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21 novembre 2019

The Town that Dreaded Sundown

Cela faisait des années que je voulais découvrir ce film dont le titre m'a toujours titillé : The Town that dreaded sundown. Littéralement, La Ville qui craignait le coucher du soleil, car c'est en effet à la tombée de la nuit que sévissait The Phantom Killer, un mystérieux tueur en série qui a semé la terreur dans une petite ville du Texas en 1946 et qui n'a jamais pu être identifié. Charles B. Pierce, discret mais tenace artisan du cinéma américain, auquel nous devons la célèbre réplique de l'inspecteur Harry "Go ahead, make my day", s'inspire d'une histoire vraie dans ce film qu'il a réalisé trente ans après les faits et, surtout, deux ans avant Halloween et deux ans après Black Christmas et Massacre à la tronçonneuse. C'est en effet à cette chronologie, et quasi à elle seule, que ce film doit son maigre intérêt, car cela fait de lui, aux côtés de ses plus distingués comparses, ce que l'on pourrait appeler un proto-slasher, antérieur au chef-d’œuvre fondateur de John Carpenter.




Psychopathe œuvrant masqué, victimes adolescentes ou tout juste adultes qui sont prises par surprise alors qu'elles fricotent dans leurs bagnoles ou à la belle étoile, flics impuissants ou complètement teubés... quelques-uns des principaux ingrédients du genre sont déjà là. On retrouve même régulièrement l'utilisation de la vue subjective, pour nous coller dans la peau du tueur, effet déjà employé, et avec plus de talent et d'à-propos, dans le Black Christmas de Bob Clark, qui sera plus tard sublimé par John Carpenter. Hélas, le film de Charles B. Pierce a un ton très problématique, se situant à cheval sur plusieurs registres qui ne font ici pas bon ménage du tout. Aucun rythme, zéro suspense, pas d'ambiance, on ne sait pas trop ce qu'on regarde : ce n'est ni un pur thriller, ni un vrai film d'horreur, ni un bon gros polar, ni quoi que ce soit. On ne se passionne jamais pour l'enquête pénible et laborieuse des policiers, dont certains sont trop lourdement montrés comme des coupables potentiels. On regarde tout ça d'un œil fatigué, las, à peine curieux, jamais surpris. The Town that dreaded sundown, qui a eu droit à une suite en 2014, est un film assez fade qui n'a d'intérêt que pour l'historien du cinéma d'horreur. On est aux limites de ma cinéphagie. 


The Town that dreaded sundown (Terreur sur la ville) de Charles B. Pierce avec Ben Johnson, Andrew Prine et Dawn Wells (1976)

13 janvier 2019

Le Mort-Vivant

Au début des années 70, Bob Clark était sur un nuage, un bien sombre nuage, et il nous a envoyé deux éclairs horrifiques dont le retentissement a mis du temps à se faire entendre. Black Christmas est un classique du cinéma d'horreur, à jamais condamné à demeurer dans l'ombre de titres plus connus qu'il a inspirés, notamment le Halloween de John Carpenter. Sorti la même année que Black Christmas, en 1974, Le Mort-Vivant (connu outre-Atlantique sous les titres de Dead of Night ou Deathdream) est une autre pépite du genre et il est encore nécessaire d'inciter aujourd'hui à sa redécouverte. Alors que sa famille vient tout juste d'être informée de sa mort par l'armée, Andy (Richard Backus), un jeune appelé, revient du Vietnam et rentre enfin chez lui. Hélas, la joie des retrouvailles sera de bien courte durée face au comportement étrange d'un jeune homme méconnaissable, qui ne parle quasiment pas, ne mange plus, mais est tout simplement là, de retour, par sa présence fantomatique et dérangeante.





Dès les premières secondes, très bref mais efficace aperçu pré-générique de la guerre au Vietnam, le film de Bob Clark surprend par son ambiance sinistre et son image lugubre. C'est ensuite son ton, si difficile à cerner, qui nous intrigue. Le réalisateur canadien, qui a également œuvré dans le registre de la comédie potache, insiste sur le bonheur des parents d'Andy et de sa sœur, au moment où celui-ci réapparaît, pourtant particulièrement inquiétant, dans la maison familiale. Les rires s'éternisent, la mère, obnubilée par son amour pour son fils, explose de joie. Tout cela contraste terriblement avec l'allure funèbre d'un Andy dont on se doute déjà qu'il a semé un mort sur son passage, le pauvre routier qui l'a pris en stop, lui qui a désormais besoin de sang pour ne pas être rattrapé par la putréfaction et retourner à l'état de cadavre. Quelque part entre le fantôme, le mort-vivant et le vampire, Andy est un personnage assez bouleversant qui dégage un mal-être profond rappelant directement la difficulté du retour au pays pour les vétérans de la guerre. Ses réactions imprévisibles et violentes évoquent inévitablement les troubles post-traumatiques des soldats, ces accès de violence soudains dû à des réminiscences brutales de ce qu'ils ont vécu sur le front.





Pour incarner les parents d'Andy, Bob Clark a reconstitué le couple du Faces de John Cassavetes en faisant appel à Lynn Carlin et John Marley. La première est une mère quasiment hystérique, aveuglée par l'amour qu'elle porte à un fils dont elle a appelé le retour par moult prières, au point de nier sa transformation et de faire comme si de rien n'était. Elle porte en elle le deuil impossible d'une mère qui a perdu bien trop tôt son fils parti à la guerre, refusant d'accepter la réalité. Le père, joué par John Marley (un visage connu des cinéphiles puisqu'il est le producteur qui se réveille avec une tête de cheval dans son lit dans Le Parrain), semble quant à lui porter sur ses épaules tout le poids de la culpabilité des aînés. On comprend qu'il est lui-même un vétéran de la Deuxième Guerre et l'on sent qu'il n'est pas étranger à l'engagement de son fils sous les drapeaux. Modestement et de façon très habile, bien aidé en cela par d'excellents acteurs, Bob Clark parvient ainsi à charger son film en non-dits dérangeants et lourds de sens, abordant très frontalement le thème de la mauvaise conscience américaine.





En exploitant avec un tel talent la fameuse idée du "soldant revenant de la guerre transformé en zombie", notamment reprise depuis avec beaucoup moins de finesse par Joe Dante dans un épisode de Masters of Horror, et en s'écartant intelligemment de la mythologie classique qui entoure la figure du mort-vivant, Bob Clark nous livre un film véritablement marquant, à la hauteur des autres grands titres chargés en contestation politique et en satire sociale du cinéma fantastique américain des années 70. L'atmosphère glauque et le personnage d'Andy, à la fois victime et monstre malgré lui, font penser au Martin de George A. Romero, qui de son côté nous dressait le portrait d'un vampire atypique, également empli d'une profonde tristesse. Les deux films ont d'ailleurs bénéficié des talents de maquilleur du grand Tom Savini, qui a participé à faire d'Andy et Martin des créatures à la fois effrayantes et pitoyables, dans tous les cas inoubliables pour le spectateur qui les a vues.





La dernière scène du film de Bob Clark, lors de laquelle Andy, prenant la fuite, cerné par la police, rampe dans le cimetière en direction de la pierre tombale qu'il a, plus tôt dans le film, gravée de son nom de ses propres mains, pour se mettre en terre sous celle-ci, tout cela sous les yeux de sa mère éplorée qui accompagne son fils jusque dans ses derniers instants et finit par prononcer une ultime phrase tragique ("Au moins, Andy est à la maison. Beaucoup de garçons ne le sont pas"), achève de rendre Le Mort-Vivant particulièrement mémorable. 


Le Mort-Vivant (Dead of Night) de Bob Clark avec Richard Backus, Lynn Carlin et John Marley (1974)

24 juin 2017

Meurtre par décret

Comptant parmi les nombreuses variations sur les aventures de Sherlock Holmes, Murder by Decree, réalisé par Bob Clark (l'auteur de Black Christmas) en 1978, est un film au scénario pour le moins accrocheur. L'idée de départ est séduisante puisque le scénariste John Hopkins et Bob Clark se proposent de faire plancher le célèbre détective d'Arthur Conan Doyle sur les exactions répugnantes du non-moins célèbre Jack l'éventreur. Le début du film est qui plus est très prometteur : les premiers plans, sur un Londres magnifiquement reconstitué, tapissé d'un fog à couper au couteau émanant de la Tamise pour envahir les ruelles sordides de Whitechapel, nous captivent tout de suite. Idem de ces plans ralentis où un fiacre sort de la brume pour s'avancer lentement mais sûrement vers la caméra, conduit par un cocher qui n'est qu'une ombre et accompagné d'une bande originale glaçante.





Malheureusement, le film, dans sa seconde moitié, perd peu à peu ses forces dans une intrigue politique (le titre annonçait la couleur me direz-vous) impliquant directement la famille royale, le gouvernement, et plus directement la Franc-maçonnerie, ce qui a pour effet de diluer le bloc de terreur que persiste à constituer la violence meurtrière incompréhensible de l'assassin mythique de Mary Ann Nichols, Annie Chapman, Elizabeth Stride, Catherine Eddowes et Mary Jane Kelly. Les figures des victimes comme celle du mystérieux tueur, pourtant bien amenée par les très gros plans sur son œil noir dilaté, écartelé, perdent les unes et l'autre consistance, et toute une foule d'éléments qui ont contribué à rendre cette affaire si mémorable (comme le caractère chirurgical des mutilations sur les cadavres des prostituées, par exemple, qui aura fasciné jusqu'à Robert Desnos, auteur de textes remarquables sur la question) passent à la trappe, ou bien sont présentés mais presque aussitôt évincés du récit (comme la tige de grappe de raisin retrouvée sur l'un des lieux du crime).





En revanche, si les seconds rôles sont inégalement traités (le médium Robert Lees, interprété par Donald Sutherland, ne sert pratiquement à rien ; alors que l'excellente Geneviève Bujold, dans le rôle d'Annie Crook, une prostituée séparée de son enfant et enfermée sans procès, bénéficie de quelques très belles scène dans un asile de folles particulièrement inquiétant), les deux personnages principaux sont bien servis par Christopher Plummer, dans le rôle de Holmes, et surtout le vieux James Mason dans celui de Watson. Ce dernier porte évidemment la part comique du duo, qui lui sied à ravir. Plummer est plus discret — il faut dire que son Sherlock a finalement guère le loisir de bien s'illustrer, usant plus d'entregent et de connaissances en gestuelle symbolique franc-maçonne que de véritable astuce et autre esprit de déduction —, mais les scènes qui réunissent les deux personnages parviennent facilement à faire sentir leur connivence et leur amitié. Le film, très plaisant au demeurant, et finalement assez original, aurait sans doute gagné à leur opposer un véritable troisième rôle principal dans la peau de l'éventreur, et à les laisser coudoyer plus souvent encore pour déjouer l'infâme et renouer coûte que coûte avec ce sourire que Holmes (et c'est une autre réussite du film), considérant avoir échoué (mais peut-être pas là où on s'y attendait), verra en partie effacé.


Meurtre par décret de Bob Clark avec Christopher Plummer, James Mason, Donald Sutherland et Geneviève Bujold (1979)

6 novembre 2012

Terreurs sur la ligne

Terreur sur la ligne (When a Stranger Calls, en vo), le dernier immondice signé Simon West, est le remake d'un film du même nom datant de 1979 signé Fred Walton, l'un des frères Walton. J'ai vu l'original quand j'étais petit et j'en garde un très bon souvenir. Sa seule séquence d'ouverture, redoutable d'efficacité, lui a permis d'accéder au rang de petit film culte. Une baby-sitter (Carol Kane), gardant toute seule deux enfants dans une grande maison de banlieue, est harcelée au téléphone par un monsieur qui lui demande sans arrêt, sur un ton monocorde et particulièrement flippant, "Êtes-vous allée voir les enfants ?". Inquiète, la jeune fille contacte la police et fait localiser l'appel. On lui signale alors que les coups de fil sont donnés depuis l'intérieur même de la maison ! Le tueur a le temps de liquider les deux gosses avant de prendre la fuite. Ainsi s'achevaient les vingt premières minutes particulièrement tendues et réellement terrifiantes de ce thriller horrifique qui s'appliquait à mettre en image une légende urbaine bien connue outre-Atlantique.


Le visage de Carol Kane vous dira sans doute quelque chose. L'actrice a joué dans quelques chouettes films dans les années 70 : The Last Detail, Une Après-midi de chien, Ce plaisir qu'on dit charnel et Annie Hall.

La suite du film n'était hélas pas tout à fait du même niveau. On y voit le tueur sortir de l'asile psychiatrique et se mettre à la recherche de l'ancienne baby-sitter, en épluchant l'annuaire des télécoms. Lors de la toute dernière partie du film, il la retrouve enfin et le réalisateur nous offre à nouveau une séquence d'angoisse assez réussie. Tout cela fut donc suffisant pour que l’œuvre s'installe modestement au panthéon des amateurs d'épouvante et influence assez clairement toute une catégorie de films d'horreur (les slashers), un peu de la même façon que Black Christmas (bien que le film de Bob Clark, réalisé cinq ans plus tôt, soit infiniment plus réussi et d'une bien plus grande importance pour le genre). Il est en effet évident qu'un type comme Kevin Williamson s'est largement inspiré de quelques situations de ces films pour écrire le scénario de Scream. L'idée de l'appel téléphonique localisé à l'intérieur même de la maison, et tout le suspense qui va avec, a en effet fait son chemin. Sorti en 2005, le remake de Terreur sur la Ligne est quant à lui une preuve de l'essoufflement irréversible de l'importante vague de slashers générée par le succès du film de Wes Craven. Revenons à présent sur son triste cas.


Camilla Belle porte plutôt bien son nom de famille. Heureusement qu'elle ne s'appelle pas Camilla Bonnactrice.

En réalité, le remake de Simon West (aucun lien de parenté avec le célèbre auxerrois Taribo) réitère seulement la situation de la première séquence du film original, celle où une baby-sitter est donc malmenée au téléphone par un psychopathe dont on apprendra, ici au bout d'une heure, qu'il se trouve dans le salon, les pieds en éventail sur la table basse. Simon West transforme ainsi les 20 premières minutes extra de l'original en une heure et demie d'ennui profond où nous voyons la jeune fille répondre à d'autres coups de fil, visiter la maison, manger une glace, se faire les ongles, regarder Le Roi Lion, jouer avec les interrupteurs et, surtout, sursauter au moindre bruit ! Bref, un véritable supplice, d'autant plus intenable pour quelqu'un qui a déjà vu l'original et qui sait par conséquent tout ce qui va se passer puisqu'ayant connaissance du seul petit coup de théâtre du film (je vous le rappelle une énième fois car c'est la clé de voûte du scénario : le tueur est déjà dans la maison, il pète entre les coussins du sofa !). 

"À 20 ans, On est invincible, À 20 ans, Rien n'est impossible, On traverse les jours en chantant"

Parlons à présent des subtils changements apportés par ce remake. La maison de banlieue glauque et banale est ici remplacée par un immense chalet en montagne, situé au bord d'un lac, à l'architecture très moderne et protégé par un système d'alarme très complexe mais qui, bien sûr, s'avérera totalement inutile. Cette modification a le seul avantage de rendre l'histoire encore moins crédible. Ensuite, l'actrice de 1979 au physique qui ferait même débander un ours blanc gay est substituée par une Camilla Belle qui ferait amèrement regretter sa condition à un castrat ! Hélas, Simon West n'est pas que la moitié d'un con et il choisit de ne pas exploiter cet atout. Il n'aura jamais le bon sens de cadrer convenablement sa brunette au corps d'athlète et au regard libidineux. Il préfère ajouter à son film une sous-intrigue niaise dont on se contre-fout éperdument et qui nous apprend seulement que notre héroïne a de terribles problèmes sentimentaux, du type que seule une collégienne perturbée peut avoir. De plus, les vêtements de l'actrice sont apparemment si épais qu'une fois mouillés, rien de plus ne nous sera dévoilé sur sa pourtant très sympathique anatomie. L'unique intérêt du film s'envole donc, et nous restons sur notre faim !


A t-elle dans la lignée de son regard légèrement strabique un monstrueux gland tuméfié pour tirer une telle tronche ?

Il faudrait vraiment se lever très tôt le matin pour trouver des qualités à ce film de Simon West, ridicule du début à la fin et qui provoquera une sensation de "déjà-vu" énorme à quiconque a subi un slasher où le méchant sait se servir d'un téléphone. Terreur sur la ligne version 2005, dont je serai sans doute le seul à parler en 2012, est donc un nouveau remake inutile et méprisable. Un film si triste et fade qu'on ne peut même pas s'en moquer et rigoler en le prenant au second degré. Un modèle de pseudo film d'horreur minable, suffisamment débile et soft (les amateurs de gore seront déçus, on ne voit pas la moindre goutte de sang, ni le moindre meurtre !) pour que les ados américains puissent le regarder tranquillement tout en se goinfrant de pop-corn, profitant de l'occasion pour gagner ces quelques kilos qui les enfonceront davantage dans leurs sièges et rendront leur obésité encore plus morbide. Si perdre mon temps à voir ce film et dire tout le mal que j'en pense vous a permis de ne pas perdre le votre, c'est déjà ça. En revanche, donnez donc une chance à l'introduction terrible de l'original, bien plus aimable !


Terreur sur la ligne de Fred Walton avec Carol Kane (1979)
Terreur sur la ligne de Simon West avec Camilla Belle (2005)

17 mars 2011

Black Christmas

On associe systématiquement Black Christmas au fameux Halloween de John Carpenter. Les deux films sont en effet similaires sur bien des points et le premier a sûrement été une importante source d’inspiration pour le second. Ces deux films ont fondé peut-être bien malgré eux l’un des pires sous-genres du cinéma d’horreur, à savoir le « slasher », c'est-à-dire tous ces films où un individu généralement masqué s’en prend à une bande de jeunes et les liquide un à un. Un sous-genre qui a engendré un nombre incalculable de mauvais films d’exploitation pendant les années 80 avant de s’essouffler au début des années 90 puis d’être relancé grâce au succès de Scream ; le filon s’étant à nouveau épuisé, on espère que le quatrième volet de la saga de Wes Craven ne lui redonnera pas une nouvelle jeunesse. Réalisé en 1974 par Bob Clark, Black Christmas est souvent présenté comme le premier véritable slasher. Dans ce film, une pension occupée par une confrérie universitaire de jeunes étudiantes est prise pour cible par un serial killer. Celui-ci commence par harceler les jeunes femmes au téléphone en leur déblatérant des obscénités puis finit par s’en prendre véritablement à elles.




Le rapprochement avec Halloween peut se faire dès les premières images puisque Black Christmas s’ouvre également par une séquence en vue subjective où nous nous retrouvons donc dans la peau du tueur en train de s’infiltrer dans la maison. Dès cette première scène, l’ambiance est posée : l’atmosphère du film est tout de suite angoissante et elle le restera. L’efficacité de Black Christmas est toujours intacte presque quarante ans après sa sortie, alors qu’entre temps, des centaines de films ont repris la même recette, sans le même savoir-faire. Mais ce qui m’a le plus intéressé dans ce film est l’interprétation que l’on peut en faire, ou en tout cas celle qui m’est apparue et que l’on peut encore une fois rapprocher du film de Carpenter, sorti quatre ans après. On reproche à John Carpenter d’avoir signé avec Halloween une œuvre réactionnaire et puritaine où l’unique survivante est la seule jeune fille qui ne s’est pas adonnée aux plaisirs de la chair, de l’alcool et autres substances illicites. On a ainsi attribué au film une morale douteuse et insidieuse, par ailleurs contredite par tout le reste de la filmographie du cinéaste, aux relents parfois quasi anarchiques, et à laquelle Carpenter en personne s’est souvent défendu d’avoir intentionnellement réfléchi, en regrettant par la même occasion que son film puisse être interprété de cette façon. Sur ce terrain-là, Black Christmas paraît plus significatif et sans doute plus clair. Laissez-moi donc vous dire à présent comment j’ai perçu ce petit jeu de massacre.




Bob Clark s'applique à nous dépeindre les personnalités de ces étudiantes, représentatives des jeunes femmes américaines de ce début des années 70. Il semble nous décrire la nécessité de leur émancipation vis-à-vis des générations passées avec lesquelles elles sont en décalage complet. Ces jeunes étudiantes boivent, clopent, s’amusent et parlent cul crument. Surtout, on voit ces filles faire preuve d’une certaine insolence à l’égard de leurs aînés, et de toutes les figures d’autorités qui se présentent à elles. Celle incarnée par la charmante Margot Kidder (dont le personnage principal de The House of the Devil est volontairement le sosie) est sans doute la plus dévergondée : on la verra se moquer d’un policier benêt ne comprenant pas le sens du mot « fellation ». La première de ces jeunes femmes à mourir est celle dont on sait seulement qu’elle était encore vierge, d’un caractère timide et sérieux. C’était aussi la seule qui prévoyait de retourner chez ses parents pour les fêtes, tandis que ses copines de la sororité ont choisi de festoyer ensemble en restant à la pension, en toute liberté, sans doute en pleine débauche. Le père de cette première victime est la seule figure paternelle que l’on verra dans le film : c’est un homme vieux qui a plutôt l’allure et le physique d’un grand-père, c’est un vieillard lent et apparemment déconnecté du monde dans lequel vivait sa fille disparue.




Bob Clark filme donc les jeunes américaines de ce début des années 70, il filme une jeunesse dont le décalage avec la génération précédente est profond et qui doit à présent s’en affranchir définitivement. Une situation symbolisée par une scène marquante où l’on voit un jeune homme, que l’on sait austère et privé d’amusement, laisser exploser la violence qui l’habite lors d’une répétition au piano face à un jury ridé, immobile et médusé. Le tueur, c’est peut-être lui, cet individu renfermé et enfermé, vieux jeu et appartenant résolument au passé. C’est en tout cas ce que l’on se met à croire jusqu'à la fin du film, rappelant elle aussi la conclusion inoubliable d'Halloween. Mais en réalité, le tueur du film est invisible, on ne le voit jamais, même pas furtivement. Il peut donc d’autant mieux être une entité irrationnelle, une sorte de puissance invisible qui n’existerait que par le sens donné à ses actes. Lors de ses terrifiants appels téléphoniques, le tueur parvient à prendre des voix multiples, des voix d’hommes et de femmes manifestement âgés, dégueulant des obscénités particulièrement brutales. On ne sera pas étonné d’apprendre par la suite que l’appel provient de l’intérieur même de la maison où vivent les étudiantes, un effet de surprise maintes fois réutilisé après ce film (je pense notamment à Terreur sur la Ligne), mais là encore assez significatif. Bien entendu, le tueur s’en prend seulement à des femmes. Et en toute logique, la seule survivante du film est celle qui refuse de se marier, celle qui veut avorter pour continuer sa carrière. Elle est jouée par la mignonne Olivia Hussey, et il s’agit évidemment du personnage le plus dynamique et volontaire, la figure de proue de cette génération qui s'affirme. C'est elle qui tue le reliquat figé de l'étouffante génération passée, c'est-à-dire le jeune homme précédemment évoqué. A travers elle, Bob Clark nous montre la nécessité de ces jeunes femmes de sortir d'un carcan mortifère, étouffant et dépassé, pour mieux se saisir entièrement de l'avenir qui s'offre à elles.




Ce salmigondis personnel mis à part, Black Christmas est avant tout un thriller très efficace en plus d’être un film particulièrement intéressant sur son époque et une œuvre d’un intérêt quasi historique pour le cinéma d’horreur. Black Christmas n’a peut-être pas la même qualité formelle qu’Halloween, pas la même virtuosité dans sa mise en scène, qui est sans doute moins profondément déterminée à surprendre et à faire peur. Mais Black Christmas est peut-être plus riche sur le fond, et il n’en reste pas moins assez brillamment filmé, Bob Clark jouant parfaitement du hors cadre et de la profondeur de champ pour mieux nous flanquer la trouille. Il me revient aussi à l’esprit cette scène toute simple, lors d’un coup de fil du tueur, où la caméra passe d’un visage à un autre, en très gros plan, captant superbement toute la tension grandissante. Une tension qui n’est ici jamais installée par le renfort d’effets lourdingues. On pourra ainsi agréablement noter l’absence des effets sonores chocs, ceux-là même qui n’en finissent pas de pourrir les films d’horreur actuels. Black Christmas est une œuvre ambiguë et subtile, un film assez rare. Il n’a donc clairement pas volé son statut de classique du cinéma d’horreur, et il mérite d’être redécouvert, lui qui à sa sortie fut d'abord éclipsé par le non moins fameux Massacre à la Tronçonneuse de Tobe Hooper et qui fut ensuite poussé dans l’ombre par le classique de John Carpenter.

 

Black Christmas de Bob Clark avec Olivia Hussey, Margot Kidder et John Saxon (1974)