23 novembre 2020

Le Cerveau d'acier

Avant d'achever un grand requin blanc en commettant le dernier volet putride des Dents de la mer, Joseph Sargent avait mangé du lion ! On lui doit au moins deux très bons thrillers des années 70 : Les Pirates du Métro, rayon action/polar et, côté SF, Le Cerveau d'acier. C'est ce dernier qui m'intéresse aujourd'hui, Colossus : The Forbin Project dans son titre original qui m'a toujours perturbé. The Forbidden Project ? Non, The Forbin Project, du nom de Dr Forbin, le créateur de ce super-ordinateur géant répondant au doux patronyme de Colossus qui a pour mission de contrôler l'arsenal nucléaire des États-Unis et de ses alliés afin d'éviter toute erreur humaine et de garantir la paix en pleine Guerre Froide. Présenté comme une merveille technologique sans faille lors d'une conférence de presse en grandes pompes donnée par le Président des États-Unis, Colossus fera immédiatement ami-ami avec Guardian, le super-ordinateur soviétique, animé des mêmes intentions envers l'espèce humaine... Inutile d'en dire plus sur le pitch terrible de ce film dont on se doute bien d'où il va nous mener mais qui fait cela, d'entrée de jeu, avec brio et sur un rythme qui ne faiblit jamais !




On marche en effet à fond dès ces premières images qui nous montrent les entrailles faites d'acier et d'électronique de l'impressionnant Colossus, monument technologique invulnérable caché dans les Rocheuses et alimenté par son propre réacteur nucléaire. Puis nous restons dans les pas de son créateur, l'énigmatique Dr Forbin (Eric Braeden), qui rejoint la conférence de presse présidentielle où il est rapidement invité à présenter son petit bébé. La mise en scène de Joseph Sargent est dynamique et tout s'enchaîne très vite, on se laisse donc porter sans souci. Colossus a tôt fait de faire tourner tout son monde en bourrique, en attestant d'une intelligence redoutable et en prenant des initiatives en binôme avec son alter ego russe (la première d'entre elles, ils inventent ensemble un langage commun sous le regard médusé des observateurs impuissants). Tous ces événements devaient être difficiles à mettre en image mais Joseph Sargent s'en tire fort bien en insufflant beaucoup d'énergie à son récit, par ses mouvements de caméra fluides et son montage sans temps mort. Le cinéaste atteste d'un certain savoir-faire pour filmer des salles de réunion circulaires où la technologie omniprésente s'avère encore étonnamment crédible quand on découvre le film aujourd'hui.




Les ultimatums et les menaces de Colossus font toujours leur petit effet. Le suspense est au rendez-vous et on se demande même comment le film va réussir à tenir une telle cadence jusqu'au bout. Il surprend agréablement lorsqu'il choisit de baisser en intensité pour mieux prendre un virage plus ouvertement comique et assez inattendue, quand Colossus décidera de surveiller son créateur via ses multiples caméras et de lui dicter son emploi du temps à la minute près. Cela donne lieu à un passage savoureux où le Dr Forbin doit négocier ses rares libertés hebdomadaires et notamment le nombre de fois où il aura besoin de profiter d'entrevues privées avec sa maîtresse improvisée... Une combine pour se faire passer des informations cruciales qui ne suffira malheureusement pas à duper Colossus mais qui offrira son petit lot de scènes amusantes au spectateur.




Le scénario du film est donc d'une belle intelligence non artificielle, en se permettant ainsi de mêler les tons et en ne cherchant pas l'intensité à tout prix, il ne nous lasse à aucun moment et nous maintient en haleine jusqu'à la dernière seconde. On reconnaît peut-être là-dedans la patte de James Bridges, ici auteur du scénario, à qui l'on doit également le très efficace et similaire Syndrome Chinois. On retrouve en effet la même tension, où les enjeux d'une ampleur mondiale s'avèrent crédibles, et le même regard satirique porté sur l'homme face aux technologies qui le dépassent, aspect contribuant pour beaucoup au côté éminemment divertissant de la chose. Dans les deux films, on quitte rarement des salles rondes, grises et fermées, où les écrans de contrôle et les boutons clignotants sont légion mais malgré l'absence d'images vraiment spectaculaires, on a aucun mal à croire à l'importance de ce qui se joue sous nos yeux et à prendre notre pied.




Les acteurs font aussi leur part du job, à commencer par Eric Braeden : il parvient à donner une dimension très intrigante à son personnage, un génie de l'informatique qui a d'abord l'air de prendre les choses plutôt à la légère, arrogant, amusé et impressionné par les progrès de sa création, avant d'être réellement inquiet qu'à la toute fin, quasiment. Le choix d'un personnage plus sérieux et grave aurait peut-être pu plomber un tel film, le condamnant à échouer dans la catégorie de ces séries b que l'on apprécie surtout au second degré. Colossus vaut beaucoup mieux que ça et parvient à aborder d'une habile et jolie manière des thèmes toujours très actuelles. Chapeau bas ! Pour l'anecdote : Eric Braeden sera bien plus tard engagé par James Cameron pour un petit rôle à bord du Titanic ; on devine que le réalisateur d'Avorton devait être ravi de pouvoir diriger le créateur d'un équivalent de SkyNet ! 


Le Cerveau d'acier (Colossus : The Forbin Project) de Joseph Sargent avec Eric Braeden (1970)

17 novembre 2020

His House

Bienvenue dans le haut du panier des films Netflix, ce qui est évidemment un compliment à relativiser... D'ailleurs, His House n'est pas une production Netflix à proprement parler, la plateforme s'est contentée d'acheter les droits de distribution pour mieux proposer le film à ses abonnés à la veille d'Halloween, ajoutant ainsi avec opportunisme un titre horrifique inédit, plutôt intelligent et dans l'air du temps, à son catalogue. Le premier long métrage écrit et réalisé par le jeune cinéaste anglais Remi Weekes s'inscrit en effet quelque part entre le cinéma social britannique et celui, d'épouvante plus en vogue, de l'américain Jordan Peele. Nous y suivons un couple de réfugiés qui a fui la guerre civile qui ravageait son pays pour l'Angleterre, où ils se retrouvent logés dans une maison vétuste, quelque part en banlieue de Londres. Ils ont perdu leur fille durant leur périple jusqu'en Europe et cette perte tragique continue de les hanter, à moins que ce ne soit leur nouveau logement, dont de sombres menaces suintent des murs pourris...




Rencontre du film social et du film de maison hantée, His House apparaît beaucoup plus réussi dans son versant réaliste. Le couple de réfugiés est incarné par deux acteurs charismatiques (Wunmi Mosaku et Sope Dirisu) qui réussissent à être très crédibles dans leurs rôles, en y apportant une belle humanité. Nous ressentons immédiatement de l'empathie pour eux et nous avons juste envie de les voir kiffer, que cette chienne de vie leur sourit enfin. Les meilleures scènes sont celles où nous les voyons confrontés au système anglais, fait de contrôles hebdomadaires obligatoires et d'une série d'impératifs qui paraissent contradictoires. Sommés de s'intégrer, les deux réfugiés sont toutefois isolés dans un quartier craignos et il leur est interdit de trouver ce travail qui serait synonyme de source de revenu autre que la maigre pension qui leur est accordée. Continuellement rappelés à leur soi-disant chance de bénéficier d'un vaste logement, plus grand que les appartements de leurs contrôleurs envieux, et dont l'insalubrité est ignorée, leur statut est fragile et précaire. Nous ressentons suffisamment toute la pression qu'ils subissent au quotidien, leur souffrance et leur manque de repère dans ce nouvel environnement grisâtre et si peu accueillant, qui ne les aide guère à s'affranchir de leur lourd et douloureux passé.




Côté horreur et fantastique, en revanche, c'est un peu moins ça... Comme bien des films de maison hantée, His House est trop répétitif, comme s'il était indispensable de placer des scènes de trouille à un rythme très régulier, histoire de procurer au spectateur les frissons attendus, de ne pas prendre le risque de le perdre ou de l'ennuyer. Bien que ces scènes horrifiques convoquent un imaginaire assez original pour le genre, permettant au cinéaste de nous livrer deux ou trois visions de cauchemar saisissantes, elles sont parfois longuettes et constituent peut-être les moins intéressantes de l'ensemble, parasitées aussi par un penchant pour les jumpscares qui pourra en lasser certains. Le film souffre en outre d'une construction balourde, avec un dernier tiers trop explicatif, trop surligné, laborieux. L'histoire s'avère plutôt solide et son espèce de twist fonctionne assez bien, mais elle échoue alors à nous emporter pour de bon, à plus franchement nous émouvoir. Remi Weekes a cependant le mérite de nous apporter tous les éclaircissements espérés, loin de cette vilaine tendance qui consiste à trop peu en révéler, à épaissir un mystère en réalité bien pratique pour cacher, en vain, les lacunes et la minceur de scénarios paresseux, laissant sur sa faim une audience qui n'est pas dupe. Ici, tout s'éclaire convenablement, certes, mais nous aurions préféré plus de fluidité et de subtilité. Si His House a donc de vraies et louables qualités, proposant même quelques belles choses et exploitant comme il peut une idée de départ originale, osée et intéressante, il est tout de même assez loin de convaincre totalement. Finissons sur une note positive et admettons que cela reste très encourageant pour un premier film.


His House de Remi Weekes avec Wunmi Mosaku et Sope Dirisu (2020)

13 novembre 2020

La Dernière vie de Simon

Simon a un don : il peut prendre l'apparence physique de n'importe quelle personne qu'il a déjà touchée. Comme c'est encore un petit garçon, il ne s'en sert pas à des fins sordides ou malsaines, mais pour aller s'acheter une barbe à papa en prenant l'aspect d'un moniteur de son foyer. Parce que Simon est orphelin, mais finit par trouver une famille d'adoption, celle de ses deux seuls amis, Thomas et Madeleine, qui vivent en Bretagne dans une belle baraque. Tout bascule le jour où Simon et Thomas font la course à travers bois et que ce dernier glisse dans un de ces insondables abîmes du relief breton. Simon décide alors de prendre l'apparence physique de Thomas, et son identité. Voici donc le pitch du premier long métrage de Léo Karmann, le fils de Sam, une œuvre très naïve que quelques-uns ont présenté comme un vent de fraîcheur sur le cinéma français. Certes, il est rare que celui-ci s'essaie au fantastique de cette manière, avec un tel sérieux et l'ambition évidente d'un élan romanesque. Mais dans les faits, on tient simplement là un pénible ersatz des films de Spielberg ou Zemeckis des années 80, très vraisemblablement signé par un faquin déjà nostalgique, qui a grandi avec ce cinéma-là et n'a pas beaucoup élargi son horizon depuis. Derrière son idée de départ toute bête mais a priori prometteuse se cache une sorte de pseudo conte fantastique au scénario aussi prévisible que lourdingue, qui prend rapidement une tournure assez gênante, lorsque les personnages deviennent adultes, avec la romance faisandée qu'il met en scène (vous l'aurez compris, Simon est amoureux de sa sœur, Madeleine, qui est atteinte d'une maladie incurable, histoire d'en rajouter encore une couche).




Léo Karmann croit pouvoir nous emporter dans son histoire à grands coups de violons envahissants et omniprésents, de mouvements de caméra plein d'emphase, les paysages de Bretagne filmés comme des cartes postales, recouvrant le tout d'un symbolisme lourdingue (le héros, usurpateur d'identité, finit par travailler dans la miroiterie de son père adoptif). Les dialogues et le jeu des acteurs, en particulier Martin Karmann (frère de...), sont à l'avenant. La légèreté, la subtilité, connaît pas ! Le jeune cinéaste est si peu malin qu'il nous montre même les transformations de son personnage principal lorsque celui-ci révèle son secret à ses deux amis, nous offrant des morphings hideux dont on se serait volontiers passé, quand n'importe qui doté d'un peu de bon sens aurait naturellement choisi de laisser cela hors-champ. Après Trois jours et une vie, La Dernière vie de Simon est aussi le deuxième film français tout récent qui parvient à provoquer l'hilarité à la mort accidentelle et tragique d'un enfant (la chute dans le gouffre, précédée d'une longue glissade pathétique), scène pivot des deux films ; c'est problématique, non ? En fin de compte, le premier long de Léo Karmann, 31 ans, ressemble à son ignoble affiche, pour une fois nullement mensongère, et ne laisse que peu d'espoir pour la suite, tant il paraît maladroit et boursoufflé, à contre-temps et venu d'une autre époque. Un vent de fraîcheur ? Tu parles, moi j'ai plutôt senti comme une vieille odeur de pet bien rance.


La Dernière vie de Simon de Léo Karmann avec Camille Claris, Benjamin Voisin et Martin Karmann (2020)

10 novembre 2020

Nomads

Un anthropologue français (Pierce Brosnan, 32 ans, la vie devant lui, un accent pas français du tout, une beubar taillée pour pécho tout ce qui a deux guiboles, et des chemises en flanelle de toutes les couleurs), après dix années passées à écumer la planète à la recherche de tribus et autres communautés humaines sortant de l’ordinaire, décide avec sa femme de poser ses valises à Los Angeles, il a accepté un poste à l’UCLA. Concernant leur emménagement, c’est lui qui a choisi leur nouvelle demeure, en solo, sa femme lui accordant une confiance aveugle sur ce coup-là, il ne l’a jamais déçue auparavant, elle est folle de lui, il est beau comme un camion. Et malheureusement pour elle, son mari a le goût du risque puisqu’un meurtre violent a été commis dans cette maison. Brosnan en a été informé, il a hurlé à l’agent immobilier "I TAKE IT, TA GOULE !" après avoir quand même demandé à ce que la moquette imbibée du sang de l’ancien proprio soit changée avant que sa femme ne se pointe.


  

Peu de temps après avoir emménagé, Pommier, c’est son nom, se rend compte que de drôles d’oiseaux rodent autour de sa nouvelle propriété. Il découvre des tags incompréhensibles mais menaçants sur la porte de son garage tandis que les noctambules individus tout de cuir vêtus zonent à proximité. L’anthropologue aventureux prend le pas sur le mari prudent et notre héros part, appareil photo reflex en bandoulière, traquer ces présumés tagueurs partis à bord d’une camionnette. Alors qu’il a dit à sa femme qu’il partait faire un tour, il ne revient que deux jours plus tard. Pris dans sa fascination pour des êtres qui donnent l’impression de commettre le mal par simple jeu, il a perdu la notion du temps et il finit par pouvoir observer de très près ses nouveaux sujets d’étude pour quelques clichés en plan rapproché dans une atmosphère surréaliste et apparemment jouissive pour notre héros médusé.




Pressé de développer ses dizaines de pellicules utilisées pendant ces deux jours de jeu du chat et de la souris, Pommier s’enferme dans sa chambre noire et finit par n’obtenir que des clichés de bitume, mobilier urbain, immeubles typiques de Los Angeles, ruelles sordides ou parcs dans lesquels il ne fait pas bon d’aller se balader en solo la nuit. Pas un seul de ces énergumènes sur ses photos. Invisibles, ils n’ont pas imprimé la pellicule ! Pommier est-il fou, a-t-il halluciné pendant ces deux jours ? Ou bien est-il en présence de ce qu’il redoute ? Des Nomades, encore appelés Innuats, esprits malins qui déambulent dans certaines contrées et croyances de certains peuples ? Impossible en milieu urbain dense et civilisé comme Los Angeles ! Pourtant il faut se rendre à l’évidence, Pommier semble bien avoir affaire à de telles apparitions, se manifestant ici sous la forme de motards tout de cuir vêtus...




Se sentant épié, traqué dans sa propre maison, notre anthropologue réfléchit, boit du vin et part prendre l’air en pleine nuit. Sauf que ses sujets d’étude, qu’il a manifestement approchés d’un peu trop près, ne le lâchent plus ! Cerné, poursuivi, aux abois, il se réfugie dans un vieil immeuble à l’abandon qui est en fait habité par une bonne sœur âgée. Mais est-elle réelle ? Est-il en train de délirer ? Cette courte respiration dans ce film au rythme soutenu est la bienvenue. Autour d’un thé chaï latté, la religieuse lui conseille d’arrêter de faire le malin et de prendre les jambes à son cou face à des forces trop puissantes pour lui malgré sa beaugossitude et sa beubar de dingue. Se réveillant en sursaut dans sa caisse, entouré de ses nouveaux amis qui ne le lâchent plus, il décide de passer à l’action à coup de démonte-pneu sur le leader du groupe. Relaxé par cette explosion de violence, il rentre chez lui, déchire sa chemise, se fout à poil et engage un acte sexuel brutal et passionné avec sa femme qui semble apprécier à sa juste valeur cette manifestation de tendresse. Pas de chance, quand notre héros se réveille au petit matin, délassé par une nuit de sexe torride, le corps de sa victime biker a disparu. Malgré tout, tel François Hollande quand tout s'effondre autour de lui, il considère que "ça va mieux". Partant faire un peu de tourisme avec sa bonne femme, ils décident d’aller voir un magnifique POV (point of view) de Los Angeles au sommet de l’un ses plus hauts buildings. Pas de chance pour lui, il est toujours traqué ! Et alors que l’un de ses harceleurs s’approche et le nargue, ni une ni deux, il le fait passer par dessus la rambarde pour une chute qui rappellera aux vrais amateurs de McTiernan celle de Hans Gruber dans Die Hard. Après avoir mis sa femme à l’abri, Pommier retourne là où tout a commencé, dans sa maison, pour faire ses valises et fuir pour de bon. Sauf qu’il est attendu par des dizaines et des dizaines d’innuats nomads qui lui font sa fête. Suite à un tabassage, plus suggéré que montré, il finira sa misérable vie, délirant, à l’hôpital, terrassé par ce qui ressemble à un AVC fatal...




Toute cette histoire, que je vous ai allègrement spoilée (je vous en ai gâché le plaisir comme on dirait à l’Académie Française), est racontée à travers les souvenirs d’une neurologue qui est la dernière personne à avoir approché notre anthropologue vivant. Au moment de son ultime AVC, Pommier lui souffle une incantation étrange et, comme on le verra par la suite, ses souvenirs, son âme, sa conscience pénétreront au plus profond de la jeune femme. Affublée de ce terrible fardeau, notre neurologue, campée avec courage par Lesley-Anne Down, revit tous les souvenirs et toutes les situations des derniers jours de son patient. Échappant de peu aux bikers-innuats-fantômes avec la femme de Pommier, elles décident de quitter la Californie pour de bon. Quelle ne fut pas leur surprise lorsque, pensant être tirées d’affaire, elles croisent la route de l’un de ces motards qui s’avère être Pommier himself ! Il est devenu l’un d’Eux ! Dans un plan devenu iconique, Pommier enlève ses grosses lunettes de conduite et montre sa tronche enfarinée de motard à qui on ne la fait pas. Sans violence, comme si son ancienne vie influait encore ses actions, il laisse les deux femmes s’échapper au moment de passer la frontière californienne. Le message est clair, la Californie est désormais terra non grata pour ces dames. Un superbe plan réalisé à l’aide d’une superbe grue nous montre le motard faire demi-tour tout en dévoilant le panneau marquant la frontière californienne.




Après avoir vu ce film, un certain Arnold Schwarzenegger a accouru dans le bureau de Joel Silver, il a tapé son gros poing austro-américain sur la table, et a dit avec son inimitable accent "Je veux ce mec pour réaliser Predator, personne d’autre, bite !". Autre anecdote, le rôle de Pommier a d’abord été proposé à Depardieu, Gérard Depardieu ! Mais cet homme non visionnaire a évidemment refusé, passant à côté de l'opportunité de devenir une star aux USA malgré le statut de petit film de Nomads. Dommage pour lui ! De mon côté, je peux désormais affirmer sans mentir avoir bel et bien vu tous les films de John McTiernan. Tous. Je crois...


Nomads de John McTiernan avec Pierce Brosnan, Adam Ant et Lesley-Anne Down (1986)

3 novembre 2020

First Cow

C'est d'abord un chien qui creuse la terre, sur les rives d'un fleuve où nous avons vu lentement passer un cargo. Sa maîtresse, intriguée, continue le travail de fouille, et finit par découvrir deux squelettes, allongés côte à côte. Un simple raccord nous amène 200 ans en arrière, au début du XIXème siècle, où nous suivons les pas d'un cueilleur qui ramasse quelques champignons dans le sous-bois. Il s'agit de Cookie, un cuisinier qui essaie de trouver de quoi sustenter un groupe de trappeurs bourrus pour lesquels il travaille. Plus tard, en continuant à chercher des baies, il découvre un homme caché dans la forêt, King-Lu, un chinois traqué par des russes. Celui-ci lui demande son hospitalité, et Cookie la lui offre, très naturellement. Kelly Reichardt filme une amitié. Une pure et simple amitié, comme nous en voyons finalement fort peu au cinéma. Nous sommes d'ailleurs si décontenancés par la simplicité de cette amitié, de cette harmonieuse association qui satisfait les deux parties, que nous attendons presque le moment où les sentiments deviendront plus passionnels. Mais non. La cinéaste reste dans la retenue et s'applique à dépeindre discrètement la pureté de cette union, ce qui fait toute sa beauté. Elle nous montre l'association fructueuse de deux hommes en marge, quand bien même était-il possible d'y être déjà, à la marge de cette Amérique-là ; deux hommes qui ont en tout cas été rejetés et voient chacun en l'autre la possibilité d'un avenir plus radieux, à la condition, toute naturelle, de mettre leur qualité en commun : le savoir-faire de l'un, l'astuce et le sens du commerce de l'autre. Le rapport qui se noue entre eux est délicat, instinctif, solide, vital. Le film s'ouvre par cette citation de William Blake : "The bird a nest, the spider a web, man friendship".




Si je choisissais de vous révéler davantage le scénario, il ne me faudrait qu'une phrase supplémentaire ou deux, et vous pourriez vous étonner de son apparente minceur. Mais derrière cette petite histoire de vol de lait de vache au clair de lune par deux complices qui rêvent ensemble de meilleurs lendemains (je l'ai donc fait, le résumé), se jouent et se révèlent plein de choses intéressantes sur l'Amérique des pionniers et le capitalisme naissant. Dès les premières images, Kelly Reichardt filme des os qui dépassent de la terre, cette même terre retournée, puis des champignons, et toujours le sol, que l'on foule, en quête de ses richesses et de ses mystères. Tout cela nous est montré patiemment, nous rendant ainsi sensible à la nature, aux origines, au temps passé, à là d'où l'on vient et à ce qu'il reste de nous. La cinéaste nous invite à la réflexion, oriente d'emblée nos regards, doucement. Elle n'érige aucune sorte de discours lourdaud, ce n'est pas son genre, elle est une artiste bien plus subtile que ça. Elle se consacre à filmer les hommes au milieu de la nature, avec la délicatesse qu'on lui connaît, chacun, ou ensemble, essayant de trouver une voie pour tracer leurs vies. Elle laisse la violence hors champ ou la repousse à l'arrière plan, mais celle-ci est bien présente dans certains comportements, dans quelques phrases, tout particulièrement celles prononcées par le propriétaire anglais (excellent Toby Jones) que l'on consulte pour savoir quelle punition administrer à des esclaves jugés fautifs. Et la menace est là, feutrée mais presque omniprésente, nous sommes souvent sur le qui-vive, craignant pour notre tandem, idéalement incarné par John Magaro et Orion Lee.
 
 
 
 
Le film, au rythme très doux, pourrait peut-être provoquer un léger ennui s'il n'était pas si beau. Kelly Reichardt pense chaque plan, atteste d'un sens du cadre évident et son film baigne dans une lumière automnale sublime, comme si nous étions le plus souvent à l'aube des événements. Il s'agit peut-être de son film le plus maîtrisé, le plus abouti, alors que sa filmographie commence à être conséquente... Certaines séquences sont empreintes d'une grâce toute particulière, et je pense notamment à ce moment où les deux personnages se retrouvent dans la petite cabane pour la première fois. D'abord un petit coup de balai de l'un pendant que l'autre, apparaissant dans l'encadrement de la seule fenêtre, coupe du bois dehors. Puis Cookie revient décorer l'intérieur d'un petit bouquet de fleurs sauvages pendant que son ami rentre allumer le feu. C'est trois fois rien, des petits gestes, des attentions, une attitude, une confiance déjà posée dans la présence de l'autre ; et nous sommes bien, avec eux. Et puis nous avons vraiment l'impression d'y être, non seulement avec eux, mais aussi et surtout chez eux, là-bas, et à cette période-là. Il est rare de ressentir cette impression à ce point-là. Je n'ai même pas envie d'employer le mot "reconstitution" tant celui-ci convoque généralement des films aux moyens plus importants qui s'attachent parfois trop lourdement à reproduire une époque. Celui-ci, avec un budget que l'on imagine fort modeste, nous transporte sans aucun effort visible dans l'Oregon de 1820, aux côtés des trappeurs, des chasseurs, des indiens, et compagnie. Le court passage au saloon déjoue évidemment les clichés habituels du western, pour mieux nous transmettre, par l'ambiance globale si magistralement saisie et un souci du détail admirable, un sentiment de vérité indiscutable. Tout paraît authentique, chaque objet, chaque personnage, chaque endroit. La vache, avec ses yeux immenses, sa croupe saillante et son pelage hirsute, est parfaitement choisie !
 
 

 
Hasard du calendard, il est étonnant de constater les rapprochements que l'on pourrait établir avec un film récent d'une autre cinéaste de grand talent, je pense à The Nightingale de l'australienne Jennifer Kent. Au-delà d'un choix inhabituel de format d'image identique et d'une photographie très similaire, aux couleurs naturelles, saisissante de beauté, les deux cinéastes s'intéressent, avec beaucoup d'ambition, d'assurance et d'audace, aux origines de leurs pays respectifs, l'une à travers le récit d'une pure amitié, l'autre via une terrible histoire de vengeance, chacune empruntant au conte, pour deux westerns atypiques remarquables. Deux grands films que nous n'aurons hélas pas pu découvrir en salles en ces temps de malheurs. Car oui, malgré les apparences, ce que pourrait nous laisser croire son titre, sa non distribution en salles ou que sais-je encore, First Cow n'est pas le "petit film" d'une réalisatrice déjà établie et que l'on sait capable de belles choses. C'est le nouveau film, riche, fort, magnifique, d'une cinéaste brillante à l'importance encore grandissante. A l'évidence, l'un des plus beaux d'une année qu'il réchauffe de son souffle si humain. 




First Cow de Kelly Reichardt avec John Magaro, Orion Lee et Toby Jones (2020)

31 octobre 2020

Pumpkinhead : le démon d'Halloween

On doit aussi au regretté Stan Winston, grand maître des effets spéciaux ayant notamment travaillé pour Spielberg et Cameron, deux longs métrages en tant que réalisateur. Le premier, Pumpkinhead, sorti en 1988, jouit d'une belle réputation, c'est donc avec une certaine curiosité que je m'y suis risqué. Il s'agit de l'adaptation d'un très bref poème signé Ed Justin que l'on pourrait grosso mierdo traduire ainsi : "Si t'as des emmerdes / Fais appel à Pumpkinhead". Pumpkinhead n'est autre qu'un démon, le démon de la vengeance pure, froide et implacable. Il a une sale tronche toute déformée, en forme de potiron, comme l'indique son blaze, et mesure environ 3 mètres : vous n'avez franchement pas envie de croiser sa route, croyez-moi. Assez proche de la reine d'Aliens, Pumpkinhead a plutôt une bonne allure et entretient la nostalgie des amateurs de films d'horreur pour les effets spéciaux d'antan ; il permet à Stan Winston d'exploiter ses talents bien connus pour donner vie à des monstres en animatronique.





Anéanti par la mort accidentelle de son fils, défoncé par une bande de jeunes débiles venus tester leurs motocross dans les collines de ce bled paumé, Lance Henriksen choisit de faire appel au fameux démon pour assouvir sa terrible soif de vengeance. Il s'adresse donc à la sorcière du coin pour ranimer le démon qui sommeillait dans un vieux cimetière ultra glauque. Comme dans tout bon pacte avec des forces maléfiques, Lance Henriksen devra faire couler son propre sang pour espérer voir sa prophétie vengeresse s'accomplir. Une fois réveillé, Pumpkinhead se révélera aussi impitoyable que le veut sa réputation et quelques jeunes tocard en feront les frais... 





Pumpkinhead a effectivement du charme et m'aurait sans doute beaucoup plu si je l'avais découvert adolescent. Il y a là une bonne ambiance, sombre et bien craspec, qui fait plaisir à voir. Stan Winston aime le cinéma d'horreur et il fait ça sérieusement, cela se sent. Il situe son film dans un de ces coins reculés comme les adorent les réalisateurs spécialisés dans le genre, sans toutefois tomber dans les clichés. Une introduction efficace, où le personnage, campé ensuite par Henriksen, enfant, assiste aux exactions du Pumpkinhead, plante parfaitement le décor, donnant d'emblée un puissant parfum de conte macabre et fantastique au film. On peut donc aisément comprendre pourquoi le premier long métrage de Stan Winston jouit d'une si bonne réputation et qu'il est même culte pour certains aficionados. Vu aujourd'hui, certains passages mettant en scène ces ados idiots sont assez risibles, et je dois avouer que j'ai eu un peu de mal à me passionner pour cette histoire si linéaire et prévisible, malgré le soin réel apporté à l'ouvrage et l'évidente sincérité des humbles artisans impliqués. 


Pumpkinhead : le démon d'Halloween de Stan Winston avec Lance Henriksen, Jeff East et Cynthia Bain (1988)

30 octobre 2020

You Should Have Left

Vingt ans après Hypnose, son plus haut fait d'armes en tant que réalisateur, David Koepp retrouve Kevin Bacon pour un nouveau thriller horrifique où l'acteur est sujet au doute, au stress et à des hallucinations. Au vu du résultat, on se dit que les deux individus auraient pu fêter leurs retrouvailles entre eux, en privé, voire plus prudemment sur Zoom, et en tout cas nous laisser à l'écart, ne pas nous inviter, n'en conserver aucune data, dans un geste à la fois écolo et altruiste. S'il n'est pas complètement nul et qu'il est humainement possible de tenir d'un bout à l'autre sans trop souffrir (la preuve, j'y suis arrivé lors d'un voyage en train que ce film ne m'a pas donné l'impression de rendre beaucoup plus court...), You Should Have Left est, vous l'aurez compris, tout ce qu'il y a de plus dispensable et anodin.




Kevin Bacon incarne donc un écrivain richissime au passé trouble, désormais en couple avec Amanda Seyfried. Pour se "retrouver" et "passer du bon temps" avec leur gamine, ils choisissent de louer une maison à l'architecture douteuse, isolée quelque part au Pays de Galles (en réalité, et à des fins économiques, dans le New Jersey). Une fois sur les lieux, rien ne se passera comme prévu, et la petite parenthèse galloise de la famille Bacon n'aura rien du séjour reposant escompté... David Koepp parvient très laborieusement à nous accrocher à son scénario de malheur, basé sur un bouquin signé Daniel Kehlmann que l'on imagine forcément un peu plus touffu... On est toujours à deux doigts de couper court, mais on tient bon, vaguement curieux de connaître la suite des événements et, dans mon cas, peu désireux de sauter du train en marche, malgré un enchaînement de situations bien connues, vues et revues.




You Should Have Left fait partie de ces trop nombreux films américains dans lesquels une petite famille méprisable se met à pousser des cris de joie insupportables et éructe à tour de rôle les pires banalités lors de la découverte pleine d'enthousiasme de leur lieu de villégiature, pourtant proprement hideux. Ces gens-là doivent être tellement habitués au bitume... Ici c'est donc cet effroyable chalet rectangulaire sans aucun cachet, triste superposition moderne de baies vitrées, renfermant de longs couloirs glauques donnant sur de vastes pièces carrées aux murs gris, piètrement décorées. Et c'est donc ce lieu en apparence sans âme ni histoire, flambant neuf et ultra clean, que David Koepp veut nous rendre maléfique... Il est bon de parfois tordre le cou aux clichés, de ne pas nous proposer encore une vieille demeure au style gothique avec portail menaçant en fer forgé et toiles d'araignée dans tous les coins, mais encore faut-il que l'alternative choisie ne soit pas aussi merdique...




Malgré tout, admettons qu'il y a quelques semblants d'idées de mise en scène, dont un enfant de 12 ans pourrait être fier, lorsque Koepp joue justement de l'architecture mystérieuse de cette ignoble baraque. Ce passage où Kevin Bacon essaie de piger comment les pièces sont agencées, mesure la longueur d'un mur à l'intérieur puis à l'extérieur constatant une différence inexplicable, puis observe sa fille ouvrir une porte qui devrait la mener dehors et la fait simplement disparaître du cadre pour on ne sait où, est strictement le seul moment que je sauve là-dedans. Le seul. Pour le reste, circulez, il n'y a vraiment rien à voir. L'un de ces films qui nous ont amené à dire que le cinéma était bel et bien perdu pour cette année.


You Should Have Left de David Koepp avec Kevin Bacon et Amanda Seyfried (2020)