23 mai 2019

Girl

J'ai découvert ce film dans le cadre d'une de ces soirées-débats que mon cinéma de quartier organise une fois par mois depuis maintenant deux mois. Je ne suis pas trop friand de ces soirées-là car je suis plutôt du genre à la boucler en public et à attendre que ça passe, mais ce film m'avait plus ou moins été conseillé par un pote danseur étoile, qui a travaillé dessus en tant que figurant, et comme il m'avait refilé une place gratis, j'y suis allé la fleur au fusil. L'affichette de l'événement indiquait "SOIRÉE CINÉ-DÉBAT #2 : Sexualité et adolescence : une période décisive - organisée par l'association TenPensesKoi, A He or a She et le collectif Parentalité du centre social.  Programme : 19h : projection du film de Lukas Dhont, GIRL. Caméra d'Or au Festival de Cannes 2018, Prix d'interprétation Un Certain Regard, Queer Palme Cannes 2018, Prix de la critique internationale FIPRESCI. 20h45 : débat + buffet dînatoire". Le tout était accompagné d'un synopsis très succinct dudit film : Lara, 15 balais, rêve de devenir danseuse étoile. Avec le soutien de son padre, elle se lance à corps perdu dans cette quête d'absolu. Mais son corps ne se plie pas facilement à la discipline ; car elle est née garçon. De mon côté, j'attendais de pied ferme le buffet dînatoire.




Le film est pas si mal, même s'il ne méritait pas tous ces prix, faut pas pousser. A la rigueur, quelques récompenses pour Victor Polster, qui est véritablement bluffant(e?) dans le rôle de cette ado si troublée par son identité sexuelle. Lukas Dhont filme convenablement la danse et l'on ressent bien tous les efforts et toutes les difficultés de son personnage principal. N'empêche qu'au bout d'une heure, le cinéaste belge finit par tomber des deux pieds, un par un, dans les pièges qu'il avait jusque-là réussi à éviter. C'est trop. Trop pour moi en tout cas. Et si l'extrait de la critique du Monde promet un film "doux, solaire et pudique", je m'inscris en faux contre ces trois qualificatifs totalement mensongers. "Pudique", le film ne l'est pas suffisamment dans ses derniers instants fatidiques, et c'est bien dommage, car c'est là qu'il touche le fond. "Solaire", à part peut-être la jolie crinière de Lara, je ne vois pas, il ne faut pas oublier que ça se passe en Belgique... Et "doux", tout est subjectif, certes, mais perso, ça m'a plutôt fait l'effet d'un uppercut dans le bas ventre. Pour choper un peu d'air frais devant ce genre de films, j'essaie toujours de trouver des branches auxquelles me raccrocher. Là, pas de doute possible, c'était le père de l'ado (sublime Arieh Worthalter). Ce personnage toujours positif, patient, compréhensif, délicat. Ça fait plaisir de croiser un si beau personnage dans un tel film. Celui du psy, bien que plus secondaire, est très agréable aussi. Merci à eux de m'avoir accompagné jusqu'au bout.




Après le générique de fin, un gros silence de mort régnait dans la salle à demi remplie de mon cinéma de quartier. Puis la lumière s'est rallumée péniblement, et l'animateur du débat a fait son apparition timide sur scène, le pas hésitant, le dos courbé, se frottant les mains l'air gêné. Il a peiné comme jamais à lancer les discussions. "Bon... hum... C'est pas un film facile hein ?... Pas un feel good movie comme on dit, ahah !... On peut parler d'un choc. Qu'est-ce que vous en dites ?... Y'en a qui veulent prendre la parole ?... Oui ?... Non... Personne ?... Bon... Alors moi j'ai une p'tite anecdote amusante à vous raconter... En me rendant au cinéma j'ai croisé une maman opossum sur la route, suivie de ses huits petits, ils étaient là, en file indienne... Un beau tableau. Ils ne sont pas passés loin de ma roue." Difficile de rebondir après ça et son intervention a fait un flop complet mais, heureusement, le buffet, préparé par le chinois du coin, était excellent. La première soirée-débat proposée par mon ciné de quartier, autour du film Les Chatouilles et du thème "Pédophilie et abus sexuel : déni, silence et aveuglement parental" avait, paraît-il, rencontré le même succès. 


Girl de Lukas Dhont avec Victor Polster et Arieh Worthalter (2018)

19 mai 2019

Arctic

Projeté au Festival de Cannes l'an passé dans le cadre d'une "Séance de minuit", Arctic est un survival des plus minimalistes mettant en scène un Mads Mikkelsen coincé quelque part dans l'Arctique suite au crash de son avion. Nous ne savons rien de ce personnage dont nous découvrons le quotidien monotone, qui se résume à une lutte de chaque instant pour survivre dans un milieu hostile. Solitude extrême, ours blancs à l'affût, froid intense permanent, soleil qui ne se couche jamais et obligeant notre homme à s'imposer un rythme via sa montre Casio, absence de réseau wifi... les dangers et les difficultés sont nombreuses, mais Mads Mikkelsen paraît animé par un instinct de survie au beau fixe. Disons le tout de suite : le même film avec Ryan Reynolds ne fonctionnerait pas une seule seconde. On n'aurait qu'une envie : le voir mourir congelé ou déchiqueté par un ours. Mads Mikkelsen, excellent, est le plus gros atout d'Arctic. Il faut le voir découvrir puis manger des pâtes séchées alors qu'il crève de faim. C'est un modèle... Peu d'acteurs auraient aussi bien jouer ça. Avec son physique sportif, solide, et son visage buriné mais néanmoins gracieux, l'acteur est impeccable là-dedans, on croit sans souci à son combat contre les éléments et nous n'avons pas besoin que son rôle soit plus étoffé que ça.




Par ailleurs, le réalisateur et musicien brésilien Joe Penna fait le taff avec une certaine application, ce type-là n'est pas manchot et nous suivrons d'un œil curieux ce qu'il fera par la suite. Il s'agit là de son premier film et il a tout juste 31 ans. Il profite ici du contexte pour croquer quelques plans très chiadés qui mettent efficacement en avant l'isolement désespérée de son personnage, pauvre silhouette solitaire découpée par un paysage surréaliste à la blancheur omniprésente et à la grandeur étouffante. Joe Penna se montre particulièrement attentif à ces petits gestes du quotidien qui permettent à Mikkelsen de survivre tant bien que mal, notamment par la pêche patiente et méticuleuse sous la glace et par le rationnement des poissons récupérées. Ainsi, c'est le début du film, où nous assistons à tout cela, dans un style contemplatif, proche du documentaire, qui est le plus captivant et le plus réussi. Par la suite, les rebondissements sont un peu attendus, avec quelques passages obligés, et Arctic peine à tenir la longueur, menaçant de s’essouffler. N'empêche que Joe Penna maintient sa ligne de conduite jusqu'au bout, avec une conviction notable, son savoir-faire, bien épaulé par un acteur principal investi, font de son film un survival tout à fait honnête et très recommandable aux amateurs. 


Arctic de Joe Penna avec Mads Mikkelsen (2018)

14 mai 2019

Biutiful

Alejandro Gonzalez Iñarritu aime filmer crûment la vie, les gens, sans concession, parce qu'il s'est rendu compte que c'était vendeur. Dans The Revenant il filme les violences entre Indiens et colons avec âpreté, tout comme la lutte sans merci entre Léo "Le Câpre" et Tom "Godeffroy" le Hardy. Il fait de même dans Birdman, une sorte de film intimistico-fantastique ronflant qui se veut une prouesse technique en un seul plan séquence artificiel, où il colle au plus près ses acteurs névrosés (ce qui nous donne envie de mettre Emma Stone à sa juste place : dans un aquarium). Avant cela, le cinéaste s'était fait connaître grâce à sa balourde "trilogie de la mort" : Amours chiennes, 21 Grammes et Babel. Trois films qui ne supportent pas d'être revus aujourd'hui, pesant dix tonnes chacun malgré leurs titres mensongers, où des acteurs qui en font des caisses courent après un rein, un fusil, un Oscar ou un clébard, dans des histoires parallèles sordides toutes reliées par un même évènement tragique (en général un accident de bagnole ou de bus). Tout ça pour dire que le réalisateur mexicain, charlatan pur jus récompensé par les plus hautes distinctions, chef de fil autoproclamé d'une petite bande de guignols originaires du même pays que lui (Alfonso Cuaron et Guillermo Del Toro) et aujourd'hui président du jury cannois, trace son sillon morbide depuis belle lurette et il ne va certainement pas s'arrêter en si bon chemin. Au sein d'une filmographie à se flinguer, Biutiful est sans doute son film le plus fétide et cafardeux.




Tout est gris béton armé, jaune pisse, rouge sang-séché, vert glauque, noir désespoir et bleu hématome. A l'aide de cette colorimétrie diabolique, Iñarritu met en scène le quotidien de la misère à Barcelone avec, en star filmée en gros plan 80% du temps, Javier Bardem. Et ça dure 2h27 ! 2 plombes 30. Cette performance dépressive de premier plan et ces gros plans sur son nez de catcheur difficiles à assumer ont valu à Bardem de recevoir, de la part d'un jury aux abois, le prix d'interprétation à Cannes et de produire une anthologique déclaration enflammée en direction de Pénélopé Cruz, sa compagne, qui lui a permis, sans aucun doute, d'exorciser les démons accumulés depuis ce film âpre et le harcèlement continu de la caméra survoltée d'Iñarritu. Bardem y joue un père de famille qui vivote de petits trafics et doit élever seul ses deux gamins car sa femme, dont il est séparé (mais il l'aime toujours, misère de misère !), est bipolaire et donc incapable de gérer quoi que ce soit. Comme si ce n'était pas assez, il apprend qu'il a un cancer incurable et qu'il n'a plus que quelques mois à vivre. Par dessus ça, il est atteint de dons de voyance et arrive à communiquer avec les défunts ou à voir les morts prochaines des gens. Et c'est pas fini, car son frère est un connard qui se tape sa propre femme.


 

Et attendez, il reste la cerise sur le gâteau de ce drame étouffant, qui enfonce un clou dont on ne voit déjà plus la tête ! Comme il se sait condamné par le cancer et qu'il veut mettre sa famille à l'abri du besoin, Bardem trafique dans des trucs de moins en moins nets, en particulier des ateliers de confection clandestins remplis de clandestins chinois de tous sexes et de tous âges qui vivent et travaillent dans des conditions absolument épouvantables. Ils ont surtout très froid. Et comme Bardem n'est pas un salaud et qu'il a aussi un cœur, il achète quelques systèmes simples de chauffage au gaz, ce que lui permettent ses maigres ressources, des bonbonnes branchées à un brûleur, comme on en voit sur les terrasses des pires bars l'hiver. Évidemment, une nuit, alors que les Chinois dorment profondément dans leur atelier insalubre, le système se met à déconner, les brûleurs s'éteignent mais le gaz continue à se propager, tuant tout le monde dans l'atelier. Tout cela est filmé par un Iñarritu survolté qui a chaussé ses plus gros sabots et enfonce ses personnages dans la même misère que celle dans laquelle se trouve son cerveau trépané (et le spectateur courageux qui a tenu tout le film). Il paraît que ça plait aux gens. Pourquoi ? Pas à oim, DSL !


Biutiful de Alejandro Gonzalez Iñarritu avec Javier Bardem et des miséreux (2010)

11 mai 2019

Tomb Raider

Le nouveau Tomb Raider n'est pas la purge annoncée ! Entendons-nous bien : c'est une sacrée merde, mais c'est une petite merde, inoffensive, presque sympathique, beaucoup moins malodorante que les premières apparitions de Lara Croft au cinéma, quand celle-ci était incarnée par une pitoyable Angelina Jolie. Entre elle et Alicia Vikander, nous avons choisi notre camp, sans même l'ombre d'une hésitation. Alors qu'Angelina Jolie faisait passer l'aventurière pour un garçon manqué aux seins lessivant le parquet, Alicia Vikander rend le personnage un poil plus sympathique, humain et vivant. L'actrice danoise est le point fort de ce reboot, et à vrai dire peut-être le seul. Elle a tout simplement du charme, on la suit sans souci dans cette aventure assez minable, quand bien même elle est ici très sous-employée et qu'elle a fait un très mauvais choix en acceptant de reprendre ce rôle qui pourrait la condamner à faire des acrobaties dans une franchise de seconde zone. Heureusement pour elle, le succès très relatif de ce nouvel essai a mis un gros point d'interrogation sur la suite des aventures de Lara Croft au cinéma, et nous n'allons pas nous en plaindre !




Ce "reboot" de Tomb Raider est donc ce qu'ils appellent une "origin story" : un premier opus qui se consacre notamment à revenir sur les débuts d'un héros que l'on sera appelé à retrouver dans toute une série de films, en cas de succès, et à lui inventer une première aventure formatrice. On efface tout et on reprend à zéro. La mise en place du personnage de Lara Croft n'est pas si dégueulasse puisqu'elle nous présente une jeune londonienne aux traits charmeurs et au sourire irrésistible (il faut la voir se rendre à la banque pour réclamer son héritage) qui se lance sur les traces de son papa hideux, porté disparu. Alicia Vikander paraît endosser avec enthousiasme le rôle de Lara Croft. Elle est bien la seule qui a l'air heureuse d'être là. Les autres ont fait leur taff comme on va à l'usine. Le scénario n'a aucune sorte d'intérêt, on s'en fout royal. Une fois que l'aventure commence, on est simplement curieux de voir l'actrice suédoise grimée pour de bon en Lara Croft. Vikander n'est pas connue pour son tour de poitrine mais les artisans embauchés là-dedans ont tout de même réussi à faire de cette partie-là de son anatomie un centre d'intérêt non négligeable. C'est d'abord l'éclairage, savamment dosé, qui met son débardeur en évidence, c'est aussi les push-up surpuissants portés par la vedette qui jouent un rôle certain, et c'est bien sûr la caméra qui parfois s'y attarde quelques secondes de plus. On va dire que c'est pour coller à l'esprit du jeu, pour le "fan service"...




Il y a une scène d'action qui n'est pas trop trop mal et rappelle effectivement le gameplay du jeu vidéo où l'apprentie aventurière, emportée dans un torrent, doit s'accrocher tour à tour aux branches d'arbres puis à l'épave d'un avion. Pour le reste, c'est très mauvais, et il faut surtout faire abstraction de ces flashbacks proprement ignobles, disséminés ici ou là, couleur gris sépia, mettant en scène une jeune actrice ne ressemblant pas du tout à Alicia Vikander qui apprend à tirer à l'arc auprès de son papounet. La fin du film, un cliffhanger lamentable annonçant un deuxième épisode, est tout bonnement ridicule. Lara Croft, soudainement passionnée par l'archéologie, trouve une autre piste dans les affaires poussiéreuses de son daron. Elle se rend illico chez son marchand de flingues attitré pour choisir un paire de pistolets qu'elle se met à porter comme dans les jeux dans une pose qui n'a rien de naturel : les deux flingues en l'air, la tresse sautillante et l'air décidé. Pendant tout le film, Mrs Croft n'avait pourtant montré qu'un intérêt très limité pour les armes à feu, préférant l'arc et les flèches, la voici donc devenue une femme d'action "badass" tout à fait quelconque. Bravo.




Bref, ne perdez pas votre temps devant ça, ça pue. C'est quasi du niveau d'un Benjamin Gates, sans les facéties de Nick Cage mais avec les fossettes de Vikander. Entre les mains d'un autre réalisateur, avec un scénar complètement retoqué, peut-être que cela aurait pu donner un meilleur résultat. Je dis bien peut-être. Car le projet sent des pieds dès le départ, soyons honnête. En tant que tel, ce truc s'adresse aux curieux les plus intrépides ou aux fans hardcore d'Alicia Vikander, qui est ici assez irréprochable. Il faut dire qu'elle passe derrière Angelina Jolie. C'est la voie royale ! Même moi j'aurais fait une meilleure Lara Croft ! 


Tomb Raider de Roar Uthaug avec Alicia Vikander et Dominic West (2018)

7 mai 2019

Dragged Across Concrete

Bien qu'aucun de ses films n'ait encore connu les joies d'une distribution digne de ce nom, S. Craig Zahler continue son petit bonhomme de chemin et, loin des salles de cinéma, sa réputation grandit, lentement mais sûrement. Son dernier film, son plus ambitieux à ce jour, ne déçoit pas et nous confirme que l'on tient là un sacré cinéaste, tout à fait atypique dans le paysage cinématographique actuel, qui constitue sans doute la plus belle révélation américaine de ces dernières années. Après avoir attiré l'attention des amateurs de cinéma de genre avec un western horrifique de la plus belle eau (Bone Tomahawk), puis confirmé tout le bien que l'on pensait de lui en signant un film carcéral particulièrement âpre et violent qui nous renvoyait aux plus belles heures du cinéma d'exploitation (Brawl in Cell Block 99), S. Craig Zahler nous revient cette fois-ci avec une sorte de polar choral rugueux, au scénario plus ample et audacieux, voyant les destins de plusieurs personnages se réunir autour d'un braquage qui tourne mal.





Nous suivons tout particulièrement deux flics, fraîchement suspendus pour leurs méthodes jugées trop musclées et dès lors déterminés à "récupérer leur dû" en interceptant des malfrats à leur façon et en s'accaparant leur magot. Ces flics sont incarnés par des acteurs que l'on est heureux de retrouver dans des rôles aussi consistants, Mel Gibson et Vince Vaughn, qui avaient déjà collaboré ensemble pour Hacksaw Ridge. Le premier, star controversée à l'image déclinante, apparaît comme un choix de casting idéal pour un tel film, au propos si ambigüe, parfois amoral et cynique, ce que n'ont d'ailleurs pas manqué de pointer du doigt certains critiques américains, quitte à établir des amalgames et des raccourcis faciles qu'appellent toutefois un Zahler volontiers provocateur. Quant au second, qui était déjà hallucinant dans le précédent film du cinéaste, tout en rage contenue et d'une efficacité redoutable à la bagarre, il démontre ici de nouveau toute l'étendue de ses possibilités, dans un registre encore très différent, plus discret, presque effacé aux côtés de son coéquipier, mais néanmoins touchant et parfois même plutôt marrant.





Ainsi, les deux acteurs reconstituent peu ou prou les fameux duos de ces buddy movies des années 80 et 90, sans jamais que Zahler ne s'inscrive véritablement dans cette veine. Le vieux flic à un an de la retraite, qui n'a plus rien à perdre ou presque, aux méthodes radicales, blasé par la vie, s'exprimant régulièrement en pourcentage pour étaler sa science afin d'éclairer telle ou telle situation incertaine, se retrouve associé à un partenaire de presque vingt ans son cadet, l'avenir devant lui, un mariage en vue, qui fait preuve d'une loyauté et d'une fidélité infaillibles, mais dont il faut aussi supporter les logorrhées absurdes et les bruits de mastication envahissants quand il engloutit lentement ses sandwichs aux œufs. Certains pourront trouver ça un peu longuet car, comme à son habitude, S. Craig Zahler prend vraiment son temps pour planter le décor, dépeindre ses personnages et leurs situations respectives, quitte à nous proposer des longues scènes de planque et de filature où il ne se passe quasiment rien en dehors des dialogues qu'échangent nos deux ripoux.





Chacun a ses raisons, ses motivations, aussi peu louables soient-elles. Les préjugés et le racisme sont partout, chez les uns comme chez les autres, et ce dès les premières scènes, rapidement malaisantes du fait des agissements borderline des protagonistes. Par un usage pernicieux des clichés, des détails sordides ou des répliques cinglantes, Zahler n'épargne personne et brosse le portrait d'une Amérique, vérolée par la haine, qui fait peine à voir. Il n'y a pratiquement pas un personnage pour rattraper l'autre, même si nous les comprenons tous. Ils paraissent nager bon an mal an dans une société qui les a montés les uns contre les autres. Le réalisateur donne dans une noirceur terrible, son trait est épais mais assuré et d'une grande précision. Il y a là un souci du détail assez jubilatoire, le bonhomme s'est visiblement documenté sur son sujet tout en laissant libre cours à son imagination pour agrémenter son polar de détails surprenants. Zahler se fait aussi plaisir en nous proposant encore une fois des dialogues de haut vol, auxquels on pourrait presque reprocher qu'ils soient justement trop écrits. On sent bien l'auteur de romans noirs aux manettes, mais comme son plaisir est largement communicatif et son talent évident, cela ne pose guère de grand problème.





Au milieu de cette petite galerie de personnages embarqués dans une si sinistre histoire, je serai toutefois plus circonspect quant au sort réservé à celui campé par une autre habituée du cinéaste, l'étrange actrice Jennifer Carpenter. Je suggère à ceux voulant éviter les spoilers de zapper ce paragraphe. S. Craig Zahler se montre en effet d'une cruauté ahurissante, prenant le temps d'installer son personnage lors d'une scène poignante, pour en faire quelques minutes plus tard la première victime des braqueurs impitoyables. C'est dur, très dur. D'autant plus que le réalisateur nous a auparavant montré une scène originale et réellement touchante où nous comprenons que Jennifer Carpenter joue une mère désemparée qui quitte pour la première fois son bébé, arrivée à la fin de son congés maternité, pour reprendre le travail la mort dans l'âme. Son destin tragique n'en sera que plus horrible. C'est un poil gratuit et trop facile selon moi, même si l'effet est évidemment au rendez-vous...


 


Alors on commence à connaître la petite recette de S. Craig Zahler, celle qui a déjà fait ses preuves par deux fois : elle consiste en une mise en place patiente et méticuleuse de l'histoire et des différents enjeux, dans le développement d'une ambiance lourde et réaliste, pour mieux aboutir à des moments d'une intensité rare qui nous laissent véritablement KO. Dragged Across Concrete est le plus long film du cinéaste, dont la patte devient très reconnaissable, et il ne déroge pas à la règle. Après une très grosse heure d'exposition, tout à fait plaisante et rondement menée, nous avons ainsi droit à 90 dernières minutes de folie où la tension atteint des sommets et nous scotche littéralement à notre fauteuil. De mémoire de cinéphage, on a rarement vu ça ces derniers temps au cinéma... Expert en thriller à combustion lente, Zahler étale alors tout son art et sa maîtrise exceptionnelle de la mise en scène, pour un suspense garanti.





La longue scène de l'affrontement final entre les deux flics et les malfrats, coincés dans leur véhicule blindé, est tout simplement bluffante, à montrer dans toutes les écoles... Le film prend alors des allures de splendide western crépusculaire, notamment grâce à l'atmosphère ténébreuse sublimée par son directeur photo attitré, le très doué Benji Bakshi. Durant cette longue séquence paroxystique, Zahler fait preuve d'un savoir-faire étonnant, d'un sens du cadre admirable et d'un contrôle magistral de la plus pure scénographie, tout cela avec une simplicité désarmante. C'est un travail d'orfèvre. L'action, sans cesse dilatée, est si lisible que nous pouvons à fond en ressentir toute l'intensité et être sensible à tous ses enjeux. Nous sommes sur le qui-vive comme jamais et on tremble jusqu'au bout du bout. On pourrait presque regretter que le film se termine par un épilogue peut-être dispensable, où le soufflet retombe. A la différence de Brawl in Cell Block 99, Dragged Across Concrete ne nous lâche pas au point de rupture, mais sur une conclusion qui laisse un arrière-goût amère.





Un dernier mot sur l'absence totale de musique d'ambiance et d'un quelconque accompagnement musical pour surligner le sens de telle ou telle scène ou amplifier une émotion. La bande son du film est exclusivement diégétique, elle est constituée de morceaux soul au charme suranné, composés par S. Craig Zahler himself et son acolyte Jeff Herriott, interprétés, pour certains d'entre eux, par les vétérans de The O'Jays. Cette bande originale aux petits oignons, foncièrement cool et tranquille, teinte d'une drôle d'ironie cette histoire si sombre et bien ficelée. Que dire de plus ? J'avais clôt mon article dithyrambique sur Brawl in Cell Block 99 en anticipant avec enthousiasme ce Dragged Across Concrete qui s'annonçait alléchant et qui a bien rempli son contrat. Nous n'avons pas, à ce jour, connaissance du prochain projet de Zahler, mais comptez sur moi pour suivre tout ça de près...


Dragged Across Concrete de S. Craig Zahler avec Mel Gibson, Vince Vaughn, Tory Kittles, Jennifer Carpenter, Laurie Holden, Thomas Kretschmann et Michael Jai White (2019) 

4 mai 2019

Dans la brume

Attention, nouvel essai de film fantastique à la française ! Faisons donc preuve d'indulgence face à cette production ambitieuse qui nous plonge dans un Paris noyé sous une épaisse brume toxique d'origine inconnue. Seuls quelques habitants, placés suffisamment en hauteur lors de l'apparition du nuage mortel, et une paire de gamins malades, condamnés à demeurer dans des bulles artificielles, sont encore en vie. Parmi les rares rescapés, un couple fraîchement divorcé, incarné par Romain Duris et Olga Kurylenko, a trouvé refuge dans l'appartement de leurs vieux et aimables voisins situé sous les toits, juste au-dessus du brouillard nocif. Ils vont faire tout leur possible pour sauver leur gamine atteinte de ladite maladie, restée à l'abri dans sa bulle, quelques étages en-dessous.




Le film du québécois Daniel Roby n'a rien de véritablement honteux et se regarde sans trop souffrir, ce qui est déjà pas si mal pour le genre. Le problème, c'est qu'il semble tellement préoccupé à ne pas tomber dans les pièges habituels, à ne pas nous resservir tous les poncifs attendus (zombies, virus, etc), qu'il en oublie de développer une identité à part entière. Au bout du compte, on sort de cette petite heure et demie sans l'impression d'avoir vu grand chose et, quelques temps après, il n'en reste quasiment plus rien...




Les acteurs ont pourtant l'air concerné. Romain Duris est tout à fait supportable. J'émettrai plus de doute quant aux capacités d'Olga Kurylenko à changer de langue à chaque tournage, mais allez, ça passe, soyons cool. Hélas, si les comédiens font leur possible et prennent leurs rôles au sérieux, Daniel Roby s'avère de son côté bien incapable de pondre la moindre image un brin marquante. Les effets spéciaux ne sont guère ratés, mais les quelques plans d'ensemble nous montrant la capitale submergée par la brume, dont seuls derniers étages, les toits et les plus hautes tours émergent encore, n'ont, en soi, rien de spécialement spectaculaire ou fascinant.




Dans la brume a le cul entre plusieurs chaises. Ça pourrait faire son charme, ça participe surtout à le rendre indigent. Ça n'est ni un film catastrophe, ni un film de science-fiction, ni un film d'horreur, ni un film post-apocalyptique, bien qu'il se rapproche davantage de cette dernière catégorie. Devant un spectacle aussi insignifiant, notre mémoire de cinéphile nostalgique s'égare et se raccroche à de vieux souvenirs plus agréables. On repense alors à d'autres tentatives françaises un peu plus heureuses comme l'intriguant Malevil, l'adaptation du fameux livre de Robert Merle par Christian de Chalonge, sans jamais que l’œuvre de Daniel Roby en atteigne la charmante bizarrerie ni n'en partage l'ambiance si particulière. Dommage.




Ce qu'il y a de plus inquiétant, là-dedans, c'est de découvrir au générique final qu'ils étaient trois pour co-écrire le scénario et, surtout, de lire la mention "d'après une idée originale de Dominique Rocher et Guillaume Lemans". Comment ça s'est passé ? Qu'est-il arrivé ? Je veux qu'on m'explique ! Lors d'une discussion anodine en plein temps faible d'une soirée quelconque, Dominique, contemplant les rues de Paris depuis la fenêtre de son appartement, a dit à Guillaume "Imagine une ville dont les rues serait soudainement inondées par une brume épaisse" et son comparse a ajouté "Et imagine si c'était Paname !!". C'est ainsi qu'est né Dans la brume, c'est ça ? Je veux savoir ! Comment peut-on se partager une idée qui tiendrait sur un post-it ? Comment peut-on vouloir en partager la paternité ? Une histoire d'oseille sans doute... Il n'y a bien que ça qui peut conduire à de telles absurdités. De Dominique Rocher, nous préfèrerons retenir La Nuit a dévoré le monde


Dans la brume de Daniel Roby avec Romain Duris et Olga Kurylenko (2018)

30 avril 2019

La Mouche noire

On connaît tous cette histoire grâce au film culte de David Cronenberg. Un brillant scientifique met au point une machine servant à la téléportation. Lors d'un essai, une mouche tape l'incruste et ce qui devait s'imposer comme la plus belle invention de l'homme depuis la roue vire au fiasco complet. C'est à l'écrivain et agent secret français George Langelaan que l'on doit cette chic idée qui a donc fait l'objet de deux adaptations cinématographiques à succès. J'ai tardivement découvert la première, sortie en 1958 et réalisée par un tâcheron notoire en la personne de Kurt Neumann, réintitulée par chez nous La Mouche noire. Si ce premier film n'atteint jamais l'intensité dramaturgique de celui de Cronenberg et scotchera forcément moins le spectateur à son fauteuil, il vaut tout de même largement le coup d’œil et constitue peut-être un jalon dans le cinéma fantastique et de science fiction. Il nous propose en effet un traitement adulte de cette histoire pourtant, ma foi, assez rocambolesque. Nous sommes à la fin des fifties et l'on s'éloigne des châteaux gothiques, des décors anciens ou futuristes, des monstres géants ou des soucoupes volantes pour découvrir la maison très banale d'une petite famille qui l'est tout autant avec, en son sous-sol, le laboratoire d'un scientifique qui n'est guère un savant fou excentrique mais un père bien trop absorbé par sa tâche. Ainsi, mine de rien, le film de Neumann atteste d'une approche assez nouvelle pour l'époque, avec la mise en place d'un environnement des plus familiers et la recherche d'un certain réalisme, une démarche qui fait très bon ménage avec le charme suranné propre au cinéma de SF des années 50. En outre, le personnage le plus important et le plus fort du lot est une femme, l'épouse du scientifique campée avec conviction par Patricia Owens, un fait assez rare, me semble-t-il, à cette période.






Quand on voit ce film aujourd'hui, on est aussi très agréablement surpris par la manière délicate avec laquelle nous est progressivement amenée cette drôle d'histoire. La première scène intrigue immédiatement puisque l'on arrive d'emblée sur les lieux de ce qui ressemble à un crime sordide : lors de sa ronde, le veilleur de nuit d'une usine voit une femme prendre la fuite devant un corps écrasé par une énorme presse hydraulique. Bizarre bizarre... Suite à cela, il y a bien une demi heure d'exposition très plaisante avant que l'on entre pour de bon dans le vif du sujet. Durant cette première partie, on comprend notamment les liens qui unissent les différents personnages et donc tous les enjeux du scénario, présentés avec une clarté, une efficacité et une simplicité admirables. Le beau-frère d'une femme éplorée (la pauvre, elle vient d'aider son mari à moitié transformé en mouche à se donner la mort !) arrive à son chevet pour écouter son témoignage aux côtés d'un inspecteur qui devra juger de l'authenticité et de la crédibilité de son récit. Ce beau-frère, au rôle finalement très passif (jusqu'au final où il agit, un peu par hasard, en véritable héros), est incarné par Vincent Price, un acteur mythique du cinéma d'horreur, au flegme imperturbale et à la voix reconnaissable entre mille, que l'on est toujours heureux de retrouver. De par sa bienveillance infaillible et sa diligence extrême à l'égard de sa belle-sœur devenue veuve, on comprend qu'il éprouve pour elle des sentiments amoureux jusque-là contenus, il fera donc tout son possible pour l'aider. Le cœur du film, c'est-à-dire le récit des événements passés, raconté du point de vue de l'épouse du scientifique, prend donc la forme d'un long flashback, dans lequel nous rentrons avec volupté.






Au-delà de sa construction si patiente et intelligente, La Mouche noire réserve aussi quelques belles idées qui font encore et toujours leur petit effet. A la différence de David Cronenberg, dont la démarche est à rapprocher de celle également adoptée par John Carpenter pour cet autre remake-supérieur-à-l'original qui a marqué le cinéma d'horreur des années 80 et au-delà (à savoir, The Thing), Kurt Neumann mise pratiquement tout sur la suggestion. Notre scientifique passe presque tout le film le visage dissimulé derrière un drap noir et la main rangée dans la poche de son ample blouse. Les bruits de succion répugnants qu'il émet lorsqu'il dévore le contenu des plateaux repas que lui descend sa femme nous laissent imaginer son triste état. L'une des meilleures scènes est celle de la téléportation du chat : pas encore tout à fait au point, la machine fait tout simplement disparaître l'animal, volatilisé dans les limbes ou une dimension parallèle, nous ne pouvons que le supposer, puisque nous n'en entendons plus que des miaulements lointains qui ne manquent pas de nous glacer le sang... Là encore, par un simple motif sonore, Neumann parvient à susciter bien plus d'effroi que par n'importe quelle image choquante ou autre effet. On apprécie aussi cette unique image qui épouse la vue subjective, et donc kaléidoscopique, du savant : celui-ci regarde, impuissant, son épouse démultipliée pousser un cri d'horreur à la vue de sa tête de mouche, enfin révélée au spectateur par le contrechamp qui suit ce fort bel effet.






Les différences avec le remake de Cronenberg sont légion et il serait fastidieux et inutile d'en faire l'énumération. L'une des principales est que la mouche et le scientifique ne fusionnent pas mais se mélangent et continuent à vivre séparément, collant ainsi de plus près à la nouvelle de Langelaan. Nous passons donc une bonne partie du film à la recherche d'une fameuse mouche à tête blanche, que le gamin aurait aperçue plus d'une fois dans la maison et en-dehors, et qui pourrait peut-être permettre à son papa de retrouver son état normal. Vain espoir... Si je parle de cette différence avec La Mouche de 1986, c'est parce qu'elle aboutit au point culminant dans l'horreur et la cruauté atteinte en 1958. Je fais évidemment allusion à la toute fin et à cette pure vision de cauchemar où nous découvrons une mouche à tête d'homme, captive d'une toile d'araignée et sur le point d'être dévorée, émettant des cris stridents et pitoyables mais à peine audibles, implorant pour qu'on lui vienne en aide. Ça fait froid dans le dos ! La Mouche noire se termine, si l'on peut dire, en beauté et fait bel et bien partie de ces véritables pépites du cinéma de SF des années 50, à même de procurer un plaisir sans équivalent aux amateurs du genre.


La Mouche noire (The Fly) de Kurt Neumann avec Patricia Owens, Vincent Price, David Hedison et Herbert Marshall (1958)