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23 mars 2021

Nomadland

Voilà un film qui, malgré la gravité des thèmes qu'il aborde, laisse un bien doux souvenir en tête, comme une empreinte chaude et agréable, assez durable aussi. Chloé Zhao parle de deuil, de crise économique, de misère, d'errance, de ce monde capable de laisser des femmes et des hommes sur les routes, sans rien, après les avoir essorés toute une vie. C'est parfois rude à encaisser, il y a quelques moments difficiles, qui serrent le cœur, nous plaçant, presque à la façon d'un documentaire, en immersion, face à la situation et aux conditions de (sur)vie si difficiles de cette femme, Fern, rendue si vivante par l'interprétation encore irréprochable de Frances McDormand. Une femme de soixante ans passés qui, après avoir tout perdu, travail et mari, décide de vivre sur les routes, dans son van sommairement aménagé, avec deux trois bricoles à peine, allant de petits boulots en petits boulots. Le style naturaliste et le regard attentif, observateur, de Chloé Zhao ne laisse échapper que peu de détails de cette nouvelle existence nomade. Et à la fois, il y a là une douceur précieuse, une délicatesse évidente, une distance juste qui, curieusement, nous réchauffent, nous touchent, et rendent ce film remarquable et différent. A travers la galerie de portraits des personnes rencontrées puis retrouvées en chemin, à travers la succession de belles rencontres faites par Fern, Chloé Zhao nous rappelle, en creux, une évidence. Que nos plus grandes richesses se trouvent chez l'autre, dans la diversité de nos relations, dans la vigueur de nos rapports, dans les liens qui se tissent entre nous. Je sais, c'est peut-être niais, dit comme ça, mais soyez rassuré, Chloé Zhao le fait avec un talent tout autre et l'air de ne pas y toucher. Dans cette période interminable où chacun est appelé à rester à distance, calfeutré chez soi, un tel film fait du bien.


 
 
Un moment de grâce parmi quelques autres me reste tout particulièrement en mémoire. Après avoir essayé d'habiter quelques jours chez l'un de ses amis, ancien nomade désormais installé chez la famille de son fils, Fern ne tient plus en place, ne se sentant sans doute pas à sa place, et reprend la route dans son van, partant dès l'aube de cette grande maison vide dont les occupants dorment encore. La caméra de Chloé Zhao filme la beauté à la fois majestueuse et ténébreuse des paysages parcourus : ce sont d'impressionnantes falaises plongées dans une brume grise matinale, indissociable de l'océan qui les a dessinées. Puis nous épousons la trajectoire courbe du véhicule et la vue change, la réalisatrice effectue alors un simple panoramique latéral pour nous montrer un autre pan de la zone traversée, le bord de la route avec le soleil, au loin, fraîchement levé et dont les rayons sont voilés par les arbres qu'ils percent de toute sa chaude lumière. Ce mouvement gracieux, accompagné par l'envolée mélodique d'Ólafur Arnalds, est interrompu brutalement par le montage puisqu'on enchaîne sans transition sur la fermeture bruyante de la porte coulissante du van par Fern, arrivée à destination. Cela pourrait être anodin, c'est en vérité trois fois rien, un instant presque furtif, quelques secondes à peine dans le dernier tiers d'un film qui nous a alors depuis longtemps emportés. C'est l'un de ces courts passages, toujours joliment exécutés, qui illustrent les trajets du personnage principal sur les routes américaines, dont le film est émaillé. Mais c'est très beau, tout simplement, et cela dit quelque chose de la simple beauté des choses, justement. 
 
 
 

 
 
Nomadland de Chloé Zhao avec Frances McDormand, Linda May, Swankie, Bob Wells et David Strathairn (2020)

29 décembre 2018

Danse avec les loups

Il y a mille choses à dire sur ce petit classique des fêtes de fin d'année. J'ai déjà dit mon admiration pour Kevin Costner et pour ce film en particulier dans un article consacré à Swing Vote (article sur lequel personne au monde n'est jamais tombé, même en faisant une quelconque recherche Google et par pur hasard). Nous avons même évoqué notre goût pour cette affiche de cinéma mille fois imitée, jamais égalée (crève Philippe Lioret). Je ne vais pas recommencer et me répéter. On peut ergoter cent ans sur chaque scène de cette fresque humaniste qui sent bon le fétu de paille et qui a tout dit du génocide amérindien. Dès la première séquence le génie de son metteur en scène et acteur vedette s'exprime, où l'on voit toute une armée de nordistes et toute une armée de sudistes rater un seul homme chevauchant au ralenti et les bras en croix à portée de tir, comme à la parade, séquence qui explique en quelques minutes et sans détour les cinq années que dura la guerre de sécession et le nombre de ses victimes = zéro. On peut aussi trouver à redire sur ce film (les pisse-vinaigre s'en donneront à cœur joie), et dénoncer avec la meute le massacre, orchestré par Costner et sa bande, de 90% de la population survivante des bisons d'Amérique pour les besoins d'une scène d'anthologie où les Sioux font ce qu'on appelle un carton plein sur des bestiaux plus du tout habitués à se faire cribler de balles par tout un safari géant de malades sanguinaires armés jusqu'aux dents et perchés sur des Jeeps Renegade déguisées en chevaux.




Mais ce qui me touche, moi, dans ce film, ce sont les relations qu'il tisse entre ses personnages. Je suis toujours sensible, à la vie comme à l'écran, aux relations homme-mec, et ce film en foisonne. De belles rencontres et de grandes amitiés, voilà ce que filme avant tout Kevin Costner. Et je n'oublierai jamais, outre la danse du bellâtre autour d'un feu de camp, outre la mort tragique de son cheval et de son leup, outre celle, flamboyante, de Wes Studi, farouche Pawnee, je n'oublierai jamais les adieux que s'adressent John G. Dunbar et ses amis indiens, à la fin des 4h30 de la version longue du film (l'équivalent de l'entracte du documentaire de 500 heures consacré par sieur Costner aux natifs du continent austral : 500 Nations, à raison d'une heure par nation indienne chérie). C'est d'abord Oiseau Bondissant, qui, en gage de souvenir impérissable, propose à son homologue blanc une "bonne pipe". Puis Cheveux Aux Vents, qui hurle son nom indien à Dunbar, aka Šuŋgmánitu Tȟáŋka Ób Wačhí, sis sur son canasson, au sommet d'une montagne enneigée, à une plaque de verglas du trépas, rameutant par le fait toute l'armée Yankee qui n'a qu'à suivre ses cris pour venir décimer les derniers dignes représentants du peuple des plaines. "Sais-tu que tu es mon ami ? Sais-tu que tu seras toujours mon ami ?" Les larmes... Une par nation...


Danse avec les loups de Kevin Costner avec Kevin Costner, Wes Studi, Graham Greene et Mary McDonnell (1990)

27 février 2018

La Forme de l'eau

Guillermo del Toro n'a toujours pas réglé son problème de chaises.  Après avoir cassé toutes les siennes, il a encore le cul paumé entre une paire de fauteuils. C'est son éternel problème. Ne parlons pas d'une connerie régressive sans ambiguïté comme Pacific Rim, non. Mais c'était déjà ce tangage entre deux eaux qu'on reprochait au cinéaste à l'époque du Labyrinthe de Pan, où des scènes enchanteresses avec un faune beau comme un cœur côtoyaient de longues séquences de torture en pleine guerre d'Espagne et des moments dignes du Pianiste de Polanski, où Sergi Lopez tirait des balles dans des tronches à bout portant et en gros plan. Glaçant contraste. Ici, une fois de plus, Del Toro ne sait pas qui viser. Le film semble presque s'adresser aux enfants, se présentant d'emblée comme un conte merveilleux mignon doublé d'une histoire d'amour fleur bleue, mais les parents venus avec leurs bambins dans la salle où j'ai assisté à l'événement cinématographique du siècle se sont montrés un peu gênés quand l'héroïne se masturbe dans sa baignoire les quatre fers en l'air, quand Michael Shannon pilonne sa femme sur son plumard en gardant ses chaussettes et en la muselant de sa main pleine de sang, quand Eliza, l'héroïne muette du film, tombe la chemise à la Zebda pour rejoindre le monstre sous la douche, ou quand le méchant de l'histoire, après s'être arraché deux doigts à grand renfort de bruitages gluants, tire un type par le trou sanglant qu'une balle vient de dessiner dans sa joue.




C'est tout le jeu de Del Toro, ce zapping dans les registres, mais une fois de plus c'est surtout bancal, et plutôt maladroit que fascinant. On aurait préféré un peu moins de niaiseries. Le film rend clairement hommage au Fabuleux destin d'Amélie Poulain de JP Jeunet, avec son héroïne handicapée sociale, qui se trimballe dans sa petite robe avec sa coupe au carré, fait des claquettes dans son couloir sur fond d'accordéon pour finir chez son voisin, un peintre raté reclus dans son appart qui sait "l'écouter" - quand Del Toro ne fait pas du coude à The Artist, notamment dans une scène de comédie musicale très embarrassante. On aurait surtout préféré un poil plus de trouble...




Très tôt, le bât blesse. En fait, dès l'apparition du monstre. On ne voit d'abord que sa main qui tape à la vitre, mais dès la scène suivante, la bête apparaît entièrement, sans davantage de cérémonie. Et personne ne s'étonne de l'apercevoir. C'est une créature incroyable et elle ne suscite aucune réaction particulière, pas plus chez les gens qui l'ont tirée des profondeurs que chez les femmes de ménage qui la découvrent avec nous. Certes, le merveilleux, contrairement au fantastique (et ici Del Toro a choisi son camp) repose en partie sur cette acceptation de l'impossible (Eliza va à la bête telle Alice suivant le lapin dans son terrier). Mais Del Toro oublie que le conte fait aussi la part belle à la terreur. Or, l'héroïne, ici, n'a pas peur, même une fraction de seconde, de cette chose qu'elle rencontre, y compris quand la bestiole lui hurle dessus sans ménagement au premier vrai rencard. Dans La Belle et la bête de Cocteau, ce dernier prenait la liberté, vis-à-vis du conte original, de faire s'évanouir Josette Day lors de la première irruption (pourtant assez risible) du lion humain face à elle. On partait donc de cette peur, transmise au public par cette réaction de l'héroïne à défaut de passer par l'apparence foireuse de la créature, pour ensuite assister à l'apprivoisement et à l'évolution progressive de leurs sentiments. 




Ici, et alors que la tête du monstre est assez bien fichue, aucun frisson, donc aucune évolution à l'horizon. La fille est d'emblée conquise et le spectateur n'aura jamais peur. Ce n'est pas en une scène, tardive, celle où la bête dévore la tête d'un chat, que Del Toro peut se rattraper aux branches, surtout si c'est pour nous rassurer très vite, quand le monstre, après être allé mater un film au ciné, revient à la maison, s'assoit gambas écartées façon Spiderman puis demande à ce qu'on lui caresse le crâne... En fin de compte, l'être millénaire tiré de son fleuve d'Amérique du Sud, ce dieu païen amphibie, n'est qu'un matou en chaleur. Alors que paradoxalement, physiquement, il est bien trop humain, et n'a finalement pas grand chose d'étonnant, encore moins d'affreux. Pire, Del Toro l'affuble de tablettes de chocolat et lui fait prendre en toutes circonstances des poses de dieu du stade élancé, musclé, cambré, bras légèrement écartés du buste, comme tout droit sorti d'une pub pour parfum. C'est donc ça, la "forme" de l'eau ? C'est au point que l'héroïne (et le spectateur avec elle) n'hésite pas longtemps avant de le rejoindre sous la douche pour un coït qui n'a rien de vraiment troublant (on aimerait même franchement y participer). Et pour la peur, il ne faudra pas compter sur le véritable monstre du film, le personnage du méchant, humain évidemment, incarnation de l'american way of life (Del Toro critique !), un militaire dur à cuire répondant à tous les clichés ou presque et impatient de disséquer le monstre sous-marin, incarné par un Michael Shannon à qui on a envie de dire "stop". Sans déconner, arrête maintenant Shannon, ne fais plus ça, ce genre de rôle, là, épargne-toi, épargne-nous, arrête !




Le cinéaste fin gourmet se révèle une fois de plus incapable de pondre quelque chose de véritablement intéressant visuellement (par exemple pour honorer le titre du film ! la meilleure idée est sonore : c'est peut-être ce bruit d'océan qu'on entend quand Eliza pose son oreille sur le torse de la créature), ou de parvenir à créer du trouble, pourquoi pas de la gêne, du malaise, au sein de ce qui n'est qu'un flot de bons sentiments. Del Toro n'y va pas de main morte, comme dans cette scène, au bar du coin, où en trois minutes il dénonce le mépris des homosexuels et celui des noirs dans l'Amérique des années 50 — on cherche désespérément un mexicain dans la pièce pour ramasser à son tour. Heureusement pour lui, Guillermo Del Churro maintient tout de même un rythme assez plaisant et ménage quelques touches d'humour, qui passent principalement par Dick Jenckins, le voisin chauve, et par Zelda, la collègue de boulot  loquace d'Eliza. Mais la vraie réussite du film, c'est de donner une seconde vie au Gill-Man, l'homme-poisson qu'on avait perdu de vue sur grande lucarne depuis L’Étrange créature du lac noir et ses suites. Tel Quentin Tarantino ramenant d'entre les morts quelques stars du passé, Pam Grier ou David Carradine (vite retourné entre les morts d'ailleurs, suite à une séance d'auto-érotisme particulièrement réussie), Del Toro relance la carrière du Gill-Man. Et là on dit merci.


Le Gill-Man à la grande époque, en plein âge d'or.

On n'avait plus beaucoup de nouvelles du Gill-Man sur les écrans. Les seules apparitions ou mentions publiques du Gill-Man, depuis pas loin d'une vingtaine d'années, passaient par les tabloïds ou des reconstitutions de drames sordides sur les pires chaînes de télévision américaine. Pour résumer, on se souvient que le 10 septembre 1986, après une trentaine d'années de frasques et de soirées endiablées sans pareilles organisées par le Gill-Man dans tout Los Angeles, la police retrouve, dans sa villa hollywoodienne, 3766 grammes de cocaïne après une (longue) perquisition. L'acteur aux branchies et aux ouïes encore pleines de poudre blanche est alors arrêté puis assigné à résidence. Il est ensuite condamné en première instance à 33 ans et 6 mois de prison pour trafic de drogue.


Avant / Après : à gauche, le Gill-Man participant au mondial de "La Marseille à Pétanque" en 1958 (il parviendra jusqu'en quarts de finale) ; à droite, le Gill-Man, lors de sa garde-à-vue pour trafic de stupéfiants à l'automne 1986.


Le Gill-Man bénéficie tout de même d'un traitement de faveur de la part du juge d'instruction, fan de séries B depuis sa plus tendre enfance : une des cellules du pénitencier d'Alcatraz est transformée en aquarium pour ses beaux yeux globuleux. Mais en 1990, après des années de procédures puis quelques unes passées en cabane, la cour d'appel de Californie relaxe le comédien palmé des accusations portées contre lui et le libère pour "bonne conduite". En effet le Gill-Man profite de son incarcération pour passer le permis B et l'obtient sans la moindre difficulté. Qui plus est, tel Tim Robbins dans Les Evadés (le plus grand film de l'histoire du cinéma, en partie inspiré de la vie du Gill-Man), le Thierry Lhermitte aquatique passe le plus clair de sa détention à dévorer (littéralement) la bibliothèque du campus pénitentiaire et à ravir les oreilles de ses co-détenus en réinterprétant les plus grands classiques du jazz en soufflant dans une conque. Après cette libération méritée, le désir du public de revoir le Gill-Man sur grand écran et surtout d'oublier ses mésaventures judiciaires est si fort qu’il aboutit à la production en 1993 de Libérez le Gill-Man, une énième suite du film qui le rendit mondialement célèbre presque quarante ans plus tôt. Mais sur le plateau la magie n’opère plus et le film est abandonné. Le décor servira finalement à la production de Sauvez le Willy.


A la fin des années 50 et tout au long des années 60, le Gill-Man est une star. On se bat pour le toucher, les femmes gravent leurs initiales dans ses écailles, et l'acteur n'est pas avare d'une ou deux courbettes, voire parfois d'un numéro de claquettes (silencieux, palmes obligent, qui plus est sur du sable), pour remercier ses fans.

Le Gill-Man subit ce revers non seulement comme un affront mais comme une trahison. En effet l'orque Willy était de ses amis, les deux acteurs ayant travaillé ensemble au MarineLand de Los Angeles dans les années 70, années de vache maigre pour l'homme des abysses. Malgré tout, le Gill-Man surfe sur les maigres restes de son succès d'estime, et cumule quelques passages remarqués dans des talk shows, notamment chez Oprah Winfrey, où il se livre à une véritable opération séduction : après avoir repris à la conque l'air principal de la bande originale de La Couleur pourpre signé Quincy Jones dans une version réintitulée La Couleur poulpe, le Gill-Man jongle avec deux bulots à la fois sous les yeux écarquillés de la prêtresse du paf, détendant l'atmosphère en ce 4 octobre 1995, au lendemain du verdict du procès d'O.J. Simpson diffusé en direct à l'antenne chez la célèbre animatrice. L'exploit n'est pas des moindres quand on sait que le Gill-Man souffre alors d'une entorse à la palme droite après son apparition en vedette lors de la finale de la ligue majeure de baseball en 1993, où il réceptionne mal la balle d'engagement lancée avec zèle par le lanceur star des Blue Jays de Toronto dans sa grande paluche palmée faisant office de gant géant. Lors de l'interview qui suit, le Gill-Man, euphorique et sans doute alcoolisé, tient des propos incohérents qui lui seront vivement reprochés. Revenant sur le procès du siècle, celui d'O.J. Simpson, le Gill-Man déclare à une Oprah abasourdie : "Évidemment qu'il est coupable. C'est un dingo. Mais une personnalité assez complexe et fascinante, en réalité, et certainement un bon gars".


 A la fin des années 60, le Gill-Man accepte de renouer avec son vieux pote Franky Stein (les deux hommes s'étaient violemment accrochés au détour d'un couloir des Universal Studios : une griffe du Gill-Man s'était prise dans une agrafe du crâne du mort-vivant) et se rend chez ce dernier pour une bouffe, incognito, pour échapper aux paparazzis qui le traquent sans relâche.

En dépit de ces moment de liesse sur les plateaux tv, au milieu des années 90 le comédien écume les castings en vain et supporte mal sa série de déconfitures professionnelles. Suite à des conflits répétés avec son propriétaire pour impayés et tapage nocturne, le Gill-Man est aperçu, muni d'un duvet, de son éternelle conque et de quelques cartons dans les rues les plus malfamées de la capitale du cinéma, seul, faisant la manche de sa seule palme valide, sa palme gauche (la droite, abimée, disparaissant pour plusieurs années dans le fond de sa poche, jusqu'à une opération miracle permise par les progrès récents de la médecine et financée avec joie par Guillermo Del Toro). Le Gill-Man, dès lors, et selon de bonnes sources, cède aux sirènes de la prostitution. Fort de son succès dans ce domaine (en tant que pure curiosité), il grimpe les échelons des grands réseaux de prostitution, s'exile en Europe de l'est et se voit propulsé par la mafia russe à la tête d'un établissement de passes. Poursuivi par des trafiquants revêches après des rixes à mains armées, le Gill-Man revient finalement aux États-Unis à la fin des années 90, où la cour pénale de Washington l'accuse d'extradition et de proxénétisme. Les répercussions de l'échec de son comeback puis de son succès dans la pègre, ainsi que ce nouvel imbroglio juridique, poussent le Gill-Man à définitivement abandonner sa carrière de comédien et de star du petit écran.


Une photo volée du Gill-Man à son retour sur le sol américain, après la traversée de l'Atlantique à la nage.

Après son retour aux USA, le Gill-Man, pour fêter le passage à l'an 2000, se soumet aux soins d'un chirurgien esthétique qui pratique une injection de collagène sur le visage du comédien sous-marin pour cacher quelques rides, mais l'effet, inattendu et dramatique, lui cause une violente allergie qui lui laisse des séquelles plus ou moins irréversibles. Un procès civil oppose le Gill-Man et le chirurgien. Après treize ans de procédures, la cour de Californie rejette sa demande de dommages et intérêts, jugeant que ses troubles dermatologiques sont dus à une réaction allergique appelée œdème de Quincke, certainement provoquée par l'ingestion de moules avariées.


 Le Gill-Man passe sur le billard pour un ravalement de façade qui tourne au fiasco.
 
Les charges sont levées à l’encontre du chirurgien, ainsi que sur le producteur et le réalisateur de la suite avortée du chef-d’œuvre de Jack Arnold, poursuivis eux aussi par le Gill-Man pour l'avoir poussé à suivre ce traitement. La lenteur excessive de la justice a provoqué un état de souffrance psychique profonde pour le Gill-Man, qui est admis au centre hospitalier spécialisé de Santa Barbara, ce qui pousse ses avocats à poursuivre le ministère de la Justice et à exiger une réparation financière par l’État du Missouri pour le préjudice subi.


Après maintes opérations et un abonnement intensif à la salle, le Gill-Man, quoique gêné par une bouche "à la Manu Béart" (sic.), est tout de même satisfait de son nouveau look.

Enfin, par décision du 23 mai 2015, la cour d'appel de San Francisco alloue un dédommagement de 108 000 euros au Gill-Man, correspondant aux dommages sur sa santé et sur son image. L'ancien maquereau vit alors retiré du monde, à Baltimore, dans le Maryland, à une quarantaine de kilomètres de Philadelphie, redécouvrant la foi et la pratique religieuse. Ce n'est que courant 2017 que Guillermo del Toro, cinéaste cinéphile nostalgique et bienveillant, prend contact avec lui et lui propose de se rendre chez lui, à Baltimore (qui servira de décor à La Forme de l'eau, ndlr), pour un repas à base de burritos de la mer, dont il garde le secret. Le Gill-Man accepte et c'est un comédien regonflé à bloc que découvre Del Toro. Profitant du petit pactole alloué par la cour d'appel de San Francisco, le Gill-Man est allé à la salle, tous les jours, et ne s'est nourri que de boîtes de sardines bio et détox pour séduire à nouveau : il est glabre, sec, fité, refait de la tête aux pieds. Voila pour la petite histoire de l'enfant-huître. La suite, on la connaît. C'est La Forme de l'eau. Je ne sais toujours pas quelle forme elle a, mais ce que je sais, c'est que le Gill-Man, lui, est en pleine forme. C'est bien tout ce qui compte.


La Forme de l'eau de Guillermo del Toro avec Sally Hawkins, Doug Jones, Michael Shannon, Octavia Spencer et Michael Sthulbarg (2018)

20 janvier 2018

Moonlight

J'ai voulu profiter du festival Télérama pour revoir La La Land avec un pote dealer sorti de sa banlieue difficile mais on s'est trompé de salle pour tomber sur Moonlight de Barry Jenkins. En voyant la première scène, on s'est dit "cool, un film de gangsta dealer, c'est carrément pour nous !" Le film est assez beau mais mon pote était un peu gêné : je pense qu'il s'est identifié au personnage principal et qu'il a pu enfin accepter une certaine facette de sa personnalité... Bref. Il a passé la séance à vendre son shit dans la salle et à répondre au téléphone. Il a saoulé tout le monde mais il a fini par amasser un beau petit pactole et en sortira peut-être un peu plus ouvert. C'était en tout cas une très belle expérience de cinéma vécue à ses côtés. J'ai ainsi pu cocher un nouvel Oscar du Meilleur Film à mon tableau de chasse, il ne m'en reste plus que 85 à voir.




Le film de Barry Jenkins est construit en trois parties, comme toute dissertation d'un élève sérieux et appliqué. Chacune d'elle est consacrée à un période-clé de la vie du personnage principal : l'enfance, l'adolescence et l'âge adulte (cf. l'affiche, qui parvient à fondre les tronches successives du personnage aux trois stades de sa vie pour un résultat véritablement bluffant). Enfant et ado, le pauvre Chiron est constamment humilié par ses camarades et n'est pas beaucoup plus heureux à la maison puisque sa mère, qui l'élève seule, est une véritable toxico. Le sympathique dealer du coin (incarné par le charismatique Mahershala Ali) finit donc par prendre le garçon sous son aile et lui propose un refuge chez lui, auprès de sa délicate compagne (Janaelle Monàe). Bien que les épisodes de violence subis par le garçon soient trop attendus, le cinéaste a le mérite de nous montrer tout ça sans en faire trop, sans tomber dans le pathos, en nous livrant un film assez silencieux, au rythme lent, qui épouse toujours le point de vue de son personnage auquel il colle aux basques.




Malheureusement, c'est là aussi la grosse limite du film. Barry Jenkins semble obnubilé par la retenue, la distance, et tout cela paraît finalement assez superficiel. A force de nous montrer un jeune homme qui tâtonne, qui s'ignore, qui chasse sa réelle personnalité et ne s'accepte pas tel qu'il est, Moonlight fait de même et, si Barry Jenkins fait aussi preuve d'une certaine finesse, son film ne touche jamais autant qu'il devrait, condamnée à une pudeur trop stricte, à une sobriété trop affichée. C'est dommage, car Moonlight dégage une certaine sincérité, voire une simplicité, tout à son honneur, et nous aurions aimé nous emballer davantage. Les acteurs sont tous excellents (même si Naomie Harris, la maman, est rude à supporter, ce qui est sûrement dû à son personnage), à commencer par ceux qui incarnent successivement Chiron. Barry Jenkins a aussi un vrai talent pour filmer les couleurs, la lumière et l'ambiance de la nuit en Floride. C'est surtout cela que l'on retiendra de Moonlight, qui porte finalement bien son nom.


Moonlight de Barry Jenkins avec Alex R. Hbbert, Ashton Sanders, Trevante Rhodes et Mahershala Ali (2016)

1 mars 2016

Spotlight

Vu. Pire début d’article possible. Mais c’est un peu le sentiment qui domine au moment de causer du film. Si cette critique dépasse le paragraphe d’intro, je serai sur le cul. C’est aussi ça la liberté de la presse, et le film en fait suffisamment l’éloge pour qu’on se le permette sans se sentir coupable. Tant mieux, parce qu’il n’y a pas masses de trucs à dire sur Spotlight, qui est aussi neutre que propre. Clean sheet. C’est un film d’enquête journalistique dans la veine des Hommes du président, bien ficelé, sans fioritures, qui va droit au but avec énergie et efficacité. Ca sent la vieille recette (d’ailleurs les décors et les costumes sont ceux d’un film des années 70 alors que ça se déroule au début des années 2000), mais c’est souvent dans les vieux pots qu’on fait les meilleurs keftas. Que dire d’autre ? Le sujet peut-être ? Spotlight raconte l’histoire de Spotlight. Il s’agit, pour être plus précis, d’un petit groupe de journalistes, un cabinet d’investigation au sein du Boston Globe, qui, sous l’impulsion d’un nouveau directeur (le baryton Liev Schreiber, monolithique, beau gosse), enquête sur une histoire de pédophilie dans le diocèse de Boston et met au jour l’ampleur d’un phénomène à grande échelle. Le film accomplit sa mission avec les honneurs : il nous en apprend de bien bonnes.


Mark Ruffalo déploie toute une gestuelle pour attirer l'attention sur lui, y compris dans 
les scènes où il n'a rien à foutre là.

Verset 2 (je suis scié) : Il faut préciser que le film est certes sobre, et qu’on n’y trouve pas beaucoup de cinoche (pas beaucoup plus disons, sinon moins, que dans les précédentes réalisations de Tom McCarthy : The Visitor ou Les Winners), mais que c’est déjà pas mal de s’en tirer avec un truc droit dans ses bottes et rondement mené. 2h08 et on reste scotché de bout en bout grâce à un scénario qui file, aride, à la limite de l’austérité. Or ça devient agréable, par les temps qui courent, de voir un film hollywoodien qui reste concentré sur ce qu’il a à raconter (l’enquête en question et le boulot de journaliste de façon plus générale), sans tomber dans le pathos en allant s’attarder lourdement sur le témoignage des victimes ou sur les états d’âmes des enquêteurs. Le film a la bonne idée de ne pas virer au vieux déballage psychologique, et évite constamment de rajouter du drame au drame. Les acteurs restent aussi à leur place (même si Mark Ruffalo se la raconte pas mal entre une McAdams et un Keaton venus sagement travailler). Le travail sur les personnages est une autre qualité du film : pas de grande figure du bien ou du mal, pas de vilain intégral jeté en pâture au public, comme c'est de rigueur dans les habituelles daubes hollywoodiennes (alors que le sujet, 70 prêtres pédophiles couverts par un cardinal, s'y prêtait). Aucune figure simpliste, ni l'avocat véreux qui semble couvrir les curetons, ni le seul prêtre pédophile croisé par l'enquêtrice de la bande. Et, alors que pendant tout le film on se demande qui dans l'équipe a merdé vingt ans plus tôt en ne révélant pas le pot aux roses clés en main, la résolution de cette énigme n'est pas un prétexte pour jeter l'anathème sur un salop planqué sous un costume de héros, c'est bien plus simple et plus complexe à la fois.


 Ce con de Liev Schreiber joue enfin un type bien.

On pourrait facilement reprocher au film de se tenir un peu trop planté sur ses marques et de manquer d'ampleur, mais on préfère louer, sur un scénario pareil, qui appelle le défilé de grands acteurs rivalisant de hardiesse sur fond de grands sentiments, la petite mécanique bien huilée, modeste et sans gras mise en place par Tom McCarthy, qui ne donne pas dans le neuf sans non plus tomber dans l'hommage poussiéreux. Tout cela fait de Spotlight un honnête lauréat des Oscars 2016, un rien téléphoné et un peu plat mais loin de toute esbroufe ou de toute pseudo-performance pompeuse (suivez notre regard).


Spotlight de Tom McCarthy avec Michael Keaton, Mark Ruffalo, Rachel McAdams et Liev Schreiber (2015)

13 mars 2015

Birdman

Cette année, bonne limonade, l'Oscar du meilleur film a leaké avant son sacre et sa sortie officielle en salles. Qualité bluray. Merci à Yify. Sous-titres impec'. Ni trop longs, ni trop concis, qui permettent de bien se concentrer sur la mise en scène maraboutante du fou volant Alejandro Gonzalez Iñarritu. On peut dire (si vous connaissez le blog, vous le savez) qu'on ne l'aime pas, malgré beaucoup d'intérêt pour la péninsule ibérique, la paëlla, la civilisation maya, le Machu Picchu, les empañadas, sa sainteté Popocatépetl, le Quetzatcoatl, Fernando Pessoa, Pablo Ñeruda, Brazilia la ville-avion et les bruits de Recife. On a pourtant vu absolument tous les films du génie des favellas de Mexico (sauf Amours de chiennes, plus vieux fichier sur notre disque dur, preuve d'un nez creux, quand même, et d'un certain feeling, en prime).




21 grammes, Babel, depuis ses débuts Iñarritu alterne le moins bon et le moins bon, et Birdman ne déroge pas à la règle. Sacrer ce film est une erreur historique de la part de l'Académie des Sciences et des Oscars, historique ! Comme chaque année. Ceux qui s'étaient indignés de voir Kevin Spacey recevoir l'Oscar du meilleur acteur au nez et à la barbe d'Haley Joel Osment (et pour quel résultat ? deux carrières brisées net...), ont encore de quoi chialer avec ce braquage organisé par un sylphe bigleux venu nous cracher toute sa prétention au visage dès les premières images. S'inspirant de Truffaut et de Cassavetes pour mieux tringler leurs fantômes, Iñarritu change de registre et veut définitivement s'installer dans le paysage du cinéma contemporain. Jusqu'à présent gens du voyage, le cinéaste à la réussite insolente semble avoir décidé de planter sa tente et de camper dans le salon d'Hollywood. Il s'achète une respectabilité avec Birdman. Sur le papelard, on a tous bavé : Michael Keaton dans un métafilm, incarnant un acteur sur le retour hanté par des succès passés (sommes-nous les seuls à avoir fait le rapprochement entre "Birdman" et "Batman" ? à ce jour nous ne l'avons lu nulle part. So obvious...). Le personnage de Michael Keaton essaie lui aussi de s'acheter une crédibilité dans le film, en montant une pièce de Raymond Carver à Broadway. Il s'entoure d'une galerie de personnages censés nous délivrer un message sur l'industrie du rêve, ce qui nous vaut un défilé d'acteurs qui nous imposent tour à tour leur ptit numéro : Edward Norton, Naomi Watts, Zach Galifianakis ou Emma Stone.




Edward Norton parlons-en. Voilà quelques années qu'il est là. Souvent dans des films qu'on ne regarde pas. Vive les roux. On n'a rien contre les taches de rousseur ni contre le teint diaphane. Les yeux chassieux ne nous répugnent pas spécialement. Mais Edward Norton est la preuve sur pattes qu'on peut tout à fait correspondre aux tags cochés pour aboutir à un résultat rageant. Invitez-nous dans une banque du sperme, proposez-nous deux supports pour remplir la mission, l'un est une photo de plain pied d'Edward Norton, l'autre un portrait A4 de Morgan Freeman : notre choix est fait. On préfèrera toujours partir de la base Morgan Freeman, quitte à ce que notre imagination doive franchir quelques haies. L'acteur de Fight Club a son moment de bravoure, soit une scène où il hurle ses quatre vérités à son père, Michael Keaton, en tirant une tronche pas possible, à tel point que le spectateur inattentif croira qu'Iñarritu a tourné la scène en fish-eye. Sur le plateau seule Emma Stone possède des fish eyes.




Un mot, au passage, sur la mise en scène d'Iñarritu. Tout le film se présente comme un seul et unique plan-séquence, qui se veut une mise à sac du spectateur éberlué, un tour de force admirable et monumental. On a repéré les coupes (là encore, sommes-nous les seuls cons à avoir ponctué l'avant-première au Grand Rex en hurlant toutes les cinq secondes : "Là ça a dû couper ! Là ça a dû couper !"). Ne jetons pas bébé avec l'eau du bain, Iñarritu a une petite idée sympa (on en compte toujours une dans la copie des purs cancres), celle de ménager des ellipses étonnantes comme autant de coutures temporelles improbables dans la supposée continuité de ses longs plans-séquences. Mais quitte à ne pas jeter bébé, on peut dire qu'il a globalement une sale tronche. Les mouvements de caméra incessants et tape-à-l’œil nous épuisent rapidement, d'autant qu'ils sont au service d'un discours très lourd et d'acteurs peut-être sympathiques mais qui en font somme toute des caisses. On a par exemple déjà hâte de réhabiliter Zach Galifianakis et Naomi Watts, même si on commence à perdre espoir pour la seconde. Quant à Norton, sa fameuse baston en slip ne fait pas le buzz par chez nous. Nous ne sommes pas dans ton délire Edward, pas plus que dans celui d'Iñarritu, qui était plus à l'aise dans ses baskets quand il bossait chez Taco Bell | Your Destination for Tacos and Burritos All Day.


Birdman d'Alejandro Gonzalez Innaritu avec Michael Keaton, Edward Norton, Naomi Watts, Emma Stone, Zach Galifianakis et Amy Ryan (2015)

4 mars 2014

12 Years a Slave

Douze ans de malheur nous dit le titre, mais 144 minutes de pur bonheur pour le spectateur, 2h10 de grand délire. Un vrai pied. Les Oscars l'ont dit et ont signé ! On n'en attendait pas moins de Steve McQueen qui, après Lincoln et Django Unchained, s'inscrit dans la vague des films de plus de deux heures sortis sous Obama et se donnant pour mission de rouvrir les cicatrices pour mieux, in fine, panser les plaies. Solomonde Northrup est un homme noir libre capturé et réduit en esclavage pour douze ans. Notre homme (incarné par Chiwetel Ejiofor), non content d'être enferré et forcé à trimer dans les champs de coton, est affublé du surnom de "Platt". Il passe par toutes les péripéties de la vie d'esclave, et McQueen nous place face à quelques scènes coups de poing : le héros pendu à une branche d'arbre et ne touchant le sol que du bout des pieds dans une scène interminable ; le même contraint par son maître à fouetter jusqu'à l'os une de ses amies, etc. McQueen, un peu moins pontifiant que d'habitude avec ce sujet plus gros que lui, n'en reste pas moins un discoureur sans finesse, toujours plus ou moins pile poil là où on l'attendait. On a d'ailleurs évidemment droit à ce qu'on attendait le plus dans tout ça : un regard-caméra poignant (dans une scène entièrement consacrée à cela), de ceux qui en disent long et nous mettent face à nos responsabilités.




Mais ce regard n'est pas la seule chose appuyée dans ces 2h10 de scènes édifiantes destinées à passer en boucle sur les écrans de tous les cours d'histoire du monde. La séquence du fouet, pour y revenir, se clôt quand la jeune victime, interprétée par l'oscarisée Lupita Nyong'o, s'écroule, épuisée, sur le piquet auquel elle était attachée, lâchant le ridicule petit morceau de savon qu'elle était partie chercher dans le domaine voisin et qui lui a valu cette horrible punition. Le cinéaste fait alors un panoramique descendant vers ce petit morceau de savon blanc tombé dans la terre, symbole de la pureté souillée de la jeune esclave, de sa dignité bafouée. Ce passage, au symbolisme légèrement surfait et déplacé, donne uniquement envie de revoir L'Impératrice Yang Kwei-Fei de Kenji Mizoguchi, avec son lent travelling avant en plongée dans les pas de l'impératrice sur le point d'être pendue, et qui abandonne ses bijoux puis ses souliers sur le chemin de la potence. On est loin d'une telle poésie avec la volonté de signifiance déterminée et la lourde insistance de sieur McQueen, moins cinéaste que discoureur, dont l’œuvre tend définitivement vers le film scolaire ultra lisible façon La Couleur pourpre de Spielberg.




Comme souvent dans ces cas-là, le cinéaste adapte une histoire vraie. Et comme souvent, il choisit un "destin" comme disent les annonceurs, l'histoire hors-normes d'un personnage atypique. On se retrouve donc avec, pour héros, un homme libre, propre sur lui, éduqué, bon mari et bon père, habile violoniste en prime, qui est victime d'une injustice au carré (réduit en esclavage d'une part, première injustice, mais le "méritant" encore moins qu'un autre puisque lui est né libre, n'a rien à foutre là, et a été victime d'une tromperie ignoble, deuxième injustice), et qui s'en est sorti pour ensuite mener un combat exemplaire contre l'esclavage et écrire un livre intitulé, on vous le donne en mille : 12 years a slave. Il est assez triste au fond que McQueen n'ait pas écrit une histoire, inventée de toute pièce, pour faire le portrait d'un esclave banal, non pas d'un cas si spécifique qui atténue paradoxalement l'injustice subie par tous les autres de par la nature double de celle qui l'accable. Cette échelle des souffrances que crée le film est d'autant plus gênante que bien paradoxale (au fond Northrup est au moins né libre, et le retournera, son calvaire personnel, déjà atroce, n'ayant duré "que" 12 ans, contrairement à celui de tous ces noirs nés et morts enchaînés). Le cinéaste a sans doute eu tort de penser qu'il fallait au public contemporain un pôle d'identification bien confortable (le héros est au départ "comme nous", c'est-à-dire un homme libre) pour se laisser sensibiliser à la question de la traite négrière et s'émouvoir du sort des esclaves.




En outre cette histoire vraie paraît sinon fausse du moins écrite par un scénariste besogneux : tout arrive comme prévu, et on prédit chaque événement sans effort. L'arrivée impromptue de Brad Pitt dans la dernière demi-heure étant la cerise sur le gâteau. Le bellâtre débarque avec ses longs cheveux blonds et son collier de barbe grisonnant, déblatérant dans cet accent du sud qu'il nous inflige maintenant régulièrement et qui empire à chaque fois. Il a produit le film et s'y est octroyé le putain de beau rôle, celui du deus ex machina, de l'homme sans attaches, du voyageur progressiste et visionnaire, qui plie l'affaire du film d'une petite lettre envoyée en recommandé à qui de droit. C'est cool, Brad, mais les gens t'aiment bien en général, rassure-toi, inutile de t'acheter une belle image dans un film comme celui-ci, ça ne te grandit pas des masses...


12 Years a Slave de Steve McQueen avec Chiwetel Ejiofor, Michael Fassbender, Benedict Cumberbatch et Brad Pitt (2014)

7 mars 2013

Argo

Un soir, d'un oeil j'ai regardé un match amical de l’Équipe de France, de l'autre j'ai revu Argo pour vous en proposer mon analyse car c'est la meilleure manière d'apprécier ce film à mon avis. Primé aux Golden Globes et aux BAFTA, salué unanimement par la presse, apprécié du grand public, et, ultime récompense de tous les diables, couronné aux Oscars, Argo est le nouveau coup de poing de Ben Affleck, sa troisième réalisation d'ores et déjà considérée comme la plus aboutie après les pourtant remarqués et remarquables Gone Baby Gone et The Town. D'ailleurs, je ne vous ai jamais parlé de The Town, son meilleur film de casse. Amazon le vend à 4€88 en version longue. Je suis très curieux de voir ce film en version longue director's cut, mais 4€88 c'est vraiment cher payé ! J'hésite donc... Bref. Cette fois-ci, l'acteur-réalisateur s'attaque à une histoire vraie qui a marqué son temps : la crise des otages de l'ambassade américaine en Iran en 1979. Tout le monde en a entendu parler, les pires spéculations ont été entendues quant aux raisons de la durée si excessive de cette prise d'otages (suivez mon regard : je fixe la tombe de Ronald Reagan). Argo s'intéresse justement à la petite histoire derrière la grande. En effet, le film raconte comment la CIA est parvenue à exfiltrer six américains qui avaient réussi à s'enfuir et à se réfugier dans l'ambassade canadienne. Je sais déjà que je suis en train de perdre mes auditeurs/lecteurs/fans mais il faut bien replacer l'histoire dans son contexte pour pouvoir analyser cette œuvre, car chez Il a osé ! on se targue de réfléchir sur un film, de placer une analyse digne de ce nom et de mettre en exergue le propos caché de l'auteur (comme dans cet article, CQFD) plutôt que d'écrire quatre lignes ordurières. Je ne vise personne mais je vise quand même mes "amis-ennemis au fil de la mélodie".


Du talent et une beubar à faire pâlir Tonton Spielby, Ben Affleck sait comment se faire respecter.

Dans son film, Ben Affleck s'est réservé la part du lion : premier rôle, rôle principal et premier rôle masculin. Il est partout, et de tous les plans ! C'est à se demander si c'est réellement lui qui a filmé... Blague à part : je me suis toujours demandé comment les acteurs-réalisateurs arrivaient à se filmer dans leurs propres films alors qu'ils sont en même temps à l'image, la plupart du temps en plan américain... Je vous invite à me proposer des réponses car ça m'a toujours tué. On a par exemple jamais vu Luc Besson dans l'un de ses films. Est-ce un mal pour un bien ? Certaines personnes bien informées me certifient qu'il joue Bétamèche le minimoi dans Arthur et les minimois. Mais revenons à Benoît Affleck. C'est bien dommage qu'il soit à l'écran, car je le trouve laid. Je le préfère largement derrière la caméra. Ici, il joue un agent de la CIA spécialisé dans l'exfiltration de ressortissants américains. Qu'est-ce que l'exfiltration, me demanderiez-vous ? C'est tout simplement le contraire de l'infiltration, c'est l'antonyme de ce mot mieux connu et plus sexy. L'exfiltration, c'est permettre à une personne de sortir de manière discrète et sans être vue d'un endroit, d'une zone géographique. Qui se souvient du jour où Jesse Owens s'est baladé sur Unter der Linden en 1938 sous les yeux de sympathisants nazis médusés ? Personne, parce qu'il a été exfiltré avec brio par Ben Affleck et la CIA. Qui se souvient de la tentative échouée d'exfiltration de Nelson Mandela à Bloemfontein en 1970 ?


 Regardez les trois photos illustrant cet article et analysez l'expression faciale de Benny Ben. Vous remarquerez qu'il a tellement de talent qu'il arrive à plaquer exactement la même expression faciale dans les trois photos. Et c'est la même chose dans tout le métrage. A ce niveau là, c'est du génie.

Vous l'aurez compris, le métier d'exfiltrateur à la CIA est une profession très compliquée. En effet, un bon exfiltrateur est aussi un excellent infiltré. Car pour pouvoir exfiltrer, il faut d'abord infiltrer. D'où l'obligation de posséder un physique de "monsieur tout le monde". Taille moyenne, poids moyen, QI en dessous de la moyenne, des yeux qui ne témoignent que de la présence d'une araignée au plafond, un nez quelconque, une tignasse achetée à Prisunic et une beubar d'un mois fabriquée à partir de poils de chiens morts : Ben Affleck EST the regular average caucasian guy. Il est cet inconnu que l'on a tous croisé un jour et dont personne ne se souvient. C'est le parfait zonard des seventies. Avec ce physique banal, Ben Affleck parvient à accomplir ses missions d'exfiltration avec succès. Par contre, sa vie privée est un désastre : séparé de sa femme, fâché avec son fils, il vit dans un appartement miteux à un jet de pierre des bureaux de la CIA et possède une tv de moins de 36 centimètres de diagonale. Pas trop d'occasions pour prendre son pied. Quand on lui propose une mission des plus délicates, à savoir exfiltrer les six ressortissants américains de Téhéran, Ben Affleck trouve l'idée géniale qui permettra à tout ce petit monde de quitter l'Iran la tête haute et les épaules bien droites. En effet, il décide de les faire passer pour une équipe de tournage pour un film de science-fiction dans un décor arabisant comme c'était à la mode à la toute fin des années 70 (Star Wars était passé par là...). Le titre de ce faux film : Argo. Cette nouvelle réalisation d'Affleck est donc un exemple typique de film dans le film, une pure mise en abyme à étudier dans toutes les mauvaises écoles de cinéma, et c'est sans doute ce qui a plu aux critiques, friands de métadiscursivité (pourtant absente ici).


Il est de tous les plans je vous dis !

Le gros problème d'Argo, c'est que Ben Affleck essaie d'en faire un film plein de suspense alors qu'on en connaît déjà le dénouement heureux. Les difficultés rencontrées pendant l'exfiltration et le sauvetage in extremis des otages est pas mal, intéressant même, mais il ne fait ni chaud ni froid puisque l'on sait déjà que ça va arriver. Ça fait maintenant partie de l'Histoire : ils s'en sont tirés ! Je le rappelle pour les amnésiques. On sent qu'Affleck a les mains et les pieds liés par le respect de la vérité historique. On aurait aimé qu'il prenne quelques libertés et qu'il fasse par exemple intervenir une armée de chiens Terre-Neuve pour le grand sauvetage. On aurait préféré qu'il se refuse le premier rôle et qu'il le propose au sous-utilisé et sous-estimé Michael Clarke Duncan, sous la forme d'un hommage posthume. J'ai récemment pu discuter avec Affleck sur Twitter pour lui faire part de toutes mes remarques. Je vous copie-colle le texte brut de ses réponses à mes questions. "No I don't think so, I'm proud and glad of my movie". "Please, stop harassing me. I'm not your bro. I'm not your whore. And no, I don't think that my ass and your two-headed dick should meet. Please, stop the persecution". Vous noterez que ce dernier tweet dépasse les 140 caractères. Mystère. C'est le seul tweet à ma connaissance qui a été autorisé à dépasser cette limite.

P.S. : Ça y'est, j'ai sauté le pas ! J'ai acheté The Town en blu-ray. Par contre, jusqu'à la fin du mois : ceinture !


Argo de Ben Affleck avec Ben Affleck, John Goodman, Alan Arkin et Bryan Cranston (2012)

13 décembre 2012

Le Seigneur des anneaux : Le Retour du roi

Voici enfin l'épisode final de la trilogie, un épisode sans début mais avec une putain de fin, à la hauteur du mot "fin", une fin qui dure près de deux heures (dans la version longue, une heure et demi dans la version normale, car il faut rappeler que chaque opus de la trilogie possède une version longue qui rajoute trois quart d'heures à des films déjà longs de quatre fois une heure chacun). On peut donc comprendre la longueur de cette fin, qui n'est pas juste la fin du troisième film mais la fin des trois épisodes, soit la fin de près de 12 heures de supplice pour les non-fans de la saga, c'est-à-dire pour environ 99,999% des gens de cette planète. Durant ces deux heures de fin, on voit les hobbits et leurs potes se lécher les couilles à qui mieux mieux et au ralenti, dans la tradition des purs Joe d'Amato, le fameux réalisateur italien de pornos et inventeur du gangbang. On assiste tétanisé à deux heures montre en main d'embrassades, d’œillades complices et équivoques, de tripotage en règle, de sauts sur des lits, de bataille de polochons, de sourires narquois, de larmes aux yeux, de merde au cul, de Gandalf qui abuse de son autorité avec sa baguette magique, d'Aragorn qui lance sa langue sur Liv Tyler (l'actrice avouera avoir "pris son pied" tandis que l'acteur avouera avoir "pris son cul") au milieu d'une foule numérique qui assiste à leurs ébats non simulés sur le toit d'une tour ovale remplie à craquer et ne pouvant accepter un invité de plus sous peine de le voir se tenir dans le vide.




Cette fin, aussi imbuvable soit-elle, colle à merveille à l'ambiance qui se dégage des bonus du film, lesquels durent 50 heures en tout, 50 heures au bas mot d'entre-branlage, à l'issue desquelles chaque intervenant à le gland violacé ou littéralement décollé. Certains fans malades se sont envoyé ces journées entières de bonus d'une traite, acceptant avec le sourire cette chaîne sans fin d'anecdotes de tournage putrides. Quid d'Orlande Bloom qui raconte avec délice cette fameuse soirée où John Rhys-Davies, aka Gimli le nain (sachant que l'acteur est l'équivalent physique du colosse de Rhodes mais passons), avait piqué son costume d'elfe pour faire une blague potache à un Peter Jackson écroulé de rire en devinant la flèche de Gimli bandant l'arc de Legola. C'est aussi l'occasion de voir Sean Bean, littéralement Jean Haricot, raconter la tournure que prit son haricot magique en voyant Arwen enjamber son cheval avec un "prout" digne du pet bucal, ce fameux "pff", de Gandalf au moment de sa chute avec le Balrog dans un puits sans fond à la fin du premier film. On peut aussi s'extasier d'entendre Peter Jackson lui-même raconter comment il a perdu ses lunettes dans le Rohan. Ou écouter Cate Blanchett, qui tourne en tout et pour tout trois scènes sur la totalité des 12 heures du film mais qui s’enorgueillit d'être restée présente sur toute la durée du tournage pour tenir la perche, étant le seul individu de plus d'1m70 à des kilomètres à la ronde. Et enfin, qui ne lâchera pas sa larme en regardant Peter Jackson nous expliquer qu'il a demandé à ses acteurs de re-tourner les derniers plans d'enculage amical des centaines de fois pour que le tournage ne finisse jamais, ce qui nous a valu l'insatiable fin tournant en boucles du troisième film, conclusion que Peter Jackson aurait découpée en deux "chapitres" pour faire plus de blé si cette mode chère aux producteurs des Twilight et autres Harry Potter avait eu cours en 2003.




Ce qu'on se demande "à l'heure d'aujourd'hui", comme disent les trépanés, en revoyant cette abominable fin, c'est "que sont-ils devenus ?". Quid (on ne se lasse pas de cette formule) de Cate Blanchett qui depuis s'est contentée de se prendre un taxi en pleine poire dans L'Affreuse histoire de Benjamin Button et de jouer un transgenre russe dans l'odieux Indiana Jones 4, et pourtant c'est peut-être celle qui s'en tire le moins mal parmi ceux qui composent le casting de la trilogie (Mortensen mis à part, qui s'est taillé un nom en traçant La Route chez Cronenberg avec History of Violence, Les Promesses de l'ombre et Dangerous Method, et qui reste un putain d'artiste peintre). Orlando Bloom quant à lui, à défaut de se tailler une véritable place dans l'actorat hollywoodien, a su tailler quelques pipes et s'est ainsi retrouvé dans un nouveau rôle féminin au sein d'une autre saga d'enfer, Pirates des Caraïbes. Pour les autres, qu'il s'agisse d'Elijah Wood, de Sean Astin, de Sean Bean, de Dominique Monaghan, Hugo Weaving ou Billy Boyd, la suite de leur carrière s'apparente à un encéphalogramme plat. Les vieux ne s'en sortent pas beaucoup mieux (Ian McKellen, Ian Holm ou Christopher Lee), mais ils ont le tout petit avantage sur leurs camarades d'être vieux, précisément, et d'avoir fait une carrière avant le désastre. Peter Jackson de son côté n'est pas beaucoup mieux loti puisqu'après avoir réalisé des saloperies telles que King Kong ou Lovely Bones, il en est réduit, comme George Lucas en son temps, à tourner le prequel de son grand succès, comme un aveu d'échec. Mais peut-être qu'en renouant avec la trilogie il parviendra à accoucher d'un film au moins regardable, ce que ses derniers films ne sont pas.


Le Seigneur des anneaux : Le retour du roi de Peter Jackson toujours avec la même bande de bras cassés (2003)

27 février 2012

The Artist

Très remarqué à Cannes, lauréat de trois prix aux Golden Globes, recouvert de BAFTA awards, sept au total, vainqueur des Césars avec six récompenses dont celles du meilleur film et du meilleur réalisateur, et grand gagnant des Oscars avec cinq statuettes dont celles du meilleur acteur et, encore une fois, du meilleur réalisateur et du meilleur film (une première pour un film français), The Artist est un film sans grand intérêt. Il y a bien quelques idées de ci de là, que la plupart des critiques ont relevées : celle de "faire entendre" par l'image quand Georges Valentin sourit soudain pour nous faire comprendre que le public de son film applaudit ; la scène du cauchemar, où le son surgit et s'avère plutôt bien exploité ; un joli plan où Dujardin verse un verre d'alcool sur son propre reflet à la surface d'un piano ; l'intertitre "Bang !" à la fin du film où l'onomatopée n'est pas celle qu'on croit. En dehors de ces idées certes bien pensées mais pas non plus incroyables, l'histoire, celle d'un acteur du muet viré de son grand studio hollywoodien lors du passage au cinéma parlant, est ni plus ni moins (façon de parler, c'est beaucoup moins que ça) celle du grand chef-d’œuvre de Stanley Donen et Gene Kelly Chantons sous la pluie, auquel Hazanavicius rend plus qu'hommage puisqu'il en reprend l'idée de départ et un certain nombre de séquences. Le scénario n'a donc rien d'original et le film s'avère de fait peu surprenant, d'autant qu'il stagne énormément et n'évolue guère. Et vu que les idées ne sont pas nombreuses, le film s'étale pour faire difficilement une heure et demi. Observer durant de très longues séquences un Dujardin déprimé, brûlant ses anciens films, voulant se suicider, buvant pour oublier et ainsi de suite devient très vite lassant.


John Goodman fait le geste "emblématique" du film, le geste fétiche du personnage de Dujardin et que l'acteur a reproduit douze mille fois sur tous les plateaux télé du monde et à chaque récompense reçue. Le chien vedette ou ce gimmick gestuel : autant de manières de marquer les esprits au fer rouge.

On s'ennuie devant ce film un peu trop sage qui manque cruellement de contenu. The Artist, qui serait laborieux à voir une seconde fois, a oublié d'être autre chose qu'un exercice de style bourré de références au passé, certes élégant, mais qui tourne finalement en rond sur pas grand chose. C'est une œuvre qui se tient à peu près grâce à son honnête réalisateur mais qui s'avère plutôt maigre, et on aimerait que le triste Thomas Langmann cesse de se traîner devant toutes les caméras pour se vanter d'avoir rendu ce film possible avec son argent, son carnet d'adresse et son audace extraordinaire : un film muet en noir et blanc, rendez-vous compte, quel exploit ! Pour trouver le noir et blanc faramineux en soi en 2011 il faut avoir une connaissance bien mince du cinéma d'auteur tel qu'il se pratique aujourd'hui. Et quand bien même c'est effectivement une tentative hors du commun, voire louable, pour un gros producteur de daubes comme Langmann, ça reste un film tout à fait classique et facile d'accès, qui ne déroutera jamais le grand public et dont l'éventuelle audace initiale, plaire au plus grand nombre sans couleurs et sans dialogues, est vivement contrebalancée par un récit conventionnel au possible.


Moi devant ce film.

On a pu lire ici et là que le film est important parce qu'il réapprend à vraiment "regarder" au cinéma au lieu de juste suivre bêtement une histoire, or The Artist est très très très narratif, il procède d'une narration littéraire et non "imagée". Le film est paradoxalement très bavard et donne vraiment l'impression de raconter avec des mots bien plus qu'avec des moyens proprement visuels. On aurait aimé qu'Hazanavicius ne se contente pas de trois idées sympathiques sur le concept du muet, qu'il s'efforce de fournir un vrai travail sur le sujet à l'aune de 83 ans de cinéma parlant. The Artist n'est pas un "vrai" film muet de l'époque, évidemment, mais il ne propose pas non plus une approche moderne (ou post-moderne) de l'art cinématographique via le réinvestissement d'une forme ancienne. La maigreur du propos et la faiblesse des moyens cinématographiques mis en œuvre sont peut-être un dommage collatéral de la vraisemblable humilité de l'auteur. Car il faut dire que la modestie dont ce dernier fait preuve dans son approche de l'histoire du cinéma le sauve. Voulant rendre hommage aux films du répertoire sans tomber dans la bouffonnerie grindhouse, Hazanavicius fait preuve d'une élégante sobriété sans laquelle on aurait largement pu taxer son film de stricte arnaque intellectuelle, et cette simplicité nous change pas mal de la tendance actuelle.

Bérénice Béjo : "Who's that girl ? That's the question on nobody's lips."

Le jeu des acteurs est lui aussi dans un entre-deux un peu bancal : nécessairement plus expressifs que dans un film "normal", rien ne se passe vraiment quand on les regarde, et on imagine très bien le même jeu d'acteur dans un film basique (on a déjà vu Dujardin mille fois plus cabotin qu'ici, du reste l'acteur se contente de rejouer ce qu'on l'a déjà vu jouer mille fois et que les Américains découvrent avec enthousiasme). Le nouveau Dieu des planches affirme en interview et avec entrain que ce film lui a permis de comprendre à quel point le langage du corps est important dans son métier. C'est bien de le découvrir maintenant. En ce qui nous concerne, nous n'avons rien appris que Chaplin, Lloyd ou Keaton ne nous avaient déjà prouvé il y a des lustres, et nous n'avons pas non plus découvert qu'un film doit se regarder et s'écouter avant d'être lu comme un simple scénario. A l'ouest que dalle de nouveau. L'exercice paraît d'autant plus vain que Dujardin, malgré ses douze récompenses dont un prix d'interprétation à Cannes et un Oscar du meilleur acteur à Hollywood, et malgré son imitation du chameau sur les plateaux américains, ne révolutionne pas franchement l'acting. De même, Hazanavicius n'utilise pas vraiment le muet pour mettre l'image toute-puissante sur un piédestal. En bref, l'exercice paraît bien vain, et s'il n'est pas médiocre pour autant on le trouvera rapidement lassant. Malgré les prouesses du dénommé Weinstein et de Miramax, qui à force de publicité et de bourrage de cranes avaient déjà fait sacrer Shakespeare in Love et d'autres films du même acabit, The Artist n'est certainement pas le meilleur film de l'année. On lui reconnaîtra le seul mérite d'être finalement moins misérable et plus original que la plupart des derniers lauréats de l'Oscar du meilleur film, et c'est déjà pas si mal.


The Artist de Michel Hazanavicius avec Jean Dujardin, Bérénice Béjo, John Goodman, Penelope Ann Miller, Malcom McDowell et James Cromwell (2011)