9 décembre 2017

Glory

Edward Zick est assez doué de ses dix doigts dès qu'il s'agit de plaquer trois accords sur un piano pour amuser la galerie, mais ce n'est pas franchement un génie du kinétoscope. Malheureusement pour le cinéma, art comme industrie, il a préféré faire des films que jouer du clavecin. Néanmoins, je garde une sincère sympathie pour ce film, Glory, qui met en scène le premier régiment de soldats noirs de l'armée de l'Union au cours de la guerre de sécession. Non seulement parce qu'il fallait raconter ça, mais parce qu'il ne le raconte pas si mal, même si Carmina Burnara à fond les violons sur le finale, l'attaque du fort Sumter, imprenable et demeuré impris (les sudistes y sont toujours), peut paraître un choix quelque peu appuyé. Surtout, on aime ce film pour ses comédiens. Pas forcément Matthew Broderick et Cary Elwes, qui interprètent les deux officiers en charge des recrues noires, mais bel et bien Morgan Freeman, immense ici, comme presque toujours (sauf quand il est dirigé par un pied-tendre comme Nolan).




Morgan Freeman porte mieux que jamais son nom dans le rôle d'un ancien fossoyeur devenu sergent grâce à ses qualités d'homme sage et avisé, de leader naturel. On sait que le Vietnam a reçu plus de bombes sur la face durant la guerre qui l'a opposé aux USA que toute l'Europe durant toute la seconde guerre mondiale. Mais on sait de source encore plus sûre que Morgan Freeman a plus de cratères sur les joues qu'on a pu en compter, chiffres à l'appui, sur le sol vietcong à la fin du conflit. Or, malgré ces problèmes de peau, quel comédien, quel acteur, quel interprète... Quel humain, tout simplement.




Que dire aussi de son élève, Denzel Washington, qui trouvait là son tout premier rôle et reçut aussitôt l'Oscar du meilleur acteur dans un second rôle... Un couac de l'Academy of Motion Picture Arts and Sciences. Il fallait lui donner l'Oscar du meilleur acteur dans un premier rôle puisque c'était précisément son premier rôle. Ou alors lui donner les deux, et celui du meilleur acteur dans un troisième rôle en prime. Aucune récompense n'est à la mesure de son talent. Souvenez-vous de cette scène inoubliable où Denzel se fait fouetter jusqu'au sang devant tout le régiment pour avoir changé de chaussures. Zick, alors au sommet de sa forme, opère ce lent travelling avant sur le regard pénétrant du comédien, mâchoire serrée et sourcils bas, qui fixe sans broncher son officier tout en recevant une pluie de coups de fouet sur l'échine (l'acteur porte encore les cicatrices), et le mouvement d'appareil est couronné par des larmes lourdes comme le monde qui tombent de ses yeux de demi-dieu imberbe pile poil sur un accord mineur de la bande originale signée James Horner. Ed Zick s'inscrit là dans la droite lignée de Dreyer et/ou Godard. Et la Wash' dans celle de Renée Falconetti et/ou Anna Karina.




Depuis ce moment de grâce sans équivalent dans l'histoire du médium audiovisuel, Denzel Washington n'a pratiquement pas fait carrière, on l'a totalement perdu de vue, disparu des sonars, il n'a pour ainsi dire plus tourné, et c'est regrettable, car voici typiquement un acteur génial sous-exploité (contrairement à ses ancêtres). Si je le croisais, je lui demanderais s'il peut me fouetter. Pour conclure, Glory, instant classic, instant Oscar pour Denzel, instant smiley à chaque fois que j'y repense. Il y a un peu moins d'une dizaine d'années, mon acolyte Félix et moi-même avons essayé de devenir les amis d'un drôle de zigue en l'invitant chez nous et en lui montrant ce film dans une ambiance monacale, mais cela n'a pas pris. Nous avons plus tard appris que cet individu, qui est parti sans mot dire à la fin de la projection, avant même que j'aie pu rallumer les lumières du salon, faisait alors partie du Ku-Klux-Klan, plus précisément de la branche toulousaine du mouvement. Le cinéma, en tout cas celui de Zick, si poignant soit-il, ne peut pas tout.


Glory d'Edward Zwick avec Denzel Washington, Morgan Freeman, Matthew Broderick et Cary Elwes (1989)

2 décembre 2017

Song to Song

J'ai laissé passer une journée. J'ai vu ce film un beau soir, je suis allé me coucher sans rien dire, tel un zombie, oubliant de faire ma toilette et d'enfiler mon pyjama. J'ai dormi d'un sommeil de plomb, comme assommé, et j'ai passé la journée suivante amorphe et pratiquement muet, en état de choc post-traumatique. Je n'avais jamais rien vu d'aussi ridicule et laid. J'avais pourtant regardé A la Merveille, mais j'avais cru en une amélioration de l'état de santé de Terrence Malick suite aux critiques plus positives inexplicablement obtenues par son dernier film. En réalité, c'est une nouvelle abomination incroyable que nous a encore livrée le vieux cinéaste texan, devenu complètement sénile et gâteux, bégayant un style atroce depuis quelques films et enchaînant les projets à vitesse grand V, comme si sa maladie mentale l'avait rendu inarrêtable. Que la réputation et le statut de Malick devaient être grands pour que celui-ci jouisse encore d'une quelconque crédibilité auprès de quelques cinéphiles ! Certains voient encore en lui un génie, trop en avance sur son temps, et rédigent des textes dignes des fameuses voix off du réalisateur-philosophe, pour défendre passionnément son si triste cinéma. Un phénomène aussi fascinant que terrifiant quand on sait à quoi ressemblent les films en question. Car Song to Song est une horreur sans nom.





J'ai donc laissé passer une journée pour prendre du recul et établir en toute intégrité le constat amiable. Pour mesurer mes propos et rester courtois. Je dois donc le reconnaître : il y a, peut-on dire, une amélioration par rapport aux derniers longs métrages du texan. Song to Song est plus ou moins constitué d'un début et d'une fin, ce qui est appréciable car cela donne des repères aux spectateurs constamment bousculés dans la mélasse ignoble que constitue ce film abject. Autre point positif : les 130 minutes de cette infamie sont ponctuées par des sommets d'humour involontaire, des moments aussi fugaces qu’irrésistibles, à condition de prêter encore attention à ce qui se déroule à l'écran, notre vigilance étant systématiquement mise à rude épreuve. On a effectivement le naturel réflexe d'autodéfense consistant à chercher de l'air pur face à cette si puante chienlit. Ces éclairs comiques sont dus à des acteurs qui n'ont pas toujours l'air de savoir où va se trouver la caméra et qui tirent des tronches pas possibles, avec des regards perdus, surpris ou apeurés lancés à l'objectif, comme s'ils venaient d'éviter, de justesse, de se prendre l'appareil sur le coin du front ! Terrence Malick filme tout le temps de la même façon, constamment en mouvement, flottant dans les airs, tournoyant autour de ses acteurs, dans des angles impossibles, déformant l'image et donc les visages des vedettes. C'est ainsi la première fois que Natalie Portman apparaît presque laide, réduite à un rôle méprisable, dans des tenues de cagoles lamentables.





Ce style Malick, subi depuis The Tree of Life et désormais systématique, est d'une extrême laideur. La fluidité fabriquée des mouvements de caméra incessants s'oppose à l'absence de linéarité du récit, à l'imbrication de souvenirs et de points du vue des différents personnages, soulignés par des phrases grotesques issues d'un esprit forcément dérangé. Comme pour nous plonger dans le flux incessant de la Vie... C'est magnifique. Terrence Malick nous montre toujours la même chose : des (beaux) acteurs se tournant autour au soleil couchant ou dans les herbes hautes, se sautant dessus dans d'immenses villas ou des appartements aux baies vitrées vertigineuses, se courant après et se reniflant presque autour de piscines interminables, etc, si bien que l'on a l'impression que Malick filme des chiens en chaleur ! Devant un si piteux spectacle, je trouvais une échappatoire inespérée en imaginant exactement le même film, mais avec des chiens à la place des comédiens, et je me disais "Ah ouais, ça serait sympa... enfin, lassant à la longue, mais beaucoup plus sympa que ça !". Blague à part, il serait aussi très amusant de voir comment un tel film serait reçu s'il avait été signé par un réalisateur quelconque et que l'on y voyait gesticuler des acteurs aléatoires, pourquoi pas français, à la place de tout ce "beau monde". Je parie qu'il serait carrément lynché, et à raison !





Bien sûr, strictement personne ne ressort grandit d'une telle expérience. Rooney Mara est plus énervante que jamais et, après sa prestation déjà pitoyable dans l'épouvantable A Ghost Story (dont nous vous reparlerons plus en détails à sa sortie), nous commençons à accumuler pas mal de ressentiment à l'égard de cette actrice, qui doit être persuadée de tourner pour la crème de la crème alors qu'elle aligne les pires guignols du moment à son tableau de chasse. Ryan Gosling est tout simplement pitoyable, mais il a aussi l'air d'être celui qui fait le moins d'efforts inutiles, il est le plus naturel en somme, ne se gênant pas pour reprendre à la guitare des morceaux de son propre groupe et assurer son autopromotion. Michael Fassbender est quant à lui au-delà de tout et cette nouvelle performance hors norme nous amène à nous pencher de plus près sur la filmographie de cet acteur vraisemblablement aussi beau qu'idiot : Alien Covenant, Prometheus, Cartel, Assassin's Creed, Le Bonhomme de Neige... où s'arrêtera-t-il ? Rien à dire de plus sur le cas Portman, peu valorisée par l'effet fish eye des cadrages malheureux du sieur Malick et par un rôle de cagole pathétique. Terry Malick ayant tourné dans divers festivals de musique, quelques guests stars font aussi des apparitions : on croise ainsi les fantômes plus ou moins flippants d'Iggy Pop, de Lykke Li, de Patti Smith et d'Holly Hunter.





D'autres instants furtifs s'avèrent d'une grande drôlerie accidentelle, les acteurs semblant encouragés par leur metteur en scène à faire strictement n'importe quoi. Terrence Malick paraît alors se réjouir d'avoir su "capter" un moment rare, d'avoir réussi à saisir à la dérobée un pseudo éclat de vérité, en réalité d'un ridicule insondable. C'est ainsi que nous avons droit aux gamineries horripilantes de Rooney Mara, que l'on a envie d'étrangler, aux acrobaties improvisées surréalistes d'un Michael Fassbender en roues libres, aux baisers furtifs et navrants d'un Ryan Gosling qui profite de l'espace de liberté entretenue par l'ambiance générale de désinvolture et de dévergondage. Il faut vraiment le voir pour le croire. Le résultat à l'image est tout simplement ahurissant de nullité, de ridicule et de laideur. Quand on sait que le commandant en chef de ce foutoir infect a 74 ans, on se dit qu'on ne doit plus aucun respect au 3ème âge et qu'il y a des internements en psychiatrie qui se perdent (on lui propose la même chambre que Ridley Scott ou qu'un autre Terry, Gilliam).





Le pire c'est que c'est le genre de film qui dissuade d'en écrire une critique. On a l'impression de se répéter, de devoir aligner les synonymes de "ridicule" et "laid" (j'en profite pour vous faire croquer ce remarquable dictionnaire créé par l'Université de Caen), que ne ça sert et rime strictement à rien de commenter un tel désastre, surtout quand on sait combien les fans irréductibles du bonhomme sont véhéments, bornés et dans leur monde. Terrence Malick est pourtant bel et bien le plus gros gag de l'histoire du cinéma. Un gag patiemment et savamment construit au fil des ans. Le vieil homme va réussir à me faire abandonner toute espèce d'attachement à son premier et meilleur film, Badlands. J'ai un petit cadre avec l'affiche du film, un de ces cadres amoureusement confectionnés il y a quelques années avec Rémi. Mon acolyte me regardait pourtant d'un mauvais œil lorsque j'y glissais l'affiche du Malick qu'il n'a, lui, jamais pu encadrer, justement. J'ai à présent envie de décrocher cette affiche de chez moi. Je ne peux plus la regarder dignement. Terrence Malick, c'est comme un très vieil ami dont on aurait appris qu'il est un dangereux psychopathe ou qu'il a commis des actes indéfendables. On ne veut plus avoir aucun rapport avec lui. 


Song to Song de Terrence Malick avec Rooney Mara, Michael Fassbender, Ryan Gosling et Natalie Portman (2017)

25 novembre 2017

Un Jour dans la vie de Billy Lynn

Ang Lee, dont la filmographie ne m'avait jusqu'alors jamais vraiment attiré, vient de me surprendre très agréablement : il a sans doute signé, dans l'indifférence générale, le plus grand film américain sur la guerre en Irak. Une guerre qui, il est vrai, n'avait pas été spécialement gâtée par le septième art, malgré la légendaire réactivité d'Hollywood qui, via des réalisateurs divers et variés, a très vite accouché d'une tripotée de drames intimistes tiédasses (tels The Messenger ou Grace is Gone), de pamphlets engagés lourdingues (comme par exemple Dans la vallée d'Elah de Paul Haggis) ou tout simplement de publicités à peine déguisées au patriotisme insupportable (l'abject Du Sang et des larmes avec Mark Wahlberg, voire l'hagiographie douteuse signée Clint Eastwood de l'American Sniper, Chris Kyle).




Le cinéaste taïwanais expatrié aux Etats-Unis s'est quant à lui emparé du sujet avec une intelligence et une habileté remarquables en choisissant de nous raconter le bref retour aux pays d'un soldat honoré pour avoir porté secours à son sergent lors d'une bataille en Irak. Billy Lynn (Joe Alwyn) et sa bande sont réquisitionnés pour apparaître lors du grand spectacle de la mi-temps du Superbowl où l'héroïsme américain sera glorifié sous les hourras du public, au beau milieu des feux d'artifices et des déhanchements des Destiny's Child. Une journée au programme bien chargé durant laquelle le jeune homme revivra des moments traumatisants vécus en Irak et des scènes familiales, notamment auprès de sa sœur (Kristen Stewart) qui insiste pour qu'il ne reparte pas au front.




Ces différents flashbacks se fondent toujours merveilleusement bien dans le récit, Ang Lee usant d'effets visuels très simples et toujours à-propos. Son film, qui paraît nous raconter une petite parenthèse dans la vie du soldat, ce bref retour glorieux en Amérique, nous raconte donc infiniment plus. Le cinéaste parvient de façon étonnante à traiter de sujets très délicats et lourds (le traumatisme des soldats, la médiatisation et l'instrumentalisation de la guerre par le gouvernement américain, les différentes motivations de cette guerre, les décalages entre la perception des soldats et la vision qu'on vise à donner au peuple, etc), sans jamais épargner ses jeunes personnages, qui prennent réellement vie à l'écran et dans lesquels nous croyons immédiatement. Ça relève presque du miracle !




Billy Lynn a été tourné en 4K, en 3D et en 120 images par secondes par un réalisateur toujours au faite des dernières innovations. Quand on le découvre sur sa télé dans des conditions optimales, ça donne simplement une image très claire, lumineuse, riche en détails, vivante, quasi palpable. Mais c'est évidemment la mise en scène d'Ang Lee qui fait toute la différence et nous plonge avec talent dans cette journée si particulière et ces souvenirs douloureux. Le cinéaste apparaît ici complètement inspiré par son scénario, en pleine possession de ses moyens ; sa mise en scène est maîtrisée de bout en bout, virtuose. Elle accompagne parfaitement son discours et atteste de ce regard d'une rare intelligence et d'une grande acuité qu'il porte sur l'Amérique. Le film est limpide, d'une fluidité exceptionnelle, tout coule naturellement, tout s'enchaîne superbement. Le climax attendu, correspondant à ladite mi-temps très spectaculaire au milieu du stade durant laquelle le soldat revit par bribes l'affrontement en Irak, produit un effet terrible et s'impose facilement comme l'un des plus grands moments de cinéma de l'année.




Les acteurs sont tous irréprochables. Le casting, révélateur d'un savoir-faire digne d'un Spielberg des grands jours, nous propose une réunion savamment dosée d'inconnus projetés au premier plan, de stars en embuscade et de revenants oubliés. Joe Alwyn, pour la première fois au cinéma, est très bien choisi en Billy Lynn. Son visage juvénile et son regard énigmatique parviennent à exprimer toute la complexité et l’ambiguïté des situations qu'il traverse malgré lui. Les fans de Vin Diesel seront ravis de retrouver la vedette musclée dans un rôle de sergent qui lui va comme un gant et dans un film un brin plus malin qu'à l'accoutumée. Kristen Stewart apparaît quant à elle assez peu à l'écran mais ça fait toujours plaisir de la croiser et ce nouveau rôle est encore une preuve de toute son intelligence pour gérer sa carrière avec cohérence et choisir judicieusement dans quoi elle tourne. Du côté des revenants, on retrouve Chris Tucker qui fait sa part du job dans le rôle d'un agent constamment au téléphone, et surtout Steve Martin, à contre-emploi, parfait et glaçant en hommes d'affaire méprisable.




Qu'un tel film ait pu être traité ainsi au moment de sa sortie est d'une tristesse infinie. Qu'il n'ait pas plu outre-Atlantique, là où American Sniper a battu tous les records, est d'une désolante logique, quand bien même les "critiques" (si on peut parler de critiques là-bas, étant donné le niveau...) auraient dû essayer de faire leur possible pour mettre en lumière ce film. Mais il est encore plus dommage qu'en France, le long métrage d'Ang Lee ait seulement pu bénéficier d'une cruelle sortie technique. Il faut dire que le même jour, déboulait en salles le nouveau Dany Boon... Bien heureusement, gageons que le temps saura rendre justice à Ang Lee et remettre son oeuvre à sa vraie place. Car Un Jour dans la vie de Billy Lynn est un grand film, digne de tous les honneurs.


Un Jour dans la vie de Billy Lynn d'Ang Lee avec Joe Alwyn, Garrett Hedlund, Vin Diesel, Steve Martin et Kristen Stewart (2017)

19 novembre 2017

Péché mortel

On n'entend pas très souvent parler de John M. Stahl. Je n'ai croisé son nom qu'à travers celui de Douglas Sirk, auteur de plusieurs remakes des mélodrames réalisés par son aïeul. Récemment, c'est Voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma américain, documentaire passionnant, constituant un massive spoiler permanent mais très pratique pour se donner envie de découvrir mille et un films (tout comme son équivalent sur le cinéma italien), qui m'a aiguillé vers Péché mortel, ou, en anglais, Leave Her to Heaven. Ce mélodrame de 1945, tourné dans un sublime technicolor, lorgne vers le film noir grâce à la figure de femme fatale incarnée par la sublime Gene Tierney, au faîte de son talent et de sa beauté, qui incarne ici, signe des temps, le mal absolu.





La séquence révélée in extenso dans son documentaire par un Scorsese peu scrupuleux mais habile, est l'une des plus marquantes du film. Il s'agit de celle où Ellen Berent (Gene Tierney donc) laisse le petit frère hémiplégique de son récent époux, l'écrivain Richard Harland (Cornel Wilde), se noyer sous ses yeux dans les eaux du lac de Back of the Moon, le petit coin de paradis cher à Richard où le couple vient de s'installer. Dans sa robe blanche, avec ses cheveux et ses lunettes noires, ses lèvres et ses ongles rouges, Gene Tierney reste assise dans la barque tandis que le jeune garçon, victime d'une crampe, l'appelle à l'aide, plusieurs fois, se débat, longuement, et sombre. La scène est terrible et la glace dont est faite Ellen, le personnage principal, s'empare de nous tandis que l'enfant cesse de reparaître à la surface dans un silence insupportable. On pourra se consoler en songeant que le jeune garçon, encore assis à quelques encablures de sa divine belle-sœur, soit quelques secondes avant de se mettre à l'eau et d'y rendre l'âme, venait de découvrir les joies bénies de l'érection, conjurant un temps son hémiplégie, et d'offrir un mât providentiel à sa petite embarcation. Malheureusement pour lui, Gene aura attendu que l'adolescent disparaisse sous la flotte pour se mettre en maillot et faire mine de voler à son secours... contrairement à la non moins divine Laura Antonelli, se débarrassant de son deux pièces dans le même genre de barque en présence du jeune Alessandro Momo obligé de lui tourner le dos, dans Péché (non pas mortel mais) Véniel de Salvatore Samperi. Mais revenons-en à notre odieuse héroïne. Le mobile de ce meurtre perpétré sans y toucher ? L'absolue possessivité d'Ellen à l'égard de son mari.





Séquence d'ouverture, hasard diabolique, Ellen était plongée dans la lecture d'un roman de Richard à bord d'un train au moment où son pied a frôlé celui de l'écrivain, qui a le malheur de ressembler au défunt père de la jeune femme, lui-même premier objet de son obsession dévorante. Hitchcock se rappellera probablement de cette scène pour son Inconnu du Nord-Express, à moins que l'on puisse ici typiquement parler de plagiat par anticipation (tel que théorisé par le taquin Pierre Bayard), car c'est en partie grâce à Hitchcock que la séquence de la rencontre opportune entre deux individus se faisant du pied dans un train chez John M. Stahl allume tous les voyants du film noir dans l'esprit du spectateur. Et ce même si les allusions à d'autres genres se multiplient tout au long du film, comme le western, quand Gene Tierney, à cheval dans un décor montagneux du Nouveau-Mexique, répand les cendres de son paternel dans la nature entre deux réunions familiales autour du piano, où sa sœur, Ruth (Jeanne Crain), joue du Chopin (impression que deux bobines se sont collées par accident) ; ou encore le film de procès, avec cette dernière partie au tribunal où Vincent Price débarque en procureur véhément pour faire condamner Richard et la sœur d'Ellen, que cette dernière, dans son délire de jalousie paranoïaque, tente de détruire jusqu'au bout et par tous les moyens.





Mais au gré de ces variations de genre et de ton, le film tout entier tient sur Ellen, ce personnage fascinant, qui finit même par en devenir le scénariste, et qui existe par-delà son absence, comme un cauchemar éternel ou une malédiction. Rien n'est à sauver chez cette sublime créature, prête à tout pour s'accaparer ceux qu'elle aime, et que rien ne retient, ni le meurtre ni sa propre mort. Gene Tierney incarne ici peut-être plus qu'une succube, pourquoi pas le Diable lui-même, qui n'a jamais eu plus fière allure. Une autre séquence glace les sangs, après celle où le jeune Danny se noie sous le regard impassible de la démone : celle où Ellen, enceinte, se laisse tomber dans les escaliers pour supprimer l'enfant qu'elle porte et qui lui apparaît soudain comme un obstacle entre elle et sa proie, son mari. La robe bleue que porte alors Gene Tierney (et nous l'ayons vue aller la choisir dans sa garde-robe, comme le costume idéal pour la grande scène du sacrifice), ainsi que le gros plan opéré par John Stahl sur son pied, quittant son soulier à talon après l'avoir volontairement enfoncé dans un pli de la moquette juste avant de se jeter du premier étage, achève de déplacer insidieusement les effets de la séduction destructrice du personnage depuis le mari malheureux jusque sur nous, pauvres spectateurs.


Péché mortel de John M. Stahl avec Gene Tierney, Cornel Wilde, Jeanne Crain et Vincent Price (1946)

14 novembre 2017

Wind River

Le corps d'une jeune fille est retrouvée dans la réserve indienne de Wind River, Wyoming. Cory Lambert (Jeremy Renner), un chasseur connaissant ce vaste territoire enneigé comme sa poche, se met au service de Jane Banner (Elizabeth Olsen), une jeune agente du FBI inexpérimentée, pour enquêter sur le meurtre. Ils devront faire équipe, dans un milieu hostile et délaissé, ravagé par la violence et l’isolement. C'est un nouveau scénario simple, limpide et efficace que nous propose encore Taylor Sheridan, après le déjà remarquable Hell or High Water (Comancheria). Parce qu'il traite d'un sujet, la cause amérindienne, qu'il jugeait trop délicat pour le laisser entre les mains d'un autre, Taylor Sheridan s'est cette fois-ci également chargé de la réalisation. Wind River marque donc son retour derrière la caméra, lui qui n'avait signé qu'un petit film d'horreur méconnu en 2011. Un retour marqué de succès puisque ce thriller gelé a été très chaleureusement accueilli à sa sortie et, pour une fois, les éloges étaient tout ce qu'il y a de plus mérités !




Alors certes, Taylor Sheridan pourrait oser davantage, en tirant notamment mieux partie des décors somptueux du Wyoming, vastes étendues immaculées particulièrement cinégéniques et propices à toutes les inventions. Il pourrait chercher plus franchement à développer une ambiance marquante, en nous faisant plus ressentir l'isolement des personnages, en nous rapprochant de leurs sensations. Mais Taylor Sheridan atteste d'autres qualités, bien rares aujourd'hui et d'autant plus appréciables. Sa mise en scène se révèle à l'image de son écriture : simple et épurée. Il fait preuve d'un véritable talent pour nous raconter son histoire avec efficacité, clarté, concision et sobriété. Il ne s'éparpille pas, se concentre sur l'essentiel et s'intéresse réellement à des personnages qu'il parvient à faire exister sans souci, bien aidé par un duo d'acteurs irréprochables.




Jeremy Renner, que je ne portais pas spécialement dans mon cœur pour sa filmographie trop chargée en blockbusters sans âme, trouve ici son meilleur rôle dans la peau de cet homme introverti et endeuillé. Quant à la belle Elizabeth Olsen, elle est parfaite en agente du FBI sortant de l'école qui se découvre un courage et une assurance insoupçonnés alors qu'elle mène sa toute première enquête. On a aucun mal à s'attacher à ces deux-là, nous les suivons avec plaisir. On se met même presque à espérer les revoir bientôt pour de nouvelles aventures, comme s'ils étaient les héros d'une série de polars teintés de nature writing parus chez Gallmeister auxquels le film fait penser. Taylor Sheridan a également le mérite de ne pas parasiter son scénario d'une romance factice entre les deux vedettes. Celle-ci s'amorce à peine à la toute fin, c'est à dire à un moment où le spectateur s'en acoquine parfaitement, tant le couple a fait preuve jusque là d'une jolie alchimie et que leur rapprochement paraît naturel. 




Wind River se distingue également par une vraie intelligence dans sa construction. Choisissant de ne pas créer un suspense artificiel qu'il n'aurait pas pu tenir bien longtemps, Taylor Sheridan lève le voile sur la mort de la jeune fille de façon assez inattendue, lors d'un flashback idéalement placé. Cette scène adroite et très bien gérée débouche qui plus est par un brutal retour au présent et une fusillade aussi soudaine qu'impressionnante, où les corps ont vite fait de tomber sur la neige. A noter également une apparition saisissante quand, en pleine traque, le chasseur campé par Jeremy Renner tombe sur le terrier de trois couguars majestueux, venant nous rappeler la bassesse des hommes de par leur seule présence tranquille et supérieure. Avec cet excellent film, Taylor Sheridan s'impose donc définitivement comme un auteur à suivre de très près.


Wind River de Taylor Sheridan avec Elizabeth Olsen, Jeremy Renner, Jon Bernthal, Kelsey Chow et Graham Greene (2017)

11 novembre 2017

Fast & Furious 8

La scène d'introduction est pourtant assez prometteuse. On y découvre un Vin Diesel très en forme se lancer dans une course d'une idiotie absolue à travers les rues de la Havane, risquant sa vie et celle de tous les habitants de la ville, au volant d'un vieux tacot qu'il a pimpé à l'aide d'une canette de coca, tout ça pour sauver une voiture qui finira, comme beaucoup d'autres, par être rendue à la mer. Finalement, le petit malfrat du coin humilié par Vin Diesel (qui remporte une énième course en marche arrière) se résignera à reconnaître son infériorité, et ils se quitteront après une énième accolade virile, le sourire aux lèvres, l'air terriblement bête, une foule de spectateurs en liesse autour d'eux. D'entrée, on a donc du Fast & Furious comme on l'aime : trop con trop bon. Hélas, ça ne dure pas bien longtemps et le film de Félix Gary Gray ne propose que très peu de moments foncièrement débiles de cette trempe. Les fans ironiques de la série seront sûrement déçus.




Car même prise au second, troisième, sixième, millième degré, il devient difficile de prendre vraiment son pied devant un Fast & Furious tant la saga développe tous les travers d'un très mauvais feuilleton, d'un série télé qui n'a que trop duré. On a bien du mal à suivre ces histoires de trahisons, ces retournements de vestes, ces personnages qui disparaissent et reviennent pour camoufler la faiblesse des scénarios et le manque d'intérêt des intrigues. Nous ne comprenons rien aux motivations des uns et des autres tant toutes les scènes explicatives sont vite expédiées pour mieux enchaîner les moments de bravoure too much et les courses-poursuites sans fin sur fond vert. Même les (à peu près) bonnes idées sont réduites à néant par un manque absolue de talent et d'imagination pour les mettre en scène. Je pense ici à cette scène où la grande vilaine incarnée par une fade Charlize Theron, pirate informatique surpuissante, prend le contrôle de toutes les automobiles de Manhattan pour faire régner le chaos dans la ville. Ça aurait pu être sympa mais c'est nul : à l'image, nous voyons simplement des bagnoles numériques faire de sacrés dégâts, entrer en collision, chuter massivement de leurs parkings aériens et s'accumuler les unes sur les autres... Pas jojo...





Charlize Theron campe donc une méchante dont on se fout totalement, au charisme vacillant et qui n'inspire aucune crainte. On ne sait rien et on ne comprend rien de sa vie, de ses objectifs. Seule une scène d'un ridicule à tout rompre nous la montre en train d'affronter, apparemment avec génie, une autre pirate informatique à distance. Cela consiste donc à la voir pianoter à toute vitesse sur un clavier, avec la tête légèrement inclinée et le regard mauvais. J'en suis amené à devoir chercher des synonymes du mot "ridicule" sur internet pour ne pas me répéter... Les scènes d'action pure, qui constituent tout de même 90% du film, sont souvent moches et démontrent une nouvelle fois les limites du tout numérique en terme de cinéma d'action. Quand bien même c'est assez bien fait, on sent clairement comme un manque de matière, on ne ressent aucune impression de risque, de réalité, tout est trop lisse, trop propre, trop clean. On regarde ça affalé dans notre canapé, las et peu concerné, avec plus tard l'envie de revoir les meilleures scènes de poursuite en bagnole de l'Histoire du 7ème Art.




Si le début du film laisse espérer un épisode léger, à l'humour assumé, porté par des acteurs en forme, la suite s'embourbe donc laborieusement et n'honore pas cette promesse. Et bien qu'il s'agisse du deuxième film de la saga à franchir la barre fatidique du milliard de dollars de recettes mondiales, ce Fast & Furious 8 est loin d'arriver à la cheville de l'épisode 5, le seul, à vrai dire, qui tenait à peu près la route. Une nouvelle preuve que la franchise peine à trouver du souffle et à donner du sens à l'étalage de bolides rutilants, de clés de bras, de marteaux-pilons et d'explosions toujours de rigueur, malgré les millions de dollars distribués aux acteurs pour aligner une équipe de choc et pour croquer des scènes d'actions de plus en plus outrancières. On a un peu de peine de retrouver le vieux Kurt Russell dans une telle bouffonnerie, même s'il assure son rôle sans honte, à la différence de Scott Eastwood, qui passe pour le plus gros nigaud d'une bande pourtant bien gratinée. Il faut voir leurs tronches béates quand ils entrent pour la première fois dans un immense garage pleine de bagnoles et autres quatre roues en tous genres, comme des gosses laissés libre dans un magasin de jouets. Ils ont l'air si con !




Même les fans les plus rigolards de la saga auront du mal à trouver leur compte cette fois-ci. Ils devront se contenter de quelques dialogues riches en métaphores animalières très imagées et particulièrement idiots, comme par exemple "Tu as retiré ton pied trop tôt du cou du fauve dont tu croyais t'être débarrassé..." ou "Je suis le crocodile qui surgit du point d'eau pour te faire la peau au moment où tu te crois enfin tranquille..." ou encore "Tu es face au corbeau qui viendra chier sur ta tombe et croasser tout haut pour inviter ses pairs à en faire autant" ou enfin "Je suis le lézard qui viendra se dorer la pilule sur ta pierre tombale, les doigts de pied en éventail, une bouteille de bière à la main, et qui créera un événement Facebook ouvert à tous, pour que l'on chie et pisse ensemble sur ton corps putréfié". Brillant. Dans un autre genre, The Rock et Jason Statham se balancent quelques invectives bien senties, notamment quand le premier annonce au second qu'il aura les dents si profondément enfoncées après avoir reçu ses coups de poing qu'il devra se brosser les dents en passant par le trou de balles... Quelques éclaircis verbaux au milieu d'une brume de médiocrité et d'un festival aussi pétaradant que fatiguant. Deux autres épisodes étant déjà planifiés, nous aurons encore l'occasion de revoir Vin Diesel et sa bande survoler les sphères de la crétinerie totale.


Fast & Furious 8 de F. Gary Gray avec Vin Diesel, Dwayne Johnson, Charlize Theron, Michelle Rodriguez, Jason Statham, Kurt Russell, Scott Eastwood et Nathalie Emmanuel (2017)

6 novembre 2017

Solaris

Entre deux braquages de Danny Ocean, Steven Soderbergh et George Clooney ont tourné ensemble ce film de science-fiction que tout le monde a plus ou moins oublié aujourd'hui. Prudent, Soderbergh s'est très tôt défendu de réaliser un remake du film d'Andreï Tarkovski, préférant présenter son Solaris comme une nouvelle adaptation du chef d’œuvre de Stanislas Lem. Je n'ai pas encore vu le film de Tarkovski, ça ne saurait tarder, mais j'ai lu le bouquin de Lem. Inutile de dire qu'il vaut mieux tout oublier du livre avant de se lancer dans cette adaptation que Soderbergh a vendue comme étant plus fidèle que celle de Tarkovski. Mon petit doigt m'affirme pourtant que l’œuvre de Tarkovski doit partager infiniment plus de points communs avec ce classique de la littérature de SF, notamment dans l'effet d'envoûtement produit sur le lecteur/spectateur, que la version de Soderbergh, d'une indigence et d'une pauvreté effarantes.




Un très pâle George Clooney est donc appelé au secours sur la station orbitant autour de la mystérieuse planète Solaris. Là-bas, rien ne va plus. Seuls deux guignols supposés analyser la planète sont encore vivants mais restent cloîtrés chacun à leur poste, ne faisant aucunement avancer les études solaristiques. Bien que son premier interlocuteur ne daigne pas l'informer sur les événements étranges qui surviennent à la station, George Clooney va très vite se rendre compte de ce qui cloche. La planète Solaris a le drôle d'effet de matérialiser les pires expériences amoureuses de chacun des personnages. En réalité, surtout celles de George Clooney puisque dès la première nuit passée là-bas, il découvre au petit matin à son chevet la meuf dont il était jadis amoureux et qui lui a pourri l'existence quelques années plus tôt. Une plaie, un nid à emmerdes aux yeux globuleux, pour laquelle Clooney éprouve encore curieusement des sentiments. L'actrice se nomme Natascha McElhone, on ne l'a vue dans rien de notable depuis, tout simplement car elle doit être aussi chiante en vrai qu'à l'écran. C'est en tout cas mon explication et j'y tiens mordicus.




Il doit exister une recette, des ingrédients indispensables pour qu'une histoire d'amour fonctionne au cinéma. Ces ingrédients, je les ignore, mais je sais reconnaître quand ils sont à l'écran, car j'ai un cœur d'artichaut. Steven Soderbergh les ignore totalement lui aussi et ça, c'est plus embêtant... On se fout éperdument des sentiments qu'ont l'air d'éprouver Clooney et McElhone l'un pour l'autre. On n'y croit pas une seconde. Des flashbacks lourdement explicatifs sont là pour nous informer de leur passé, de leur première rencontre jusqu'à leur ultime engueulade. Il s'agit d'autant de saynètes lourdingues à l'impact émotionnel extrêmement superficiel pour ne pas dire tout à fait nul. On voit Clooney cul nu à deux reprises (il n'accepte de se dévêtir que devant la caméra de son ami Steven), mais rien n'y fait. On s'en fiche. Le cinéaste a donc débarrassé le livre de Lem de ses thèmes principaux pour mieux se concentrer sur cette histoire d'amour, et on se demande bien pourquoi étant donné ce qu'il en fait. Leur rencontre est filmée comme une pub Nespresso, l'attitude et le jeu de George Clooney ne faisant rien pour nous défaire de cette désagréable impression. Leurs disputes, en mode "shaky cam", sont des moments pénibles et difficiles à surmonter. A chaque fois, la désinvolture frappante de Steven Soderbergh laisse songeur. Ce type-là tourne plus vite que son ombre et ça se voit...




Les acteurs ne sont pas là pour porter secours au réalisateur sans inspiration. George Clooney, peut-être justement en manque de Nespresso, est plus apathique que jamais. Sa collègue Natascha McElhone a beau rouler des yeux dans tous les sens et disposer d'une tronche originale, elle perd tout son intérêt après 30 secondes à l'écran. Une black dans le rôle d'une chercheuse constamment de mauvais poil incarne le troisième larron de la station, choix important de la part de Soderbergh puisqu'aucune femme n'habite la station dans le bouquin. En offrant ce personnage infréquentable et complètement imbuvable à une femme de couleur, le metteur en scène semble militer contre la discrimination positive. C'est moche. Quant à Jeremy Davies, son jeu tout en mimiques et en langage gestuel est tout bonnement insupportable, on finit par réaliser pourquoi tous ses personnages finissent systématiquement avec une balle entre les deux yeux (ici, il est retrouvé mort via un twist ridicule, tombé du ciel, comme planté là pour sortir le spectateur de sa léthargie, en vain).




Autre point particulièrement regrettable pour qui a lu le bouquin : la planète Solaris se limite ici en une sorte de boulard violacé, traversé d'éclairs bleutés. Le mot "océan" n'est jamais prononcé, pour la fidélité, il faudra donc repasser. Si vous naviguez sur ces pages avec un PC sous Windows, allez donc dans "Mes Documents" puis "Mes Images" puis "Échantillons d'images", c'est là que Bill Gates entrepose quelques .jpeg hideux pour vous dépanner si vous n'avez strictement aucune idée de fonds d'écran. Ces images sans saveur générés par des logiciels sans âmes correspondent assez bien au spectacle que nous offre Solaris selon Soderbergh. C'est pendant ces moments-là qu'on se dit que la science-fiction est un genre cinématographique qui devrait être réservé aux cinéastes les plus doués, les plus à même de nous gratifier d'images marquantes, inoubliables, de nous emporter dans une ambiance irréelle. Steven Soderbergh ne propose qu'ennui et froideur. Son film n'a aucun éclat. A déconseiller donc, surtout à ceux qui n'ont pas lu le livre et que cela pourrait dégoûter à vie. Ceci dit, le talent et l'imagination de l'écrivain sont tels qu'ils chasseront bien vite de vos mémoires les tristes images de cette si morne et plate adaptation.


Solaris de Steven Soderbergh avec George Clooney, Natascha McElhone, Viola Davis, Jeremy Davies et Ulrich Tukur (2002)