23 novembre 2014

Le Convoi

Le Convoi de Sam Peckinpah (à ne pas confondre avec les géniaux Le Convoi sauvage de Richard C. Sarafian, ou le Convoi de la peur de William Friedkin), suit le parcours de Rubber Duck, routier incarné par le magnifique Kris Kristofferson. Harcelé par un vieux flic hargneux et raciste, Lyle Wallace (génial Ernest Borgnine, proche ici du Vic Morrow de Dirty Mary, Crazy Larry), Rubber Duck, idole de la communauté des chauffeurs poids-lourds, trouve immédiatement du soutien auprès, d'abord, de quelques fidèles, tels Love Machine (Burt Young) ou Spider Mike (Franklyn Ajaye), puis très vite de toute une armée de camionneurs remontés. Le convoi du titre va alors prendre une dimension hallucinante, visible dans quelques plans où la colonne de camions s'étend à perte de vue sur les routes longilignes de la vieille Amérique. Et le flic revanchard comme ses collègues devront redoubler d'efforts pour parvenir à stopper cette marche en avant solidaire et entêtée.




En 1978, Sam Peckinpah, déjà gravement malade, tourne son avant-dernier film. Le cinéaste n’a pas perdu grand chose de son panache et de son talent. Il cède certes à la facilité avec cet énième recours forcé aux ralentis dilatés dans une scène de baston générale dans un bar, poussive quoique allégée par sa part de cartoon, et on le sent bien en roues libres sur sa table de montage dans la séquence tout en fondus et surimpressions où les camions et les bagnoles de police s'égarent dans la poussière sur un chemin de terre, mais le film n'en est pas moins solide.




Le plaisir qu'il y a à embarquer dans ce Convoi tient d'abord aux acteurs en présence : le Kris Kristofferson de Pat Garrett et Billy le kid, le Ernest Borgnine de La Horde Sauvage, mais aussi Seymour Cassel, fidèle de Cassavetes, ou ce bon vieux Burt Young. L'humour du film leur doit évidemment beaucoup. On se régale aussi du mélange des genres opéré par Peckinpah, qui mêle western et road movie - le second descendant en droite ligne du premier - avec brio, notamment dans la scène mémorable où Rubber Duck s'apprête à affronter le shérif Wallace, qui retient son ami noir prisonnier dans un petit bled du Texas. Après avoir quitté le convoi pour aller retrouver sa femme sur le point d'accoucher, Spider Mike s'est fait arrêter dans un État pas spécialement réputé pour sa tendresse envers les noirs, et le shérif local l'a évidemment passé à tabac comme un sauvage. Pour aller aider son ami, Rubber Duck a donc interrompu ses négociations avec le gouverneur Haskins (Seymour Cassel), prêt à parlementer avec ces satanés routiers soutenus à travers tout le pays par la population histoire de gagner quelques voix. Mais alors qu'il croyait y aller seul, ses camarades l'ont suivi, et Peckinpah filme le camion de Rubber Duck rejoint par une foule d'autre poids-lourds sur les starting blocks face à la petite bourgade texane dans un mexican stand-off qui oppose une troupe de semi-remorques, alignés sur l'asphalte tels les héros de La Horde sauvage s'avançant vers l'armée du général mexicain Mapache, et le pauvre Ernest Borgnine retranché dans son bastion. Pas de coups de feu dans ce duel, mais des camions lancés à toute berzingue sur les murs de la prison.




La part la plus intéressante de ce film tient dans ce qu'il fait la jonction entre le cinéma américain des années 70 et celui des années 80. Peckinpah ne se refait pas totalement, et son Convoy évoque le Vanishing Point de Richard C. Sarafian, avec son routier pourchassé qui devient un mythe grâce aux communications radio, sans parler de la gratuité initiale de l’opération lancée par les camionneurs (Duck lance un définitif : « Un convoi, c’est fait pour avancer ») et de sa récupération politique tardive tous azimuts (combat des noirs, conflit au Vietnam, etc.). Mais, deux ans avant son avènement, Peckinpah a déjà un pied dans la décennie suivante, dont l’avatar le plus visible est le look terrible que trimbale Ali McGraw, avec son bronzage forcé et sa permanente à la garçonne, la fameuse et horrible coupe « Starsky » des années 80. Ces années-là seront aussi celle d’un ringardisme achevé dont le film n’est pas exempt, et surtout celles des gros bras (comment défoncer une ville entière avec de gros bahuts). On trouve aussi la marque des 80s dans le happy end qui tache, là où n’importe quel film du Nouvel Hollywood des années 70, et surtout n’importe quel film de Peckinpah, se serait jusqu’alors conclu par la mort du héros, si possible dans une explosion inutile et tragique. C’est cet enjambement, d’une décennie l’autre, entre les mains d’un cinéaste presque fini mais encore à l’affût et toujours aussi enthousiasmant, qui fait tout le sel d’un film inégal mais véritablement généreux. Inégal tout de même, disons-le, parce que Peckinpah, à travers ce finale notamment, n'est pas tout à fait lui-même. Le cinéaste tournera son dernier film, Osterman week-end, cinq ans plus tard, en 1983, et si on y retrouve un Craig T. Nelson affublé de la moustache de Tom "Magnum" Selleck, il s'agit bien là d'un pur film du Nouvel Hollywood, testament d'un auteur des années 70 ayant achevé son œuvre dans une décennie définitivement pas faite pour lui.


Le Convoi de Sam Peckinpah avec Kris Kristofferson, Ali MacGraw, Burt Young, Ernest Borgnine et Seymour Cassel (1978)

17 novembre 2014

Le Havre

C'est le premier film que je voyais (vraiment) d'Aki Kaurismaki, et j'avoue qu'il ne m'a pas spécialement motivé à découvrir les autres opus de la filmographie du plus célèbre cinéaste finlandais. Si l'on commence par se sentir à l'aise dans ce Havre, il faut quand même avouer qu'on a rapidement envie de tracer la route et, pire, que quelques heures après l'avoir vu il n'en reste pas grand chose. Heureusement, dans un premier temps, les influences de Bresson (les voix blanches, les gros plans sur les pieds ou les mains), ou de Fassbinder (l'anti-racisme sur fond de vieux bars pourris, de regards moisis et de corps meurtris, comme dirait l'autre) donnent au film une certaine saveur et le sauvent in extremis du pur anecdotique. Parce qu'on pense aussi parfois à Jeunet devant Le Havre, même si l'aspect vieille France rance (à coups de vieux bistrots, de vieux boulots, de petits chapeaux, de petits manteaux et de petites autos, comme dirait presque un autre autre) et le portrait folklorique nostalgique sont infiniment moins déprimants que chez le réalisateur français daltonien auteur d'Amélie Poulain. On y pense quand même, sinon par l'esthétique, du moins par le propos qui, en voulant rendre hommage au réalisme poétique des années 40, flirte dangereusement avec les pires travers de la qualité française.




Le problème du film c'est qu'il commence par lorgner très fort du côté des deux premières influences citées pour ensuite foutre le camp avec la troisième, et après un long pamphlet anti-sarkoziste écrit à la truelle, la fin déballe l'air de rien sa morale, noble morale certes, mais qui ainsi déballée vaut deux sous (faites le bien autour de vous, aidez les sans-papiers et votre vie sera plus belle, vous serez sauvé, y compris d'un cancer en phase terminale, qui sait...), plombant volontiers et carrément l'ensemble. Je n'ai pas détesté donc, mais il s'en est fallu de peu, et de la même manière que le film s'enfonce dans sa nostalgie, il aura fallu que je m'enfonce dans la mienne (envie de revoir Pickpocket et Tous les autres s'appellent Ali) pour sauver les meubles.


Le Havre d'Aki Kaurismaki avec André Wilms, Kati Outinen et Jean-Pierre Darroussin (2011)

16 novembre 2014

Sécurité Rapprochée

Il n'y a strictement rien de particulier à dire sur ce film qui ressemble à s'y méprendre à un mauvais épisode de 24 Heures Chrono, orphelin de tout ce que les aficionados de la série en temps réel aiment y retrouver : la voix rocailleuse de Kiefer Sutherland, les pétages de plombs récurrents de son personnage, l'humour involontaire de certaines situations à prendre au second degré, les méchants très très méchants, les interjections systématiques de type "Drop your weapon now !" ou "Copy that !?!", les scènes de torture gratuites, les gros lolos rebondissant de la blonde Elisha Cuthbert, etc. Oubliez tout ça, et ne conservez que les travers, et notamment les pires tics de mise en scène chers à cette série : caméra tremblotante, gros plans constants et excités, montage à coups de hâche... Mais aussi la bande son ! Sur ce point, on n'insistera jamais assez sur l'influence décisive de la musique du jeu vidéo d'infiltration Project IGI sur les BOs de séries et films d'action hollywoodiens. C'est frappant ! Sécurité Rapprochée est donc un triste thriller, taillé pour le petit écran, qui se veut tendu, nerveux et haletant mais qui ne parvient qu'à rendre le spectateur chaud bouillant, énervé et à cran, même quand celui-ci n'a pas déboursé le moindre centime pour le voir et garde sa télécommande à portée de main pour couper net à chaque instant.




Puisqu'il n'y a rien d'autre à ajouter, profitons donc de ce film pour dire quelques mots sur ses deux acteurs principaux, j'ai nommé Denzel Washington et Ryan Reynolds. Commençons par le premier, celui qui, curieusement, est bien trop souvent à l'abri des critiques. Il est temps pour nous de régler nos comptes avec lui et de remettre les points sur les i. Regarder Sécurité Rapprochée en ayant toute connaissance de la carrière en chute libre de la star donne tout simplement envie de crier haut et fort qu'on tient là une belle et grosse enflure. Ok, il a l'air cool et il a une bonne tronche sympathique qui fait que tout le monde l'apprécie, mais il faut vraiment zieuter sa filmographie de plus près ! Unstoppable, Le Livre d'Eli, L'Attaque du métro 123, Déjà Vu... On ne peut pas avoir pour meilleur ami Tony Scott (RIF), produire des films d'action minables à la chaîne, et passer à travers les balles toute sa vie sous prétexte qu'on a un sourire irrésistible, une classe certaine et un blase du tonnerre... Et puis il joue tout le temps le même rôle, et toujours de la même façon ! Il est systématiquement ce bon américain lambda, intègre, contraint à devenir un héros et doté d'un vieil humour pince-sans-rire insupportable, quand il ne campe pas un personnage de vilain aux capacités cognitives hors normes, ce qui lui permet de se faire plaisir en cabotinant à mort (rappelons que cela lui a tout de même permis de décrocher un Oscar...). Dans Sécurité Rapprochée, on est plutôt dans le second cas de figure : Denzel en fait des tonnes dans la peau d'un ex-agent de la CIA devenu l'ennemi public numéro 1. On apprendra à la fin du film qu'il n'est pas si mauvais que ça, évidemment, ce qui permet à l'acteur de retrouver son registre fétiche. Sécurité Rapprochée (quel titre à la con au fait !) fut pour moi le film de trop et je profite d'être derrière l'écran de mon ordinateur pour déblatérer tout ça sur Denzel car si je l'avais en face de moi, je sais bien que je serais le premier à lui taper sur l'épaule. Je finirais peut-être même par faire fi de mon hétérosexualité si l'occasion se présentait.




Passons moins de temps sur le cas Ryan Reynolds. Il y a de toute façon si peu à dire sur cet homme-là... Ryan Reynolds... RYAN REYNOLDS. Regardez sa tronche, son allure... Il n'est bon à plaire qu'à des tocardes comme Scarlett Johansson ou Blake Lively... Si ma dulcinée me quittait pour les bras d'un tel tocard, nul doute que tout mon amour, aussi ardent soit-il, se transformerait en un bloc de mépris glacial dans la seconde où j'apprendrais la sale nouvelle. Comment peut-on penser une seconde que ce type-là a les épaules et le charisme adéquats pour être le héros d'un film d'action, ou d'un film tout court ? Comment peut-on ? Dans Buried, il parvenait tout juste à faire illusion, sa transparence totale n'apportait certes aucune valeur ajoutée mais elle n'était pas trop embarrassante, calfeutrée dans 1m² d'acajou et l'obscurité quasi complète. Il incarne ici un bleu du CIA dont la mission est de surveiller Denzel et de le maintenir dans une safe house (résidence sécurisée et titre original de ce film en carton). S'il réussit, il pourra suivre sa petite amie et être muté en France. Pour vous rassurer, car vous non plus vous n'avez pas envie de voir le QI moyen de notre beau pays diminuer d'un seul coup, répétez-vous la phrase "It's only a movie, it's only a movie, it's only a movie !". Plus simple encore : ne matez pas ce film, simple conseil amical !


Sécurité Rapprochée de Daniel Espinosa avec Denzel Washington, Ryan Reynolds, Vera Farmiga, Brendan Gleeson, Sam Shepard et Robert Patrick (2012)

15 novembre 2014

Little Buddha

Little Buddha, film de Bernardo Bertolucci, raconte l'histoire du grand Bouddha et celle d'un little bouddha qui s'ignore. Le petit bouddha est un des dix petits enfants issus des quatre coins du monde que la Maison Bouddha invite à venir en Inde au moment où la réincarnation du grand Lama doit avoir lieu, et l'un d'eux sera l'élu. Ne demandez pas comment ils ont choisi les petits bouddhas potentiels, les voix du Buddha sont impénétrables. Moi par exemple, avec mon air con et ma vue basse, je ferais un beau buddha, mais manque de bol il ne doit pas être en période de réincarnation en ce moment. Si je me propose c'est que la ressemblance physique n'est pas un critère de sélection à en juger par le petit américain blond comme les blés et maigre comme un estoquefiche qui sera in fine le bouddha en herbe.


 Où est Charlie ?

Tout un tas d'enfants sont donc réunis dans la grande Maison Bouddha et vont suivre une initiation au bouddhisme, ce qui est bien évidemment l'occasion pour Bernardo Bouddhalucci de nous tenir tout un discours pompant sur les différences entre les cultures, à base de un gros vaut mieux que deux maigres, un tiens vaut mieux que deux tu l'auras, l'argent ne fait pas le boner, et compagnie. On a droit à mille poncifs sur les valeurs bouddhistes, servis dans une tambouille qu'on nous a déjà servie cent fois. Rappelons que le film a été réalisé dans une période un peu bouddha sur les bords, et surtout très grunge, où les occidentaux n'avaient que le mot "nirvana" à la bouche, d'où la tentation d'aller fricoter du côté des indiens et du bouddhisme pour choper le marbre à tout jamais.


La sexualité de Gros Bouddha expliquée aux enfants en travaux pratiques. Tout simplement dégueu.

Entre-temps nous est racontée l'histoire du grand Bouddha, ou plutôt du prince Siddârtha, avant qu'il n'atteigne l'éveil et devienne ainsi Das Gros Bouddha pur et parfait. A l'époque Richard Gere était au top de sa forme, il pétait les flammes, ce rôle était fait pour lui, malheureusement il n'est pas dans le film. C'est Keanu Reeves qui incarne Siddârtha. Pourtant l'acteur eurasien le plus nul de sa génération ne ressemble pas franchement à un sumo, mais un Gros Bouddha souriant et obèse aux grandes oreilles qui traînent par terre n'ameute pas les foules, tandis qu'un playboy aux yeux légèrement bridés et au teint halé, oui. Donc Siddhârta est beau gosse, svelte, émacié, épilé et bronzé. C'est un surfer gay. On apprend dans ce film que si Bouddha avait souvent les jambes croisées, ce n'était pas pour prier mais pour se détendre les valises. Car Keanu Reeves tire tout ce qui bouge à l'écran, et il se fait littéralement liposucer dans ce film, d'où le nom de la position dite du "tailleur". La sexualité n'est pas que suggérée puisque le scénario nous apprend que la mère de Siddârtha a été fécondée par un grand éléphant blanc à six trompes. Malheureusement la scène n'apparaît pas dans ce softcore flick.

On peut quand même émettre quelques doutes sur un casting où Reeves est rejoint par le chanteur à minettes Chris Isaak dans le rôle du papa du futur petit bouddha. Le crooner à belle gueule joue cependant mieux la comédie que l'élu, qui après avoir déjà craché entre les pieds du mot "interprétation" dans le Dracula de Coppola l'année précédente, massacre le mot "comédie" dans chaque scène de ce film, et pourtant il y a des scènes extra dans Little Buddha : celle où Reeves est abrité de la pluie par un serpent cobra en latex qui élargit sa crête façon parapluie, celle où l'acteur galope sur des nénuphars, et tant d'autres. Quand on le découvre à 13 ans, le film a de quoi séduire en nous présentant une religion basée sur un mysticisme transcendantal loin de nos monothéismes répressifs et punitifs, mais Little Bouddha, comme la plupart des films de Bertolucci, consiste néanmoins en un clip indigeste pseudo-séduisant de touriste définitivement occidental aux inspirations esthétiques en berne. Little Bouddha, le supo qui fond dans le cul, pas dans les doigts, est un film Télé 7 Jours du dimanche soir encore inédit à la télévision.


Little buddha de Bernardo Bertolucci avec Keanu Reeves et Chris Isaak (1993)

12 novembre 2014

Chroniques de Tchernobyl

S'il y avait une logique en ce bas monde, un film comme Chroniques de Tchernobyl aurait dû marquer la fin définitive d'une bien triste mode dans le cinéma d'horreur actuel : celle de ce que l'on a appelé les "found footage", ces films censés nous confronter à des enregistrements vidéos, amateurs ou non, retrouvés sur les lieux d'un massacre cannibale, d'une possession démoniaque ou, que sais-je, de l'apparition d'une bande de fantômes belliqueux. Initié par Cannibal Holocaust, popularisé par le succès phénoménal du Projet Blair Witch, puis relancé plus récemment par [Rec] et Paranormal Activity, le found footage vise systématiquement à proposer au spectateur désireux de se faire peur une immersion très facile dans une situation de panique, une ambiance et un décor angoissants, particulièrement propices aux sursauts. Il s'agit presque toujours de films aux budgets microscopiques qui rapportent souvent très gros. Un found footage ne représente donc jamais un pari risqué, on peut le réaliser avec trois fois rien (une petite caméra DV bon marché suffit amplement et participera même à l'aspect amateur et donc "réaliste" du film) et décrocher le jackpot sans forcer, d'où leur multiplication ces dernières années. Parmi ces films, rares sont ceux qui passent par la case "cinéma", mais une exploitation en VOD ou DTV permet à elle seule de dégager des profits largement satisfaisants, alors pourquoi s'embêter ? A ma connaissance, aucun chef d’œuvre n'a émergé de ce sous-genre en putréfaction et, au milieu de tant de nullités, un long métrage aussi médiocre que Cloverfield fait quasiment office de franche réussite (même si l'on s'éloigne du pur film d'horreur et que l'on est davantage dans le film catastrophe), c'est dire...




L'exemple le plus représentatif de ce que le found footage peut proposer de pire est sans aucun doute l'interminable saga Paranormal Activity, que le pétochard Steven Spielberg a cru bon d'imposer au monde entier après avoir fait dans son pantalon en regardant le premier épisode un soir de grande solitude (soit dit en passant, et sans pour autant vouloir en rajouter une couche sur ce sujet sensible, on tient là l'une des preuves les plus affligeantes de la sénilité et de la dégénérescence manifeste de celui que beaucoup considèrent comme un membre à part entière de leur famille...). Mais Chroniques de Tchernobyl, que l'on doit au même Oren Peli (ici producteur et scénariste, la tâche de réalisateur pouvant être confiée à n'importe quel animal sachant à peu près tenir une caméra), est bien le film qui symbolise le mieux la profonde vacuité du found footage. Surfant avec opportunisme sur la vague de peur provoquée par la catastrophe de Fukushima, ce film choisit a priori plutôt intelligemment de situer son action à Pripyat, la ville-fantôme d'Ukraine, abandonnée suite à l'accident nucléaire de 1986. De ce décor unique dont de nombreuses photographies visibles sur internet donnent une idée assez précise du très fort potentiel cinégénique, le film produit par Oren Peli ne tire absolument rien. On ne nous laisse qu'à peine entrevoir le petit effort de reconstitution, sans doute réalisé par une bande de décorateurs payés au noir, lors d'une ou deux scènes diurnes dans les rues de la ville déserte.




Pour le reste, on suit simplement les prises de bec fatigantes d'une bande d'abrutis congénitaux adeptes du "tourisme noir" qui finissent par disparaître un à un dans l'obscurité, au rythme de leurs escapades à l'extérieur du 4x4 où ils ont donc décidé de trouver refuge pour ne pas dévoiler que le tournage s'est réalisé à L.A., dans le garage du pavillon de banlieue d'Oren Peli. Mais ce qu'il y a de plus énervant dans Chroniques de Tchernobyl, c'est sa réalisation, qui bafoue totalement l'idée de point de vue, un principe fragile mais pourtant indispensable pour qu'un film de cette nature puisse au moins tenir la route et respecter son audience. Ici, on se moque du spectateur du début à la fin en le considérant simplement comme une bestiole imbécile à la recherche du frisson à tout prix. Le film n'est même pas présenté comme les restes d'un enregistrement retrouvé, il est simplement filmé exactement comme tel et, quand cela l'arrange, il abandonne un instant ce principe pour mieux s'y réfugier mochement dans la seconde suivante. C'est un foutage de gueule permanent, une insulte continue à l'amateur de trouille. Avec un tel film, Oren Peli flingue et enterre le sous-genre qu'il a lui-même amené vers une impasse fatale. C'est un attentat, un règlement de compte abject, qui aura rapporté une somme astronomique à son détestable auteur, tout en révélant aux yeux du monde entier la nature véritable de sa personnalité dangereuse et dénuée du moindre talent. 
 

Chroniques de Tchernobyl de Bradley Parker avec Devin Kelley, Ingrid Bolsø Berdal, Jesse McCartney et Olivia Dudley (2012)

9 novembre 2014

Deux hommes dans l'ouest (Wild Rovers)

Contrairement à ce que peut laisser penser la cependant très belle affiche américaine de ce film, il ne s’agit pas d'un Brokeback Mountain avant l’heure. Non, Wild Rovers (littéralement « les vagabonds sauvages », excellent titre de porno gay il est vrai) se contente de raconter l’amitié particulièrement touchante de deux cowboys (au sens le plus strict, ce sont des garçons vachers), l’un assez jeune, l’autre sur le retour, harassés par la morosité de leur condition et bien décidés à monter un casse pour aller se la couler douce loin du bétail. Il s’agit du seul et unique western signé Blake Edwards, et mieux vaut le savoir avant de le découvrir, car on pourrait facilement l’attribuer à Sam Peckinpah. Outre la présence en tête d’affiche de l’immense William Holden, meneur, deux ans plus tôt, de La Horde sauvage, on trouve tout un tas d’éléments dans ce film qui font penser aux westerns du vieux Sam.




D’abord le fait que le scénario soit avant tout centré sur l’amitié entre les deux bonhommes, qui compte bien plus au fond que leurs aventures. Ensuite le fait qu’ils tentent le diable pour échapper à un sort minable. Chez Peckinpah, les deux cowboys seraient probablement des vieux de la vieille, comme dans Coups de feu dans la Sierra, alors qu’ici l'excellent Ryan O’Neal incarne le jeunot de notre duo, mais Holden correspond bien à la figure, qu'il campait donc déjà dans La Horde sauvage, du vieux briscard prêt à se laisser embrigader par un jeune ami fougueux pour une dernière valse qui s’annonce mal.




On peut aussi penser à ces quelques scènes filmées au ralenti, quand William Holden (disons sa doublure, et Edwards a quelque mal à le cacher) dresse un cheval sauvage, ou lors des fusillades, quand des types se font descendre pour pas pas grand chose, comme dans la scène où le vieil éleveur et ancien patron des deux cowboys (qu’ils ont volé bien malgré eux), se fait descendre en allant au devant d’un voleur de bétail sans intérêt. Ce vieux propriétaire rigoureux, qui meurt pour ses convictions, pourrait d’ailleurs faire partie du panel de personnages typiques du cinéma de Peckinpah. Idem pour les deux fils dudit vieil homme, qui se lancent, l’un par principe, l’autre pour suivre son aîné, à la poursuite de nos deux braqueurs afin de sauver l’honneur d'un paternel enterré.




Et puis on a l’impression de sentir le fantôme de Peckinpah jusque dans le ton général, dans l’ambiance du bar où les deux cowboys fêtent leur réussite en prenant un bain (Holden rejouant là en mode mineur une fameuse scène de La Horde sauvage), avant que Ryan O’Neal, séparé pour une fois de son vieux complice abandonné dans les bras d'une pute, n’aille faire tout foirer en défiant un abruti à une table de poker, au cours d’une séquence qui se termine en fusillade générale dans un accès de violence inattendu, avec dommages collatéraux et vols planés au ralenti typiques de chez Peck' à la clé, là encore. Une mort stupide, comme toute mort chez Peckinpah, sur fond d'un de ces crépuscules qui ont donné leur nom aux westerns désabusés des années 70, vient bientôt mettre un terme au tour de piste. Blake Edwards nous gratifie alors d’un final bouleversant qui n’a pas grand chose à envier aux grands westerns de celui auquel on ne cesse de penser durant tout le film, et qui leur répond par un petit supplément d’amertume.


Deux hommes dans l'ouest (Wild Rovers) de Blake Edwards avec William Holden, Ryan O'Neal, Karl Malden, Victor French, Tom Skerritt et Joe Don Baker (1971)

8 novembre 2014

La Femme-guêpe

Dans cette série-B de Roger Corman, que certains ont prise à sa sortie pour un mockumentaire sur les femmes blanches, anglo-saxonnes et protestantes, la directrice et égérie d’une agence de cosmétiques, Janice Starlin (Susan Cabot), ayant atteint la quarantaine, recrute un savant de premier choix (il est allé jusqu’en classe de troisième avec accent allemand troisième langue) qui vient de mettre au point un vaccin de jouvence à base de gelée royale de guêpe ("wasp" en anglais, donc). Starlin teste le miel rajeunissant sur elle-même (un ptit déj lambda où les Cheerios habituels sont remplacés au pied levé par des tartines de miel miraculeux), et avec succès ! Grisée de retrouver ses vingt ans, notre Dorian Gray du pauvre et au féminin s’injecte des doses de plus en plus importantes de la solution miracle et en découvre peu à peu les effets secondaires, lorsqu’elle commence à méchamment ressembler à Jeff Goldblum période mid 80s.


Ce type a vu le film, aucun doute là-dessus.

Le film tire sur la corde pour durer ses 73 minutes alors qu’il n’a, au fond, rien à dire. La patronne vieillissante de la boîte de cosmétiques, entre deux regrets amers, se transforme régulièrement en guêpe humaine et tue les quelques gêneurs qui rôdent autour d’elle. Tout est là. Vu son budget, Corman a eu raison de ne pas transformer entièrement Susan Cabot en guêpe géante, préférant l’affubler d’un masque d’insecte et de collants noirs. On aurait préféré que l’actrice porte une guêpière : le résultat eût été couillon mais plus amusant, et Corman aurait ainsi pu jouer sur le côté femme fatale de son héroïne à taille de guêpe (j'enchaîne !), ce qu’il ne fait jamais, sans non plus opter pour l’option inverse, tendre vers l’horreur répugnante pure façon Cronenberg, puisque la métamorphose est passagère et peu douloureuse, tandis que les scènes d’action ne montrent pratiquement rien et échouent à faire naître la moindre tension. Une piqûre de moustique. (Je suis en feu, moi et mes trois jeux de mots nous frelons le génie).


La Femme-guêpe de Roger Corman et Jack Hill (II), avec Susan Cabot, Anthony Eisley et Barboura Morris (1960)