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9 mai 2023

Showing Up

Dans quelle mesure mon amour pour le cinéma de Kelly Reichardt influence-t-il mon jugement sur ce film ? Et surtout dans quelle mesure cela doit-il m'inquiéter ou au contraire me réjouir ? Certes Showing up n'est pas son meilleur film. Mais pourquoi faut-il toujours que l'on veuille comparer et classer les œuvres, à fortiori d'un même auteur ou d'une même autrice ? Je peux dire qu'il manque, selon moi, quelque chose à ce film. Mais il faut dire aussi que j'y repense beaucoup, que je m'y sentais bien, et que j'aimerais en voir encore. Je m'y sentais bien de façon presque étrange, car il y manque donc quelque chose, plusieurs choses même. Le portrait de Lizzy, cette jeune céramiste sculptrice en proie au manque de temps (elle doit bientôt exposer mais n'a pas terminé son travail de création ; est prise par son boulot de secrétariat dans l'école d'art que dirige sa mère ; doit s'occuper d'un pigeon estropié par son propre chat, recueilli par Jo, sa voisine/logeuse/amie, qui le lui confie finalement car elle doit, elle aussi, exposer très vite), au manque de moyens et de commodités (payer le loyer semble compliqué ; sa chaudière est en panne, ce qui l'oblige à aller se doucher ici et là en demandant permission), au manque de reconnaissance aussi, en particulier de la part de sa famille (frère artiste à moitié fou ; mère plus préoccupée par son fils que par sa fille ; père préoccupé principalement par lui-même), est un portrait au bout du compte riche mais qui souffre tout de même du manque d'évolution de son sujet et du jeu monolithique de Michelle Williams, cernée et renfrognée du début à la fin, malgré deux ou trois touches d'humour discrètes. 
 
 

 
Pourtant quelque chose se passe, dans quelques scènes, moins entre Lizzy et les gens qui gravitent autour d'elle, qu'entre cette jeune artiste invariablement chaussée de crocs, au corps lourd et pesant sous des fringues laides et ternes, et les figures féminines, aériennes, dynamiques, tordues, contorsionnées (aux expressions quoi qu'il en soit soucieuses sinon torturées) qu'elle modèle et qu'elle semble si heureuse de voir exister quand leur réalisation s'achève par l'apparition des couleurs vives nées des émaux employés, ces couleurs qu'elle "ose" comme on le lui fait remarquer, pastel, claires et lumineuses, toujours surprenantes au sortir du four (et Lizzy est si blessée quand la cuisson a mal tourné). Mais on aurait aimé que cette relation aux figures crées soit plus exprimée encore, que le film, qui ne raconte finalement pas grand chose (une artiste issue d'une famille dysfonctionnelle doit achever un travail pour une expo sans grand enjeu tout en s'occupant d'un pigeon blessé : fin du pitch), prenne beaucoup plus le temps que lui dégage une trame narrative minimale pour filmer les gestes, la matière, les corps, la lumière, toutes choses qui sont depuis toujours au cœur du cinéma de Kelly Reichardt et qui en font le prix, la beauté, la saveur. 
 
 

 
A la fin du film, les deux voisines marchent côte à côte dans la rue, et dans la profondeur de champ. A noter que c'est je crois le premier non-road-movie de Kelly Reichardt, ou peut-être le deuxième, après Certaines femmes, dont je me souviens moins, en tout cas le premier absolument sans déplacement, en bagnole ou à pied, dans les grands espaces américains, et la cinéaste, ironiquement, ouvre son film avec un travelling latéral caractéristique des films de ses débuts, en particulier de ses premiers, River of Grass et Old Joy, sur Jo qui fait rouler un pneu le long du trottoir, le véhicule réduit à son minimum, dont elle s'en va faire un mobile fixe : une balançoire. Mais je reviens à la fin de Showing Up : les deux amies sont réunies après une dispute générée par la question de la chaudière en panne, que Jo tarde à faire réparer au détriment du confort de Lizzy, donc par la question du temps et de l'argent. Mais on aurait aimé que l'amitié entre les deux femmes soit plus vivante, quitte à demeurer plus ambiguë, comme celle des deux camarades de Old Joy, ou plus triste, comme celle des deux pionniers de First Cow (dont la fin me marquera plus durablement, qui à mes yeux inscrit ce western minimaliste, pour le coup très attentif à la nature, aux outils, aux matières, aux lueurs, aux gestes, dans la petite confrérie de ces films d'amitié qui se terminent avec la mort lente et douloureuse d'un des deux membres du duo après une blessure qui ne semblait pas devoir être fatale, aux côtés de Macadam Cowboy, Scarecrow ou Thunderbolt and Lightfoot). Juste avant cette déambulation des deux voisines vers le fond du champ, quelques plans assez beaux, mais trop courts, descendent le long de câbles électriques ou sous le couvert de grands arbres, mimant le regard des deux jeunes femmes en quête de l'oiseau envolé. J'aurais aimé que de tels plans, mettant en scène de simples formes de ce monde vues sous un angle particulier et prises dans le mouvement d'un regard (travail de mise en scène résumant celui de toute création d'art formel) soient plus nombreux et viennent plus tôt dans Showing Up. N'empêche qu'ils y sont ? Oui. J'en voulais juste plus !
 
 

 
Pour toutes ces raisons, et parce que malgré le manque on se sent bien dans ce film, comme toujours chez Kelly Reichardt, mieux d'ailleurs que dans d'autres (comme Old Joy, Wendy and Lucy ou La Dernière piste, si beaux films dans lesquels il est somme toute plus difficile de se la couler douce), je me dis, et c'est peut-être la première fois, du moins je crois, que j'aurais préféré que Kelly Reichardt fasse de son idée de film une mini-série. Le format sériel aurait peut-être mieux correspondu à la quasi non-évenementialité du récit et aurait sans doute mieux permis, justement, de prendre le temps de filmer la création dans sa durée, le temps long de la maturation, de la quête, de la modélisation, de la correction, du doute, du recommencement, le tout pris dans la temporalité abrégée des jours, des contraintes temporelles et matérielles du quotidien, mais aussi dans un troisième temps, après la lenteur de l'observation, celui propre à chaque geste. Tout cela est déjà dans Showing Up, mais j'en voulais davantage.
 
 
Showing Up de Kelly Reichardt avec Michelle Williams, Hong Chaud, Judd Hirsch et Amanda Plummer (2023)

13 avril 2023

La Petite Bande

La Petite Bande, on est désolés, ça sera un paraphet, pas plus, pas moins. Pierre Salvadori, tu es un ancien, dans tous les sens du terme. Ça fait un petit bail que tu rôdes en France métropolitaine avec une caméra. Tu as eu le mojo pendant un temps, dont on se demande si l'on peut le mesurer en mois ou en semaines. Tu seras toujours le bienvenu chez nous pour ton travail sur Les Apprentis, ce film-totem et tabou, que l'on a vu un petit paquet de fois et qui fait partie des secrets les mieux gardés. C'est donc toujours avec bonhommie que l'on accueille tes nouveaux méfaits, mais il va falloir te réveiller quand même, parce qu'on commence à partir de loin. En liberté, film moyen, nous a fait croire à un retour de flamme. Que nenni. Nous aimons aussi les enfants et la cause écologique, mais nous n'aimons pas ton film, qui réunit les deux. On lui reproche principalement de ressembler à un vieil épisode de L'Instit avec Mimie Mathy, d'être beaucoup trop long, bruyant, téléphoné et totalement inoffensif. Tes terroristes écologistes en culottes courtes ne révolutionneront pas l'histoire du cinéma ni celle de la lutte contre la fin du monde. Ta petite bande nous a vite bandés, comme on dit dans le Gard. Bien sûr l'idée est louable, mais le résultat est passable.
 
 

 
De plus, nous avons quelque peu souffert de voir Laurent Capelluto en si mauvaise posture, se faire malmener par des morbacs et finir quasiment pourri sur pieds. Tu as, on te l'accorde, le courage de le finir en bonne et due forme dans un accident de la route tourné en réel, nous rappelant qu'on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs et que l'activisme le plus noble ne peut pas se départir de violence. Tu marches ainsi dans les pas d'une Keilly Reichardt avec Night Moves, d'un Gus Van Sant avec Promised Land, d'un Todd Haynes avec son film sur Téfal, ce qui te place dans le top 4 des plus grands cinéastes "verts" de l'Histoire du cinéma indépendant de l’État d'Oregon, pas la moindre des prouesses quand on sait que tu es de Tunis (Tunisie), que tes racines sont à Santo-Pietro-di-Venaco (Mississippi), et que tu fus un authentique "gamin de Paris", un vrai petit Gavroche, parti tourner ce dernier film à Villefranche-de-Lauragais (costaud de ta part). N'empêche que Laurent Capelluto est un être cher qui aurait mérité de s'en tirer par le haut. Ton cinéma en serait peut-être sorti grandi lui aussi. Il va falloir ouvrir des portes. Le monde de demain ne pourra pas se faire sans tout le monde, et certainement pas sans Laurent. D'abord, en ce qui te concerne, pense à ton cinoche, qui se paye une vieille gueule d'éco-anxieux aux poumons pollués depuis des lustres, et qui s'enlise dans sa bourbe de sympathie. A toi de te retrousser les manches. Si tu continues à nous rendre de telles copies, bien propres, bien présentées, sans le moindre graffiti dans la marge, on n'aura bientôt même plus envie de te corriger.


La Petite Bande de Pierre Salvadori (2022)

3 novembre 2020

First Cow

C'est d'abord un chien qui creuse la terre, sur les rives d'un fleuve où nous avons vu lentement passer un cargo. Sa maîtresse, intriguée, continue le travail de fouille, et finit par découvrir deux squelettes, allongés côte à côte. Un simple raccord nous amène 200 ans en arrière, au début du XIXème siècle, où nous suivons les pas d'un cueilleur qui ramasse quelques champignons dans le sous-bois. Il s'agit de Cookie, un cuisinier qui essaie de trouver de quoi sustenter un groupe de trappeurs bourrus pour lesquels il travaille. Plus tard, en continuant à chercher des baies, il découvre un homme caché dans la forêt, King-Lu, un chinois traqué par des russes. Celui-ci lui demande son hospitalité, et Cookie la lui offre, très naturellement. Kelly Reichardt filme une amitié. Une pure et simple amitié, comme nous en voyons finalement fort peu au cinéma. Nous sommes d'ailleurs si décontenancés par la simplicité de cette amitié, de cette harmonieuse association qui satisfait les deux parties, que nous attendons presque le moment où les sentiments deviendront plus passionnels. Mais non. La cinéaste reste dans la retenue et s'applique à dépeindre discrètement la pureté de cette union, ce qui fait toute sa beauté. Elle nous montre l'association fructueuse de deux hommes en marge, quand bien même était-il possible d'y être déjà, à la marge de cette Amérique-là ; deux hommes qui ont en tout cas été rejetés et voient chacun en l'autre la possibilité d'un avenir plus radieux, à la condition, toute naturelle, de mettre leur qualité en commun : le savoir-faire de l'un, l'astuce et le sens du commerce de l'autre. Le rapport qui se noue entre eux est délicat, instinctif, solide, vital. Le film s'ouvre par cette citation de William Blake : "The bird a nest, the spider a web, man friendship".




Si je choisissais de vous révéler davantage le scénario, il ne me faudrait qu'une phrase supplémentaire ou deux, et vous pourriez vous étonner de son apparente minceur. Mais derrière cette petite histoire de vol de lait de vache au clair de lune par deux complices qui rêvent ensemble de meilleurs lendemains (je l'ai donc fait, le résumé), se jouent et se révèlent plein de choses intéressantes sur l'Amérique des pionniers et le capitalisme naissant. Dès les premières images, Kelly Reichardt filme des os qui dépassent de la terre, cette même terre retournée, puis des champignons, et toujours le sol, que l'on foule, en quête de ses richesses et de ses mystères. Tout cela nous est montré patiemment, nous rendant ainsi sensible à la nature, aux origines, au temps passé, à là d'où l'on vient et à ce qu'il reste de nous. La cinéaste nous invite à la réflexion, oriente d'emblée nos regards, doucement. Elle n'érige aucune sorte de discours lourdaud, ce n'est pas son genre, elle est une artiste bien plus subtile que ça. Elle se consacre à filmer les hommes au milieu de la nature, avec la délicatesse qu'on lui connaît, chacun, ou ensemble, essayant de trouver une voie pour tracer leurs vies. Elle laisse la violence hors champ ou la repousse à l'arrière plan, mais celle-ci est bien présente dans certains comportements, dans quelques phrases, tout particulièrement celles prononcées par le propriétaire anglais (excellent Toby Jones) que l'on consulte pour savoir quelle punition administrer à des esclaves jugés fautifs. Et la menace est là, feutrée mais presque omniprésente, nous sommes souvent sur le qui-vive, craignant pour notre tandem, idéalement incarné par John Magaro et Orion Lee.
 
 
 
 
Le film, au rythme très doux, pourrait peut-être provoquer un léger ennui s'il n'était pas si beau. Kelly Reichardt pense chaque plan, atteste d'un sens du cadre évident et son film baigne dans une lumière automnale sublime, comme si nous étions le plus souvent à l'aube des événements. Il s'agit peut-être de son film le plus maîtrisé, le plus abouti, alors que sa filmographie commence à être conséquente... Certaines séquences sont empreintes d'une grâce toute particulière, et je pense notamment à ce moment où les deux personnages se retrouvent dans la petite cabane pour la première fois. D'abord un petit coup de balai de l'un pendant que l'autre, apparaissant dans l'encadrement de la seule fenêtre, coupe du bois dehors. Puis Cookie revient décorer l'intérieur d'un petit bouquet de fleurs sauvages pendant que son ami rentre allumer le feu. C'est trois fois rien, des petits gestes, des attentions, une attitude, une confiance déjà posée dans la présence de l'autre ; et nous sommes bien, avec eux. Et puis nous avons vraiment l'impression d'y être, non seulement avec eux, mais aussi et surtout chez eux, là-bas, et à cette période-là. Il est rare de ressentir cette impression à ce point-là. Je n'ai même pas envie d'employer le mot "reconstitution" tant celui-ci convoque généralement des films aux moyens plus importants qui s'attachent parfois trop lourdement à reproduire une époque. Celui-ci, avec un budget que l'on imagine fort modeste, nous transporte sans aucun effort visible dans l'Oregon de 1820, aux côtés des trappeurs, des chasseurs, des indiens, et compagnie. Le court passage au saloon déjoue évidemment les clichés habituels du western, pour mieux nous transmettre, par l'ambiance globale si magistralement saisie et un souci du détail admirable, un sentiment de vérité indiscutable. Tout paraît authentique, chaque objet, chaque personnage, chaque endroit. La vache, avec ses yeux immenses, sa croupe saillante et son pelage hirsute, est parfaitement choisie !
 
 

 
Hasard du calendard, il est étonnant de constater les rapprochements que l'on pourrait établir avec un film récent d'une autre cinéaste de grand talent, je pense à The Nightingale de l'australienne Jennifer Kent. Au-delà d'un choix inhabituel de format d'image identique et d'une photographie très similaire, aux couleurs naturelles, saisissante de beauté, les deux cinéastes s'intéressent, avec beaucoup d'ambition, d'assurance et d'audace, aux origines de leurs pays respectifs, l'une à travers le récit d'une pure amitié, l'autre via une terrible histoire de vengeance, chacune empruntant au conte, pour deux westerns atypiques remarquables. Deux grands films que nous n'aurons hélas pas pu découvrir en salles en ces temps de malheurs. Car oui, malgré les apparences, ce que pourrait nous laisser croire son titre, sa non distribution en salles ou que sais-je encore, First Cow n'est pas le "petit film" d'une réalisatrice déjà établie et que l'on sait capable de belles choses. C'est le nouveau film, riche, fort, magnifique, d'une cinéaste brillante à l'importance encore grandissante. A l'évidence, l'un des plus beaux d'une année qu'il réchauffe de son souffle si humain. 




First Cow de Kelly Reichardt avec John Magaro, Orion Lee et Toby Jones (2020)

13 octobre 2020

La Route sauvage

Déjà excellent dans The Clovehitch Killer, le frêle Charlie Plummer confirme qu'il est bien l'un de ces jeunes acteurs américains sur lesquels il faut compter. Il est l'un des principaux atouts du troisième long métrage du britannique Andrew Haigh, La Route sauvage, un joli récit d'apprentissage adapté d'un bouquin signé William Vlautin et paru chez nous sous le titre Cheyenne en automne. Bien qu'il joue son petit-fils dans Tout l'argent du monde, Charlie Plummer n'a aucun lien de parenté avec Christopher Plummer. Il est une sorte de croisement savant entre Leonardo DiCaprio, pour son charme juvénile, Paul Dano, pour son visage lisse diffusant une étrange placidité, et le regretté River Phoenix, pour l'espèce de fragilité mélancolique, rebelle et lumineuse qu'il dégage aussi. Il incarne ici Charley, un garçon d'une quinzaine d'années qui vit seul avec son père, sans le sou. Désœuvré et livré à lui-même, il se découvre une passion pour le canasson en s'aventurant au gré de ses errances sur les champs de course situés non loin de chez lui. Un type qui bosse là-bas, un peu rugueux mais pas méchant, joué avec talent par le trop rare Steve Buscemi, le prendra rapidement sous son aile, trouvant surtout en lui une aide précieuse et efficace dans son travail quotidien auprès des bêtes et notamment de son cheval vedette, nommé Lean on Pete (il donne son titre original au livre et au film, effectivement intraduisible en français).




Inutile d'en dire davantage sur l'histoire d'un film immédiatement plaisant et qui déroule son petit fil sur un rythme très tranquille, presque reposant. Andrew Haigh, dont les deux longs métrages précédents (45 years et Weekend) valaient aussi le coup d’œil, se consacre pleinement ici à nous dépeindre le portrait d'un adolescent esseulé, abandonné par une mère qu'il n'a pratiquement pas connue et délaissé par un père, foufou mais sympathique, auquel il reste toutefois très attaché. Dans une quête désespérée de stabilité, de normalité, Charley va chercher une famille de substitution, qu'il croira trouver auprès de l'éleveur campé par Steve Buscemi, de sa cavalière jouée par une agréable Chloë Sevigny et du cheval vieillissant dont il s'occupe avec le plus grand soin. Le rôle maternel endossé par Sevigny, peu avare en conseils donnés à son cadet, va un temps infantiliser le récit avant qu'une ultime désillusion ne change la donne. Animé par un nouveau sentiment d'abandon et de trahison, le jeune protagoniste fuit sans prévenir, part seul avec son cheval, d'abord au volant d'un pick-up volé puis à pieds, engageant le film sur le champ du road movie existentiel, à la destination incertaine. Paradoxalement, c'est quand il prend la route que Lean on Pete se met à stagner et semble définitivement se contenter d'être la petite chose agréable qu'il est bel et bien. C'est dommage, car avec un peu plus de caractère, il aurait pu prendre une autre envergure.




S'appuyant donc sur l'interprétation irréprochable de son acteur principal, fort justement récompensé à Venise par le prix décerné aux meilleurs espoirs, le cinéaste porte un regard très juste et délicat sur l'adolescence. Autour de cette figure centrale que l'on ne quitte jamais d'une semelle, le cinéaste parvient à faire vivre des personnages qu'il ne juge jamais et qu'il sait tous nous rendre attachants malgré leurs gros travers (le côté rustre de l'éleveur, l'immaturité fatale du père). En dépit de sa modestie trop affichée, il y a quelque chose de vraiment envoûtant dans ce film sobre, humain et simple qui nous plonge dans l'Amérique rurale et au milieu des grands espaces ici filmés avec une application notable par une caméra inspirée qui rend contagieuse sa fascination manifeste pour ce pays. On pense un peu à du Gus Van Sant et à du Kelly Reichardt en mode mineur devant ce beau film patient qui, encore davantage dans sa deuxième partie, s'intéresse lui aussi aux laissés-pour-compte et finit par adopter un réalisme social assez dur. La dernière image nous quitte de la meilleure des manières, sur une note positive et pleine d'espoir, avec enfin une certitude : celle que l'avenir sera plus doux pour notre jeune héros, après toutes les épreuves traversées.


La Route sauvage (Lean on Pete) d'Andrew Haigh avec Charlie Plummer, Steve Buscemi et Chloë Sevigny (2018)

4 décembre 2018

Certaines femmes

Kelly Reichardt continue son petit bonhomme de chemin, en nous emportant dans son sillage. Certain Women réunit un casting d'exception, la fine fleur du cinéma indépendant américain : Kristen Stewart, Laura Dern, Michelle Williams. Ces actrices sont toutes passées par les douleurs du cinéma hollywoodien à grand spectacle et se blottissent l'une contre l'autre sous le bras bienveillant de la papesse du cinéma indépendant US actuel. Nous avons vu ce film il y a dix mois, et nous n'avons aucune envie irrépressible de le revoir, mais à la sortie de la séance, nous affirmions sans ciller avoir vu un grand film, à la hauteur de l'estime que nous portons depuis ses débuts à la cinéaste. Depuis, il y a eu de nombreux débats au sein de la réaction (c'est-à-dire entre nous deux, entre quatre yeux et deux murs), quant à la vraie valeur de ce film. L'un de nous a cru clore le débat en demandant tout haut quelle eût été notre réaction face au même film réalisé par David Gordon Green (ce fumier qui, entre nous soit dit, serait totalement infoutu de tourner ce film, n'étant du reste capable que de chier des merdes). Or, on ne s'en tirera pas comme ça, Certain Women est un film de Kelly Reichardt et de personne d'autre. Elle a quand même une sacrée patte, une pasta con leche.





Certain Women est à ranger dans la catégorie des films à sketchs, même si le terme "sketch", habituellement relié à l'idée d'humour, n'est pas tellement de mise. Nous suivons trois histoires, quatre femmes, cinq répliques (film peu bavard). Nous avons vraiment adoré ce film sur le coup. A nos yeux, Kelly Reichardt est une très grande cinéaste, digne de tous les éloges. Les actrices du film sont irréprochables, extrêmement douées pour donner vie à quatre très beaux personnages, bien travaillés, bien écrits : de beaux portraits de femmes. Mais dix mois après c'est un peu le trou noir, et on en vient à douter de la qualité intrinsèque du film quand il ne nous en reste pas grand chose, rien qui donne envie d'en parler, de le raconter, d'écrire dessus... Là, tout de suite, on ne le reverrait pour rien au monde. Si on nous proposait de passer la soirée devant ou de choper une gastro fulgurante pour passer deux heures sur le bidet à gerber, on répondrait peut-être qu'une petite purge nous ferait le plus grand bien... Ars longa vita brevis. On a déjà donné. Bravo quand même. Superbe film. Merci Richard. Courez le voir.


Certain Women (Certaines femmes) de Kelly Reichard avec Laura Dern, Kristen Stewart, Michelle Williams et Lily Gladstone (2017)

6 octobre 2018

Leave no trace

Il y aurait un jeu de mots tout trouvé à faire avec le titre, mais il serait un peu cruel. Car certes, Leave no trace ne laissera pas une marque indélébile dans cette année de cinéma, ni même dans ma semaine, mais il ne m'a pas pour autant fait passer une mauvaise soirée ! Le nouveau film de Debra Granik, qui s'était déjà faite remarquer en 2010 pour Winter's Bone, a bénéficié d'un excellent accueil à Sundance et fait partie des rares à avoir une approbation des critiques à 100% sur Rotten Tomatoes, au même titre que des classiques comme Paddington 2 et Chocolat (avec Omar Sy !), pour vous donner une idée. Leave no trace, dont le titre n'a vraisemblablement pas su être traduit pour sa sortie française, est l'adaptation d'un bouquin de Peter Rock intitulé L'Abandon paru en 2009. Au bout de quelques minutes, l'histoire m'étant étrangement familière, je me suis souvenu avoir lu ce livre dont la lecture ne m'avait pas vraiment marqué, sans être désagréable.


Rien de tel qu'un petit moment de lecture sous la pluie. 

Le tronc d'arbre symbolise le fossé entre la fille et la civilisation...

On suit donc un père (Ben Foster) et sa fille (Thomasin McKenzie), âgée de 15 ans, qui vivent clandestinement dans les forêts bordant Portland, Oregon (place forte de la zik et du ciné indé US). Ils restent à l'écart d'une société avec laquelle ils évitent tout contact, jusqu'au jour où, évidemment, on leur met le grappin dessus et où ils sont plus ou moins forcés de retourner à la civilisation. Après un temps d'observation, histoire de s'assurer qu'il n'y a pas d'inceste ou quoi que ce soit de glauque là-dedans, les services sociaux les installent dans une petite baraque en périphérie, permettant au père de trouver un job dans l'exploitation forestière et incitant sa fille à aller au collège. Définitivement inadapté à la société, le père, dont on peut comprendre qu'il est un vétéran de la guerre d'Irak, veuf de surcroît, décide de repartir vivre au grand air avec sa gamine.


2 mois d'arrêt pour Ben Foster suite à cette scène réalisée sans trucage et décrite, selon ses propres termes, comme "la plus difficile à tourner de toute sa putain de carrière" (sic)  

P'tit-déj frugal... 

Quand on est malgré soi un abonné du bitume, que l'on passe ses semaines dans les tristes bureaux de tours grises sans âme ou dans les couloirs souterrains dégueulasses du métro parisien, à des années lumière de la nature et de toute verdure, voir un tel film peut peut-être apparaître comme un événement exceptionnel et salvateur, un sacré bol d'air frais, une belle respiration, aussi nécessaire que bienfaitrice. Les critiques américaines, qui ont couvert ce film d'éloges, comme en attestent ces phrases dithyrambiques copiées sur l'affiche US, ont peut-être besoin de se mettre au vert. Mais on peut aussi les comprendre : un tel film, avec sa nature omniprésente, son rythme très doux et son regard délicat porté sur ses personnages, passe sans souci pour une vraie curiosité et une pure merveille entre un Batman vs Superman et un Equalizer 2 ! Manque de pot, en ce qui me concerne, je vis dans les bois, je dors à la belle étoile, je bois l'eau de pluie, je me nourris de vieilles racines et, quand je regarde un flm, j'évite désormais comme la peste les pires saloperies US.


 Thomasin McKenzie est la révélation du film.

Ben Foster n'a pas fermé l’œil de la nuit et avouera plus tard en interview qu'il s'agissait "du tournage le plus difficile de toute sa putain de carrière" (sic)

Malgré tout, cela ne m'empêche pas d'avoir conscience des modestes qualités de l’œuvre trop modeste de la si modeste Debra Granik, qui est une sorte de sous-Kelly Reichardt, réalisatrice autrement plus importante du cinéma indé américain qui s'intéresse elle aussi aux marginaux et adore les espaces verts. Debra Granik joue sa petite musique sans faire de vague, de façon très simple, plutôt intelligemment, en évitant tout pathos et en filmant tout ça comme si c'était franchement pas grand chose, et c'est ce que devient son film : une petite chose mignonne et gentille mais inoffensive et presque insignifiante. C'est aussi ce qui fait son charme, paradoxalement. L'aspect le plus réussi est le portrait de cette adolescente curieuse, désireuse de s'épanouir, quitte à rompre le lien sacré qui l'unit à son paternel. L'actrice est très bien et la cinéaste la filme avec une certaine sensibilité. On ne trouve pas ça ridicule quand la gamine s'émerveille de la découverte d'un élevage de lapins ou d'une ruche d'abeilles, cela compte au contraire parmi les meilleurs moments.


Le regard-caméra de X-tro le lapin n'a pas pu être évité... 

Aucune abeille n'a été blessée durant le tournage.

La plus belle scène du film ne concerne toutefois ni la gamine ni son père. Elle survient dans la dernière partie, quand le père et la gamine ont temporairement trouvé résidence dans un mobil-home au sein d'une petite communauté de marginaux fort sympathiques et accueillants. Il s'agit d'une très belle parenthèse musicale durant laquelle Debra Granik filme le plus simplement du monde un vieil homme qui chante, accompagné de sa guitare et d'une amie gratteuse. Il s'agit en fait de Michael Hurley, un folkeux digne du plus grand respect, qui pousse la chansonnette depuis plus de 50 ans et qui joue ici une des plus jolies chansons de son riche répertoire, "O my stars" (sortie en 1980 sur l'album Snockgrass). J'étais agréablement surpris par ces minutes de flottement, hommage amplement mérité à cet artiste discret. Ne serait-ce que pour ça, Leave no trace mérite d'exister.


 Michael Hurley (à doite), accompagné par Marisa Anderson (à vérifier)

On s'éclate comme on peut sans wifi...

C'est quand le film se consacre à nous dépeindre la (sur)vie des deux personnages dans la nature qu'il s'avère le moins intéressant. Pourquoi ? Parce que nous ne sommes pas venus là pour voir ça et, surtout, parce qu'on l'a déjà vu des milliards de fois ailleurs... Qu'il est compliqué de faire du feu quand tout est trempé. Comme il est important de mettre tout à l'abri quand la pluie recommence à tomber. Qu'il est bon de manger des vieilles conserves de flageolets mijotés au réchaud après avoir passé toute la journée à se les geler. Qu'il est nécessaire de se coller l'un à l'autre pour se réchauffer quand on a choisi de passer la nuit dans un tronc d'arbre en forêt par -15°C... Merci des tuyaux Debra, en ce qui me concerne, je reste chez moi bien au chaud pour mater ton petit film sympa en m'envoyant une bonne grosse pizza base crème fraîche.


Leave no trace de Debra Granik avec Ben Foster et Thomasin McKenzie (2018)

27 avril 2018

The Rider

Le deuxième film de la cinéaste indépendante sino-américaine Chloé Zhao est une belle réussite. The Rider mêle documentaire et fiction : l'acteur principal, Brady Jandreau, incarne son propre rôle, renommé Brady Blackburn, entouré de son vrai père, de sa vraie sœur, Lilly, et de ses vrais amis. Le film débute juste après une chute de Brady lors d'un rodéo. Gravement blessé au crâne, le jeune homme doit mettre sa passion de côté et retourner à de petits boulots (éleveur au mieux, employé de supermarché au pire) pour aider son père porté sur le jeu et la boisson, ainsi que sa petite sœur autiste, le temps de retrouver la forme et peut-être l'arène. Mais il lui reste des séquelles, comme cette main qui se fige sans prévenir, et il retourne régulièrement près de cet ami, Lane Scott, encore récemment star du rodéo, chevaucheur de taureaux désormais réduit à l'état de quasi-légume dans un hôpital. 




The Rider est un western d'aujourd'hui, mettant en scène des cowboys qui sont en réalité des indiens, bien qu'ils n'en aient plus l'air. Chloé Zhao poursuit donc son exploration des restes de la culture amérindienne après un premier film consacré aux peuples des réserves, Les Chansons que mes frères m'ont apprises. Les descendants des natifs sont ici totalement américanisés, et la tragédie (synonyme de "western d'aujourd'hui") tient dans ce que ces indiens, devenus cowboys par adaptation, avec pour principal héritage de leur tradition l'amour des chevaux et la maîtrise du dressage, sont à nouveau condamnés à disparaître en tant que tels. Ne reste de ce monde auquel ils se sont pliés qu'un spectacle désuet, le rodéo, admiré par une poignée de ruraux, et les clichés, le mythe, qui en découlent, autrement dit une icône. Et le film pose la question de ce que l'on devient quand tout ce qui nous constitue et nous porte nous est interdit ou retiré. La question pour Brady est de savoir s'il doit renoncer à l'essentiel, sa passion, pour rester debout et aider ses proches, ou ne pas céder au compromis et remonter coûte que coûte en selle.




Pour connaître l'origine de Brady et des siens, il faut attendre ces quelques mots prononcés dans un dialecte ancestral à la fin d'une prière, achevant la magnifique séquence de confession qui brouille délicatement les limites entre documentaire et fiction. Les jeunes cavaliers se racontent leurs exploits, et nous parlent à travers la caméra, l'un après l'autre, scène qui n'est pas sans rappeler celle des récits des prostitués dans My Own Private Idaho de Gus Van Sant. Chloé Zhao parvient dans le même temps à nous faire complètement ignorer (ou oublier) que les acteurs et actrices que nous voyons, et qui incarnent tous de beaux personnages, jouent leur propre rôle, tout en tirant manifestement parti de ce choix, savoir une force d'émotion redoublée par leur vérité. 




On regarde Lilly discuter avec son frère sur son lit, puis chantant dans la voiture ; on admire Brady qui apprivoise lentement un cheval sauvage, avec un savoir-faire fascinant, puis remontant enfin en selle et galopant tranquillement dans des paysages de toute évidence faits pour ça ; on voit le même Brady s'efforçant de sourire dans ses échanges avec son ami Lane Scott, et mettant tout en œuvre pour donner l'illusion de ne pas avoir lâché sa passion à ce jeune garçon qui garde espoir en toutes circonstances alors que son état est à pleurer ; on est avec lui quand Brady tourne le dos et s'éloigne de son cheval blessé, abattu par son père au moment précis où Brady le siffle pour lui faire lever la tête une dernière fois. Et l'on retrouve quelque chose ici de ce qui fait la beauté du cinéma de Kelly Reichardt, une simplicité dans les dialogues, la justesse des acteurs, une sérénité d'observation. Il se dégage d'un bout à l'autre du film de Chloé Zhao, peinture des fiers restes d'un monde finissant, une sincérité qui touche profondément.


The Rider de Chloé Zhao avec Brady Jandreau, Lilly Jandreau, Cat Clifford et Derrick Janis (2018)

11 mars 2015

I Used to be Darker

Deux ans après le beau Putty Hill, Matthew Porterfield continue de jouer sa petite musique folk venue de Baltimore. Un air singulier, frais, discret et agréable, que l'on reconnaît de plus en plus rapidement, qui nous devient étrangement familier. On retrouve en effet la même délicatesse, la même douceur, la même sensibilité dans ce regard porté sur des personnages paumés, pour la plupart tout juste sortis de l'adolescence, et qui ne rentrent dans aucune des cases habituelles du mauvais cinéma indé US. Des personnages que le cinéaste américain prend le temps de nous dévoiler pour mieux les faire exister, et auxquels on finit naturellement par s'attacher. Alors que Putty Hill empruntait beaucoup au documentaire, ce nouveau film nous donne encore l'impression de montrer la vie telle qu'elle est, d'être une simple mais belle photographie d'un instant donné dans l'existence de ses personnages. Ici, on suit surtout Taryn (Deragh Campbell), adolescente en crise qui se retrouve chez sa tante après avoir fui le foyer familial. La jeune fille atterrit dans une petite famille en pleine dissolution. Son oncle et sa tante, musiciens de Baltimore, se séparent, sous le regard impuissant et réprobateur de leur fille unique, Abby (Hannah Gross), du même âge que Taryn. 




Matthew Porterfield filme tout ça patiemment, élégamment, et parvient peu à peu à nous captiver, à nous intéresser à ces existences qui se défont. Le réalisateur n'a même jamais dû ressentir la tentation de transformer cette rupture en un spectacle facile, d'en faire un prétexte à un enchaînement forcément captivant de scènes dérangeantes faites de vives engueulades et de coups de sang. Rien de spectaculaire ici, simplement la réalité telle qu'elle est le plus souvent, sans éclat. Kim, la tante, et Ned, l'oncle, se quittent, et c'est comme ça. La vie continue. Ils chantent chacun leur mal-être, lors de moments musicaux toujours très beaux où leurs voix sont uniquement accompagnées d'une guitare (les deux acteurs, très bons, sont des musiciens confirmés - d'ailleurs, Ned Oldham n'est autre que le frère de Will, plus connu sous le nom de Bonnie "Prince" Billy et déjà croisé chez Kelly Reichardt). On retient bien quelques scènes, quelques passages plus mémorables, mais le film semble toujours suivre un fil tranquille, une évolution toute naturelle. Porterfield parvient à nous maintenir en alerte malgré un rythme assez langoureux et des circonvolutions discrètes, et il réussit parfois à capturer quelques vrais mais discrets moments de grâce. I Used to be Darker, dont le titre est emprunté aux paroles d'une superbe chanson de Bill Callahan, dégage une calme mélancolie, une beauté effacée ; la douceur du regard d'un cinéaste dont on continuera à écouter et regarder les petites histoires.


I Used to be Darker de Matthew Porterfield avec Deragh Campbell, Hannah Gross, Kim Taylor et Ned Oldham (2013)

10 février 2015

It Follows

Déjà remarqué au Festival de Cannes l'an passé, It Follows a, depuis, suivi son petit bonhomme de chemin, en ne ratant aucune étape. Couvert de louanges et de récompenses, le film de David Robert Mitchell arrive aujourd'hui sur nos écrans auréolé d'une réputation écrasante qui entraîne logiquement des réactions passionnées. Moi-même, je n'ai pas pu m'empêcher de ressentir une petite pointe de déception à la sortie de la séance, rapidement dissipée. On en oublie en effet le film que l'on a devant soi, pour ne penser qu'à celui que l'on s'imaginait et que l'on s'était mis à attendre. Et pourtant, It Follows est peut-être bien celui-ci. Le film d'horreur nécessaire et espéré. Un film certainement voué à devenir culte et qui saura conserver une place de choix dans la cinéphilie de beaucoup de ses spectateurs. Une chose est sûre : il vaut le coup d’œil, mérite qu'on lui donne sa chance et justifie que l'on s'y attarde un peu.




Non, ce film ne révolutionne pas le genre. Mais pourquoi le cinéma d'horreur aurait-il besoin d'une révolution ? Quand déboule un film comique qui fait marrer tout le pays, on ne se plaint pas qu'il ne révolutionne guère la comédie, non ? Condamné à une certaine redite, inondé de navets intenables et purement commerciaux, baignant ainsi dans une médiocrité crasse et une répétition lassante qui lui semblent inhérentes, le genre horrifique devrait donc trouver son salut dans un indispensable bouleversement. On peut encore l'attendre, cette révolution... Si l'élégant It Follows parvient à susciter de tels éloges, c'est peut-être tout simplement parce que le second film de David Robert Mitchell se trouve au bon endroit, au bon moment. Avant d'aller plus loin, ouvrons une petite parenthèse pour établir un bien triste constat : avant, les noms des cinéastes spécialisés dans l'horreur avaient quand même autrement plus de gueule ! Wes Craven, John Carpenter, Dario Argento, Tobe Hooper, George Romero... C'est autre chose que "David Robert Mitchell", non ?! C'est quand même dommage... Je ne suis pas contre l'usage d'un pseudonyme quand on a un patronyme si plat et que l'on s'essaie à l'horreur. Enfin bref, passons. 




It Follows m'apparaît donc, à sa façon, comme le film d'horreur nécessaire et attendu. Pourquoi ? Parce qu'il est à la croisée des chemins de plusieurs tendances actuelles, qui généralement n'arrivent pas à s'entendre et à se rejoindre pour de bon, et parce qu'il parvient à tirer et à représenter le meilleur de chacune d'elles. Dès les toutes premières images, et ce superbe plan-séquence en panoramique dans un quartier pavillonnaire qui nous est étrangement familier, nous savons que nous sommes en présence d'un film issu tout droit du cerveau et de l'imaginaire d'un cinéaste ayant grandi avec le meilleur du cinéma de genre des années 70, 80 voire au-delà. Wes Craven, David Lynch et, bien sûr, John Carpenter, sont les premiers noms qui me viennent en tête. Nous tenons là une œuvre sous influences, qui ne cache pas sa filiation, et qui pourrait même être interprété, mais ce serait bien réducteur, comme une brillante variation autour d'Halloween, sa référence la plus voyante. Il est d'ailleurs à la fois amusant et consternant de constater que les mêmes griefs sont dirigés à l'encontre des deux films. A près de 40 ans d'intervalle, ils véhiculeraient un même puritanisme rétrograde, dangereux et nauséabond, ils consisteraient, somme toute, en un même appel grotesque et odieux à l'abstinence, car la relation sexuelle tue, transmet le mal. S'arrêter à une interprétation si terre-à-terre pour un film qui nous laisse si libre d'y voir ce que l'on veut, qui multiplie intelligemment les pistes et déploie une vraie richesse thématique, est surtout, en réalité, d'une grande tristesse et atteste d'une sacrée étroitesse d'esprit. 




It Follows se présente ensuite comme un film indépendant qui s'intéresse exclusivement à la jeunesse, ne montre quasiment pas un adulte, et porte sur ses jeunes protagonistes un regard attentionné et inquiet, doux et mélancolique. Un dialogue délicatement amené et survenant assez tôt nous apprend que l'un des grands garçons souhaiterait tout simplement retourner en enfance, à cet âge où l'on est encore heureux car tout est encore possible. Cette jeunesse est donc plutôt blasée, pessimiste, cernée par la crise et par la mort, abandonnée par ses aînés ; elle ne sait pas quoi faire de sa vie, et paraît avoir accepté une certaine fatalité, le caractère inéluctable d'une existence sans éclat, d'un avenir morose, sans réelle liberté. Les sinistres "suiveurs" sont souvent des parents, des personnes âgées, qui symbolisent toutes leurs peurs. David Robert Mitchell n'oublie pas non plus de se doter d'un regard social bienvenu en filmant très frontalement les banlieues grises, délaissées et sacrifiées de la ville de Detroit. Des zones pratiquement interdites, dont on ne parle plus, où la petite bande se rend dans l'unique but de retourner sur les traces éventuelles de leur malédiction, à son origine. Avec ce double regard adroit et discret, le cinéaste convoque toute une frange de ce cinéma indé américain que l'on aime et que l'on défend, les Kelly Reichardt, Matthew Porterfield et compagnie, en remontant plus loin, on pourrait même citer Gus Van Sant.




Enfin, et c'est ce qu'il y a sans doute de plus agréable à observer, It Follows porte clairement la marque d'un nouveau cinéaste, encore en devenir certes, mais qui, de par la maîtrise formelle éclatante dont il fait de nouveau preuve, la capacité rare à investir et à s'approprier les codes d'un genre, ainsi que la cohérence avec son précédent film (le méconnu The Myth of the American Sleepover qui sera, je l'espère, redécouvert à la lumière de son poursuivant), vient ici confirmer son éclosion. On a comme l'assurance d'avoir là affaire à l’œuvre d'un auteur à suivre, et la vision d'un film d'horreur offre rarement cette intime conviction. Ces derniers temps, la plupart des réussites du genre apparaissent souvent d'emblée comme des coups uniques, laissés sans suite. Le prochain opus de Mitchell sera très attendu, et il ne s'agira sûrement pas d'un film d'horreur, mais il y reviendra peut-être, et celui qu'il a déjà réalisé atteste d'une vraie singularité, d'une personnalité polyvalente, et c'est bien là l'essentiel. Aussi banal soit-il, son nom à rallonge va désormais compter dans le paysage du cinéma indé US. Pour toutes ces raisons, on peut comprendre l'accueil réservé à It Follows, titre horrifique qui tombe à pic et saura séduire le cinéphile lambda.




Si la forte reconnaissance que ce film a réussi à obtenir permet enfin de faire prendre conscience que, oui, c'est bel et bien de ce côté-là qu'il faut aller chercher les pépites, dans les marges du cinéma indépendant, alors tant mieux ! C'est là que sont produits les meilleurs films de genre depuis maintenant un moment. It Follows n'est donc pas une révolution, peut-être pas un chef-d’œuvre ou quoi que ce soit, mais c'est un film nécessaire, arrivé au moment le plus opportun, qui réussit à cristalliser, en beauté, différentes aspirations, pour 100 minutes qui font un bien étonnant au cinéma de genre entier. On peut simplement prendre du plaisir à y repenser en le considérant comme une sorte de vaste cauchemar dont ses jeunes protagonistes ne sortent jamais. On sort d'ailleurs du film comme on se réveille d'un mauvais rêve particulièrement marquant, en essayant d'en trouver le sens, persuadé qu'il y a une signification forte, évidente, mais insaisissable. Son ambiance onirique et flottante, ses décors désolés et hors du temps (habilement, le réalisateur se plaît à mêler les époques, à travers des accessoires incongrus et très peu d'indices temporels clairs) ont tôt fait de nous envelopper, de nous installer pleinement et confortablement dans une atmosphère étrange, incertaine, où la peur peut surgir au fond de l'image, hors-champ, n'importe où, n'importe quand et, pire encore, être incarnée par n'importe qui.




Même si le film n'est pas le choc ou le traumatisme que certains auront peut-être eu le tort d'attendre puis de regretter, les pures scènes de trouille sont d'une vraie efficacité et rythment idéalement l'ensemble. Des ellipses savamment placées distillent également un malaise véritable, on en vient par exemple à croire que notre jolie et pure héroïne (incarnée par Maika Monroe, actrice à suivre !) a été poussée à s'offrir à trois étrangers pour transmettre, temporairement, son malheur. Cette idée de transmission maléfique, ce jeu permanent sur le hors-champ, et un autre clin d’œil anecdotique autour d'une piscine, viennent d'ailleurs rappeler les grands films de Jacques Tourneur (Rendez-vous avec la peur, La Féline). Le talent de DRM (c'est déjà plus classe que son nom complet !) a le mérite de titiller notre imagination, comme en ont été capables avant lui les grands noms du fantastique. Sa mise en scène, appuyée par une bande son au diapason qu'il faut vraiment saluer aussi, nous rend légèrement paranos et donne une nouvelle saveur à ces peurs enfantines et adolescentes qui, depuis toujours, nourrissent et inspirent le cinéma d'horreur. Mitchell connaît bel et bien ses classiques et s'amuse à nous faire scruter le cadre, à la recherche d'un rôdeur éventuel, d'une menace avançant lentement mais sûrement ; il nous pousse à essayer de reconnaître les signes distinctifs de cette mort qui rôde, constamment, inarrêtable, se tenant toujours prête à nous rattraper, à nous happer. Pour toutes ces qualités, pour la peur et l'espoir qu'il parvient à susciter, It Follows est un film digne d'éloges, un modèle du genre, et il serait bien dommage qu'à l'instar de ces jeunes filles qu'il fait frémir et disloque, il ne soit, en quelque sorte, victime de son propre charme.


It Follows de David Robert Mitchell avec Maika Monroe, Keir Gilchrist, Lili Sepe et Daniel Zovatto (2015)

14 juillet 2014

Barbara / Gold

Ci à gauche, Barbara. Ci à droite, Gold. Ci à gauche Nina. Ci à droite, Hoss. Nina Hoss, une femme Barbara Gold. Nina Hoss devant derrière, donc, sur deux affiches qui sont les deux faces d’une même pièce, que d’aucuns appellent « École de Berlin », et qui s’inscrit pleinement dans ce que d’autres nomment la « Nouvelle nouvelle vague allemande ». Mon petit doigt me dit que cette vaguelette ne fera pas beaucoup de remous et ne laissera que peu de perles sur sa plage, pour couler une métaphore qui s'est néguée dans l'Huveaune. Après de soporifiques années 2000, dans les proches contrées du cinéma allemand, où, côté films populaires, surnageaient de faibles Good Bye Lenin !, La Chute et autres La Vie des autres, les années 2010 ne sont guère plus excitantes de l’autre côté du Rhin. En 2010 même, deux films d’auteurs assez prometteurs nous sont parvenus, Le Braqueur, de Benjamin Heisenberg, et surtout Sous toi, la ville de Christoph Hochhäusler, mais en 2012 et 2013 les deux œuvres majeures qu’on nous a présentées comme les plus dignes représentantes du joyeux renouveau du cinéma allemand, Barbara de Christian Petzold, et Gold de Thomas Arslan, figures de proue de la fameuse « École de Berlin », ont plutôt signé son énième arrêt de mort.




Il se dit que tous ces gens, qui depuis le début des années 2000 ont pris la relève, travaillent ensemble, mettent la main à la patte sur le film du copain, s’entraident. Aucun mal à le croire devant Barbara et Gold, qui se ressemblent énormément, partagent la même tête d’affiche, et qu’on croirait réalisés par le même bonhomme. Un type pas totalement dépourvu de savoir-faire, mais pas totalement pourvu de talent, d’énergie, d’idées et de choses à dire. On s’ennuie horriblement devant les aventures congelées de la froide Barbara, chirurgien-pédiatre dans un hôpital de Berlin-Est en 1980, qui doit s’évader vers l’Ouest avec l’aide de son ami mais tombe amoureuse d’un collègue qui pourrait bien être un espion. Et mon dieu qu’on se fait chier devant les aventures d’Emily Meyer dans les non moins hostiles forêts du Canada, en 1898, où, pionnière embarquée dans la ruée vers l’or avec un convoi d’immigrés allemands désespérés, ladite Emily devra se méfier des traitres et tombera amoureuse d’un guide rapidement rattrapé par son passé. « Après Barbara » comme le dit l’affiche (on aurait aimé lire "Avant Gold" sur l'autre...), énième variation sur l'ombre du mur de Berlin, le western de Thomas Arslan a le mérite de traiter de la conquête de l’or par des immigrés européens, sujet sublimé voire enterré par Chaplin mais peu traité de ce côté-ci de l'Atlantique, même si on préférera revoir mille fois de suite La Dernière piste de Kelly Reichardt que subir une seule fois de plus ce Gold (se prononce Cold) bien plat et sans force. Originaux ou pas, ces deux films torpides se rejoignent in fine dans leur vocation à assimiler le soi-disant nouveau cinéma allemand à un parfait paysage de morne plaine.


Barbara de Christian Petzold avec Nina Hoss, Ronald Zehrfeld et Rainer Bock (2012)
Gold de Thomas Arslan avec Nina Hoss, Marko Mandic et Peter Kurth (2013)

27 avril 2014

Night Moves

« Tout à coup, le carreau dans la chambre paisible montre une tache.
L'édredon à ce moment a un cri, un cri et un sursaut ; ensuite le sang coule. Les draps s'humectent, tout se mouille.
L'armoire s'ouvre violemment ; un mort en sort et s'abat. Certes, cela n'est pas réjouissant. (…)
Un battant accable l'autre et ne le lâche plus. La porte de l'armoire s'est refermée.
On s'enfuit alors, on est des milliers à s'enfuir. De tous côtés, à la nage ; on était donc si nombreux !
Étoile de corps blancs, qui toujours rayonne, rayonne… »
Henri Michaux - La Nuit remue (1935)

Night Moves, cinquième long métrage de Kelly Reichardt, raconte l'aventure de trois jeunes tenants de l'écologisme radical : Josh, ouvrier dans une ferme biologique (Jesse Eisenberg, la star de The Social Network, pris à contre-emploi), Dena, jeune femme engagée (Dakota Fanning, ex-égérie miniature de Spielberg), et Harmon (Peter Sarsgaard), nomade plus âgé au passé manifestement trouble. Après s’être rencontrés sur le web via leur préoccupation commune, ils décident de faire sauter un barrage sur un fleuve de l'Oregon. Mais si l'urgence écologiste, les impasses auxquelles sont confrontés les militants de cette cause (dont les actions "terroristes" sont soit trop menues pour se faire remarquer, soit trop importantes pour assurer le risque zéro quant à d’éventuels dommages collatéraux), et les contradictions incessantes pour ne pas dire inévitables de ces éco-révolutionnaires (qui cultivent des légumes bio mais roulent tous en pick-up) sont des thèmes soulevés par le film, qui pose des questions ouvertes sans prétendre avancer quelque solution que ce soit, Night Moves est avant tout un film sur la culpabilité, ou plutôt sur l'horrible condition de ceux qui vivent plongés non seulement dans la culpabilité mais dans la terreur sourde et constante d'être pris, qui vivent chaque minute obsédés par cette idée, terrifiés de ne pouvoir s'y soustraire. Et c'est parce qu'il n'est pas qu'une illustration, qu'un questionnement sur la question écologique et sur le problème de l'activisme politique, que Night Moves est un beau film. C'est quand il tend vers son sujet profond, l'horreur de vivre hanté, la peur d'être rattrapé par ses fantômes et d'en devenir un soi-même, et à un âge peu avancé, que Night Moves accède à une autre dimension métaphysique et esthétique.




Le titre du film, Night Moves, se traduit par "virées nocturnes". Dans le film, c'est le nom du petit bateau utilisé par les protagonistes pour leur attentat écologique, ainsi qu'un bon résumé des différentes actions qui constituent cet événement et qui, plus tard, sont impactées par lui. Traduit beaucoup plus librement, plus littéralement, en fait mal traduit, "Night Moves" pourrait aussi donner quelque chose comme "La nuit bouge", ou, pour reprendre le titre d'un célèbre recueil de poèmes de Michaux, "La Nuit remue", paru en 1935, qui évoque les frontières ténues, fragiles, poreuses entre veille et sommeil, entre sérénité du jour et angoisses nocturnes. L'invasion de la paix diurne par les cauchemars, voici sans doute le sujet profond de Kelly Reichardt, et les plans qui demeurent présents à l'esprit, les plus beaux plans du film, sont des plans de nuit : l'eau noire et huileuse du fleuve qui remue lourdement sous les reflets blancs de la lune, quand l'équipée s'apprête à embarquer vers le barrage, ou cette fuite à travers les arbres de la forêt, après avoir armé la bombe et abandonné le navire. Après quoi, tandis que les trois responsables de l'attentat sont assis côte à côte à l'avant de leur voiture, déjà loin, l'explosion survient, hors-champ, lointaine, étouffée par la distance et ainsi ramenée, dans sa dimension sonore, à un simple coup de feu. Reichardt, avec la finesse qu'on lui connaît, nous donne à entendre non pas l'explosion attendue d'un barrage, mais un meurtre. Et déjà, comme par pressentiment, sur les visages de Josh, Dena et Harmon, qui ignorent tout encore des conséquences de leurs actes et pourraient penser que leur voyage à travers la nuit s'achève, un sourire de satisfaction se mêle d'un irrépressible rictus d'angoisse.




Dans une séquence magistrale, Kelly Reichard personnifie la nuit, couverture des fantômes et foyer de toutes les culpabilités, lorsque Josh, de retour de chez Dena, seul au volant de son pick-up, aperçoit dans son rétroviseur les phares d'une voiture qui semble le suivre. Les deux disques tantôt blancs tantôt jaunes des phares deviennent les yeux gigantesques de la nuit elle-même, grossissant dans le cadre étroit du rétroviseur jusqu'à en déborder les limites, fixant Josh, le toisant, le suivant à la trace. Idée aussi simple que géniale, et qui trouve un écho dans l'ultime plan du film, assez mystérieux, où il est à nouveau question d’un miroir, de rétrovision et de surveillance implacable. La séquence des phares fait subrepticement basculer ce que l'on prenait jusqu'alors pour un film engagé, réaliste, social même, du côté du fantastique et de l'horreur. Le somatisme à l’œuvre sur le corps de Dena, assaillie de plaques d’angoisses qui la démangent, a certes des explications médicales rationnelles, mais relève somme toute de la résurgence mystérieuse de l’inavoué, d’une apparition improbable, d’une sorte de manifestation physique inexpliquée où le corps est meurtri par revanche dans une agression interne à proprement parler horrible.




Cette étonnante alchimie entre réalisme et percée horrifique n'est pas sans rappeler l'un des plus grands films de l'an passé, L'Inconnu du lac, d'Alain Guiraudie, lui aussi centré sur un noyé fantomatique et obsédant. L'horreur rejaillit plus loin dans l'autre grande scène de Night Moves, qui se déroule dans un sauna et parvient à nouer un lien avec Old Joy et sa scène cruciale du bain, réactualisée et comme qui dirait accouchée, sept ans plus tard. Cette séquence hallucinée débute dans la maison de Dena où, après avoir été épiée comme dans un slasher, la jeune femme se confronte à Josh. Les plans où elle tente de le contourner, retenue par son bras, pourraient passer inaperçus mais sont d’une puissance peu commune. Puis, plus loin, dans la chaleur étouffante et le monochrome orange du sauna, un corps surgit de la brume, tel, on y revient, un fantôme, un monstre de la nuit, avant qu'un gros plan sur le visage détrempé et dément de Josh ne crée un vertige du et des sens chez le spectateur.




On le sait, Kelly Reichardt, depuis au moins Old Joy, n’a de cesse de dialoguer avec son contemporain et compatriote Gus Van Sant. Peu soucieuse de se ménager le minimum de distance ou de recul qu'il y aurait par exemple à interroger aujourd'hui les premières étapes de l’œuvre de Van Sant, Reichardt choisit de sortir en 2014 un film qui correspond immédiatement au dernier tourné par Van Sant, sorti l'an passé, Promised Land, autre film sur les contradictions écologiques, mais, avec intelligence et brio, elle reprend le classicisme du dernier film de son maître pour le pervertir in extremis dès lors que Night Moves se retourne vers Paranoid Park, autre histoire de culpabilité et de nuits liquides, elle aussi percée de visions fantastiques et horrifiques frappantes.


Night Moves de Kelly Reichardt avec Jesse Eisenberg, Dakota Fanning et Peter Sarsgaard (2014)