2 janvier 2012

A Dangerous Method

Dernier film de cette année que nous aurons vu au cinéma sans doute, Nônon Cocouan et moi-même nous sommes lancés vers le nouveau long métrage de Cronenberg, pour lequel nous avions une curiosité commune...

L'année finit sur une déception. le dernier film de David Cronenberg présentait pourtant quelques éléments alléchants : un duo d'acteurs mâles intéressant et surtout un sujet en or, la relation conflictuelle entre Jung et Freud, et celle, "dangereuse", unissant Jung à une de ses patientes. Sujet d'autant plus prometteur que traité par un cinéaste de la chair. Cronenberg allait-il mêler ses obsessions matérielles et charnelles à des concepts psychanalytiques ? C'était toute la question. Inutile de tourner autour du pot : il ne fait rien de tout cela.



Le duo d'acteurs d'abord : même s'ils proposent quelque chose de correct et si Viggo Mortensen lâche le registre du héros taciturne et violent que lui avait jusqu'ici octroyé Cronenberg, on est déçu par la platitude des interactions entre les deux grands personnages. Interprété par un Michael Fassbender tout en moustaches, Carl Jung, bien qu'opposant résistance à Freud, apparaît comme un disciple un peu falot et hébété. Quant à Freud, c'est une caricature du célèbre psychanalyste, le cigare toujours vissé au bec, les sourcils broussailleux, la voix grave et l'air du parrain à qui on ne la fait pas. Pourtant Dieu sait qu'entre l'aura et la densité des caractères originaux et la potentielle présence des deux comédiens, il y avait de quoi remplir les plans d'une tension électrique palpable lors de chaque rencontre et de chaque conflit. Concernant Keira Knigthley, elle nous fait un festival de ganaches insupportable et assez hallucinant. Il faut la voir dans la première scène, où elle incarne certes une malade mentale, mais où elle distord son visage au-delà de l'imaginable, allongeant son menton déjà complètement pas normal et tendant ses dents du bas un mètre en avant, faisant passer la reine alien du film de James Cameron pour Miss Monde. L'actrice, ici plus maigre que jamais (si, c'est possible) et plus zarb que toute autre, confine de plus en plus au freak de cirque sans pareil. Quant à son (sur)jeu, passons...



L'intrigue se résume à une évocation vulgarisée des principaux concepts psychanalytiques et des points d'achoppement entre Jung et Freud, dont les théories sont balayées en surface par les dialogues mais ne participent d'aucun enjeu ni narratif, ni figuratif, ni cinématographique. Cronenberg se contente de nous titiller avec trois scènes récitées d'interprétations de rêves où les deux chantres de la psychanalyse se livrent à des analyses de comptoir. Il se permet aussi de jouer vite fait bien fait avec des symboles vieux comme Freud et sans impact aucun qui réduisent la profondeur des sujets abordés par les protagonistes à du menu fretin : quand les deux adversaires, anciens maître et disciple, évoquent le fait de tuer le père, Jung lance quelques pointes à Freud qui aussitôt défaille et fait une attaque... Dans une des nombreuses séquences où Jung donne la fessée à sa maîtresse pour la faire jouir, scènes éminemment physiques où on attendait Cronenberg au tournant, le cinéaste se contente de filmer la patiente, apprentie psychanalyste qui prône la destruction du Moi dans la quête du plaisir sexuel, se regardant dans le miroir... Sans parler des très nombreuses scènes sans intérêt qui rallongent ce film déjà bavard, qu'il s'agisse des lectures en voix off des lettres que s'écrivent les personnages ou des nombreuses promenades en bateau, entrecoupées des rares transes psychotiques de Knightley, sans relief ou simplement agaçantes à cause de la tronche impossible de l'actrice.



Si la relation entre Jung et Freud est platement racontée, il en est de même pour celle qui unit Jung à sa patiente, Sabina Spilrein, et qui donne son titre au film. Pourtant, là encore, c'était l'occasion d'embrayer sur les enjeux mêmes du traitement psychanalytique, notamment avec la question de la relation médecin-patient et du transfert, mais la théorie est à peine survolée et ne prend pas corps dans l'histoire. On se retrouve avec une espèce de romance dont l'enjeu principal se résume au cas de conscience du mari qui trompe sa femme avec une autre. Le sujet de la déontologie est à peine abordé, les méthodes de la psychanalyse sont vaguement questionnées voire vite évacuées, comme quand, après seulement deux minutes et trois déboîtements de façade, la patiente Spilrein déballe les moindres détails inavouables de sa névrose, bref, tout en reste à un niveau très superficiel. Pour peu qu'on s'intéresse tant soit peu à la psychanalyse le film se regarde parce qu'on est dans l'attente qu'il nous en dise un peu plus et qu'il se charge en intensité au fur et à mesure de sa progression, mais rien ne prend et on s'endort en regrettant que Cronenberg n'ait pas pris son sujet à bras-le-corps, quitte à faire un film plus compliqué et au risque de réaliser une œuvre difficile en traitant profondément et sérieusement ses questions. A l'image, on a quelque chose de propret mais on ne peut que se rendre à l'évidence : le cinéaste n'a jamais su travailler la chair de son film, il n'y a rien là-dedans, l'histoire se suit sans irriter mais dans une triste indifférence.


A Dangerous Method de David Cronenberg avec Viggo Mortensen, Michael Fassbender et Keira Knightley (2011)

17 commentaires:

  1. C'est tout ce que je craignais. J'ai l'impression de l'avoir vu. :-/

    RépondreSupprimer
  2. Malheureusement assez d'accord avec tout ça.

    Le tout début de la toute première scène m'a donné un peu d'espoir avec cette arrivée en calèche filmée si nerveusement, frénétiquement... puis plus grand-chose. Quelques belles idées de mise en scène (la façon dont il place les corps dans le cadre lors des face à face - ou face à dos - Jung/Spilrein ou Jung/Freud), et de vagues promesses d'ouverture sur des questionnements plus larges (la grande guerre qui s'annonce, la shoah...), mais tout reste un peu superficiel et survolé, comme les questions psychanalytiques effectivement.

    Et certes, Knightley en fait des grosses caisses (sa mâchoire putain), et Mortensen est totalement figé. Je serais juste moins sévère avec Fassbender, qui laisse quand même transparaître des choses, discrètement.

    Bref, on pense ce qu'on veut des autres films de Cronenberg, y compris de ses derniers qui en ont agacé plus d'un, mais il y avait toujours un regard, un style, et en effet un truc très organique et puissant. Ici, keud ou presque. C'est chiant.

    RépondreSupprimer
  3. Totalement d'accord avec cette critique. Le temps paraît bien long entre les grimaces de Keira et les dicussions pour refaire le monde autour d'un bon cigare.
    C'est dommage!

    RépondreSupprimer
  4. Simon > C'est ça, dans les films précédents de Crony il y avait toujours un truc ou deux d'intéressants, une "patte" comme on dit, plus ou moins bien exploitée et plus ou moins passionnante, mais c'était du Cronenberg. Là, c'est rien. Effectivement le TOUT début, avec la calèche, est en soi mille fois plus vivant que tout le reste du film, mais ce début ne brille qu'en comparaison à tout ce qui suit et qui est insipide. Il y a une scène qui aurait pu être bonne c'est celle du test psy sur l'épouse de Jung, par Jung lui-même et sa patiente qui l'aide, mais même ça Cronenberg n'en fait pas grand chose. Quant aux positionnements des acteurs qui rappellent la posture de la psychanalyse avec le psy dans le dos du patient, c'est la MOINDRE des choses, et c'est une moindre chose... Puis les évocations de la shoah ça reste des clins d’œil plus qu'autre chose, idem pour la Grande Guerre. A la fin, Jung raconte un rêve où "tout le sang de l'Europe formait une vague immense... c'était peut-être une prémonition ?", belle ! Tout le monde pouvait la faire ta prémonition en 1912 mon grand :D Tout ceci reste au ras des pâquerettes.

    Espérons que "Cosmopolis", le prochain Cronenberg, relèvera le niveau.

    RépondreSupprimer
  5. Bonjour,
    Je ne partage pas du tout votre avis. Le film est en réalité structuré autour des concepts freudiens (Freud en "surmoi", Otto Gross et Spielrein en "ça"...), et se révèle bien plus complexe qu'il n'en a l'air. Ne vous fiez pas aux apparences... Si cela vous intéresse néanmoins, cliquez ici ou sur mon nom :
    http://findepartie.hautetfort.com/archive/2012/01/01/top-5-films-2011-1-a-dangerous-method.html

    RépondreSupprimer
  6. J'ai lu ta longue et très intéressante (psych)analyse du film :)

    Ce que tu relèves est intéressant, mais pour moi ces éléments dont le film foisonne certainement (il est fait pour qu'on se laisse aller à ce genre d'interprétations), ne suffisent pas à le sauver, loin s'en faut. Le personnage de Jung qui symbolise le Moi, tiraillé entre le Ça (Spilrein et Otto Gross) et le Surmoi (son épouse et Freud), avec une répartition spatiale de ces trois concepts freudiens qui consiste à placer le Ça en bas, dans les profondeurs du sexe et de ses pulsions refoulées, et le Surmoi en haut, dans les hauteurs intellectuelles du cogito exprimé, tout ça n'est pas faux (encore que cette répartition devient bancale lorsque la position des personnages les uns par rapport aux autres ne signifie plus leur appartenance aux catégories de Freud mais leur posture de domination ou de soumission à l'autre...), seulement voila, Cronenberg n'en fait pas grand chose cinématographiquement. Ce symbolisme reste du symbolisme, une idée de scénario à peine traitée par l'image (la calèche de Spilrein MONTE vers le château de Jung, Freud est en haut des escaliers et DESCEND vers Jung, oui, d'accord, il en faudra un peu plus pour transcender le spectateur que je suis), le cinéaste applique ça et là cette idée de "position" mais je maintiens qu'il ne fait rien de réellement puissant visuellement, à aucun moment de son film. Les détails sont signifiants, les décors et les espaces sont habilement aménagés, mais ça reste de l'ordre du détail, dans les grandes lignes, sur les questions de fond, il ne se passe pas grand chose. On voit que Cronenberg a travaillé, il n'a pas fait n'importe quoi non plus, il a un peu bossé son sujet et s'en dégage une impression de propreté et de vague honnêteté. Tous ces éléments que tu notes, on peut en dire "oui, c'est pas bête". Mais c'est le minimum. Comme dans "Carnage" quand Polanski place quelques miroirs dans le décor, demande à son chef décorateur d'accrocher quatre tableaux dans le fond du salon qui renvoient aux quatre personnages, et crée des diagonales dans le cadre avec ses acteurs. Oui, certes, sauf que c'est des détails et que le film n'a pas la moindre force, donc ces détails-là, on s'en fout malheureusement, s'en contenter et les analyser confine du coup à la surinterprétation, ou, dans ton cas, à la juste interprétation de menues données qui ne pallient pas à la superficialité du scénario, des dialogues et du traitement cinématographique des situations. Ca devrait être le travail préliminaire du film alors qu'au final c'est tout ce qu'on arrive à en tirer. Quand on sait que Cronenberg va s'attaquer au sujet de la psychologie et des pulsions de la chair, on attend franchement autre chose que ces platitudes et ce travail minimal sur les décors et les espaces dans les pièces...

    Ceci dit ton article très documenté sur le sujet de la psychanalyse est intéressant et très plaisant à lire :)

    RépondreSupprimer
  7. Il fallait remplacer la mâchoire de Keira Knightley par le botox de Nicole Kidman. A bon entendeur, salut.


    P.S. : Je n'ai pas vu le Dangereux Matou

    RépondreSupprimer
  8. Rahan, le fils de putes des âges farouches !2 janvier 2012 à 21:24

    Sauriez-vous me dire pourquoi le titre du film n'a pas été traduit en français ? Dites-le moi svp...

    RépondreSupprimer
  9. Ok la tronche, ça compte...2 janvier 2012 à 21:26

    Sur la dernière tof je la trouve pas si mal Knightley (à part la tronche).

    RépondreSupprimer
  10. Dans la scène dont la dernière photo de cet article est tirée, elle a un téton hors de sa robe, et qu'on voit très nettement, et dans la scène juste avant elle est carrément seins nus en train de se faire rouster par Fassbender, et j'ai jamais aussi peu eu la gaule que devant ces scènes. C'est bizarre comme concept, l'idée de n'avoir jamais eu AUSSI PEU la gaule, ça veut dire que dalle, et pourtant...

    RépondreSupprimer
  11. Le dangereux Matou2 janvier 2012 à 22:57

    Rahan, fils de putes > Le titre n'a pas été traduit car il est plus rigolo comme cela.

    RépondreSupprimer
  12. Je vois que je te convaincrai pas, cher Nicolas. Dommage. Bien entendu, ce n'étaient là que pistes d'analyse. Comme tu l'as noté, les positions changent, mais les relations aussi : il me semble que, comme dans Spider par exemple, tous les éléments du film sont parfaitement coordonnés, parfaitement cohérents : musique, cadrage, montage (que je n'aie pas eu l'occasion d'étudier, ce sera pour sa sortie en DVD !)... Aussi ne puis-je partager ta conclusion. Non, le film n'est pas "plat" ou "minimal", et, définitivement non, on ne "s'en fout" pas. Pas moi en tout cas. Mais nous en reparlerons peut-être à l'occasion de la sortie de Cosmopolis...

    RépondreSupprimer
  13. Volontiers !

    Le but n'est pas de se convaincre mais d'échanger nos points de vue divergents, et c'est chose faite, donc merci pour ton commentaire et pour l'échange qu'il a suscité. Tu as aimé ce film et tu as de bonnes raisons, je ne l'ai pas aimé et j'en ai aussi. On remet ça pour Cosmopolis !

    Et je ne m'appelle pas Nicolas mais Rémi :)

    RépondreSupprimer
  14. D'accord avec tout, en un peu moins sévère avec tout. Car j'ai trouvé le film pas mal malgré tout - ce qui est quand même bien peu au vu de son potentiel...

    RépondreSupprimer
  15. Je l'ai vu hier soir et je serais plus sévère que vous pour une fois! quel ennui... Retourne à tes premières amours David !

    RépondreSupprimer