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16 août 2021

Top 2019-2020

  

Pourquoi 12 films plutôt que 10 ? Parce que 12 travaux d'Astérix, parce que 12 cavaliers de l'Apocalypse, parce que 12 merveilles du monde, parce que 12 plaies d’Égypte, parce que 12 samouraïs, parce que 12 sept nains. Douloureuse phrase pour un top espéré depuis deux ans et demi par nos lectrices et lecteurs qui attendaient notre feuille de route, notre feu vert pour découvrir les titres les plus marquants de deux années déjà oubliées.

6. The Irishman
8. Adolescentes
11. Énorme
13. Asako I et II


Ne vous fiez pas trop à l'ordre, déterminé par Wheel Decide. Grand absent, Uncle Gems des frères Safdie, que le monde entier a découverts grâce à Netflix, mais dont le monde entier se foutait totalement quand ils torchaient déjà des films très corrects voire meilleurs dans les rues de New York sans un dollar en poche et qu'il fallait bouger son gros cul du canapé pour aller les soutenir en salles. 
 
 

 
Même topo pour Emmanuel Mouret, qui continue son bonhomme de chemin sans démériter. Mais nous n'avons pas attendu 2020 et son dix-huitième long métrage pour le découvrir et le saluer enfin. On était là depuis le début. Et ce film, très plaisant, à son image, manque d'un petit quelque chose (peut-être une scène très gore).




On peut aussi citer Rabah Ameur-Zaïmeche (qui est un ami à nous), dont le dernier film, Terminal Sud, a bien des qualités et met en avant un Eric Judor très crédible en victime ouïghour, mais s'avère fort plombant et cafardeux, surtout vu au cinéma un dimanche soir, le lendemain de la projo du Gloria Mundi de Guédiguian (qui est un ami aussi), hyper plombant également et formidablement anxiogène. Deux œuvres qui n'auront pas permis de faire de ce week-end a moment to remember.
 
 

 
Pas de parasite dans nos pages. Ni de pet-flamme qui tourne mal. Les gens en ont assez entendu parler. Le buzz autour des films de Grang-Bong et Sciamma-Sutra a fait son petit chemin. On a contribué au petit bouche à oreille en ne parlant pas du tout de ces films sur nos pages (puisque c'était par bouche à oreille), c'est bien assez. 
 
 

 
Constat qu'avec l'âge nous nous adoucissons. Vous l'avez remarqué, nos pages sont de plus en plus des morceaux d'amitié, de bonheur et d'amour, bref, de douceur. Or, un sentiment particulièrement agréable à ressentir, c'est celui de la réconciliation, de l'abandon de tous nos griefs contre quelqu'un qui les avait bien cherchés, qui a longtemps été notre bête noire et qui aurait mérité d'être montré du doigt sur place publique pendant un temps : Noah Baumbach. Avec les années, on a choisi de kiffer. Et c'est vrai que son Marriage Story est plutôt mieux que tout ce qu'il a fait depuis qu'il est né. Sans pour autant mériter les honneurs de notre top.
 
 


Quelque ingratitude envers nos grands cinéastes vieillissants. On sait peut-être que les mouches ont changé d'âne, que l'essentiel a déjà été dit, que l'auto-commentaire guette. C'est ce qui éjecte Douleur et gloire, pourtant douloureux et glorieux film de Pedro Almodovar, de notre classement. Alea Jacta Est. Idem pour la victime collatérale Clint Eastwood, dont La Mule et Le cas Richard Jewell sont des derniers films encourageants, mais qu'on a déjà trop longtemps pratiqué.




Au rang des absents. Pour rester dans les calanques, en terre hippique, dans la péninsule arabique, évoquons Eva en août de Jonás Trueba, véritable bol d'air frais découvert en plein mois de décembre, et authentique rafraîchissement, surtout en plein hiver. 
 
 

 
Quant à Sébastien Liveshit, il faut préciser d'abord que, pour ce qui nous concerne, nous avons fait du confinement un cloisonnement documenté et apprenant, nous intéressant particulièrement à la veine documentaire du cinéma mondial (témoin notre engouement pour La Cordillère des songes et le cinéma de Patricio Guzman). C'est ainsi que nous avons découvert le très intéressant Histoire d'un regard ou encore le beau Petite fille du génie du mal Sébastien Liveshit, dont nous avons cependant préféré honorer Adolescentes. Vivement la sortie de son diptyque Femme adulte / Vieillardes, dont le tournage a été interrompu pour raisons sanitaires.
 
 

 
Rendez-vous fin 2022 pour un beau top 2021. Il a osé !, l'OM, même combat : à jamais les premiers.


26 septembre 2018

Mademoiselle de Joncquières

La première partie de Mademoiselle de Joncquières ressemble mieux à son auteur que la deuxième. On y retrouve la légèreté et le mouvement que l'on aime dans les films d'Emmanuel Mouret. Cette première partie, qui s'intéresse à la relation entre le Marquis des Arcis (Edouard Baer) et Madame de La Pommeraye (Cécile de France), est plus courte que la deuxième, dans laquelle se déploie la vengeance, toute une manigance machiavélique. Elle est plus courte mais il s'y passe plus de choses. Efficacité du scénario donc mais surtout grande habileté du metteur en scène et de ses comédiens. Il y est question d'une relation, de ses débuts et de sa fin : séduction, sentiments naissants, idylle, vie de ménage, doute, lassitude, rupture. Toute une histoire en une trentaine de minutes. Et l'intensité qui s'en dégage n'est que plus grande. Les personnages ont le temps, en quelques scènes pleines d'énergie, d'exister pleinement et de se faire aimer.




La séquence où le Marquis conduit Mme de La Pommeraye près d'un cours d'eau, accompagné de deux serviteurs qui transportent des chaises, dans le but d'élaborer une mise en scène des avantages de la vie amoureuse sur la solitude aux yeux de celle qu'il entend séduire, parvient à conjuguer en un rien de temps le rire et l'émotion. La sincérité des personnages est évidente. Le Marquis, au-delà de son petit spectacle de séducteur, se livre avec sincérité et touche à la poésie. La dame, loin de simplement céder face à l'audace ou à la verve, est profondément bouleversée et commence de croire en l'amour. Quelque chose se passe en eux et se passe devant nous, portée par la vérité des comédiens (puissante dans la scène terrible où le personnage de Cécile de France prêche le faux pour savoir le vrai des sentiments de son amant), mais aussi par la beauté de la langue parlée et la vivacité du montage, qui emporte, surprend et nous tient.




Partant, et même si l'on préfèrera retenir ce très beau début qui contient déjà un commencement et une fin, il faut bien avouer que la deuxième partie du film, censée contenir le gros morceau, la vengeance, la manipulation ourdie par une Madame de La Pommeraye qui n'a rien à envier à Mme de Merteuil, retombe un peu. D'abord et principalement parce que tout est plus lent, attendu, comme déjà vu. Ensuite parce que les personnages s'estompent un peu au profit de la machination et de son évolution par gradation (on aurait aimé vivre un peu plus avec ce Marquis, avec cette Madame de blessée, avec cette demoiselle éponyme aussi, qui tarde à arriver et peine à exister). Enfin parce que le film esquisse une piste politique qu'il ne suit pas. Contrairement à la question des classes, traitée dans d'assez bonnes proportions (car l'on voit bien, à travers dialogues et situations, l'immonde mépris de ce petit monde de la noblesse pour pour tout ce qui n'en est pas), celle des sexes laisse une impression d'inachevé.




On pourrait éventuellement ne pas se sentir obligé d'en vouloir à un film sortant en 2018 de montrer un homme volage et inconstant, et des femmes sentimentales, trompées, vénales et amères, ou de s'achever en sauvant le bellâtre au cœur bon et en condamnant la mégère au cœur dur. Il faudrait pour cela s'en tenir à ce que le film est l'adaptation de Diderot et à la fidélité aux mœurs et aux vues d'un autre siècle. On pourrait. Mais ce n'est pas évident, l'adaptation étant par principe libre et par définition de son temps. Mais à cela on pourrait objecter qu'elle est aussi libre de ne pas se préoccuper de son temps. Sauf qu'Emmanuel Mouret, dans le contexte que l'on sait, ne cesse de prêter à son héroïne, Madame de La Pommeraye, des velléités féministes (elle préconise la vengeance et la solidarité féminine comme arme de correction des hommes), et que ces répliques, qui résonnent forcément plus que d'autres à l'oreille de spectateurs et spectatrices de 2018, sont alors en décalage avec ce que raconte ce film.




Car après tout le Marquis n'est pas un mauvais bougre (assez loin en cela d'un Vicomte de Valmont). Il se contente d'aimer des femmes, certes peu longtemps, mais sans leur faire d'autre mal que celui de ne plus les aimer, et de ne pas toujours oser le leur avouer. Il s'est lassé de Madame, un point c'est tout. Aussi n'y a-t-il que justice à ce que ledit Marquis, momentanément et injustement humilié, s'en aille, bon prince, jouir de la vie auprès de sa jeune épouse en ses terres, et que la vengeresse finisse seule et punie. Mais, par conséquent, les visions féministes avancées par Madame de La Pommeraye s'embourbent en des relents d'aigreur et de venin dans la bouche d'une femme excessive et malfaisante (y compris vis-à-vis d'autres femmes). Cet amalgame n'est pas des plus heureux. Disons qu'on s'est habitué à plus de finesse avec Emmanuel Mouret. Mais cela n'empêche pas le film d'en être pourvu par ailleurs, ainsi que d'élégance et de charme.


Mademoiselle de Joncquières d'Emmanuel Mouret avec Cécile de France et Edouard Baer (2018)

10 mai 2015

Caprice

Emmanuel Mouret revient à son violon d’Ingres pour notre plus grand plaisir. Caprice est un retour à la comédie, à la légèreté, aux histoires d’amours complexes sans oublier d’être vives et variées, mais aussi à ce qui fait le sel du cinéma d'Emmanuel Mouret : les fantasmes. Toutes ces choses, le cinéaste les avait plus ou moins délaissées dans son précédent film, le mélodrame Une Autre vie, qui portait bien son nom puisqu’il était totalement autre dans la filmographie de son auteur. La tentative de changer de registre était louable mais, disons-le franchement, ce n’est pas un hasard si ce titre restera, jusqu’à nouvel ordre, le seul Mouret post-2007 passé sous silence sur nos pages. Revenons donc à ce qui nous importe, Caprice, dans lequel Mouret réapprend à céder à tous les siens.




Le cinéma d’Emmanuel Mouret a toujours été, nous semble-t-il, et depuis Laissons Lucie faire !, son premier coup d'essai, une question de rêves et et de fantasmes concrétisés. Il y a quatre ans de cela, dans un petit éloge du très plaisant Fais-moi plaisir !, j’avais tenté une rapide énumération des fantasmes cinématographiquement assouvis par le cinéaste dans l’ensemble de ses films (à l’exception de Vénus et Fleur, que je n’avais sans doute pas encore vu à l’époque). Pour Mouret, le plaisir du cinéma semble passer par la mise en actes et en scène de la multitude de ses propres désirs, qui sont aussi, très souvent, les nôtres, ou finissent par le devenir. Dans Caprice, le cinéaste tire l’une des cartes maîtresses de son jeu des fantasmes puisque le film pose, si l'on veut, la question ultime : peut-on vivre avec la personne de ses rêves ?




Mais tout ou presque dans le film tient, d'une manière ou d'une autre, d’un monde rêvé. Dès la première séquence. Clément, le personnage d’instituteur incarné par Mouret lui-même, est assis sur un banc avec son fils, dans un jardin public, et fait une pause dans sa lecture pour tâcher de sortir son gamin de la sienne. L’enfant est absorbé dans un livre depuis le matin et refuse toute autre activité a priori plus séduisante à son âge (jouer dans le parc, aller au cinéma, se laisser accaparer par un jeu vidéo sur téléphone, etc.) que lui propose son père. Quittant le parc, père et fils ne quittent pas pour autant leur livre des yeux, marchant côte à côte tout en lisant, en parfaite harmonie. Mieux, le gamin sera aux anges quand la future nouvelle compagne de son père lui offrira l’intégrale de Victor Hugo dans la Pléiade pour son anniversaire. Ce qui relève du rêve pour la plupart des parents (mais je généralise peut-être ici), est, dans Caprice, réalité. Mais le rêve réalisé et maintenu à son plus vif degré dans la durée est-il vivable ? Le père, l’air inquiet, suggère lui-même à son fiston toutes sortes d’alternatives, pour le sortir de son état d’enfant prodige dont la soif de culture touche à la perfection, pour le sortir aussi de la fiction qui l'enveloppe.




Paradoxalement, c’est le père, Clément, qui se fait rattraper par la fiction quand une célèbre actrice de théâtre, son idole absolue, Alicia (Virigine Efira), surgit de son cadre : l’affiche, la scène, le texte, le personnage ; et vient le tirer de l’école où il enseigne pour le faire entrer chez elle, où il la découvre endormie sur son sofa, comme l’héroïne du roman qu’il est en train de lire, « La femme qui dort ». Elle est d’une beauté parfaite, image d’Épinal si sublime que Clément fait des pieds et des mains pour empêcher la jeune femme endormie, tenant à bout de doigt une tasse de café, de se réveiller en faisant tomber ladite tasse, risquant de laisser une tache noire sur le tapis blanc immaculé du salon. Il faut éviter la fausse note qui viendrait briser le mythe. C'est d'ailleurs en renversant un verre de vin sur Alicia que Clément la rend finalement accessible, et bientôt les deux personnages filent le parfait amour. Mais on sait, depuis l’introduction, où Clément voulait sortir son fils de la fiction et rompre le charme d'une situation trop paisible, qu'il y a chez lui la volonté de ne pas trop longtemps laisser s’installer un confort, de vouloir parfois fermer le livre pour gambader, en tout cas se laisser détourner de son chemin, sans trop résister, quand quelqu’un ou quelque chose d’imprévu, et de potentiellement périlleux, se présente. Aussi, après une scène obligée des comédies romantiques, la fameuse séquence heureuse où la musique surplombe les dialogues et qui monte, bout à bout, de petits instants de bonheur partagé, séquence qui fait plus sens que jamais ici, puisqu’elle vient dénoncer ce qu’elle incarne, une idylle de roman-photo chargée de tous ses chromos, après elle donc, et presque sans transition, déboule Caprice (Anaïs Demoustier), venue ouvrir une brèche dans la toile.




Mais parce qu’il est un cinéaste du plaisir et du fantasme, les comédies de Mouret ne tournent jamais au vinaigre, ne deviennent pas des drames (quand bien même elles contiennent du drame). Tout ce qui vient enrayer un bonheur parfait, né de l’actualisation d’un rêve (le petit professeur sans histoire rencontrant par hasard l’actrice qu’il idolâtre depuis toujours, dînant avec elle et devenant aussitôt son fiancé, le tout sans la moindre difficulté, ses gaffes commises au restaurant ne faisant qu’ajouter à son charme aux yeux de la belle blonde), est comme accueilli de bonne grâce par le malheureux. Clément, grand dadais maladroit, se laisse toujours embobiner, retarder, dérouter par ceux qu'il croise. Et les personnages dont il se laisse détourner ne font pas plus de scandale que lui (Alicia étant plus désolée qu’enragée par l’arrivée de Caprice, après que Clément lui a révélé le pot aux roses, sans traîner, sans tricher). Chaque accroc, au lieu d’accoucher d’un pénible sac de nœuds (Mouret refuse toujours le vaudeville idiot qui lui tend les bras), conduit presque invariablement Clément vers une autre tentation, un autre fantasme, un autre rêve, un autre possible, incarné par Caprice, fille jeune, libre, qui apparaît comme la promesse d’un autre avenir quand elle joue sa pièce de science-fiction devant Clément dans l’une des plus belles scènes du film.


 


Et le rêve, ou devrait-on dire l'utopie (pas étonnant, au passage, pour un cinéaste du rêve mêlé de fantasme incarnant un personnage incapable de choisir entre deux amours, que l'idéal utopique représenté dans cette pièce de science-fiction évoque l'amour du futur comme autant d'intersections), n'est pas étrangère à la relation qui se tisse entre Caprice et Clément, la jeune femme étant aux petits soins avec lui, toujours présente quand il en a besoin, comme par miracle (sauf que la question de savoir si l'on peut partager la vie de celui dont on rêve se posera désormais à elle - elle se pose en vérité à pratiquement chaque personnage du film, même secondaire, comme le directeur du théâtre ou l'auteur de la pièce de science-fiction). Caprice n’est pas, contrairement à ce qu’elle prétend à un moment, l’incarnation du seul réel là où Alicia serait un rêve abstrait. Elle ne cesse de dire « C’était écrit non ? », à propos de ses rencontres fortuites, parfois totalement improbables, avec Clément. La dernière trace qu’elle laissera sera d’ailleurs écrite, et idéale, avant de disparaître comme un songe lointain.




On pourrait faire quelques reproches à ce film. D’abord celui d’introduire, en la personne de Caprice, un personnage parfois agaçant, limite irritant, ce dont le cinéma de Mouret est presque toujours et fort heureusement soulagé. Mais les talents d'Anaïs Demoustier, et l'art d'aimer ses personnages déployé comme toujours par Mouret, rendent finalement aimable la demoiselle éponyme. Ensuite celui de passer un peu vite sur l’instant pourtant fatidique où Clément se laisse embrasser par Caprice, au risque de compromettre l’implication d’un spectateur trahi par le personnage. Mais, au final, ce saut étonnant dans le scénario contribue à l’impression de suivre un homme innocent que ses désirs mènent par le bout du nez et qui ne résiste pas au plaisir d’être aimé. Clément est à ce titre une sorte de précipité du cinéma de Mouret. En outre, cette précipitation n’entache en rien un film d’une finesse et d’une élégance propres à son auteur. L’écriture, la mise en scène, le jeu, tout là-dedans est subtil, précis, émouvant et drôle. Car le film est très drôle, et Mouret acteur n’y est pas pour rien, une fois de plus. Rares sont, quand on y pense, les cinéastes qui parviennent aujourd'hui à réaliser de véritables comédies dramatiques, en faisant preuve de la même intelligence dans les deux dimensions qui donnent son nom au genre. Si l'émotion est partout, c’est certainement lui, Mouret, qui nous tire le plus de rires ici, même s’il sait mettre en valeur tous ses acolytes, en les filmant avec cette tendresse qui est la sienne, parfois aussi avec ce soupçon de désir (pas forcément sexuel) qui est au cœur de ses films et qui semble par moments porter la caméra (comme il pouvait porter celle d'un Rohmer). Et je ne suis pas triste de constater, ou plutôt de vérifier, qu'en matière de désir, notre cher cinéaste aime le corps féminin de la tête aux pieds, sans négliger ces derniers (je crois qu’Emmanuel et moi avons le même film de chevet : Turbulences à 30 000 pieds).


Caprice d'Emmanuel Mouret avec Emmanuel Mouret, Virginie Efira, Anaïs Demoustier et Laurent Stocker (2015)

11 janvier 2014

L'Art de séduire

Oh je vous vois venir : "Mais pourquoi il nous parle de ça ?". Parce que Julie Gayet est à fond dans l'actu et que je n'ai aucun scrupule. Adios et à jamais, éthique de blogueur ciné... L'actrice, selon Closer, succèderait à Marilyn Monroe dans le cercle des actrices devenues maîtresses de présidents. Passionnant. La vraie question, c'est pourquoi ai-je maté ça... C'est tout con. Ma compagne m'a demandé de lui mettre un "film à la con". En même temps c'est pas ce qui se fait de pire, ça se regarde, y'a quelques petites choses plaisantes, mais globalement c'est quand même pile poil un "film à la con" et j'étais dans le sujet. L'affiche en dit déjà long. Mathieu Demy est assez chouette pourtant, et c'est peut-être un acteur sous-exploité. Il a une scène très réussie, quand il prend son premier verre en terrasse avec Julie Gayet, où son personnage est nullissime en terme de rencontre et de drague et n'arrête pas de dire des trucs ultra cons sur un ton encore plus con qui finit par faire marrer. On aurait aimé que le comédien reste sur cette lancée mais le scénario n'a pas dû le motiver, ni lui donner envie de s'amuser ou d'être heureux, et on le comprend.



Le film raconte l'histoire d'un jeune psy célibataire assez frappé pour faire des photos de poissons morts et - y a-t-il un rapport ou non - incapable de faire le premier pas vers la femme qu'il aime, et vers les femmes en général. Il demande à l'un de ses patients, un génie de la séduction à qui personne ne résiste (Lionel Abelanski ?), de l'aider à draguer n'importe qui dans la rue pour pouvoir faire face à son rêve : Julie Gayet. En fait il s'avère assez rapidement que le personnage incarné par Gayet est une conne finie, complètement névrosée et désagréable, et le héros finira en fait avec une fille délurée, extravertie et définitivement horripilante, draguée par hasard à la terrasse d'un café (Valérie Donzelli). Il lui aura fallu essuyer toutes les humiliations de la part de Gayet pour en avoir enfin ras-le-bol d'être traité comme un torche-cul et pour se rendre compte que la débile rencontrée sans le faire exprès et repoussée jusque là lui correspondait en réalité davantage, vu qu'elle est tarée.



L'histoire est alors tellement grossière, cousue de fil blanc et chiante comme tout, que la relative légèreté de ton du début s'évanouit vite au profit des poncifs accablants de la petite comédie franchouillarde typique sur des blaireaux lunaires et loufoques, pathétiques surtout, qu'on a envie de baffer un grand coup. L'Art de séduire a un titre de film d'Emmanuel Mouret, les acteurs d'un Mouret (en tout cas pour Demy et à fortiori pour Julie Gayet, qui jouait dans le bon Un Baiser s'il vous plaît), un même goût pour les malaises sentimentaux et autres situations improbables, et l'ambition de développer un récit aussi touchant qu'amusant et décalé, sauf qu'au final ce n'est même pas du sous-Mouret. A vrai dire, alors que tout nous y conduit sur le papier, on ne pense même jamais au cinéma de l'auteur de Fais-moi plaisir ! et de L'Art d'aimer devant ce téléfilm mollasson qui, il faut bien le dire, est un strict navet. La seule chose positive à retirer de L'art de séduire c'est que beaucoup de scènes, et notamment les premières rencontres de Demy avec Gayet et Donzelli, se passent en terrasses de petits bars ensoleillés, et avec ces ciels gris de janvier qui nous accablent, on se dit que ce sera cool quand il fera plus beau.


L'Art de séduire de Guy Marzaguil avec Mathieu Demy, Julie Gayet, Valérie Donzelli et Lionel Abelanski (2011)

25 juin 2013

La Fille du 14 juillet

La Fille du 14 juillet, premier film signé Antonin Peretjatko, fait un bien fou et tombe à point nommé. On entend les mots "révolution", "réveillez-vous !", "liberté" ou "horizon" là-dedans, et c'est tout le programme du film, dont l'auteur fait partie de tout un mouvement de jeunes cinéastes français (mis en avant par Les Cahiers du cinéma dans le numéro d'avril 2013), s'inscrit dans la continuité d'Un monde sans femmes, et nous adresse une piqûre de rappel : on peut rire devant un film français d'aujourd'hui, rire franchement, rire intelligemment. Racontant l'histoire d'une petite bande improvisée de jeunes gens diplômés partis en vacances faute de travail pour mettre le grappin sur une fille envoûtante, dont la fête est gâchée quand le gouvernement avance la rentrée d'un mois par mesure d'austérité, le film parle non seulement de notre époque (quasiment tous les gags font écho à l'actualité, des flics qui tirent sur les délinquants au flash-ball à la soupe qui suinte d'une assiette trouée en passant par cet enfant déguisé en cloporte kafkaïen qui intime à ses parents de se réveiller avant d'être abattu par une cartouche au chloroforme), mais parle surtout de et à nous autres, qui ressentons un besoin fou de soleil, de départ et d'aventure, de vacances en somme, et de repos, ne serait-ce que pour l'esprit. Le film satisfait à merveille notre soif d'insouciance, de décrochage, de rire et de folie, en un mot comme en cent, de liberté. Et cette liberté, cette légèreté de ton avec lesquels Peretjatko renoue enfin, nous sortent la tête hors de l'eau, hors d'une comédie à la française moribonde (on vous en parlait dans notre édito du 8 septembre 2012) et plus généralement de tout un cinéma français de l'asphyxie (on apprécie la petite pique adressée par le cinéaste à Un Prophète de Jacques Audiard).




Comme Guillaume Brac, Antonin Peretjatko ne vient pas de nulle part et ménage ses influences dans un mélange d'inspirations diverses, avec une prédominante Nouvelle Vague, et notamment godardienne. On retrouve avec bonheur l'humour bon enfant du Godard première période. A bout de souffle est immédiatement convoqué, et un certain pacte de lecture aussitôt instauré, quand Truquette (Vimala Pons) ouvre le film en vendant La Commune ! à la criée au milieu du défilé militaire du 14 juillet comme Patricia Franchini (Jean Seberg) vendait le New-York Herald Tribune sur les Champs Élysées. C'est Pierrot le fou qui prend ensuite le relai, avec ce road movie peuplé de pieds nickelés escrocs et branleurs confrontés aux forces de l'ordre, et cette virée en vacances forcées, plus ou moins définitives malgré les velléités gouvernementales, mêlant romance colorée, drôlerie et violence (on croise des meurtres de sang froid et on entend des coups de feu ici et là, qui rappellent la mitraille sonore dans la séquence du film de Godard où Belmondo et Karina rejouent la guerre du Vietnam pour plumer des touristes américains). On se rappelle aussi l'humour Truffaldien, celui d'Agnès Varda dans le sketch de Cléo de 5 à 7 mettant en scène Godard (encore lui) et Karina (encore elle), et la gaieté estivale de certains films de Rozier ou de Rohmer. Sans oublier le sens du burlesque d'un film aimé de ce dernier, La Campagne de Cicéron, de Jacques Davila, même si La fille du 14 juillet se veut beaucoup plus comique. Peretjatko combine ces inspirations sans tomber dans le carnet de citations. Mieux, elles se justifient d'autant plus que le cinéaste propose un double mouvement vers l'arrière, vers l'ère d'opulence, de plein-emploi et de départs en vacances de cette France bien révolue que parcouraient nos parents et grands-parents, et vers l'avant, vers ce que nous souhaiterions vivre depuis très longtemps : de pures vacances débraillées. Les échos multiples au meilleur du cinéma de nos aïeux se justifient aussi par cette phrase que prononce Vincent Macaigne dans un café : "les souvenirs c'est comme des voyages". Antonin Peretjatko fait rejaillir une foule de souvenirs cinématographiques chargés de joie et d'inconséquence dans un film qui nous fait ainsi voyager doublement.




Cette tendance "rétro" trahit d'ailleurs une nostalgie bien légitime, qui ne se contente pas de ressasser le passé mais s'acharne à en extirper une énergie vitale pour se projeter coûte que coûte (la Delorean mythique de Retour vers le futur n'est peut-être pas là complètement par hasard). Le film a beau enchaîner les gags à un rythme effréné (quitte à ce que certains tombent à plat, mais le cinéaste tente tout et l'euphorie du mouvement général nous pousse si vite au gag suivant que les ratés sont digérés avec le sourire), il est troué de moments d'accalmie, quand on voit les personnages se fixer pour confesser leur soudaine mélancolie ou leurs accès de colère (à l'occasion d'une soirée rétrospective chez l'ubuesque docteur Placenta notamment, qui avec quelques autres personnages secondaires évoque également les comédies de Joël Seria). Ces brèves pauses dans le déferlement comique du film sont des moments de béance, d'essoufflement, certes éphémères mais témoignant d'une souffrance bien d'aujourd'hui. D'autres percées font place aux rêveries tchekhoviennes des personnages amoureux, qui se projètent dans la neige, en total décalage avec ce film de plage, et qui, tournant le dos à des situations romanesque tragiques et allégoriques (un village dévasté par la peste et le choléra, un autre intégralement rasé par le feu), se permettent de précieux élans romantiques, lorsque Hector et Truquette se disent "je t'aime" dans des plans d'une poésie tout aussi précieuse dans le cinéma français contemporain que l'humour ambiant.




Ce sont ces changements de vitesse qui font la richesse et la force du film de Peretjatko, et qui magnifient son aspect sur-découpé, presque décousu, de premier film et de film à sketchs. Il y a un foisonnement là-dedans qui rafraîchit son monde, une joie de raconter aussi, de s'amuser, qui peut passer par le simple fait de montrer les filles (et de très jolies filles, à commencer par la belle Vimala Pons) toutes nues, pour la blague, comme c'était si banal autrefois dans les comédies françaises. Qui passe aussi par des tentatives formelles bienvenues, que ce soit sur l'ensemble du film, avec un travail de montage qui instaure un rythme rapide et des effets d'ellipses participant de beaucoup aux effets comiques, ou dans les détails, comme avec ces quelques fermetures à l'iris, clins d'oeil au cinéma d'autrefois (Peretjatko fait aussi appel aux feuilletons de Feuillade quand Truquette revêt une combinaison noire pour un numéro de cirque qui rend un sincère hommage au cinéma de trucages et de gadgets des premiers temps), ou véritables vecteurs de poéticité dans les scènes romantiques déjà évoquées. On pourrait aussi parler du jeu sur le hors-champ, dans la scène du départ en voiture sous le pont parisien, de l'utilisation de l'espace, dans celle du repas chez les Placenta, ou du travail sur les mouvements de caméra, avec entre autres le fameux panneau aux mille interdictions sur la petite plage envahie par nos hurluberlus. Et puis il y a des scènes plus complètes encore, qui combinent les procédés et les effets sur le spectateur, comme celle, proche du Blake Edwards de The Party (et en cela du cinéma d'Emmanuel Mouret), qui montre nos jeunes gens faisant la fête dans la fumée d'un feu où ils pourraient bien tous brûler, n'était l'amour et l'humour qui les tiennent et qui les sauvent.


La Fille du 14 juillet d'Antonin Peretjatko avec Vimala Pons, Vincent Macaigne, Grégoire Tachnakian, Marie-Lorna Vaconsin et Serge Trinquecoste (2013)

15 décembre 2012

Un monde sans femmes

Récemment on a cherché un héritage au cinéma d’Éric Rohmer du côté d'Emmanuel Mouret, et à juste titre, mais Guillaume Brac s'inscrit peut-être plus directement encore dans le sillage du grand Momo avec ce film de séduction, de sentiments, de vacances et de plages. Rohmer a fait de ce genre cinématographique français à part entière l'une de ses spécialités, et s'y est illustré avec des films comme Pauline à la plage et Conte d'été bien sûr, mais aussi Le Rayon vert, voire d'une certaine manière La Collectionneuse et Le Genou de Claire. Cependant c'est bien à Pauline à la plage qu'on pense le plus souvent puisque le film de Guillaume Brac raconte une histoire assez semblable, celle de Sylvain, un trentenaire célibataire, jeune homme dégarni, un peu empâté et un peu empoté, timide et sentimental (ou discret et romantique, pour reprendre des mots prononcés dans le film), qui vit seul sur la Côte Picarde et fait visiter un petit appartement à Patricia et Juliette, mère et fille en vacances.




Les deux personnages féminins évoquent les cousines du film de Rohmer, Marion et Pauline, que le personnage de séducteur joué par Féodor Atkine prenait pour des sœurs, tout comme le personnage de l'ami gendarme de Sylvain se méprend ici sur le lien de parenté de la mère, Patricia, et de la fille, Juliette, non sans une arrière-pensée flatteuse à l'égard de la plus âgée des deux. Et dans les deux cas, le séducteur à la petite semaine va emballer la jolie dame dans une petite boîte de nuit de province sous les yeux de sa fille (ou cousine), toujours discrète, effacée, mais observatrice, Amanda Langlet dans Pauline à la plage, Constance Rousseau dans Un monde sans femmes, et à la barbe d'un amoureux éconduit et malheureux, Pascal Greggory chez Rohmer, Vincent Macaigne chez Brac. C'est d'ailleurs aussi par les personnages que la filiation se tisse. Si Laure Calamy, qui interprète Patricia, est beaucoup moins agaçante que Dombasle en femme fatale, elle est une autre semi-bécasse un peu naïve, sexuellement excitée, pleine de vie et exubérante qui s'obstine à chercher le bonheur là où il n'est pas. Et Sylvain, avec la jeune Juliette, qui très vite se place de son côté, se pose les mêmes questions que Pascal Greggory chez Rohmer, ne comprenant pas qu'une femme puisse être attirée par un bellâtre qui se moque d'elle plutôt que par un homme sincère et aimant. Par sa fragilité, sa relative passivité même, et sa triste façon d'être écarté, Macaigne peut aussi faire penser au Serge Renko des Rendez-vous de Paris.




Mais le film n'est pas un décalque révérencieux du cinéma de Rohmer, c'est une œuvre singulière, et pour tout dire remarquable. Il est rare qu'un film soit à ce point aussi joyeux que triste. On ne rit pas vraiment devant Un monde sans femmes, mais on sourit sans cesse, d'abord parce que Guillaume Brac a un grand talent pour diriger ses acteurs et pour capter leurs gaucheries, leurs malaises, leurs travers ou leur complicité, mais aussi parce qu'il nous place constamment dans leur intimité, auprès d'eux, il nous met de leur côté. Les personnages nous sont immédiatement proches et notre sympathie leur est acquise d'emblée. On sourit même sans doute à des choses qui ne nous feraient pas cet effet si elles ne venaient pas de protagonistes que nous aimons déjà tant. Brac excelle à filmer les étourderies et les flottements comiques de ses personnages, mais aussi toutes ces fragilités qui appartiennent au monde amoureux, tous ces errements, toutes ces imprécisions, ces souffrances rentrées, toute cette cruauté du jeu hasardeux des illusions et des sentiments. On devine en admirant le visage mi-émerveillé, mi-désemparé de Sylvain combien deux créatures si belles peuvent bouleverser une vi(ll)e sans femmes. Mais la précision de Guillaume Brac pour représenter en un seul plan et sur un seul corps toute une palette d'émotions vaut pour tous les personnages sans exception et vient peut-être aussi de ce que tous sont à un moment ou à un autre filmés - avec un tact et un respect absolus - dans un moment de détresse, en tout cas de profonde fragilité, du copain gendarme esseulé dans la nuit à la mère évoquant en quelques mots son passé quand Sylvain lui tient la main, en passant par Juliette, assise en haut d'une falaise ou lisant dans sa chambre. Quand au superbe Vincent Macaigne, il passe, le temps d'un raccord, d'un sourire complètement niais à un autre, imperceptible mais saisi par la caméra de Guillaume Brac, paradoxalement emprunt de toute la peine et de tout l'espoir du monde. La façon dont l'acteur est filmé tout au long du film, dans ses scènes de solitude comme quand il hésite à dire tel mot ou à faire tel geste vers une femme ou vers une autre, est bouleversante.




Car, même si les acteurs sont formidables, c'est bien dans la mise en scène que tout se passe, une mise en scène presque invisible, indescriptible, sans effets et sans volonté de prestance, toute en finesse et en présence indécelable, par quoi l'on rejoint Rohmer, et par laquelle Guillaume Brac nous conquiert et nous touche directement. Même si les dialogues sont présents et plutôt nombreux, ils délivrent une petite musique, permettent aux personnages d'exister, de s'exprimer, et ne viennent jamais surligner une idée, moins encore que chez Rohmer, dont les films cependant restent pour des images, des attitudes, des sonorités, des postures et des voix plus que pour leurs textes, aussi magnifiques puissent-ils être. On ne saura pas grand chose du parcours de Sylvain avant cette histoire, même si on le suppose monocorde. On devine qu'il est une sorte d'adulescent triste au simple fait qu'il porte des t-shirts à blagues, joue seul à la Wii et vive dans une maison décorée de Simpsons, mais ces mots-tiroirs, "adulescent", ou "geek", ne nous viennent jamais à l'esprit devant lui, et c'est entre autres pourquoi il est l'anti-Dark Horse de Todd Solondz, parce qu'il n'est pas une bête de foire, ni un phénomène de société sur pattes, parce qu'aucun stéréotype ne suffit à le figer ou à le contenir, et parce que rien ne nous conduit à le juger ou à le mépriser, bien au contraire.




Et de la même façon on devine le trajet de Patricia (qu'elle délivre d'ailleurs à demi-mot - parce qu'elle est une femme bavarde et peu discrète - ne dévoilant rien que l'on n'ait pas déjà deviné), fait de rencontres sans lendemains et d'échecs amoureux, l'un d'eux ayant donné naissance à une fille aimée mais non-désirée. Rien de tout ceci n'est péniblement démontré ou ne vient servir un discours très déterminé et surgelé sur la société, comme la plupart des cinéastes contemporains s'en régalent sans arrêt. L'absence de discours calculé n'empêche pas l'existence d'un point de vue, un point de vue humaniste venant d'un cinéaste qui aime ce qu'il filme au point de vouloir sauver ses personnages à tout prix. Car, toujours sur le même principe, on ne peut qu'imaginer ce qui se trame derrière le comportement de Juliette à la fin du film. Nous sommes partagés entre l'hypothèse d'une pitié possiblement inspirée par un transfert paternel, celle d'une volonté de réparer les erreurs de la mère et de s'écarter par là même de son destin peu enviable, ou enfin la possibilité d'un amour réel. Car à la fin du film, le personnage de la fille prend le relai de celui de la mère pour accomplir ce que cette dernière n'a pas su faire et réparer sa faute, ce choix légitime vécu par Sylvain comme une injustice, que tout spectateur ou presque entendra résonner au plus profond de lui-même. Et c'est peut-être le dernier cadeau que nous fait Guillaume Brac - à nous autant qu'à ses personnages - lorsque Constance Rousseau prend le contrôle du récit et du film dans l'ultime quart d'heure, comme elle le faisait dans la dernière partie de son premier film (le beau Tout est pardonné de Mia Hansen-Løve), pour imprimer sa grâce à l'écran et donner un supplément de beauté à une œuvre toute neuve (Brac fait là ses premiers pas) mais déjà grande.


Un monde sans femmes de Guillaume Brac avec Vincent Macaigne, Constance Rousseau et Laure Calamy (2012)

13 décembre 2011

L'Art d'aimer

Nous avons aujourd'hui le plaisir d'accueillir Simon, un grand passionné de cinéma proche des stars, pour nous parler du dernier film en date d'un cinéaste que nous aimons tout particulièrement sur Il a osé : Emmanuel Mouret. Son avis sur le film rejoint complètement le nôtre et il a su dire à quel point L'Art d'aimer est réussi, lisez plutôt :

Je l’avoue sans honte, c'était mon premier Mouret. Contrairement à Rémi, Félix et probablement pas mal d'entre vous, je ne suis donc ni connaisseur ni fan de son œuvre, et donc incapable de situer ce film par rapport aux précédents, dont l'apparente "frivolité" me rebutait un peu. Erreur, mec, erreur !



Le premier talent de Mouret est d’éviter les écueils du « film à sketche » : contrairement à ce que le premier regard pourrait laisser penser, L’Art d’aimer n’est pas une accumulation de scénettes désordonnées visant à illustrer son sujet. Le film est très tenu, fluide, structuré et maîtrisé, mais aussi envahi d’inspirations visuelles et narratives très belles, qui évitent au film de tomber dans une certaine facilité, une certaine routine. En ce sens le début est exemplaire : le film s’ouvre sur le thème de la musique, ces musiques qui résonnent en nous quand on tombe amoureux. Et de façon tout à fait originale Mouret fait cohabiter ces musiques (et la voix off qui les évoque) avec de grands aplats de couleurs vives, qui envahissent tout l’écran. Ces aplats sont les premiers plans du film, comme s’ils en retardaient le démarrage, tout en en donnant le ton. De la même façon, le film sera constamment constellé de détails, de petites idées (de mise en scène, de dialogue, de jeu) qui viendront casser sa « petite musique », son rythme et sa mécanique apparemment bien huilés, pour lui donner sa vraie identité, très forte.


La suite de cette première partie est également étonnante, on s’en rend compte à la lumière du reste du film : uniformément grave et douloureuse, à travers le personnage de Stanislas Merhar, elle est en décalage avec l’apparente légèreté des parties suivantes, qui sont liées entre elles par certains de leurs personnages et par leur ton, nettement dominé par la comédie de prime abord. Commencer le film par une scène aussi singulière est un geste fort, mais aussi une façon de le situer sur un registre pas seulement léger, mais aussi profondément émouvant. Une émotion qui transpirera des scènes suivantes : malgré la cocasserie des situations, la plupart des personnages sont sensibles, sincères, à l’écoute de l’autre autant que de leur désir… Le film brasse par ailleurs des thèmes et des sujets importants, souvent délicats à aborder (la maladie, la fidélité, l’érosion du désir…), avec une grande sincérité et une grande justesse qui les font fortement résonner dans le spectateur (en tout cas ce fut largement mon cas…). Pourtant le film n’est jamais mielleux, et fait penser que, sur le fameux terrain des films « aussi drôles que bouleversants », il y a peut-être une alternative à Intouchables (même s’il y a quelques 0 d’écart entre les nombres d’entrées des deux films, le beau démarrage du Mouret a quelque chose de rassurant).



Puisque le seul point commun entre l’un et l‘autre est probablement la présence de François Cluzet au générique, il faut parler des acteurs. Si l’ensemble est donc très tenu et cohérent, si le style de Mouret est très visible à tout moment, particulièrement dans sa direction pas du tout naturaliste et parfois assez théâtrale (ce qui est loin d’être forcément un défaut) des comédiens, il y a bien sûr des variations d’intensité, comique et dramatique, au sein du film. Et les acteurs y sont pour quelque chose. Si Ariane « Bobeuh Guédiguiang » Ascaride est moins insupportable que dans les films de son gars, si l’infâme Judith Godrèche et Julie « Paul le poulpe » Depardieu bénéficient d’une des histoires les plus drôles du film et Gaspard « Scarface » Ulliel d’une des plus émouvantes, il faut bien dire que François Cluzet et Frédérique Bel sont absolument exceptionnels, à tout moment, sur chaque geste, chaque mot. L’exploit n’est pas mince : leur histoire a quelque chose d’un peu ridicule, les situations quelque chose d’un peu boulevardier, et pourtant à chaque instant on y croit, à chaque instant on rit, et pour finir l’émotion affleure. Et puis il faut bien le reconnaître : à chaque instant on a envie de plonger la tête dans le décolleté de Bel, particulièrement dans la nuisette de sa première scène.



Le film est très court, et donne l’impression de l’être encore plus. La fin cueille presque par surprise, comme si le film était fauché dans son bel élan, et même si ça a quelque chose de frustrant cette surprise est presque un plaisir supplémentaire, celui de sentir qu’on n’a pas eu affaire à un scénario à la structure calibrée. On se sent à la fois ému et léger, sans pour autant avoir eu l’impression d’assister à quelque chose d’anecdotique : le film est l’étude, la critique et l’éloge du sentiment amoureux et du désir, ce qui n’est quand même pas rien. Et il fait ça drôlement bien.


L'Art d'aimer d'Emmanuel Mouret avec François Cluzet, Frédérique Bel, Louis-Do de Lencquesaing, Gaspard Ulliel, Élodie Navarre, Julie Depardieu, Judith Godrèche, Stanislas Merhar, Ariane Ascaride, Pascale Arbillot et Philippe Torreton (2011)

17 juin 2011

La Reine des pommes

Son nouveau film autobiographique, La Guerre est déclarée, a ému aux larmes toute la croisette, aussi ai-je envie de vous parler du précédent long métrage de Valérie Donzelli. Je crois connaître assez bien le cinéma d’Éric Rohmer pour pouvoir dire qu'à mon avis ce film (et ce cinéma-là en général) n'a strictement rien à voir avec Rohmer, ni de près ni de loin, quand bien même la réalisatrice s'en réclame plus ou moins. Si on veut vraiment chercher un rapport, on peut dire que les acteurs articulent en parlant dans un film Français réalisé avec très peu de moyens (ce qui n'est d'ailleurs vrai que pour une certaine partie des films de Rohmer). A la limite, quitte à trouver une filiation au film de Donzelli, il faudrait plutôt aller du côté de Truffaut ou d'un certain cinéma de Truffaut, à savoir en gros la série Doinel, et au sein de cette série surtout Baisers volés voire Domicile conjugual. Par ailleurs je connais assez peu Jacques Demy, mais effectivement si on se sent obligé de citer Demy quand il y a des chansons "narratives", mal écrites et mal chantées, dans un film Français, alors il faut le citer maintenant. En somme c'est une filiation coutumière en France, puisque c'est aussi ce qu'on pourrait dire des films de Christophe Honoré (pour le pire) ou d'Emmanuel Mouret (pour le meilleur). Même si leurs films ne se ressemblent pas au-delà de ça.



Hormis ce petit topo sur les sources d'inspiration du film, je n'ai pas grand chose à en dire. A part qu'il m'a profondément ennuyé, qu'il ne m'a rien dit de particulier, qu'il ne m'a pas fait marrer une seconde et qu'il ne m'a pas paru bien fait. Ça donne l'impression d'être un long court métrage mal fagoté et volontairement mal interprété, très second degré mais tombant toujours à plat et qui laisse le spectateur que je suis de marbre pour ne pas dire consterné. La misère financière peut normalement déboucher sur une liberté artistique dont la réalisatrice ne jouit jamais, préférant accoucher d'un film faiblard fait sur le pouce et rempli de gags déjà vus ailleurs sans davantage de bonheur. C'est pas non plus détestable puisque précisément ce n'est rien. Le seul point positif à mon sens c'est de voir qu'on peut aujourd'hui en France réaliser un film avec trois euros et le voir sortir dans les salles Utopia (à condition d'être une actrice quand même un peu connue et légèrement exhibitionniste). A part ça j'aurai totalement oublié La Reine des connes dans exactement deux minutes. Reste à savoir si le nouveau film de la demoiselle est bel et bien d'une autre trempe que ce téléfilm anecdotique.


La Reine des pommes de Valérie Donzelli avec Valérie Donzelli (2010)

2 décembre 2010

Fais-moi plaisir !

Emmanuel Mouret m'a une fois de plus séduit ! Son film est une réussite et mon goût grandissant pour ce cinéaste n'est pas près d'être démenti. Mouret se renouvelle et signe un film drôle et léger après le plus solennel et dramatique mais néanmoins remarquable Un baiser s'il vous plaît. Avec Fais-moi plaisir ! il réalise une comédie dans le genre slapstick, qui emprunte largement à un certain Woody Allen bien révolu aujourd'hui et surtout au fameux Blake Edwards, et qui consiste à raconter les aventures inattendues d'un héros naïf qui se fourvoie dans une suite d'étourderies et de maladresses qui en appellent d'autres et le propulsent vers une avalanche d'ennuis et de dérapages. Mouret évite d'en faire trop, déroule son scénario avec un certain raffinement et, au final, accouche de beaucoup de scènes drôles. L'idée de se lancer dans ce genre de comédie est d'ailleurs d'autant plus judicieuse que le type de personnage réclamé par le genre correspond à ce que nous évoque physiquement Mouret, qui joue lui-même de mieux en mieux la comédie.



Le cinéaste-comédien Emmanuel Mouret, sosie officiel du clebs Droopy, continue avec joie à déployer sous nos yeux l'éventail de ses fantasmes, en faisant montre de talent. D'ailleurs "fantasme" n'est pas le bon mot. Il faudrait plutôt parler de rêveries érotiques. Mouret n'écrit pas avec son entre-jambes mais bien avec ses songes. Après Promène-toi donc tout nu !, son premier "long" métrage (50 minutes) en 1999, où une amie de son personnage lui suggère d'être sa fiancée pour une journée, pour lui prouver que toutes les filles sont les mêmes et l'aider se positionner par rapport à sa compagne ; Laissons Lucie faire, où il nous racontait l'histoire d'une jeune femme complexée par sa tardive virginité suppliant un garçon pourtant déjà marié (à Marie Gillain) d'être son premier partenaire sexuel ; après Changement d'adresse, qui narre l'histoire d'un homme tombant amoureux de la jeune et timide demoiselle à qui il donne des cours de trombone, avant de se voir proposer par une autre fille de bien vouloir être son colocataire dans un appartement dont la baignoire est au milieu du salon ; Après Un baiser s'il vous plaît, l'histoire d'un type en grande difficulté affective et sexuelle qui demande à sa meilleure amie (Virginie Ledoyen) de bien vouloir l'extirper de sa solitude en couchant avec lui, laquelle, après quelques hésitations, prend finalement goût à cette drôle de thérapie...



Après tout ça, Mouret met à nouveau en scène un certain nombre de ses douces fantasmagories érotiques : du mot écrit en douce aux inconnues dans les bars qui leur donne inéluctablement envie de coucher avec l'émetteur, à la maîtresse dont on découvre peu à peu qu'elle est la fille du président de la république, en passant par la soubrette contrainte de réparer une braguette à même le porteur du pantalon, sans oublier le groupe des quatre sœurs colocataires en nuisettes blanches, Mouret se fait plaisir ! Son film est drôle, intelligent, original et savoureux, et son auteur a trouvé un fidèle supporter en ma personne.

NB. Le film s'ouvre sur une danse des pieds de Mouret qui laisse songeur et qui révèle que le cinéaste a des panards très fins qui lui font apparemment un gros effet.


Fais-moi plaisir ! d'Emmanuel Mouret avec Emmanuel Mouret, Judith Godrèche et Deborah François (2009)

4 août 2008

Un Baiser s'il vous plaît

Je suis allé voir ce film avec Rémi. Comme d'hab. Entre gadjos. A la sortie du cinoche on se matait en chien de faïence car on avait tous les deux envie de niquer ; comme ça nous arrive tous les soirs entre midi et 7h du mat'. Moi je regrettais d'être un mec et lui, il regrettait que je sois un mec. Puis on en est venu à causer du film, et on s'est dit que, bon sang, apprécier réellement les films d'Emmanuel Mouret, comme on le fait nous deux, ça devrait être une sacrée carte de visite auprès des filles, si seulement le monde tournait rond ! Car ces films-là sont faits pour leur plaire. Ils racontent des histoires d'amour compliquées, avec des personnages romantiques, sensibles, délicats et maladroits, joliment humains, tout simplement. Les dialogues sont toujours très soignés, écrits et dits avec une très grande application ; chose rare : ils sont agréables à l'oreille en plus de sonner justes. A travers ces dialogues, Mouret fait preuve d'un talent et d'un goût du langage qui rappellent inévitablement Eric Rohmer.



Les acteurs, et Emmanuel Mouret lui-même, sont toujours impeccables, ils semblent prendre autant de plaisir à se renvoyer la balle que le spectateur à les regarder faire. Mouret a décidément l'art de choisir ses actrices, ainsi, il nous a fait découvrir la ravissante Fanny Valette dans Changement d'Adresse, puis il a dirigé les sublimes Virginie Ledoyen et Julie Gayet dans Un Baiser s'il vous plaît, sans parler de Frédérique Bel, présente dans les deux films, et d'autres interprètes moins connues mais toutes aussi chouettes et idéales dans leurs rôles respectifs. Mouret a également le talent de savoir mettre en images des fantasmes universels auxquels nous avons tous pensé un jour. Dans Un Baiser s'il vous plaît, le personnage principal demande à sa meilleure amie de faire l'amour avec lui, par simple amitié, afin qu'il se sente mieux dans sa peau. Avant cela, et dans le même but, il était allé voir une charmante prostituée étudiante, sans succès. Alors bien sûr, ces films ne sont pas parfaits, ils ont tendance à commencer très fort puis à perdre le rythme peu à peu, voire même à décevoir sur la fin. Mais Un Baiser s'il vous plaît semble échapper à la règle et après avoir commencé sur des chapeaux de roues, il ne s'essouffle pas et se termine joliment. Ces films ont peut-être bien quelques défauts, mais trop peu pour nous faire oublier la qualité globale remarquable des œuvres d'Emmanuel Mouret. Hélas, ses films ne sont pas encore assez connus, et les filles d'aujourd'hui semblent préfèrer la filmographie intégrale de Tim Burton. Tim Burton, celui qui a écrit "Triste fin du petit enfant huitre". Dans quel monde vivons-nous ?


Un Baiser s'il vous plaît d'Emmanuel Mouret avec Julie Gayet, Virgine Ledoyen, Frédérique Bel et Emmanuel Mouret (2007)