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13 août 2021

Marriage Story

Ce film, d'abord, il faut le dire, nous ne l'aurions jamais vu sur la seule foi du nom de son réalisateur. Noah Baumbach la malédiction qui, les lecteurs et lectrices de ce blog le savent peut-être s'ils nous lisent, est pour nous un traitre à la patrie cinéma. Nous avons tout simplement honni et jeté aux chiens l'essentiel de son travail. Pour mémoire, voici quelques lignes de son casier judiciaire, autrement appelé "filmographie" sur les sites peu regardant : The Pirovitch Stories, Frances Ha, Greenberg, Margot va au mariage (cliquez sur les liens pour autant de portes vers l'enfer). On a vu quasiment toute la vie et l’œuvre de ce lointain individu, que ses fans les plus revêches connaissent et défendent depuis deux ans et la sortie de Marriage Story, ignorant la liste de ses crimes (que jusqu'à preuve du contraire il n'a pas expiés). Mais, coup de bol pour lui, c'est à l'aveugle que nous avons donné une chance à son dernier bébé. Coup de bol pour nous, Marriage Story devait être le film de la (fragile et épisodique) réconciliation (il garde notre flingue sur la tempe, juste un peu décollé de la peau).
 
 

 
Le premier mérite de Noah Baumbach est de s'être placé (tout seul) dans l'ombre écrasante d'un classique du cinéma de ses pairs et d'être parvenu à s'en affranchir avec dignité (allez quand même relire la définition des "affranchis" dans la Rome Antique sur wikipédia, vous verrez que tout est relatif). Le film-culte choisi par Baumbach pour son remake à peine déguisé est un classique des classiques du dimanche soir placé en évidence sur les tables de chevets de toutes les stars en quête d'Oscar, un incontournable des ciné-clubs et vidéo-clubs porté par un Dustin Hoffman marchant sur l'eau, un classique instantané que Baumbach n'a pas eu peur de prendre pour modèle, au point qu'à la simple lecture du titre de son propre film, le non-cinéphile, voire le cinéphobe, sait déjà d'où il part et où il va, à quel saint se vouer et à quel pan incontournable de la culture générale universelle on fait référence : le fameux et indémodable Tootsie.
 
 

 
C'est en songeant à Tootsie (parfois retitré Watutsi en Afrique de l'Est) que Scarlett Johansson, actrice dont on sait le talent, a haussé son niveau de jeu, tel un Valbuena revanchard affrontant l'OM sous la chasuble de l'Olympiakos Le Pirée. Toujours plus naturelle et portée par une qualité d'expressivité rare, heureuse d'avoir quelque chose à jouer (autre que s'accroupir en spandex devant un fond vert pour cirer les pompes de Captain Américain), l'actrice donne le change à un Adam Driver en perruque et talons hauts impatient de changer de sexe. Comédie du remariage (lire les bouquins de Stanley Cavell, une véritable tuerie philosophique sur le sujet ; parenthèse à compléter plus tard car nous ne les avons pas encore lus), dans la continuité de Tootsie (pour en savoir plus sur le film de Sidney Pollack, cliquez ici), Marriage Story nous présente un couple au bord de la crise de nerfs, le mari en pleine transition et qui n'en peut plus, la femme qui en a marre, le gosse au milieu de tout ce foutoir qui en a ras-la-gueule de ses deux parents, bref, un beau bordel de scénar.
 
 

 
C'est la première fois que Noah Baumbach filme avec le cœur, et donc avec autre chose que ses pieds. Certaines scènes nous placent en léthargie. Un duel/duo d'acteurs au sommet. On frise la performance m'as-tu-gaulé mais non, et on ne saurait pas l'expliquer (globalement cette analyse depuis le début pêche un peu par manque de rigueur et d'arguments). Comment ne pas songer non seulement à Tootsie mais au chef-d’œuvre de Cassavetes, Opening Night, avec ces deux énergumènes venus du monde du spectacle, dramaturge et actrice, qui se mettent à nu face caméra et se déchirent l'un l'autre tout en gardant une si grande part d'humanité, voire d'amour, malgré tout (les italiques sur "malgré" valent pour clé-de-voûte de notre étude du film). On a plutôt apprécié Marriage Story. C'est une première avec Baumbach le fossoyeur du ring. Toutefois, nous n'étions pas mécontents que le film quitte les Oscar bredouille. Il y a quand même une justice qui tombe de temps en temps (contre-exemple, Dupontel, qui mérite le bagne, et dont le dernier film est aussi idiot qu'hideux, sorti multi récompensé d'une cérémonie des César où il n'était même pas entré). En cela, le premier opus non-nul de Baumbach confirme et installe définitivement Tootsie, avec son record absolu de statuettes, comme le mètre-étalon de tout le cinéma de quartier amérindien post-soixantehuitard et pré-metoo.
 

Marriage Story de Noah Baumbach avec Scarlett Johansson, Adam Driver et Laura Dern (2019)

20 octobre 2015

Cujo

Adapté d’un roman de Stephen King et réalisé par le peu connu Lewis Teague, Cujo est un film d’horreur dont la créature maléfique est un bon gros Saint-Bernard. Ca n'a peut-être l'air de rien dit comme ça, mais il vous fera vite oublier Beethoven et son clébard mélomane, boule de poils baveuse aux yeux rieurs quoique morts. Je vous entends d'ici. Non, ce film ne prétend pas que les Saint-Bernard sont de vrais bâtards, attention. Au début du film, alors que le chien est encore lui-même, on sent que ce n'est qu'un brave toutou qui a envie de jouer. Le film s’ouvre sur une ambiance pastorale de toute beauté : la caméra suit un petit lapin magnifique qui se promène, tranquille, dans la forêt. Un zoom arrière nous révèle alors, au premier plan, les pattes de Cujo, notre fameux Saint-Bernard, qui observe le lapin innocent en chien de faïence et qui s’apprête à lui couper les oreilles.




S’ensuit une course poursuite entre les deux bestiaux, et il faut bien avouer que le lapin s’en tire assez bien. Si bien d’ailleurs qu’il trouve refuge dans un terrier dont Cujo cherche à le dénicher. Mais ses aboiements agacés, la tête enfouie dans l’ouverture de la tanière, réveillent une petite tribu de chauves-souris mal lunées, et ce con de Saint-Bernard se fait mordre le bout du museau par l’un des chiroptères sorti de sa sieste. A partir de là, et de façon lente mais inéluctable, tout va changer pour Cujo. Et pas seulement pour lui, car ce chien est celui d’une petite famille, les Camber, dont le garage automobile est sis en bordure de la ville voisine.




Dans la ville en question réside une autre famille, celle de Vic et Donna Trenton, couple qui bat de l’aile, n’a plus grand chose à se dire (on sent que madame à un truc pas clair dans le placard), et qui ne trouve, pour se souder, qu’un sujet : leur fils, Tadd. Ce dernier, petit blondinet, a peur des monstres, et il va être servi. Bientôt, monsieur Trenton découvre que sa femme Donna le trompe avec un ami. L’épouse adultère est incarnée par l’actrice Dee Wallace, qui renoue avec l’horreur deux ans après le Hurlements de Joe Dante, et prend sa revanche sur son personnage d’épouse trompée dans E.T., tourné un an plus tôt, en 82. Vic, déboussolé par cette découverte, et sous le coup, car il est publicitaire, d’un scandale lié à l’empoisonnement d’enfants par des céréales contaminées (ce mcguffin s’avère révéler une véritable fixette sur les cornflakes quand, dans la scène finale, et de façon totalement gratuite, un gros paquet de Quaker Oats apparaît en plein cœur d’une scène violente où il fait sacrément tache), décide de se tirer une dizaine de jours pour prendre du recul et envisager les suites de son mariage. Donna se retrouve donc seule avec son fils et se rend avec lui chez le garagiste local, Joe Camber, pour faire réparer sa bagnole sur le point de rendre l’âme. Sauf qu’entretemps la femme (prénommée Cageot, Cageot Camber, une touche de second degré de la part des traducteurs français de Stephane King) et le fils du garagiste sont partis en vacances et que ledit garagiste, un rustre imbuvable, s’est fait bouffer par son chien, Cujo, qui a également massacré un voisin. Or, quand Donna et Tadd arrivent chez les Camber, ils ne trouvent que le Saint-Bernard pour les accueillir, et il n’est pas d’humeur.




Leur voiture ayant rendu l’âme dans la cour des Camber, la mère et le fils devront faire face au chien fou, pris au piège dans l’habitacle d’un véhicule immobilisé, sous un soleil de plomb. Qui dit personnages en huis-clos menacés par un monstre déchaîné dit Jaws, et Lewis Teague (ou Stephen King avant lui ?) y a songé, rendant un petit tribut à Spielberg quand le gamin, au début du film, en plein dîner, tente de dérider ses parents en se glissant sous la table et en mimant l’aileron d’un requin avec son cul. Sans chercher à hiérarchiser quoi que ce soit, il faut dire que le film a la bonne idée de ne pas faire de son chien éponyme une sorte de créature supérieurement intelligente (Serge Daney avait parlé, à propos de Bruce, le requin de Spielby, d’un « amas de matière grise ») qui aurait focalisé sur telle ou telle victime et n’en démordrait pas.




Le Saint-Bernard du film de Lewis Teague, une fois rentré chez lui le museau massacré par une chauve-souris, se contente de chasser tout ce qu’il croise et qui fait du bruit. Tout au plus sait-il se planquer et contourner sa proie, mais les animaux en sont capables. Ce qui ne l’empêche pas d’être terrifiant et de flirter, sans en avoir l’air, avec le fantastique. Juste avant de se faire tuer, son maître, le gros beauf Joe Camber, a le temps de penser que Cujo a la rage. Pas idiot, mais c’est peut-être plus compliqué que ça. Après avoir été mordu par une chauve-souris, le chien se cache dans des coins sombres, semble ne supporter aucun bruit (comme les créatures de la nuit qu’il a réveillées), et attaque ses victimes en les mordant au cou, aussi, difficile de s’empêcher de voir là l’un des rares spécimens de chien vampire de l’histoire du cinéma (en 89 on croisera des chats et des chiens zombies dans Simetierre, autre adaptation du King). C’est comme par hasard avec un pieu que Donna tentera à un moment de se débarrasser du iench…




Le fantastique est donc là, à portée, suggéré par cette belle scène (soignée par le directeur de la photo du film, j’ai nommé Jan de Bont, toujours dans les bons coups, enfin disons 1% du temps), survenant au premier tiers du film, où Cujo, à l’aube, sort d’une épaisse brume face au fils de son maître, quelques temps seulement après avoir été contaminé : il grogne, aboie comme s’il était possédé, puis, à force d’entendre son nom hurlé par l’enfant apeuré, le chien semble revenir à lui un instant (pour la dernière fois), et tourne les pattes, s’enfonçant à nouveau dans le brouillard. Mais le film est aussi et avant tout d’un réalisme étonnant. On se demande, dans les premières scènes, alors que Cujo n’a pas encore pété un plomb, se contentant de zoner autour de la ferme et de pioncer, la gueule infectée de sang et de pus mais les yeux couchés et l’air épuisé, comment ce bon gros Saint-Bernard pourrait devenir effrayant. Pourtant il le devient, grâce à un travail de maquillage au poil et à une direction « d’acteur » sans faille (le chien joue extrêmement bien ! c'est pas un hasard si j'ai farci l'article de photos de lui, il aurait largement eu sa place parmi les nominés à l'Oscar du meilleur acteur en 83, face à Ben Kingsley et Dustin Hoffman. Je ne vous cache pas que dans mon cœur Cujo prend Tootsie en levrette pendant que Ghandi mate assis en lotus).




Le réalisme passe aussi par des scènes d’attaque impressionnantes, où le montage est d’une précision redoutable et donne une puissance incroyable à la bête. Sans oublier le traitement des autres personnages. Leur comportement est parfaitement crédible d’un bout à l’autre du film. Depuis l’une des premières scènes, où l’on voit le petit Tadd, inquiet du noir et des monstres, qui s’apprête à éteindre la lumière de sa chambre, sur les starting blocks, dans l'idée de bientôt décoller vers son lit et sauter sur son matelas de très loin, afin bien sûr d’éviter de se faire attraper par une créature tapie sous son plumard : il se met finalement à cavaler si vite qu’il n’a pas eu le temps d’appuyer sur le bouton, et doit revenir en arrière… On peut facilement se reconnaître dans ce détail criant de vérité. L’enfant est et restera un vrai gosse. Quand le chien attaque la voiture, Tadd se met à crier et pleure, inconsolable, suppliant sa mère de rentrer à la maison. Pas d’idée d’adulte dans sa petite tête, ni de réaction héroïque, y compris quand sa mère est en train de se faire bouffer la jambe par le chien. Ni acte de bravoure, ni réaction débile, d’ailleurs, qu’il s’agisse du fils, de la mère (qui ne quitte le véhicule qu’en dernier recours), ou de tous les autres personnages. Et c’est chose rare dans les films d’horreur, il faut bien le dire.




Mais ce réalisme se teinte à nouveau d’une atmosphère fantastique, d’une bizarrerie inquiétante, quand la folie du chien, sa maladie, semble se propager. A l'intérieur de la bagnole, la mère change assez rapidement de visage, décoiffée et les yeux profondément cernés, de même que le petit Tadd, qui finit en slip, pâle, les lèvres gonflées, peinant à respirer, le regard perdu. Au chien la métamorphose en vampire, à la mère et l’enfant le devenir-zombie. C’est notamment le cas dans cette scène, qui aurait pu virer au kitsch mais qui fonctionne à bloc, où la mère, qui vient d’essuyer l’attaque la plus violente du chien, tombe peu à peu dans les vapes, étendue sur les deux sièges avant, sous le regard du petit Tadd, retranché au niveau du coffre de la voiture et appelant sa mère : la caméra, plantée entre les deux, au milieu du véhicule, tourne sur son axe dans un panoramique horizontal à 360°, ralentissant légèrement à chaque fois qu’elle passe devant la mère ou l’enfant, avant d’augmenter sa vitesse de rotation au fur et à mesure que Donna perd connaissance. Une force centripète maintient les deux personnages en apnée dans un lieu de plus en plus étroit et leur vertige est communicatif, qui entre en écho avec ce chien qui tourne autour de la voiture en panne, puis avec le petit Tadd qui, asthmatique et victime de la déshydratation comme du manque d’oxygène, finira par perdre conscience à son tour, les yeux révulsés.


 


On aura eu l’impression d’y vivre un peu, dans cette épave menacée, et on ne regardera plus les Saint-Bernard de la même façon après avoir croisé Cujo, ce monstre dont toute la force est non seulement d’être une incarnation de l’innocence tournée en créature féroce, mais de rester une simple bête, un chasseur, présent, patient, sans mobile et sans conscience, prêt à tout pour tuer, en toute simplicité.


Cujo de Lewis Teague avec Dee Wallace, Danny Pintauro, Daniel Hugh Kelly et Christopher Stone (1983)

14 octobre 2014

Apportez-moi la tête d'Alfredo Garcia

Sam Peckinpah a fait montre, tout au long de sa carrière, d'une obsession torturée pour les morts inutiles et le gâchis humain sous toutes ses formes (inutile de préciser qu'à parler des morts au cinéma, la menace du fameux "spoil" est permanente... méfiance donc). Le massacre introductif de La Horde sauvage en est un exemple majeur : si, à la fin du film, les personnages principaux n'ont guère d'autre choix que se sacrifier dans un ultime baroud d'honneur pour venger leur ami Angel et débarrasser par la même occasion les rebelles mexicains d'une bonne partie de l'armée tyrannique du général Mapache, la fusillade générale massivement meurtrière de l'ouverture n'a, quant à elle, pratiquement aucun but. Sous prétexte d'abattre la troupe de hors-la-loi menée par William Holden, les scélérats placés sous les ordres de son ancien compagnon et nouveau pourchassant, interprété par Robert Ryan, s'en donnent à cœur joie en ouvrant le feu sans retenue sur des civils en pleine procession religieuse. Largement étendue dans la durée, répondant à un montage aussi rapide que brutal et ne se faisant pas prier pour surdramatiser la mort au ralenti, la scène frappe d'emblée par sa brutale absence de sens, la décharge de violence excédant toute effort de rationalisation de la part d'un spectateur forcément effaré.


Scène de meurtre de masse au début de La Horde sauvage, où les civils comptent comme dommages collatéraux d'une tentative d'arrestation ratée.

Pat Garrett et Billy le Kid se présente quant à lui comme le récit d'une traque inassumée et d'un meurtre inutile commis au nom des plus vils intérêts pour remplir un contrat minable qui, du reste, ne sera pas honoré (le meurtre de son ami n'apportera rien à Pat Garrett, aka James Coburn, sinon sa propre fin). L'assassinat du Kid vient couronner une entreprise sans fondement et gâche stupidement une grande figure de liberté, ruinant toute la légende du Grand Ouest américain par la même occasion. L'inanité de cette trajectoire idiote s'illustre dans une scène poignante où Billy le kid (Kris Kristofferson), après avoir partagé un dernier repas avec un ancien ami (Jack Elam, l'acteur au strabisme hallucinant - son œil droit jouait au billard pendant que le gauche comptait les points -, connu notamment pour son rôle d'ennemi des mouches dans la mythique introduction d'Il était une fois dans l'ouest), engagé entretemps par Garrett pour l'arrêter, interrompt leur menu pour aller affronter le pauvre homme devant toute la maisonnée réunie en silence : Kristofferson et Elam se regardent d'un air désolé, se tournent le dos, échangent quelques mots, concluent qu'il n'y a pas d'autre option envisageable, puis s'éloignent l'un de l'autre et accomplissent un duel sans éclat. Après avoir tué son ami, le Kid s'éloigne dans le désert, laissant le corps inerte de ce bon vivant de Jack Elam, abattu sans raison, mort pour rien à la fin d'une époque pressée de balayer les valeurs d'antan sur l'autel du dollar tout-puissant et voyant venir sans ciller le règne du non-sens.


Dans Pat Garrett et Billy le kid, Kris Kristofferson abat un vieil ami sous le seul prétexte que des contrats viennent de le décider.

Apportez-moi la tête d'Alfredo Garcia parvient malgré tout à pousser le bouchon de l'inutile et de l'insensé encore plus loin. Dans une grande hacienda mexicaine, El Jefe (Emilio Fernandez, le Mapache de La Horde Sauvage, acteur fétiche de Peckinpah), un riche propriétaire terrien, fait casser les bras de sa propre fille pour l'entendre dire le nom de celui qui l'a mise enceinte. Ayant obtenu ce qu'il voulait, il demande à ses tueurs de lui rapporter la tête d'Alfredo Garcia. Un petit pianiste de bar nommé Benny, campé par l'immense Warren Oates, apprend la nouvelle et, alléché par la récompense promise, décide de traquer le fameux Garcia quand il apprend que sa compagne Elita l'a trompé avec ce dernier quelques jours plus tôt, et qu'après avoir mis les voiles Alfredo s'est tué dans un accident de voiture. Benny s'engage aussitôt dans une quête absurde : retrouver la tombe de l'amant de sa femme pour récupérer sa tête et empocher le pactole.


Inconscients de ce qui les attend, Benny et sa future femme commencent leur aventure morbide par une halte pastorale.

L'incongruité d'une telle odyssée est alors exacerbée, et c'est tout le talent de scénariste de Peckinpah, par une dramaturgie surprenante qui ouvre le voyage avec une longue scène bucolique où les amants sont enlacés contre un arbre et où Benny demande Elita en mariage. Plus tard ils se proposeront de faire un pique-nique en bord de route et la scène aurait tout de l'escale champêtre paradisiaque si deux motards (dont Kris Kristofferson) ne venaient les menacer, ce qui donnera à Peckinpah l'occasion d'une scène de viol à demi-consenti réservant à Elita un rôle au moins aussi ambigu que ceux tenus par la compagne d'Angel dans La Horde sauvage, vendue de son propre chef au général Mapache pour une vie meilleure, ou l'épouse de Dustin Hoffman (Susan George) dans Les Chiens de paille.


Warren Oates retrouve Isela Vega effondrée sous la douche après l'altercation avec les bikers et la troublante scène de viol impliquant Kris Kristofferson.

En chemin, le couple rencontre bien d'autres déboires, au point qu'à l'arrivée plus de vingt cadavres sont à déplorer, autant d'hommes et de femmes morts pour un mort, ou comment porter à son comble la notion de gâchis humain. Spielberg et son Il faut sauver le soldat Ryan peuvent aller se rhabiller, chez Peckinpah les hommes ne se fusillent pas pour sauver une tête, ils le font pour en posséder une déjà coupée… La force du film est d'ailleurs de parvenir à faire d'une simple tête tranchée et promenée dans un sac en toile couvert de mouches un personnage à part entière, notamment dans une séquence où Warren Oates, après avoir perdu sa femme et retrouvé la tête dérobée d'Alfredo Garcia, se trouve au volant de sa vieille voiture cabossée toutes fenêtres ouvertes avec le sac posé sur le siège passager et n'a de cesse d'adresser des reproches à ce fameux Al', tout en foutant des coups de coude rageurs dans cette pauvre tête empaquetée. Et Benny se plaint notamment de ce que cette tête de mort ne méritait pas que sa femme, désormais enterrée avec le reste du corps de son ancien amant, meure pour elle et pour dix mille vulgaires dollars. Dans cette scène du cimetière, qui hantera le spectateur un moment, et dans celles qui suivent, Peckinpah a peut-être filmé l'une des plus justes représentations de la mort, dans sa gigantesque absurdité et son inacceptable irrémédiabilité.


Alors qu'il s'apprêtait à trancher la tête du macchabée, Warren Oates reçoit un coup et se réveille à demi enterré avec Alfredo Garcia et Elita.

Il suffit de se mettre à la place de Benny, et le film y invite en ne lâchant pas d'une semelle le personnage, pour buter soi-même devant sa situation ahurissante. L'affiche dit : "Est-ce que la vie d'un homme valait un million de dollars et la mort de vingt-et-une personnes ?", mais devrait, en lieu et place de "la vie d'un homme", parler de "la tête d'un macchabée"... On n'en revient pas et Warren Oates non plus, qui n'aura de cesse de ressasser sa rancœur mêlée de culpabilité et brûlera de se venger de la malédiction Alfredo Garcia en manipulant sans ménagement sa tête coupée pour lui faire subir toutes sortes d'épreuves : conservée dans de la glace, la tête sera ensuite placée sous un jet d'eau bouillante dans la cabine de douche où Elita se remettait du choc de la rencontre avec les bikers au début du film, comme si Benny voulait exorciser la cohabitation morbide des deux anciens amants occasionnels, réunis physiquement dans la mort. Plus encore, le superbe et pitoyable anti-héros du film, désormais dévasté, se vengera, quitte à y laisser sa peau, de celui qui aura donné le "la" de ce vaste ballet macabre absurde en demandant la tête d'Alfredo Garcia, El Jefé, responsable d'un gâchis dément qui le rattrape au dernier moment pour le voir compter parmi les pertes peut-être les plus improbables et inutiles qu'il nous ait été donné de compter sur un écran de cinéma. 


Apportez-moi la tête d'Alfredo Garcia de Sam Peckinpah avec Warren Oates, Isela Vega, Gig Young, Emilio Fernandez et Kris Kristofferson (1974)

31 mars 2014

Les Envoûtés

Je pensais mettre la main sur une pépite méconnue du cinéma d'horreur des années 80. Je me suis trompé. Attention, ce film n'a rien de honteux, mais on comprend aisément pourquoi il est plus ou moins tombé dans l'oubli. Et pourtant, ça commence plutôt bien ! Scène d'ouverture : Martin Sheen fait son jogging dans un abominable survêt' gris qui lui va comme un gant. L'acteur a la classe malgré tout. Un petit camion distributeur de lait le dépasse et c'est le véhicule que la caméra se met alors à suivre. Celui-ci circule dans les rues plutôt chics d'un quartier résidentiel de Minneapolis. Une brique de lait est déposée sur un perron. Immédiatement, nous sommes intrigués. Quel rôle va jouer cette maudite brique de lait ? Pourquoi insister là-dessus ? Et quand retrouverons-nous Martin Sheen ? C'était bien Martin Sheen, hein ? La scène se poursuit...




Martin Sheen est de retour. On est désormais sûr que c'est lui. Il y a peu d'acteurs, n'atteignant guère le mètre 70, qui disposent d'une telle classe. On reconnait bien son allure d'éternel adolescent, sa parenté chicanos, sa démarche chaloupée. Il est là et bien là, à l'aise dans ses baskets, dans son rôle, dans son survêt hideux, aucun doute là-dessus. La brique de lait l'attendait sur le pas de la porte de sa maisonnée. Il monte le perron, la saisit, rentre chez lui, embrasse sa femme, puis range la brique dans le frigo, s'essuie le front et donne une taloche à son môme. C'est l'heure du petit-déjeuner. Sa femme, simplement vêtue d'un peignoir de bain, prépare des toasts pour le gamin, âgé de 8 ou 9 ans et plus occupé à jouer aux petites voitures. Gros plan sur le bouton "marche/arrêt" de la cafetière, d'où l'on croit voir surgir une petite étincelle... Pourquoi !? On l'ignore encore.




Après avoir échangé quelques banalités avec sa femme, Martin Sheen rouvre nonchalamment le frigo pour s'enfiler une rasade de jus d'orange au goulot. Il gêne sa femme, qui souhaite s'emparer du beurre. Résultat : la brique de lait, posée en équilibre sur le plus haut compartiment du frigo, s'écrase sur le carrelage et le liquide se répand. Rien de grave. Le couple prend cet incident à la rigolade et Martin Sheen se met même à éponger le sol avec ses vieilles chaussettes. "Laisse-moi faire et va vite te doucher, tu sens plutôt fort" lui dit alors gentiment son épouse, toute rouquine et toute fraîche, tandis qu'elle nettoie le sol, pieds nus. En bon mari, Martin Sheen s'exécute, il file sous la douche. C'est un beau dimanche de printemps. Tout le monde a l'air de bonne humeur. Une chouette journée s'annonce. On s'attendrait presque à entendre Martin Sheen chantonner sous la douche. Mais il faudrait être bien naïf... Car dès les premières secondes du film plane une tension sourde...




Retour dans la cuisine. Alors que la maman insiste pour que Kevin vienne avaler son bol de céréales en train de se ramollir, la cafetière se met à émettre un curieux grésillement. Ni une ni deux, la jolie rousse choisit d'éteindre l'appareil. zzzzZZZZzzzz ! Ses pieds reposant nus dans la flaque de lait, son corps va alors recevoir une décharge électrique mortelle. Une décharge si forte que la pauvre femme sera incapable de décoller son doigt du bouton. Figée, foudroyée, morte sur le coup et sous le regard impuissant de son fils, terrassé lui aussi à la vue de cet affreux spectacle. Alerté par les lumières vacillantes de la salle de bains, Martin Sheen sort de la douche en toute hâte. En découvrant sa femme pétrifiée dans la cuisine, prenant aussi de plein fouet l'odeur de son corps brûlé et découvrant la mine peu réjouie de son fils, l'acteur nous livre alors l'une de ses spécialités : yeux plus exorbités que jamais, regard totalement affolé, grimace assez osée mais maitrisée à 100%, il joue la panique comme personne. C'est sur l'image de ce visage halluciné que se termine donc cette terrible et foudroyante introduction.




A ce moment-là, on est dedans, et on pense tenir un sacré film. Cette ouverture fait l'effet d'une douche froide. Elle pourrait être ridicule. Elle ne l'est pas du tout. Elle est simplement d'une redoutable efficacité. On sent qu'un cinéaste au savoir-faire incontestable se tient derrière la caméra. Il s'agit de John Schlesinger, plus connu pour avoir réalisé Macadam Cowboy et Marathon Man. On se souvient de quelques moments particulièrement tendus dans Marathon Man, comme par exemple la fameuse scène de torture où les dents de Dustin Hoffman étaient sérieusement menacées par un Laurence Olivier habité, eh bien quelques passages des Envoûtés sont un peu du même acabit. Hélas, ils sont trop rares et un peu perdus dans un scénario qui peine à nous captiver vraiment. Après l'introduction glaçante, une ellipse nous amène quelques mois plus tard, à New York, où Martin Sheen et son fils ont déménagé. Notre héros, psychiatre pour la police, se retrouvera mêlé à une enquête sur une série de meurtres horribles apparemment liés à des rituels vaudou. Progressivement, Martin Sheen lèvera le voile sur une secte aux ramifications plus complexes et profondes qu'il ne le croyait...




On sent l'inspiration de John Schlesinger trop intermittente. Après un départ canon, son film peine à trouver son rythme et on finit même par s'ennuyer. L'histoire, qui mêle sorcellerie, rituels vaudou et sectes secrètes au sein de la Grosse Pomme, est pourtant très séduisante sur le papier, mais le mélange ne donne pas le résultat escompté. Le film flirte tantôt avec le thriller parano tantôt avec l'horreur sectaire mais n'excelle sur aucun tableau. Reste quelques éclairs de génie, réellement terrifiants, qui donnent au film tout son intérêt. Je pense à cette scène où la nouvelle compagne de Martin Sheen, victime du sort d'un sorcier, voit sa joue enfler, gonfler, et d'où finit par sortir une nuée d'insectes. C'est franchement dérangeant. Inutile de ne pas spécialement apprécier la compagnie des insectes pour être dégouté par cette scène. Et puis il y a cet autre moment, a priori anodin mais qui est pour moi le sommet du film. La terreur y naît d'une trouvaille de mise en scène aussi simple que démoniaque. Alors qu'ils s'apprêtent à participer à un rite impliquant un sacrifice humain, un groupe de personnes sort tout bêtement d'un ascenseur, parmi lesquelles ledit sorcier, au physique très inquiétant. Le groupe passe alors devant la caméra et il se termine par le sorcier, un peu en retrait, dont le regard toujours fixe, comme possédé, croise alors le notre lors d'un regard-caméra furtif mais sacrément vicelard. A ce moment-là, on pense être passé à côté de ce qui aurait pu être un sacré film... Un sacré film...


Les Envoûtés de John Schlesinger avec Martin Sheen, Helen Shaver, Robert Loggia, Harley Cross et  Janet-Laine Green (1987)

27 février 2014

Mikey & Nicky

Tout commence, en tout cas pour nous qui sommes mêlés à cette histoire bien après son vrai commencement, dans une chambre d'hôtel. Nicky (John Cassavetes), seul dans la pièce, acculé contre un mur, mi-debout mi-assis sur le lit, trépigne. Sa position littéralement sans assise, son regard inquiet, et surtout la mise en scène, toute en décadrages, inserts instables sur le téléphone ou sur un cendrier, et légers effets de flou, rythmée en outre par un montage sec et rapide, bref tout, à l'image et dans l'image, dit déjà l'anxiété du personnage et l'insécurité de sa situation. John Cassavetes-Nicky finit par appeler son ami Peter Falk-Mikey au secours, lui donne rendez-vous devant une cabine téléphonique en bas de l'hôtel. Mais il ne s'y rend pas, préférant signaler sa présence à son sauveteur en lui jetant par la fenêtre une bouteille en verre enveloppée dans du papier journal, qui éclate aux pieds de Peter Falk et aurait aussi bien pu le tuer en se fracassant sur son crâne, signe premier d'une complicité placée sous le sceau de la méfiance et de la violence.




Ce film noir, noir parce qu'il se déroule sur une longue nuit plus que parce qu'il répond aux codes du genre, réalisé par Elaine May en 1976, trouve une place légitime et idéale dans le grand bain du Nouvel Hollywood, ce cinéma hollywoodien-indépendant des années 70 qui justifie toutes les nostalgies d'aujourd'hui et qui, à la revoyure, ne fait que grandir encore notre mépris pour l'actuel cinéma indépendant-hollywoodien (le célèbre et bien pathétique indiewood). On peut d'ailleurs penser en regardant Mikey & Nicky à certains des grands titres de la période, par exemple à L'épouvantail de Jerry Schatzberg, avec ces deux amis soudés et pourtant si différents qui marchent côte à côte en se bousculant et en se soutenant comme des béquilles, à Bonnie and Clyde d'Arthur Penn, pour le final tout aussi surprenant et qui laisse son spectateur pantelant, à Wanda aussi, autre film de femme signé Barbara Loden, quant à lui totalement indépendant, pour ces scènes dans les bars poisseux et ces mauvais malfrats menacés par leur propre nullité, aux films de Cassavetes enfin, où lui-même et Peter Falk traversaient déjà la nuit de la ville à bord des transports en commun ou en courant, en jouant et en se défiant. On y songe grâce notamment à cette scène de Mikey & Nicky qui se déroule chez une pute, séquence idéalement construite en termes de scénographie, où John Cassavetes s'envoie en l'air à même la moquette du salon plongé dans l'obscurité, tandis que Peter Falk attend patiemment son tour dans la profondeur de champ, au second plan de l'image, assis seul dans la cuisine et baignant dans une gêne palpable. On se souvient devant cette séquence éminemment casse-gueule, et pourtant magnifiée par la délicatesse de la mise en scène d'Elaine May, par son intelligence du cadre et l'immense talent des acteurs, de cette séquence d'Husbands où Peter Falk s'apprête à coucher avec une prostituée dans une chambre d'hôtel quand Cassavetes entre dans la pièce pour récupérer un objet oublié, interrompant son ami dans les prémices de ses ébats nocturnes et créant un malaise évident comblé par le rire nerveux des deux comparses.




Et puis, sans même parler des scènes quasi communes aux deux films, comment ne pas penser au cinéma de Cassavetes quand ce dernier incarne l'un des deux personnages principaux de ce film sublime sur l'amitié, aux côtés de Peter Falk, son ami de toujours ? Les deux acteurs étaient ici encore au sommet de leur forme et de leur complicité et on le ressent dans chaque scène, chaque échange, chaque regard de ce film où la part de genre noir n'est que MacGuffin et laisse place au portrait singulier et émouvant de deux hommes que tout unit mais entre lesquels quelque chose s'est brisé. On arrive après la bataille et on ne saura jamais - mais le plus beau c'est qu'on s'en désintéresse absolument - ce que Nicky a vraiment fait pour qu'un contrat soit placé sur sa tête, le film préférant raconter l'histoire d'un couple d'amis en plein divorce. On croit d'abord que Cassavetes-Nicky est complètement fou d'avoir des soupçons sur Falk-Mikey, puis on s'aperçoit qu'il n'est peut-être pas si paranoïaque que ça, mais pourquoi Mickey le tromperait alors qu'il se démène autant qu'il peut pour aider son ami et prendre soin de lui ? Et tandis que des réponses commencent à se pointer, petit à petit se révèlent les failles de leur relation. 




Il y a d'abord cette scène superbe au cimetière où ils se rendent sur la tombe de la mère de Nicky et où les deux compères vont surtout déterrer l'origine d'une amitié sur le point de mourir. Au détour d'un souvenir d'enfance, Mikey et Nicky oublient quasiment leurs différends. Les deux hommes retombent en enfance et il faudra une énième humiliation pour que tout resurgisse dans la plus belle séquence du film, où les deux personnages battent le pavé d'une rue détrempée, Cassavetes n'ayant de cesse de poursuivre Falk pour l'arrêter enfin et lui faire cracher son morceau de rancune tout en le suppliant de ne pas l'abandonner. Quand les deux personnages s'arrêtent de marcher et se font enfin face, la réalisatrice opère un brusque décadrage par un travelling latéral très marqué sur Falk, comme pour concrétiser dans l'espace la séparation des deux hommes et la prise de pouvoir de Mikey à cet instant, qui déballe soudain toutes ses rancoeurs à son ami dans une scène poignante, où l'acteur vide son sac avec un sourire de honte et de mépris mêlés devant un Cassavetes qui ne trouve que ce même sourire figé à répliquer pour masquer sa criante culpabilité. Cette séquence dit presque tout de l'amitié comme relation de couple, où la distance, la trahison, les moqueries accumulées peuvent être autant de coups de poignards, peut-être irréparables. A la fin du film (ceux qui ne l'ont pas vu peuvent tranquillement passer au paragraphe suivant), l'un des deux amis se trouve en danger de mort, traqué par un tueur à gages minable incarné par ce bon vieux Ned Beatty, et il pourrait facilement fuir mais, parce que son acolyte se refuse à l'aider, ne lui tend pas la main, il reste et s'expose à la mort, dans un quasi suicide : seul il n'est rien, ne s'en sortira pas et n'aurait de toute façon aucun intérêt à s'en sortir.




C'était le troisième film de la réalisatrice Elaine May, qui se fit d'abord connaître dans les années 60 via un duo comique avec son compagnon de l'époque, le cinéaste Mike Nichols. Mikey & Nicky fut une véritable bataille pour elle, perdue face aux producteurs de la Paramount, qui gardèrent le final cut et massacrèrent le film pour le sortir dans une version désapprouvée par la cinéaste. Elaine May avait déjà rencontré des difficultés avec la Paramount pour son premier film, A New leaf, et avait songé à donner au président de la Paramount, Frank Yablans, un rôle de gangster dans Mikey & Nicky, que bien sûr il refusa. Il fallut attendre dix ans pour que le film ressorte enfin dans sa version director's cut, celle que l'on connaît aujourd'hui. Elaine May ne put tourner à nouveau qu'en 1987, année où elle réalisa l'a priori très étrange Ishtar avec Warren Beatty, Dustin Hoffman et Isabelle Adjani, qui fut un échec total. La carrière d'Elaine May souffrit cruellement de l'emprise et de la bêtise des studios. On le regrette d'autant plus quand on sait le peu de cinéastes femmes en activité à l'époque (les chiffres se sont à peine améliorés aujourd'hui) et quand on voit ce film monté tel que l'a souhaité sa réalisatrice, un film enfin pleinement indépendant si l'on peut dire, qui émeut autant par l'amitié manifeste des deux acteurs sublimes que furent Cassavetes et Falk que par le talent que son auteure déploie pour la mettre en scène.


Mikey & Nicky d'Elaine May avec John Cassavetes, Peter Falk et Ned Beatty (1976)

6 juillet 2013

La Charge des tuniques bleues (The Last Frontier)

En 1860, dans l'Oregon, la guerre de sécession à peine débutée, trois trappeurs, Jed Cooper (Victor Mature), son collègue Gus (James Whitmore) et leur ami indien Mungo (Pat Hogan), quittent la montagne où ils ont chassé tout l'hiver pour vendre leur butin. Mais à peine ont-ils fait un pas dans le film qu'ils sont détroussés par une bande de Sioux. Les premières images montrent la marche des trappeurs à flanc de montagne, puis vient un plan large qui met l'action en route et déploie déjà tout le talent d'Anthony Mann : nos trois hommes marchent vers la caméra, s'arrêtent soudain et regardent autour d'eux tandis que des indiens pénètrent le cadre par les flancs, à quelques pas du trio. Dans le même plan, d'autres indiens accroupis font leur apparition par le bord inférieur du cadre, en même temps que s'élève la caméra dans un mouvement ascensionnel qui lui fait surplomber la scène. Immobiles devant la montagne enneigée qu'ils viennent de quitter, les trappeurs sont encerclés. Puis Mann revient au plan américain sur les trois hommes et achève la séquence avec l'humour et l'ingéniosité qu'on lui connaît : nos trois gaillards décident de s'allonger dans l'herbe et de manger un morceau en bavardant au milieu d'une horde d'indiens patibulaires armés jusqu'aux dents. Ils ne broncheront pas davantage en abandonnant leurs armes et leurs chevaux aux Sioux pour sauver leur vie.


Une fois n'est pas coutume chez Mann, la communauté amicale ne se compose pas sous nos yeux, elle est donnée d'emblée.

Démunie, la petite compagnie décide de faire route vers le Canada, mais Jed veut d'abord se rendre à Fort Shallan pour qu'on lui rembourse sa marchandise, volée par les indiens en guise de représailles contre l'armée. Sauf que la rétribution des trappeurs passe par un engagement inattendu. Jed, Gus et Mungo viennent garnir les rangs du fort, en tant qu'éclaireurs, à défaut de porter l'uniforme bleu des soldats de l'Union, comme Jed en rêvait. A partir de là des tensions vont se créer, particulièrement entre Cooper, homme libre, "sauvage" même selon les militaires, et Marston (Robert Preston), le colonel en charge du fort. Humilié après avoir conduit 1500 hommes au massacre dans la bataille de Shiloh, qui lui a valu le surnom de "boucher", et doublement humilié depuis que le chef des Sioux, Red Cloud, a réduit l'un de ses forts en cendres, Marston est bien décidé à regagner ses galons en massacrant son ennemi peau rouge, quitte à envoyer au feu la bleusaille placée sous ses ordres ainsi que la poignée de "misfits" rejetés par l'armée qu'on lui a confiés, et quitte à laisser les civils de fort Shallan sans défense. Mais ce ne serait qu'un demi-motif de conflit entre les deux mâles dominants du film si la femme du colonel, Corinna (Anne Bancroft), n'avait tapé dans l’œil du trappeur au grand cœur, soucieux de se civiliser au point de projeter de se marier une fois parvenu à endosser l'uniforme.


Les civilisés d'un côté, les barbares de l'autre. Reste à savoir de qui l'on parle.

Le film est porté par des personnages absolument attachants, à commencer par les trois trappeurs, bande d'amis soudés, gouailleurs et buveurs, incarnés par de fiers acteurs, avec Victor Mature au premier rang. Opposé à un colonel aux mâchoires serrées et au regard froid, proche du personnage incarné par Henry Fonda dans Le Massacre de Fort Apache de John Ford, le grand Victor Mature, bonhomme très physique au sourire de doux ivrogne et aux cheveux explosifs, rayonne par sa présence. Surtout quand cet être d'instinct, goguenard et téméraire, s'éprend de la belle et policée Anne Bancroft, encore loin de son rôle de cougar sublime et supérieure dans Le Lauréat de Mike Nichols, ici toute frêle et timorée mais pleine de charme, y compris quand le personnage de Victor Mature se révèle aussi peu civilisé que le prédisaient les militaires en la giflant pour son indécision. Aucun personnage n'est borné aux contours d'un stéréotype fermé - et attachant ne veut pas forcément dire sympathique - pas même celui du colonel, homme blessé et soucieux de reconquérir son image, entre autres auprès de sa femme, plaçant le courage au-dessus de tout au mépris du bon sens, que ce soi-disant courage pousse son sous-fifre à l'insurrection ou le conduise lui-même et toute sa troupe au suicide.


L'art de construire des espaces de conflits et d'utiliser au maximum le paysage.

Si le film souffre un tantinet de quelques incohérences, notamment en ce qui concerne le comportement de Jed au sein du fort, dont la logique voudrait qu'on l'ait mis aux arrêts, voire passé par les armes, au moins dix fois dès la moitié du film, et définitivement quand, ivre mort, il tente de décourager les soldats de suivre le colonel au massacre en pleine cérémonie militaire ; et si le happy end, probablement imposé par le studio, semble idéologiquement douteux, bien qu'amusant, le film de Mann se tient parfaitement et fait sacrément plaisir à voir, comme tous les westerns du maître. Le cinéaste s'interroge sur l'ultime frontière entre civilisation et barbarie sans tomber dans la facilité, et tourne des scènes d'une simplicité qui n'a d'égale que leur puissance d'évocation, comme quand l'indien Mungo abandonne Jed Cooper pour retourner dans la montagne parmi les siens, regagnant "sa place", en intimant au trappeur et futur soldat de regagner la sienne au sein du fort.


Dustin Hoffman a bien failli donner la réplique à une cougar chauve... Cette image explique peut-être en tout cas le légendaire feu au cul de Mrs Robinson (Anne Bancroft) dans le film de Mike Nichols.

Mann jongle entre duels psychologiques et combats physiques (à noter une belle scène de bagarre, très violente, entre Jed et le sergent du fort), excelle autant dans les scènes de comédie que dans les scènes de drame, dans les séquences d'intimité amoureuse (le gros plan sur Victor Mature qui empoigne Anne Bancroft et l'embrasse de force en pleine nuit et à pleine bouche derrière une baraque du fort) comme dans les grands mouvements de combat (où un autre mouvement d'appareil ascensionnel fait sensation, quand Jed grimpe à un arbre et découvre les indiens tapis dans la forêt sur une crête, prêts à fondre sur les tuniques bleues en contrebas). Déployant des caractères bien trempés et immédiatement captivants au sein de paysages incroyables, filmés dans un beau cinémascope et ouvrant à tous les jeux de guerre possibles et imaginables, Anthony Mann parvient à rendre chaque situation savoureuse et contribue une fois de plus à donner ses lettres de noblesse au western.


La Charge des tuniques bleues (The Last Frontier) d'Anthony Mann avec Victor Mature, Robert Preston, Anne Bancroft, James Whitmore et Pat Hogan (1955)

23 janvier 2012

Contagion

Film sans aucun intérêt, sans tension, sans idée, sans parti pris, sans scénario, sans mise en scène, qui se regarde sans effort et c'est déjà beau vu ce qu'on attendait mais qui, au final, est plus chiant qu'autre chose et, surtout, oubliable dans la minute ! Soderbergh ne parvient même pas à nous rendre parano le temps d'un long traj'mé. Certains rétorqueront : "Tu ne l'as pas vu en salles ! Dès que mon voisin toussait j'avais envie de le tuer", et s'il est vrai que je ne l'ai pas vu en salle, il est vrai aussi que j'ai envie de tuer mes voisins de séance quel que soit le film que je vais voir au ciné, mais j'ai quelques soucis. Ceci dit ça se regarde à peu près, a fortiori sur une télé, avec l'entière liberté de se foutre de la gueule du film en permanence. Ca se mate malgré une bande originale techno-electro-teuchio insupportable, et c'est moins horrible que les critiques ne l'avaient dit. Quoique... Au bout d'un petit moment passé devant ce film dépourvu de scénario, et encore plus quand on y repense après l'avoir fini, on se dit que c'est quand même une belle merde, ce film. Pourquoi ?


La meilleure scène du film, cramée par la bande-annonce, celle où un docteur annonce à Matt Damon que sa femme est morte, et Damon de répondre : "D'accord... Je peux lui parler ?"

D'abord parce que ce film n'est rien de précis, il joue aux chaises musicales et ne se décide jamais à poser son cul huileux ici ou là. Je parle de cul huileux parce que du début à la fin Soderbergh filme des gens malades, liquéfiés, couverts de sueur et vaseux, soit exactement dans l'état critique où se trouve mon frère à chaque fois qu'il mange un peu trop de saucisson ou qu'il abuse des danettes au chocolat dont il raffole, à chaque fois qu'il mange en fait, à la fin d'à peu près chaque repas, aussi ce film fut-il douloureux pour moi. Contrairement aux longs séjours quotidiens de mon frère aux cabinets, Contagion n'est pas vraiment un film catastrophe, toute cette affaire de virus mortel à la vitesse de propagation démentielle ne semble être prise en charge que par cinq personnes dans le monde entier, un peu comme dans Alerte !, ce film de Wolfgang Petersen où Dustin Hoffman avait la courante. Les 6 499 999 995 autres êtres humains sur Terre, dont le sort tient entre les mains de cette poignée d'américains dévoués et peu connus, ne sont que des chiffres auquel le film fait référence de temps en temps ("4ème jour de contamination, 30 000 morts") avec une indifférence qui annule tout sentiment de panique. Et une seule scène (ratée) d'apocalypse à la The Road ne suffit pas à rattraper cet échec. Faute de catastrophisme, Contagion aurait pu devenir un bon film de genre quand le virus est considéré - dans une drôle de scène où une des héroïnes explique à un des héros les avancées de ses recherches sur le virus en faisant tout un laïus incompréhensible sur les chauves-souris et les cochons - par ceux qui le traquent comme un xénomorphe alien dangereux et mutant que chacun peut porter sur soi sans s'en rendre compte, mais en fait non, la maladie est aussitôt ramenée à ce qu'elle est : un gros rhume ultra contagieux qui fait chier le monde et qui fait suer du front ses victimes avant de les faire tomber comme des mouches en dix minutes.


Laurence Fishburne a l'air d'espérer une bonne nouvelle concernant la pandémie, mais un contrechamp nous révèle qu'il est sur L’Équipe.fr et qu'il attend le tirage au sort de la Ligue des Champions pour voir si Lyon va encore tomber sur le Real Madrid et se faire ramasser en beauté à domicile.

Aucun sujet n'est vraiment traité, pas même la grande idée de Soderbergh qui consiste en une parabole brillante sur le thème de la "contagion", la vraie contagion virale n'étant pas celle de la maladie mais celle de l'information, qui serait bien plus meurtrière. Sauf que rien n'est tiré de cette idée très bateau, et devant le film on se dit que c'est bel et bien la maladie qui bute tout le monde, pas internet. Tout ce que tente Soderbergh tombe à l'eau, comme sa grande idée de faire crever des stars hollywoodiennes à toute allure. Au fond c'était ça l'audace faramineuse de ce film en bois : foutre en l'air le tout Hollywood. Or on s'en tape royalement, pour commencer, et ensuite ce n'est même pas assumé puisque Paltrow, qui clamse mochement au bout de cinq minutes (voir le photogramme en bas à droite sur l'affiche) habite quand même tout le reste du film grâce aux images des caméras de surveillance observées par Marion Cotillard, qui passe sa vie à chercher l'origine du virus, ce dont on se fout tout autant, et pour ce faire se tape l'intégrale des vacances de Gwyneth Paltrow à Hong-Kong.


Quitte à choper une maxi chiasse dans la minute qui suit, moi aussi j'aurais un gros smiley en me faisant souffler sur les crayons par Gwyneth Paltrow.

L'autre star qui meurt c'est Kate Winslet, et elle meurt en héroïne s'il vous plaît. Elle fait partie des quatre ou cinq personnes sur Terre chargées d'endiguer ce fléau qui bute un million de pékins à la minute et elle meurt infectée dans l'exercice de ses fonctions, courageuse et sacrifiée, en véritable martyr de la bonne cause. Le dernier plan sur elle nous la montre agonisante sur un lit de camp, effectuant son dernier geste avant la mort : tendre une couverture à un type en meilleur état qu'elle... Tous les ricains sont des saints and soldiers dans ce film. Le vrai message délivré par Soderbergh c'est que les catastrophes sanitaires qui frappent le globe sont la faute aux Chinois qui ne respectent pas les règles élémentaires d'hygiène (à la fin on voit le départ de feu du virus, une chauve-souris tombée dans un enclos à cochons à côté d'un resto cantonais, je rêve...), mais fort heureusement de brillants et valeureux chercheurs américains, docteurs et doctoresses et autres directeurs de lobbys pharmaceutiques mettent tout en œuvre pour nous sortir à chaque fois de la panade au péril (jaune) de leur vie.


Dans une longue séquence géniale et inutile, Elliott Gould, qui incarne un docteur, est assis dans un bar, tout seul, un jour après le début de la contamination, et il regarde les gens dans la salle qui s'embrassent, se serrent la main, sentent leurs doigts, boivent dans le même verre, se torchent avec la manche et ainsi de suite, avec une tronche absolument indescriptible.

Elliott Gould, le papa de Monica dans Friends, qui dans chaque épisode n'en revenait pas d'avoir mis au monde une fille aussi bien bustée, fait un caméo de tous les diables dans le rôle d'un chercheur qui outrepasse ses droits pour trouver un remède contre le virus coûte que coûte et qui, ayant le choix entre vendre sa trouvaille à des entreprises pleines aux as ou le refiler gratos aux gentils, fait le choix de la vertu bien entendu. Lawrence Fishburne est lui aussi un grand homme qui veut sauver tout le monde et qui commet une bévue en prévenant sa fille de foutre le camp en silence d'un lieu infesté, sa fille aussi conne que lui s'empressant bien sûr de répéter à tout le monde qu'il faut partir, générant un mouvement de foule meurtrier. Mais Fishburne ne sera pas inquiété parce que sa bourde partait d'un bon sentiment, il voulait juste sauver sa fille, et puis à la fin il transgressera aussi la loi en ne se pliant pas à l'agenda national des piqûres de vaccins pour soigner sa fille avant tout le monde, et aussi le fils du type qui balaie son bureau tous les matins et qu'il aime bien. Car cet homme-là a un cœur d'or et les lois ne peuvent pas le retenir de faire le bien autour de lui. Idem pour Marion Cotillard qui part seule à Hong-Kong pour trouver l'origine du virus et qui finit par être prise en otage par des types dont le village est décimé par la maladie, qui veulent des vaccins en échange de Cotiflax. Quand ils les obtiennent (encore une scène remarquable où les Chinois testent le vaccin livré sur leur otage, Cotillard, qui n'est pas malade : ils lui font ingérer le remède, attendent deux secondes, et constatant qu'elle n'est toujours pas malade ils en concluent que le vaccin fonctionne !), ils la libèrent, mais arrivée à l'aéroport elle apprend de la bouche de son libérateur que c'était des placebos et elle quitte tout pour rejoindre les malades et les aider quand même, aide qui consistera à crever avec ses nouveaux potes en puant méchamment du front, mais c'est si héroïque. J'en passe et des meilleures.


Steven Soderbergh, le double ricain de Mathieu Kassovitz, est décidément un bien triste type.

Le seul salop ce n'est pas le patron d'une entreprise pharmacologique (ces gens-là sont des crèmes qui ne veulent que le bonheur du monde), c'est un blogueur qui veut dénoncer ce qu'il croit être une conspiration des magnats de l'empire pharmaceutique. Jude Law incarne le seul rôle merdeux de ce film, et Soderbergh lui a collé de fausses dents tordues pour le rendre ingrat comme un internaute et laid comme un enfoiré paranoïaque qui a tort de mettre en doute les bienveillantes institutions américaines, car il cause du tort à tout le monde avec son esprit critique infondé... Dieu soit loué les héros de l'ombre nationaux font fi du principe de contradiction des gêneurs paranos qui insultent leur courage et dénoncent à tort les soi-disant dérives du système et les fausses mauvaises méthodes des grands groupes. L'esprit critique scandaleux du grand public à l'égard des puissants est une plaie, nous dit Soderbergh. Le véritable cancer de notre planète, selon le cinéaste, c'est l'information, la communication, l'esprit critique, qui créent des bains de sang et empêchent les efforts des nobles et bienveillants puissants de ce monde. Édifiant. Vous aussi vous pensiez que Soderbergh n'avait pas de talent mais qu'il avait au moins deux trois idées ? Vous aussi vous pensiez qu'il avait des couilles au cul faute d'être doué de ses dix doigts ? C'est triste pour lui mais en plus d'être si peu doué Soderbergh vient de nous prouver qu'il est niais comme un manche à balais.


Contagion de Steven Soderbergh avec Matt Damon, Gwyneth Paltrow, Kate Winslet, Lawrence Fishburne, Marion Cotillard, Elliott Gould et Jude Law (2011)

4 janvier 2012

Blackthorn

Nous étions tentés de mettre ce film dans nos tops de fin d'année, dans l'espoir de le faire un peu mieux connaître tant il est plaisant. Mais ça n'aurait pas été très honnête parce que Blackthorn n'est pas un grand film, c'est un film modeste et réussi et qui donne envie d'en retenir les nombreuses qualités quitte à faire l'impasse sur de menus défauts qui nous rappellent que c'est un presque premier film. Premier long métrage américain de Mateo Gil, Blackthorn part de l'incertitude quant à la mort de Butch Cassidy pour élaborer une fiction sur ce qu'aurait pu être la fin de sa vie. Pour incarner cette légende du Far West, Sam Shepard, avec sa vieille tronche burinée, son profil d'aigle aiguisé par les années qui force le respect, trouve un rôle à sa mesure auquel il donne toute sa prestance. C'est un vrai beau rôle de vieil acteur, et y'en a pas tant que ça*. Shepard, heureux comme un pape, se laisse aller à pousser gaiement la chansonnette, interprétant dans son intégralité "Sam Hall", ce classique de la country que Johnny Cash nous avait rendu agréable, et il donne une vraie gueule à un Butch Cassidy sur le retour, embarqué dans une course poursuite aux côtés d'Eduardo Noriega, l'acteur espagnol abonné aux rôles de petites frappes.




Porté par le charisme de Sam Shepard et d'un casting du reste très bien choisi (Ed Noriega donc, idéal dans les rôles de petites frappes, Dominique McElligott, une splendide Etta James, et Stephen Réa, le fameux producteur de jus d'orange), Mateo Gil réalise un western droit dans ses bottes, respectueux du genre, qui chatouille le mythe et lui donne de l'ampleur, qui prend son temps pour installer personnages et récit, doté en outre d'une histoire prenante et très efficace. Tout cela nous fait dire que si nous avions vu le film plus jeunes, nous en aurions été putain de fans. C'est pas la meilleure phrase de l'article mais on est là pour vous donner envie. Le plaisir que prend Mateo Gil à fabriquer un destin humain à une légende de l'ouest est très communicatif. Et quand on donne au réalisateur le Salar de Uyuni, le plus grand lac salé asséché (qui évoque le Gerry de Gus Van Sant), pour une journée, il en profite un max pour signer la plus belle scène du film**, celle qui a inspiré l'affiche et dont on se souviendra à coup sûr toute notre vie quand on entendra dans la rue le mot "Blackthorn", ce qui n'arrivera malheureusement jamais.




Pour quand même dire un mot sur les petites maladresses du film, elles résident principalement dans l'usage du flash-back. Le film est régulièrement entrecoupé de retours en arrière sur les derniers temps de la grande épopée de Butch Cassidy et sa bande, dont le kid (que j'imaginais plus petit), ce qui n'est pas réellement gênant, d'autant que l'acteur choisi pour interpréter Cassidy jeune est très bien trouvé et que le réalisateur évite de faire du spectaculaire en filmant les moments supposément glorieux de l'histoire du héros. Mais ces flash-backs ne sont pas non plus très intéressants et donnent au film un aspect parfois un peu conventionnel. Les flash-backs qui gênent davantage sont ceux qui parsèment la séquence où Stephen Rea, qui joue le type qui a poursuivi Cassidy toute sa vie et qui le retrouve vingt après son soi-disant décès, explique à sa proie de toujours qu'il a fait la connerie de s'acoquiner avec une petite frappe interprétée par Eduardo Noriega, lequel prétend avoir volé un grand exploitant de mines malhonnête à la Jean-Michel Aulas alors qu'il a en réalité dérobé les lourdes économies d'un groupe de villageois mineurs dont c'était l'unique richesse et la raison de vivre. Cette explication arrive un peu tard dans le film et prend les atours un peu regrettables d'un twist, mais elle est intéressante car elle montre à quel point Cassidy est resté coincé dans le passé, soucieux de jouer aux grands voleurs en volant les puissants d'abord, puis fidèle à ses principes et son honneur quand il décide de rompre son pacte avec Eduardo Noriega, et de rompre ses ligaments croisés par la même occasion, à la Eduardo justement, étonnant joueur Croate à 99% brésilien, trop pourri pour être à la Seleçäo, trop blessé pour jouer dans tous les cas. Sauf que sur cette explication donc, le cinéaste choisit de monter en flash-back des images où Cassidy aidait Noriega en flinguant des paysans revanchards à tout-va, autant d'images inutiles qui nous rappellent que Mateo Gil signe là ses quasi premiers pas derrière la caméra et qu'il est peut-être soucieux, à tort, d'emporter l'adhésion des spectateurs et de sur-dramatiser la scène d'une façon un peu grossière. C'est là le principal défaut de ce film qui n'en compte pas beaucoup d'autres quand bien même on sent que son inspiration visuelle n'est pas constamment à la hauteur de ses ambitions.




Mateo Gil est désormais une moving target under the radar, autrement dit, on regardera son prochain film avec intérêt. Après avoir été le co-scénariste et l'assistant réal des premiers films d'Alejandro Gonzalez Amenabar (ce qui lui aura quand même valu de rencontrer le diable, aka Eduardo Noriega, son acteur fétiche pour les rôles de petites frappes), après s'être donc levé du pied gauche dans sa carrière, Mateo Gil vient d'apporter une belle pierre à l'édifice du film de cozboys en signant un western ni classique ni crépusculaire, un western passé à l'étape suivante, apaisé et serein, dont le héros bien que légendaire n'est ni un surhomme ni un anti-héros déclinant, juste un vieillard passé à autre chose ou presque, qui exploite sa petite ferme et qui n'aspire qu'à une chose, aller retrouver son fils puis mourir au pays.


* RIP Al Pacino et Rest in Peace Bob De Niro avec tes rôles comiques foireux, va chier Morgan Freeman, l'abonné aux voix off avariées, idem pour Dustin Hoffman qui rejoue tous les jours Rain Man dans un asile pour vieux chiasseux, Robin Williams est son Docteur Patch attitré, Jean Rochefort, toujours perdu dans la Mancha, nous rend fou avec l'expression "A ma guise", Christobal Walken, à deux doigts du trépas, joue à la roulette russe tous les matins au ptit déj en souvenir du bon vieux temps et il finira pas se faire sauter la caisse entre deux pétales de Chocapic.

** Quand il y a une note de bas de page il en faut forcément deux pour être crédible. La voici. Juste pour dire que dans cette scène le réalisateur a su donner toute sa valeur au cheval en tant que moyen de locomotion noble et vital dans le Far West. Habituellement, dans les westerns, quand un cow-boy paume son canasson il s'en tape, et dès le plan suivant il en a un autre sous le cul, le frère jumeau de sa jument. Le cheval est alors réduit au statut de tas de viande méga utile mais peu précieux, comme les flingues qui, à peine déchargés, sont jetés au sol sans plus d'égards. Alors qu'ici, Mateo Gil nous fait éprouver la nécessité de posséder un cheval. Le perdre, dans le plus grand désert salé du monde, ce n'est pas un événement anodin, c'est un véritable cauchemar pour le futur piéton qui parcourt ce paysage morbide. Et pour qu'on retienne un tel détail, c'est que la scène est épique. Banco Mateo (Gil).


Blackthorn de Mateo Gil avec Sam Shepard, Eduardo Noriega, Stephen Rea et Dominique McElligott (2011)

13 août 2011

Le Monde de Barney

Je peux vous le spoiler ? Bon, alors je vous préviens : ce film est la mise en image des souvenirs d’un type (Paul Giamatti) atteint de la maladie d’Alzheimer, un homme qui ignore être au crépuscule d’une vie bien remplie durant laquelle il a connu trois mariages et qui se souvient donc de ces différentes aventures. Le titre original, Barney’s Version, est un peu plus éclairant que sa version française, "Le Monde de Barney", puisque tout ce que l’on voit dans le film, c’est en effet la fidèle retranscription de la mémoire défaillante du personnage principal. C’est la version des faits de Barney ! C’est ce que j’ai dit tout haut à la fin du film, en ayant bien l’air con en plein cinoche, entouré de vieillards pas commodes, vraisemblablement près à de nouveau voter pour Sarkozy l’an prochain et qui s’étaient entassés dans une salle climatisée pour survivre à la canicule. Croyez-moi !




C’est donc seulement à la fin du film, quand on voit la maladie du héros se déclarer et s’aggraver progressivement, que l’on comprend enfin que l’on vient de voir une série de gros flash-back pas forcément vrais, mais pour la plupart déformés par le cerveau HS de Barney. C’est une idée intéressante, en soi, et le metteur en scène derrière tout ça a le mérite de ne pas chercher à nous duper, puisque le film nous est immédiatement présenté comme l’introspection de Barney, ce cinquantenaire un brin dépressif, devenu producteur de films pornographiques, qui fait le point sur sa vie. Une idée tout de même assez plombante car, ayant vu la bande-annonce, je dois avouer que je m’attendais à toute autre chose et j’espérais plutôt un feel-good movie autrement plus léger, taillé sur mesures pour mon idole Paul Giamatti. Je suis la carrière de cet acteur de très près depuis sa prestation à couper le souffle dans Sideways, mon film de chevet. Dans le chef d’œuvre viticole d’Alexander Payne, Paul Giamatti est tout bonnement excellent, il étale tout son répertoire fait de menton tremblotant, de regards de chien battu, de voix grave vacillante et d’allure bedonnante ô combien sympathique. Tout Giamatti en un seul film, un festival, un véritable Giamattionnaire comme j'aime l'appeler. L’acteur ressort tous ces classiques dans Barney’s Version, mais avec hélas moins de bonheur. De plus, cette réincarnation vivante d'Homer Simpson apparaît assez peu crédible dans ce rôle d’homme à femmes qui s’envoie consécutivement Rachelle Lefevre, Minnie Driver et Rosamund Pike, des actrices jamais complètement moches (mention spéciale pour la dernière, dont j’ignorais l’existence et qui a un petit charme bien à elle), même s’il faut évidemment garder à l’esprit que seuls ses propres souvenirs sont à l’écran et que le personnage enjolive peut-être son histoire. J’ai beau adorer Giamatti, être le président et seul membre de son fan-club français, je suis le premier à reconnaitre qu’il n’a pas le physique d’un playboy, je le considère plutôt comme le sosie de mon grand frère Glue 3, celui qui me laisse des menaces de mort sur mon portable tous les jours, à 8h01 précise. Flippant...




Paul Giamatti apparaît également quelque peu éclipsé par le grand Dustin Hoffman. Ce dernier, à n’en pas douter, s’amuse comme un fou dans ce rôle d’obsédé sexuel excentrique qui lui va comme un gant et qui nous rappelle un peu celui qu’il tenait dans la première suite pourrie de Mon Beau-père et moi. L'acteur est véritablement en roues libres et c’est à lui que l’ont doit les rares scènes drôles du film. Un autre moment drôle survient lorsque Paul Giamatti, au zénith de sa vie avec celle qui est son seul véritable amour (incarné par l'élégante Rosamund Pike), découvre celle-ci en petite tenue allongée sur le lit. Giamatti saute alors littéralement sur sa proie dans un bond prodigieux. L’image s’arrête sur ce plan ci-dessous, et la star apparaît dans toute sa splendeur. Une scène qui, comme vous l'aurez remarqué, décore cet article.




Ce film est aussi le théâtre de cameos de choix, puisque David Cronenberg et Atom Egoyan, le gratin des cinéastes canadiens, font des petites apparitions en tant que réalisateurs de porno, aux ordres de Giamatti. Des clins d’œil sympathiques et amusants pour le cinéphile averti qui saura les reconnaître, mais qui n’apportent strictement rien au film et ne sont même pas l’occasion de scènes véritablement comiques. Personnellement, j'avoue avoir dû compter sur l'aigle des montagnes Poulpard pour m'indiquer tous ces cameos. Après quelques clics sur la Toile, je découvrais une fois le film terminé que Barney’s Version n'est autre que l’adaptation d’un best-seller, l’autobiographie, semble-t-il, de l’écrivain auquel le film est dédié. Je ne me sens donc pas coupable de vous avoir dévoilé le scénario d’un film que l’on doit peut-être davantage apprécier quand on en connaît la clé, disponible dans toutes les bonnes librairies et autres halls de gares ! Découvrir le secret de ce film après 2h30 ne sera pas donné à tout le monde. N'est pas fana de Giamatti qui veut !


Le Monde de Barney de Richard J. Lewis avec Paul Giamatti, Dustin Hoffman, Scott Speedman et Rosamund Pike (2011)