24 juin 2022

The Beach House

Pensez à Color Out of Space, remplacez la ferme de Nouvelle-Angleterre par une maison de plage, la météorite qui tombe au beau milieu du jardin par une autre gisant au fond de l'océan depuis la nuit des temps, et vous obtiendrez The Beach House, étonnant film jumeau de l'adaptation de Lovecraft signée Richard Stanley sortie la même année. Peut-être un simple hasard du calendard, le fait est que ces films ont une influence commune flagrante et nous racontent des histoires très similaires. L'horreur cosmique, chère à HPL, y est également convoquée et s'y mêle encore une fois avec la body horror, souvent de mise quand il s'agit d'adapter à l'écran les récits de l'écrivain américain. Si la similarité des deux films au niveau du scénario est plus que frappante, elle m'a en réalité paru moins évidente durant la vision du premier long métrage du cinéaste Jeffrey A. Brown. A la différence de Richard Stanley, qui a pu compter sur un très amusant Nicolas Cage pour susciter notre sympathie quasi immédiate, Brown nous coince d'entrée de jeu avec un jeune couple difficilement supportable, une aspirante biologiste (Liana Liberato) et son boyfriend toxique (Noah Le Gros), rapidement rejoint par un autre couple, plus âgé, tout aussi peu intéressant, dont la femme est atteinte d'un cancer (comme dans Color Out of Space, là encore, tiens).



 
S'il y a dans ce premier film quelques chouettes idées qui invitent à l'indulgence, The Beach House souffre cruellement de la caractérisation grossière des seuls quatre personnages en présence. Ils sont si insipides que l'on se contrefout pas mal de leur destinée. Leurs échanges ne servent qu'à nous éclairer péniblement sur la menace invisible qui les entoure. Aussi, le rythme du film paraît défaillant : bien que court, il démarre laborieusement, parvient difficilement à nous accrocher et l'intensité ne décolle jamais autant qu'il le faudrait. C'est fort dommage car, à côté de ça, avec peu de moyens et quelques trouvailles visuelles, Jeffrey A. Brown nous offre deux ou trois vrais bons moments d'ambiance et d'effroi. On sent que le cinéaste connaît ses classiques et son œuvre pourrait aussi être décrite comme une tentative de croisement savant entre Fog et Invasion of the Body Snatchers, dont il s'inspire avec un talent intermittent. Sortent du lot une vision d'apocalypse saisissante, qui transforme la plage en un pur lieu de cauchemar, et une scène gore franchement peu ragoûtante, où l'on entrevoit ce qu'aurait pu être ce film s'il avait été plus pêchu et mieux écrit. J'ai tout de même particulièrement apprécié l'idée de cette roche mystérieuse qui bouillonne au fond des eaux, diffusant ses vapeurs fatales provoquées par le réchauffement climatique. Pour le coup, l'esprit de Lovecraft, avec cette menace là depuis des lustres et ne demandant qu'à être réveillée, est joliment respecté. On fera donc preuve de bienveillance avec le jeune réalisateur américain qui, à l'avenir, fera peut-être mieux.
 
 
The Beach House de Jeffrey A. Brown avec Liana Liberato, Noah Le Gros et Jake Weber (2020)

14 juin 2022

La Loi de Téhéran

Film de procédure policière particulièrement limpide et captivant de bout en bout, ponctué de quelques scènes de suspense et d'action de haut vol. Film de prison suffocant, le temps d'une longue parenthèse carcérale où s'installe une ambiance délétère et se jouent des rapports de force passionnants entre détenus. Redoutable film de procès lors duquel nous sommes suspendus aux dialogues ciselés des différents personnages, saisis par les situations de chacun d'eux, dans l'attente des sentences finales. Bouleversants portraits de deux hommes situés de chaque côté de la loi, incarnés par des acteurs magnétiques (Peyman Maadi et Navid Mohammadzadeh) dont les personnages s'avèrent bien plus ambigus et intéressants qu'ils n'y paraissent. Édifiante autopsie d'un pays, l'Iran, au bord de l'abîme, rongé par la misère, plombé par la corruption et ravagé par la drogue dure (le titre original fait directement référence aux 6,5 millions de consommateurs de crack de ce pays voisin du premier producteur mondial en la matière, l'Afghanistan). La Loi de Téhéran, deuxième long métrage du cinéaste Saeed Roustaee, à peine 32 ans, est toutes ces choses-là à la fois. Il y a donc de quoi être réellement impressionné par cette œuvre dense et intense dont l'aspect documentaire ne vient jamais ramollir l'implacable puissance narrative. Dès la première scène, le film nous attrape par le colbac pour ne plus nous lâcher. C'est une course-poursuite haletante dans les ruelles étroites de la ville qui ouvre les hostilités, elle se terminera d'une façon cruelle et ironique, annonçant très bien la couleur. Aussi, il ne faudra guère l'oublier pour la suite  ça ne risque pas, elle est assez marquante  car elle sera utile, comme tout le reste dans ce solide et ambitieux polar où strictement rien n'est laissé au hasard, où tout sert à quelque chose. C'est d'ailleurs peut-être l'une des limites de ce film si bien réalisé, sans effet de manche, avec une assurance évidente et jalonné d'idées purement visuelles géniales, si bien interprété, par toute une troupe d'acteurs irréprochables, et si bien écrit, peut-être trop... La Loi de Téhéran, pour être un film encore plus admirable, manque peut-être de respiration, de fêlure, de temps morts qui ne serviraient à rien d'autre qu'à nous laisser, pour quelques instants, échapper au programme du cinéaste résolu, prendre un peu de distance avec ses opérations et son dispositif parfaitement huilé, avoir l'impression de sortir, même de façon illusoire, des rouages de sa brillante mécanique. Défaut infime toutefois, d'autant plus que Saeed Roustaee, s'il est peut-être trop sûr de lui, a aussi la finesse et l'intelligence de laisser place à la poésie, à la douceur, au moment le plus opportun, pour un indispensable instant de grâce qui survient lors d'un simple échange de regards entre le condamné et son petit neveu, vers la fin, une scène poignante d'ultime entrevue avec la famille avant l'inéluctable. On comprend aisément que ce film-là ait tapé dans l'œil d'un type du calibre de William Friedkin, « l'un des meilleurs thrillers que j'aie jamais vus » s'est enthousiasmé celui qui, également doté d'un melon assumé, a dû déceler ici l'influence de French Connection. De notre côté, on ne peut à présent qu'être impatient de découvrir la suite de la carrière d'un cinéaste surdoué, trop doué.
 
 


La Loi de Téhéran de Saeed Roustaee avec Peyman Maadi et Navid Mohammadzadeh (2021)

8 juin 2022

The Chef

Du flan ! Ce film-là, c'est vraiment du flan. Et ça suffit à faire le buzz, à récolter des prix, à susciter des critiques enthousiastes... Cela me laisse songeur. Boiling Point, transformé en un très plat The Chef pour sa distribution en France, nous propose de passer une soirée dans la vie chaotique d'un restaurant londonien, à la veille de Noël. Le chef de cuisine (Stephen Graham) est un tocard pur jus, camé, fraîchement divorcé, mauvais père, on le prend en grippe très vite et on ne croit pas une seconde en ses prétendus talents de cuistot, encore moins quand on le voit furtivement dresser des assiettes quelconques avec la délicatesse d'un ours sous influence. Il est épaulé par une équipe dont chaque membre a sa petite particularité : il y a la française débutante et étourdie, le jeune pâtissier appliqué mais mal dans sa peau, la cuisinière quinquagénaire, expérimentée et maternelle, la latina en cloque, bouillonnante et débordée à la plonge, le grand black au rôle indéfini, qui n'en branle de toute façon pas une, la serveuse black sérieuse mais timide et victime de racisme, la serveuse blonde désinvolte et plus occupée à flirter avec le guignol du bar, le type doué et sûr à la préparation de la viande, la responsable de salle merdeuse et fille-à-papa-proprio-du-restau et, enfin, la seconde de cuisine au caractère bien trempé qui rattrape toutes les conneries du chef mais dont la patience, comme celle de pas mal de ses collègues, est bientôt épuisée. Tout ce beau monde est épinglé à la va-vite comme autant de clichés minables servis en brochette : le passage le plus gênant du lot étant celui où le pâtissier gringalet, auquel le chef demande de retrousser ses manches, finit par s'exécuter à contrecœur et donc par révéler ses cicatrices à l'avant-bras... Sa collège plus âgée et un brin émotive fond immédiatement en larmes et le prend dans ses bras, lors d'une scène au ridicule achevé, très représentative de la lourdeur du film. 




 
Le programme de la soirée est forcément chargé avec, en guise de préambule glacial, la visite d'un inspecteur d'hygiène intraitable et imbuvable, puis la présence, parmi les clients, d'un père de famille xénophobe et tyrannique, d'une critique culinaire de premier plan, de l'ancien collègue rancunier du chef, d'une bande d'influenceurs instagram teubês venus manger un steak-frites, et d'un jeune couple amoureux dont la demande en mariage est prévue en cours de soirée... Bref, il y a de quoi faire, la tension est supposée être maximale et les enjeux sont d'emblée posés, il ne faudrait pas qu'on s'ennuie. Le but est vraiment de nous captiver et de nous fatiguer. Le pire est toujours certain et quand il nous est lourdement indiqué qu'une cliente (la future mariée !) est allergique aux noix, on se doute bien qu'elle finira aux urgences (tu parles d'une soirée foutue en l'air). On doit sortir de cette expérience le souffle court, avec la sensation d'avoir couru un marathon, d'avoir vraiment passé une soirée de folie dans les coulisses d'un grand restau. Une soirée vécue en temps-réel s'il vous plaît. Philip Barantini cherchant très fort à nous prendre en tenaille et à impressionner la galerie, il a donc filmé tout ça en un seul plan-séquence, histoire d'essayer de retranscrire au mieux l'intensité, l'agitation et l'ambiance de son triste restau, aussi bien en salle qu'en arrière-cuisine. Dans les faits, ce nouvel as de l'esbroufe a sans doute torché là ce qui figure aisément parmi les plans-séquences les plus longs et laids de l'histoire du cinéma. En optant pour un tel dispositif, c'est d'ailleurs presque un exploit de réussir à ne strictement jamais épater, même bêtement, même artificiellement, le spectateur avide d'audaces visuelles. Les mouvements de caméra ne sont jamais harmonieux, aucune impression de fluidité naturelle ne se dégage de l'ensemble tant tout est laborieux et moche. Cela a dû être pénible à mettre en place, c'est également pénible à regarder ! Le caméraman épouse piteusement les déplacements des différents personnages, leurs petits gestes stressés, interrompant souvent sa course sur un bout de comptoir, une poignée de frigo ou un four hideux, pour des moments qui nous laissent perplexe et où l'on en vient à regretter la miniaturisation des caméras que le progrès scientifique a rendu possible. 



 
 
L'idée riquiqui du film aurait pu donner lieu à quelque chose de très simplement divertissant et plaisant à suivre : nous aurions pu passer d'une table à l'autre, au gré des allées et venues d'une caméra volatile, et connaître l'évolution des diverses situations en présence à différents stades de la soirée, passant ainsi d'une atmosphère à une autre, allant de surprises en déconvenues, au cours d'une courte épopée londonienne culinaire riche en contrastes et en péripéties. Le tout aurait pu être entrecoupé d'allers-retours en cuisine et nous rendre ainsi curieux et fasciné de découvrir l'envers du décor, avec l'impression grisante de saisir la réalité du travail des équipes et de la vie d'un tel établissement. D'une idée simple et d'un dispositif audacieux, propices à un résultat ludique et animé, Philip Barantini a donc accouché d'un film tape-à-l'œil, épuisant et d'une lourdeur infinie. Le plan final, le chef en PLS après avoir sniffé un rail de trop, est à l'image du naufrage global du projet et reflète notre état au terme de ce si vain spectacle. Un supplice. En interview, le réalisateur insiste sur le fait qu'il a une expérience de douze ans dans le milieu de la restauration. Cela nous fait une belle jambe tant l'authenticité revendiquée ne transparaît quasiment jamais à l'écran. De rapides recherches sur le parcours de cet énième charlot nous apprennent qu'il s'agit là d'une version longue, étirée jusqu'au point de rupture, de son premier court métrage à succès. Une information peu surprenante qui nous confirme que ces courts transformés en longs par des cinéastes, déjà en manque d'inspiration en début de carrière, sont de vraies plaies, des coups fourrés, qui, généralement, annoncent des filmographies mort-nées. Aucune prouesse dans ce film indigeste et m'as-tu-vu, si ce n'est celle de dégoûter à la fois de ce type de cinéma de petit malin, qui fait malheureusement encore un tabac, et de ce genre de restau à la mode, dont on aimerait pouvoir danser sur les cendres encore chaudes. 


The Chef (Boiling Point) de Philip Barantini avec Stephen Graham et Vinette Robinson (2021)

5 juin 2022

La Bête de guerre

Il a vraiment l'air stupide, ce tank. Rapidement perdu dans les paysages désertiques afghans après avoir largement participé à la destruction d'un village entier et de ses malheureux habitants ; cerné, tout le long, par des moudjahiddins revanchards, silhouettes lointaines bien décidées à venger leurs morts ; puis coincé, face à une faille gigantesque qu'il ne peut contourner et encore moins franchir ou traverser, il est donc contraint à rebrousser chemin, piteusement. Ce funeste char de combat T-55, la bête de guerre du bête titre français, parcourt la grisaille sablée et file, inoffensif et inutile, commandé par un soldat soviétique à moitié fou, traumatisé par son expérience, vécue enfant, à Stalingrad. Le tank isolé essaie de retrouver son escadron et fuit en laissant derrière lui une trainée de poussière, tel un amusant personnage de cartoon. Filmé sous tous les angles et surmonté d'un long canon phallique – sur lequel Kevin Reynolds insiste beaucoup – impuissant face à ses modestes ennemis, l'engin est tour à tour impressionnant et ridicule, menaçant et pathétique. En fin de compte, nous retenons surtout l'allure grotesque de ce char et l'absurdité de la situation dans laquelle sont empêtrés les soldats, ce qui est pas mal pour un film de guerre. Celui-ci, sorti à la fin des années 80, évoque l'invasion des troupes soviétiques en Afghanistan, l'action se situe en 1981.


 
 
Des américains parlant anglais incarnent donc des russes, ce qui pourrait laisser craindre le pire. Mais les acteurs ne jouent pas aux russes, leurs personnages sont adroitement caractérisés, jamais caricaturaux, et le message, dénonçant l'impérialisme, paraît universel, détaché de toute propagande de Guerre Froide. Un parallèle pourrait même aisément être fait avec la guerre du Vietnam. C'est plutôt du côté de la connotation religieuse que le réalisateur a la main plus lourde, mentionnant notamment le combat de David contre Goliath dans les dialogues et allant jusqu'à crucifier son héros, longtemps inidentifiable au milieu de la petite troupe perdue. C'est toutefois à cet aspect-là du film que l'on doit l'une de ses images les plus marquantes, la toute dernière : un ultime plan qui dure longtemps où nous voyons le héros hélitreuillé voguant dans les airs, le long fusil offert par ses anciens ennemis collé à l'horizontale contre le buste, ce qui lui donne la forme d'un crucifix dérisoire, qui disparaît progressivement dans l'horizon, se fondant peu à peu avec les reliefs inhospitaliers du pays. Une conclusion soignée qui achève de nous convaincre que nous venons de voir un sacré bon film. Et je n'ai rien dit de la musique de Mark Isham, loin des standards habituels du genre, qui nourrit le mysticisme du cinéaste et permet aussi à cette bête-là de se différencier du tout-venant. 


 
 
Il est difficile de croire, devant ce film d'action habité, si bien mené et truffé d'images saisissantes, qu'il s'agit là de l'adaptation d'une pièce de théâtre. Pour la petite histoire : c'est parce qu'il était plongé dans la lecture intensive d'un roman de Michael Blake – qu'il a plus tard adapté pour le succès que l'on sait – que Kevin Costner a dû refuser le rôle échu à Jason Patric. Il lui fallait terminer le bouquin, il était totalement absorbé. Il s'agissait du deuxième long métrage de son fidèle ami Kevin Reynolds qui tenait absolument à la présence de Costner après l'inoubliable expérience vécue durant le tournage intense de Fandango. Mais les Kevin sont souvent têtus et obstinés, c'était non négociable : le futur réalisateur d'Open Range lisait, et il se donnait quatre semaines pour terminer les 304 pages du roman. Les deux hommes collaboreront de nouveau ensemble par la suite, mais Reynolds ne parviendra hélas jamais à atteindre le même niveau d'excellence. Ce rendez-vous manqué a tout de même fait un heureux en la personne de Jason Patric. Celui que l'on surnomme le "petit vélo d'Hollywood", pour sa ressemblance troublante avec Mathieu Valbuena et leur passion commune pour les parties fines, a su saisir cette opportunité inespérée pour jouer ce qui restera son plus grand rôle au cinéma. C'est d'ailleurs en regardant l'œuvre de Reynolds, dont il est un fervent admirateur, que l'imprévisible Jan de Bont a choisi Jason Patric pour reprendre le flambeau délaissé par Keanu Reeves dans Speed 2. Une défection qui a hélas moins réussi au beau brun ténébreux et court sur pattes...


 
 
Dans le genre film de guerre, The Beast se défend très bien. Dans le sous-genre du film de guerre consacré à un véhicule militaire terrestre, amphibie, marin ou aérien, il se pose carrément là. Et au sein de la sous-sous-catégorie chichement représentée du film dit de tank ou de char d'assaut, c'est un véritable chef d'œuvre, un sommet.


La Bête de guerre de Kevin Reynolds avec Jason Patric, George Dzundza, Steven Bauer, Stephen Baldwin et Donald Patrick Harvey (1988)

31 mai 2022

Sunday Too Far Away

De la bière, de la sueur, et... de la laine de mouton. C'est tout le programme de Sunday Too Far Away, un film réalisé par Ken Hannam en 1975 qui nous propose de suivre une bande de tondeurs engagés pour la tonte longue de plusieurs semaines d'un de ces gigantesques troupeaux de l'outback australien. L'action se déroule vingt ans plus tôt, en 1955, afin de coller à la petite histoire : cette année-là fut en effet marquée en Australie par une grève des tondeurs de pas moins de 9 mois suite à une décision défavorable à leurs revenus. Les enjeux étaient importants pour nos amis tondeurs dans ce pays où l'on compte les brebis par dizaines et dizaines de millions mais, comme l'indiquent les quelques mots de conclusion : "It wasn't the money so much. It was the bloody insult". Le mouvement de grève porta ses fruits nous informe ce carton final et le film, notamment par cette formule effrontée, épouse l'esprit revêche des personnalités en présence. Ken Hannam s'amuse, et nous amuse, du caractère intraitable des tondeurs, de leur esprit de corps, malgré les petites rivalités et ces étincelles qui auront, tout le long, ponctué le film. Bien que nous soyons en 1955, le décalage temporel est totalement invisible tant l'action paraît saisie sur le vif. La caméra du cinéaste colle aux mocassins crados des tondeurs, nous place par-dessus leurs épaules dégoulinantes, entre leurs mains laborieuses, au ras du sol poussiéreux, la tronche dans les toisons qui s'enchaînent. Nous pouvons presque sentir la chaleur moite et l'odeur caractéristique de la bergerie où se déroule principalement le film. 



 
 
Sunday Too Far Away, dont le titre est emprunté à la complainte d'une femme de tondeur*, a un fort aspect documentaire, très captivant, donnant l'impression que tout se passe au moment d'un tournage où l'objectif était de capturer la réalité du travail des tondeurs. L'intrigue, qu'il est inutile d'essayer de résumer, compte fort peu. Une paire de scènes, comme l'impressionnant accident de voiture d'introduction – très inutile en dehors de sa faculté à saisir le spectateur dès les premiers instants – ou le semblant de romance amorcé avec la jeune fille du proprio de la ferme – loin d'être assez étoffé pour intéresser un brin – semblent indiquer que le cinéaste n'a pas pu faire exactement ce qu'il voulait au moment du montage. Mais ce n'est pas très grave, le film, assez court, au rythme prenant, vaut le coup d'œil. Ken Hannam y dépeint également une petite galerie de personnages sympathiques, plutôt rigolos dans leur rivalité somme toute très frivole et typiquement masculine, souvent tournée en dérision, parfois touchants quand on prend en pleine figure toute la tristesse de leur misérable existence.  



 
 
Sunday Too Far Away rappelle inévitablement, mais avec quelques divisions d'écart et un impact incomparable, le terrible Wake in Fright de Ted Kotcheff, tourné quatre ans plus tôt. Le tondeur vedette, une sorte de Bart Simpson de 30 balais que l'on aurait croisé avec le gros Barney compte tenu de sa consommation de bière – quoique ça ne le distingue en rien des autres puisqu'ils ont tous une sacrée descente –, est incarné par Jack Thompson, un acteur très charismatique que l'on se plaît à suivre et qui avait justement commencé sa carrière dans le film de Kotcheff pour un rôle plus secondaire. Nous sommes en plein dans la nouvelle vague du cinéma australien et, aussi étonnant que cela puisse paraître étant donné son sujet a priori limité, Sunday Too Far Away rencontra un succès retentissant à sa sortie qui participa à cette bonne dynamique, remportant au passage les principaux oscars de son pays. Tout pourrait avoir lieu à quelques kilomètres de là où se joue Wake in Fright, dans les rades voisins, à la différence que ce ne sont pas les kangourous qui trinquent mais les brebis, traitées sans grand égard. On retrouve une même ambiance lourde et virile, les mêmes hommes noyés dans la bière et dans les jeux d'argent, sans but. Rien ne compte vraiment sous ce soleil de plomb et dans cet enfer orange brûlé. Une drôle d'impression d'énergie débordante qui chauffe, surchauffe mais tourne à vide. 

* "Friday night [he's] too tired ; Saturday night too drunk ; Sunday, too far away"


Sunday Too Far Away de Ken Hannam avec Jack Thompson, Max Cullen et Robert Bruning (1975)

22 mai 2022

Rapport confidentiel

Une suite de flashbacks s'enchaînant à un rythme assez soutenu et épousant différents points de vue nous révèlent progressivement comment un policier débutant a pu tuer une jeune collègue infiltrée dans le milieu de la drogue. Nous sommes au début des années 70 et le film de Milton Katselas cristallise les tensions de cette époque en nous dépeignant un New York poisseux et bouillonnant où la police est plus occupée à couvrir un scandale qu'à faire régner la justice dans des rues où la drogue et la prostitution sont omniprésentes. C'est donc un rapport confidentiel (le titre français du film, qui lui va plutôt bien, étant donné sa si modeste et injuste notoriété) dont nous avons l'impression d'éplucher chacune des pages en détail, du début de l'affaire, qui correspond à l'entrée dans la police de ce flic frêle et sensible, à sa résolution, c'est-à-dire les choix faits, dans le secret de grands bureaux à la lumière tamisée, par le chef de la police pour limiter ses conséquences, pour couvrir les failles et les incompétences des uns et des autres.


 

 
On peut d'abord craindre que le personnage au centre de l'intrigue, ce rookie au charisme inexistant qui apparaît d'emblée si fragile, ne soit un peu trop léger et transparent pour nous intéresser. Mais nous découvrons petit à petit la belle personnalité de cet ancien hippie qui reconnaît, face à ses interrogateurs, s'être engagé dans les rangs des forces de l'ordre pour faire plaisir à son père suite à la mort de son frère au Vietnam. Ce jeune flic, campé avec sensibilité par un Michael Moriarty très crédible, n'a pas peur d'afficher ses convictions et ses valeurs au collègue plus expérimenté qui lui est assigné, incarné par le sympathique Yaphet Kotto, et ses idéaux vont se confronter à la rude réalité. Nous percevons, sans que cela ait besoin d'être trop appuyé, le léger trouble qu'il ressent lorsqu'il rencontre la flic infiltrée, là encore solidement jouée par une charmante et énigmatique Susan Blakely. Ce personnage singulier prend donc peu à peu une vraie épaisseur et finira même par nous émouvoir, victime d'un monde impitoyable, lors d'un ultime plan cruel qui reste durablement en tête et achève de faire de ce Report to the commissioner une charge virulente contre la police et ses dérives. Milton Katselas semble également prendre la photographie d'une période : il nous montre sans chichi le racisme et la violence sous-jacente de la société américaine d'alors, avec le traumatisme, si prégnant, de la guerre du Vietnam, régulièrement évoquée dans les dialogues, et l'évocation explicite de la lutte pour les droits civiques des noirs. 


 

 
Le scénario, que l'on doit à deux spécialistes du polar (Abby Mann et Ernest Tidyman), est tiré d'un bouquin de James Mills, un type qui devait bien connaître l'ambiance du New York d'alors puisqu'il est également l'auteur du roman Panique à Needle Park à l'origine du mémorable film de Jerry Schatzberg avec Al Pacino. Ce scénar, c'est du costaud : il est assez subtil et jamais manichéen, mais aurait peut-être mérité d'être plus clair, plus explicatif, sur certains points, pour éviter que l'on suspecte la moindre incohérence. Le cinéaste donne l'impression de compter à fond sur la vigilance du spectateur, qui n'a pas intérêt à rater la moindre réplique s'il tient vraiment à comprendre le pourquoi du comment et à saisir chaque détail. Trois moments forts sortent du lot : une poursuite très originale entre un cul-de-jatte équipé d'une planche à roulettes et un taxi dans les rues bondées de la ville ; une autre course poursuite, cette fois-ci à pieds, depuis les toits des buildings jusqu'au hall d'un grand magasin, en passant là encore par les trottoirs surchargés de la métropole ; puis ce climax étonnant, long et tendu, claustrophobe... Il se déroule en bonne partie dans un ascenseur bloqué entre deux niveaux où flic et dealer se retrouvent face à face dans un des plus longs mexican standoff de l'histoire avant de devoir faire preuve d'une certaine solidarité puis d'être tous deux pris pour cible lors d'un final glaçant qui nous rappelle que nous sommes loin d'être tous égaux face à une horde de flics prêts à appuyer sur la détente. Auparavant, nous aurons notamment eu l'occasion de reconnaître Richard Gere dans un second rôle de mac au look douteux, pour sa première apparition au cinéma, et de regretter parfois la musique un peu datée d'un Elmer Bernstein en mode pilote automatique. Certes, il manque au film un brin d'intensité et une mise en scène plus enlevée pour être du niveau des plus grands thrillers policiers américains des années 70, mais il n'en reste pas moins une œuvre sous-estimée, injustement méconnue, qui mérite clairement le coup d’œil.
 
 
Rapport confidentiel (Report to the commissioner) de Milton Katselas avec Michael Moriarty, Yaphet Kotto et Susan Blakely (1975)

14 mai 2022

Bull

C'est par respect pour la chronologie des médias que je vous parle seulement aujourd'hui de ce film que j'ai découvert bien avant vous. Non distribué dans nos salles mais projeté lors de quelques festivals plus ou moins confidentiels consacrés au cinéma de genre, Bull est désormais visible en VOD. Une destinée hélas prévisible pour ce revenge flick british hyper violent qui a la modeste prétention de nous faire passer 88 petites minutes de haute intensité en très très mauvaise compagnie. Le pitch pourrait être le fruit de l'imagination débridée d'un ado d'une dizaine d'années amateur de légendes urbaines et d'anecdotes sordides, et c'est aussi ce qui fait tout son charme. Bull nous raconte une histoire de vengeance d'une terrible simplicité que seul le montage malin et non linéaire du récit rend surprenante et intéressante. Impitoyable homme de main d'une petite bande de gangsters de la campagne anglaise dirigée par son beau-père, le (très à propos) surnommé Bull revient au bercail après dix ans d'absence, bien décidé à en découdre avec ceux qui l'ont éloigné de force du seul être qui suscitait chez lui un peu de douceur et d'humanité, son fils. Dans les faits, cela se traduit par l'élimination méthodique et sanglante, perpétrée à l'aide de scotch américain et d'une machette bien aiguisée, de toutes les personnes que Bull estime impliquées dans cette séparation forcée, à commencer par celui dont il était jadis le gendre pas si idéal que ça... 




Paul Andrew Williams a donc l'heureuse idée de développer deux trames temporelles que son montage malin et sans affèterie agence de la façon la plus simple qui soit : le présent de la froide vengeance du personnage principal, animé par une rage implacable, nous est ainsi progressivement éclairé par des scènes de son passé. Passé comme présent se jouent sur un temps très resserré, une paire de jours tout au plus, ce qui participe grandement à l'agréable concision du film et à la clarté de son intrigue qui convoque une galerie d'énergumènes fort peu recommandables (le vieux chef de meute, campé par David Hayman, sortant du lot grâce à la répugnance feutrée que l'acteur écossais parvient à susciter avec ses petits yeux vicieux sous son petit crâne ridé et tâché). Pour couronner le tout, et je vous invite ici à ne plus me lire si vous avez la moindre chance de regarder ce film un jour, Bull s'achève par un twist assez osé et dingue puisqu'il nous fait d'un coup basculer sans ambages dans le surnaturel, ni plus ni moins. Cette pirouette finale nous conforte dans la charmante impression que ce thriller quasi horrifique, à l'humour noir discret mais salvateur, aurait pu être la concrétisation en images de quelques sombres fantasmes d'un jeune et enthousiaste esprit avide d'histoires glauques. Ce twist diabolique renforce aussi ce sentiment fugace : celui de voir en ce protagoniste craint de tous, friand d'arme blanche, à la gestuelle et aux expressions plutôt minimalistes, à la démarche résolue et toujours égale, laissant désolation et cadavres saignants dans son sillage, un lointain cousin anglais de l'impassible et immortel Michael Myers. Une parenté d'autant plus inattendue et presque amusante quand on sait que notre personnage éponyme est puissamment incarné par Neil Maskell (déjà vu et apprécié dans Kill List, du regretté Ben Wheatley – paix à son âme), tout en rage mal retenue et éclats de folie et d'ultra violence coupante. Or, le sympathique Neil Maskell est un sosie bedonnant de Will Forte, cet acteur comique américain que l'on imagine difficilement faire du mal à une mouche... Autant de rapprochements plaisants, à l'image de cet ultime retournement audacieux, qui font de Bull un film de genre concocté avec malice qui remplit dignement son office.


Bull de Paul Andrew Williams avec Neil Maskell, David Hayman et Lois Brabin-Platt (2021)