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6 août 2021

Le Temps de l'innocence

C'est un assez beau film, très beau même par moments, que ce Temps de l'innocence, tourné par Martin Scorsese en 1993, adapté du roman homonyme de 1920 signé Edith Wharton, dont on reconnaît bien les obsessions. On ne peut s'empêcher de penser à son chef-d’œuvre, Ethan Frome, devant les amours contrariées du personnage principal, Newland Archer (Daniel Day-Lewis), jeune avocat issu d'une noble famille, bientôt marié à May Welland (Winona Ryder), jeune fille du même milieu, dont l'idylle toute tracée est mise à mal par le retour, dans ce New York de la fin du XIXème siècle, de la cousine de sa promise, Ellen Olenska (Michelle Pfeiffer), rentrée d'Europe où, mal mariée, elle aurait trompé son odieux époux. Jugée comme une paria par tout ce beau petit monde de la Haute Société new-yorkaise, Olenska, impatiente de recommencer sa vie, doit renoncer au divorce qu'elle appelle de ses vœux, jugé trop infamant, et c'est Newland qu'on envoie auprès d'elle pour la convaincre de rester dans le rang. Sauf que notre homme s'éprend de l'étrangère qu'il pourrait épouser s'il ne l'avait persuadée de rester mariée. Tiraillé entre les deux cousines, Newland décide de précipiter son mariage avec celle qui lui était promise et qu'il n'aime pas tant que l'autre, sûr de régler la question en la tranchant. Mais rien n'est jamais si sûr.
 
 

Le film est émouvant par la manière dont il ne recule pas devant l'exaltation des sentiments de ses personnages. Le dilemme tragique qui déchire Newland, partagé entre sa passion pour une femme et son amour pour une autre, contraint au surplus par des obligations sociales de tous ordres, se déploie, enfle et pèse comme il se doit dans un scénario fort bien écrit, et nous atteint, donc, plus ou moins directement, dans ce qu'il révèle de plus universel : ces choix et renoncements, les trajectoires, en particulier amoureuses, qui dessinent une existence plutôt qu'une autre. Scorsese ne mâche pas ses moyens non plus côté mise en scène, s'autorisant de nombreux procédés très frontaux qui, pour la plupart, font sens et font mouche (caches noirs façon iris resserré, lettres lues par un acteur ou une actrice en regard-caméra ; on sait l'admiration d'Arnaud Desplechin pour ce film et l'on peut constater qu'il s'en est allègrement inspiré, de bien des manières, le bougre), à quelques exceptions près qui ne font pas d'ombre au tableau (le fondu, à la fin du film, où le visage de Daniel Day-Lewis apparaît en surimpression sur le lac miroitant où il attendit, dans une scène-clé, que sa bienaimée se tourne vers lui... c'est pas pris avec le dos de la cuillère, mais pourquoi pas). On notera cependant que le vieillissement des acteurs principaux, dans l'ultime partie du film, sise à Paris, est à double-tranchant. Celui de Day-Lewis, tempes grises et teint grivelé, est plutôt convaincant, mais celui de Michèle Pfeiffer laisse à désirer, aussi comprend-on que le type se lève de son banc et se barre en voyant paraître à la fenêtre l'amour de sa vie, qui a pas mal morflé :
 
 



 
Le Temps de l'innocence de Martin Scorsese avec Daniel Day-Lewis, Winona Ryder et Michelle Pfeiffer (1993)

8 janvier 2020

Joker

Joker se fout en l'air tout seul. Le début du film est plutôt intéressant. Joaquin Phoenix prend tout sur lui et se montre particulièrement impressionnant. Quelques bonnes idées sur le papier sont sublimées par son jeu, notamment celle du fou rire nerveux et maladif dont souffre Arthur Fleck, futur Joker, qui frôle les larmes et la souffrance, jusqu'à la suffocation, avec ses nombreuses variantes (de la scène dans le métro où il essaie de faire rire un petit garçon puis fait face à la mère à la séquence de stand-up dans un cabaret). Autre idée qui fait mouche, celle qui veut que son personnage n'est pas sûr d'exister. Phoenix rappelle alors – ce n'est pas la première fois – le Mathieu Amalric de Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle) de Desplechin et la composition du personnage, lui aussi très physique et marqué par le motif de la chute, de Paul Dedalus, qui rencontrait le même doute d'exister et vivait une humiliation similaire (celle d'une porte automatique qui ne s'ouvre pas devant soi – idée toutefois mieux exploitée chez Desplechin).




Malheureusement, la deuxième partie du film est d'abord ratée, ensuite embarrassante. Ratée pour plusieurs raisons. D'abord parce qu'elle prend le spectateur pour un idiot, faute suprême, dans la séquence où Todd Phillips nous remontre les passages où Fleck (n')est (pas) avec sa voisine afin que l'on comprenne bien, dans un montage nul, qu'en réalité elle n'était pas avec lui (ce que tout un chacun avait compris depuis des plombes). Mais aussi parce que cette deuxième partie (qui s'ouvre significativement, si ma mémoire est bonne, avec la triste scène où Fleck rencontre le petit Wayne autour d'un portail) traite avec quelque légèreté et avec une rapidité regrettable le basculement de son personnage principal, légèreté qui finit par toucher aussi la façon dont ses actes sont montrés (à la terreur de la violence du meurtre des trois gosses de riches dans le métro succède une assurance froide de pacotille qui se traduit par des propos et un geste trop précisément calibrés sur le plateau de télé de la fin). Or cette légèreté du geste correspond sans grande surprise à celle du film vis-à-vis de celui-ci. Le meurtre n'est plus horrible, il est presque séduisant et peut se revoir sans peine. Ratée, cette deuxième partie l'est encore parce que le film se referme sur la psychologie de son personnage principal de façon assez grossière (cette histoire d'abandon, puis de parents violents et détraqués, qui fait de Fleck un cas psychiatrique et relègue au second plan tout ce que la première partie montrait du poids d'une société inégalitaire, violente et corrompue sur l'individu) au lieu de l'ouvrir au système et à sa grande victime, le peuple, grand absent du film.




La fin de Joker ne montre pas, contrairement à ce qu'il semble, un soulèvement populaire, ne montre pas la formation d'un collectif, ne montre pas le mouvement, donc, d'un peuple (grand absent, déjà, de tous les gros blockbusters de super-héros depuis vingt ans ; l'une des seules scènes consacrées au peuple, bonne bête aveugle et naïve dans la trilogie du Ba-tm-an de Nolan, qui me revienne en mémoire est celle, dans Spider Man 2, où les usagers du métro se réunissent pour porter le corps du super-héros en triomphe après qu'il s'est sacrifié pour sauver les miches de cette bande d'assistés passifs et béats d'admiration...). La fin du film ne montre vraiment, encore et toujours, que le Joker, qu'un personnage, un tueur qui devient un enblême. C'est en somme peu ou prou la même chose, dans un registre moins gros bras évidemment mais néanmoins assez tape-à-l’œil, que ce que proposent les films Marvel : un héros. Dans la pseudo-révolution finale, qui, très ironiquement, a bien failli faire trembler quelques réacs à l'idée qu'elle confirme les velléités de révolte qui parcourent le monde en ce moment, le peuple, le groupe, le collectif ne comptent pour rien. Il n'y a aucune idée politique dans ce film, mais, pire, le film résume le problème à ce choix : la société capitaliste policière et corrompue des Wayne, ou la barbarie, le chaos et l'embrasement inspirés par le Joker à une foule foutraque qui n'a soif que de meurtre, de flammes, de rapine et de destruction. Rien d'autre. Choisissez entre ces deux super-vilains. Faites vos jeux.




Ce film-là opte pour le Joker et la violence érigée en solution jouissive, là où la plupart des autres optent pour des justiciers en culotte courte qui font régner l'ordre et, patriotes et propres sur eux, se vendent bien partout, surtout en Chine. Et la figure du meurtrier est donc, comme ailleurs celles des super-héros en slips aux couleurs du Stars and Stripes (Superman, Captain America) et du pognon (Batman, IronMan), glorifiée à travers de nombreux plans où il est représenté comme quelqu'un de sublime (ralentis, contre-plongée, peuple qui l'acclame quand il se dresse sur le toit d'une voiture de flic, danse de la victoire dans les flaques des escaliers, etc.). En convoquant Robert De Niro, Todd Phillips pense forcément à Taxi Driver et à King of Comedy (les références sont légion). Mais là où Scorsese finissait le premier en dénonçant l'héroïsation médiatique cynique de Travis Bickle tout en montrant toute l'horreur de sa violence, et le second en révélant le cynisme des rouages du show business toujours et injustement fermé aux mêmes, c'est tout le film de Phillips qui est cynique. La fin est simpliste, et si éventuellement elle devait être dangereuse (rions un peu), elle ne le serait pas en poussant les gens à reproduire le geste du Joker (les révoltes n'ont pas attendu le film, tout au plus certain·es manifestant·es ont-elles/ils arboré le masque du personnage pour colorer leur lutte), mais parce qu'elle va dans le sens de leurs adversaires : si l'on met à bas le capitalisme, c'est le chaos qui règnera. Les super-chats ou les super-rats, pour reprendre un motif peu finaud du film. Quant à l'idée que les citoyens pourraient s'organiser autrement et inventer d'autres modèles d'existence au lieu de sombrer dans la folie meurtrière ? Exit. Alors oui le film a quand même de petites qualités, et certes il vaut bien mieux que ce que produisent Marvel, Disney et consorts depuis vingt ans (pas difficile de concurrencer le néant), mais de là à se contenter de ça...


Joker de Todd Phillips avec Joaquin Phoenix et Robert De Niro (2019)

21 février 2019

Pris de court

Je n'aime pas m'abaisser à ce genre de pratique et je vous présente d'avance mes excuses, mais je n'ai guère le choix : je vais vous raconter ce film car je ne peux pas garder ça pour moi. Pris de court est le récit d'une terrible parenthèse parisienne. Joaillière de son état, Nathalie Filancrochard (Virginie Efira) arrive de Toronto à Paris avec ses deux fils (Herbert, 8 ans, et Hübner, 14) pour travailler dans une nouvelle bijouterie. Au matin de ce qui devait être son premier jour de taff, un coup de fil l'informe sur son chemin que quelqu'un d'autre a finalement été choisi pour le poste. La tuile ! Premières minutes du film et déjà une grosse scène à jouer pour Virginie Efira qui excelle au téléphone et change parfaitement d'attitude à mesure qu'elle encaisse la sale nouvelle. Elle qui se tenait bien droite, démarche dynamique, allure presque enthousiaste, en tout cas volontaire, à la sortie du métro, fin prête à aller au boulot, termine la conversation affalée sur un banc public, la mine déconfite, ne sachant plus quoi faire. Dès la première scène, Virginie Efira nous annonce que le point faible du film, ça ne sera pas elle !


Pour limiter les coûts, les scènes en extérieur ont été filmées en caméra cachée

Tout s'écroule donc d'un seul coup pour ce personnage déjà fragile : on apprend en effet par la suite, et de façon particulièrement insidieuse, que Nathalie est une jeune veuve, elle a perdu son mari très prématurément il y a quelques années de cela, élevant seule ses enfants (hop, histoire d'en rajouter une couche, l'air de queud). Essayant de préserver les apparences et de garder la tête haute, Nathalie choisit de ne rien dire à ses enfants quant à sa situation professionnelle et de faire comme si de rien n'était. Elle aura beau traverser des tas de rues (on la voit faire !), elle ne trouvera pas de si tôt un nouveau poste de joaillière. Elle se résignera donc à accepter un boulot de serveuse dans un bar quelconque, donnant ainsi raison à ce zonard de Macron. Joaillières, horticulteurs, même combat : pour trouver un emploi, filez vers la restauration ! Ça recrute ! Vive la plonge au smic !


Virginie Efira, juste après la demi-finale France - Belgique !

Pendant ce temps-là, Hübner, l'aîné, fait tout simplement nawak. Parce qu'il a les cheveux longs et l'air dégingandé, il est logiquement pris pour cible par ses camarades de classe dès la rentrée. Il finira par trouver un pote en la personne de Fratrick, au look définitivement très eighties car il est le dernier collégien à porter un blouson en cuir (le film a un côté intemporel). Ce dernier demande à Hübner de lui rendre quelques petits services : transporter de mystérieux colis d'un point A à un point B dans Paris. Hübner s'exécute, en allant à fond les ballons sur ses patins à roulettes. A son retour, son pote le remercie en lui offrant le dernier iPhone. Flambant neuf ! Un mois ET DEMI de salaire de sa mère ! Un bien beau cadeau que Hübner, le sourire jusqu'aux oreilles, qu'il a bien décollées, accepte sans se poser de question. Quel con cet Hübner, sans dec' !


A en croire le look des collégiens, ce film se déroule dans une faille temporelle pleine d'anachronismes

Tandis que sa daronne travaille dur en tant que serveuse pour subvenir tant bien que mal aux besoins de la p'tite famille, Hübner continue d'enchaîner les conneries et s'enfonce de plus en plus profondément dans le grand banditisme ! Il bosse officiellement en binôme avec son pote Fratrick en obéissant aux ordres d'un gangster de pacotille campé par Gilbert Melki (qui fait ici très peu d'effort, très peu !). Hübner commence à amasser un beau pactole qu'il planque dans le tiroir de sa chambre, entre deux paires de chaussettes sales. Un beau soir, ce crétin d'Hübner finit même par embarquer dans ses mésaventures le tout petit et innocent Herbert (excellemment joué par Jean-Baptiste Blanc, vraiment, le gamin est bluffant, il faut voir ça, c'est la grande attraction du film), alors qu'il était supposé le garder sagement en attendant le retour de maman ours. Con d'Hübner !


Gilbert Melki apprend dans L’Équipe qu'il n'y a aucun Français sur le podium du Ballon d'Or 2018 !

Hübner part de plus en plus en vrille et se met aussi à parler très mal à sa mère ("Dégage de ma chambre connasse ! Tu déboules encore une fois comme ça dans ma chambre et j'te refais le portrait, Mamie Syphilide ne te reconnaîtra plus !"). Il faut dire qu'Hübner a découvert les mensonges de sa maman lors d'une de ses "courses", l'observant de loin au service d'un bar qu'il qualifiera de "miteux", de "trou à merde" et de "repère à vieilles putes comme toi" (sic !). Virginie Efira se montre convaincante lors de ces scènes d'engueulades familiales, pourtant toujours dures à gérer, dos au mur face à son ado en pleine crise de nerf (le jeune acteur donne alors libre cours à ses états d'âme et à sa véritable personnalité).


A deux doigts de la correction, Hübner...

Au passage, on pourra juste regretter qu'Efira n'arbore ici qu'une seule et même tenue : un petit pull fin, couleur peau (certes, parfois mis à rude épreuve), et une jupe longue. C'est du gâchis. Bref, ne glissons pas sur ce terrain-là ! Virginie Efira livre encore une solide prestation et c'est parce qu'on la sait bonne actrice qu'on s'est risqué devant ce film. Rien d'autre. On ne peut pas en dire autant de Gilbert Melki, en mode pilote automatique. Mais revenons à nos moutons...


En train de tester l'iPhone de contrebande confisqué à Hübner

Efira trouve enfin un nouveau job dans une bijouterie, faisant ainsi valoir son expérience et son diplôme en joaillerie fine. Du côté d'Hübner ça va de mal en pis ! Il participe à des braquages au domicile des particuliers, parfois avec violence, et quémande toujours plus de missions, synonymes d'oseille, à son patron. Un beau jour, une de ses courses tourne mal, et il se fait chiper un colis d'une somme de 75 000€ par des mecs cagoulés en scooter (grande scène). Cet incident met Gilbert Melki très en colère (mais il aurait pu s'y attendre, le gars laisse son petit commerce entre les mains d'ados débiles !). C'est là que le scénario prend une tournure encore plus diabolique, pour notre plus grand bonheur !


Gilbert Melki explique à Efira que c'est un scandale cette histoire de Ballon d'Or

Hübner ayant gueulé sous tous les toits que sa mère est bijoutière, Melki a la chic idée de lui demander de rembourser la somme perdue. "Cousin Hüb'", comme l'appelle son frère, alors que ce n'est pas son cousin mais son frère, est alors bien obligé de raconter ses exploits à sa mère qui, étonnamment, n'a pas le réflexe de lui décocher une droite de tous les diables ou un grand coup de pied bien placé sur le périnée. Maligne, Efira se demandera un peu plus tard si le vol du colis n'était pas un coup monté par Melki afin d'organiser le braquage de sa bijouterie ! Le scénario ne lèvera pas explicitement le voile là-dessus, préférant laisser planer le doute, et c'est tant mieux.


La famille au grand complet, manifestement dans un aéroport, car Herbert est fan des "zones d'interface" !

La dernière partie du film installe un suspense quasi insoutenable. Je vous écris ça la gorge nouée ! Emmanuelle Cuau sort les violons, se prend pour Hitchcock, mais c'est seulement dans sa tête. Son film, dont le plus grand mérite est d'être très court, a de tristes allures de téléfilm malgré tous les efforts de ses acteurs. On hallucine quand on découvre qu'ils s'y étaient mis à quatre pour écrire ce scénario d'outre-tombe : Emmanuelle Cuau herself (pilote du projet), Éric Barbier (conseiller banditisme), Lise Bismuth-Vayssières (conseillère joaillerie) et Raphaëlle Desplechin (la sœur d'Arnaud, pour la relecture finale). Quand on voit le résultat, ça laisse songeur !


Retour à la case départ pour Herbert

Pour se tirer d'affaire, Efira finira par tromper les braqueurs en ayant au préalable créé un faux du collier d'une valeur de 120 000€ (j'ai la mémoire des chiffres) sur lequel elle travaillait de longue date (rien n'étant laissé au hasard, Cuau ayant pris soin de glisser une petite scène sur ledit collier bien avant que celui-ci ne serve réellement à quelque chose, bien vu !). Notre charmante héroïne finira par s'envoler à Toronto avec ses deux gosses et le vrai collier autour du cou, vers une nouvelle vie, un nouveau départ ! L’œuvre d'Emmanuelle Cuau fait ainsi partie de ces films qui nous font croire qu'en cas d'énorme connerie commise quelque part, il suffit de mettre les voiles (si possible, vers une destination assez lointaine). N'empêche que la petite famille d'Efira gardera un sacré souvenir de son passage à Paris ! La boucle est bouclée, retour à Toronto et au dodo.


Pris de court d'Emmanuelle Cuau avec Virginie Efira et Jean-Baptiste Blanc (2017)

27 décembre 2016

Bilan 2015




http://ilaose.blogspot.fr/2015/02/it-follows.html
1. It Follows de David Robert Mitchell


http://ilaose.blogspot.fr/2016/04/la-sapienza.html
2. La Sapienza d'Eugène Green


http://ilaose.blogspot.fr/2015/12/slow-west.html
3. Slow West de John Maclean


 4. L'ombre des femmes de Philippe Garrel


5. Notre petite sœur de Hirokazu Kore-Eda


6. Mad Max : Fury Road de George Miller



7. Ni le ciel ni la terre de Clément Cogitore



 8. Trois souvenirs de ma jeunesse d'Arnaud Desplechin


 9. Jauja de Lisandro Alonso


10. Félix et Meira de Maxime Giroux


On accuse un léger retard sur 2015, mais le taff est là. On a même un top 10 assez original, avec pour la première fois un film venu du Québec : Félix et Meira, dans lequel au moins l'un des deux auteurs de ce blog s'est reconnu (l'autre ne s'appelant pas Meira  - nota bene : juste tapez Hadas Yaron dans Google). Petite mais sympathique année de cinéma. Peut-être découvrirons-nous la grosse pépite de 2015 en 2025. Hâte d'y être. En attendant nous avons choisi de mettre en exergue des films qui parfois surprendront (suivez notre regard vers La Sapience, qui rend presque tout le monde complètement jobard, ou vers Slow West, western certes petit par la taille mais grand par le charme). Dans ce top, plusieurs films qui divisent notre comité de rédaction, du fait qu'un membre les a vus et pas l'autre, ou vice versa. Vous aurez peut-être vu le numéro 6 de ce classement, qui a fait causer de lui à sa sortie, et que nous reconnaissons comme un film d'action efficace, revu avec plaisir (quand bien même George Miller n'avait rien à foutre sur le siège de président du festival de Cannes 2016 ; d'ailleurs, en passant, un mot sur Cannes 2016 : quand on regarde le top des Cahiers du Cinéma, on croise 8 films sélectionnés en compétition officielle sur le tapis rouge, sauf le grand gagnant, aka le Ken Loach, ce qui en dit long sur le palmarès merdique de sir Miller). D'autres films nous ont plu, mais il leur manquait un petit quelque chose pour figurer dans ce classement, comme Contes italiens ou Caprice. Nous sommes aussi passés à côté de quelques titres importants, du fait de leur format quelque peu contraignant, notamment le Kiyoshi Kurosawa, le Apichatpong Weerasethakul ou la trilogie de Miguel Gomes. Dieu nous pardonne. Mais faisons amende honorable. D'ailleurs, si on va par là, il y a tout un pan du cinéma mondial que nous autres occidentaux laissons systématiquement dans l'ombre, il s'agit du cinéma indien, de Bollywood, qui truste le Top 100 des meilleurs films mondiaux sortis depuis 2014 sur Imdb, avec des titres comme Yapisik Kardesler, Jaatishwar, Aagadu, Duu duu, Pouslanana emulcafé, Yusuf Yusuf ou encore Vikramadithyan. Logiquement, si on les avait vus, ces sept merveilles du 7ème art seraient indiscutables dans les premières lignes de notre classement, qui par conséquent n'a aucun sens ni aucune valeur.

23 mai 2015

Notes sur le Festival de Cannes 2015



Un peu moins de 6 jours à Cannes, 16 films vus toutes sections confondues : c'est déjà beaucoup, mais trop peu pour tirer des conclusions précises sur d'éventuelles grandes orientations (thématiques ou formelles) de cette édition. Beaucoup se sont inquiétés de la volonté plus ou moins affichée par Thierry Frémaux de faire la part belle à des films traitant de manière frontale de problématiques sociales d'aujourd'hui, dans un style naturaliste peu aventureux. Ces films, parfois réussis, étaient bien là en sélection officielle (La Tête haute, La Loi du marché), mais le festival avait bien d'autres choses à offrir. Un peu en compétition, beaucoup dans les sélections parallèles, en particulier la Quinzaine des réalisateurs dont le délégué général Edouard Waintrop a su profiter des hésitations et des choix discutables de Frémaux (cette année encore plus que les autres, des films désastreux ne semblent être en compétition que pour garantir des montées des marches glamour) pour faire de sa section la plus stimulante et la plus audacieuse de ce début de Festival.



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Une ouverture idéale d'abord, avec L'Ombre des femmes de Philippe Garrel. Prolongement assez évident de son précédent film La Jalousie, et réussite aussi limpide que Les Amants réguliers. Sur une trame aussi simple qu'à son habitude (Pierre et Manon forment un couple de cinéastes solide mais fatigué ; Pierre rencontre Elisabeth qui devient sa maîtresse, et par laquelle il apprend que Manon a elle aussi un amant), Garrel touche à l'essence du sentiment amoureux, dans un mélange constant et bouleversant de douceur et de douleur qui irradie chaque scène. La mise en scène, d'apparence simple et très sèche, associée à la splendeur du noir et blanc de Renato Berta, est admirable. Et Garrel tire le meilleur de son casting étonnant : les revenants Stanislas Merhar (parfait en homme trompant et trompé, taiseux et cruel) et Clotilde Courau (dont émane un bouleversant mélange de force et de souffrance), et la découverte Lena Paugam, beauté discrète mais intérieurement bouillonnante. La relation entre Pierre et Manon est hantée par le mensonge, intelligemment et discrètement symbolisé par ce vieux résistant à qui le couple consacre un film, et qui s'avèrera ne pas être celui qu'il prétend. Un film d'une grande cruauté et d'une immense beauté.


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Autre réussite indiscutable, dès le deuxième jour de la Quinzaine : Trois souvenirs de ma jeunesse d'Arnaud Desplechin, prequel explicite de Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle), lors duquel Mathieu Amalric reprend brièvement le rôle d'un Paul Dedalus quarantenaire se replongeant dans les souvenirs de son enfance, son adolescence et sa vie de tout jeune homme. Les deux premiers souvenirs sont très courts : le premier voit Paul enfant subir les crises de folie de sa mère, et quitter la maison familiale ; le second est un étonnant récit d'espionnage où Paul, en voyage scolaire en URSS, est missionné pour "offrir" son identité à un jeune juif cherchant à quitter le pays pour Israël ; puis vient le troisième, qui occupe à lui  seul près de deux heures de film, chronique de la rencontre et de la passion entre Paul et Esther (dont le rôle était tenu par Emmanuelle Devos dans Comment je me suis disputé...). La singularité et la virtuosité de l'écriture de Desplechin trouvent dans la bouche de ces jeunes gens une vigueur nouvelle, en particulier dans celle du jeune Quentin Dolmaire, jeune comédien sorti de nulle part, authentique révélation, boule de nerfs et de flegme mêlés, capable des fulgurances expressives et verbales les plus étonnantes (Amalric bien sûr, mais aussi Léaud ne sont pas loin). Comme Garrel mais d'une façon évidemment très différente, Desplechin s'approche au plus près de la sève des relations hommes/femmes, de ce qu'elles peuvent générer d'exaltation, de folie et de souffrance. Sa narration et sa mise en scène sont d'une grande liberté et d'une folle inventivité, et ce film son plus beau depuis longtemps.


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Je n'ai pu voir que le premier volume des Mille et une nuits de Miguel Gomes, projeté le 3ème jour. Une expérience folle, stimulante, parfois agaçante, constamment surprenante. L'ambition qui émane de ce film de 6 heures (découpé en 3 volumes de 2 heures) est grandiose et inédite : s'attaquer à la situation désastreuse du Portugal d'aujourd'hui par (presque) tous les moyens qu'offre le cinéma. La fiction dramatique, le documentaire, le conte, l'autofiction, l'interview, bien d'autres choses encore, et parfois plusieurs de ces choses mélangées (et encore, je n'ai pas vu les deux volumes suivants). Autrement dit, escalader l'Everest par toutes ses faces, simultanément. Bien sûr, on ne peut pas se lancer dans une telle entreprise seul, et Gomes aime beaucoup rappeler que cette œuvre est le fruit d'un travail collectif (des journalistes furent chargés de collecter pendant plusieurs mois toutes sortes d'informations et de faits divers à travers le pays, que Gomes et sa scénariste ont ensuite sélectionnés et plus ou moins remodelés pour les intégrer au film). On peut légitimement parfois s'agacer ou décrocher de ce joyeux foutoir et de l'impudence de son auteur, mais il en émane une telle énergie, une telle acuité et une telle drôlerie qu'il finit par tout emporter. Miguel Gomes confirme qu'il est bien un des jeunes cinéastes contemporains les plus aventureux en faisant littéralement exploser tous les schémas, et en livrant une vision à la fois impertinente, sombre mais non dénuée d'espoir de la situation de son pays, de l'Europe, du monde. On redécouvrira ce premier volet et les deux suivants avec bonheur en salles cet été.


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Waintrop a visiblement programmé à dessein ces trois immenses films sur les cinq premiers jours du festival, pour frapper un grand coup. Quelques petites perles ont par ailleurs émaillé sa sélection, notamment le premier film de la réalisatrice sino-américaine Chloé Zhao, Les Chansons que mes frères m'ont apprises. Situé dans une réserve indienne du Dakota du sud rongée par la pauvreté et l'alcoolisme, le film suit deux personnages principaux, un garçon de 19 ans et sa petite sœur de 11 ans, livrés à eux-mêmes par une mère volage et seule, et par un père qui leur a offert 27 demi-frères et sœurs de 9 mères différentes (!), et qui vient de mourir dans l'incendie de sa maison. Le film cumule plusieurs handicaps de prime abord, en premier lieu la lourdeur de son sujet et l'influence stylistique très visible de Terrence Malick. Mais débarrassé des lourdes prétentions métaphysiques (et des voix off impossibles) des derniers films du vieux maître, et délesté de tout pathos, le film émeut et offre beaucoup de scènes très réussies et de personnages aussi beaux que leurs jeunes comédiens. Un petit film fragile mais très séduisant.


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Plus inégal, El Abrazo de la Serpiente du colombien Ciro Guerra plonge quant à lui au cœur de la forêt amazonienne, faisant des aller-retours entre deux époques sur les traces de deux explorateurs occidentaux à la recherche d'une plante rare et miraculeuse. Ils se confrontent à l'hostilité de la nature, aux indigènes locaux, se frottent aux pratiques chamaniques, mais surtout à la destruction de tout ce fragile équilibre par l'exploitation grandissante de la forêt. Le film est loin d'être exempt de défauts (quelques lourdeurs et scènes complètement ratées), mais aussi de sacrées audaces, telle cette explosion psychédélique absolument inattendue et très belle à la fin du film.

Seule vraie déception parmi ce que j'ai pu voir à la Quinzaine, Green Room de Jeremy Saulnier, qui après Blue Ruin livre un survival indéniablement efficace (la salle était très réactive) mais aussi assez bête par sa violence grotesque et son humour bas du front.


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La sélection de la Semaine de la critique était bien sûr moins excitante sur le papier. Ayant raté le paraît-il séduisant premier film de Louis Garrel (Les Deux amis), je n'ai pu y voir que Ni le ciel, ni la terre, le premier long métrage de Clément Cogitore, jeune cinéaste très remarqué pour ses courts, et qui confirme ici un talent extrêmement prometteur. Ni le ciel, ni la terre raconte l'histoire d'une troupe de soldats français (commandée par un Jérémie Renier convaincant) postée à la frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan, près d'un petit village et d'une position taliban. Un jour, alors que leur retrait est imminent, certains d'entre eux se mettent à disparaître mystérieusement. Le film trouve un intéressant équilibre entre une puissance d'incarnation très physique (ce n'est pas un film de guerre, mais il en émane beaucoup de violence à peine contenue et une très belle façon de filmer les corps et leur tension) et une dimension métaphysique pleine de mystère et de questions non résolues. Dans les deux cas, le film fait preuve de beaucoup d'humanité et d'intelligence.


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Venons-en maintenant à la sélection officielle, et d'abord à son "antichambre", Un certain regard, où se sont vus rétrogradés deux immenses cinéastes asiatiques. Pour l'un d'entre eux c'est une surprise d'autant plus grande qu'il a obtenu la Palme d'or il y a quelques années (c'est un phénomène rare, dont de mémoire le seul équivalent est la présence du Restless de Gus van Sant dans cette section, quelques années après la Palme d'Elephant). Avec Cemetary of Splendour, Apichatpong Weerasethakul ne rate pas son retour. Dans un petit hôpital construit sur les ruines d'un cimetière, des soldats sont plongés dans un sommeil profond. Autour d'eux, deux femmes d'âge différents, dont une jeune femme capable de communiquer avec l'âme des morts et des soldats endormis. Un jour, l'un d'eux se réveille. Constamment pris entre la réalité et les songes, la vie et la mort, le film provoque une sidération permanente, purement cinématographique, un immense bien-être cotonneux parfois percé de violentes fulgurances, dont je ne veux évidemment dévoiler aucune ici pour en préserver la surprise (je vous avertis juste d'une scène prodigieuse de générosité, de trouble charnel et de monstruosité mêlés à la fin du film). Pour reprendre approximativement une formule entendue à Cannes, c'est le "film-cure" du festival, celui qui par sa beauté guérit de tout ce qu'on voit de laid, là-bas et ailleurs.


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Il est frappant de constater que Kiyoshi Kurosawa s'intéresse lui aussi, dans Vers l'autre rive, à la relation entre le monde des morts et celui des vivants (ce n'est pas la première fois en ce qui le concerne non plus), pour un résultat évidemment très différent mais néanmoins passionnant. Un homme mort noyé trois ans auparavant réapparaît dans la vie de sa femme. Cette dernière en est évidemment bouleversée, mais n'en semble pas étonnée outre-mesure (il faut la voir et entendre dire, quand elle voit son mari apparaître dans un coin de son salon : "Oh, tu es là", avec une désarmante simplicité qui suscite bien plus d'émotion que si elle avait éclaté en sanglots). Ensemble, ils entreprennent un voyage à travers le Japon, dans une région où le mari semble avoir un temps vécu pendant son absence. Un film apaisé, à la mise en scène discrètement majestueuse, et d'une grande intensité émotionnelle.


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Il est probable que la relégation de ces deux maîtres à Un certain regard s'explique par l'extraordinaire densité des prétendants asiatiques cette année. Trois sont en compétition. Si j'ai raté le Kore-Eda et le Hou Hsiao-Hsien (tièdement accueillis semble-t-il), j'ai pu voir le nouveau film de Jia Zhangke, deux ans après le fantastique A Touch of Sin. Si ce dernier embrassait l'histoire contemporaine de la Chine par le prisme de la violence, Mountains May Depart est un pur mélodrame, très ample lui aussi, puisqu'il se situe sur trois époques (1999, 2014, 2025), deux continents, et s'attache à deux générations de personnages. Si le film souffre d'une troisième partie moins convaincante, et de quelques lourdeurs symboliques assez étonnantes (tel ce choix d'appeler un des personnages "Dollar"), il n'en demeure pas moins admirable par l'incroyable inventivité de sa mise en scène, par l'égale finesse avec laquelle il traite le sentiment amoureux et la critique économique et sociale, et par l'émotion qui naît de sa peinture d'un personnage féminin passionnant, interprété par Zhao Tao, et son fascinant visage constamment rieur et néanmoins empreint de douleur. Le travail de Jia Zhangke sur le son est aussi particulièrement marquant. On se souviendra longtemps de ces basses vibrantes qui ont fait trembler le Grand Théâtre Lumière, et surtout de ces deux scènes musicales, la première et la dernière du film, qui ont fait du Go West des Pet Shop Boys l'étonnante chanson du festival.


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Mon deuxième favori (personnel) de la compétition est Mia Madre de Nanni Moretti, où mélodrame et comédie de succèdent, se superposent par moments. Moretti s'y construit un alter ego féminin, Margherita (Margherita Buy), réalisatrice qui tourne un film social (visiblement médiocre) sur une usine en grève. La patron de l'usine est joué par un acteur américain égocentrique et excentrique (John Turturro, toujours à la limite du cabotinage, souvent génial). Parallèlement, la mère de Margherita est en train de mourir. Dans cette épreuve Margherita est épaulée par sa fille adolescente et par son frère (incarné par un Moretti parfait de sobriété), qui décide lui-même de quitter son travail pour s'occuper de sa mère. Mia Madre est un film inquiet et passionnant sur la confusion de notre époque, à de multiples niveaux (social, culturel, éducatif, artistique...), et aussi l'émouvant portrait d'une femme entre deux âges et de ses difficiles rapports aux autres (collaborateurs, amoureux, famille). La mise en scène de Moretti est d'une sobre élégance mais réserve aussi des surprises étonnantes, en particulier quand il se frotte au rêve. Il y a peut-être finalement là une tendance forte dans les films les plus intéressants du festival : presque tous contiennent une forte dimension onirique et une volonté forte de représenter les rêves, les songes ou l'au-delà.




C'est malheureusement aussi le cas dans certains films ratés. Mais le plus malheureux, c'est que l'un d'eux soit l’œuvre d'un réalisateur aussi adoré que Gus Van Sant. La Forêt des songes a été (presque) unanimement rejeté par les festivaliers, et il est difficile de les contredire. Un mélo empesé et désincarné, souffrant d'un scénario souvent grotesque (un homme décide d'aller se suicider dans une forêt au pied du Mont Fuji, où il rencontre un autre homme, japonais, qui y a lui renoncé un peu tard. Au gré de réguliers flash-backs, on apprend ce qui a conduit notre héros à en arriver là) que Van Sant ne transcende qu'à de rares occasions dans la première moitié du film (la deuxième heure est un calvaire total). Ajoutons à ça une musique mainstream omniprésente et la prestation rapidement insupportable de Matthew McConaughey, qui va devoir faire attention à ne pas rapidement perdre tout le beau crédit dont il jouit depuis son come-back. N'en jetons plus, nous avons tellement admiré le travail de Gus Van Sant, nous continuons à croire en lui en plaidant l'accident de parcours.


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Voilà pour les "grands maîtres" de la compétition. Il y avait aussi un premier film, Le Fils de Saul du hongrois Laszlo Nemes, et pour beaucoup ce fut un choc. Le film se situe intégralement à Auschwitz, et ne quitte jamais le visage de son personnage principal, Saul Aüslander ("l'étranger"), détenu juif faisant partie d'un sonderkommando, sélectionné par les nazis pour mener ses semblables à la chambre à gaz et "nettoyer" celle-ci de leurs cadavres. Un jour, Saul voit un enfant ayant survécu au gazage, qu'un médecin ausculte avant de l'achever en l'étouffant. Saul le reconnaît comme son fils, et se met dès lors en tête de récupérer son cadavre et de trouver un rabbin pour lui offrir un enterrement en-dehors du camp. La mise en scène, dans un format 1.33 surprenant, est faite de plan-séquences très longs, de gros plans permanents sur le visage de Saul, tout le reste étant flou ou relégué dans le hors-champ (énorme travail sur le son, infernal). Tout ça est impressionnant de maîtrise, beaucoup trop. Le film est absolument irrespirable, et il en émane rapidement un sentiment de complaisance et un manque de générosité étouffant, même quand les grilles du camp sont finalement franchies, en bout de film. Laszlo Nemes témoigne d'un talent formel indéniable, mais on espère que dans le futur il en fera autre chose qu'un "film-choc" comme le festival en raffole (il y a fort à parier qu'il sera en bonne place au palmarès).


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Autre film très sérieux dans un tout autre registre formel : La Loi du marché de Stéphane Brizé, dans lequel Vincent Lindon incarne Thierry, chômeur depuis 15 mois, enchaînant les entretiens à Pôle emploi, les formations infructueuses, les rendez-vous blessants à la banque. Il finit par accepter un poste d'agent de sécurité dans une grande surface. Lindon est le seul comédien professionnel du film, écrit et tourné à toute vitesse. Il y est formidable d'intensité, et le principe du film le confrontant exclusivement à des comédiens amateurs, pour la plupart dans leurs propres rôles, fonctionne à merveille. Le film n'est évidemment pas exempt de tout reproche : la mise en scène de Brizé, en apparence très minimaliste, peut paraître fonctionnelle et systématique, voire assez laide. Il s'attache surtout à saisir les choses sur le vif, caméra à l'épaule, en plan-séquences (même si la plupart sont discrètement remontées). La surenchère de situations négatives (on dirait qu'il a synthétisé en 1h25 toutes les choses terribles auxquelles peut être confronté un homme en difficulté) est facilement assimilable à du misérabilisme. L'ensemble est néanmoins d'une puissance et d'une acuité assez incroyables sur ce qu'est la violence du monde du travail d'aujourd'hui. Et si ce cinéma manque indéniablement d'ampleur et d'inventivité, Brizé fait partie de ses meilleurs représentants en France. Et il est assez satisfaisant de constater (le film est sorti cette semaine) qu'un large public y accède, donnant tort à tous les commerçants du cinéma décrétant que le public n'aspire qu'à se divertir en s'évadant de son quotidien.


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Plus discutable encore est mon ressenti à propos de Marguerite et Julien, le nouveau film de Valérie Donzelli, dont le hit La Guerre est déclarée avait suscité chez moi la même aversion que chez les créateurs de ce blog (et auprès de qui ce paragraphe risque me coûter très cher pour longtemps). A de rares exceptions près, Marguerite et Julien a été largement rejeté à Cannes. A mon grand étonnement, le film m'a emporté. A partir d'un scénario de Jean Gruault écrit pour François Truffaut dans les années 70, il conte l'histoire d'un frère et d'une sœur (Jérémie Elkaïm et Anaïs Demoustier), dans une époque lointaine, éperdument amoureux l'un de l'autre depuis l'enfance, longuement séparés, se retrouvant jeunes adultes, bien décidés à vivre  leur amour en dépit de tous les obstacles. Bien sûr, le film est loin d'être parfait. Donzelli fait feu de tout bois, ose l'emphase romanesque et les tentatives formelles les plus débridées, et parfois ça ne fonctionne pas et vire au ridicule. Mais le film a pour lui un souffle indéniable, une foi réjouissante dans le pouvoir d'évocation du cinéma et la croyance du spectateur (effets spéciaux désuets, anachronisme permanent - dans les costumes mélangeant plusieurs époques, ou quand un hélicoptère fait soudain irruption dans le champ), et une interprétation convaincante. Ce n'est pas très étonnant concernant Anaïs Demoustier, plus belle et intense que jamais, ça l'est plus pour Jérémie Elkaïm, étonnant de sobriété. Ils donnent chair de belle manière à ce couple étrange et inadapté, dans un film à la charge érotique puissante et perturbante.


Hitchcock/Truffaut


Ps : finissons sur une note plus consensuelle. A Cannes Classics, on a pu voir le documentaire de Kent Jones intitulé Hitchcock/Truffaut, qui sera bientôt diffusé sur Arte. Il s'attache à décrire la relation entre les deux cinéastes, et la genèse d'un des plus grands livres de cinéma qui en a résulté, en s'appuyant sur une forte documentation et sur les témoignages souvent très intéressants de cinéastes invités (Scorsese, Fincher, Bogdanovich, Assayas, Desplechin, Kurosawa...). Mais le film dévie assez vite de son programme initial pour entrer (et faire entrer les cinéastes sus-cités) de façon profonde et passionnée dans l’œuvre d'Hitchcock, dans leur rapport intime à celle-ci, et plus particulièrement à deux films, Psycho et Vertigo. Un documentaire passionnant, et très salutaire au milieu du tunnel de films contemporains vus à Cannes.


19 juillet 2014

9 mois ferme

Avec pas moins de six nominations aux César*, 9 mois ferme est le premier film d'Albert Dupontel à être à ce point adoubé par ses pairs. L'homme, que l'on a pu entendre déblatérer toutes sortes d'idioties atterrantes durant la promo, a même été reconnu en tant que réalisateur, puisqu'il a eu droit à une nomination dans cette catégorie, où il concourait aux côtés de Roman Polanski, Abdellatif Kechiche, Alain Guiraudie, Asghar Farhadi et Arnaud Desplechin. Cherchez l'erreur... Rappelons que, question mise en scène, les deux grands mentors d'Albert Dupontel sont très vraisemblablement Jean-Pierre Jeunet et Terry Gilliam : le premier, pour cette hideuse couleur jaunâtre qui inonde son film, le second, pour ces plans obliques dont il abuse. Autant dire que le rejeton de ces deux cinéastes a une sale gueule. 9 mois ferme est très laid, vraiment. C'est une sacrée épreuve pour les yeux. Il y a sans doute de quoi sortir de la salle fou et violent si l'on voit ça au cinéma.




On pourrait regretter cette laideur de chaque instant si, à côté de ça, le film était marrant, mais il ne l'est pratiquement jamais. J'ai ri une fois. Lors de cette scène où un avocat, collègue de Sandrine Kiberlain, fait chuter un gros bibelot de l'étagère située derrière lui, à force de taper sur son bureau par énervement, bibelot qui lui retombe pile poil sur l'arrière du crâne. Bam. Mort sur le coup. Là j'ai ri. Pas un fou rire, loin de là, j'ai simplement pouffé. Mais Albert Dupontel y est-il vraiment pour quelque chose ? Ça ressemble plutôt à un accident de plateau qu'il aurait eu la bonne idée d'immortaliser avec sa caméra et de garder au montage. On m'a déjà suffisamment reproché d'avoir rigolé, un véritable fou rire cette fois-ci, lorsqu'il est arrivé sensiblement la même chose à mon vieux pépé, alors je ne vais pas épiloguer là-dessus...




J'ai aussi aimé la fin du film. Assez soudaine, elle m'a agréablement surpris, moi qui n'étais plus tout à fait dedans. J'étais ravi. Reconnaissons au film de Dupontel cette qualité-là : il ne dure que 82 minutes ! C'est une durée tout à fait adéquate pour une comédie, et encore plus quand elle est très mauvaise. Je ne dirai rien de la prestation de Sandrine Kiberlain, qui ne méritait toutefois aucune récompense. Non, la seule personne à blâmer ici est Albert Dupontel, pathétique énergumène tellement sûr de lui qu'il en a oublié de s'inventer un personnage et doit s'imaginer que sa seule présence à l'écran suffit à provoquer l'hilarité, lui qui met en place un suspense tout à fait malvenu avant d'apparaître enfin, comme s'il s'agissait d'une star au charisme fou, alors que c'est bien tout l'inverse ; lui dont l'humour beauf et le style adolescent, quelque part entre la bande-dessinée et le gore idiot, semblent épuisé depuis le départ et condamné à la plus triste répétition. Comment peut-on décemment être fan de ce gars ?!




* Petit rappel indispensable car on a vu beaucoup d'accrochages à ce sujet pendant la période des cérémonies : le mot "César" est invariable, contrairement aux Oscars, où l'on met bien la marque du pluriel, même en français. En anglais, on accorde les noms propres. Pensez à la série d'animation The Simpsons, qui devient en français Les Simpson. Songez aussi aux Beatles que quelques fans français très tatillons nomment encore Les Beatle. 


9 mois ferme d'Albert Dupontel avec Sandrine Kiberlain et Albert Dupontel (2013)