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2 février 2020

Doctor Sleep

Vous vous souvenez de cette scène du Dîner de Cons et, plus précisément, de ce que Pierre Brochant pense du Petit cheval de manège ? "Très mauvais, quelle importance ?" Eh bien Doctor Sleep, c'est pareil. Vu l'intonation de Thierry Lhermitte et sa façon de répondre du tac-o-tac à Jacques Villeret, nous ne doutons pas une seconde de la valeur de son jugement : Le Petit cheval de manège est un très mauvais bouquin, un truc insignifiant. Le livre de Stephen King ne doit pas valoir beaucoup mieux. "Si le bouquin est mauvais, pourquoi acheter les droits ?!", demande Villeret après un temps de réflexion nécessaire. Ah, ça... c'est ici une toute autre histoire. Faire une suite à Shining, dans un contexte de panne d'inspiration globale du cinéma de genre américain, c'est drôlement osé et idiot, mais forcément tentant. Et les adaptations de King ne sont jamais passées de mode, elles ont même été relancées il y a peu par le succès retentissant du premier chapitre de Ça. N'allons pas chercher plus loin. En 1980, Stanley Kubrick s'était considérablement éloigné du livre d'origine, provoquant l'ire de l'écrivain, un désaveu de notoriété publique. Cette fois-ci, le but était de livrer une adaptation fidèle à la suite du roman parue en 2013, tout en s'inscrivant dans la continuité du classique de Kubrick. Le résultat, cette séquelle bâtarde et indigeste qu'est Doctor Sleep, prouve que la réconciliation était difficilement possible et que ce n'est jamais une bonne idée de chercher à vouloir contenter tout le monde. Mike Flanagan aurait dû trancher en rompant clairement avec Shining, ou choisir de ne pas adapter aussi littéralement cette histoire lamentable de King, car disons-le tout net : qu'est-ce que c'est con ! Sur le papier, je dis pas, mais à l'écran, c'est franchement navrant. Les fans de l'auteur sauront néanmoins apprécier l'effort, Stephen King himself montera au créneau pour défendre son poulain, beaucoup feront preuve d'indulgence envers un réalisateur courageux de s'être attelé à une telle tâche, mais la grande majorité méprisera ce film, s'en contrefichera ou l'oubliera très vite. Dans quelques années, il n'en restera rien, tout juste une anecdote entre cinéphiles qui se plairont à se rappeler, comme c'est le cas pour 2001 l'Odyssée de l'espace, qu'il existe bel et bien une suite à Shining.




Nous n'avons même pas le temps d'y croire un peu. C'est raté d'entrée. L'espoir est liquidé dès les premières minutes et cette introduction moisie qui nous présente le personnage campé par Rebecca Ferguson, la grande méchante de ce monde ultra manichéen. Elle est la meneuse d'un clan qui parcourt les États-Unis en caravane à la recherche d'enfants disposant du don afin de se repaître de la vapeur qu'ils relâchent à leur trépas, tels les vampires suçant le sang pour prolonger leur existence marginale. Danny, de son côté, a bien grandi et a désormais les traits avantageux d'un Ewan McGregor atone, les bras toujours légèrement écartés du corps. Nous le retrouvons au plus bas, alcoolo, comme son père. Il décide de se soigner et de repartir de zéro dans une petite bourgade du New Hampshire où il trouve un boulot d'aide-soignant. Dans le même temps, nous suivons également une adolescente qui découvre qu'elle est dotée du shining, ce qui lui permet de coller des cuillères au plafond mais aussi d'entrer en relation avec Danny. Durant près de deux heures, ces trois fils narratifs sont très laborieusement déroulés par Mike Flanagan, via un montage sans rythme et paresseux, avant un dernier acte minable où les trois protagonistes sont enfin réunis dans ce qu'il reste de l'Overlook Hotel. L'ennui pointe très vite tant tout paraît bête et manque terriblement de souffle. On a l'impression de tourner sans envie les pages du pavé de Stephen King, mises en image le plus platement possible par une personne trop soucieuse de bien faire et sans idée propre valable. Pour animer un peu tout ça, on se paie une bande-son lourdingue qui revient très souvent et imite les battements d'un cœur de plus en plus rapprochés. La tension est pourtant aux abonnés absents, il est donc très pénible d'entendre ces pulsations s'emballer sans raison, ce n'est pas contagieux pour un sou, et ce sont les soupirs que nous alignons.




Je ne suis pas un fan de Mike Flanagan. Et cela se confirme de film en film. Sa série, que je n'ai pas vue, doit être ce qu'il a fait de mieux, car le travail de cet homme-là n'est pas fait pour être projeté sur grand écran. Il devient très désagréable à l’œil dès qu'il s'affiche sur une surface dépassant les 32 centimètres de diagonale. C'est mon ressenti. Sa mise en scène est terriblement télévisuelle, limitée, pauvre. Et il nous ressert systématiquement cette photographie insipide, cette image numérique sans éclat, très vraisemblablement étalonnée en post-prod, avec ce filtre qui rend toutes les couleurs ternes, fades, dégueulasses. On se croirait vraiment devant un épisode de série beaucoup trop long auquel la piteuse équipe technique aux manettes s'imagine donner du cachet en usant des plus tristes artifices. Quand Flanagan prend plus de risque et essaie de représenter le shining via des effets spéciaux simples, presque naïfs, qui nous donnent à voir des corps dans les étoiles, voler au-dessus des nuages, ce n'est pas là qu'il se plante le plus : on est alors quelque part entre la gêne et l'indifférence, bien loin de la sidération visée. En fin de compte, seules les images directement calquées sur le film de Stanley Kubrick sortent du lot, ne rendant que plus criante la nullité absolue du reste. Là encore, la rupture non-assumée et seulement partielle avec Shining s'avère bien cruelle pour Mike Flanagan. A titre d'exemple, l'affrontement final dans les escaliers de la grande salle de l'hôtel, qui reproduit la fameuse scène originale en inversant les positions, est désespérante de nullité, de platitude. C'est ça, la conclusion de ce film d'horreur de près de 3 plombes ?! Dans le même ordre d'idée, il était suicidaire de faire apparaître Jack Torrance en sollicitant pour cela un avorton ridicule de Nicholson. Cela fait partie de ces nombreux pièges qui étaient tendus à Flanagan et dans lequel celui-ci a sauté à pieds joints. Doctor Sleep a tout de même fini dans les tops annuels de Quentin Tarantino et... Stephen King ! Mais si c'était gage de qualité, ça se saurait... Je reconnais un mérite à ce film : il donne envie de revoir Shining en vitesse pour mieux le chasser de sa mémoire. 


Doctor Sleep de Mike Flanagan avec Ewan McGregor, Rebecca Ferguson et Kyliegh Curran (2019)

13 février 2015

Le Corbeau

Film mineur dans la série des adaptations de Poe par Corman, Le Corbeau sort tout de même du lot par sa qualité de comédie. Le film ne nous fera pas marrer comme des baleines, mais il est clairement léger et voué à distraire tranquillement. Pas d’horreur ici, pas de véritables créatures maléfiques ni aucune zone d'ombre. On retrouve bien quelques motifs récurrents (un tombeau, un amour perdu, un château en flammes), mais Corman et son scénariste attitré, Richard Matheson, se fichent un brin du poème éponyme d'Edgar Allan Poe, cité au début et à la fin du film par principe. L’œuvre s'éloigne ainsi allègrement des vers mélancoliques du poète pour nous offrir en spectacle les conflits de trois magiciens, incarnés par des acteurs qui aident à se sentir bien : Vincent Price, bien sûr, qui en fait des tonnes, mais aussi Peter Lorre, dans le rôle d’un magicien raté, alcoolique et maniganceur, et ce cher Boris Karloff, dans la peau du vilain. Sans oublier Jack Nicholson, collaborateur de Corman et déjà acteur pour lui dans le célèbre et plus directement potache La Petite boutique des horreurs, qui est ici producteur en plus d'incarner le fils un rien benêt du magicien aux yeux globuleux joué par l’éternel M le maudit.



Ce geste de Vincent Price résume assez bien la position de Corman vis-à-vis de tout esprit de sérieux dans cette adaptation.

Le film, tourné avec un budget extrêmement maigre (comme d'habitude ; d'ailleurs le cinéaste recycle quelques stock-shots, notamment un plan en contreplongée sur un château gothique vu plusieurs fois dans La chambre des tortures, tourné un an plus tôt, plan qu'il recyclera de nouveau l'année suivante dans La Malédiction d'Arkham), souffre de quelques longueurs (comme beaucoup d'épisodes de la série, y compris parmi les meilleurs), mais aussi d'un manque d'efficacité, y compris dans la trivialité. Corman nous livre une suite de situations cocasses devant lesquelles on se contente de sourire. Mais on peut prendre quelque plaisir devant cette scène où Vincent Price va couper une mèche des cheveux du cadavre verdâtre de son père (qui n'est pas sans évoquer l'incroyable Hulk) puis mitonne une potion magique sous les conseils d’un Peter Lorre transformé en corbeau (d'où le titre). Idem avec cette autre scène où Boris Karloff transforme le même malheureux Peter en flaque fumante de confiture de framboise, et, surtout, celle, clou du film, malheureusement un poil trop longue, où les deux véritables magiciens du film, Price et Karloff, s’affrontent dans un duel à mort plus pépère que cruel, assis face à face dans des fauteuils et s’envoyant toutes sortes d’objets au visage qu’ils évitent par mille ruses et autres tours de magie. Les effets spéciaux sont ce qu'ils sont, le jeu des acteurs est plus souvent grotesque que burlesque, et on aurait pu espérer mieux – quitte à rester dans le genre comique – de la réunion de tels comédiens, mais tout cela conserve le petit charme des immenses acteurs en présence et des choses idiotes que Corman leur donne joyeusement à faire.


Le Corbeau de Roger Corman avec Vincent Price, Peter Lorre, Boris Karloff, Jack Nicholson et Hazel Court (1962)

16 septembre 2014

La Malédiction d'Arkham

Tourné en 1963 par Roger Corman, La Malédiction d’Arkham est une double adaptation, de Lovecraft et de Poe. Avouez qu’il y a pire matériau. Le titre original du film, The Haunted Palace, est celui d’un poème d’Edgar Allan Poe, dont les ultimes vers s’affichent en surimpression sur le visage de l’excellent Vincent Price dans le dernier plan du film (une habitude pour Corman dans ses multiples adaptations du grand écrivain romantique de Baltimore). Mais c’est surtout dans L’Affaire Charles Dexter Ward, longue nouvelle (ou bref roman) de Howard Phillips Lovecraft, qu’il faut chercher le cœur du scénario de Corman (les distributeurs français ne s'y sont pas trompés, et Corman lui-même ne voulait pas du titre du poème de Poe pour celui de son film). Quel est-il ? En 1765, un dénommé Joseph Curwen, propriétaire et résident (en compagnie de quelques servants et d’une sorcière amie) d’un immense et lugubre manoir à proximité d’Arkham, Nouvelle-Angleterre, est accusé par ses voisins villageois d’enlever des femmes et de les faire disparaître pour quelque diabolique profit. Ni une ni deux, les notables d’Arkham sortent l'accusé Curwen de son château, l'attachent à un arbre et le brûlent vif, mais seulement après avoir entendu ses dernières paroles : Curwen les a maudits sur plusieurs générations. Un siècle et dix ans plus tard, Charles Dexter Ward, descendant de Curwen, se rend à Arkham avec sa compagne pour découvrir l’improbable château dont il a hérité. Les habitants de la ville voient aussitôt en lui le spectre de Curwen.




Et pour cause, puisque le même Vincent Price joue les deux rôles et que rien dans son apparence, ni postiche, ni maquillage, n’est voué à dissocier Ward de Curwen. Mieux, l’un devient l’autre au fil du récit, Charles Dexter Ward se laissant peu à peu envahir par son ancêtre à chaque fois qu’il défie du regard un portrait terrifiant du satanique aïeul trônant dans la salle principale du château. Ce château, sublime édifice que Curwen aurait fait bâtir avec des pierres venues d’Europe, et que Corman met en valeur dans des plans en contre-plongée très attendus quoique bien réalisés qui favorisent l’aplomb de l'architecture gothique du bâtiment, est le principal reliquat du poème d’Edgar Poe. Il compose, avec d’autres topoï du genre fantastique - du portrait maléfique de Curwen, nœud de toute une tradition littéraire allant de Théophile Gauthier (La Cafetière) à Poe bien sûr (Le Portrait ovale), en passant par Gogol (Le Portrait tout court) ou Wilde (celui de Dorian Gray), à la jeune vierge sacrifiée dans un rituel satanique, en passant par le thème du double (Ward devenant Curwen évoque Stevenson et son Docteur Jekyll et Mister Hyde autant que Poe, toujours, et sa nouvelle William Wilson) - le cadre idéal d'un film d'épouvante pur jus.




Mais ce problème de la filiation et du double ne concerne pas seulement Ward et le défunt Curwen, il s’applique à Arkham tout entier. Les villageois, qui voient d’un mauvais œil la venue de Charles Dexter Ward, sont interprétés par ces mêmes acteurs qui, dans l’introduction du film, campaient déjà leurs grands-pères, les notables maudits. Les mêmes comédiens, sans le moindre de ces artifices généralement voués en pareil cas à faire passer un seul acteur pour un homme et son descendant, habitent le même village, parlent de la même voix, ont la même allure, les mêmes expressions et le même caractère que leurs aïeux. S’agit-il d’une simple affaire de budget ? D’un manque de temps ? Corman a rarement bénéficié de ces luxes, travaillant d'ailleurs parfois dans une hâte et une misère toutes volontaires. Ou bien la chose a-t-elle semblé naturelle à tout le monde sur le plateau ? Le fait est qu’elle ne l’est pas pour le spectateur, qui s’étonnera de cet effet de miroir entre les habitants d’Arkham de 1765 et leurs descendants de 1875. Cette aporie n’est cependant pas sans charme, et son ridicule pourrait même finir par sembler une belle idée. Après tout Curwen a juré aux villageois de les punir, tôt ou tard, pour leur crime. Or, retardé dans son entreprise (ses hommes de main, qui quant à eux semblent être réellement demeurés les mêmes, autrement dit avoir survécu pendant tout ce temps, comme en atteste l’aspect cartonné de leur peau, expliquent à leur maître que sa première progéniture n’avait pas la force de caractère requise pour accueillir son esprit démoniaque, contrairement au malheureux élu Charles Dexter Ward), Curwen ne pouvait que s’en prendre aux petits-fils de ses bourreaux, à condition qu’ils soient hantés par leurs ancêtres comme lui-même hante désormais Ward, afin que la punition touche bien, d'une façon ou d'une autre, les coupables.




Ainsi la malédiction de Curwen ne touche-t-elle pas que ces enfants tarés et difformes (notamment dépourvus d’yeux) que l’on croise dans le village, ou ce monstre retenu dans le grenier du villageois le plus entreprenant, elle aura aussi fait de tous les habitants d’Arkham les copies conformes, les doubles scrupuleux de leurs ascendants, condamnés pour les fautes de leurs pères. C’est en somme comme si Maupassant et Zola, camarades du siècle d’or de la nouvelle fantastique et de la nouvelle naturaliste, se trouvaient réunis dans une seule et même fable, les soucis de l’un (fantômes, maisons hantées, malédiction et folie) se mêlant à ceux de l’autre (hérédité, transmission des tares, influence du milieu et pérennité du vice). C’est du reste un point commun de premier plan (mais nous y reviendrons un de ces jours) entre La Malédiction d’Arkham et La Chute de la maison Usher, autre nouvelle de Poe adaptée par Corman trois ans plus tôt, avec, évidemment, l’inénarrable Vincent Price dans le rôle principal.





Ce mélange des genres augmente sensiblement l’intérêt du film, qui se voit grandit par un autre mélange des genres, cinématographiques ceux-là, puisqu’en passant de 1765 à 1875, le film passe de l’Amérique coloniale à celle de l'après-guerre de sécession (et Corman est sensible à la question, qui tournera en 67 La Poursuite des tuniques bleues), soit, si l’on veut, du film gothique (on en retrouve tous les codes : le cimetière initial, le château hanté de Curwen, où, ayant pris possession du corps de Ward, il exhume le cadavre de sa sorcière du siècle passé, l’ensemble illuminé par des séries d’éclairs qui déchirent le ciel dans toute une série de plans de coupe sans pluie) au western (les villageois de 1875, parmi lesquels Bruno VeSota, réalisateur pour Corman des Mangeurs de cerveaux, se trouvent à plusieurs reprises réunis dans l’ancienne taverne devenue saloon, et y portent plus ou moins l’attirail habituel du cow-boy : chapeaux à larges bords ronds, chemises et bottes ont remplacé les tricornes, colerettes et redingotes du siècle et de la bobine précédents). A vrai dire, les attributs du western se limitent à ces costumes (peut-être plus associés à un genre qu’aucun autre), mais n’oublions pas la propension des productions Corman à tutoyer le ridicule, et félicitons-nous que le cinéaste se soit préservé en privilégiant la veine fantastique de ses sources pour se limiter sagement à de vagues appels du pied au western dans un récit où le gothique européen (matérialisé dans ce château transbahuté en Nouvelle-Angleterre) envahit le Nouveau Continent. Au fond, les habitants d’Arkham sont des cow-boys égarés, ou disons retenus malgré eux, dans un film d’horreur (treize ans plus tard Marlon Brando incarnera un psychopathe égaré au milieu d’un western, dans le Missouri Breaks d’Arthur Penn, aux côtés d’un Jack Nicholson une fois n’est pas coutume à peu près sain d’esprit).





Roger Corman reste bien un homme du fantastique et de l’horreur, même s’il a touché à tout, et La Malédiction d’Arkham ne quitte jamais son registre initial. Le film fait certainement partie des réalisations les plus soignées de son auteur et, outre un mixage ponctuellement incertain, quelques travellings aériens tremblotants et autres recadrages maladroits, conserve une vraie élégance. La direction artistique, puisqu’il faut l’appeler ainsi, est remarquable. Tout, des décors inquiétants aux costumes en passant par l’éclairage expressionniste et les nuages de vapeur au ras du sol, nous plonge dans l’univers gothique de Poe avec un raffinement certain, que la musique composée par Ronald Stein ne fait qu’affermir. Seul défaut de l’entreprise, un certain nombre de longueurs. Corman prend son temps, étire quelques scènes pour atteindre les 85 minutes de bon aloi, et si certaines lenteurs restent appréciables (quand Ward et sa femme découvrent le château par exemple), d’autres pèsent sur le film et l’affaiblissent. La Malédiction d’Arkham n’est donc pas une réussite absolue, n’est d’ailleurs pas non plus le meilleur film de son auteur (on lui préfère Le Masque de la mort rouge), et l’on serait mal avisé d’y chercher de flamboyantes incarnations des créatures mythiques de Lovecraft. 





Si la mission que s’assigne Warden consiste à accoupler une jolie jeune femme avec l’un des « Grands Anciens » (dieux extraterrestres millénaires bannis au fond de l’univers et dans les profondeurs de la Terre), et si, à la fin du film, Corman n’hésite pas à nous donner un aperçu de l’un de ces monstres informes (Cthulhu ou Yog-Sothoth, les deux sont préalablement cités dans le film), ladite créature, aux dimensions supposées effrayantes, a moins de volume dans l’image que le Necronomicon (livre de magie et livre de culte des « Grands Anciens ») détenu par Curwen. Mais en ce qui me concerne, et j'imagine que les véritables fans de l’écrivain (parmi lesquels le co-responsable de ce blog) ne me contrediront pas, je me contenterai plus volontiers de cette étrange apparition biscornue, créature verte difforme et mal foutue, lente et floue, au râle idiot, ce "Grand Ancien" qui semble peu grand mais bien ancien, que de bien d’autres incarnations hypothétiques des démons lovecraftiens, notamment celles qu’un certain cinéma américain à gros bras pourrait un jour nous concocter.


La Malédiction d'Arkham de Roger Corman, avec Vincent Price, Debra Paget, Frank Maxwell, Lon Chaney Jr., Leo Gordon, Elisha Cook Jr. et Bruno VeSota (1963)

20 août 2014

Sans plus attendre

La tagline de ce film, quand on a vu le film, fait encore plus mal : "Pour eux, c'est maintenant ou jamais" : ce ne sera donc jamais. En 2004, Rob Reiner a su réunir deux monstres sacrés, deux éléphants du Parti Socialiste, le meilleur acteur, Jack Nicholson, et l'autre meilleure acteur, Denzel Washington, remplacé au pied levé par le troisième meilleur acteur, Morgan Freeman. Devant l'affiche on se surprend à rêver. On aimerait être assis entre ces deux vieux cons morts de rire et taper le carton en leur proposant quelques samosas bien gras. Nicholson et Freeman ne s'étaient jamais croisés sur un écran, souvent frôlés mais jamais croisés. A l'époque de Viol au-dessus d'un nid de coucou, Morgan Freeman était pressenti pour jouer le rôle du grand indien muet, qui du coup serait devenu un grand éthiopien bavard comme une pie. En réalité Morgan Freeman n'était pressenti dans ce rôle que par lui-même, lui qui vivait encore au Caire à cette époque-là, mais à force de le répéter d'interview en interview tout le monde a fini par croire qu'il avait vraiment failli jouer dans ce film. En 2004, Reiner a eu l'idée de réunir ces deux géants de l'acting mais il a fallu attendre trois piges pour qu'ils soient enfin libres en même temps, Morgan Freeman s'étant enfin épargné un énième rôle de second couteau peu loquace dans les mille films par an de Clint Eastwood et Nicholson ayant refusé de doubler davantage de documentaires animaliers, passant à côté de la voix du papa manchot dans La Marche de l'Empereur au profit de... Morgan Freeman.




Connaissant le rire communicatif de Morgan Freeman, et le talent comique jamais suffisamment employé de Nicholson, on s'attendait à se poiler sévère devant cette comédie tombée du ciel. Tombée du ciel car on ne s'attendait plus à la réunion providentielle de ces deux éléphants sacrés du Parti Socialiste (déjà faite, mais faut bien remplir). Eux non plus ne l'espéraient plus et pourtant ils l'ont fait. Sur le papier, le film nous propose une heure et demi de détente absolue, d'éclate totale, la bande-annonce était un modèle du genre, avec deux vieillards bien décidés à cramer leurs dernières journées avant de clamser. Leur bucket-list (l'équivalent d'une "to do list" pour la traduction franglaise, et pour la traduction anglaise : "bucket-list" vient de "to kick the bucket" qui veut dire "casser sa pipe", autrement dit clamser) ? Du côté de Nicholson, dans le rôle d'une sorte de banquier retraité atteint d'une sévère tumeur à la raie : se faire sa vieille cousine Bèthe, s'acheter un gros chien des Pyrénées et l'appeler "Pas" vu qu'il compte justement ne "pas" l'appeler, bouffer un chinois pour la première fois de sa vie, mais littéralement, bouffer une personne de nationalité chinoise, apprendre à jouer du tambourin en rythme et, plus classique, sauter en parachute en bouffant un kebab juteux sans en foutre partout. Du côté de Freeman, dans le rôle du ménestrel, bientôt simplement mort de vieillesse car putain de vieux : s'écouter un bon vinyle de Chet Baker en fumant des mauves, traiter des blanches, ne pas se faire refouler en boîte, baiser un panda roux, refaire à l'envers le trajet du commerce triangulaire mais en yacht et en fouettant des culs, chier sur le sommet de la Grande Pyramide de Kellog's afin de voir quelle face de l'édifice choisit sa merde pour dégringoler lentement, chier sur les lignes de Nazca puis comprendre leur signification avant de mourir, puis faire un petit pont à ce gros vantard de Roi Pelé à moitié mort et lui foutre un grand coup de pied au cul une fois contourné. 




Au lieu de ça, on a droit à une première heure en huis-clos hospitalier où nos deux compères se détestent cordialement et se font des batailles de moko en restant plantés chacun dans son lit. Et puis on attend le fameux fantasme de l'infirmière qui viendra illuminer tout ça mais on ne voit passer que d'autres vieilles énormes qui ont elles aussi leur bucket-list gravée sur le cul, en butt-tatoo morbides, et qui espèrent passer l'arme à gauche avant leurs patients ultra chiants. Et quand vient le moment d'exaucer les vœux des personnages et le nôtre, c'est la deuxième heure de ce si long film qui commence, film qui n'est lui non plus pas pressé de crever bien qu'agonisant devant nous, et c'est Rob Reiner qui se transforme en censeur de mes deux et qui décide qu'on ne rigolera pas, lui qui chaque matin du tournage était de mauvais poil parce que sa place 'handicapé' sur le parking du studio était systématiquement encombrée par le buggy de Freeman alors que son statut d'homme-tronc obèse à 280% lui donnait le droit de se garer là. Nos deux héros vont bien en Égypte mais pas pour chier sur le sommet de la huitième merveille du monde, juste pour déguster un bon kefta au pied du Sphinx sous un coucher de soleil issu des pires cartes postales dont Reiner raffole. On les voit bien sauter à l'élastique avec une caméra embarquée accrochée à leur col (pour des effets de cinéma affreux, puisqu'on voit les deux acteurs peu habitués à la chose se débattre comme les chiens font pour se débarrasser de morceaux de scotch encombrants), mais autant regarder La Chasse au Trésor, présentée par le précieux Sylvain Augier (si t'es toujours vivant, n'hésite pas à laisser un commentaire).




Sans plus attendre de Rob Reiner avec Jack Nicholson et Morgan Freeman (2007)

19 juin 2013

Dirty Mary, Crazy Larry

Dirty Mary, Crazy Larry, réalisé par John Hough en 1974, est typique du Nouvel Hollywood comme on l'aime. Pur pot-pourri des grands films de l'époque, ce buddy-road-movie de casse et de cavale est basé sur un trio de jeunes personnages. Larry et Deke d'abord, couple d'amis incarnés par un Peter Fonda tout en cheveux, tout en jeans et tout en rire idiot, et par Adam Roarke, vague sosie de John Cassavetes, par conséquent bel homme, fort d'un humour pince-sans-rire savoureux et d'un charisme rentré plutôt impressionnant. Comme dans Macadam à deux voies de Monte Hellman (1971), nos deux compères sont respectivement pilote et mécano, et leur duo devient trio quand ils voient se faufiler dans leur voiture et entre leurs pattes (au propre comme au figuré) une jeune fille court vêtue aux mœurs légères interprétée par la Susan George des Chiens de paille (Sam Peckinpah, 1971), jolie blonde qui n'avait que le défaut de posséder trop de dents, et des dents fâchées entre elles, à une époque où les appareils dentaires n'existaient malheureusement pas encore.




Au début du film, Larry et Deke, qui veulent amasser assez d'argent pour s'acheter une bagnole de course digne de ce nom afin de participer à la Nascar Daytona 500, braquent le patron d'un supermarché, mais sans arme, en menaçant tout simplement sa famille prise en otage, un peu comme à la fin du génial Wanda de Barbara Loden (1970). Sauf qu'en partie à cause de Mary Coombs, la reprise de justice blondinette qui colle aux basques de notre couple de routiers, le plan tourne court et les voilà pris en chasse par toute la police motorisée du pays, façon Sugarland Express (Steven Spielberg, 1974). A la tête de leurs poursuivants, un capitaine autoritaire et acharné, un vieux de la vieille au stetson vissé sur la tête du soir au matin et du matin au soir, soucieux de préserver son territoire sudiste coûte que coûte (ce vieux loup des mers est interprété par Vic Morrow, qui passe la quasi-totalité du film en hélicoptère, triste ironie du sort quand on sait que l'acteur a fini décapité par les pales d'un autre hélico sur le tournage de La Quatrième dimension, comme on vous en a déjà parlé ici et ). Sur le bitume, nos héros sont entre autres traqués par un flic redneck hystérique à l'idée de dégommer du hippie pédé à cheveux longs, ce qui n'est pas sans évoquer Easy Rider (1969), le film matrice du Nouvel Hollywood, porté à l'époque par le même Peter Fonda, aux côtés de Dennis Hopper et Jack Nicholson.




On ne pense pas qu'à moitié au manifeste d'Hopper puisque la fin du film de John Hough laisse un peu le même genre d'arrière-goût amer, et se veut en tout cas aussi brutalement surprenante que la conclusion d'Easy Rider. L'ultime scène du film, attendue et pratiquement inévitable dans le contexte assez unanimement pessimiste de l'époque (on pense d'ailleurs aussi au finale de Course contre l'enfer, autre film de course-poursuites avec Peter Fonda, tourné l'année suivante), peut apparaitre comme un coup de couteau dans le dos du spectateur enivré par la cavale haletante et délirante des héros. Mais le film reste quoi qu'il en soit un très plaisant condensé du genre, porté par un mouvement constant et une énergie débordante. Peut-être pas fascinant en termes cinématographiques, d'où son statut secondaire dans l'histoire du genre (et aujourd'hui un peu obscur), le film est néanmoins illuminé par ses acteurs et porté par des personnages savoureux brûlant la vie par les deux bouts, vidant leur réservoir d'essence sans compter tout au long d'une aventure dérisoire, absurde, idiote, où rien ne compte que le plaisir et la vitesse.


Dirty Mary, Crazy Larry de John Hough avec Peter Fonda, Adam Roarke, Susan George et Vic Morrow (1974)

16 février 2013

L'Étrange incident / L'Ouragan de la vengeance

Quand on découvre un film et qu'on aime le lieu qu'il nous ménage, le faisant nôtre petit à petit jusqu'à complètement habiter son espace, il est parfois brutal, mais l'amour du film en est souvent accru, qu'une brèche s'ouvre d'un seul coup dans ses murs confortables pour nous propulser vers un autre territoire, un autre film et une autre époque. Notre sphère vient d'entrer en dialogue avec un autre monde, et donc avec nous-mêmes, qui formons le pont entre les deux. Comment voir désormais L'Étrange incident (1943) sans penser à L'Ouragan de la vengeance (1965), et vice versa. J'ai personnellement vu le second, ultérieur, avant le premier, mais c'est en découvrant récemment l'aîné que j'ai aussi découvert le lien qui les reliait.




L'Étrange incident (The Ox-Bow Incident), film de William A. Wellman avec Henry Fonda, Dana Andrews et Anthony Quinn, raconte l'histoire de trois hommes capturés en pleine nuit, dans leur sommeil, autour d'un feu de camp allumé en rase campagne, par un groupe de citoyens persuadés (du moins pour une large majorité d'entre eux) que les trois cowboys ont volé puis tué un éleveur de leurs amis, et bien décidés à rendre justice sans attendre l'arrivée pourtant annoncée du shérif du coin. L'Ouragan de la vengeance (Ride in the whirlwind), film de Monte Hellman avec Jack Nicholson, Cameron Mitchell, Millie Perkins et Harry Dean Stanton, raconte l'histoire de trois hommes qui, après avoir dressé leur campement pour la nuit près d'une cabane occupée par des malfaiteurs en cavale, se réveillent encerclés par une armée de shérifs fermés à toute négociation et ouvrant le feu sur eux sans sommation, convaincus de l'appartenance des trois innocents au groupe de bandits et pressés de les prendre en chasse dans le désert.




Les deux films racontent donc des histoires assez similaires avec l'arbitraire et l'injustice pour sujet central. Mais surtout le film d'Hellman s'ouvre pratiquement là où se finissait celui de Wellman avec ses trois cavaliers qui, sur la route du chalet où ils seront mêlés à une fusillade inattendue, découvrent en guise de mauvais présage un pendu (ou plusieurs ? le cadrage laisse libre d'imaginer un hors-champ...). Sans doute un malfrat puni par des vigilantes, ou un marcheur qui aura servi d’exutoire à quelque mauvaise rencontre. Quoi qu'il en soit le cadavre fait dire à l'un des trois camarades circonspects : "Man gets hung…" ("Les hommes se font pendre..."). Ce pendu, symbole de fatalité, pourrait bien être l'un de ceux que Wellman ne montrait pas à la fin de son film, jouant lui aussi du hors-champ et avec quelle sensible cruauté, mais que nous ne pouvions nous empêcher de voir et avec la gorge au moins aussi nouée que la leur. 




Cette liaison entre les deux films est peut-être sur-interprétée mais la gratuité et surtout l'étrangeté de cette introduction dans L'Ouragan de la vengeance sème le doute (même si la scène - dont Peter Fonda s'est peut-être inspiré pour l'introduction de L'Homme sans frontière, tourné six ans plus tard - est terrible et annonce le destin funeste des protagonistes). Jack Nicholson, qui a produit et écrit le scénario du film de 1971, et Monte Hellman lui-même, cinéphile que l'on imagine a priori sensible au très bref western quasi-théâtral (tout le film tient sur deux décors), minimaliste et tragique de William Wellman, ont probablement vu et eu L'Étrange incident en tête au moment de tourner leur film. Le western d'Hellman s'écarte cependant du film de Wellman dans la mesure où il choisit la cavale au lieu du quasi huis-clos à ciel ouvert original, tendant bien sûr vers le road movie cher aux années 70 et à Monte Hellman en particulier (qui réalise l'année suivante un autre road-western encore plus radical tant dans la forme qu'en termes d'enjeux philosophiques, avec les mêmes Jack Nicholson et Millie perkins, The Shooting, et sublime le genre du pur road movie en 71 avec Macadam à deux voies).




Le film d'Hellman est aussi beaucoup plus pessimiste que celui de Wellman. L'Étrange incident condamne une société expéditive et vengeresse, critique en filigrane la peine de mort, clame le bienfondé du procès et l'absolue nécessité de justice en montrant un groupe d'hommes convaincus de détenir la vérité et pressés de se venger contre trois innocents, lesquels ont beau jeu de se défendre quand leur parole n'est d'aucune portée. Chez Hellman, qui signe une œuvre moins politique que philosophique, les trois victimes n'ont pas même l'occasion de dire quoi que ce soit à leurs poursuivants, ils sont condamnés et mitraillés d'emblée (l'un d'entre eux est tué dès le départ), ils courent au devant d'une mort imminente, inévitable et injuste, ne s'arrêtant qu'un instant pour jouer aux échecs chez l'habitant (jeu qui n'aura jamais aussi bien porté son nom), et chevauchant sans espoir dans un ouragan de fatalité (le titre original est bien meilleur que le français). Ils n'ont pas plus droit à un procès que leurs homologues de 43 mais n'ont même pas la vaine possibilité de dialoguer avec leurs bourreaux ou d'écrire une dernière lettre à leur épouse. Pire, l'injustice et une mort inutile s'abattent partout autour d'eux, sur la famille chez qui ils pensaient trouver refuge et dont le bon père (figure de Sisyphe comme il y en a partout chez Hellman, qui passe ses journées à frapper avec une hache sur une souche d'arbre) est abattu bêtement. Il ne reste plus à Jack Nicholson et à Cameron Mitchell qu'à avancer en attendant d'être rattrapés par leurs poursuivants ou par le temps, ce qui donne à Hellman l'idée de cette non-fin géniale où Jack Nicholson se retrouve seul sur son cheval, chevauchant lentement vers nulle part et arbitrairement interrompu par le film lui-même au beau milieu (ou plus vraisemblablement juste avant le terme) de son existence.


L'Étrange incident de William A. Wellman avec Henry Fonda, Dana Andrews et Anthony Quinn (1943)
L'Ouragan de la vengeance de Monte Hellman avec Jack Nicholson, Cameron Mitchell, Millie Perkins et Harry Dean Stanton (1965)

30 juin 2012

Ce Plaisir qu'on dit charnel

De Mike Nichols je n'avais vu jusqu'ici que les films les plus célèbres : Le Lauréat bien-sûr, son chef-d’œuvre, puis ses films populaires du début des années 90, la comédie Working Girl, le drame A propos d'Henry, la comédie dramatique Wolf, avec Jack Nicholson transformé en loup-garou aux babines écumantes devant Michelle Pfeiffer. Et puis beaucoup plus récemment il y a eu Closer, entre adultes consentants, film assez vulgaire qui avait pour seul mérite de montrer Natalie Portman en string at her seductive best, et, dernier film en date du réalisateur, l'excellent La Guerre selon Charlie Wilson, film historique et politique, court, efficace, engagé et instructif. Curieux d'en savoir un peu plus sur la carrière du cinéaste et alléché par un casting masculin intriguant, j'ai découvert tout récemment Carnal Knowledge (sorti sous le titre "Ce plaisir qu'on dit charnel" en France), le cinquième film de Mike Nichols, réalisé en 1971, dans cette période plus creuse pour le réalisateur, entre Le Lauréat de 67 et son retour en grâce au box-office dans les années 80, époque où il peinait à rencontrer le succès en salles.




Carnal Knowledge n'est toujours pas aujourd'hui un film très connu, c'est pourtant une œuvre sympathique, parfois drôle et toujours intéressante. On y retrouve la patte Nichols puisque le film raconte le parcours de deux amis à travers les âges et au fil de l'évolution de leur rapport aux femmes. D'abord étudiants lambdas dans les années 50, partageant une chambre et passant tout leur temps ensemble à débattre sur ces dames pour palier leur désir immense d'enfin dévoiler le mystère féminin, puis jeunes adultes aux parcours différents, l'un marié, l'autre courant les jupes, et enfin adultes confirmés au début des 70s, prêts à faire le point sur leurs échecs et leurs relatives réussites. On pense au Lauréat pour le portrait des jeunes étudiants en fin de cycle prêts à perdre leur pucelage pour découvrir la réalité du sexe et du rapport amoureux. On retrouve dans les rôles principaux Art Garfunkel, du célèbre duo Simon and Garfunkel qui signa la bande-originale du Lauréat, et Jack Nicholson, un acteur fétiche pour Nichols, qui en fit plus tard la star de son fameux Wolf. Et, toujours dans la liste des marques de fabrique du réalisateur, le scénario et la liberté de ton sur les questions sexuelles et sur les difficultés à vivre en couple évoquent bien sûr Closer, même si le film est infiniment plus fin que ce dernier.




La première partie de Carnal Knowledge est peut-être la meilleure, c'est en tout cas sinon la plus "légère" en tout cas la moins cruelle, où nous voyons Nicholson et Garfunkel, dans les rôles de Jonathan et Sandy, discuter sans fin, dans leur chambre, dans la rue, à la fac, à propos des femmes et de leurs progrès respectifs dans la conquête de l'impossible. Le générique d'ouverture du film laisse entendre en voix-off une conversation sur la femme idéale, "intelligente, douce, grande, avec des gros nichons, souriante aussi, mais surtout avec des gros nichons", discussion que les deux compères semble partager depuis leurs lits respectifs (où nous les retrouverons régulièrement plus loin dans le film), tard la nuit, à voix presque basse, et qui ne manquera pas de rappeler beaucoup de souvenirs aux spectateurs mâles du film. En tout cas cette introduction m'en a personnellement rappelé énormément et de très bons, aussi ai-je immédiatement associé l'interprétation des deux acteurs en voix-off à un certain décor et à une certaine heure de la nuit, à un contexte que j'ai bien connu fut un temps. Puis la comédie devient "douce-amère" lorsque Sandy (Garfunkel) sort avec une jeune femme magnifique, Susan (Candice Bergen), puis raconte ses aventures à son meilleur ami qui part aussitôt courtiser la même fille et parvient à sortir avec elle aussi, sans que l'autre ne soit au courant. Le personnage de Susan, dont les raisons et les sentiments ne sont jamais directement évoqués et qui se révèle d'autant plus mystérieuse, contribue à rendre le premier tiers du film particulièrement passionnant, notamment grâce à des scènes comme celle, marquante, où Susan pleure au téléphone avec Jonathan, qui l'exhorte à tout révéler de leur union à un Sandy doublement trompé, ou celle, étonnante, où Nichols filme uniquement la jeune femme lors d'un repas au restaurant avec ses deux amants maintenus hors-champ, riant longuement et aux éclats à des blagues en séries que nous n'entendons pas. Le ballotage de Susan et le déchirement lentement consommé avec l'un des deux hommes (avec les deux en réalité, même s'il n'est officiel qu'avec un seul et se transforme en mariage malheureux avec l'autre) font alors pencher la comédie vers le drame pur et dur.




L'amertume se ressentira plus encore dans la troisième partie du film, rapidement concentrée sur le trajet de Jack Nicholson qui a abandonné Susan à Sandy et courtise énormément de filles puis raconte ses exploits à son ami marié, rangé des voitures, que le cinéaste semble ne plus suivre précisément parce qu'il n'a rien à vivre. C'est d'ailleurs une force narrative du film : on a beau ne pas suivre une seule seconde le parcours de Sandy, ne pas même en entendre parler, les rencontres des deux protagonistes au restaurant ne tournant qu'autour des récits érotiques de Jonathan que son acolyte casé écoute passivement, on imagine néanmoins les scènes de la vie conjugale de ce couple sans histoires qu'il forme avec Susan, la routine et le train-train, on voit les lectures au coin du feu et les repas silencieux que Nichols ne filme pourtant jamais, le cinéaste parvenant par là même et paradoxalement à étendre la fiction bien au-delà de frontières désormais resserrées. Plus tard Nicholson s'installe avec l'une de ses conquêtes, playmate aux énormes obus, qui tâche de lui mettre le grappin dessus et le regrettera vite quand elle sera devenue femme au foyer, sans projection sociale et sans envies, puis sans vie sexuelle ni désir. Nichols tourne alors une séquence de dispute assez géniale où il cadre l'actrice nue assise sur le lit juste au-dessus des seins pour qu'à chaque inspiration sa poitrine soulevée soit sur le point de surgir du bord inférieur du cadre et d'apparaître au spectateur hypnotisé. Le cinéaste crée une tension érotique réelle avec pas grand chose et surtout en ne montrant rien, érotisme qui dénote complètement avec la guerre que se mènent la playmate et Jack Nicholson face à elle. L'acteur, géant comme à son habitude, est emporté par sa verve et sa colère, qu'il crache à la face de sa femme, aveugle au corps de rêve de cette bombe sexuelle en puissance ; ou comment résumer à merveille le paradoxe du personnage, qui a aimé cette fille pour ses "gros nichons" (ceux-là même qu'il jugeait indispensables à la femme idéale au début du film) mais qui, même posté face à ce que le corps de sa femme a de plus beau à offrir, se retrouve insensibilisé par un quotidien blafard. Le couple éclate dans cette empoignade assez violente qui se termine avec l'arrivée de leurs invités, Sandy, depuis divorcé, et sa nouvelle compagne manifestement très détachée. Les deux amis de toujours se proposent alors d'échanger leurs femmes pour la soirée, afin de vivre quelque chose de stimulant, mais sans succès. Aux cadrages fixes très organisés et très composés de la première partie du film se substituent alors des mouvements de caméra plus lâches balayant les espaces où les personnages se querellent sans cesse, dans un appartement surcadré aux espaces délimités qui peut évoquer en mode mineur celui du Mépris. Le montage lui-même se veut plus délié, moins rassurant, plus moderne en somme, dévidant toujours la linéarité chronologique du récit mais sur la base d'ellipses nombreuses et non-soulignées qui donnent au spectateur le sentiment, bien de son époque, de la fuite du temps et de la perte de contrôle des personnages.




A la fin du film, après une séance de diapositives organisée par Nicholson où, désabusé, il passe en revue toutes les femmes de sa vie, les deux camarades, qui ne seront jamais restés fidèles que l'un à l'autre (encore que la tromperie s'en soit mêlée et que la divergence de trajectoires et de vues pollue leurs débats), marchent dans la rue et font le point sur leurs parcours pour élire le plus glorieux des deux, mais aucun ne parvient à convaincre l'autre, ni le spectateur du reste, assez dépité face aux échecs sentimentaux cuisants des personnages et au portrait assez inquiétant de la vie amoureuse dressé par Nichols dans ce film somme toute bien construit, certes inquiétant mais prévenant, qui donne à voir ce qu'il faut éviter à tout prix et par tous les efforts possibles sous peine de se réveiller à 50 ans avec une gueule de bois terrible, celle-là même qui semble terrasser Nicholson dans l'ultime séquence où il est réduit à fréquenter une pute récitant le scénario qu'il a scrupuleusement écrit pour elle dans l'espoir de parvenir encore à bander... Ni le mariage à l'ancienne avec un amour de jeunesse, ni la libération sexuelle battant son plein en ce début des années 70 n'aboutissent à un quelconque espoir de bonheur, et si Sandy émet l'hypothèse qu'il n'y a pas peut-être pas de plaisir à attendre d'une femme qu'on aime, Jonathan n'en trouve pas davantage auprès d'une playmate aux seins énormes ou d'une pute quelconque, à moins de faire jouer un rôle à cette dernière et de s'en remettre à un automatisme sexuel morbide pour fuir toute réalité des rapports humains sincères et véritables. Nichols ne propose aucun entre-deux et réalise un film d'un désenchantement total.


Ce Plaisir qu'on dit charnel (Carnal Knowledge) de Mike Nichols avec Jack Nicholson, Arthur Garfunkel, Candice Bergen et Ann-Margret (1971)

6 octobre 2011

Batman

Aujourd'hui nous accueillons Joe G., rédacteur en chef de l'outstanding webzine musical C'est entendu, pour nous parler avec passion, enthousiasme et tranchant (comme toujours avec Joe G. et sa gouaille franglaise sans pareille) du premier Batman, celui de Tim Burton.

En dehors du port-de-boucain lambda, l'homme de la rue trépané du ciboulot, le gros gros idiot que l'on nomme souvent "tout-un-chacun" pour ne pas dire "personne" qui a toujours préféré Batman & Robin parce que selon lui George Clooney est un acteur connu, à la différence de Michael "Caine ? Non." Keaton et Val "de Marne" Kilmer qu'il n'a jamais vu dans les rétrospectives "people" de M6 ; en dehors de cet individu un peu con, tout le monde préfère Batman : le Défi, le deuxième film réalisé par Timur Burton, plutôt que le premier, "Batman 1, LE Batman, Da prem's Batman, le first, avec Keaton dans le rôle de Bruce Wayne, mais le premier de Burton pas le 2, le 1. Ba1man, Batone, el primero uno". Je comprends et respecte ce choix parce qu'il est vrai qu'à l'opposé du premier film, le scénario du "Défi" semble plus alambiqué, et on a droit à plusieurs personnages opposés à le Batman : Catwoman, le Pingouin et Chris Walken (aka "le notable pire que les freaks").


Je ne dis pas ça parce que la photo vient de la scène du restaurant, ni parce que j'aime pas les croquettes, mais y'a définitivement plus à bouffer ici que chez Selina Kyle

Mais je crois que c'est justement la raison pour laquelle je préfère le premier épisode. Ça et puis il faut dire que la plastique de Kim Basinger me convient mieux que la maigreur de Michelle Pfeiffer. Ca joue ! Le premier volet de la saga d'avant le reboot est celui qui pour moi symbolise le mieux l'esprit des bandes dessinées d'avant-guerre. C'est même, avec le film Dick Tracy et peut-être le moins connu Rocketeer, l'un des tous meilleurs exemples de mise en métrage de ces comic books d'antan et de leur idéalisme américain sur fond de corruption, de violence et de roman noir.


Le lieutenant Max Eckhardt, gros lard corrompu tout droit issu de l'imaginaire du Chicago d'Elliott Ness

Dans Batman, il n'y a qu'un seul ennemi et c'est celui qui compte : le Joker. C'est lui qui a tué les parents de Bruce quand il était gamin, c'est un mec complètement fêlé et il permet l'association des deux aspects qui rendent le film si réussi à mes yeux : la caricature du roman (graphique) noir et le grotesque amusant des années 80. Rappelons-le, Batman a paru en 1989 et sa bande-son est signée Prince. C'est important.


Le Joker en critique terminale des Reaganomics, le vol de l'argent public par l'élite blanche (la couleur de la peau du gangster nouveau qu'est le Joker) d'une Amérique décomplexée et corrompue entre 1980 et 1988

Si l'on a envoyé tant de fleurs à feu-Heath Ledger pour son interprétation cinglée du Joker, c'est en partie il faut le reconnaitre parce qu'il a fallu à cet acteur surpasser la performance de Jack Nicholson, grand parmi les grands, qui offre là un personnage haut en couleurs. Si le Joker complètement timbré et franchement marrant de ce film est indéniablement un bon méchant avec des répliques mémorables (en VF les fameuses : "Il faudrait voir à pas trop me prendre pour une POIRE" après avoir flingué Bruce Wayne ou le "T'es mort et c'est chouette !" chanté après avoir fait frire l'un des chefs de la pègre) mais c'est surtout l’ambiguïté de son personnage qui le rend si intéressant puisque l'on peut voir au début du film le Jack Napier d'avant le bain d'acide. Et là, Nicholson est fidèle à lui-même, tout en sourires en coin, dans un séduisant costume de gangster, un chapeau baissé sur les yeux et il a l'air vraiment dangereux. Davantage que le Joker, qui n'est qu'imprévisible et fou. Ma scène préférée est peut-être celle où il hèle le lieutenant corrompu symbolique d'un "Hey Eckhart !" avant de le flinguer. C'est exactement comme ça que je fantasme les personnages de pulps noirs, pile entre James Cagney et un cliché de bande dessinée. Et puis après ça la réactualistion du mythe du Joker peut se laisser aller à toutes les excentricités permises par la fin des années 80, avec les publicités télévisées pour les produits esthétiques qui tuent de rire, la parade mortelle dans Gotham à la fin, et même cette cathédrale immense, improbable dans une ville américaine, et absolument fantasmatique, dont les gargouilles gigantesques sont à l'image du film : un anachronisme voué au ravissement de l'imagerie rêvée.

"Est-ce qu'il t'arrive de vouloir danser avec mes bastos au clair de lune ?"

Un mot sur Batman, puisqu'il s'agit tout de même de lui, aussi. Contrairement au premier volet du reboot de Nolan, on ne nous bassine pas ici pendant des plombes avec le passé et la psyché de Wayne, et c'est tant mieux ! Ce film est à l'image de la bande dessinée, un pur produit de consommation populaire mêlant fantastique, action et humour noir. Il n'y a pas de place là-dedans pour de la psychologie à deux sous. On voit certes les parents de Wayne mourir mais ça n'a pour but que de servir l'établissement du mobile de vengeance qui amènera au duel final entre Wayne et Napier. Malgré tout le respect que j'ai pour Michael Keaton et pour ses talents (aperçus notamment dans Beetlejuice, Multiplicity ou Desperate Measures ou plus récemment son second rôle dans The Other Guys), il faut avouer qu'il est ici plus ou moins transparent mais c'est un trait qui me parait en fait être partie du personnage de Batman/Wayne et que l'on retrouve chez tous ses interprètes (Clooney, Kilmer, Bale). Batman est une idée, un costume, un étendard, un fantôme. C'est exactement la raison pour laquelle l'étude de sa psychologie, de ses sentiments, telles qu'elles ont par exemple été montrées, poussées à l'extrême dans Batman Begins n'ont aucune sorte d'intérêt. On n'étudie pas les sentiments d'un costume. Ses idylles éternellement renouvelables dans la première série (Basinger, Pfeiffer, Kidman, qui d'autre ?) ne sont qu'un coup de pinceau dans le tableau qu'est ce personnage, représentant de l'idée selon laquelle le mal crée le mal, cette notion de la transformation karmique glamorisant le chevalier gris (et non pas noir), luttant pour le bien avec les armes des méchants. Timur Burton, jamais avare de métaphores fantasmagoriques, avait réalisé son film le plus abouti en 1989 et si seulement quelqu'un avait pu l'en informer, on n'en serait pas aujourd'hui à se demander où est passé le talent supposé de Johnny Depp.


Batman de Tim Burton avec Michael Keaton, Jack Nicholson et Kim Basinger (1989)

8 mai 2011

It's Kind of a Funny Story

Les films « indés » américains actuels, j'en ai ma claque et je l'ai déjà dit ici plus d'une fois. Rappelez-vous de la haine que j'ai pu déverser sur des saloperies comme Greenberg ou The Kids are all right. En général, ces films ont ma peau, mais je reste tout de même devant jusqu'au bout, comme paralysé par l'écœurement qu’ils provoquent chez moi et l’énervement qui bout en mon for intérieur. Je n'en peux plus des petits codes de ces films, du fait qu'ils se ressemblent tous comme deux gouttes de flotte et qu'ils soient quasi systématiquement acclamés par le pire de la critique. Pourtant, je continue à en regarder. Allez savoir pourquoi. Peut-être suis-je désespérément à la recherche d'un nouveau Sideways ou d'un nouveau Station Agent, deux de mes films de chevet, le "diptyque maudit" comme aime à l'appeler mon collègue Rémi auquel j'ai très tôt infligé ces deux classiques du cinoche indé, duo incontournable de ma modeste dvdthèque. Je me suis donc récemment envoyé It's Kind of a Funny Story, sans trop y croire. Et, contre toute attente, ce fut une agréable surprise.


Le rôle d'une vie pour le jeune autiste assis sur votre gauche

Soyons clairs : contrairement aux œuvres cultes d'Alexandre Payne et Thomas McCarthy, ce film est loin de rentrer dans le cercle pas si fermé que ça de mes all-time favorite. Mais je reconnais avoir passé un très bon moment à le regarder, sous le charme bien connu que peut dégager un film de cet acabit quand il est bien exécuté et, surtout, quand il est autre chose que le simple véhicule d'un acteur minable qui cherche à démontrer son talent dramatique dans une histoire chiante pleine de personnages insupportables couverts de problèmes merdiques et qui pensent pouvoir les régler en se regardant le nombril (c'est une allusion à Ben Stiller mais ça marche avec plein d'autres) ou en baisant comme des otaries.


Ci-dessus, on peut se rendre compte que Zach Galifianakis maîtrise réellement le ping-pong, son revers étant terriblement authentique. Par contre, l'autiste en face est mal barré. Si le revers est smashé, il n'a aucune chance.

Le personnage principal est ici un jeune ado dépressif et suicidaire qui choisit de se rendre de son propre chef dans un institut psychiatrique pour se refaire une santé, persuadé que sa place est là-bas. Le film est le récit de son séjour dans cet hôpital, où le jeune homme est amené à faire des rencontres qui lui ouvriront un peu les yeux et lui permettront de remonter la pente. Il croisera notamment la route d'un quadragénaire désespéré (Zach Galifianakis) et d'une charmante jeune fille de son âge également dépressive (Emma Roberts vue dans le déplorable Scre4m), deux individus qui auront un impact décisif sur sa perception des choses. Le premier de ces deux personnages offre effectivement à un acteur habituellement abonné aux rôles comiques l'occasion de prouver qu'il peut briller dans un autre registre. Et Zach Galifianakis y parvient tout à fait, je dirai même que sa présence est l'un des atouts majeurs de ce petit film sympatoche. Jusqu'alors, j’avais toujours vu ce comédien à la tronche d’ours mal luné dans des rôles de types gentiment débiles et allumés (Very Bad Trip), parfois même infréquentables (Date Limite, Dinner for Schmucks), sans qu'il parvienne jamais à me faire vraiment marrer. Il nous offre ici un très bon numéro d'acteur, bien plus subtil qu’à l’accoutumée, grâce à ce personnage assez singulier, dont l'humour pince-sans-rire lui va comme un gant, qu'il réussit à rendre crédible et attachant.


Trivia : ce plan du film est un plan volé de Zach Galifianakis en train de refuser de jouer dans Very Bad Trip 2 avant que son interlocuteur n'ajoute un 0 à son paycheck.

Avec sa galerie de personnages plus ou moins atteints mentalement et le lieu particulier dans lequel se déroule toute l'action du film, It's Kind of a Funny Story peut aisément rappeler Vol au-dessus d'un nid de coucou, dont il serait une sorte de version teens, allégée, garantie sans idée noire. On pourrait en effet quasiment qualifier le film de « feel good movie », étant donné le déroulement très optimiste de l’histoire. Le sort réservé au personnage principal est ainsi à mille lieues de celui que connaît le personnage inoubliable incarné par le génial Jack Nicholson dans le chef d’œuvre de Milos Forman. La similitude entre les deux films est donc finalement assez superficielle.


Emma aux gros Roberts...

Alors certes It's Kind of a Funny Story possède bel et bien toutes les manies habituelles du petit cinéma indépendant américain actuel. On y trouve notamment des références musicales extrêmement appuyées et même une bande-originale clairement conçue pour plaire au public visé, faite de morceaux qu'il saura reconnaître sans mal. En outre, le film est parasité par des petits effets de mise en scène assez lourds mais heureusement peu envahissants, par une voix off trop présente et pas toujours utile, et peut-être par un trop plein de bons sentiments à la fin. Mais malgré cela, le film fonctionne, et ce, y compris assez miraculeusement lors de moments très périlleux et osés comme la reprise fantaisiste d'Under Pressure, le tube de Queen featuring David Bowie. Ce petit film m’a donc vraiment plu. La jeune Emma Roberts, qui parvient avec charme à contrôler son terrible strabisme du début à la fin, peut donc déjà se targuer d'avoir dans sa maigre filmographie de débutante un meilleur film que tous ceux qui composent la carrière de son imbuvable tante Julia, a.k.a. "la jument". Quoique y'a Hook. Il est cool Hook. Enfin, toutes proportions gardées.


It's Kind of a Funny Story de Ryan Fleck et Anna Boden avec Keir Gilchrist, Zach Galifianakis, Emma Roberts, Zoë Kravitz et Aasif Mandvi (2011)

17 avril 2011

The Shining

Quand on demande à Stephen King où va sa préférence parmi les 37 films adaptés d'une de ses merdes, il répond invariablement : "J'en sais rien mais ce que je sais c'est qu'il y en a un que je déteste : le Shining de Kubrick, et j'avoue avoir un faible pour mon Stephen King's Shining : Les Couloirs de la peur de Mike Garris". On a tendance à mettre ça sur le compte du terrible "brainwash" qui a succédé à son terrible accident de bagnole dans un carwash, mais il disait déjà ça avant. En effet, Steph' King déteste le film de Kubrick et a voulu le refaire à sa sauce, pour rendre à César ce qui appartient à Kubrick. Pourtant actuellement l'exposition Kubrick à la Cinémathèque de Paris fait salle comble. Il paraîtrait que c'est un record, du jamais vu du côté de Montparnasse-Bienvenüe. Qui dit du mal aujourd'hui de Kubrick ? Qui n'a pas dans sa discothèque le petit Kubrick qui va bien, pour montrer qu'on connaît. Les amateurs de film de guerre ont Les Sentiers de la gloire, les fans de films en noir et blanc ont Lolita, ceux qui préfèrent les capes et les épées se régalent de Barry Lyndon, quid de ceux qui aiment le cul et qui se rincent l’œil devant le fessier parfait de Kidman à son apogée, je ne suis jamais allé plus loin que le générique... etc. Et normalement Shining est LE film d'horreur par excellence. On le trouvera dans toutes les listes des meilleurs films d'horreur de tous les temps, c'est un intouchable. Stephen King est bien le seul à avoir fait barrière de son propre corps lors de l'ouverture en fanfare des portes de la Cinémathèque Française.



Qu'est-ce que Stephen King peut bien trouver à reprocher à Kubrick ? Un peu trop de neige ? C'est vrai qu'il y en avait un peu moins dans le livre... King parle de "dix centimètres" tandis que le film de Kubrick en montre au moins un bon mètre. Certes, certes. En tout cas le reproche principal a trait à un manque supposé de fidélité au roman. C'est pour ça que Stephen King a engagé le plus gros yesman de la téloche ricaine, Mick Garris, à ne pas confondre avec Anna Farris, pour torcher son ultimate Shining, en trois épisodes de 6 heures chacun, soit une totalité de 24 heures de métrage dans la tronche d'un schizo. Que dire sur Mick Garris ? C'est lui qui est à l'origine de la série Masters of horror, fausse bonne idée réunissant d'anciennes gloires du film d'horreur sur le déclin pour un vrai tombeau des lucioles télévisé. Dommage, bien tenté pour ce sosie de James Cameron qui porte sur la tête la même chevelure que la vieille documentaliste de mon collège de Moissac, celle qu'on appelait "La torche humaine", à moins que ce ne soit un Grammy Award fondu ? En tout cas le projet de faire un meilleur Shining, plus authentique, loin de celui de Kubrick, a de quoi dérouter quand on admire sur l'affiche un acteur tâchant d'imiter qui l'on sait, les pointes des sourcils agrafées aux coins du front pour rappeler les circonflexes un poil plus inquiétants de Jack Nicholson. On ne le voit pas sur l'affiche mais selon le même principe l'actrice de la version King du film a perdu 43 kilos et s'est enfoncé d'énormes objets dans le cul pour se faire jaillir les globes oculaires hors de la tête histoire de ressembler comme deux gouttes d'eau à l'inoubliable Shelley Duvall. Au final tout ça n'est qu'un gros péché d'orgueil de la part de Stephen King, qui n'a pas apprécié que Kubrick lui vole la vedette et transcende son torche-cul pour en faire un sacré film. En même temps il fallait oser passer derrière Kubrick, c'est le signe d'une grande audace, mais question : n'est-ce pas à ce type précis d'audace qu'on reconnaît les plus gros cons ?


The Shining de Mick Garris avec Steven Weber et Rebecca de Mornay (1997)