29 septembre 2014

Dos au mur

Après une journée fatigante, j'éprouvais le besoin naturel mais difficilement avouable de me "vider la tronche" devant un film peu exigeant intellectuellement parlant. J'ai donc fait le pari Dos au mur en espérant avoir affaire à un thriller efficace et divertissant. Hélas j'ai encore une fois assez rapidement regretté mon choix. Malgré un pitch a priori correct et des retournements de situation parfois un brin inattendus au début, Dos au mur est un vrai faux caper movie qui peine très vite à maintenir l'attention. On imagine pourtant aisément qu'il y a quelques années, ce scénario basique mais astucieux aurait pu accoucher d'un film honnête et capable de nous faire passer un bon moment. S'il avait été réalisé dans les années 80 ou 90, Dos au Mur aurait sans doute été porté par un acteur charismatique et cool, d'une part, et il aurait forcément été ponctué par quelques touches d'humour bienvenues, que le doublage français aurait su magnifier. Aujourd'hui, on a simplement droit à un thriller mollasson et ultra premier degré, qui se prend au sérieux du début à la fin et échoue totalement à nous scotcher au fauteuil.




Niveau casting, on se tape le si fade Sam Worthington dans le rôle principal du couillon agrippé et la toujours transparente Elizabeth Banks dans celui de la négociatrice chargée de lui faire quitter sa corniche. Gravitent autour d'eux des personnages sans saveur campés sans conviction par l'effroyable Jamie Bell, le navrant Edward Burns et le pauvre Ed Harris (subir ce film est d'ailleurs uniquement la triste occasion de constater que ce si sympathique acteur a pris un sacré coup de vieux récemment). Un top model latino apparemment peu intéressée par le 7ème art, nommée Génesis Rodriguez, tente aussi d'apporter une petite touche sexy à ce long métrage et ne cesse d'agiter ses seins devant la caméra. Avec un peu de discernement, on notera que la taille de ses deux atouts est considérablement grossie par des Wonderbra surpuissants qui me feraient moi-même passer pour une bombe. A part ça, circulez, il n'y a rien à voir.




Petit retour sur le titre : Dos au mur, en version française, Man on a ledge, "l'homme sur un rebord", en version originale. Désormais, à Hollywood, les titres sont à l'image des films : tout ce qu'il y a de plus terre-à-terre et premier degré. Il n'y a aucun aspect métaphorique ou imagé à y déceler. Quand il y a un double-sens possible, il paraît totalement fortuit. Un film ayant pour titre "L'homme sur un rebord" nous mettra forcément en présence d'un homme passant tout le film sur le rebord d'un bâtiment, littéralement. A la belle époque, il aurait pu s'agir d'un superbe film noir, qui sait. Sam Worthington est ici suspendu sur la corniche du 36ème étage d'un building de Manhattan et menace de se jeter dans le vide. Il passe près de 2h à faire des petits pas chassés très disgracieux et à s’agripper à l'aide de ses bras, s'abîmant les ongles au passage, par des mouvements assez ridicules, dignes d'une petite bestiole apeurée, comme si l'acteur craignait réellement pour sa vie. En VF, "Dos au mur" respecte tout à fait l'esprit du titre original puisque Worthington passe également tout le film dos au mur. Rien de plus logique. Pour être totalement fidèle au scénario, le film devrait même avoir pour titre complet "L'homme dos au mur sur un rebord" ou "Man back to the wall on a ledge". Et pourquoi pas ?




Ces titres idiots ont au moins le mérite d'être tout à fait à l'image des films. Pas de place pour la complexité et encore moins pour la poésie. Non, il faut tout de suite annoncer aux spectateurs de quoi il s'agit exactement, pour ne jamais prendre le risque de le tromper sur la marchandise. Dans Buried, on suivra les mésaventures d'un type enterré. Un exemple choisi parmi tant d'autres.* C'est tout de même dommage. Vous imaginez si Die Hard, aka Piège de Cristal, s'était appelé "Barefoot and stuck with terrorists in a building" ? Quequoi... Ce n'est que lorsqu'il s'agit de remakes que le risque de désorienter le public en changeant le titre du film freine les décideurs et prend l'avantage sur la règle consistant à coller au plus près du scénario. Ainsi, And Soon the Darkness n'a pas bougé, alors qu'il aurait cette fois-ci été sans doute plus judicieux de l'intituler "Two hot curvy babes in bikinis sugaring the pill get chased by morons" et être pour le coup totalement fidèle au déroulé de l'histoire. C'est un peu long, certes, mais avec un titre pareil, moi je suis installé au premier rang dès l'avant-première du film, les lunettes 3D solidement vissées sur le nez !




*A ce propos, si vous connaissez d'autres exemples, justement, n'hésitez pas à me les communiquer, soit en commentaire à cet article, soit en me les envoyant par mail à l'adresse électronique indiquée sur la page "A propos". Vos nouveaux apports me permettront d'étayer un peu mon propos, d'appuyer et renforcer mon argumentation. Cette petite note est un appel à l'aide.


Dos au mur d'Asger Leth avec Sam Worthington, Elizabeth Banks, Jamie Bell, Genesis Rodriguez et Ed Harris (2012)

25 septembre 2014

Qu'est-ce qu'on a fait au bon dieu ?

Qui se décidera à écrire une thèse sur tous ces succès populaires gigantesques pour tenter de nous les expliquer ? Rien qu'un petit mémoire, qui nous éclairerait sur les raisons pour lesquelles un tel film devient le plus gros carton au box office français en 2014 ? Un film si peu drôle, si prévisible, rempli de personnages tous plus haïssables les uns que les autres, bien décidé à faire son beurre sur les clichés sous couvert de les dénoncer et réconciliant in fine ses horribles personnages ouvertement racistes* mais pardonnés de l'être au prétexte que tout le monde l'est soi-disant un peu ? Et les mâles dominants belliqueux de trouver leur terrain d'entente dans la chasse, la pêche et la tradition (comprendre : la bouffe et le pinard). C'est en fait un simple remake croisé des deux derniers gigantesques succès franchouillards : Bienvenue chez les Ch'tis et Intouchables, à travers la réconciliation des blancs et des noirs (cependant ici tous exceptionnellement riches) dans l'alcool. Mélangez un grand succès populaire et un autre et nous ne vous ferons pas de dessin pour vous expliquer ce que ça donne. C'est des mathématiques. Mais, autre problème de mathématiques, on ne peut pas s'en prendre à 12 millions de gens. On a tous des collègues, des proches, des gens qu'on aime sans réserve, qui sont allés voir ce film au cinéma et qui l'ont "bien aimé". Loin de nous l'idée de les condamner (et puis comment s'y prendre concrètement ?).




Mais le fait est que ce film n'a rien à faire sur notre blog, ni sur aucun blog de critiques de cinéma. Tous les voyants sont au rouge, toutes les jauges sont au plus bas, rien n'indique que l'on est face à un sujet digne d'être traité autrement que comme une sous-merde filmique. On s'était jurés de ne pas dire le mot "merde" dans cet article... Il nous a pris en traitres à la fin de la phrase. Impossible de rentrer dans la critique neutre et polie avec ce genre de film, ou c'est le mal de crâne assuré, d'autant plus qu'on cumule à nous deux cinq heures de sommeil sur deux jours et trois nuits, alors qu'on a besoin de nos 8 heures par nuit pour être bien. Quand on se couche à 10h on se lève à 10h, quand on se couche à 11h, on se lève à 11h, etc. Le tour du cadran sinon rien. D'ailleurs on nous appelle comme ça, "Tour du cadran". C'est la seule chose qui nous définit. En semaine on doit se lever à 6h pour le taff. Faites le calcul. Couché à 18h. Ca fait une vie plutôt courte. Allez placer un film là-dedans vous... Faut avoir envie. Alors quand le film c'est celui-là, et que t'es au radar pendant deux semaines à cause de lui, la critique ne peut pas échapper à certains mots de secours.

* Pire, le meilleur (disons le moins triste) personnage du film n'est pas sur l'affiche. Il s'agit d'André Koffi, le père tyrannique de Charles, aka le gendre noir de Claveçin et Lobby. Interprété par le très en verve Pascal N'Zonzi, ce personnage est un jobard de première. Revoyez vos sempiternelles listes hebdomadaires des 30 Greatest Movie Villains of All Time, le Alex Delarge d'Orange Mécanique, le John Doe de Se7en, les Norman Bates de Psycho, Jack Torrance de Shining, Hannibal Lecter, Augustin Trapenard, Dark Vador et autres Joker du Dark Knight de Nolan se font coiffer de loin par André Koffi, pur vilain.


Qu'est-ce qu'on a fait au bon dieu ? Mais qu'est-ce tu fais ? Mais qu'eeeeeeeest-ce tu fais ? What da ? de Philippe de Chauveron avec Christian Clavier, Chantal Lauby et 12 millions de spectateurs (2014)

24 septembre 2014

Dans la tourmente

Ce film est signé Christophe Ruggia, sans doute le frère de Dominiquefa, autant vous dire que je l'ai pas vu !


Dans la tourmente de Christophe Ruggia avec Yvan Attal, Mathilde Seigner et Clovis Cornillac (2012)

21 septembre 2014

Noé

On savait que ce serait une épreuve. On se doutait bien qu'Aronofsky tentait le diable et qu'il allait se néguer, renouant avec les prémices malheureux de sa carrière. Mais, avant de lui jeter toutes les caillasses de la Terre, rappelons que Darren a voulu réaliser son rêve de gosse en adaptant sur écran géant une histoire qui le hantait depuis toujours. Pour preuve, le poème que le cinéaste a écrit au collège, qui lui avait valu la note C- et qui a servi de base au script de ce blockbuster. Le poème a déjà été traduit sur le web mais comme toute œuvre d'art qui se respecte, il mérite la traduction de deux artistes au moins, aussi avons-nous décidé de nous y coller pour vous. Le poème de Darren donc, traduit par nos soins :

Le Savon

Le mal régnait dans le monde
Là où riait tout le monde
Laissant Russell Crowe sur son arche
Suivi dans sa marche par des animaux et Stéphane Guivarc'h 
Quand la pluie commença à tomber
Mieux valait laisser pisser
L'homme ne pouvait pas emporter la couronne du malaise avec lui
Mais il fut autorisé à emporter sa collection de magazines Lui
La pluie continua toute la nuit
Et aux hommes de pousser leurs cris
L'arc flottait
Jusqu'à ce que la colombe revienne avec dans sa gueule un bouquet
Le mal existait toujours
Quand les arc-en-ciel chatouillaient l'abat-jour
L'humble personnage et sa famille savaient ce que cela signifiait
Les animaux rampaient et volaient en paix avec leurs nouveaux-nés
La grenouille s'éveilla et le soleil brilla
Ca sentait la pisse par là
Et bientôt elle éclaboussait le cœur de l'homme.
Il savait que le mal reviendrait
Puisque le mal et la guerre ne pouvaient être éradiqués
Mais pas plus que les pets
Le mal est dur à achever et les pets sont durs à larguer
Mais l'arc-en-ciel et le savon Dove vivront toujours
Dans les cœurs, chaque jour.

Daren, 4ème SEGPA, 13/01/1982

Cette image n'est pas tirée de Noé mais d'une référence affirmée d'Aronofsky, nous avons nommé Michel Ocelot (à propos, savez-vous quel jour est né Michel Ocelot ? Un 31 août).

Au finish on peut dire qu'Aronofsky a vachement bien adapté son poème puisque le film laisse la même impression. On en ressort des images plein la tête, de ces images qui font tourner fou. Quittant le ciné, on se surprend à hurler, tel un Trent Reznor habité : "And All That Could Have Been. Could Have Been... Could Have Been !"


Noé de Darren Aronofsky avec Russell Crowe, Emma Watson, Jennifer Connelly, Douglas Booth et Anthony Hopkins (2014)

18 septembre 2014

Charlie Countryman

Charlie Countryman est le premier long métrage du dénommé Fredrik Bond et je sais à présent que je ne regarderai pas le suivant. Comment tenir devant ça ? En plus d'être d'une laideur visuelle peu commune, on jurerait que le scénario de ce film est le fruit pourri d'une partie de cadavre exquis endiablée et négligemment organisée par un animateur paresseux pour les patients les plus problématiques d'un asile de fous. Cela contribue d'abord au charme extrêmement fugace du film, car nous sommes surpris et intrigué par ce scénar aléatoire, mais on a tôt fait de perdre patience. Charlie Countryman est donc Shia LaBeouf. La première scène du film nous le montre au chevet de sa mère mourante. L'acteur prend son air de chien battu et se regarde jouer la tristesse. On a déjà du mal à ressentir pour lui un brin de compassion. Après ça, le fantôme de sa mère lui réapparaît dans le couloir de l'hôpital et lui conseille de partir en Roumanie. Shia demande "Pourquoi ?", réponse "Parce que." Ok.




Scène suivante, Shia est dans l'avion, direction Bucarest. Durant le vol, il sympathise avec son voisin roumain et affable, qui a simplement le temps de lui parler de sa fille avant de s'éteindre dans son sommeil, sans raison. Arrivé à Bucarest, l'image prend évidemment une teinte jaunâtre et Shia tombe sous le charme de ladite fille, incarnée par Evan Rachel Wood, dont l'accent roumain est à revoir. Bien qu'assez distante, celle-ci n'hésite pas à plonger sa tête dans le t-shirt de Shia dont le tissu est imprégné de l'odeur de son papa (difficile de croire que cette odeur n'est pas totalement étouffée par la transpiration de Shia, qui sue comme un bœuf et arbore un look de clodo répugnant, mais soit !). Shia décide alors d'escorter la jeune femme éplorée jusqu'à l'hôpital, en suivant l'ambulance qui transporte le corps du défunt, dans une vieille bagnole minable (représentative du parc automobile roumain, le film accumule les clichés). Ils assisteront, impuissants, à un carambolage terrible qui transformera l'ambulance en un tas de ferraille compressée et fera voltiger le cadavre à une centaine de mètres, lors d'un vol plané filmé au ralenti. Je n'ai pas survécu à cette scène. Plus tard, apparaît Mads Mikkelsen, dans le rôle de l'amant d'Evan Rachel Wood, avec lequel Shia devra composer. L'acteur américain fait peine à voir face à son homologue danois. Mais c'est surtout la présence du second dans une telle purge qui laisse songeur. Mads, si tu as besoin d'un agent pour te conseiller dans tes choix de carrière, je suis disponible !


Charlie Countryman de Fredrik Bond avec Shia LaBeouf, Evan Rachel Wood et Mads Mikkelsen (2014)

16 septembre 2014

La Malédiction d'Arkham

Tourné en 1963 par Roger Corman, La Malédiction d’Arkham est une double adaptation, de Lovecraft et de Poe. Avouez qu’il y a pire matériau. Le titre original du film, The Haunted Palace, est celui d’un poème d’Edgar Allan Poe, dont les ultimes vers s’affichent en surimpression sur le visage de l’excellent Vincent Price dans le dernier plan du film (une habitude pour Corman dans ses multiples adaptations du grand écrivain romantique de Baltimore). Mais c’est surtout dans L’Affaire Charles Dexter Ward, longue nouvelle (ou bref roman) de Howard Phillips Lovecraft, qu’il faut chercher le cœur du scénario de Corman (les distributeurs français ne s'y sont pas trompés, et Corman lui-même ne voulait pas du titre du poème de Poe pour celui de son film). Quel est-il ? En 1765, un dénommé Joseph Curwen, propriétaire et résident (en compagnie de quelques servants et d’une sorcière amie) d’un immense et lugubre manoir à proximité d’Arkham, Nouvelle-Angleterre, est accusé par ses voisins villageois d’enlever des femmes et de les faire disparaître pour quelque diabolique profit. Ni une ni deux, les notables d’Arkham sortent l'accusé Curwen de son château, l'attachent à un arbre et le brûlent vif, mais seulement après avoir entendu ses dernières paroles : Curwen les a maudits sur plusieurs générations. Un siècle et dix ans plus tard, Charles Dexter Ward, descendant de Curwen, se rend à Arkham avec sa compagne pour découvrir l’improbable château dont il a hérité. Les habitants de la ville voient aussitôt en lui le spectre de Curwen.




Et pour cause, puisque le même Vincent Price joue les deux rôles et que rien dans son apparence, ni postiche, ni maquillage, n’est voué à dissocier Ward de Curwen. Mieux, l’un devient l’autre au fil du récit, Charles Dexter Ward se laissant peu à peu envahir par son ancêtre à chaque fois qu’il défie du regard un portrait terrifiant du satanique aïeul trônant dans la salle principale du château. Ce château, sublime édifice que Curwen aurait fait bâtir avec des pierres venues d’Europe, et que Corman met en valeur dans des plans en contre-plongée très attendus quoique bien réalisés qui favorisent l’aplomb de l'architecture gothique du bâtiment, est le principal reliquat du poème d’Edgar Poe. Il compose, avec d’autres topoï du genre fantastique - du portrait maléfique de Curwen, nœud de toute une tradition littéraire allant de Théophile Gauthier (La Cafetière) à Poe bien sûr (Le Portrait ovale), en passant par Gogol (Le Portrait tout court) ou Wilde (celui de Dorian Gray), à la jeune vierge sacrifiée dans un rituel satanique, en passant par le thème du double (Ward devenant Curwen évoque Stevenson et son Docteur Jekyll et Mister Hyde autant que Poe, toujours, et sa nouvelle William Wilson) - le cadre idéal d'un film d'épouvante pur jus.




Mais ce problème de la filiation et du double ne concerne pas seulement Ward et le défunt Curwen, il s’applique à Arkham tout entier. Les villageois, qui voient d’un mauvais œil la venue de Charles Dexter Ward, sont interprétés par ces mêmes acteurs qui, dans l’introduction du film, campaient déjà leurs grands-pères, les notables maudits. Les mêmes comédiens, sans le moindre de ces artifices généralement voués en pareil cas à faire passer un seul acteur pour un homme et son descendant, habitent le même village, parlent de la même voix, ont la même allure, les mêmes expressions et le même caractère que leurs aïeux. S’agit-il d’une simple affaire de budget ? D’un manque de temps ? Corman a rarement bénéficié de ces luxes, travaillant d'ailleurs parfois dans une hâte et une misère toutes volontaires. Ou bien la chose a-t-elle semblé naturelle à tout le monde sur le plateau ? Le fait est qu’elle ne l’est pas pour le spectateur, qui s’étonnera de cet effet de miroir entre les habitants d’Arkham de 1765 et leurs descendants de 1875. Cette aporie n’est cependant pas sans charme, et son ridicule pourrait même finir par sembler une belle idée. Après tout Curwen a juré aux villageois de les punir, tôt ou tard, pour leur crime. Or, retardé dans son entreprise (ses hommes de main, qui quant à eux semblent être réellement demeurés les mêmes, autrement dit avoir survécu pendant tout ce temps, comme en atteste l’aspect cartonné de leur peau, expliquent à leur maître que sa première progéniture n’avait pas la force de caractère requise pour accueillir son esprit démoniaque, contrairement au malheureux élu Charles Dexter Ward), Curwen ne pouvait que s’en prendre aux petits-fils de ses bourreaux, à condition qu’ils soient hantés par leurs ancêtres comme lui-même hante désormais Ward, afin que la punition touche bien, d'une façon ou d'une autre, les coupables.




Ainsi la malédiction de Curwen ne touche-t-elle pas que ces enfants tarés et difformes (notamment dépourvus d’yeux) que l’on croise dans le village, ou ce monstre retenu dans le grenier du villageois le plus entreprenant, elle aura aussi fait de tous les habitants d’Arkham les copies conformes, les doubles scrupuleux de leurs ascendants, condamnés pour les fautes de leurs pères. C’est en somme comme si Maupassant et Zola, camarades du siècle d’or de la nouvelle fantastique et de la nouvelle naturaliste, se trouvaient réunis dans une seule et même fable, les soucis de l’un (fantômes, maisons hantées, malédiction et folie) se mêlant à ceux de l’autre (hérédité, transmission des tares, influence du milieu et pérennité du vice). C’est du reste un point commun de premier plan (mais nous y reviendrons un de ces jours) entre La Malédiction d’Arkham et La Chute de la maison Usher, autre nouvelle de Poe adaptée par Corman trois ans plus tôt, avec, évidemment, l’inénarrable Vincent Price dans le rôle principal.





Ce mélange des genres augmente sensiblement l’intérêt du film, qui se voit grandit par un autre mélange des genres, cinématographiques ceux-là, puisqu’en passant de 1765 à 1875, le film passe de l’Amérique coloniale à celle de l'après-guerre de sécession (et Corman est sensible à la question, qui tournera en 67 La Poursuite des tuniques bleues), soit, si l’on veut, du film gothique (on en retrouve tous les codes : le cimetière initial, le château hanté de Curwen, où, ayant pris possession du corps de Ward, il exhume le cadavre de sa sorcière du siècle passé, l’ensemble illuminé par des séries d’éclairs qui déchirent le ciel dans toute une série de plans de coupe sans pluie) au western (les villageois de 1875, parmi lesquels Bruno VeSota, réalisateur pour Corman des Mangeurs de cerveaux, se trouvent à plusieurs reprises réunis dans l’ancienne taverne devenue saloon, et y portent plus ou moins l’attirail habituel du cow-boy : chapeaux à larges bords ronds, chemises et bottes ont remplacé les tricornes, colerettes et redingotes du siècle et de la bobine précédents). A vrai dire, les attributs du western se limitent à ces costumes (peut-être plus associés à un genre qu’aucun autre), mais n’oublions pas la propension des productions Corman à tutoyer le ridicule, et félicitons-nous que le cinéaste se soit préservé en privilégiant la veine fantastique de ses sources pour se limiter sagement à de vagues appels du pied au western dans un récit où le gothique européen (matérialisé dans ce château transbahuté en Nouvelle-Angleterre) envahit le Nouveau Continent. Au fond, les habitants d’Arkham sont des cow-boys égarés, ou disons retenus malgré eux, dans un film d’horreur (treize ans plus tard Marlon Brando incarnera un psychopathe égaré au milieu d’un western, dans le Missouri Breaks d’Arthur Penn, aux côtés d’un Jack Nicholson une fois n’est pas coutume à peu près sain d’esprit).





Roger Corman reste bien un homme du fantastique et de l’horreur, même s’il a touché à tout, et La Malédiction d’Arkham ne quitte jamais son registre initial. Le film fait certainement partie des réalisations les plus soignées de son auteur et, outre un mixage ponctuellement incertain, quelques travellings aériens tremblotants et autres recadrages maladroits, conserve une vraie élégance. La direction artistique, puisqu’il faut l’appeler ainsi, est remarquable. Tout, des décors inquiétants aux costumes en passant par l’éclairage expressionniste et les nuages de vapeur au ras du sol, nous plonge dans l’univers gothique de Poe avec un raffinement certain, que la musique composée par Ronald Stein ne fait qu’affermir. Seul défaut de l’entreprise, un certain nombre de longueurs. Corman prend son temps, étire quelques scènes pour atteindre les 85 minutes de bon aloi, et si certaines lenteurs restent appréciables (quand Ward et sa femme découvrent le château par exemple), d’autres pèsent sur le film et l’affaiblissent. La Malédiction d’Arkham n’est donc pas une réussite absolue, n’est d’ailleurs pas non plus le meilleur film de son auteur (on lui préfère Le Masque de la mort rouge), et l’on serait mal avisé d’y chercher de flamboyantes incarnations des créatures mythiques de Lovecraft. 





Si la mission que s’assigne Warden consiste à accoupler une jolie jeune femme avec l’un des « Grands Anciens » (dieux extraterrestres millénaires bannis au fond de l’univers et dans les profondeurs de la Terre), et si, à la fin du film, Corman n’hésite pas à nous donner un aperçu de l’un de ces monstres informes (Cthulhu ou Yog-Sothoth, les deux sont préalablement cités dans le film), ladite créature, aux dimensions supposées effrayantes, a moins de volume dans l’image que le Necronomicon (livre de magie et livre de culte des « Grands Anciens ») détenu par Curwen. Mais en ce qui me concerne, et j'imagine que les véritables fans de l’écrivain (parmi lesquels le co-responsable de ce blog) ne me contrediront pas, je me contenterai plus volontiers de cette étrange apparition biscornue, créature verte difforme et mal foutue, lente et floue, au râle idiot, ce "Grand Ancien" qui semble peu grand mais bien ancien, que de bien d’autres incarnations hypothétiques des démons lovecraftiens, notamment celles qu’un certain cinéma américain à gros bras pourrait un jour nous concocter.


La Malédiction d'Arkham de Roger Corman, avec Vincent Price, Debra Paget, Frank Maxwell, Lon Chaney Jr., Leo Gordon, Elisha Cook Jr. et Bruno VeSota (1963)

14 septembre 2014

Les Prédateurs

Place aujourd'hui au texte de notre ami et précieux collaborateur belge, Thomazinette, que l'on imagine et que l'on espère paumé quelque part dans le monde avec ses belles idées et ses belles odeurs (pour reprendre ses termes), à propos d'un téléfilm réalisé par son compatriote Lucas Belvaux en 2007.

On est en 2007, Belvaux prend ses aises à la tévé et déploie sur quatre heures une synthèse assez édifiante de la tentaculaire affaire Elf. Il se fait plaisir et s'offre un diptyque racontant d'une part les méfaits, d'autre part la tentative d'en faire rendre (des) compte(s). Cette construction où les deux parties s'éclairent l'une l'autre, permet de comparer les confessions aux actions, l'ombre de truands mandatés par l'État, qui s'engouffrent joyeusement dans l'orgie, à la glauque lumière d'un bureau de juge d'instruction contre laquelle ils se débattent. Plutôt que de se concentrer sur les conséquences de cette vile affaire (nettement évoquées par des extraits d'archives de journal télévisé d'époque, glissés dans les interstices de la narration), Lucas Bali-Balo va préférer se pencher sur la scission intérieure aux gredins, entre leurs agissements secrets, fantasmatiques, qu'ils croient ne concerner qu'eux, et la nécessité de renforcer une façade inoffensive lorsque la réalité de leurs actes les rattrape. Sa caméra les accompagne dans ces deux environnements, où on les voit se mouvoir avec grande ou petite aise, sans jamais vraiment comprendre ce qui les pousse.


Alex Descas incarne Pascal Lissouba, le candidat sudiste à la présidentielle du Congo Brazzaville, ici tout droit revenu de Harare avec quelques tubes des Bhundu Boys dans sa besace, qu'il entonne à la foule en délire. Gros habitué des congolais, l'Alex, puisqu'il incarnait déjà Mobutu dans le Lumumba de Raoul Peck.

Les deux premières heures, "Les rois du pétrole", racontent ainsi la mise en place progressive des commissions occultes et emplois fictifs, et l'accoutumance au mensonge avec aplomb et à la posture du bulldozer pour les magouilleurs, qui finissent par déblayer leur chemin à coups de pognon ou de menaces de mort (le président La Floche-Pringent va même jusqu'à menacer sa propre femme de mort). On suit cette évolution peinard, regardant les protagonistes évoluer tout badins, de bureaux blancs en salons de thé gabonais, tout en gardant comme contrepoint un côté didactique : Belvaux ne joue pas aux devinettes, il retrace clairement l'histoire et montre bien comment les patrons deviennent insensiblement et sans état d'âme des crapules irresponsables, s'estimant au-dessus de toute loi. Pas d'empathie ni de haine à leur égard, rien qu'une grande précision qui s'attache à contrer l'énormité de l'histoire et la sidération qu'elle pourrait susciter. Une précision telle qu'aucun des taulards ayant vu le film dans leur cabane ne se sont plaints d'avoir été faussement dépeints. Faut dire qu'on leur a coupé la langue à ces menteurs. N'était cette distance intègre donc, qui fait la spécificité de Luc À-vau-l'eau, on penserait pour un peu aux descriptions organiques de grands systèmes corrompus qu'a pu fabriquer Sidney Lumet pendant les années 70, tant les sourds complots sont exposés de manière limpide et implacable.


Ici les Aliens...

La deuxième partie du film, "Le Procès de l’affaire Elf", tâche d'en montrer le détricotage par la justice, et est un brin moins convaincante (pour cause un défaut dans l'écriture du rôle d'Eva Joly (interprétée par Will Ferrell, qui s'est cru sur le tournage de Elf), parfois trop peu vraisemblable). Elle montre toutefois parfaitement qu'une fois encastrés dans leurs mafieuseries, les rois du pétrole sont comme des huîtres accrochées à un rocher, indécrottables. Il y a également une satisfaction excitante à voir le personnage de la juge intègre se heurter à ces anguilles avec ténacité, et une frustration à la voir tant peiner pour les faire répondre de leurs actes. La frustration est d'autant plus amère que la juge Joly se voit très vite partie prenante de cet énorme traquenard, dès lors que l'approvisionnement de la France en pétrole par le roi du Gabon, Omar King of the Bongo Bong, est suspendu à sa décision de relâcher ou non un de ses inculpés. Ici Belvaux exerce sa maîtrise du polar pour tirer parti de la menace de représailles qui pèse sur Joly, et instaurer une belle tension autour de ce film de procès, une autre genre dans lequel excellait Lumet.


...et là les Predators !

Ce sont donc quatre heures fascinantes grâce à la question de la responsabilité que pose Muscat Blaireau, ou comment en se mentant à soi-même et en mettant de côté tout ce qui permet d'avoir une rencontre avec des personnes (ils semblent n'avoir un rapport au monde qu'en termes d'obstacles/d'outils), une demi-douzaine de lascars jouent un jeu luxueux qui provoque des guerres civiles au Congo Brazzaville, et chialent leurs mères au moment d'assumer. Fascinant aussi comme la pérennité de ces pratiques s'étale sur quinze ans dans une totale ignorance et impunité. Ça éberlue d'autant plus que cette affaire n'en finit pas de n'en plus finir : la condamnation a beau avoir eu lieu en 2003, ces gars-là courent toujours, sont déjà de retour à l'air libre et n'ont pour la plupart pas payé un dolz de leurs écrasantes amendes.

Alors bon, c'est un gros sujet, et l'aspect formel du film n'est pas toujours d'une virtuosité à la hauteur, c'est parfois pépère, du moins pour Belvaux dont on est habitué à du très bon. Mais il ne démérite pas, et c'était en même temps une gageure de rendre cette histoire prenante sur la durée, ce pour quoi il s'en tire de façon excellente ! En outre, son regard acéré donne à la fois un tableau riche et détaillé d'une histoire qui est considérée par tous comme un sac-de-nœuds, et un recul opportun pour méditer sur ces interactions humaines monstres.


Les Prédateurs de Lucas Belvaux avec Claude Brasseur, Philippe Nahon, Aladin Reibel et Nicole Garcia (2007)