27 avril 2016

Z for Zachariah

Craig Zobel avait réussi à faire parler de lui avec son second long métrage, Compliance, remarqué au festival de Sundance en 2012. Ce huis clos était la très plate mise en image d'un fait divers mettant en scène une gérante de McDo qui appliquait à la lettre les consignes données au téléphone par un soi-disant flic pour interroger l'une de ses employées suspectées de vol. Le film parvenait facilement à captiver mais ne laissait aucune trace. S'estimant peut-être attendu au tournant, Craig Zobel avait envie de surprendre son monde et souhaitait se faire définitivement un nom en adaptant cette fois-ci un roman de science-fiction post-apocalyptique, Z for Zachariah*. Autant le dire tout de suite : l'anonymat tend désormais les bras à notre ami Craig Zobel car cet énième "post-nuke" n'a aucune sorte d'intérêt.




Rien ne nous est dévoilé sur l'origine du désastre qui a éliminé toute la population, Z for Zachariah faisant partie des mille films de ce genre qui croient original de ne rien dévoiler. En effet, il vaut toujours mieux ça qu'une explication bidon racontée par une voix off affreuse en introduction... L'action se situe dans un très joli petit coin de terre à l'abri des radiations et Margot Robbie est convaincue d'être la dernière survivante avant qu'elle ne rencontre Chiwetel Ejiofor. Ce dernier, agréablement surpris par le physique de la dame (on choisit rarement Yolande Moreau pour ce genre de rôle) et pas tout à fait remis des coups de fouets administrés par Steve McQueen, se laisse volontiers soigner et héberger. Progressivement, une petite vie de couple se met en place entre les deux personnages, ce qui nous vaut quelques dialogues passionnants sur les croyances de chacun et deux ou trois bonnes scènes de gueuleton en tête à tête. Malgré les avances assez claires de Margot Robbie, en recherche de contact humain rapproché après avoir passé l'hiver collée à son clebs pour se réchauffer, Chiwetel Ejiofor choisit, tel un véritable gentleman, de ne pas consommer cet amour naissant, de faire durer le plaisir. Il le regrettera amèrement lorsque Chris Pine, élément perturbateur de ce si triste scénario, débarquera de nulle part et honorera son nom de famille en se montrant bien moins timide envers la jeune femme, profitant d'une porte de salle de bains laissée entrouverte pour s'introduire. S'instaure alors un climat plutôt malsain entre les deux hommes, le premier reprochant au second d'être allé un peu vite en besogne avec celle qu'il avait choisie pour repeupler la planète et comptait féconder au moment le plus opportun. Il ne reste plus qu'un quart d'heure de film.




Si mon article ne vous a guère passionné, dites-vous que ce triangle amoureux soporifique vous fera le même effet puissance mille. Z for Zachariah est d'un ennui mortel, il m'a donné l'impression que je simulais un voyage vers Mars en solo ! Je dis tout ça en essayant d'être le plus objectif possible, statut de blogueur ciné oblige, parce qu'au fond, sachez que cela m'embête un peu de dire du mal de Craig Zobel. Ce réalisateur, qu'il m'arrive de fréquenter, est un type très sympa, chaleureux, simple et accessible. Un soir, il m'a gentiment invité à dîner chez son père Roger. Il m'a annoncé d'emblée "Tiens, je vais te faire goûter un truc sensass' que j'ai inventé pas plus tard qu'hier soir". J'étais très curieux, alors je lui ai demandé plus de précision. "C'est tout con, tu fais cuire un steak haché façon bouchère et tu le manges entre deux tranches de pain ! Un putain de pied mec, surtout si tu rajoutes du ketchup et de la moutarde !". C'était pas une vanne, j'étais sur le cul !




* Si le titre vous tape déjà sur le système, sachez qu'il s'agit d'une référence à un bouquin peu laïque que l'héroïne feuilletait quand elle était gamine pour apprendre à lire. "A pour Adam," premier mec sur Terre, "Z pour Zachariah", le dernier.


Z for Zachariah de Craig Zobel avec Margot Robbie, Chiwetel Ejiofor et Chris Pine (2015)

20 avril 2016

La Sapienza

J’étais dans la lecture de Présences, livre d’Eugène Green publié en 2003 dans une belle édition (Desclée de Brouwer / Les Cahiers du cinéma), quand je suis allé voir La Sapienza. Cet ouvrage, sous-titré  « essai sur la nature du cinéma », s’ouvre par le récit succinct de quelques expériences personnelles de son auteur en matière de fantômes. Eugène Green affirme s’être trouvé, à plusieurs reprises, dans le voisinage d’esprits frappeurs. Pas de ces manifestations inquiétantes auxquelles les films d’horreur nous ont habitués, de simples fantômes, assez bruyants, des esprits, présents, probablement en quête de paix. Convaincu que le cinéma n’est rien d’autre que l’art le mieux à même de révéler les présences cachées qui nous entourent, et persuadé que l’avènement d’un art n’est pas seulement fonction des progrès techniques qui l’ont rendu possible mais aussi du besoin des hommes de le susciter à un instant T, Eugène Green cherche, pour mieux comprendre le 7ème art, ce qui en était déjà avant qu’il n’apparaisse, ces œuvres qui, avant la fin du XIXème siècle, ont tenté de révéler les présences invisibles.




L’écrivain-cinéaste se livre d’abord à une analyse de quelques photographies frappantes, vibrantes, de Félix Tournachon dit Nadar (plus grand portraitiste du XIXème, connu pour ses fascinants portraits de grands artistes, notamment romantiques, dont Baudelaire, Nerval ou Hugo, moins connu peut-être pour ses clichés des sous-sols, catacombes et égouts, de Paris), Charles Marville (qui a photographié les rues pittoresques du vieux Paris puis les grandes artères de Haussmann), et Eugène Atget (également photographe de la capitale, des scènes de la vie parisienne, des vitrines marchandes et de quelques intérieurs privés). Après quoi l’auteur s’intéresse aux grands normands, Flaubert et sa Madame Bovary ainsi que les impressionnistes, puis passe entre autres par le théâtre de Maeterlinck et Claudel, par le creusement de la phrase chez un Mallarmé, et par Proust, à contre-cœur.




Tout au long de cette lecture, je n’ai pas arrêté de penser à Manoel de Oliveira, sans trop savoir pourquoi, sinon peut-être parce que Manoel de Oliveira est certainement le cinéaste, aux côtés d’Apitchatpong Weerasethakul, qui, ces dernières années, a le plus subtilement filmé les fantômes, leur présence bienveillante, inspirante, captivante, particulièrement dans L’Etrange affaire Angelica. Or le 2 avril 2015, alors que je m’apprêtais donc à aller voir au cinéma La Sapienza, nouveau film d’Eugène Green, le premier me concernant, j’appris, cinq minutes avant de me mettre en route pour la séance, la mort de Manoel de Oliveira, à l’âge de 106 ans. Cette nouvelle m’a touché, profondément, un peu comme a pu me toucher la mort d’Eric Rohmer en 2010 (un peu comme, seulement, parce que Rohmer m’accompagnait depuis très longtemps), ou celle d’Alain Resnais il y a deux ans. Il faut dire qu'en découvrant, émerveillé, Gebo et l’ombre, Aimer boire et chanter ou Les Amours d’Astrée et de Céladon, on se prenait à croire que ces vieux de la vieille étaient immortels, et que leurs films à venir seraient des trésors inestimables. Nous ne les verrons pas.




Et, plus encore sans doute parce que j’ai appris la mort du plus grand cinéaste portugais quelques minutes avant la projection, La Sapienza fut pour moi un film habité, hanté par la présence de Manoel de Oliveira. J’ai parlé de Resnais, et l’on pourrait y penser, notamment au Resnais de Toute la mémoire du monde, devant certains plans panoramiques d’Eugène Green sur les édifices italiens visités par ses personnages. Rohmer, on peut y penser aussi. Comme devant tout film faisant la part belle aux questions d’architecture et se déroulant en bonne partie en Suisse, surtout quand l’actrice principale (Christelle Prot Landman), d’une beauté inouïe, rappelle par ses traits et sa prestance non seulement la Françoise Fabian de Ma Nuit chez Maud mais l’Aurora Cornu du Genou de Claire*. Mais comment ne pas songer, surtout**, à Manoel de Oliveira, quand il est question d’un personnage d’artiste hanté par un autre, antérieur, et par sa mélancolie (Borromini ou Le Bernin), plus généralement, du poids des figures historiques et de leur folie, ou de cet autre personnage de jeune fille malade, accablée par une sorte de faiblesse du 19ème siècle. Mais je me demande si le fantôme d'Oliveira parcourt à ce point le film, et le parcourra encore la prochaine fois que je le verrai.




L’histoire est celle d’Alexandre Schmid, architecte reconnu, la cinquantaine, qui remet en question son travail et son couple et décide de partir en Italie avec sa femme, Aliénor, pour préparer un livre sur Francesco Borromini, architecte qui le fascine. Mais à Stresa, sur les rives du Lac Majeur, le couple en rencontre un autre, deux jeunes gens, Goffredo et Lavinia, frère et sœur, et Aliénor refuse de repartir tant que la jeune fille, qui souffre de langueur, ne sera pas remise sur pieds. Oliveira est là, aussi, d’une certaine façon, quand Green filme les visages de ses acteurs dans des gros plans frontaux extrêmement lumineux et laisse se dérouler des phrasés lents et riches qui bercent et éclairent un film tranquille, serein, capable du reste de respirer à travers de brèves saynètes de comédie malicieusement saupoudrées.




La Sapienza, qui s'achève sur de très belles répliques échangées par le couple (Alexandre fait le point sur son voyage d'étude, sous le regard bienveillant de sa femme : « La source de la beauté est l'amour, et la source du savoir est la lumière »), est avant tout un film follement lumineux (la sapience, sorte de sagesse-somme clairvoyante, comme nous le rappelle le film, est lumière). Eugène Green éclaire les espaces, les constructions, par sa façon de les regarder, de les filmer, avec autant de soin et de patience qu'il le fait pour ses acteurs et personnages, qu’il tâche d'aimer, d’aider, de sauver. Quand le cinéaste apparaît lui-même dans le film, dans le rôle d'un migrant, et dit à sa comédienne : « Vous, on va vous construire un lieu, car on vous aime », c’est plus que jamais Green lui-même qui parle. Aimer ses personnages, c’est aussi leur offrir une trajectoire intelligente, et c’est une des forces du scénario, qui refuse de consommer la rupture du « vieux » couple en en créant de nouveaux. Green préfère créer des dialogues intergénérationnels où les plus vieux se livrent aux plus jeunes qui, en retour de ces dons d’expérience, leur offriront une nouvelle vigueur et un nouvel élan. Il s'agit d'un grand film sur la transmission, laquelle, Eugène Green le sait et le montre très bien, ne peut pas être unilatérale et exclusivement descendante, mais permet, en effet, l'amour, et consiste à « donner un lieu à ceux qui cherchent la lumière ».

* Les allergiques au phrasé duracien d’Hiroshima mon amour et au parler (plus ou moins) faux des comédiens de Rohmer (sans parler des réfractaires aux voix blanches bressonniennes, référence plus avouée de Green), resteront d’ailleurs possiblement hermétiques aux dialogues foisonnants et tout en liaisons z'insistantes de La Sapienza.

** Je ne voudrais pas multiplier davantage les ouvertures, mais je dois bien dire que le film fait aussi parfois penser à Copie conforme, qu’un plan rappelle celui, final, du génial Va et vient de João César Monteiro, et que la réplique finale sonne comme celle de Lady Chatterley.


La Sapienza d'Eugène Green avec Fabrizio Rongione, Christelle Prot Landman, Ludovico Succio et Arianna Nastro (2015)

17 avril 2016

Une famille à louer

Peut-être nous sommes-nous montrés trop magnanimes envers Les émotifs anonymes, du même Jean-Pierre Améris, petit film de rien du tout, sympathique à peu de frais, porté par un Benoît Poelvoorde et une Isabelle Carré assez dignes. Il est en revanche tout à fait impossible de faire montre de la même bienveillance à l'égard d'Une famille à louer, y compris en tâchant de se focaliser sur ses maigres qualités, car le film est une sorte de palette fécale qui n'en possède aucune, à moins de faire une fixette sur l'atout charme Virginie Efira, mais croyez-moi, ça ne suffit pas. Ce film sans queue ni tronche, une plaie de A à Z, raconte l'histoire d'un pauvre type plein aux as, dépressif, solitaire, qui vit dans un manoir et, avant de tenter le suicide, décide de s'ouvrir aux autres. Pour ce faire, il propose à une mère célibataire condamnée pour vol à l'étalage de l'aider à régler ses dettes en échange de trois mois de vie de famille à ses côtés. Sur le papelard, pourquoi pas, sauf qu'à l'écran c'est un supplice. D'abord et surtout parce que le film est atrocement mal écrit. 



Les tristes personnages imaginés par Améris ont constamment le cul entre deux ou trois chaises. D'une scène à l'autre, Poelvoorde incarne un sociopathe incapable d'articuler deux mots en présence d'autrui, puis un type à peu près normal qui fait même preuve d'une belle autorité face à deux chiards mal élevés. Quant à Efira, alors que son entrée en scène tâche d'en faire une sorte de Zézette ultra sexy, une mère Groseille giga bien roulée, une pure beauté affublée d'une démarche, d'un accent et d'un look de ploucarde achevée, on la voit deux minutes après déclamer tout un speech impeccable devant une caméra de télévision. Dans le même dialogue, elle peut faire trois fautes graves de syntaxe comme déclamer des tirades à la Edmond Rouston sans ciller. Cela n'a aucun sens. 




D'un strict point de vue physique, il y a déjà couac. Jean-Pierre Aramis, cinéaste mousquetaire, mise à la fois sur le contre-emploi tonitruant et sur le respect le plus total du sex appeal de son actrice. Il veut nous faire croire à une femme pauvre, vivant avec ses deux gosses dans un cabanon insalubre, couchant avec tout ce qui bouge pour obtenir du boulot, et que la vie a malmenée sans discontinuer, mais oublie un peu vite qu'Efira pète les flammes à l'image, se trouve dépourvue de la moindre petite ride de contrariété et a le grain de peau d'une star qui se tartine chaque soir avec les crèmes de nuit à base de phoque massacré les plus chères du marché. Tout ceci ne tient pas. Pas plus que le script, inepte et téléphoné, qui voit les deux amants contractuels tomber peu à peu amoureux, évidemment... sans d'ailleurs que le spectateur pige quoi que ce soit à leur idylle : on peut facilement comprendre que le personnage de Poelvoorde craque sur son hôte, mais comment expliquer que la jeune femme en pince à ce point pour un type froid, sans intérêt, sans qualités, vide de toute personnalité ? Le pauvre Poelvoorde a dû s'ennuyer ferme sur le plateau. Avoir le belge volant au casting et lui donner un si petit os à ronger, quel gâchis. Amaryllis, la plante à bulbes, a totalement loupé son coup. Il n'y a bien qu'une maigre scène où l'acteur se laisse vaguement aller, quand il rejoint Efira sous une sorte de chapelle bucolique et, au beau milieu d'un moment romantique, s'aventure à déchiffrer un mot gravé dans le bois : "Va te faire enc...".


Une famille à louer de Jean-Pierre Améris avec Benoît Poelvoorde et Virginie Efira (2015)

7 avril 2016

Les Huit salopards

Script faisandé, vérolé, pas étanche, à fuite, piraté, mais script néanmoins filmé. Et franchement y'avait pas de quoi chialer à l'idée que quelqu'un le foute sur le net... Commençons par le positif : le dernier Tarantino est nettement moins énervant que les précédents. Et ce pour une raison simple : il est absolument vide de tout. Y compris de ces velléités de justicier qui animaient récemment Tarantino et achevaient de plomber ses dernières fèces filmiques destinées à réparer les horreurs de l'Histoire avec l'intelligence et la finesse d'un mauvais écrit du brevet d'histoire-géographie-enseignement moral et civique rédigé par un adolescent ayant tiré un trait sur l'obtention du DNB depuis la fin du CP. Autre louange : le main theme signé Morricone est cuisiné aux petits oignons. C'est tout pour le big up. Le premier plan du film est le plus agréable : pas d'acteurs, pas de dialogues, juste la musique d'Ennio Morricone. Dès que la carriole s'arrête, stoppée par Samuel L. Jackson, tout s'écroule. Tarantino retombe dans ses travers : dialogues surécrits, répliques d'une pauvreté terrible censées faire mouche, acteurs grimés à la truelle qui en font des caisses à coups d'accent juteux ou de chansonnettes "cool", effets de ralenti hideux, pseudo-tension aussitôt mutée en torpeur absolue, etc.




L'histoire se résume à une fusillade dans une auberge. Pourquoi ? Parce qu'un type veut libérer sa sœur. Ce qui donne à Channing Tatum l'occasion de ne pas briller dans le pire rôle qui soit. Et pour gratiner cette triste affaire, Tarantino met en place un vague whodunit dont tout le monde se tape royalement. Peu importe qui a empoisonné le café, qui veut libérer Jennifer Jason Leigh... n'importe quel personnage pourrait crever à n'importe quel moment sans que cela nous fasse ni chaud ni froid tant ils sont dépourvus de toute histoire, de tout intérêt ou de toute qualité. D'ailleurs, quand Samuel L. Jackson se fait ratiboiser les burnes, on n'éprouve aucune forme de surprise, ou d'empathie, pour lui, alors que Tarantino lui consacre la plupart de son temps. Notamment la grande scène du film, le moment de bravoure, le dialogue déjà culte avant d'avoir été écrit, qui ferait pitié même dans la bouche d'un collégien... après avoir fait un vague buzz de cinq minutes en cours de mathématiques. Ce moment accablant où le nordiste Jackson, pour pousser un vieil officier sudiste (Bruce Dern) à dégainer son arme et ainsi le tuer en tout légitimité, raconte à ce dernier comment il a forcé son fils à crapahuter tout nu et à sucer sa queue. Et tout ça dans un 70mm tout feu tout flamme qui ne sert rigoureusement à rien, surtout sur notre télé de poche.




Ce dialogue rejoint quelques autres lignes fameuses signées Tarantino ces dernières années, elles aussi dignes de la cour de récréation d'un collège en détresse : rappelez-vous de la longue conversation mythique entre Kill et Bill à la fin de Kill Bill à propos de cette prise de judo légendaire qui force l'adversaire à se chier dessus, et de ce débat insipide sur Batman et Superman. Pas de quoi se relever la nuit. Sans parler de Boulevard de la mort, et de toute l'anecdote autour d'une femme tombée connement dans un ravin... Ceci dit, avec sa longue tirade sur sa bite sucée par un type tout nu, Samuel Jackson tient peut-être le pompon... Ah si, autre point positif : on a beaucoup plus entendu parler du film avant sa sortie qu'après.


Les Huit Salopards de Quentin Tarantino avec Samuel L. Jackson, Kurt Russell, Jennifer Jason Leigh, Bruce Dern, Tim Roth et Michael Madsen (2016)

2 avril 2016

The Revenant

C'est donc comme ça qu'il faut filmer désormais. Il faut faire des films en fish-eye, en plans-séquences tournoyants, en contre-plongée, truffés de moments de bravoure (comme ce long plan qui grimpe la montagne à reculons depuis le bord escarpé du fleuve, au début du film, qui nous crie "Visez-moi la prouesse !"), et ne tourner que durant "l'heure bleue", quand les animaux de la nuit se la ferment et juste avant que ceux du jour ne s'ébrouent, l'heure où les loups-garous ont le plus la trique. Le chef op' de Terrence Malick, Emmanuel Lubezki, le virtuose, a donc commis un massacre supplémentaire et voit son "style" érigé en modèle par l'académie des Oscars, puisqu'il a obtenu trois fois de suite le prix de la meilleure photographie. On a de nouveau droit à ses effets signatures détestables : mille et un plans en contre-plongée totale sur les arbres, par exemple, ou bien, dans quelques scènes de rêverie horribles, dignes des pires flashbacks sentimentaux dégoulinants de Gladiator, ces sempiternels et tristes plans sur un personnage béat devant les rayons du soleil, autant de clichés morbides qu'on ne peut plus blairer depuis longtemps, qui sont aussi tristes et usants que la mode des films aux teintes uniformément bleu gris...




The Revenant est donc visuellement à couper le souffle, dans le pire sens de l'expression, mais il est avant tout d'une lourdeur extrême. Tout ce qui faisait le charme, la force, la richesse d'un film comme Le Convoi sauvage, basé sur la même histoire (celle du trappeur Hugh Glass, salement blessé par un grizzly en 1823, qui parvint à rejoindre son bivouac à Pincou-les-bains, distant de plus de 300km, en moins de six ans et en rampant), fout le camp au profit d'une bête histoire de vengeance opposant Leo DiCaprio et Tom Hardy. Le premier s'étant fait sodomiser par un ours, le second l'abandonne à son sort après avoir tringlé son fils. Par suite de quoi, Leo DiCaprio met tout en œuvre pour rattraper le coupable et se l'esprofondir, après 2h50 de galère où rien n'est rendu palpable de la difficulté des épreuves traversées par le héros ni de la distance séparant les espaces arpentés pour mettre la main sur un simple connard. Car c'est bien à cela que se résume l'antagoniste de Hugh Glass (grand-père de Philip Glass, qui malheureusement ne signe pas, de ses dix doigts de fée, longs et véloces, la bande originale du film). Le héros, bon, généreux, fort, courageux et à l'écoute de la nature, traque son ennemi, un fumier intégral, couard et cupide, jusqu'à ce qu'ils se larguent quelques dizaines de balles et de coups de couteau au bord de l'eau...




DiCaprio, l'acteur le plus apprécié du moment, s'est retrouvé en top tendance pendant deux semaines suite à son Oscar et à sa petite diatribe contre l'environnement. Et pourtant, si on a beaucoup déblatéré sur les difficultés du tournage en conditions extrêmes (il faudrait chialer pour eux alors que personne ne leur avait rien demandé jusqu'à preuve du contraire), c'est bien la faune et la flore des coins perdus où Iñarritu est allé planté sa caméra et son bivouac qui ont le plus trinqué. Il s'agit d'écosystèmes extrêmement fragiles, où la vie ne tient qu'à un fil, grâce à un équilibre millénaire vite perturbé par une présence étrangère aussi délicate soit-elle. Et c'est pas les gros sabots pleins de merde d'Iñarritu, ou la petite gueule enfarinée et bouffie de DiCaprio, ni la putain de bouche à pipe de Tom Hardy qui auront su préserver l'anonymat dans un tel contexte. En d'autres mots, la caravane du film, ultra nomade, a démoli tous les paysages qu'elle a traversés. Lubezki et Iñarritu, emportés dans leur grand délire maniaco-dépressif et égocentrique, se sont lancés dans des kilomètres de route et de vol pour trouver le pin parfait, le galet idéal, la brindille de rêve, la feuille de chêne la mieux dessinée, le champignon hallucinogène le plus dément, la fougère la plus velue, la toile d'araignée la plus symétrique, le grain de sable le plus fin, l'indien d'Amérique le moins mort. En bref, si DiCaprio se montre au fait de l'actu ciné et environnementale, il ferait mieux de balayer devant ses propres pompes et de changer plus régulièrement la litière d'Iñarritu.


The Revenant d'Alejandro Gonzalez Iñarritu avec Leonardo DiCaprio, Tom Hardy, Lukas Haas et Domhnall Gleeson (2016)

19 mars 2016

Des Hommes sans loi

John Hillcoat, le réalisateur australien de The Road, a voulu signer "son film de gangsters", avec tous les archétypes et les codes "du film de gangsters". Le scénario est signé Nick Cave, collaborateur régulier du cinéaste, mais il pourrait avoir été écrit par n'importe quel âne d'Hollywood. On y suit les frères Bondurant, des trafiquants d'alcool notoires qui vivent paisiblement dans leur comté de Virginie jusqu'au jour où un flic un peu timbré débarque de Chicago, bien décidé à faire respecter le 18ème amendement de la Constitution américaine. S'il n'y a jamais rien de surprenant du côté du déroulement de l'histoire, il ne faut pas non plus s'attendre à être surpris par la mise en scène de John Hillcoat, très académique. Le film se regarde sans trop souffrir, mais il est tout à fait insignifiant et, sans la présence de spectateurs pris en otage à mes côtés, je me demande même si je ne l'aurais pas interrompu au bout d'une heure. Jamais étonnant, surprenant, différent, Des Hommes sans loi est simplement fait avec une triste application, de celle qui condamne le moindre élan créatif, commune à ces films certes soignés et pas désagréables à l’œil, mais sans vie ni éclat. Il y a bien une ou deux idées ici ou là, dans le montage notamment, mais elles sont si rares que l'on se demande si elles ne sont pas simplement dues au hasard. Un peu plus inspirée est la bande originale du film, que l'on doit au groupe The Bootleggers, featuring Marky Lanegan, Ralphonse Stanley, Emmylou Harris et l'inévitable Nick Cave, décidément plus doué derrière un micro qu'à l'écriture de scénars.  




John Hillcoat n'étant pas un cinéaste doué, malgré ce que l'on essaie de nous faire croire depuis The Road, il ponctue les scènes de violence qui jalonnent son film par des plans très gores et assez choquants, qui brusquent forcément le spectateur mais qui cachent très médiocrement toute l'incapacité du réalisateur à captiver son audience d'une autre façon. Ces accès de violences inattendus sont finalement les seuls moments un peu marquants de ce film, c'est dire... Les acteurs font leur boulot, on ne peut pas leur reprocher grand chose. On notera la présence toujours agréable de la belle Jessica Chastain, dans le rôle du pot de fleur qui ne sert strictement à rien si ce n'est à montrer tous les efforts des costumiers (ses vêtements lui vont en effet à ravir). On sera davantage agacé par la prestation écœurante de l'inénarrable Guy Pearce, qui en fait vraiment des caisses dans la peau d'un personnage vraiment lamentable : une sorte de méchant ultra méchant, un homme sans cœur, sans remord, sans rien, le Mal incarné, avec une allure impossible (sourcils rasés et coupe de cheveux hideuse) qui finit de le ridiculiser. C'est bien simple, on attend sagement pendant tout le film que Guy Pearce se fasse enfin casser la gueule par l'un des frères Bondurant. Bref, un film pour rien. Mes parents m'ont dit avoir plutôt bien aimé, puis je leur ai demandé "Et vous auriez aimé payer pour voir ça au ciné ?" et mon père de répondre "Ah non, après ça j'aurais foutu le feu à des bagnoles ou dégommé quelques rétroviseurs" (dans tous les cas, il s'en serait donc pris à des voitures). Puis je lui ai rappelé que ce film faisait partie de la sélection officielle au festival de Cannes, et il a fait "Ah... merde". 


Des Hommes sans loi de John Hillcoat avec Tom Hardy, Shia LaBeouf, Gary Oldman, Mia Wasikowska, Jessica Chastain et Guy Pearce (2012)

9 mars 2016

Bone Tomahawk

Bone Tomahawk, le premier long métrage de l'américain S. Craig Zahler, s'il n'est pas parfait, nous donne plein de raisons de l'apprécier et de le défendre de tout notre coeur. Déjà copieusement salué et décoré en festivals, il a notamment obtenu le Grand Prix à Gérardmer face à une concurrence relevée (parmi laquelle The Witch, autre film d'horreur indé dont se dit le plus grand bien et dont nous espérons donc beaucoup) et il faudrait en effet être aveugle pour ne pas remarquer que Bone Tomahawk sort clairement du lot. Arrêtons-nous d'abord à ce qu'il y a de plus visible. Dès les premières images, on se dit que S. Craig Zahler, écrivain (publié chez Gallmeister, s'il vous plaît) et scénariste, devait crever d'impatience de passer enfin derrière la caméra pour réaliser un western. Visuellement, son film donne l'impression d'être la mise en image limpide d'un fantasme longuement mûri. En tant que cinéphile à la recherche de bonnes péloches de genre, on prend aussi un pied évident devant ça. Bone Tomahawk, comme son titre, a une putain d'allure et donne immédiatement envie d'être aimé. La mise en scène fluide et patiente d'un cinéaste débutant mais plein de confiance et de maîtrise, nous plonge somptueusement dans l'Ouest américain, sauvage et brutal. On y est et on s'y sent bien d'emblée !





Autre atout immédiatement visible : le casting, qui est une belle petite collection de gueules connues du cinéma de genre, ici superbement bien employées. On est à des années-lumière du défilé insupportable de gloires passées comme le proposent les saloperies à la  Grindhouse. La première scène, qui met de suite dans le bain et annonce bien la couleur, nous fait suivre les sombres méfaits de deux brigands aux méthodes radicales incarnés par David Arquette (l'éternel gaffeur condamné à jouer les benêts et autres petites frappes) et Sid Haig (une grosse tronche impossible déjà croisée dans les films cultes de Jack Hill, dont l'excellent Spider Baby, et revue plus récemment devant la caméra du triste Rob Zombie), deux salopards qui auront le malheur de s'aventurer sur le territoire d'une tribu indienne cannibale. Le scénario de S. Craig Zahler nous propose ensuite une sorte de variation horrifique et minimaliste du classique de John Ford, La Prisonnière du désert : une bande de cowboys remontés, menée par un Kurt Russell en pleine forme et au charisme toujours intact, se lance à la recherche d'une femme docteur enlevée par des indiens revanchards.





Avant le départ de la troupe, S. Craig Zahler installe avec le plus grand soin chacun de ses personnages. Et qu'il est rare et appréciable, aujourd'hui, de tomber sur un film qui prend autant son temps, qui croit à ce point en ses personnages et laisse ses acteurs leur donner si brillamment vie. On oublie d'ailleurs totalement les acteurs, à commencer par notre vieil ami Richard Jenkins, qui trouve peut-être ici son meilleur rôle dans la peau de l'adjoint un peu naïf du shérif joué par Kurt Russell. Ce n'est qu'une fois le film terminé que je me suis dit "Putain mais c'était Dick Jenkins, Dick Jenkins !!". Matthew Fox, le Jack de Lost, mérite lui aussi d'être félicité, il incarne avec beaucoup de classe et d'aplomb un cowboy dandy sans éthique et ce n'est, là encore, qu'une fois le générique terminé que je me suis dit "Putain mais c'était Jack, Jack de Lost !!".  





Même Patrick Wilson est bon là-dedans. Même Patrick "tronche de playmobil" Wilson ! Il passe tout le film à boiter, à en chier encore plus que DiCaprio dans The Revenant, et c'est un vrai régal d'assister à cela après toutes les ignominies dans lequel on l'a vu saloper l'écran. Patrick Wilson joue bien, je ne pensais jamais écrire ça un jour, et c'est dire si S. Craig Zahler doit également être un bon directeur d'acteurs. On s'attache à son personnage d'amoureux des plus déterminé à sauver sa dulcinée comme on s'attache à tous les autres. Soulignons aussi le talent du cinéaste et scénariste pour faire exister chaque protagoniste, et pour, chose encore très précieuse, écrire des dialogues si réussis (avec même quelques moments comiques bien sentis) et créer des scènes a priori anodines où il se passe réellement quelque chose alors que l'action est encore bien loin.





Le film se contente simplement de suivre au plus près cette petite bande dans sa quête qui la mènera jusqu'à l'obscurité ultra glauque d'une redoutable tribu cannibale troglodyte. On pense un peu à l'horreur sèche et brutale de The Descent quand on voit avec quel sérieux le réalisateur invite ses monstres oubliés à l'écran. S. Craig Zahler choisit délibérément de mettre en scène des "indiens" qui correspondent aux cauchemars irraisonnés des pionniers, à la terrible image qu'ils s'en faisaient alors : mangeurs d'hommes régnant en maîtres sur une zone interdite, ils sont des ombres grises qui surgissent de nulle part, dont les flèches proviennent d'on ne sait où et peuvent vous transpercer à tout moment quand vous avez le malheur de vous trouver sur leur territoire.





La violence et l'horreur de Bone Tomahawk, en même temps furtives et frontales (une scalpation suivie d'une mise à mort particulièrement dégueue est au programme, filmée sans complaisance), surprennent toujours et agissent un peu à retardement, saisis que nous sommes par l'ambiance aride de l'ensemble et suspendus au sort parfois terriblement cruel réservé aux personnages. Le cinéaste nous offre un western horrifique aux moments de tension rares mais épuisants pour les nerfs où nous pouvons trembler, par exemple, pour que notre héros ait le temps de recharger sa pétoire imprécise avant d'y passer. On tient également là un superbe film de rando. Après ça, on a l'impression d'avoir marché quelques kilomètres, nous aussi, et d'avoir campé une paire de nuits à la belle étoile, à l'affût du moindre bruit... 





Alors certes, on aurait peut-être aimé que le film soit un peu plus. Que, lorsqu'il s'arrête, nous n'ayons pas l'impression de tout savoir, d'avoir tout vu, mais qu'il reste des zones d'ombre, un peu de mystère, une sorte de fascination encore possible. La simplicité et la linéarité du scénario de S. Craig Zahler est à la fois sa force et sa limite. Il le cantonne dans son sous-genre, l'empêche de le dépasser, mais lui permet de s'affirmer pleinement comme un western simple, sec et racé comme nous n'en voyons quasiment plus et qu'il faut absolument saluer. Le subtil et bien mené mélange des genres tout comme l'ambiance particulièrement saisissante du film nous font également croire en l'éclosion d'un nouveau cinéaste très prometteur. Vivement la suite !


Bone Tomahawk de S. Craig Zahler avec Kurt Russell, Patrick Wilson, Richard Jenkins, Matthew Fox et David Arquette (2016)