24 juillet 2015

Hardcore

Sorti en 1979, Hardcore est le second long-métrage que réalisa Paul Schrader, alors auréolé du succès de ses scénarios portés à l'écran par Martin Scorsese (Taxi Driver), Sydney Pollack (Yakuza) et Brian de Palma (Obsession), et déjà auteur de très bons débuts derrière la caméra avec Blue Collar. Hardcore n'est pas un chef d’œuvre sous-estimé, comme le cinéma américain des années 70 en recèle en nombre, que je vous inciterai à redécouvrir absolument. Non, c'est simplement un bon film, tout à fait digne d'intérêt, qui se regarde sans déplaisir. Et surtout, surtout, Hardcore est le film d'un acteur, George C. Scott, au zénith de son talent. Pour les admirateurs de la star, c'est un immanquable et, si vous nous suivez assidument, vous aurez compris que j'en suis un ! Je suis un fan hardcore de cet acteur au charisme si imposant, bien connu du grand public pour ses performances inoubliables dans Docteur Folamour ou Patton, qui compte également bien d'autres faits d'armes notables à son compteur. Plus largement, Hardcore est à recommander à tous ceux qui aiment les œuvres portées à bout de bras par d'immenses comédiens au sommet de leur forme.




Hardcore nous propose d'assister à la descente aux enfers d'un homme d'une soixantaine d'années, parti à la recherche de sa fille disparue, dont il retrouve la trace dans les bas-fonds de Los Angeles et, plus exactement, dans le monde du porno... L'acteur vedette incarne bien entendu ce vieux papa fatigué, totalement déconnecté de certaines réalités et perdu dans un monde dont il ne soupçonnait même pas l'existence. Homme d'affaire prospère et très puritain, vivant seul dans une petite bourgade paumée du Michigan, vraisemblablement veuf, cet homme se retrouve en effet plongé dans un univers poisseux qui ébranlera toutes ses croyances et ses convictions. Le regard hagard, les cheveux fous, la mine patibulaire et une chemise hawaïenne sur le dos, George C. Scott arpente les rues de L.A., de nuit comme de jour, mais surtout de nuit, tel un chien errant, totalement déboussolé, et animé d'une rage intérieure grandissante, de plus en plus incontrôlable. Le spectacle offert par l'acteur, parfaitement capté par Schrader, est tout à fait saisissant. Au fond du trou, son personnage choisira même de se faire passer pour un réalisateur de films porno, organisant à la va-vite un casting pour mieux remonter jusqu'à sa fille en interrogeant les différents acteurs qui se présentent à lui.




De ce film, qui vaut donc surtout pour la prestation encore une fois géniale de George C. Scott, je retiendrai surtout deux ou trois scènes, en plus de celle du casting évoquée précédemment. Il y a d'abord celle que je considère comme la scène-clé du film, où George C. Scott découvre ce qu'il est advenu de sa fille. Sans le prévenir ni lui donner plus d'indice, le détective miteux qu'il a engagé (un personnage par ailleurs assez délicieux incarné par le génial Peter Boyle) l'installe dans une petite salle de cinéma lugubre et lui projette le film porno dans lequel, entourée de deux gaillards bien charpentés, apparaît sa fille disparue. Dans cette scène très difficile, d'autant plus qu'elle s'étale étrangement en longueur, peut-être pour mieux nous faire ressentir toute la détresse de son personnage, George C. Scott s'en tire véritablement à merveille. A deux doigts d'en faire trop, sur la corde raide, il est tout simplement parfait. Cette scène devrait être montrée comme exemple dans toutes les bonnes écoles de formation d'acteurs !




Plus tard dans le film, George C. Scott forme un duo assez étonnant avec une jeune prostituée, actrice porno à ses heures perdues, campée par Season Hubley. Paumée elle aussi, elle tentera néanmoins de guider un peu notre homme dans ses investigations. Les interactions entre ces deux personnages que tout oppose donnera lieu à quelques dialogues assez savoureux. Parmi ceux-ci, je me souviens tout particulièrement de celui où les deux personnages échangent sur leur rapport à l'acte sexuel, en dévoilant tour à tour leurs positions là encore diamétralement opposées mais qui finiront par se rejoindre puisque la jeune femme conclura la conversation en disant, grosso modo, "Toi tu t'en fous parce que tu ne le pratiques pas, moi je m'en fous parce que je me fous de la personne avec qui je le fais". Autre scène, autre facette, plus discrète, du talent de ma regrettée idole : quand George C. Scott, démoli par la disparition de sa fille, lance un terrible regard noir à l'un de ses amis lui conseillant simplement de se relaxer, de respirer un bon coup et de laisser pisser. Une de perdue, dix de retrouvées, lui fait-il quasiment comprendre. George C. Scott se tourne alors vers lui en disant seulement "Could you ? Could you ?!", le tout accompagné d'un regard revolver à vous glacer le sang...




Hardcore est donc un film très plaisant pour tous les georgecéscottophiles dont je fais partie. Quand on voit la performance de la star, à aucun moment on peut se dire que les relations entre lui et son metteur en scène devaient être mauvaises. Et pourtant, c'était bel et bien le cas ! Durant le tournage, les rapports entre Paul Schrader et George C. Scott étaient si explosifs que la star aurait supplié son réalisateur de ne plus jamais faire de film ! Un accord que Paul Schrader s'engagea à respecter pour mieux apaiser l'ambiance sur le plateau mais qu'il contredit très vite en tournant un an plus tard American Gigolo. George C. Scott était à coup sûr un grand professionnel avant d'être un surdoué de l'acting... Un homme de devoir, un vrai pro au caractère impossible !


Hardcore de Paul Schrader avec George C. Scott, Season Hubley et Peter Boyle (1979)

22 juillet 2015

Dying of the Light

Totalement ignorant de la carrière de Paul Schrader, j’ai décidé de me la faire à l’envers. J’ai donc découvert le cinéaste à travers son dernier film en date, Dying of the light, La Sentinelle en France, titre qui n’a d'ailleurs aucun sens (l'original étant déjà le résultat de l'assemblage hasardeux de quelques mots relevés lors d'une partie endiablée de Scrabble, le jeu de plateau, et Schrader se vante d'avoir lui-même posé "of" et "the", mots comptent simple). Le film est sorti directement en dvd le 15 juillet dernier, malgré un pitch très d’actualité (le film s’inscrit dans le bain des purges sur la guerre d'Irak ou contre le terrorisme, paumé entre Dans la vallée d’Elah, Grace is Gone, The Messenger, Démineurs, American Sniper et tant d’autres daubes) et surtout malgré la présence au casting, dans le premier rôle évidemment, de Nicolas Cage. L’explication ? Il faut bien avouer que Dying of the light est une authentique chierie. Schrader s’est plaint de ne pas avoir pu bénéficier du final cut. Mais quand on constate la nullité assourdissante de chaque scène, de chaque ligne du script, de chaque instant de son film, on peut comprendre que les producteurs (parmi les exécutifs se trouvait Nicholas Winding Refn, qui décidément aura fait du mal au cinoche) aient retiré les bobines faisandées des panards de Schrader à la sortie de la projection des rushs pour tenter de sauver les meubles. Mais c’était peine perdue tant le film n’est ni fait, ni à faire, ni à avoir été à faire !



Très tôt dans le film, on sait que Nic Cage va s'imposer et que le scénario ne pèsera pas lourd.

Tout, dans Dying of the light, fait intensément pitié. A commencer par l’écriture. Qu'est-il arrivé à Schrader, l'auteur du script de Taxi Driver ? Le scénariste-cinéaste est apparu récemment sur I-télé au volant d'un yellow cab perdu en plein paname, tout rouge de colère contre Uber, nous révélant ses positions sur la question en même temps que sa triple carrière de scénariste-cinéaste-taxi. Cette vie trop chargée est-elle la cause d'un scénario si bidon ? Le film raconte l’histoire d’Evan Lake (Nicolas Cage), un agent de la CIA qui fut capturé et torturé, il y a 22 ans de cela, par un terroriste, Muhammad Banir, dont plus personne n’a entendu parler depuis l'extraction de Lake mais dont lui, Evan Lake, entend bien se venger. Désormais condamné à des tâches administratives et souffrant, suite à de longues séances de torture à base de coups de latte, d’un traumatisme du lobe frontal dont les symptômes sont de périodiques accès de démence et une perte progressive de la mémoire, Lake apprend enfin grâce à son jeune collègue de boulot, Milton « Milt » Schultz (Anton « Ant » Yelchin), qu’un type, en Afrique, se fait livrer un médicament soignant la thalassemie (obsédé par l'émission de George Pernoud, le malade ne parvient plus à décrocher de Planète+ Thalassa, la chaîne télé dérivée de l'émission phare de France 3). Le sang ne fait qu'un tour dans le cerveau pourtant à moitié obstrué de notre agent de la CIA multi-médaillé : c’est forcément Muhammad Banir qui se fait livrer ce traitement, car son père était déjà fan du magazine de découverte titulaire d'une des plus grandes longévités du paysage audiovisuel français. 


Schrader veut nous faire croire que cette scène se passe à Bucarest. J'ai tout de suite reconnu le Carrouf de Port-de-Bouc, sur la nationale Fos Martigues. J'y ai passé des plombes.

Notre vétéran décide alors, contre l’avis de ses supérieurs, qui le congédient aussitôt, de remonter la piste de ces médicaments avec l’aide de son acolyte prépubère, et d’avoir sa vengeance. Pourquoi pas. Sauf que tout cela semble avoir été écrit par un type qui n’a jamais vu le moindre film sur la CIA. Outre que toute cette histoire de traitement médical à distance et de thalassothérapie est d’un chiant à tout rompre, les scènes de filature et d’action sont autant de sketches parodiques qui s’ignorent, et ça va de nos deux supers agents secrets qui, en planque pour traquer l’ennemi, se tiennent assis, côte à côte, face au suspect, le fixant du regard sans broncher, la tête dévissée vers lui, à une dizaine de mètres de distance, sur une place peu fréquentée, à cette scène formidable où Milt, le jeune collègue d’Evan Lake, poursuit à travers la foule un probable sbire de Muhammad Banir et, l’ayant plaqué au sol et immobilisé, choisit tout à coup de l’égorger et de jeter son corps derrière une poubelle, au lieu de l’interroger pour s’assurer que le récipiendaire de l’acheminement de médocs que lui et son vieux pote revanchard pistent depuis des jours est bien le jihadiste Banir…




Deux agents spéciaux ultra qualifiés de la CIA en planque, ça donne ça.

Le film doit compter un goof par minute à peu près. Et ce n’est pas son seul problème. Il y a aussi tous ces couacs, moins graves dans la mécanique scénaristique, mais qui foutent mal au bide quand même. Par exemple dans la scène où Evan Lake ressort de chez Banir et ère dans les rues de Mombasa. Aussitôt, débarque dans son dos son pote Milt, qui semble l’avoir retrouvé en un coup de volant, et il déboule, tenez-vous bien, au volant d’une Twingo (?) rose hallucinante. La bagnole est presque en 3D tant elle n’a rien à foutre là et nous saute aux yeux sans crier gare. Elle mérite d’avoir sa plaque d’immatriculation au générique, troisième rôle du film avant Catherine Jacob (qu'on avait aimée en maman nympho dans Neuf mois de Pat' Braoudé), qui joue l’ex-maîtresse de Lake. Voire devant le fameux « Milt », aka Anton Yelchin (Pavel Chekov dans les reboots de Star Trek, Schtroumpf maladroit dans Les Schtroumpfs et Schtroumpf déjà chauve à 11 ans et demi dans Les Schtroumpfs 2), qui, durant tout le film, prend une voix grave et éraillée de narrateur de bande-annonce à se chialer dessus pour essayer de faire oublier au spectateur qu’il a le physique d’un enfant chez qui le cancer du côlon menace faute d'une alimentation suffisamment riche en calcium, et qu’il ne correspond en rien à son rôle de brillant agent de la CIA. 



UVU 3356 avait sa place dans le générique, assez haut.

Il n’y a bien que Nicolas Cage pour, une fois de plus, tirer son épingle du jeu dans une des innombrables et gigantesques daubes qui jalonnent son incroyable filmographie. Avec ses cheveux teints en gris, son oreille déchirée et son air mi-enragé mi-commotionné, l’acteur a ses petites fulgurances. Bien trop rares pour sauver le film, mais tout de même ! Il croit briller dans ces passages obligés où il pousse une gueulante contre ses supérieurs, les dents serrées et le nez tordu dans tous les sens, mais il est en réalité beaucoup plus génial quand son personnage sort d’une crise cérébrale, notamment quand son side-kick l’interpelle alors qu’il comatait à la table d’un pub, ou quand le même Milt le retrouve assis sur un banc de Bucarest, une chapka sur la tête, en train de buller la bouche ouverte : quand il revient à lui, Cage tripote lentement le tissu de la veste de son pote, sans rien dire, fin de la scène. On obtient l’explication de ce geste bien plus tard, quand il explique soudain à son ami : « Tu sais l’autre jour, quand je tripotais ta veste, c’était de la laine et j’avais la sensation de la fourrure : je suis dans la merde ». Il n’y a bien que Nic Cage qui mérite vaguement notre attention dans ce foutoir.





 Nicolas Cage en grande forme. L'acteur, adepte de la méthode Stanislavski, a demandé à sa femme de lui tabasser le lobe frontal à coups de planche pour être à fond dans le rôle. A un moment donné, ça paye.

On sent sa patte un peu partout, comme dans la scène où, pour prouver à Milt qu'il est encore un homme de terrain, il lui demande de poser un dictionnaire (de 150 pages env. seulement, faut pas déconner) sur sa main tendue à l'horizontale, fier comme Artaban de tenir le coup pendant cinq secondes. Ou bien dans cette autre scène où il reçoit son associé chez lui et lui sert du saké comme si c'était une évidence, avant d'expliquer à son jeune apprenti que, je cite et traduis de mémoire : les croyants comme Banir, ça ne tombe pas mort comme ça, il faut leur arracher le cœur ! L'autre répond un truc très con aussi, du genre : « Avoue que tu penses à tout ça depuis un bail... », et là, Cage, en pleine bourre, lâche les chiens : « Juste once a day » « every day ? » « all day long », et les deux cons partent d'un rire tonitruant, gueules et mirettes dilatées au maximum, que seul le retentissement de la sonnette interrompra. C’est à Cage qu’ils auraient dû confier le final cut. On dirait bien que c’était le seul type encore capable d’une ou deux étincelles dans toute l’équipe. Quoi qu'il en soit, j’aurais dû m’encastrer dans la filmo Schrader par la porte d’entrée au lieu de passer par la fenêtre du grenier, les combles de la baraque chlinguent de ouf et la visite aura tourné court…


Dying of the Light de Paul Schrader avec Nicolas Cage, Anton Yelchin et Irène Jacob (2015)

19 juillet 2015

The Gambler

Si vous avez encore un peu d'estime pour Mark Wahlberg, grâce à ses rôles dans La Nuit nous appartient ou The Others Guys, si vous conservez encore une once de respect pour celui que personnellement je ne surnommerai plus jamais "Marky Mark", voici encore un film qu'il vaut mieux éviter soigneusement. Il y est ridicule comme rarement et il s'humilie même totalement si on s'amuse à comparer sa prestation avec celle de James Caan dans l'original de 1974. Ce remake est si putride qu'il a d'ailleurs ça de très fort : il parvient à nous faire douter de la qualité de l'original ! C'est pas tous les remakes qui accomplissent ce tour de force. D'ordinaire, on a plutôt le réflexe très simple et naturel de regretter l’œuvre souillée et de nous rappeler sa supériorité écrasante. Ici, l'effet est plus pervers : la nullité du remake contamine le premier film. Devant cette bouillie sans âme, vide de tout, qui roule des mécaniques sur une bande originale aguicheuse (Pulp, Rodriguez, Billy Bragg...), on se dit qu'avec une telle histoire, on ne peut forcément être qu'un film minable... Rupert Wyatt et son style publicitaire imbuvable font du scénario de James Toback un épisode de feuilleton insupportable à la gloire d'une star au charisme en faillite.




Les cours donnés en amphithéâtre à la fac par Mark Wahlberg, se promenant dans les rangs d'étudiants admiratifs, sont d'un grotesque absolu. Nous n'y croyons pas une seule seconde. L'acteur débite machinalement des discours d'une nullité abyssale, il en fait des caisses, sans jamais y croire lui-même. Il n'est pas non plus aidé par un look désastreux. Avec ses costumes sombres et ses cheveux fous, on croirait avoir affaire à une star du rock sur le déclin, un mix piteux entre Mick Jagger et le leader des Strokes. Il est fort moche. Lors de ces scènes de cours magistral, il passe pour un mauvais coach sans inspiration en train de haranguer ses troupes en usant des ficelles les plus débiles. Toujours au ras des pâquerettes. 




On souffre énormément quand le consternant Rupert Wyatt nous montre la relation du prof accro aux jeux avec l'une de ses étudiantes modèles, incarnée par Brie Larson, une jeune actrice blonde qui compte déjà quelques fans virulents et à laquelle j'ai simplement envie d'envoyer une godasse au visage. Il faut voir cette scène atroce où, nageant en plein bonheur parce que son prof vénéré a affirmé devant tout l'amphi qu'elle était la seule à avoir un soupçon de talent pour l'écriture, nous la voyons marcher au ralenti et éviter les passants en enchaînant les expressions d'extase insupportables. C'est le genre de scène qui devrait normalement condamner une actrice pour le restant de sa carrière. J'ai pas vu grand chose de plus laid sur un écran récemment. Non, franchement, passez votre chemin, et intéressez-vous plutôt au film de Karel Reisz, porté par un James Caan à son zénith, que ce misérable remake parvient à salir sournoisement.


The Gambler de Rupert Wyatt avec Mark Wahlberg, Brie Larson et John Goodman (2014)

16 juillet 2015

La Nurse

Au début des années 90, qui ne furent pas pour lui une promenade de santé, William Friedkin tenta de renouer avec le cinéma d’horreur qui lui avait valu son plus grand succès. Mais La Nurse (The Guardian), contrairement à L’Exorciste, eut bien du mal à marquer au fer rouge toute une génération de cinéphiles. Le film raconte l’histoire, très simple, peut-être trop simple, d’un jeune couple qui engage une nounou d’enfer, Camilla (Jenny Seagrove, une Michelle Pfeiffer au rabais), pour garder leur petit garçon, sauf que la nounou en question fait un peu trop penser, dans l’attitude, à la Sigourney Weaver en mode Zuul, le cerbère de la porte, de SOS Fantômes, toute stoïque malgré un regard allumé, pour être honnête. Le prologue, situé trois mois avant l’action principale, gâche un peu la surprise : on y voit un autre couple confiant déjà ses deux gosses à une nourrice (sans doute la même) qui en profite pour enlever le plus petit et le sacrifier à un arbre maléfique dans une sorte de rituel païen au cœur de la forêt voisine. On sait donc d’emblée ce qui va nous être raconté. Une sorte de cousin de Rosemary’s Baby avec des touches d’Evil Dead, quand l’arbre infanticide aide la nourrice, sa servante, en la débarrassant de ses agresseurs à coups de branches dans la tronche, de lianes-boas, et de racines antipersonnelles, dans des scènes bien sanglantes et un tantinet grotesques.




Mais si le film n’avait incontestablement pas de quoi marquer son époque (scénario trop mince, rebondissements trop attendus, acteurs de seconde zone, effets spéciaux guère spéciaux), il a tout de même, et aujourd’hui encore, de quoi marquer les quelques esprits qui le croiseront avec des images fortes, comme dans la scène où le père trouve la nurse en train de laver son fils, en pleine nuit, nue avec lui dans la baignoire, sous les stries de lumière perçant à travers les volets, ou, plus tard, la même nourrice tenant le bébé dans ses bras telle une vierge à l'enfant, allongée sur l’une des branches de son arbre dévoreur de chairs tendres, face au spectacle d'une poignée de loubards trucidés en grandes pompes. C’est dans les scènes fantastiques que Friedkin s’en sort mieux et nous intrigue enfin, car tout le reste est très faible (loin d’un film comme Sorcerer, le chef d’œuvre de son auteur, qui ressort actuellement dans les salles et dont les scènes réalistes sont tétanisantes et permettent en bout de course l’avènement de séquences oniriques d’autant plus puissantes qu'elles semblent prolonger tout ce qui les précède et qui ressurgi en puissance, contenu en elles).  





Il est regrettable mais pas totalement étonnant de faire ce constat, car The Guardian est avant tout un conte, qui débute avec la lecture par un enfant d’Hansel et Gretel et se conclut avec l’attaque conjuguée d’une sorcière et d'un arbre sacré. Les premier et dernier plans du film nous posent face au même hibou qui menace le cocon familial de sa seule et tranquille présence. Et quand la nourrice s’occupe pour la première fois de l’enfant, elle dépose dans son berceau une série de peluches à l’effigie d’animaux sauvages qui sont là pour veiller sur lui et préparer son voyage vers le cœur de la forêt. La nurse présente un à un les animaux au nourrisson, et ces bêtes, que la main de la nounou porte vers la caméra et dépose tout autour de l'enfant comme pour le cerner, évoquent celles qui, sur le bord de la rivière, regardaient passer le frère et la sœur orphelins poursuivis par le chasseur de Charles Laughton.


 En haut : La Nuit du chasseur
 En bas : La Nurse

J’ouvre ici une parenthèse à propos de La Nuit du chasseur, dont je vois des réminiscences un peu partout. Je repensais récemment à l'une des premières scènes de La Forêt interdite de Nicholas Ray, où Christopher Plummer parcourt un bras de rivière en barque et observe les animaux sauvages menacés par la chasse et le braconnage, séquence qui rappelle elle aussi la célèbre scène de la fuite des enfants dans le film de Laughton, où ils se laissent porter par le courant dans une barque (la petite fille jouant à bord de l'embarcation avec une peluche...), tandis que chaque plan fixe sur la barque, pris depuis le rivage, met l’accent, au premier plan, sur un animal (toile d’araignée, grenouille, lapins) plus ou moins menaçant en soi, autant du moins que peuvent l’être les animaux de la nuit dans les contes cruels pour enfants, mais rendus parfaitement inquiétants par leur place dans l'image, exacerbée au premier plan, comme autant de témoins aux aguets, d'yeux condamnant ceux qui voudraient disparaître, les deux enfants, à être suivis du regard (le nôtre redoublant celui des bêtes, jusqu'à ce que Laughton nous place carrément au-dessus de la barque, en plongée totale, nous permettant de suivre les fugitifs comme sur une carte, à la trace). La différence chez Ray (et ce n'est pas vraiment la seule) tient au fait que Christopher Plummer, qui navigue en plein jour, sourit à ce déferlement de vie animale qui s’ébat autour de lui, s’éprend de ce milieu naturel qu’il entend préserver, tandis que les enfants s’évadent dans la nuit, terrifiés par l’homme qui est à leurs trousses, impatients de quitter ces marécages inquiétants pour se mettre à couvert.
 

 
 En haut : La Nuit du chasseur
 En bas : La Forêt interdite

Mais le spectacle offert à Plummer par les images Discovery Channel insérées dans le film de Ray donnent à voir l’implacable ordre naturel de la chaîne alimentaire (l’oiseau mange le poisson avant d’être mangé par le crocodile) et préfigurent la terrible confrontation du jeune idéaliste qu’il interprète avec plus gros et plus dangereux que lui, soit l’ersatz de Barberousse (Burl Ives) aux allures de géant qui règne sur les marais et sur une troupe de braconniers malfamés. Si bien qu’on retrouve dans les deux œuvres cette menace du sud sauvage et indomptable, cette peur infantile d’être dévoré par un ogre fascinant. Et dans les deux films le mangeur d’homme finit terrassé par plus petit mais plus teigneux que lui : une petite vieille protectrice chez Laughton, un serpent de marécage chez Ray. Fin de la parenthèse.




  En haut : La Nuit du chasseur
 En bas : La Nurse

La Nurse, même s’il a ses petits moments, et l'évocation de La Nuit du chasseur mentionnée plus haut en est un, où le beau-père monstrueux est remplacé par une nourrice terrifiante et les animaux du soir par des peluches ensorcelées, est tout de même très, très loin de la puissance audiovisuelle et dramatique du film de Laughton. La scène finale en est symptomatique, où Friedkin a la belle idée de transformer sa « gardienne » en femme-arbre, quittant les rives du conte pour tendre vers celles du récit mythologique et faisant de la nourrice une Daphné métamorphosée non en laurier mais en jeune pousse missionnée par son arbre diabolique, transformation non pas vouée à échapper à un dieu mais à capturer une proie en l’honneur de sa divinité sylvaine. Les images de cette femme nue et comme couverte d'écorce, au regard déterminé et aux gestes musclés (qui ne sont pas sans rappeler la figure du T-1000 dans Terminator 2), font partie de celles qui restent en mémoire. Sauf que le montage parallèle dans lequel la nourrice est frappée par procuration tandis que le père de famille, dans la forêt, se croyant dans un remake de Massacre à la tronçonneuse élague gaiement l’arbre malfaisant gorgé de sang, est plus maladroit que convaincant et peine à sauver le tout. Le film confirme en tout cas, en le convoquant sans atteindre sa cheville, y compris dans cet assaut final où la nurse mi-femme mi-arbre court après le nourrisson et sa mère dans les escaliers de la maison, que La Nuit du chasseur est peut-être le plus beau conte filmé de l’histoire du cinéma. Et puisqu'il est question de mythologie dans ce conte horrifique (quasi pléonasme) qu'est La Nurse, j'ouvre une dernière parenthèse pour signaler que Gérard Macé, dans un superbe recueil de poèmes paru cette année aux éditions "Le Bruit du temps" et intitulé Homère au royaume des morts a les yeux ouverts, consacre un texte, sans le citer explicitement, au grand film de Charles Laughton, réservoir d'images fondatrices au même titre que les plus intemporels récits de l'antiquité.


La Nurse de William Friedkin avec Jenny Seagrove, Dwier Brown, Carey Lowell et Natalia Nogulich (1990)

11 juillet 2015

Celeste and Jesse Forever

J'aimais bien Rashida Jones. Pour moi, c'était un hymne au métissage, soit tout l'opposé de Maya Rudolph. Rappelons que son père n'est autre que Quincy Jones, surnommé "Q", le célèbre trompettiste, arrangeur, compositeur et producteur audiovisuel américain qui a su mettre les blacks en vedette : Le Cosby Show, Le Prince de Bel Air, Oh Happy Days. Quant à sa mère, il s'agit d'une actrice blonde platine d'origine irlandaise et russe qui n'a jamais percé, mais qui s'est faite percer. Leur croisement a donc donné deux filles agréables à regarder, parmi lesquelles Rashida Jones, que l'on a tous découverte dans The Office où elle éclipsait presque Jenna Fischer. Bref, on l'aimait bien, mais ça, c'était avant de voir ce film atroce. Celeste and Jesse Forever m'a mis la rage dès son générique d'ouverture. Rashida Jones en est la scénariste, l'actrice principale et la productrice exécutive. Si elle avait su tenir une caméra, elle l'aurait également réalisé.




Rashida Jones joue une working girl trentenaire égoïste, habitant dans une villa de 800m², avec toujours à la main une tasse de café ou un verre de vin rouge. Elle incarne le comble de l'insupportable. Le stéréotype de la gonzesse que l'on veut fracasser (pas de misogynie ni d'appel à battre les femmes ici, ça aurait été un humain mâle avec les mêmes attitudes, il aurait constitué le stéréotype du gonze qui se fait fracasser). Elle est pleine de tics dégueulasses, d'expressions et d'intonations qui rendraient fou même un psychologue spécialisé dans le traitement du syndrome de la Tourette. L'idée du film, l'idée de Rashida Jones, qu'elle mûrit depuis 15 ans en pensant que ça ferait un putain de film, c'est de commencer sa comédie romantique par ce qui est d'ordinaire son dernier acte : la séparation, que l'on sait temporaire, du couple, avant sa réconciliation sur l'oreiller.




Les dix premières minutes du film, nous voyons donc Celeste et Jesse mener une vie idyllique de couple : discussions de tout et de rien, bastons de regards complices, échafaudage de plans sur la comète, échanges de private joke capables de rendre les célibataires endurcis encore plus endurcis... Lors d'une scène de repas au restaurant avec un couple d'amis, le lièvre est levé : ils sont séparés depuis 6 mois mais continuent à traîner ensemble au quotidien, ce qui met mal à l'aise leurs amis, au point de quitter la table brusquement (véridique). Le film débute donc en quelque sorte là où la plupart des "romcoms" ont déjà fait un sacré bout de chemin. Le générique d'ouverture (une série de vignettes pestilentielles de leur vie amoureuse passée) nous a peut-être semblé épargner les trois quarts du film, mais après ces 10 minutes, il reste 1h20 ! Jesse et Celeste, qui s'entendaient comme cul et chemise, Jesse et Celeste, qui avaient l'air d'être faits l'un pour l'autre, s'étaient séparés car Celeste veut que le père de ses enfants gagne au moins 10 kilos de dollars chaque semaine, possède une belle bagnole (minimum 5 places, de préférence un SUV) et ait un compte en banque qui génère des intérêts massifs. On invente rien, voici le portrait du père idéal selon Rashida Jones, diplômée de Harvard.




Pendant tout le film, on voit Rashida Jones "multiplier" les conquêtes pour essayer de faire réagir Jesse, qui de son côté se retrouve rapidement en ménage avec une bombe atomique venue de Hollande. Quand Rashida Jones rencontre un guignol qui est le sosie foiré de Harry Connick Jr., celui-ci se présente à elle comme possesseur d'une automobile, d'un compte courant et d'un fax, et ça marche ! Entre temps, elle rencontre toutes sortes d'individus plus ou moins psychopathes, dont un qui décide de se masturber frénétiquement contre elle dès le premier soir. Cela pourrait donner une scène très excitante (dans nos esprits dérangés par 15 années de permissivité débridée sur internet), cela donne en réalité envie d'éteindre la télé et de changer de hobby en se réfugiant, par exemple, dans la boustifaille. Au fur et à mesure que le film passe, Celeste se rend évidemment compte qu'elle est toujours amoureuse de Jesse et quand elle apprend que ce dernier va avoir un enfant avec une autre femme, elle voit rouge ou, comme dirait son père, "elle voit black".




Le schéma classique de la comédie romantique hollywoodienne est respecté à la lettre, malgré le point de départ a priori transgressif et des acteurs que l'on croyait moins moisis que d'habitude. A la fin du film, nous sommes toutefois pris à revers : Celeste et Jesse ne se remettront jamais ensemble (à moins d'une scène post-générique qu'on a zappée), la morale de l'histoire étant que pour se séparer une bonne fois pour toutes, il faut marquer le coup, et signer au plus vite les papiers du divorce dans un cabinet d'avocats agréés. Il est possible de rester amis, à une condition, et je la rappelle : signer les papiers du divorce fissa. Si on n'est pas mariés, il suffit de signer un papier quelconque. Est-il possible de rester amis après s'être séparés ? Après qu'il se soit séparé pour de mauvaises raisons, est-il possible pour un couple de se reformer ? Est-il possible ? Que sais-je ? Ces questions ne trouveront donc jamais de réponse définitive. La seule chose qui me vient après avoir vu ce film, c'est l'expression "So help me God".




Je m'attendais à un film certes axé sur une histoire d'amour, mais possiblement drôle, puisqu'on y retrouve tout de même Andy Samberg dans le premier rôle masculin. On sait cet homme-là capable de faire rire. Il le prouve depuis des années au Saturday Night Live et il a su concrétiser sur grand écran ce potentiel comique dans des films tels que Hot Rod ou Crazy Dad. Ici, il fait un sort à sa carrière cinématographique. Il creuse un trou sans bruit, il enterre sa carrière, il la recouvre de terre discrètement. Puis fait caca sur le monticule de terre fraîchement retournée, sans s'essuyer. Nous aimons toujours Andy Samberg, car on aime plus durablement quelqu'un qui nous a fait rire qu'une tocarde simplement bien balancée. Nous maintenons notre confiance en Andy Samberg, car il maîtrise le difficile exercice de faire rire les gens de bon cœur tandis que Rashida Jones n'a pour elle que son cul, remplaçable par 10 millions d'autres. Je sais, c'est moche, mais vu la façon dont Rashida Jones représente les femmes dans son film, c'est pas cher payé.




Ce film rappelle inévitablement Friends With Kids de Jennifer Westfeldt, puisque l'on y croise les mêmes problématiques de trentenaires plein aux as, individualistes et, surtout, ultra cons. On y retrouve une même morale puante, un même portrait glaçant d'une certaine société occidentale vue à travers la lorgnette d'un(e) débile mentale dont on a envie de briser chaque os, en commençant par le coccyx. C'est le genre de films qui, s'ils sont vus par quelques djihadistes, peuvent nous faire comprendre pourquoi certains d'entre eux pètent un câble au point de vouloir nous balancer des avions sur le coin de la gueule. Ces "romcoms" font plus de mal à la planète que l'ont fait la colonisation et la décolonisation. Au point même de faire craindre de rencontrer un jour le sentiment amoureux.




Une scène donne particulièrement envie de taper sur tout ce qui bouge. Filmée dans un célèbre "plan américain serré" (celui qui consiste à cadrer le visage juste au-dessus des sourcils et en-dessous des lèvres, à ne pas confondre avec le "gros plan américain" qui englobe le front et le "gros plan américain serré" qui ne cadre que les yeux), Rashida Jones dégueule un discours atroce lors du mariage de deux personnages secondaires tellement peu étoffés qu'on ne savait même pas qu'ils étaient ensemble. Ce plan révèle les séquelles d'une adolescence difficile chez les Jones : une peau burinée par l'acné et le soleil (qui font rarement bon ménage), des dents du fond criblées de plomb, sans vie, des joues creusées par l'anxiété, un nez en piste de ski de bosses, le témoignage impitoyable d'insomnies chroniques sous les yeux, une épilation des sourcils faites "en amateur" (or la seule discipline qui peut avoir de l'intérêt en amateur, c'est le porno) et, enfin, un menton fuyant toute responsabilité. Quant à son discours, c'est une succession de lieux communs où son personnage ramène tout à elle, plus égocentrique et haïssable que jamais. Ce film ne fera pas date.


Celeste and Jesse Forever de Lee Toland Krieger avec Rashida Jones, Andy Samberg, Emma Roberts et Elijah Wood (2013)

7 juillet 2015

Moi, Moche et Méchant

Y'a quelque chose d'original dans ce dessin animé : le héros est un méchant. C'est un truc de dingue. Au début, on a du mal à y croire, on se frotte les yeux, on se pince comme pour sortir d'un mauvais rêve, mais c'est bien ça : le personnage principal, Gru (c'est son nom), est une pure raclure. C'est un vrai méchant qui, bien sûr, devient progressivement un gentil au cœur d'artichaut, prêt à agir comme le plus altruiste des super-héros. Dans la suite, sortie en fanfare en été 2013, Gru est donc déjà un gentil et il n'y a plus aucune espèce d'originalité, même mon petit neveu me l'a fait remarquer à la fin du film, un peu déçu, bien qu'abruti pour la journée. Voir ça sur grand écran demande en effet des nerfs d'acier, c'est un spectacle ultra bruyant, au rythme déchaîné, sans aucun temps mort, en bref, terriblement abrutissant. Mal de crâne assuré.




En dehors de cette originalité qui n'en est pas une, on tient là un pur produit conçu pour faire des ravages auprès des plus petits. Et ça marche, même auprès d'un public plus âgé qui, de cette façon, peut fièrement affirmer qu'il a su conserver son âme d'enfant. Cette même âme que ces tristes individus seraient prêt à revendre pour s'acheter à prix d'or la figurine manquante à leur collection de Minions. Qu'est-ce donc, un Minion ? Je vous envie de l'ignorer ! Ce sont ces petites merdes jaunes qui ressemblent à des tic tac à la pisse et jouent, en troupeau, le rôle de l'élément comique forcément irrésistible, inévitable dans ce genre de films. On retrouve cela dans strictement tous les dessins animés, avec plus ou moins de bonheur et d'efficacité. Le modèle du genre, c'est Scrat, le rongeur taré de l'Âge de glace, pour vous donner une idée. Ici, ce sont donc ces machins jaunes dont le design simplissime est autant révélateur du manque d'imagination chez les techniciens aux commandes que de leur sens inné du marketing. N'importe quel gamin pourra reproduire des minions dans la marge de son cahier de texte. Ces minions sont les ouvriers dociles et maladroits de Gru, ils sont toujours de bonne humeur bien que capables de gestes agressifs surprenants, et causent à toute vitesse avec leurs petites voix aiguës insoutenables.




Les Minions, qui ont aujourd'hui droit à leur spin-off, assurent également la promo assommante de ces films dans d'insupportables vidéos qui se répandent sur la toile comme un dangereux virus où ces petites choses braillent atrocement durant de courts spots de torture porn qui ont l'air interminable. Encore un piège à gosses, ils adorent ça, ils sont capables de se les passer en boucle. Mes neveux aussi, ils en sont fous. Je suis sûr que, quelque part, ça doit leur ravager le cerveau, mais je les laisse faire. Je me dis qu'à notre époque, on devait, nous aussi, avoir de telles saloperies qui nous rendaient maboules, encore que je serais bien incapable de vous citer un exemple équivalent. Je suis un tonton tolérant. Une dernière chose au sujet de Moi, Moche et Méchant : Gad Elmaleh, dans le rôle de Gru, est un doubleur hors pair. On l'oublie totalement. Il ne devrait faire que ça.


Moi, Moche et Méchant de Chris Renaud et Pierre Coffin avec les voix de Gad Elmaleh, Eric Métayer et Jonathan Cohen (2010)

4 juillet 2015

Le Jour du vin et des roses

Nous accueillons aujourd'hui le joliment pseudonymé Nick Longhetti, lecteur assidu et compagnon de route du blog, qui s'est proposé de nous et de vous parler d'un film de Blake Edwards :

Pour que le cinéma puisse prétendre à une fonction d’art majeur, il se doit de s’imprégner de motivations sociales mélioratives. La mise en scène doit être au service du récit. Blake Edwards n’est pas Billy Wilder ni même Ernst Lubitsch. Pourtant ce réalisateur de talent est un magnifique conteur. Il n’est pas l’initiateur de la comédie sociale mais il en est un bon continuateur. Le Jour du vin et des roses est un véritable pied de nez, un choc qu’il est difficile d’analyser. Un film profondément humain, profondément réaliste et surtout profondément moderne dans sa construction. Days of Wine and Roses ouvre des possibilités nouvelles de mise en scène : la simplicité, l’empathie, le détachement mais surtout le réel. Révélateur de son temps, ce film dissèque, déconstruit les affres de la modernité, de ses faux semblants et de ses réussites illusoires. La formulation de « possibilités nouvelles » peut paraitre présomptueuse mais il est indispensable de voir l’avance considérable de ce film et de son impact sur le cinéma mondial.




La distribution est excellente. Le choix de Jack Lemmon est magistral. Cet acteur de génie possède une palette de jeu véritablement complète. Il peut tout jouer. Chez Edwards, il personnifie la continuation du dogme de la comédie sociale : de l’humour, de la tristesse. Véritable bête de cinéma, il vampirise par sa bonté et son charme débonnaire nombre de scènes réussies. Il est très bien dirigé ce qui prouve également l’aisance manifeste de Edwards dans son rapport avec ses acteurs. Un Cassavetes qui s’ignore. Pour répondre à la bestialité d’un Lemmon, il fallait une figure féminine en apparence espiègle. Lee Remick sera l’élue. Remick représente l’idée d’une Amérique provinciale et inadaptée au changement. Aussi devient-elle vulnérable aux nombreux pièges de la ville, après avoir, de bonté de cœur, suivi son amoureux dans une terrible escapade. Les seconds rôles sont exceptionnels. Les personnages ont eux-mêmes leur propre blessure. Il serait un peu vain de tous les citer mais leur importance est réelle : ils sont la réponse de la société vis-à-vis de ce couple. Ils sont la conscience collective du bien et du mal. Protection et aide contre dépravation et compromission.




Le pitch est assez classique : une romance tragicomique sur fond d’alcool. Cependant son déroulement cinématographique est beaucoup plus élaboré. On peut délimiter Le jour du vin et des roses en deux parties : la première est une véritable comédie avec un petit fond de critique sociale, la seconde par contre détériore fortement l’ambiance joyeuse du début du film pour la faire basculer dans le tragique. La force du film est de ne pas faire ressentir au spectateur le désespoir des personnages. Mais plutôt de lui faire comprendre l’origine du mal de la boisson chez des êtres fragilisés. Dans son intitulé, Le Jour du vin et des roses contribue à lui donner une fonction pédagogique. Car il est vrai, nul fond de moralisme douteux mais simplement la représentation à la manière du documentaire, de la puissance du réel. Le récent Foxcatcher de Bennett Miller et le classique Citizen Kane du sorcier Orson Welles, à des degrés divers, s’inscrivent dans cette lignée. Sunset Boulevard de l’ami Wilder était un film plus ambitieux, très drôle mais moins « docufiction ». Que les admirateurs de Billy se reprennent : il n’est pas question de comparer un film aussi parfait que Sunset Boulevard, il est juste utile de rappeler que du point de vue innovation, Edwards a lui aussi apporté sa pierre à l’édifice d’un cinéma ancré dans les perspectives de son temps.




Ce papier est une invitation. Découvrir un film plébiscité par la critique mondiale mais un peu oublié en France. Pour réellement s’imprégner de son ambiance unique, il est judicieux de ne pas trop exposer les épisodes qui jalonnent le film, tous plus puissants les uns que les autres. On retiendra par nécessité une scène particulièrement émouvante où un Lemmon à l’agonie déclare à sa dulcinée devant un miroir qu’ils doivent se refaire… Certes il restera sans doute très longtemps dans l’oubli dans notre beau pays, certes il y a eu avant lui et il y aura après lui des films meilleurs mais Le Jour du vin et des roses a un charme particulier : celui de l’honnêteté et du respect du genre humain.


Le Jour du vin et des roses de Blake Edwards avec Jack Lemmon, Lee Remick, Charles Bickford et Jack Klugman (1962)