1 septembre 2015

Burying the Ex

Burying the Ex est le dernier film de Joe Dante et espérons pour lui que ce ne sera pas vraiment le dernier. Le cinéaste de 68 ans a dû se lever un beau matin en croyant avoir une idée de génie puis s'en est allé la partager avec des producteurs qu’il sait débiles. "Hé les mecs, imaginez que votre copine soit un zombie ! Ce serait un truc de dingue, non ?!" Non. Eh bien c'est pourtant le pitch de ce film indé qui n'a strictement aucune sorte d'intérêt.

Ce petit paragraphe vous rappelle peut-être quelque chose. C’est peu ou prou le même que celui qu’a écrit Félix il y a quinze jours pour vous parler de Life After Beth. Je n’ai même pas vu ce film descendu par mon acolyte, et pourtant je n’ai cessé d’y penser devant le dernier lontrajmé de Joe Danté, dont le scénario est autrement dit aussi naze que convenu.


C'est un peu gratuit et pas magnifique. Mais je peux comprendre qu'on ait envie de faire tourner ça à Anton Yelchin.

Le rôle principal est tenu par Anton Yelchin, ancien athlète paralympique russo-américain qui a dû arrêter sa carrière à cause d’un handicap, et qui parvient peu à peu, de film de merde en film de merde, à se frayer un chemin dans le cinéma américain. Il interprète ici Max, un jeune geek, vendeur dans une boutique dédiée à l’horreur, casé avec Evelyn (Ashley Greene), une fille plutôt pas mal par rapport à lui mais insupportable, parce qu’elle est écolo et qu’elle se fout du cinéma bis, en gros. Blasé de partager sa vie avec elle, notre bonhomme décide de la quitter, mais le jour de la rupture, sa future ex se fait bousiller par un bus et meurt sur le bitume. Après quelques jours de deuil, Max se remet sur vié grâce à Olivia (Alexandra Daddario, célèbre pour n’avoir laissé planer aucun mystère quant à ses attributs féminins dans une scène de la série True Detective qui depuis fait les choux gras de sites tels que Jizzhut.com). C’est une jeune gothique sympathique, fan des grands classiques du cinéma d’horreur et de junk food. Sauf que Max et Evelyn s’étaient jurés de rester ensemble pour toujours et à jamais, devant une sorte de jouet à l’effigie du diable livré sans avoir été commandé dans la boutique de Max : un équivalent de Zoltar dans Big, sauf qu’au lieu de faire d’Anton Yelchin un adulte, ce qui aurait été sympa pour lui, le diablotin en plastique va faire d’Evelyn une zombie.


Après avoir fabriqué des chaises dans Like Crazy et conduit une bagnole en relief dans Dying of the Light, Anton Yelchin confirme son goût pour les moyens de locomotion à risque dans Burying the Ex, où il sublime la trottinette.

Et le film, qui choisit très tôt un ton de comédie (et ne jouera pas vraiment d’un choc entre le « rire » et le malaise, contrairement au récent et médiocre The Voices de Marjane Satrapi, auquel on songe parfois), déroule ainsi son petit programme sans anicroches et sans saveur. Evelyn se sait revenue d’entre les morts mais ne s'en émeut guère et entend seulement brûler la vie par les deux bouts, ce qui implique notoirement de se faire ravager au pieu aussi souvent que possible. La demoiselle était d’ailleurs déjà très chaude avant de claquer, tout comme l’autre prétendante de Max, Olivia. Les deux femmes partagent ces trois caractéristiques : elles ont de gros roberts (comme leurs noms l’indiquent, Greene porte un double E, Daddario un double D), aiment s'adonner aux plaisirs de la bourrine et ont un incompréhensible béguin pour Anton Yelchin (dont le teint blanchâtre révèle un excédent alimentaire en lactose). Ce dernier ne s’étonne pas longtemps de voir sa morte revenir frapper à sa porte, mais il rechigne tout de même à l’emmancher, car elle n’est pas de la première fraîcheur. Tout son dilemme sera de ménager les attentes d’Evelyn (qui souhaiterait le manger) et d’Olivia (itou mais in a good way).


Réveil après une scène de plumard à l'arrière d'une bagnole. Anton Yelchin est allé acheter des céréales pour accompagner son lait matinal.

Joe Dante nous a certes habitués à mieux. Mais il lorgne sur son époque, notre triste époque, et son film est plein de ce second degré qui anesthésie une bonne partie du cinéma de genre américain depuis des lustres maintenant, et qui ne fait plus sourire personne depuis longtemps. Le personnage d’Evelyn est une vraie tête à baffes, disons-le, mais on la prend en sympathie le temps d’une scène, au début du film, avant sa mort, lors de la première rencontre entre elle et Max d’un côté, et Olivia de l’autre, qui tient une sorte de bar à lait (avec des bzèzes pareils, c’était une voie toute tracée, milk-shake au lait entier directement du producteur au consommateur). Dans cette séquence, Max s’étonne de ce que sa compagne ne connaît pas le nom de tout un tas de pseudo héros populaires, comme celui de Fruit Brute*, une mascotte de boîte de céréales américaines (équivalent du tigre docker Tony de Kellogg's©‎, du lapin Quicky de Nesquik©‎, du clébard ivrogne Pico de Chocapic©‎, ou du mariachi homo Pépito, de Belin©‎), et il doit lui expliquer tout ça devant Olivia, qui quant à elle ne connaît que ça. Jusqu’à ce qu’Evelyn s’énerve et traite Olivia de pétasse qui se croit géniale parce qu’elle vend de la daube à des gens qui ont les mêmes références culturelles moisies qu’elle. Un point pour la jobarde.


Joe Dante guinche de l'oeil vers tous les films d'horreur qu'il kiffe. Il doit aimer L'Exorciste, alors il nous envoie une bourrade amusée dans les côtes. On le regarde faire, avec un sourire poli.

Le film, à l’image de la boutique de Max et de celle d’Olivia (qui ne font plus qu’une à la fin), est un conglomérat de citations clins d’œil qui ne servent qu’à faire du coude au spectateur à intervalles réguliers dans tout ce fatras de dérision. Ils sont nombreux à bénéficier d’un petit coucou : Corman, Burton, Lewton, Romero (pape du film de zombie dont le nom apparaît sur un camion au début du film, sous la mention ô combien explicite de "Romero & Sons", avant que Max et Olivia n’aillent, beaucoup plus tard, batifoler dans un cimetière où l’on projette La Nuit des morts-vivants), et tant d’autres, à commencer par Dante lui-même, puisqu'il affirme que ce film est pour ses fans (on retrouve le vieux Dick Miller, acteur fétiche du cinéaste, dans le mini-rôle d'un vieux flic grincheux). Le problème c'est que Dante convoque tous ces blazes plus ou moins illustres et toutes ces références pour torcher une petite farce insignifiante. Dommage.


J'avais pas l'air plus frais devant le film.

* j'ai appris, en me renseignant vite fait sur ce personnage, et la mort dans l'âme, que Quentin Tarantino a conservé une boîte de ces céréales après 1983, date à laquelle on a cessé de les fabriquer, pour pouvoir citer la marque dans ses films, ce qu'il a fait à trois reprises. Maintenant que j'y pense, je crois me souvenir d'un paquet de Fruit Brute sur la table du banquet donné par DiCaprio à la fin de Django Unchained.


Burying the Ex de Joe Dante avec Anton Yelchin, Ashley Green, Alexandra Daddario, Oliver Cooper et Dick Miller (2015)

29 août 2015

Cannibal Holocaust

Aujourd'hui c'est samedi et je fais shabbat. Quand c'est shabbat, je n'ai pas le droit de faire des choses trop extrêmes, comme par exemple du vélo ou des crêpes. Alors imaginez-vous, regarder des films d'horreur... C'est comme ça, c'est une tradition familiale à laquelle je me plie malgré le fait que ni moi, ni mes parents, ni un seul de mes ascendants ne soit de confession juive bien que ça m'aurait assez plu. Mais bon, tout ça pour vous dire que j'ai vu Cannibal Holocaust un samedi et c'est extrêmement mal vu pour un mec comme moi, j'ai des principes en principe. Ce film ultra gore est le précurseur des found footage qui inondent nos écrans depuis Le Projet Blair Witch. Les scènes les plus connues nous montrent une tribu amazonienne dévorant une tortue vivante, une pauvre indigène se faisant violer sauvagement et une autre femme innocente se faisant empaler sur un pieu vertical. Cannibal Holocaust m'a littéralement mis au tapis. En voulant dénoncer la violence de la société dite civilisée et le sensationnalisme à outrance de ses médias, Ruggero Deodato réalise un film extrêmement violent, qui flirte avec le snuff movie et provoque encore aujourd'hui un certain mal être. Mon père m'a chopé en train de mater ce film un samedi soir et il m'a mis la branlée du siècle. Faut dire que je lui ai, en toute conscience, manqué de respect. Je ne sais pas ce qui lui a déplu, les cannibales ou l'Holocauste. 


Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato avec Robert Kerman (1980)

25 août 2015

Pas de printemps pour Marnie

On se demande, banalité de le dire, à quel point notre jugement sur les films est influencé ou non par notre avis sur leur auteur, lequel est façonné non seulement par la vision des autres films du cinéaste mais aussi potentiellement par l'aspect global de sa carrière, sa réputation et tutti quanti. Y a-t-il des films actuels envers lesquels nous nous montrons éventuellement trop sévère et inversement, n'y a-t-il pas des films anciens si bien considérés que l'on se fait plus tolérants qu'il ne faudrait à leur endroit, voire aveuglément admiratifs. L'exemple c'est Hitchcock. Si Hitchcock tournait aujourd'hui, ne serions-nous pas davantage critiques envers chaque nouvelle réalisation du maître ? Et ce quand bien même notre homme aurait déjà tourné au moins la dizaine de chefs-d’œuvre absolus qu'on lui connaît, comptant parmi les plus grands films de l'histoire du cinéma et pouvant constituer à eux seuls une très digne et respectable liste des œuvres cinématographiques les plus indispensables qui soient ; sans compter un beau paquet de films moins primordiaux, à peine magistraux. Marnie rassure un peu. On peut trouver un film très respecté de Sir Alfred Hitchcock (ne prenons pas le cas d'un semi-ratage admis, tel Family Plot, film toutefois charmant à plusieurs égards) non seulement mineur mais même assez raté.




Le premier défaut du film, et pas des moindres quand on parle d'un film d'Hitchcock, c'est son récit. Pas que le scénario psychanalytique pose problème en soi (Spellbound était aussi beau qu'outrancier dans son adaptation poussive des théories freudiennes sous forme de thriller), mais ici, le script est tout de même bien faible. Deux heures durant on est auprès de Marnie Edgar, une jeune femme froide et énigmatique, voleuse et menteuse, qui a peur des hommes et du rouge et qui souffre manifestement d'une relation au-delà de complexe à la figure de la mère. L'héroïne est aidée par un type, Mark Rutland, qui se montre immédiatement attiré par elle (physiquement attiré, et comment l'être autrement : Marnie est aussi vide que violente), incarné par un Sean Connery aux sourcils épilés à la hache et aux paupières taillées en biseaux qu'on croirait échappé de la loge maquillage de Priscilla folle du désert. Ce personnage masculin ne présente pas d'autre intérêt que celui de venir en aide à une héroïne un tantinet exaspérante.




Marnie est interprétée par une Tippi Hedren certes charmante mais pas vraiment douée pour la comédie (autre grand atout de Spellbound, Ingrid Bergman), et malheureusement pour elle plus exposée ici que dans Les Oiseaux. L'actrice, devenue ici le pilier narratif d'un film beaucoup moins puissant, n'a comme argument à faire valoir qu'une voix atippique assez aiguë (qui lui permet d'imiter celle d'une petite fille dans le dénouement final), et de certes très jolies jambes (c'est le point focal de la première description qu'en donne le personnage interprété par un Sean Connery transsexuel peut-être mais sexuel avant tout). Le jeu outré voire complètement faux de Tippi Hedren confinerait parfois au risible si nous n'avions pas beaucoup de sympathie pour elle grâce au souvenir de Melanie Daniels. Certaines actrices hitchcockiennes ont partagé sa maladresse, mais même si l'on pense par exemple à l'expression de la peur un peu forcée de la belle Joan Fontaine dans Rebecca, l'actrice y était par ailleurs rayonnante, ce que Tippi Hedren n'est jamais dans Marnie. La seule scène où elle marque les esprits est celle où son ancien courtisan et nouvel époux, Mark Rutland (Connery donc), s'approche d'elle contre son gré et la déshabille d'un coup sec. Hitchcock, qui n'est pas venu sur le plateau sans son génie érotique habituel (il est affligeant de voir si souvent employé, y compris sur ce blog et sous ma plume, le mot érotomane, qui nomme une pathologie et n'a rien à voir avec l'érotisme, que ce soit dit une bonne fois pour toutes !), fait un plan sur le visage de l'actrice criant "No !" de son étrange et belle voix criarde - éclat de jouissance par anticipation - et enchaîne à toute vitesse avec un plan digne du plus profond respect sur ses jambes mises à nu.




Malgré cette belle scène, il est difficile de se passionner pour cette histoire et de se laisser impressionner par sa résolution un peu pompière. L'intérêt que manifeste le personnage de Sean Connery pour celui de Tippi est difficilement compréhensible, à moins que cet homme ne soit attiré par son tempérament de voleuse, mais cet étonnant fétichisme n'est pas suffisamment travaillé pour qu'on y croie vraiment ou pour qu'on en soit fasciné. Quant à la dimension psychanalytique du scénario, elle n'apporte pas grand chose à se mettre sous la dent. La mise en scène pointe par moments, évidemment, ça reste Hitchcock au volant, comme dans la séquence du vol où notre génie parvient une fois de plus à placer idéalement le spectateur dans la scène pour susciter un suspense incroyable, montrant dans le même plan - comme dans Fenêtre sur cour lorsque Lisa Marie Fremont s'introduit chez le tueur pour trouver une preuve, et comme dans maints films d'Hitchcock, qui décrivait ce principe pour définir le suspense à longueur d'entretiens - tout à la fois : l'héroïne qui commet son larcin et une tierce personne susceptible de la prendre sur le fait à tout instant, et entre les deux, nous autres. La séquence est remarquable mais fait figure de sublime exception dans un film qui n'est pas totalement à la hauteur du maître. La faute aussi à de nombreux et récurrents cadrages très serrés, étonnants mais pas toujours magnifiques, pas aussi maîtrisés que ce à quoi le vieux nous a habitués.




Les effets ne sont pas toujours très heureux non plus, comme ces filtres rouges qui envahissent l'image quand l'héroïne aperçoit ladite couleur, qui provoque chez elle un sentiment de terreur. Hitch a toujours eu un petit côté kitsch, bricoleur sans filets, qu'il s'agisse de l'invention du travelling compensé dans Vertigo et Psychose, des effets de composition criards dans les séquences de rêve de Vertigo et de Spellbound, ou de l'épure abstraite et colorée de la scène du jugement de Grace Kelly dans Dial M for Murder, mais ces tentatives sont pratiquement toujours mêlées de génie, à tout le moins de charme, et fonctionnent finalement à plein, alors qu'ici le procédé, un peu facile, répétitif pour ne pas dire grossier, vire au système. Sans parler, côté pur effet de montage, de la séquence de chute à cheval, qu'un découpage malheureux rend parfaitement grotesque.




Loin de moi l'idée de froisser les fans de Marnie, ou de prétendre que ce serait là un mauvais film. On est bien chez Hitchcock et tout ne peut pas être mauvais. Il y a tout de même ce talent du cinéaste pour nous ménager une position idéale dans les plus belles scènes d'un film somme toute plaisant et proposant après tout des idées, formelles notamment. Mais cette histoire manque de force, ces interprètes de caractère, cette mise en scène de fulgurances, et le film ne parvient pas à nous captiver comme on attend de l'être par tout bon film du Hitch. Les personnages ne sont jamais suffisamment savoureux, comme l'étaient ceux de La Corde, des Enchaînés, de La Mort aux trousses, ou de Fenêtre sur cour. La musique d'Herrmann repose sur un thème puissant mais répété à l'envi et trop nerveux pour un film qui ne parvient pas à suivre son rythme effréné. C'est enfin un petit Hitchcock, comme il en existe quelques uns en périphérie de la douzaine de joyaux bruts qui couronnent sa filmographie et de ces grands films qui gravitent autour, et il est presque rassurant de se rappeler que des films mineurs existent aussi dans la carrière de ce géant. Je me trouvai donc provisoirement rassuré de trouver des défauts à un film généralement admiré du plus grand cinéaste du monde (que ceux qui se hérissent quand ils entendent cette expression effrontément péremptoire lisent le bref et génial ouvrage de Tanguy Viel sur la cinéphilie : Hitchcock, par exemple). Sauf qu'alors on se demande si on n'est pas trop sévère avec ce film précisément parce que son réalisateur est un dénommé Hitchcock...


Marnie d'Alfred Hitchcock avec "Tippi" Hedren et Sean Connery (1964)

22 août 2015

Souvenirs de Marnie

Le nom d'Hiromasa Yonebayashi ne vous dira probablement rien, déjà parce qu'il est putain de dur à retenir, ensuite parce que j'ai déjà oublié cet enchaînement de syllabes complètement aléatoire. Animateur sur de nombreux classiques du cinéma d'animation japonais (en gros, les Miyazaki et les Takahata, mais aussi Jin-Roh), Yoneyabashi fait partie de ces quelques noms qui circulaient au studio Ghibli lorsqu'il s'agissait d'évoquer la succession du big boss Hayao. C'est mal barré pour lui vu que je viens d'écorcher son nom et que non seulement vous ne vous en êtes pas aperçus, mais en plus je serais bien incapable de vous dire où je me suis planté au juste. Yo-ne-ba-ya-shi. Yonebayashi.




En 2010, Miyazaki père en est déjà à sa quatrième retraite, et Miyazaki fils, un temps envisagé par le studio pour prendre la relève (même nom de famille, pas con !), vient de méchamment se ramasser avec Les Contes de Terremer, un Ghibli tellement mineur que je ne l'ai même pas vu. C'est donc à Yobenayashi (je vous ai encore niqués) que revient la lourde tâche d'essayer d'égaler maître Miyagizaki, que même sur ce blog on estime, c'est vous dire s'il pèse lourd dans le milieu. Appliqué et respectueux de ses ancêtres comme le sont tous les Japonais, et aussi sans doute bieeeeen flippé à l'idée de faire un four et de planter le studio, Lionel Bayashi suit le petit manuel du parfait Ghibli au katakana près pour son premier film. De cette entreprise ô combien ambitieuse naît Arrietty Chabot et le petit monde des Chapardeurs, un Ghibli by the numbers donc, qui rencontre cependant le succès grâce à un coup de génie marketing encore jamais vu : cibler les enfants, ces merveilleux petits portefeuilles ambulants aux goûts cinématographiques misérables, qui font sous eux avec la même vigueur devant Mon Voisin Totoro que devant Les Minions 3 : Amis pour la Vie.




Fort de ce succès, notre Yonebayashi se lance dans un second long-métrage que je n'aurais jamais dû voir, échaudé que j'étais par ce coup d'essai convenu comme c'est pas permis. Mais la vie des pelloches trouve toujours un chemin, en l'occurrence celui du cinoche du quartier qui projetait Souvenirs de Marnie, et d'où je suis sorti littéralement ébahi.




Je le surestime sans doute un peu parce que c'est le genre de film qui choque, tout particulièrement au cinéma, dans cette curieuse expérience de groupe non consentie qui peut vous faire passer à coté d'un chef-d’œuvre comme vous faire prendre un pied total devant une semi-daube, pour peu que votre humeur et celle de vos compagnons soient ou non à l'unisson. Ghibli oblige, il y avait pas mal d'enfants dans la salle et je peux vous dire que durant les 1h43 que dure le film, pas un n'a moufté. Si des slibards ont été souillés, c'est plutôt par leurs parents qui, au fil du récit, suaient à grosses gouttes en se demandant ce qu'ils étaient en train d'exposer à leurs chers bambins. Le film est en effet très ambigu... En fait non, il n'est pas ambigu du tout, il est on ne peut plus direct : c'est l'explication qu'on voudra retenir après le film qui est ambiguë. Il raconte d'une façon à la fois très naïve et très frontale une histoire d'amour entre deux adolescentes mal dans leur peau.




Tellement naïve et frontale, apparemment, que la majorité des critiques ne l'ont pas relevée, ou n'ont pas voulu la relever, préférant parler d'amitié quand devant eux, deux jeunes filles se regardent face à face, mains dans les mains, pendant des minutes entières, en se déclarant qu'elles s'aiment et ne se quitteront pas. C'est vrai qu'il n'y a pas pénétration... Au-delà de l'autocensure parentalo-chrétienne de nos critiques officiels, difficile de ne pas s'imaginer, bonjour paranoïa, une quelconque pression de la part de Disney (distributeur des films Ghibli pour la France) pour inciter nos chères têtes grises/chauves à ne pas trop insister sur cet aspect pourtant central du film, et il faut aller fouiner sur des blogs encore plus obscurs que celui-ci pour enfin avoir l'impression de retrouver une description fidèle du film que l'on vient de voir. Si Kéchiche n'avait pas glissé ses balourdes scènes de teuch dans La Vie d'Adèle, en aurait-on parlé comme d'une histoire de coloc qui finit mal ?




Le parti-pris est d'autant plus audacieux qu'il s'agit d'un des rares, sinon le seul Ghibli que je connaisse, sans le moindre petit animal rigolo ou autre bestiole imaginaire kawaii. Hiromasa Yonebayashi nous émeut rien qu'avec des humains, ce qui n'est pas si fréquent dans l'animation. L'univers dépeint par le film est inhabituellement terre-à-terre, y compris dans ses nombreuses séquences fantasmées : à vrai dire, on se croirait plus dans un film de Kore-Eda, voire d'Ozu, que dans un Miyazaki. La galerie de personnages n'en est pas moins attachante : l’héroïne, Anna, pure adolescente à la fois méprisante et adorable, y côtoie un pêcheur silencieux, une grosse tante, un tonton à la cool, et évidemment, son fameux doppelgänger, Marnie. De par sa nature de personnage onirique et fluctuant, celle-ci sombre d'ailleurs parfois dans certains clichés irritants, bien que justifiés scénaristiquement ; à propos, histoire de couper court à un malentendu qui m'a longtemps habité, et malgré des clins d’œil évidents à Vertigo, dans la thématique ou cette séquence dans une vieille tour, le choix du prénom "Marnie" n'en est en réalité pas un : c'est simplement le prénom du personnage du roman dont est adapté le film.




Sans être un échec commercial, le film n'a malheureusement pas bien marché et a achevé de plomber Ghibli, bien aidé par le bide total du conte de la princesse Kaguya, avant-dernier film du studio. C'est assez compréhensible : on a affaire à un film pour enfants que bien des parents ne voudraient pas qu'ils voient. Cela dit, Souvenirs de Marnie n'est pas exempt de défauts. On peut prendre sa sincérité terrible pour de la niaiserie ; on peut surtout lui reprocher ne pas assumer jusqu'au bout les lectures audacieuses de l'intrigue qu'il dissémine tout au long du film (le twist final fait pousser un ouf de soulagement aux parents). Il n'en demeure pas moins très malin, et aussi beau visuellement que dans son propos. Souvent je repense aux films marquants de mon enfance, et je me dis que de leur coté, les filles n'ont jamais eu leur Stand By Me ou leur Goonies. Souvenirs de Marnie ne tire pas tout à fait sur les mêmes ficelles, ni sur les mêmes nouilles, mais c'est typiquement le film à montrer à une ado ou pré-ado mal dans sa peau. Toutes, en somme. Quitte à créer des armées de lesbiennes !


Souvenirs de Marnie d'Hiromasa Yonebayashi (2015)

20 août 2015

James et la pêche géante

Henry Selick n'a pas seulement inspiré le dessinateur Maurice de Bevere, aka Morris, le père de Lucky Luke, pour le design de son fameux croque-mort. Henry Selick a également réalisé L’Étrange père Noël est une ordure de Monsieur Jack et, on ne le rappelle jamais assez, Jacques et la pêche géante, fabuleux film d'animation réalisé image par image, avec une patience et une minutie incroyables. Par erreur, on a longtemps assimilé cette œuvre unique en son genre à des produits purement commerciaux comme Gang de requins et Little Nemo, tristes dessins animés en milieu océanique fait pour séduire le jeune public littoral amateur de dauphins. Il est grand temps de rétablir la vérité... Attention, il s'agit ici d'une pêche géante, le fruit que l'on aime savourer accompagné d'un verre de rosé bien frais, et non d'une partie de pêche du tonnerre, celle qui consiste à capturer des animaux aquatiques (poissons, mais également et notamment crustacés et céphalopodes - dont le fameux brochet-bière, croisement insolite d'un brochet et d'une canette de 1664, qui vit tranquillement dans les eaux douces du plan d'eau du Vieil-Baugé) dans leur milieu naturel (océans, mers, cours d'eau, étangs, lacs, mares, flaques). Selick met en scène une très grosse pêche, que ça soit dit, une bonne fois pour toutes.




Pour que cet amalgame tragique appartienne définitivement au passé, revenons sur le synopsis du chef d’œuvre d'Henry Selick. La morne existence de James sur la côte anglaise subit un sacré bouleversement lorsque ses parents sont écrasés net par un rhinocéros échappé d'un parc animalier. Orphelin, James part vivre avec ses deux horribles tantes : Sponge Bob et Belle Piquette. Installé dans le Yorkshire, James fait la connaissance d'un vieillard sénile qui, pour l'amadouer, lui donne des langues de crocodile magiques. Mais, en rentrant chez ses tantes, James se ramasse en chemin et fait tomber toutes les langues au pied d'un arbre. Soudain, un fruit gigantesque apparaît dans l'arbre ! L'apparition de ce fruit énorme marque le début des aventures pour James, qui se lance alors dans un voyage initiatique au cours duquel il découvrira les vertus de l'entraide et de l'amitié.




On tient tout d'abord à saluer Henry Selick (salut, Henry) et ses distributeurs francophones ainsi qu'à souligner une nouvelle particularité propre à ce film étonnant. En France, l'énorme fruit magique est une pêche, mais sachez que la nature du fruit varie selon les pays ! De l'autre côté des Pyrénées (en Espagne...), le titre devient "José y la Naranja fatal", et l'histoire est un poil différente (plus gaie, selon certains). En version originale, le film s'intitule "Jack & the giant pineapple", pour une fin bien plus pessimiste. Pour l'exploitation wallisienne du film, cas unique : le fruit a été remplacé par une patate, met plus largement apprécié et consommé en quantité phénoménale par nos amis insulaires (le scénario, très minimaliste, prend ses distances avec Roald Dahl et se contente de nous montrer une patate, filmée sous tous les angles possibles, pendant 1h30). Plus étonnant encore, nos amis ukrainiens ont droit, quant à eux, à une belle pastèque. Ces variations s'expliquent sans doute par le souci de se mettre à la portée du jeune public de chaque pays. C'est bien connu : les routes d'Ukraine sont véritablement jonchées de pastèques, l'équivalent de nos garennes en France, voire de la pêche, un fruit très familier, dont le choix s'avère donc très judicieux aussi.




Entre l'abricot, la pêche et la poire, notre préférence va à la pêche. L'abricot est un super fruit ... d'été ! La poire a plusieurs qualités : celle de nous rappeler la forme majestueuse des plus beaux attributs féminins, et celle de pouvoir se préparer en dessert, avec une généreuse coulée de chocolat chaud. Mais la pêche a des avantages indéniables (qu'on ne peut échanger contre quelques deniers). On peut se faire une pêche "comme ça", pour le plaisir et à toute heure. Pensez à ce jus qui vous suinte des mains et, surtout, à ce noyau. Mon morceau préféré, le noyau. Infini... Infiniment rempli de pêche. Ça fait travailler la langue, les dents, les muscles de la mastication... Un vrai régal. Un éveil des sens ! Et, on l'oublie trop souvent, la pêche peut aussi faire office d'entrée de premier choix : la pêche au crabe, par exemple. Vous m'en direz des nouvelles. Testez donc la pêche au crabe. Y'a que ça de vrai... L'expression "ça fout la pêche" ne vient pas de nulle part...


James et la pêche géante d'Henry Selick (1996)

15 août 2015

Life After Beth

Life After Beth est le premier film de Jeff Baena et espérons que ça soit le dernier. Ce cinéaste de 38 ans a dû se lever un beau matin en croyant avoir une idée de génie puis s'en est allé la partager avec ses amis aussi débiles que lui. "Hé les mecs, imaginez que votre copine soit un zombie ! Ce serait un truc de dingue, non ?!" Non. Eh bien c'est pourtant le pitch de ce film indé qui n'a strictement aucune sorte d'intérêt.

Pas évident de sortir avec une mort-vivante... Celle-ci a la peau bien fragile et craint le soleil. Elle aime recouvrir les murs de sa chambre de boue et a mauvais caractère, imprévisible et lunatique. Tout ça nous vaut de belles scènes de merde. Une seule scène ne nous a pas donné envie d'abandonner le cinoche. Celle où Aubrey Plaza s'en prend violemment à son abruti de mec quand celui-ci sort sa gratte pour lui interpréter une chanson romantique qu'il a écrite spécialement pour elle. En défonçant sa guitare et en couvrant l'apprenti songwriter d'insultes, la zombie agit exactement comme on l'aurait fait.




Aubrey Plaza accomplit l'exploit d'être moins bonne comédienne que son frère Stéphane. Avec des yeux pareils c'est la créature du lagon noir qu'elle aurait dû interpréter et non une zombie. Son partenaire à l'écran, Dane DeHaan, déjà croisé dans le sinistre Chronicle, fait partie de cette jeune génération d'acteurs sans avenir que l'on aimerait voir déjà disparaître. Il ressemble à un Leonardo DiCaprio dont la mère aurait été addict au crystal meth durant sa grossesse. On se demande pourquoi John C. Reilly perd son temps là-dedans, lui qui peut être si drôle... Il fait vraiment peine à voir. Qui le conseille dans ses choix de rôle ? Nous l'avons beaucoup trop vu dans ce genre de films indés vides de tout.




À l'heure de jeu, entre sur le terrain Anna Kendrick dans le rôle d'un personnage qui n'apportera rien de neuf. Cette actrice au bec de lièvre et au teint diaphane a pour seul atout d'avoir des seins qui pointent vers la Lune. Faut-il n'avoir rien d'autre à se mettre sous la dent pour relever ce détail... Quand sa route croise celle de la zombie jalouse, on se demande laquelle des deux actrices nous choisirions d'écraser sous la roue de notre Monster Truck si le choix s'offrait à nous.




De la première minute à la dernière, on n'a rien à secouer de ce qui se passe à l'écran, toujours légèrement agacé par l'idée qu'une telle chienlit ait pu être immortalisée sur pellicule. Le film ne progresse jamais. Il donne envie de revenir dans le passé afin de persuader les premiers hommes ayant commencé à raconter des bobards sur des morts revenus à la vie de la fermer à tout jamais, pour que ce mythe n'ait aucune chance de s'installer dans la culture populaire, tout ceci dans l'unique but d'empêcher que, des milliers d'années plus tard, un fumier nommé Jeff réalise ce film à la mord-oim-le-noeud. A cette époque très reculée, il y avait plusieurs peuplades humaines disséminées de l'Afrique à la Norvège en passant par les steppes d'Asie, le travail de persuasion aurait donc été monumental pour tuer dans l’œuf le sombre projet de Jeff Baena, mais ça en aurait valu la chandelle ! En un mot comme en cent, ce film n'a peut-être pas coûté grand chose et a permis à Jeff Baena de réaliser son rêve mais je trouve que c'est très cher payé pour l'humanité. Envie de se crever les yeux...


Life After Beth de Jeff Baena avec Dane DeHaan, Aubrey Plaza, John C. Reilly et Anna Kendrick (2015)

12 août 2015

Pourquoi j'ai pas mangé mon père

Je me sens tout petit devant ma feuille blanche car j'ai aujourd'hui une mission impossible : vous parler de Pourquoi j'ai pas mangé mon père. La question devrait plutôt être Comment ce film a-t-il pu voir le jour ? Comment 30 millions d'euros, soit l'équivalent de toutes les réserves d'or de Fort Knox, ont pu être consacrés à la concrétisation d'un tel projet ? Et, surtout, comment peut-on, avec autant de moyens, réaliser un document audiovisuel aussi laid dans le fond et dans la forme ? Malgré son seul bras valide, Jamel réussit à nous agresser les yeux et les oreilles. Il faut vraiment remonter à loin pour retrouver une œuvre aussi moche, bruyante et autocentrée. Les producteurs ont sans doute cru que le public se dirait "Dieu que les français ont progressé en termes d'animation numérique. Il s'agit du premier film tourné en Europe utilisant intégralement la performance-capture. Nous talonnons les Américains !" Sauf que devant le résultat on se dit seulement : "Diable que c'est laid".


Jamel se fantasme en précurseur de l'humanité. Il prétend avoir inventé le feu alors qu'il vient peut-être de tuer le cinéma.

Il sera difficile de regarder Jamel comme avant. Jusque-là, il faisait partie du décor, il parvenait à limiter son bagout juste ce qu'il faut, dans un numéro d'équilibriste assez adroit. Sa présence médiatique était épuisante mais mesurée. Il avait déjà été embarqué dans des merdes historiques, comme Angel-A, ses spectacles, pour rester gentil, n'ont jamais été très folichons, ses interventions télévisuelles, parfois drôles, sont toujours des plus consensuelles, mais Jamel s'était bien abstenu jusque-là de prendre un si grand risque en se lançant dans une telle entreprise dont il serait le seul responsable. Nous saluons cette audace, nous pouvons même reconnaître une certaine originalité dans cette démarche incroyable qui consiste, pour un acteur ultra populaire, à passer derrière la caméra, mais nous avons vraiment cru mourir devant le résultat.


 La main droite de Jamel n'est peut-être pas si amochée que ça...

Jamel signe ici son Tree of Life. Il nous raconte une version préhistorique et édulcorée de sa propre vie, celle que l'on connaît tous par cœur parce qu'il nous la ressort plus ou moins mise à jour à chacun de ses spectacles. Il s'attribue le beau rôle en passant pour le malin de la bande, tant mieux pour lui si cela flatte son égo. Omniprésent à l'image, Jamel est aussi survolté derrière son micro, ne faisant que hurler ses dialogues minables, éructer ses onomatopées ridicules et ses tics de langages fatigants rabâchés depuis ses premiers pas sur Canal. Il offre même un rôle à sa compagne, Melissa Theuriau, qui incarne Lucy, la première femme de l'humanité, rien que ça, et surtout la plus désirable. Luxe ultime, Jamel se paye Louis de Funès, qu'il n'a pas peur de faire revivre le temps d'une ou deux scènes ridicules grâce à un logiciel soi-disant capable de reproduire la voix du célèbre comédien français. Des mois de travail et un pognon fou pour une énième satisfaction personnelle qui tombe complètement à l'eau. Il faut une patience surhumaine ou un flingue braqué sur la tempe pour aller jusqu'au bout de son délire mégalo. Ce film jamais drôle et d'une laideur inouïe est un enchainement de clins d’œil et d'autoréférences lourdingues qui n'en finissent pas d'agacer, surtout quand l'accompagnement musical, d'une originalité à toute épreuve, vient en rajouter une couche en surlignant le trait déjà terriblement grossier de l'histoire qui nous est contée. 


Le film est hideux et répugnant à plus d'un titre.

Ce film ressemble à un don du sang qui aurait mal tourné. Au lieu de 500ml, on m'aurait pris mes 5L, me laissant exsangue, chaos couché, songeur face à la lumière blanche au bout du tunnel. J'ai regardé ce film cet été et jusque-là mes vacances se déroulaient à merveille, elles pouvaient être qualifiées d'idylliques. Il y a eu un avant et un après. Pendant mon sommeil me reviennent des flashs jaune pisse, vert pomme et marron merde, les couleurs dominantes de ce film d'animation. Une pensée pour les 3 millions de spectateurs que je considère comme les cobayes victimes d'une expérience étudiant les limites de la tolérance à la laideur dans tout ce qu'elle peut avoir d'auditif et de visuel.


Pourquoi j'ai pas mangé mon père de Jamel Debbouze avec Jamel Debbouze, Mélissa Theuriau, Arié Elmaleh (2015)