère à sa première œuvre prometteuse un rythme assez tranquille, tout doux, qui m'a mis à l'aise du début à la fin. J'étais dans mes chaussons... Son film a aussi cela d'agréable qu'il arrive toujours à prendre une nouvelle direction juste à temps. Pas de grand rebondissement ni de bouleversement à la clé, mais simplement une trajectoire intelligente, légèrement modifiée et inattendue, qui lui fait retrouver son souffle, si bien que notre intérêt pour ce personnage et son histoire n'est ainsi jamais perdu. Il est très plaisant de découvrir la tournure, plutôt heureuse et positive (spoiler), que prennent les choses pour ce pauvre gars, qui ne fait pas les conneries tant redoutées, refait surface peu à peu et qui est même promis à un avenir radieux grâce à un p'tit coup de pouce du destin. Et puis, évidemment, le gars en question est incarné par un comédien hors pair.




Dès les premières minutes, on est admiratif du jeu d'acteur au millimètre de l'aigle-fin d'Austin (Texas), dont les pas timides et hésitants, à la sortie de prison, nous plongent dans une compassion immédiate pour son personnage de marginal dont la moitié de la vie a été gâchée par un système judiciaire impitoyable. On a déjà qu'une seule envie : le voir kiffer, prendre du bon temps... Il faut ensuite admirer le géant Hawke jouer celui qui surfe pour la première fois sur internet, dans un web café, à la recherche d'information sur son père, dont il apprend la mort les yeux humides, à la lecture d'une banale nécrologie, lors d'une scène qui nous serre le cœur. Il faut aussi le voir mettre ses lunettes de presbyte, une monture assez dégueu à clipser par le devant, avec des verres bien épais qui lui grossissent les yeux mais ne gâchent en rien sa beauté naturelle et viennent même renforcer son adorable air de chien battu. Je préfère arrêter là l'inventaire de toutes ces scènes où Hawke en met plein la vue. Vous l'aurez compris : Adopt a Highway est un véritable festival, un récital, un must pour tous les fans de la star, sur un nuage et quasi de tous les plans. On se dit que Logan Marshall-Green doit également compter parmi ses premiers admirateurs pour lui avoir donné, sur un plateau d'argent, une telle scène d'expression. On l'en remercie au passage.




Qui, aujourd'hui, peut s'assoir à la table d'Ethan Hawke ? Quel autre acteur peut se targuer de faire cohabiter sur son CV des noms comme Peter Weir, Hirokazu Kore-Eda, Bob Redford, Joe Dante, Sidney Lumet, Paul Schrader, Dick Linklater, les frères Spierig ou encore le jeune Ti West ? Combien ont tourné pour de telles pointures ? Tous les talents des cinq continents et de toutes les générations sont réunis en une seule et même filmographie. Soyez sûrs que des types comme Sidney Lumet et Kore-Eda, qui comptent parmi mes cinéastes chouchous, ne font pas tourner n'importe qui. Tous se bousculent pour travailler avec eux, et c'est Hawke qu'ils choisissent d'appeller au beau milieu de la nuit pour lui proposer un rôle. Un chapitre entier et inédit du célèbre ouvrage de Sid' Lumet, Making Movies, est consacré à l'effet galvanisant qu'eut la collaboration avec la star sur le réalisateur des 12 hommes en colère. Combien, aussi, peuvent attester d'une telle longévité ? C'est grâce à des choix de carrière audacieux, une loyauté et une fidélité à toute épreuve envers des types valables que notre homme a su demeurer si longtemps au premier plan. Combien de jeunes éphèbes sont devenus de beaux vieux en vieillissant si bien que lui ? Ne cherchez pas. Aucun. Ethan Hawke est le faucon maltais du cinéma américain, qu'il survole avec une grâce sans pareille et contemple d'un œil supérieur mais bienveillant. Son plus gros souci aujourd'hui, c'est que notre homme mange seul à tous les repas. Car personne ne peut s'assoir à sa table...




Passez donc outre son drôle de titre, qui fait métaphoriquement sens avec les thèmes abordés par le cinéaste mais peut effectivement dérouter quand on connaît mal la législation californienne et toutes ses subtilités, et donnez vite une chance à Adopt a Highway : vous passerez 78 minutes de bonheur auprès d'un acteur au sommet de son art qui parvient à donner vie à un personnage que l'on n'oubliera pas de si tôt. 


Adopt a Highway (New Lives) de Logan Marshall-Green avec Ethan Hawke (2020)

15 janvier 2020

Le Petit garçon

Le petit garçon du film est un des personnages d'enfants les plus absolument graves et seuls qu'on puisse imaginer. Lui et son petit demi-frère sont trimballés à travers tout le Japon et d'île en île par leur père, vétéran infirme et paresseux, et sa seconde femme, deux escrocs à la petite semaine, qui simulent des accidents (le petit garçon ou sa mère se postent sur le trottoir et font semblant d'être percutés quand une voiture passe) pour soutirer de l'argent à de faux chauffards tombés dans leur piège via des arrangements à l'amiable plus ou moins juteux. Dans le contexte d'une cellule familiale pour le moins problématique, les deux gamins rappellent ceux d'Ozu, avec cette mélancolie des gosses laissés à leur sort et précocement matures présents chez Kore-Eda.




Plus mature que ceux qui l'exploitent, le petit garçon du titre, l'aîné des deux frères, l'est à plus d'un titre, et la preuve définitive en est faite quand, cette fois-ci involontairement, la petite famille provoque un véritable accident, le garçon étant le seul à rester sur place et à s'approcher du véhicule dont l'occupante ne bouge plus quand les deux parents prennent leurs jambes à leur cou en entendant les sirènes de police. Quand les secours arrivent, l'enfant passe inaperçu, est invisible aux représentants de l'ordre et aux ambulanciers qui s'agitent pour dégager le corps de la voiture sans se soucier de son existence, de son identité ou de ce qui pourrait bien lui arriver une fois qu'ils seront tous repartis. Les adultes font ce qu'ils ont à faire et ne s'attardent pas à regarder ce petit bonhomme qui n'entre pas dans le cadre de leurs attributions ou responsabilités. Le gamin, à l'inverse, passe le plus clair de son temps à regarder : cette femme morte dans sa voiture, tout un tas de choses tombées au sol, près de lui, casquette, botte ou gouttes de sang (on le regarde tellement moins, le sol, en grandissant), ou encore les autres enfants, y compris son petit cadet, qui ne s'y trompe pas non plus quand, après la plus violente dispute du couple, il décide de sortir de l'hôtel et court rejoindre son aîné, seule personne en qui il puisse avoir confiance. Quitte à errer dans la neige avec lui et à l'écouter raconter des histoires d'extra-terrestres venus d'Andromède pour punir tous les criminels de la Terre.




Ces deux séquences, tardives, celle du seul accident non-feint du film et celle de la fuite des deux gosses dans la neige, sont parmi les plus beaux moments du film, qui est plus réussi dans sa deuxième partie. La première voit surgir quelques plans dont la construction laisse perplexe. Jusqu'à cette scène, en plein milieu, qui consiste principalement en un plan, le plus beau de tous. Car avant la fuite à deux, il y a une première fuite solitaire. Le petit garçon dépense toutes ses économies pour prendre un ou plusieurs trains et tenter de retrouver sa grand-mère. On ne sait pas très bien où il arrive, toujours est-il qu'il finit sa course au bord de l'eau, en pleine nuit, peut-être au bas de la maison familiale d'autrefois.




Dans un long plan, on le voit allongé dans son costume d'écolier sur un rocher vert bercé par le ressac, pieds nus, la tête posée sur son sac, sa casquette, qui ressemble à celle d'un marin, posée à côté de lui, se souhaitant bonne nuit à lui-même. Il finira par se redresser en position assise, pris de sanglots, et, dans la séquence suivante, il est déjà de retour parmi les siens. Comme si le voyage du retour était instantané, brutal, annulant celui de l'aller. Le mouvement de départ seul comptait, par l'idée qui le motivait. Les déplacements, dans ce film où les personnages ne cessent de changer de lieu sans qu'on s'en rende bien compte, sont au fond sans importance et ne sont donc pas montrés, chaque lieu étant le même théâtre du même mauvais tour joué aux mêmes automobilistes dans un non-road movie et un vrai surplace. Ce plan donc, sublime, montre l'enfant arrivé nulle part, se retrouvant seul tournant le dos au Japon, et donne même l'impression, par sa composition visuelle et sonore, que le garçon habite désormais sur un îlot coupé du monde, en plein océan. Un îlot minuscule, juste assez large pour le contenir en position allongée, un îlot à sa taille d'enfant où la solitude est inévitable, imposée par la géographie du lieu.




Un peu plus tard, un autre très beau plan, un de ces quelques plans monochromes émaillant le film (qui paraissent ailleurs plutôt gratuits mais qui ajoutent à la force de ce plan-ci, glacial), montre la famille réunie au bout d'une des îles exploitées tout au long de leur cavale criminelle. Les parents disent être arrivés au bout du Japon, à la pointe Nord, comme au bout de la Terre. Évoquant ce qui se trouve face à eux, ils parlent du détroit de La Pérouse, qui sépare l’île d'Hokkaidō, où ils sont, de l’île de Sakhaline, en Russie. L'évocation de La Pérouse, dont l'expédition se perdit en mer sans qu'on sache précisément où, et de l'île de Sakhaline, qui fut un bagne terrible raconté avec brio par Anton Tchekhov, par ces petits arnaqueurs parvenus au bout de leur périple et contraints de revenir sur leurs pas quitte à se faire prendre, augmente l'impression d'un Japon d'après-guerre trop étroit, d'une île minuscule, d'une impossible évasion, toute contenue et sublimée dans le plan du petit garçon naufragé dans la nuit, sur son île.


Le Petit garçon de Nagisa Ōshima avec Fumio Watanabe, Akiko Koyama et Tetsuo Abe (1969)

3 février 2019

Bilan 2018



1. Une affaire de famille de Hirozaku Kore-Eda
2. Phantom Thread de Paul Thomas Anderson
3. L’Île au trésor / Contes de juillet de Guillaume Brac
4. Burning de Lee Chang-Dong
5. La Caméra de Claire / Seule sur la plage la nuit de Hong Sang-Soo
6. Les Garçons sauvages de Betrand Mandico
7. First Reformed de Paul Schrader
8. Mademoiselle de Joncquières de Emmanuel Mouret
9. Une Pluie sans fin de Dong Yue
10. Pentagon Papers de Steven Spielberg
11. Mektoub my love : Canto Uno d'Abdellatif Kechiche
12. Coincoin et les Z'inhumains de Bruno Dumont
13. Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré
14. La Nuit a dévoré le monde de Dominique Rocher
15. Shéhérazade de Jean-Bernard Marlin

Pour vous, 2018, c'est une deuxième étoile sur le cœur, mais pour nous c'est une dixième étoile sur le cul. Dix années de blogging ciné. Et toujours aussi peu de respect dans les commentaires... Ces dix années de labeur à éructer dans le vide ne nous valent par une once d'admiration ou d'estime de la part de ceux qui s'égarent parfois ici. Forts de ce constat, nous allons continuer dans la même droite lignée. On s'en remet pour dix piges. Le mot d'ordre : se faire plaisir, puisqu'il semble que vous faire plaisir est peine perdue.




Comme chaque année, il nous a fallu un bon mois pour établir un classement, pour trier le bon grain de l'ivraie, séparer les films de 2017 de ceux de 2018, 1998 et 2019. Ce n'est qu'en toute fin d'année que nous avons appris l'existence fort pratique de sites tels que l'Internet Movie Database (IMDb), Allociné (ALOc) ou Wikipédia (WKPd), permettant d'abandonner les listes manuscrites, les recherches dans les archives de la bibliothèque nationale de France et les coups de fil hebdomadaires (appeler le mercredi matin) aux 2184 salles de cinéma de l'hexagone afin de recouper les infos. Ces sites merveilleux offrent la possibilité de connaître en une paire de clics les films officiellement sortis entre le 1er janvier et le 31 décembre d'une année civile. Or, ces nouvelles ressources à l'appui, nous avons constaté que rien ne nous a échappé des sorties annuelles. Nous avons vu les 267,093 titles recensés par la base de données d'IMDb. Du premier film paru sur grand écran, à savoir A Thin Life, au dernier, Migraine Documentary - People in Pain (qui tombait à point nommé).




En bon cinéphages, nous avons donc passé, en temps cumulé, 45 années (oui, "années") devant des films en 2018. Aussi avons-nous quelque mal à parler d'un top "2018" dans le sens où tous les films de 2018 mis bout à bout représentent une durée totale de visionnage d'environ quarante cinq années (et nous les avons strictement tous vus, ce qui représente grosso mierdo la bagatelle de 400 500 heures de vol). Il est ainsi bien difficile d'évoquer sereinement la possibilité d'établir un simple top de 2018, puisque la totalité des durées des métrages accumulées représente 45 années de cinéma non-stop. La seule année 2018 ne suffit pas à voir tout ce qui a été tourné ou dévoilé en 2018 et nous ne pouvions pas anticiper en 2017, ou même avant, les films qui allaient être réalisés ou révélés un an plus tard. Mais tout ça n'est peut-être pas très clair... 




Alors reprenons. Étant donné qu'on est deux, et qu'on fait tout par paire, par deux, doublement, deux fois, 2018 est une année double et bicéphale, qui n'a pas la même durée pour nous que pour le quidam habituel qui établit son top en solo oklm. Nous avons relevé le défi : on a pu voir pour 45 années de films et, au total, en volume horaire de visionnage, on enfile le mi-centenaire de cinéma. On a passé 45 ans devant des films cette année, mais on vous rappelle qu'on est deux, et cinéphages au dernier degré... Vous vous demandez si nous nous sommes partagé la tâche ou si au contraire nous avons tout vu deux fois (une fois chacun). Deuxième option camarades. Ce qui cumule 90 ans de métrage. Et si on arrondit avec les quelques reprises, ressorties et autres "rattrapages" de rigueur (il fallait que Carpenter choisisse 2018 pour sortir de sa tombe... et il y a peut-être deux ou trois films de fin 2017 ou début 2019 qui se sont glissés dans nos soirées  c'est la date de sortie en France métropolitaine qui fait foi, mais il y a quelques cas qui posent problème...), on peut facilement dire qu'on touche le siècle de cinéma. On dit qu'on "arrondit", le mot n'est pas innocent. C'est pour vous, pour ne pas vous assommer de chiffres, que l'on fait simple. Nous connaissons les vrais chiffres, précis, à la décimale près, mais comme tout bon prof d'algèbre (qui prétend tel Aronofsky que Pi fait 3,15 pour ne pas rentrer dans les détails et ne pas perdre son audience, alors qu'il connaît la centième décimale par cœur, laquelle, à moins de 0,5×10–15 près est de 3,151 592 653 589 793), on essaie de ne pas paumer la moitié du public dès l'introduction. En outre, dites-vous que l'on a bien dû vivre à côté de ça, en un temps particulièrement resserré, certes, que l'on a exclusivement consacré aux besoins vitaux (sommeil, alimentation, procédures judiciaires) et à l'écriture d'articles pour nourrir notre blog ciné. 




(Insérer un connecteur logique ici), on a aussi quelques failles, on fait ça par passion, on n'est pas non plus des robots, on a plutôt l'air de zombies à la sortie d'une telle année de cinéma. L'exercice d'un top annuel est toujours très problématique pour nous, d'où les retards systématiques, sachant qu'on passe généralement tout le mois de janvier à inventer un nouveau mode de calcul, dont nous ne sommes jamais entièrement satisfaits... Déjà : quelle date prendre en compte ? Celle du dernier coup de paraphe sur le scénario ? Celle du feu vert de tonton Weinstein ? Celle du premier clap ? Celle du premier tour de manivelle ? Celle du clap de fin ? Celle du début du montage ? De la fin de l'étalonnage ? De la première projo-test ? De la date de sortie ? Et si oui (car beaucoup de films restent sur les étagères), dans quel pays ? Et sous quel format ? Prenons pour exemple Yorgos Lanthimos, ce réalisateur si adulé par les masses populaires, et que nous avons de notre côté déjà épinglé comme il le mérite. Espiègle comme un grec, il a eu la fâcheuse idée de sortir La Favorite le 31 décembre 2018 à 23h55 aux États-Unis d'Amérique, dans un échantillon de trois salles, concourant ainsi légalement pour les plus grandes récompenses, mais le film ne débarquera sur nos écrans français qu'en décembre de l'année prochaine... Alors à quel saint se vouer ? De nombreux fanboys de Lanthimos se mordent encore les doigts de ne pas avoir pu placer ce film au sommet de leur top 2018, et on ne les comprend pas.




Il y a aussi les films qui ne sortent pas et, à plus forte raison, qui seraient formellement interdits par le code civil en vigueur, mais que nous avons vus et que nous avons beaucoup aimés. Nous pensons tout particulièrement aux deux derniers films de Tonton Scefo (il nous a fait un diptyque cette année, comme Sang-Soo et Brac). Deux films qui nous ont beaucoup impressionnés. Ceux-là, nous serions vraiment tentés de les faire figurer dans notre top, puisqu'ils font objectivement partie de ce qui s'est fait de mieux avec une caméra (en l’occurrence un téléphone filaire) et beaucoup d'armes à feu.




Que dire de tous ces petits festivals de "véritables" passionnés, où se joue l'avenir du monde et où se montrent les talents non pas de demain mais du sur-lendemain, et où nous avons vu des perles rares, d'obscures pépites, qui surpassent en qualités et en quantité de "peau" visible à l'écran tout ce qu'ont pu faire les palmés d'or de la tête aux pieds, les oscarisés de la dernière heure et autres césarisés du cœur. Mais ces films-là ne correspondent pas aux codes, ils ne rentrent pas dans les moules, oscillant entre l'art contemporain et la pure performance, de celle où le spectateur décide parfois de la fin, du début, voire du milieu. Le plus souvent, pas de date, pas de générique, pas d'auteur, pas de caméra, rien. On est là, au plus proche du réel, au plus près de la vie. Mais n'est-ce pas encore le meilleur film qui soit ? Faut-il avoir la chance d'accéder à ces petits festivals, d'avoir eu vent de leur existence, d'avoir une voiture pour se rendre dans des bleds pourris et une carte pour les trouver (là encore, nous venons tout juste de découvrir la géolocalisation sur nos smartphones respectifs : belle invention, mais quid de Big Brother...).




Que dire aussi de ces nouveaux services dits de "VOD" qui offrent des Vidéos quand On les Demande. Ils faussent tout ! Et ajoutent encore de la complexité... Comment appréhender la fameuse frontière de plus en plus friable entre fiction et documentaire, séries et films, cinéma et télévision, mini-séries et Shyamalanverse... Chaque semaine, un site comme Tënk propose une quinzaine de documentaires tournés dans la semaine par des employés sur-exploités et autres véritables "passionnés", des films tournés si vite qu'il manque souvent la fin ou le préambule et qu'ils sont parfois tournés-montés, si vite tournés qu'ils n'ont même pas besoin d'être vus pour être considérés avoir été produits. C'est aussi le fait de ce brouillage des pistes qui nous a poussés cette année à strictement tout considérer sur un pied d'égalité dans un top élargi de cent films classés (que nous révélerons peut-être pour les vingt ans du blog et dont nous nous justifierons sur notre lit de mort), un classement dingue où la mini-sérisodes de Bruno Dumont tutoie An Elephant Sits Stills, la fresque immobile de 4 plombes 40 sortie en queue de pie, fin-décembre mi-janvier.




Quand on pense à tous ces à-côtés, tous ces films oubliés, tous ces kourtrajmés, on se demande comment les autres blogueurs ciné (entre parenthèses, il n'en reste pas beaucoup qui tiennent le choc des années, alors un peu de respect svp) s'y prennent pour pondre un classement dont ils ont l'air si sûrs dès fin décembre, des dix meilleurs films d'une année qui en compte deux cent soixante sept mille quatre vingt treize (soit, pour rappel, 45 ans de temps humain, grosso modo, en oubliant toute velléité de se nourrir, de dormir ou de forniquer, et en arrondissant à 90 minutes par film, plutôt taille basse comme moyenne, un Kechiche sape la médiane). De notre côté, pas fous et plutôt prudents, nous préférons la boucler et sortir notre top provisoire "working on progress" autour généralement de la mi-février (la Chandeleur est notre dead-line).




Si vous nous lisez encore à ce stade de la démonstration (car nous ne sommes quand même pas dupes...), vous devez vous poser une question depuis quelques heures : comment voir une centaine d'années de cinéma en 365 jours ? Il faut d'abord vous dire qu'on s'est lancés là-dedans un peu feu follets. En effet, nous étions persuadés que 2018 faisait partie de ces années rares, nommées bissextiles, qui comptent 366 jours au lieu de 365. Et on a joué le jeu à fond. Ce n'est que le 3 mars que nos yeux bouffis et gonflés, rouge sang, se sont égarés sur un calendar qui nous a renseignés sur notre méprise. Mais c'était trop tard, on était trop avancés, et on a décidé d'aller au bout de l'idée quitte à avoir un jour de décalage sur le reste du monde (qui ne jouait pas le jeu). Le repas de Noël, à base de vieux restes, nous a un peu déçus et nous a valu une sacrée prise de bec avec notre belle-famille, qui ne "voyait pas" où nous voulions en venir, mais celui du 23 décembre au soir déchirait ! Sans parler des cadeaux, reçus en avance. Une bonne surprise. Mais niet à Noël. Dites-vous bien que le petit coup de pouce de 24 heures chrono de rab n'était pas anodin sur cent ans de films à voir... Mais nous y sommes parvenus quand même. Et l'astuce n'est pas très compliquée : il suffit de regarder la totalité des films d'une année en une année, ce qui est dans nos cordes, quand bien même cela nous a pris cent ans.


4 février 2018

Bilan 2017




1. The Lost City of Z, de James Gray





3. Le Jour d'après & Yourself and Yours de Hong Sang-soo 


5. Brawl In Cell Block 99, de S. Craig Zahler


6. Certain Women, de Kelly Reichardt


7. Good Time, de Ben et Joshua Safdie


8. Barbara, de Mathieu Amalric




10. Wind River, de Taylor Sheridan
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15. Dunkerque, de Christopher Nolan


Ce qui vous sautera aux yeux d'emblée ce sont bien sûr ces points de suspension qui séparent Dunkerque du reste du classement. Clin d’œil au film, puisque ces "..." incarnent la Manche sous forme typographique. Mais ils sont surtout là pour intégrer Christopher Nolan vaille que vaille à ce classement et le réhabiliter. Nous prouvons ainsi notre mansuétude : ce n'est pas donné à tous les dangereux malades d'inviter à leur table celui qu'ils ont tant recherché pour le larder de coups de poignard. Ces trois points auront aussi pour vertu de nous inciter à regarder d'autres films de 2017 afin de découvrir, avec vous, au fil des siècles à venir, quels seront ces fameux 4 films manquants (les numéros 11 à 14) prêts à compléter le meilleur du cinéma en 2017. 




Nous avons déjà pensé à d'autres candidats : Jackie (pour le plaisir de revivre l'attentat entre deux gros plans sur le visage de Natalie Portman), Split (dont les cinq dernières minutes sont certes le meilleur moment de cinoche de l'année mais ne forment qu'un très court métrage), We Blew It (de notre ami Jean-Baptiste Thoret, que l'on peut appeler notre padawan, pour les nombreux conseils qu'on lui a distillés et la trajectoire cinéphilique que nous avons su lui suggérer : il nous doit tout, ou presque), Lucky (qui a juste été prononcé à la cantonade, n'ayant de toute façon aucunement sa place dans un top), John Wick 2 (qui souffre de ne pas former qu'un seul long métrage avec le premier du nom, soit une fusillade de 4h sans interruption : le pied), Après la Tempête (car Kore-eda est un habitué de nos classements, mais faut pas pousser, un film de 2h30 en pilote automatique dont le scénar n'est qu'un pot très pourri des quatre précédents, ce n'est pas très sérieux, Kore...).




Hommes de lettres par nature, intéressons-nous, une fois n'est pas coutume, aux chiffres ! Année faste pour nous : beaucoup de films vus et critiqués, car nous avons su profiter d'une situation professionnelle un peu plus stable (autrement appelé "une planque"). Payés à rien foutre, nous avons vu 2022 films cette année, à raison de 10 films par jour grosso modo. Soit :
  • 8 films vus en salles de cinéma
  • 2021 vus à la télévision (merci l'offre TCM cinéma gratuite en janvier 2018 avec Free)
  • 665 films vus en dormant
  • 56 films vus sur un téléphone en allant au boulot
  • 48 films vus en salles quelconque (id est : chez nous le plus souvent)
  • 6,5 films vus en avion
  • 12 films vus dans le train
  • 27 films vus au volant de la voiture (et on déconseille à tout le monde de nous imiter, surtout sur les routes en épingles à nourrice qui mènent dans le Queyras, et qu'on a parfois coupées tout droit)
  • 10670 films téléchargés (hors porno)
  • 1 film vu sous forme de dvd emprunté à nos parents (le Kaurismaki)

Attention ! Si vous faites le total, si vous recoupez les chiffres, ça ne pourra en aucun cas faire un compte rond. En effet, certains titres se recoupent. On a par exemple vu Certain Women sur un téléphone, au volant et en dormant (mais il nous a beaucoup plu, malgré la facture chez le garagiste pour remettre la bagnole à l'endroit). Vous vous interrogez peut-être sur le demi-film vu en avion. L'explication est simple : le voyage Toulouse-Bordeaux n'est pas assez long. On a bien insisté pour rester dans l'habitacle pour finir Jeannette auprès des contrôleurs aériens, mais on nous a dit de sortir de là fissa.


27 décembre 2016

Bilan 2015




http://ilaose.blogspot.fr/2015/02/it-follows.html
1. It Follows de David Robert Mitchell


http://ilaose.blogspot.fr/2016/04/la-sapienza.html
2. La Sapienza d'Eugène Green


http://ilaose.blogspot.fr/2015/12/slow-west.html
3. Slow West de John Maclean


 4. L'ombre des femmes de Philippe Garrel


5. Notre petite sœur de Hirokazu Kore-Eda


6. Mad Max : Fury Road de George Miller



7. Ni le ciel ni la terre de Clément Cogitore



 8. Trois souvenirs de ma jeunesse d'Arnaud Desplechin


 9. Jauja de Lisandro Alonso


10. Félix et Meira de Maxime Giroux


On accuse un léger retard sur 2015, mais le taff est là. On a même un top 10 assez original, avec pour la première fois un film venu du Québec : Félix et Meira, dans lequel au moins l'un des deux auteurs de ce blog s'est reconnu (l'autre ne s'appelant pas Meira  - nota bene : juste tapez Hadas Yaron dans Google). Petite mais sympathique année de cinéma. Peut-être découvrirons-nous la grosse pépite de 2015 en 2025. Hâte d'y être. En attendant nous avons choisi de mettre en exergue des films qui parfois surprendront (suivez notre regard vers La Sapience, qui rend presque tout le monde complètement jobard, ou vers Slow West, western certes petit par la taille mais grand par le charme). Dans ce top, plusieurs films qui divisent notre comité de rédaction, du fait qu'un membre les a vus et pas l'autre, ou vice versa. Vous aurez peut-être vu le numéro 6 de ce classement, qui a fait causer de lui à sa sortie, et que nous reconnaissons comme un film d'action efficace, revu avec plaisir (quand bien même George Miller n'avait rien à foutre sur le siège de président du festival de Cannes 2016 ; d'ailleurs, en passant, un mot sur Cannes 2016 : quand on regarde le top des Cahiers du Cinéma, on croise 8 films sélectionnés en compétition officielle sur le tapis rouge, sauf le grand gagnant, aka le Ken Loach, ce qui en dit long sur le palmarès merdique de sir Miller). D'autres films nous ont plu, mais il leur manquait un petit quelque chose pour figurer dans ce classement, comme Contes italiens ou Caprice. Nous sommes aussi passés à côté de quelques titres importants, du fait de leur format quelque peu contraignant, notamment le Kiyoshi Kurosawa, le Apichatpong Weerasethakul ou la trilogie de Miguel Gomes. Dieu nous pardonne. Mais faisons amende honorable. D'ailleurs, si on va par là, il y a tout un pan du cinéma mondial que nous autres occidentaux laissons systématiquement dans l'ombre, il s'agit du cinéma indien, de Bollywood, qui truste le Top 100 des meilleurs films mondiaux sortis depuis 2014 sur Imdb, avec des titres comme Yapisik Kardesler, Jaatishwar, Aagadu, Duu duu, Pouslanana emulcafé, Yusuf Yusuf ou encore Vikramadithyan. Logiquement, si on les avait vus, ces sept merveilles du 7ème art seraient indiscutables dans les premières lignes de notre classement, qui par conséquent n'a aucun sens ni aucune valeur.