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20 janvier 2013

Lincoln

Nous accueillons aujourd'hui notre valeureux pigiste Paul-Émile Geoffroy, que nous avons envoyé à la projection presse du nouveau Spielberg, pour couvrir la sortie de ce film très attendu et bien placé dans la course aux Oscars. Son verdict :

Pourquoi un film historique ? C'est vrai après tout, pourquoi ? Pas pour le public, le grand : peu lui importe semble-t-il et il sortira probablement de la séance (en tout cas c'est ce que j'ai pu entendre) en regrettant l'époque où Abe chassait des vampires. Rappelons-nous un instant qu'à l'origine un film était l’œuvre d'un artiste, d'un créateur, d'une subjectivité, d'un individu (et de ses assistants) et posons-nous la question de la motivation de Spielberg. Coutumier du fait, ses précédentes tentatives (les Amistad!, Il faut sauver le soldat Ryan et autres La Liste de Schindler - j'évite sciemment l'Empire du Soleil) tendaient à le placer dans la catégorie de ceux qui au jeu de celui qui se touchera la nouille avec le plus d'effet préfèrent l'artisanat de l'éveil des consciences. Lincoln ne déroge pas à la règle et est un beau montage correctement représenté de l'avènement du 13ème Amendement à la Constitution des États-Unis d'Amérique : l'abolition de l'esclavage, en 1865, à quelques mois de la défaite de la Confédération des États du Sud, après quatre ans de Guerre de Sécession.




Le film ne doit donc pas seulement être jugé sur ses qualités cinématographiques mais sur l'art de son auteur à user du cinématographe pour animer la conscience égalitaire de ses spectateurs. Or des premières dépend implicitement le second et il faut bien tirer un constat à la sortie de Lincoln : Steven Spielberg n'est pas plus un grand cinéaste que John Williams n'est un grand compositeur (certains sans doute aimeraient voir s'arrêter là la sentence) dès lors que leur intention n'est pas de se faire violence. Leurs travaux depuis dix ans ont ceci d'harmonieux (à l'exception notable du Tintin d'il y a deux ans - lequel était d'une certaine façon une tentative tardive de se faire violence et d'entrer dans un futur possible) qu'ils embrassent le passé avec tant de franchise et d'amour que chacun sait sans peine où mettre les pieds : qui se souvient des thèmes écrits par Williams pour Cheval de Guerre ou Munich ? qui chérit tel plan d'Indiana Jones 4 ? qui s'est vu surpris par Le Terminal ? De Duel jusqu'à Schindler (et même Ryan), Spielberg écrivait une histoire du cinéma, époustouflait des enfants et impressionnait des adultes, jonglant entre un sérieux biblique et un insatiable besoin de parler à l'enfant qu'il était encore (et que l'on sent reparaitre devant Tintin). Lincoln est le film d'un vieil homme dépassé, mis en musique par un vieil homme dépassé, et au vu de ses objectifs humanistes, c'est regrettable.




C'est d'abord en s'abîmant dans les stéréotypes de son propre cinéma que Spielberg perd de la force. Le cliché de l'enfant si cher à ses habitudes est ici servi en triple exemplaire : Robert Lincoln (Joseph Gordon-Levitt) incarne sans intérêt aucun le jeune adulte désireux de se soustraire à l'ombre du modèle paternel, William Lincoln en enfant perdu dont le deuil ne peut être parce que la politique ne le permet pas, Tad Lincoln en prodigue petit malin posant les questions pour le spectateur, observateur silencieux. Trois caractères aussi futiles qu'alourdissants pour un film dont la durée (2h30) est un handicap certain à ses vues et qui devrait se contenter, comme sa chronologie le lui permet, de se concentrer sur l'émancipation des esclaves plutôt que sur une hypothétique biographie d'un Lincoln, que le seul mois concerné par le film ne suffit pas le moins du monde à éclairer. On aura aussi droit au regard caressant sur les opprimés, comme nous y a habitué Amistad!, et ce au détriment de vérité historique puisque la haine quasi absolue (dans quelque État que ce soit) des noirs se voit largement tamisée pour la bonne cause. On en vient même à croire que les bataillons "colorés" étaient légion en cette année 65 tant on voit de soldats de couleur, auxquels sont confiées d'importantes missions (accueillir les confédérés venus traiter de paix...), une manière aussi peu élégante de faire entendre son propos que les tractations et les arrangements de Lincoln et de son cabinet en vue de faire voter l'Amendement. Sauf que ça ne prend pas. Dès le début du film, ces deux soldats noirs s'adressant à un Lincoln spectateur du théâtre de guerre, le Caporal tournant le dos au président, récitant la fin du discours que ce dernier a prononcé quelques temps auparavant, complicité hollywoodienne factice, c'en est trop. Tout cela ne sert pas un film ayant valeur de testament autant (sinon moins) que de lettre de rappel. Pas plus que ces plans ratés jusqu'au ridicule qui accompagnent quelques transitions en fondu et notamment celui, posthume, d'un Lincoln-bougie tenant discours face à la foule. Ces sentimentalismes niais ont fait leur temps et je crois que tout le monde en a assez : les ficelles se voient bien trop pour que l'on se laisse pénétrer d'un message ni subtil ni subtilement amené. Certes l'humour peut encore aider, et la salle entière se laisse prendre à la légèreté des trois Stooges auxquels échoit la lourde tâche de convaincre suffisamment de membres de la Chambre pour que l'Amendement passe (une mention particulière à James Spader, à qui l'âge va bien au teint et que l'on espère déjà revoir en gras amuseur) et au tempérament "héroïque" de Thaddeus Stevens (le personnage le plus complet et le plus intéressant du lot, joué par Tommy "Lee de mort" Jones, en roues libres), mais là encore la subtilité est hors de propos.




C'est sans talent, bien que sans réel accroc, que Spielberg mène lentement sa barque d'un bout à l'autre du mois de Janvier 1865, sans passer par de grandes échauffourées spectaculaires (hormis une écharpade inauguratrice, la seule grande bataille de ce mois-là, celle de Fort Fisher, nous est entièrement diffusée depuis le centre des communications de la Maison Blanche) ni non plus nous dépeindre vraiment la souffrance du peuple opprimé (Amistad! suffisant). C'est un film politique, dont le coeur a trait aux manigances et aux stratégies politiciennes d'un petit nombre d'individus : il s'agit donc de parlotte. C'est dans l'air du temps, de faire passer le cinéma dans le langage : Cronenberg, Sokurov, Resnais en 2012 s'y sont essayé et n'ont pas démérité. Spielberg se brise les reins sur son personnage : Lincoln est un ex-avocat friand d'anecdotes, par lesquelles il explique ses décisions. Ce qui est une jolie façon de simplifier la tâche d'un auteur (2h30 de parlotte, même Cronenberg ne s'y est pas risqué) simplifie aussi l'art du langage qui est à l’œuvre et même l'art de la personnification du toujours-très-bon Daniel Day-Lewis mais que l'on a l'impression de voir cabotiner tant son vieux Abraham ressemble à une caricature.




Certes le message passe. Tout de même... Pourquoi faire ce film ? Faire plein feux sur l'émancipation - non, ça n'est pas ça. "Émancipation" impliquerait que le film montre des hommes et des femmes de couleur brisant leurs chaines. Disons plutôt : Faire plein feux sur une manœuvre politique (tordue, irrégulière), sur des compromis politiques, dans un but d'avancée sociale... Aujourd'hui... Serait-ce vraiment anodin ? Spielberg est-il un homme si naïf qu'il filme "oui" en pensant "peut-être" ? Je n'y crois pas. Amistad! existait, pourquoi revenir sur l'esclavagisme ? Pourquoi le faire d'un point de vue politicien ? Pour un portrait de Lincoln, ce président on l'aura compris admirable (il a aussi été l'instaurateur de l'impôt sur le revenu outre-Atlantique), pour le seul intérêt du biopic, parce que le personnage le passionnait ? Allons... Steven Spielberg n'est pas le cinéaste politique par excellence mais on sait qu'il a une conscience plutôt humaniste. Je ne puis m'empêcher de me poser la question que cache Lincoln : pourquoi ce film maintenant ?




Et quelle qu'en soit la réponse, de me décevoir du résultat. Un film qui tient la route mais dont la portée d'éveil me semble trop courte. Un film facile à suivre mais trop long. A tout prendre, un film sur l'art de convaincre par la parole devrait s'éviter l'écueil du sophisme par anecdote et se concentrer plutôt sur la magie-même du langage, comme Alexandre Sokurov, Alain Resnais ou dans une moindre mesure David Cronenberg ont su le faire ces derniers mois.


Lincoln de Steven Spielberg avec Daniel Day-Lewis, Tommy Lee Jones, Sally Field, Joseph Gordon-Levitt, James Spader et John Hawkes (2013)

12 janvier 2013

Bilan 2012



Du 1er janvier 2012 à zéro heure au 31 décembre 2012 à minuit, nous avons épié l'actu ciné. Plus qu'hier et moins que demain, le cinéma a rythmé nos vies. Profitant d'une situation de demandeurs d'emploi jouissive, nous avons pu caler quelques séances de salles obscures entre deux rendez-vous avec des conseillers Pôle-Emploi malheureusement trop peu cinéphiles. A défaut de pouvoir partager nos passions avec eux, nous l'avons fait avec vous pour la quatrième année consécutive, et toujours avec autant de plaisir. Que le débat se poursuive dans les commentaires ou sur les réseaux sociaux à la mode, l'essentiel est de communiquer avec vous nos enthousiasmes, nos déceptions et nos dégoûts, et surtout de découvrir les vôtres. Connectés à Facebook et à Twitter, nous avons pu échanger tout au long de l'année sur les films qui sortaient chaque semaine et sur ceux, plus vieux, que nous découvrions sur le tard. Nous nous sommes également servis de ces réseaux pour tenter d'entrer en contact avec la petite famille du cinéma, de solliciter des retweets sympathiques de Marina Hands et Frédérique Bel ou des retweets haineux de Leïla Bekhti, Géraldine Nakache, Charlotte le Bon, Emma de Caunes, Mouloud Achour et Romain Levy, sans obtenir ni des uns ni des autres de réponses satisfaisantes. Soucieux d'être envahis un jour ou l'autre par le GIGN, nous avons tenté de provoquer à coups de "Lov' ur chest. Pleazzze RT" et autres "RT mes Nike fluo Mouloud, moi aussi je possède des sneakers pourries !", en vain. Bref nous avons voulu être un grain de sable inattendu dans le petit monde confortable du ciné. Mais rien de trop croustillant à raconter en matière d'anecdote de chantier, donc revenons sur ce qui nous a vraiment intéressés, c'est-à-dire échanger avec vous. Comparer nos préférences, défendre les films que nous aimons, puis connaître vos cinéphilies singulières et entendre ce que vous avez à en dire, c'est encore le but de nos grands articles bilans annuels, qui comme vous le savez réservent toujours une place à vos classements. Ainsi succédera à nos petites listes personnelles votre grand bilan collectif, avec d'un côté les dix films que vous avez préféré en 2012 et de l'autre ceux que vous avez le plus détesté.


Holy Motors de Leos Carax

De notre côté si on fait le bilan on peut être satisfaits de nous-mêmes : nous avons publié 176 articles dans l'année, soit deux par jour. Parmi ces articles figurent la majorité des films que nous avons aimés et surtout les principales sorties de 2012, à l'exception, pour l'instant du moins, de The Hobbit et L'Odyssée de Pi (nous n'avons pas pris en compte le mois de décembre), Skyfall (on l'a vu au ciné et on avait toute la critique dans la tronche en sortant de la salle, mais on n'avait pas de calepin et le lendemain : trou noir), Astérix au service de sa majesté (ici on ne tire pas sur les ambulances), Hunger Games (on attend le jeu de plateau), Argo (on ne maîtrise déjà pas le verlan), Starbuck (on l'a pas vu mais on y est souvent allés, tout comme nous sommes souvent allés manger au Subway alors que nous n'avons toujours pas vu le film de Luc Besson, highlight de 1985), MIIIB (on n'avait pas vu MIIB), The We and the I et Camille redouble (trop de mauvais souvenirs de ce bahut qu'on essaye de quitter depuis plus de dix piges), Blanche-neige et le chasseur (Chris Hemsworth joue dans le film et nous n'aimons pas que des trisomiques soient exposés sur un écran) ou Le Lorax (on n'avait pas compris que c'était un film). Ces gros titres ne se retrouveront donc pas dans nos Tops malgré notre envie de surprendre.


Les Chants de Mandrin de Rabah Ameur-Zaïmeche

Nous n'avons peut-être pas tout vu mais dès le mois de mars, quand nous avons commencé à trier nos préférences, à hiérarchiser la catégorie socio-professionnelle "cinéaste", nous avons déjà entraperçu les grandes lignes directrices de nos classements à venir. Dès le premier film de l'année vu au cinéma, Take Shelter, c'était un souci de moins. Un blogueur ciné commence chaque année avec 10 soucis, les 10 films qu'il doit trouver à mettre dans son Top. Or là, paf, dès la première quinzaine de janvier un souci d'éradiqué. A l'orée du mois de juillet, nous avions la certitude de passer nos vacances au frais avec un Top 10 bien entamé, fait de bric et de broc mais déjà solide, et tout de même l'envie tenace d'éjecter quelques titres. Mi-décembre, grosse gueule de bois au réveil. Nuit de noël sans lune, sur dix œuvres intouchables dans ton Top il ne t'en reste qu'une. Emprunts à la médiathèque à gogo, achat de cartes de visites illimitées au cinéma Le Cratère et au Gaumont Pathé, abonnement à Vidéo-Futur, si ça existe encore, et passage à la fibre pour rattraper le retard et sauver les meubles. On a fini le mois de décembre avec des yeux comme des boules de bowling, incapables de distinguer la réalité de la fiction, paumés dans un univers lynchéen au possible (notre fidèle Poulpard a quant à lui passé son réveillon à éplucher Rotten Tomatoes et Metacritic pour terminer l'année avec un petit Top 4 dont il est bien fier). Et vu que l'année fut chargée en films de qualité, dresser des Tops 10 sans faire l'impasse sur quelques titres aimés s'est avéré compliqué. Nous nous y sommes pourtant pliés, au prix de fêtes de fin d'années passées entre quatre murs face à des écrans diffusant en simultané nos films préférés, à la recherche du moindre défaut. Sans plus attendre voici donc nos Tops 10 par ordre de préférence (ici et plus bas, cliquez sur les affiches pour accéder aux critiques) :


NOS TOPS
(Félix/Rémi, par ordre de préférence)
















































































http://ilaose.blogspot.com/2014/02/la-baie-des-anges-le-feu-follet-oslo-31.html






























Au-delà de l'évidente profusion de grands films, que nos classements nous semblent révéler (bien qu'ils soient avant tout le simple reflet de nos cinéphilies particulières), on se réjouit du vent de fraîcheur, d'audace et de nouveauté qui aura soufflé sur le cinéma cette année. Certes nos chouchous sont là, même si Olivier Assayas et son Après mai manquent à l'appel faute de place - cruauté du Top 10... - ainsi qu'Abbas Kiarostami faute d'avoir pu découvrir Like Someone in Love en salles, où il n'est resté à l'affiche que deux heures montre en main. On retrouve malgré tout des valeurs sûres, des cinéastes incontournables dont on attendait les films de pied ferme et qui ne nous ont pas déçus, à l'image d'Alexander Sokurov (Faust), d'Alain Resnais (Vous n'avez encore rien vu) ou de Werner Herzog (Into The Abyss). A côté de ça, des cinéastes en pleine croissance et en pleine confiance, déjà remarqués mais qui gagnent peu à peu en maturité, ont confirmé un talent exceptionnel, ce sont Rabah Ameur-Zaïmeche (Les Chants de Mandrin), Jeff Nichols (Take Shelter) ou Hirokazu Kore-Eda (I Wish). Et puis il y a eu quelques surprises, des cinéastes rares revenus d'outre-tombe sur le devant de la scène pour nous épater, Leos Carax (Holy Motors) d'un côté, Chantal Akerman (La Folie Almayer) de l'autre, et Abel Ferrara (Go Go Tales et 4h44 Dernier jour sur Terre) aux États-Unis. Hasard du calendar, ce dernier s'est retrouvé deux fois à l'écran en France, pour deux chefs-d’œuvre, partageant le haut de l'affiche de 2012 avec le prolifique et déjà très grand Hong Sang-soo (The Day he Arrives et In Another Country). L'autre poule aux œufs d'or - mais les siens sont pourris - de l'année, avec également deux films au compteur, n'est autre que Steven Soderbergh, auteur de Piégée et Magic Mike, qui nous ont tous deux piégés sans aucune magie... En revanche et pour terminer, nous avons fait quelques heureuses découvertes, quelques cinéastes viennent d'éclore sous nos yeux, dont nous attendons les prochains films avec, dans certains cas, un peu d'appréhension, mais globalement avec beaucoup d'optimisme, ils se nomment Ben Wheatley (Kill List), Joachim Trier (Oslo 31 août), Guillaume Brac (Un monde sans femmes), Nick McCarthy (The Pact) et Alex Ross Perry (The Color Wheel). Parmi ces noms se trouve peut-être bien la relève de demain !


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Oslo 31 août de Joachim Trier

Se dégagent des films que nous avons préféré quelques idées communes, une même urgence à se saisir de l'actualité sans lourdeur, à la différence de cinéastes comme Jacques Audiard ou Cédric Kahn, qui nous ont torché leurs petits films sociaux misérabilistes pour se sentir bien dans leurs souliers tout en nous foutant la rage. Les cinéastes de 2012 que nous aimons partagent un regard humaniste portant l'homme au centre de toutes les attentions, et insufflent coûte que coûte la vie à leurs œuvres (y compris quand elles évoquent la peine de mort, chez Herzog, ou la fin du monde). C'est d'ailleurs sur ce point que le très froid, théorique et désaffecté Cosmopolis, film important sur la crise, n'a pas retenu notre intérêt au même titre que les œuvres de Jeff Nichols ou d'Abel Ferrara entre autres, qui quant à eux ont su se placer au cœur des enjeux angoissants de notre monde contemporain tout en aimant leurs personnages et en leur accordant une chance de bonheur et de salut non-négligeable. Certains auteurs l'an passé s'interrogeaient sur l'absence de guide à suivre les yeux fermés, et se projetaient avec doute et anxiété vers un futur incertain (La Dernière piste de Kelly Reichardt, Habemus Papam de Nanni Moretti, etc.). Cette année en revanche les cinéastes se sont souvent entendu à relier le présent au passé ou à le lire selon ses enseignements, pour constater la pérennité de la soif de lutte et de liberté (Les Chants de Mandrin), pour dénoncer le retour en arrière violent impacté par la crise et la politique de rigueur (Gebo et l'ombre, critique de l'immobilisme mortifère, que rejoignent sur ce point des films comme Faust ou La Folie Almayer), ou tout simplement pour questionner l'actualité du cinéma et de l'art en général. C'est une dimension primordiale des projets très différents que furent Vous n'avez encore rien vu et Holy Motors, mais aussi Tabou, trois films convoquant les origines du cinéma et leurs fantômes tout en jouant avec la modernité des techniques nouvelles pour les rendre plus poétiques que jamais (même si le film de Miguel Gomes ne nous a pas séduits, bien qu'il ait occupé nos soirées en famille, où l'on aime bien faire une partie de Tabou 1982, celui où il faut faire deviner Eddy Mitchell sans dire "dernière séance" ni "chaussettes noires").


Faust d'Alexander Sokurov

Dans les films de Carax et de Gomes, que beaucoup s'accordent à placer conjointement au sommet des sorties de l'année, mais aussi dans ceux de Resnais ou de Hong Sang-soo, on perçoit ainsi une envie de jouer avec l'outil cinéma (comme d'autres jouent avec le spectateur, à l'image de l'étonnant Kill List). L'énergie déployée par ces cinéastes pour sublimer leur art et créer des images poétiques fascinantes excelle à démontrer la puissance du cinéma même le plus modeste. Beaucoup de films pauvres nous ont éblouis, des Chants de Mandrin à Un monde sans femmes et de Kill List à I Wish en passant par les films fauchés de Ferrara, Oslo 31 août de Joachim Trier, The Color Wheel d'Alex Ross Pery ou Gebo et l'ombre de Manoel de Oliveira. L'économie (forcée ou consentie) de moyens (on pourrait aussi penser à Twixt, même si le film ne nous a pas convaincus), conjuguée à des efforts toujours plus grands pour réaliser des films magistraux dans un sincère élan ludique et joyeux (car même si cet adjectif ne serait peut-être pas le premier venu pour parler des films de Carax et Resnais, il se dégage une profonde joie de leurs films aussi libres que majestueux), dénote enfin un besoin de croyance et une injonction à croire en ses rêves et en son art, à faire jouer son imagination, à s'exprimer librement, y compris dans les temps difficiles que nous traversons, et c'est ce que traduisent des films aussi différents que I Wish, Go Go Tales, 4h44 dernier jour sur Terre, The Color Wheel, The Day He Arrives, In Another Country ou Un Monde sans femmes.


In Another Country de Hong Sang-soo

Mais ne tardons pas davantage à découvrir ensemble le visage de votre propre bilan, élaboré à partir de vos classements personnels réunis par un très ingénieux système de points (à raison de 10 points attribués au 1er de chaque liste, 9 aux seconds, 8 aux troisièmes et ainsi de suite). Voici donc votre Top 2012 suivi de votre Flop de l'année :


VOTRE TOP
(Par ordre de préférence)




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VOTRE FLOP
(Par ordre de répugnance)












Quel fier bilan que voilà. Un top qui nous ressemble, un top qui nous assemble... Mais au large les contagieux ! Parce qu'alors Wes Anderson, c'est déjà un gros malentendu qu'il ait eu droit à son papelard positif dans nos colonnes. Quant à Cosmopolis, nous l'avons vu, et ne nous l'offrez pas en dvd merci ! Et puis il y a le couac nommé Tabou, dont on a déjà parlé et sur lequel nous reviendrons dans un futur article.


I Wish de Hirokazu Kore-Eda

On notera dans notre classement (comme dans le vôtre plus ou moins) la relative timidité du cinéma américain, et l'absence totale de films hollywoodiens, puisque les seuls cinéastes nommés chez nous (Jeff Nichols, Abel Ferrara, Alex Ross Pery) sont des artistes indépendants, et pas qu'à moitié, on parle de films pauvres, certains tournés en DV (The Pact), d'autres réalisés au prix d'une lutte constante pour contourner les contraintes du système (Ferrara). Ce n'est ni calculé de notre part, ni faute d'avoir regardé des films à gros budgets sortis des grands studios, y compris en espérant sincèrement passer du bon temps. On a donné cher de notre peau, et la majeure partie d'entre vous aussi, en voyant et en critiquant pas mal de gros morceaux tels que Avengers, The Dark Knight Rises, Prometheus (ces deux-là arrivent en tête de vos haines annuelles - et sans doute des nôtres) ou Looper, soit la preuve par 1000 que le cinéma américain ne sait plus divertir intelligemment et poursuit son infantilisation macabre. Avengers est peut-être le plus triste succès de l'année puisque tandis que la mode du reboot et des super-héros commençait à s'enrayer, le carton phénoménal du film de Josh Whedon a relancé la machine à fric en réunissant bêtement une pléiade de personnages connus dans un délire pyrotechnique orchestré par un enfant turbulent et débile. Mais Avengers n'est venu, après un flot ininterrompu de médiocres films de super-héros, que comme l'affreux couronnement d'une entreprise bien rodée et depuis longtemps malsaine, tandis que les films de Rian Johnson, de son modèle Christopher Nolan et de l'idole de ce dernier, Ridley Scott, ont scié en deux les maigres espoirs que l'on pouvait encore placer sur la science-fiction grand public à l'américaine. On n'attendait rien du golden boy Nolan, plus grand chose du vieillard sénile Scott, mais on pouvait croire une seconde dans la soi-disant pépite à ne pas louper qu'était Looper, film encensé à droite à gauche et porté par une relique du cinéma américain populaire de qualité nommée Bruce Willis. Sauf que le film ne fut qu'une mascarade de plus, au goût particulièrement amer. Mais oublions ces dérapages industriels à des années lumières du cinéma qu'on aime. En est-ce encore vraiment ?


The Color Wheel d'Alex Ross Pery

On peut par contre noter l'absence totale, dans une sorte d'indifférence polie, des world acclamated directors que sont Steven Spielberg (Cheval de guerre), Tim Burton (Dark Shadows), David Fincher (Millenium, l'homme qui allumait des feux de paille) ou Clint Eastwood (J. Edgar). Cités nulle part, ni dans les Tops ni dans les Flops, ces noms célèbres échouent à marquer l'année, au contraire de certains de leurs camarades plus encensés, les Cronenberg (Cosmopolis), Coppola (Twixt) et autres Friedkin (Killer Joe), qui ont su aux yeux de certains d'entre vous trouver un second souffle ou une originalité faisant défaut aux exercices mollassons des premiers. Mais que leurs fans se rassurent, ces dinosaures-là reviennent chaque année tels de véritables marronniers avec une nouvelle fournée à faire croquer. On a maté Lincoln, le nouveau Spielberg, on a maté Frankenweenie, le nouveau Burton, on a même maté La Dernière chance, énième Eastwood en mode fin de vie, et on s'empéguera forcément le prochain Fincher, à notre corps défendant...


Un monde sans femmes de Guillaume Brac

Pour rester une minute de plus sur le dos du cinéma américain, que dire de l'anomalie Bellflower. Pourquoi consacrer un paraphet à ce film qui n'est rien ? Parce qu'il a été fait avec cœur, c'est indéniable, mais par quel connard ! C'est comme si votre cousin schizophrène vous montrait un film qu'il aurait mis quinze jours à tourner mais trois années à monter entre deux énormes taffes de beuh, l'esprit détraqué et démultiplié, à la Hal Ashby de Festes-St-André. Aurait-on vraiment envie de profiter des bilans annuels pour tirer une balle dans le dos d'un individu déjà pas loupé par la vie ? Personnellement non. Mais il faut croire qu'Evan Glodell a poussé le bouchon un peu trop loin pour les plus rancuniers d'entre vous, à l'image de notre collaborateur Paul-Emile Geoffroy, qui envisage de passer ses vacances à Houston juste pour "se faire" le vidéaste amateur. C'est ainsi que l'anonyme Glodell se retrouve derrière les grands noms de Ridley Scott, Christopher Nolan et Michael Haneke dans la liste de vos têtes de turcs favorites, et ce n'est pas pour nous déplaire.



On remarque aussi que cette année fut profitable à notre cher cinéma français, même si "français" ne rime pas toujours avec "prendre son pied", surtout quand on repense aux râles morbides de la pauvre Emmanuelle Riva, poussée dans ses derniers retranchements par un détraqué dans Amour, le snuff movie le plus récompensé et acclamé de l'histoire du 7ème Art, lauréat de la Palme d'Or et légitimement bien placé dans vos coups de gueule de l'année. Michael Haneke, l'homme aux deux palmes et à l'humour so british, en a semble-t-il énervé pas mal, nous y compris. Son pensum sur la peine de mort nous a laissés froids. Représentatif d'un cinéma qui nous glace le sang, nous détruit l'humeur, nous écrase de bêtise, nous sommes heureux d'avoir découvert ce film à un âge où l'on peut faire la part des choses, et s'imaginer qu'après chaque prise Trintignant buvait des verres de schnaps en écoutant du Bob Marley pour décompresser. Nous nous sommes plaints du cinéma américain mais le cinéma français et francophone nous a aussi donné du fil à retordre. Haneke n'est pas seul à la barre des accusés, bien qu'il soit en tête de gondole avec son bouc traînant sur l’échafaud. Derrière lui se tient notamment Jacques Audiard, menotté pour De Rouille et d'os, que nous avons également détesté comme nous avons détesté Bullhead, polar agricole d'une lourdeur bovine sans précédent et autre film porté par l'acteur belge Matthias Schoenaerts. Un amour au quotidien ce Schoenaerts par contre, l'homme qui vient toujours filer un coup de main, le brave jeune, qui croyait flamber à Cannes (où il s'est surtout fait remarquer quant à son comportement auprès des petits fours), et qui est reparti avec un gros coup de pied au cul, l'emprunte de godasse de Gilles Jacob, pourtant pas bien costaud mais pas mal énervé, imprimée à jamais sur la raie.


Into the Abyss de Werner Herzog

On a souffert aussi du côté des comédies à succès, avec Le Prénom, Radiostars ou Nous York, respectivement portés par Patrick Bruel, Manu Payet et Géraldine Nakache, que nous considérons ouvertement comme des usurpateurs de malheur. On pourrait aussi parler de films comme Dépression et des potes, Plan de table, Marsupilami et tant d'autres, au point que nous avons consacré un certain temps à nous lamenter et à pointer du doigt les principaux auteurs de ces private joke misérables distribuées sur 500 copies et omniprésentes sur les plateaux de nos pires émissions télé. Sur ce point, c'est l'Amérique et ses comiques sans foi ni loi qui nous sauvent et nous offrent nos seules chances de rire bien franchement devant un écran. Will Ferrell dans The Campaign et Adam Sandler dans Jack et Julie et Crazy Dad ont marqué l'année de leurs facéties et des éclats de rire qu'ils nous ont fournis. Adam Sandler a pourtant été crucifié par la critique, et on ne vous remerciera jamais assez d'avoir quant à vous choisi d'épingler des grosses cylindrées et des grands noms qui le méritaient tellement plus.


La Folie Almayer de Chantal Akerman

Revenons en vitesse sur quelques tendances plus farfelues, qu'on aimerait voir dégager à tout jamais. Nous regrettons par exemple la mode des titres en "Dark" (Dark Shadows, Dark Horse, Dark Knight Rises, Dark Hairy Pussy), autant de films à fuir comme la peste, ainsi que la vague des films de l'est portant des prénoms de femmes en "a" (Elena, Aurora, Barbara, Vahirua, Valbuena, Pauletta, Bernarbia, etc.), films austères, graves et chiants.



En priant pour ne plus avoir affaire à ce type de titres, on espère que 2013 sera aussi riche en découvertes, en surprises et en plaisirs cinématographiques que 2012. En ce qui nous concerne on a la barre au beau fixe. Cette année on va continuer à bouffer ciné, à pioncer ciné et à halluciner, parce qu'on n'est pas encore vaccinés. Nous continuerons bien sûr à critiquer les nouvelles sorties qui nous inspireront et à revenir sur de plus vieux films aimés depuis longtemps ou à peine découverts. Peut-être que quelques nouveautés viendront animer le blog, en attendant nous poursuivrons sur notre lancée, par exemple en vous proposant bientôt un nouveau dossier consacré, on vous le donne en mille, aux westerns ! Tarantino oblige... On commençait notre bilan 2011 par lui et on finit par lui celui de 2012. D'ailleurs on lui dit "à dans onze mois !", pour voir s'il n'aura pas définitivement pété un plomb d'ici là, étant donné que d'année en année on le trouve physiquement de plus en plus sous tension.


 
Kill List de Ben Wheatley

Pour finir, nous souhaitons remercier chaleureusement tous ceux qui nous suivent de près ou de loin mais surtout ceux qui ont généreusement participé à ce grand bilan en nous faisant parvenir leurs préférences par mail (on vous invite d'ailleurs à les poster en commentaire), et notamment quelques collègues cinéphiles : Gendar (toujours fidèle au poste) ; Olivier Père (de mes enfants) ; Fredastair (pour toi nous changerons de sexe) ; Nightswimming (à quand une analyse des couv' France Foot ?) ; Le Cinéphobe (dont acte !) ; Ca flim (figure de proue du snuff movie bruxellois) ; Une fameuse gorgée de poison (méfiez-vous de ses fameux cocktails) ; C'est entendu (on attend un nouvel article depuis bientôt 6 mois !) ; Thibault (notre dirlo photo) ; Christoblog (666 gravé sur le front) ; TeddyDevisme (dont on a bien pris en compte les 16 tops succesifs) ; Pausanias (qui n'a pas participé mais que l'on salue amicalement car nous avons une passion commune : les grosses aréoles) ; FredMJG (même si un bogue nous a privés de son top) ; AdrienClem (ton gros boule de black, ma main : they should meet) ; Gondebaud (que trépasse si je faiblis !) ; JeanCalin (pour lequel nous n'avons pas de link, mais beaucoup de think) ; Thibault Fleuret (bon courage pour ta recherche de films) ; Josette K. (la sœur de Joseph Kessel) ; Pierre Morin (dans l'annuaire, entre "Pierre Morin" et "Pierre Morin") ; Sylvain Métafiot (mets ta cagoule !) ; Guillaume A. (côté de la plaque - sans rancune !) ; pierreAfeu (on a respecté jusqu'à la typologie de son blaze, toujours utile en ces temps sombres) et les autres ! (si nous avons oublié quelqu'un qu'il se manifeste et veuille bien nous excuser). Avec un petit clin d’œil à Pathé pour nous avoir fait pendre au nez un procès juste parce qu'on avait mis en lumière un film d'animation obsolète qui avait bien du mal à démarrer au box-office...

Merci encore à tous et à très bientôt pour de nouvelles aventures cinéphiliques !