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13 janvier 2023

Cœurs / Morse

Je n'ai découvert que cette année le Morse de Tomas Alfredson, sorti en 2008, que John Carpenter cite souvent depuis sa sortie comme la réussite du cinéma de genre de ces vingt dernières années quand on lui pose la question (environ 6 fois par jour depuis quarante ans). On peut le piger. J'ai aimé ce film, qui n'est pas le seul à le faire mais qui intègre avec finesse et intelligence le mythe des vampires dans la société contemporaine sous une forme plutôt réaliste, à travers la relation entre un jeune garçon suédois de 12 ans, Oskar (Kåre Hedebrant), victime de harcèlement scolaire, et une gamine, Eli (Lina Leandersson), du même âge, récemment installée dans le même bâtiment avec son "père". Eli s'avère assez vite être une petite vampire. Elle vit recluse dans sa chambre et la nuit venue ose fouler la cour de l'immeuble où elle erre, pâle et les yeux dilatés, pieds nus dans la neige et le froid qui ne l'atteint pas. 
 
 


 
C'est là qu'elle rencontre Oskar. Lui passe son temps sur un portique pour enfant à fantasmer et mimer le poignardage vengeur de ses harceleurs. Ils font connaissance. Oskar prête son Rubik's cube à Eli. Après leurs échanges, elle rentre chez elle, où son tuteur (Per Ragnar) la fournit régulièrement en sang frais après avoir commis de sordides meurtres dans les environs. Rassasiée, Eli communique encore avec Oskar, en morse, à travers le mur mitoyen de leurs chambres. Voilà pour les prémices du scénario de Morse, sans trop en dire sur le deuxième assassinat commis par le fournisseur en hémoglobine d'Eli, d'un pilier de bar du coin, qui tourne plutôt mal, et dont un voisin est témoin, ni sur la révolte pour le moins radicale d'Oskar face à son principal agresseur. Non, plutôt dire un mot de ce plan du film d'Alfredson qui m'a ramené non pas en 2008, son "acte de naissance", mais en 2006, deux ans avant la sortie de Morse, et à un autre film sorti cette année-là, vous l'aurez compris, il s'agit de Cœurs, d'Alain Resnais, que, quant à lui, j'ai vu à sa sortie, il y a 14 ans donc, deux ou trois fois même, je crois, une au cinéma puis dans chez moi, mais que je n'ai pas revu depuis.





Sorti trois ans après un opus relativement mineur de Resnais, Pas sur la bouche, et signant le retour du cinéaste français vers les sommets, avant les trois derniers grands films que seront Les Herbes folles (2008), Vous n'avez encore rien vu (2011) et Aimer, boire et chanter (2013), Cœurs est un film choral hivernal mêlant les destinées de plusieurs personnages, qu'ils se rencontrent ou non, également reliés dans le montage par des plans de chutes de neige. Le film de Resnais en convoque lui-même d'autres, bien sûr, comme On connaît la chanson (1997) avec ses séquences collées non par des plans de neige mais par des plans de méduse, ou encore, pour remonter plus loin, Hiroshima mon amour (1959) et son fameux faux-raccord sur les mains et les bras d'Emmanuelle Riva caressant le dos d'Eiji Okada, mains et dos d'un seul coup couverts de cendres, celles de la ville rasée et reconstruite, puis de poussières humides et luisantes.
 
 


 
Le plan qui y fait écho, dans Coeurs, est sûrement le plus mémorable du film : il s'agit de ce plan, également monté en faux-raccord, sorti de nulle part et voué à y retourner, qui évoque la mémoire lui aussi, la mort, où le personnage de Sabine Azéma, Charlotte, pose sa main sur celle, tout à coup morte, sombre comme un morceau de bois, un bras de marionnette ou un corps pourri, du personnage qu'incarne Pierre Arditi, Lionel, au beau milieu d'une conversation dans laquelle ce dernier, pour la première et seule fois, comme une parenthèse dans sa vie, se confie sur ses relations à son père déclinant. La table autour de laquelle ils échangeaient jusque là se retrouve soudain, dans ce plan, couverte de neige, contre toute vraisemblance : ils sont à l'intérieur, dans la cuisine de Lionel, à l'abri de la neige qui tombe dehors, dont l'apparition est impossible et qui disparaîtra dès le plan suivant. On pourrait même penser, avec tout ça, à Smoking / No Smoking, étant donné les deux acteurs en présence, tout à coup autres, transportés ailleurs, dans une autre réalité, peut-être une autre version d'eux-mêmes, par ce simple raccord magique et mélancolique. Les personnages de Charlotte et Lionel (Lionel était déjà le prénom d'un des avatars d'Arditi dans le diptyque de 1993) sont d'ailleurs eux-mêmes assez versatiles et semblent vivre plusieurs vies en une, en particulier Charlotte, qui se montre sous des jours très différents.





Mais, j'ai maintenant découvert Morse, et ce plan du film de Resnais me transportera aussi, quand je reverrai Cœurs, vers le futur, vers le Morse d'Alfredson. En fait, donc, un peu partout dans le temps de l'Histoire du cinéma, temps long, qui défie la mort, temps de vampire (je ne sais plus qui, mais je crois que c'était Serge Daney, qualifiait les cinéphiles de zombis...). Aussi reverrai-je un jour ou l'autre Morse comme un petit cousin du cinéma d'Alain Resnais, bizarrement. Le cinéaste français hantera ce film de genre suédois aimé de Carpenter dans lequel une jeune vampire en proie aux pires difficultés (outre sa réclusion, elle se retrouve rapidement seule, obligée de se nourrir sur site et traquée) s'évertue, alors que le sort s'acharne contre elle, à accompagner un garçon timide, à devenir son amie et sa confidente et à lui donner du courage et de la force pour affronter les débiles qui l'ennuient à l'école. Il me semble que c'est quelque chose de très présent dans le cinéma de Resnais, tiens, qu'un de ses personnages se donne du mal pour en soutenir un autre et lui transmettre un peu de force dans une mauvaise passe. Je crois (c'est plus une impression, une intuition, qu'une affirmation, il faudrait revoir les films) que les personnages de Sabine Azéma en particulier ont souvent à un moment donné ce rôle de soutien. Elle aide son époux revenu d'entre les morts dans L'Amour à mort ou sa sœur accablée par une dépression post-thèse dans On connaît la chanson (où elle vient aussi en aide à l'autre dépressif du film, interprété par le regretté Jean-Pierre Bacri). Je crois voir Sabine Azéma tirer d'autres êtres à bouts de bras dans d'autres films de Resnais, peut-être dans certains "et si..." de Smoking / No Smoking ? C'est à confirmer (ou pas).





Dans Cœurs, elle tente de mettre du baume sur celui de son collègue agent immobilier Thierry (André Dussolier) en lui refilant des cassettes vidéo soporifiques, enregistrements de variétés religieuses, qu'il se force à regarder jusqu'au bout, profitant d'être seul quand sa petite sœur Gaëlle (Isabelle Carré), en mal d'amour, sort rejoindre ses tristes rencards, pour pouvoir faire face à sa sympathique collègue le lendemain matin. Il découvre alors, au bout des vidéos et après une brève plage de "neige", d'autres enregistrements plus croustillants dans lesquels sa collègue folle en christ danse, donc, visage coupé par l'angle de caméra, en tenue sexy sur des rythmes peu catholiques. Mais en fait, ça ne concerne pas qu'Azéma. La plupart des personnages du film tentent d'aider leur prochain. Alors, certes, la méthode employée par Eli pour sauver Oskar de la noyade à la fin de Morse n'est pas franchement "resnairienne". N'empêche. Le coup de main est là. Comme un pont entre les films. Vous me direz peut-être que je force un peu la parenté. Et vous n'aurez pas tout à fait tort.





Mais enfin il me faudra revoir Coeurs en l'envisageant lui aussi d'un autre œil et, qui sait, peut-être comme un film de vampires, en particulier avec le personnage de Lionel (Pierre Arditi), barman la nuit, accaparé le jour par un père en fin de vie, qu'on ne voit jamais mais que l'on entend (c'est la voix de Claude Rich) sans cesse l'invectiver et insulter les aides à domicile que son fils engage l'une après l'autre pour prendre soin de lui chaque nuit. Il finira, après avoir essuyé mille démissions, par tomber sur Sabine Azéma, encore elle, qui ne se contente pas de son salaire d'agente immobilière mais donne de sa personne avec un sens de l'abnégation à toute épreuve, toujours par charité chrétienne, quitte à endurer sans fléchir les pires humiliations du paternel acariâtre d'Arditi, ce fantôme qui hante les nuits de ses protectrices, et que Charlotte, la bigote, hantera bientôt à son tour en lui offrant l'une de ses danses de l'enfer sur une musique peu catholique.





C'est ce Lionel qui, s'épanchant enfin sur sa dure vie, reçoit sur la main, noire et enfoncée dans la neige, celle, pleine de sollicitude, de Charlotte, avant de retourner servir des cocktails toute la nuit à de pauvres hères moins malheureux que lui mais tout aussi déprimés, comme Dan (Lambert Wilson), qui noie son chagrin de militaire dégradé et alcoolique loin de sa très dynamique femme Nicole (Laura Morante), auprès de cet éternel barman de nuit sans âge, dont il ne sait rien mais qui l'écoute et le soutient, empathique et souriant malgré tout. Tomas Alfredson, disciple de Carpenter et de Resnais ? On connaît mariage plus attendu mais moins prestigieux (qui aura cependant possiblement donné un fils complètement taré, car si Morse annonçait une belle carrière, les opus suivants de Tomas Alfredson n'auront guère convaincu). Pierre Arditi dans son seul rôle de vampire ? Ou de fils de vampire, nourrissant secrètement son vieux père détestable, barricadé dans sa chambre, de la dignité de ses aides à domicile ou du sang des cœurs dépressifs qui hantent son bar ? Je ne suis pas sûr de ce que je raconte (j'en aurai tartiné du clavier avec deux plans qui se ressemblent, dommage que je ne sois pas payé à la ligne), mais voilà de quoi revoir Morse et Cœurs encore et encore, pour moi à jamais liés par deux plans fugaces, qui cependant n'ont pas besoin de ça pour mériter d'être revus. Oubliez tout ce que j'ai dit.
 
Ces deux jeunes mains serait-ce la vérité, ces deux jeunes mains
Enfouies sous la neige qui tombe sans cesse
Et l'année prochaine quand le printemps
S'unira au ciel derrière la fenêtre
Il naîtra de son corps
Des sources vertes, des branches légères
Et elles fleuriront - ô ami, ô seul et unique ami
 
Croyons à l'aube de la saison froide...
 
Forough Farrokhzâd, "Croyons à l'aube de la saison froide"
traduit du persan par Laura et Ardeschir Tirandaz  
 
 
Cœurs d'Alain Resnais avec Sabine Azéma, Isabelle Carré, Pierre Arditi, André Dussolier, Lambert Wilson et Laura Morante (2006)
Morse de Tomas Alfredson avec Kåre Hedebrant, Lina Leandersson et Per Ragnar (2008)

16 janvier 2022

Boîte noire

Alors c'est ça, à en croire les critiques unanimes, LE thriller français de l'année 2021 ? C'est donc ce long machin froid, gris et laid, truffé d'incohérences et de facilités, qui a été capable de réunir plus d'un million de spectateurs en salle malgré le contexte actuel ? Bon, tant mieux pour le cinéma français hein ! Il en faut des petits succès surprise, des films qui marchent envers et contre tout ! Et puis je vous l'avoue tout net : moi aussi j'ai marché, je me suis laissé prendre, j'ai été captivé jusqu'au bout. A la différence que j'étais chez moi, pépouze, au fond de mon canapé, et ça m'a permis de rester d'humeur. Car sur grand écran, pas dit que j'aurais pu encaisser avec la même distance la mise en scène platissime de Yann Gozlan et la mocheté générale de son dernier rejeton, qui semble s'obstiner à se dérouler dans les endroits les plus hideux et cafardeux du monde. Tout se joue dans l'ambiance pas si feutrée d'open-space mornes et exigus, où l'on aimerait ne jamais avoir à mettre les pieds, dans des salles d'analyse sonore sordides, plongées dans l'obscurité quasi totale, dans les habitacles inconfortables de voitures grises, elles-mêmes garées sur le macadam anthracite de parkings détrempés, face à des hangars immondes sur lesquels s'abat sans cesse une pluie fine et pernicieuse. Parfois, nous nous retrouvons dans des sous-sols glauques et mal éclairés qui, pourtant, apparaissent presque comme des bols d'air frais. Et, toujours, nous sommes surplombés par un ciel menaçant, une large barre grisâtre supplémentaire qui envahit régulièrement le cadre avec une autorité implacable. Même quand nous le voyons pas, nous le savons là. Pesant, écrasant, aussi plombant que le sérieux du film, de rigueur non-stop, évidemment. Il y a là-dedans bien plus que cinquante nuances de gris. Que du bonheur ! C'est à se demander si le tournage n'était pas annulé en cas de beau temps, si l'on ne pliait pas tout dès qu'un coin de ciel bleu avait la mauvaise idée de se pointer. Mater ça un dimanche pluvieux d'hiver – car c'est typiquement ce qu'on appelle un "film du dimanche soir", juste assez prenant pour vous faire oublier la reprise du lundi – c'est un vrai coup de poignard ! Que c'est déprimant ! A ce point-là, c'est forcément un choix esthétique du cinéaste, pas de doute là-dessus. Peut-être veut-il nous montrer l'horreur de nos sociétés actuelles... Il ne ment pas, ces grands bureaux, ces lieux de travail et de désolation, sont bel et bien comme ça. Et cela serait raccord avec son scénario en mille-feuille, où il est question de techniques de surveillance omniprésentes et, finalement, d'une économie libérale prête à tout, et notamment à fermer les yeux sur la sécurité réelle de ses avions... C'est que ça dénonce grave par ici !



 
 
Aussi, à travers cette histoire de complot lié à un crash d'avion qu'un simple acousticien de la BEA se donne pour mission de faire éclater au grand jour, le cinéaste veut peut-être exposer un autre des grands maux d'aujourd'hui. Yann Gozlan filme un individu, joué par un Pierre Niney qui a bien la tronche de l'emploi, complètement obsédé par son travail. Il n'a que ça en tête. Il n'existe et ne brille que par ses compétences hors-normes d'acousticien hors pair, il est un coton-tige à binocles imperturbable, capable de déceler les moindres détails d'un enregistrement de boîte noire en sale état qui, pour le commun des mortels, n'est qu'un tintamarre incompréhensible. A l'instar du personnage campé par François Civil dans Le Chant du Loup, autre thriller français voisin sur plus d'un point, couronné de succès et tout aussi médiocre, Pierre Niney incarne quasiment un homme doté d'un super-pouvoir : l'ouïe méga fine. Cela s'accompagne ici d'un point faible, comme tous super-héros d'ailleurs, puisqu'il souffre d'hyperacousie et perd ses moyens lorsqu'il se retrouve d'un seul coup dans un environnement dont il ne maîtrise pas la cacophonie (heureusement, son casque Sennheiser et ses écouteurs intra-auriculaires Jabra sont toujours là pour le replonger dans le calme – Boîte noire propose de beaux et discrets placements de produits, le top de la qualité dans le domaine). 
 
 

 
 
Mais au-delà de cette déplorable super-héroïsation du personnage principal, qui paraît désormais inévitable dans bien des films de ce genre-là, le réalisateur montre surtout un professionnel formaté, jusqu’au-boutiste, un perfectionniste maladif, pétri de tocs et de tiques, une ombre filiforme condamnée à évoluer dans des espaces déshumanisés. Un homme qui ne semble pas animé par la volonté de renverser le système, seul contre tous, en révélant un grand scandale, mais dont l'impulsion vient, d'abord et surtout, de son envie de faire son travail comme il faut, tout simplement, quitte à faire quelques remous... "On ne peut pas juger quelqu'un seulement pour ses compétences" lui serine sa compagne, campée par Lou de Laâge – dont la coupe de cheveux trop travaillée nous indique immédiatement qu'elle n'est pas nette – pour le sermonner d'être un peu trop dur avec le collègue, forcément moins bon que lui, qui a hérité du dossier dont il rêvait. Avec ces deux-là, ce jeune couple antipathique bossant dans l'aéronautique, dont la relation est superficielle au possible, Gozlan nous montre un mariage fragile et prêt à se défaire pour des motifs professionnels, chacun étant obnubilé par sa progression, par sa carrière. Le désir d'évolution, en salaire et en responsabilités, rime avec surmenage et fait des ravages jusque dans l'intimité du foyer. La pauvreté des dialogues et le jeu stéréotypé des comédiens abondent, volontairement ou non, en ce sens (pauvre Dédé Dussollier qui n'a rien à jouer, sa chevelure blanche ébouriffée est la plus grande source de lumière de ce trop long métrage). Il ne faut pas oublier que le titre du précédent film de Yann Gozlan était Burn Out ! François Civil (encore lui ! décidément, une paire d'acteurs se partagent tous les gros rôles en ce moment) y interprétait (bon, le mot est un peu fort) un jeune gars surmené, débordé, contraint à multiplier les jobs, de nuit comme de jour, pour recouvrir la dette de son ex, avant de se mettre au go fast... "Décrochez, prenez des vacances !" semble nous dire Yann Gozlan, à travers ses thrillers, portraits de jeunes hommes modernes aliénés par leur travail, qui ne donnent qu'une envie : prendre le soleil, se mettre au vert, voir la vie en couleurs ! Et ne me remerciez pas pour cette analyse à deux francs six sous de la filmographie du nouvel auteur en vue du cinéma de genre hexagonal... Elle n'ira pas plus loin.



 
 
Car côté cinoche, ce quatrième long métrage du spécialiste français du suspense n'atteste en rien d'une véritable progression, il nous confirme au contraire que Yann Gozlan, en dépit de toutes ses bonnes intentions, paraît avoir déjà atteint son plafond de verre. Le réalisateur s'aventure sur les terrains du thriller paranoïaque, complotiste, mais n'atteint jamais le niveau d'intensité et l'espèce de vertige que pouvaient générer ses brillants prédécesseurs. Si son scénario met le son au centre de tout, il n'en fait pratiquement rien à l'image, comme Antonin Baudry dans son sous-film de sous-marin ; il se consacre trop peu à cet aspect-là et de manière très frustrante et pauvre quand il s'y penche rapidement. Oubliez Blow Out, Conversation Secrète et consorts, Yann Gozlan, avec tout le respect que j'ai pour lui, ne pratique pas tout à fait le même art que ses glorieux modèles américains. C'est pas grave hein. Des De Palma, des Coppola, c'est rare, c'est deux ou trois par génération, grand max, comme dans le football. Yann Gozlan est à ces deux-là ce que Camel Meriem est à Zinédine Zidane : un bon joueur de club. Quant il passe à l'action, Gozlan brille encore moins, les quelques scènes où ça bouge un peu, montées à la truelle, manquent cruellement de tension, d'inventivité, et l'on peine à croire en cet homme de bureau qui, quand le scénar le demande, devient un habile plongeur sous-marin au clair de lune, combat des chiens féroces, escalade des portails, s'infiltre tel un grand-maître espion et se dérobe à ses poursuivants, seulement aidé tout le long par ses écoutilles du tonnerre, tel le Sentinel, cette série-télé ridicule qu'aimait tant mon cousin Z'Aurélien (si tu me lis !), passait sur M6 à la fin des années 90 et préfigurait, l'air de rien, tout le cinéma de divertissement du XXIème siècle ! Si l'on ne peut donc enlever à ce film une certaine efficacité, faut-il se contenter de peu pour en dire davantage de bien... 
 
 
Boîte noire de Yann Gozlan avec Pierre Niney, Lou de Laâge et André Dussollier (2021)

2 janvier 2016

Les Marmottes

10 novembre 1993 : Les Marmottes d'Elie Chouraqui sort sur nos écrans. 22 décembre 1994 : le film est pour la première fois diffusé sur Canal +. Ma famille est abonnée. Soudain, c'est le drame. J'ai 9 ans. Mes vacances de Noël sont ruinées. Mon amour naissant pour le cinéma est mis à mal. Tout cinéphile a vécu des traumatismes, des chocs successifs qui ont façonné ses goûts, ses préférences. Tout cinéphile a une trajectoire personnelle générée par ses coups de cœur enfantins, ses découvertes de passionné affirmé, ses déceptions juvéniles ou ses trauma formateurs. Le visionnage des Marmottes correspond en ce qui me concerne à un véritable trou noir dans ma vie de cinéphage. Ma fraîche passion se voyait aspirée par ce film diabolique. Anéantie. Poussée dans ses derniers retranchements. Rouée de coups. Bousculée comme jamais. Les Marmottes est un tel supplice ! Matez l'affiche, ça donne un petit avant-goût.


Au secours !

Au scénario de ce film chorale détestable, on retrouvait déjà l'infâme Danièle Thompson. C'est dingue ce que cette femme a pu accumuler comme haine chez moi, dès mon plus jeune âge ! Un jour, j'aurais sa vieille tronche empaillée dans mon salon, au-dessus de la cheminée. A l'écran : Jean-Hugues Anglade, Jacqueline Bisset, André Dussollier, Gérard Lanvin, Anouk Aimée, Marie Trintignant, Daniel Gélin, Christopher Thompson et Virginie Ledoyen. Beaucoup de gros noms bankables qui tâchent. Tous ces gens-là, à l'exception notable de Virginie Ledoyen (crush adolescent persistant...), devaient être bannis de mon panthéon personnel. C'était forcément tous des gros salopards, puisqu'ils avaient joué dans cette abomination ! Quand on est gosse, on a le raccourci facile, il ne faut pas m'en vouloir... Je ne voulais plus jamais recroiser leurs gueules. Plus jamais. C'était un réflexe de pure autodéfense. Ils étaient définitivement associés à ces deux heures de tortures non-stop vécues sans consentement. Heureusement, je me suis beaucoup adouci avec l'âge et la rancœur a fini par se dissiper quelque peu. Je suis même devenu fan d'André Dussollier, que je considère comme un ami, même s'il ne me connaît pas. A l'époque, Elie Chouraqui s'en était tiré indemne car je ne m'intéressais pas encore au nom du réalisateur. Ce n'est qu'aujourd'hui que je fais le rapprochement et que je lui en veux à mort. J'apprends à l'instant qu'Elie Chouraqui s'est fait la main en tant qu'assistant réalisateur de Claude Lelouch. Plus rien ne m'étonne !

J'en veux encore à mes parents et à la Vie !


Les Marmottes d'Elie Chouraqui avec Jean-Hugues Anglade, Jacqueline Bisset, André Dussollier, Gérard Lanvin, Anouk Aimée, Marie Trintignant, Daniel Gélin et Virginie Ledoyen (1993)

12 novembre 2015

L'Art de la fugue

L’Art de la fugue fait partie de ces trucs qu’on a tellement vus et revus qu’à chaque fois, et tant pis pour la redite, le même besoin se fait ressentir : comment se retenir, devant un film qui nous a tant pompé l’air, de lui lâcher ne fût-ce qu’une petite vesse* dans la gueule ? D'abord, vous présenter l’affaire... Le résumé hallucinant d’Allociné donne une assez rapide idée du désastre : « Antoine vit avec Radar, mais il rêve d’Alexis... Louis est amoureux de Mathilde alors il va épouser Julie... Gérard, qui n’aime qu’Hélène, tombera-t-il dans les bras d’Ariel ?… Trois frères en pleine confusion... Comment, dès lors, retrouver un droit chemin ou ... échapper à ses responsabilités ?… C’est là tout L’Art de la Fugue… ». Normalement j’aurais dû ponctuer cette citation de quelques points de suspension mais je crois que ça va aller.


Nestor Burma passe tout le film dans cette position.

En fait, dès l’affiche, mons-tru-euse, on sait que L’Art de la fugue sera un film choral, donc un film d’acteurs. Et quels acteurs. Au centre, Antoine (Laurent Lafitte), puis ses deux frères, Louis et Gérard (Nicolas Bedos et Benji Biolay : on se demande qui de plus exaspérant aurait pu se glisser dans cette fratrie de la mort, qui ? Yann Barthes ? Il a failli faire partie du casting, véridique). Ils incarnent trois fils. De pute, certes. Mais aussi trois fils de commerçants acariâtres (Marie-Christine Barrault et Guy Marchand, ou Guy Charmand pour les intimes, déjà papa accablé du duo de frères Romain Duris et Louis Garrel dans Dans Paris ; film pénible jusque dans son titre, qui force la répétition, "dans Dans" : lourd...). Le premier fils, Lafitte, est un galeriste bobo, homo, amoureusement instable et sensible, le deuxième, Bedos, un homme d’affaire égoïste, putanier et traitre, et le dernier, Biolay, un chômeur sentimental suicidaire. Ils vivent et pensent forcément l’amour très différemment. C’est pas mal original. Et assez surprenant, ces tempéraments, associés à ces statuts sociaux. Du jamais vu. Et puis autour d’eux gravitent quelques tronches connues, comme Agnès Glaoui (pardon à elle, je l'adore) ou Bruno Puducu (désolé, on se connaît pas). On se demande comment un scénario aussi immonde (adapté d’un bouquin de l’américain Stephen McCauley, auteur déjà porté à l’écran par Sam Karmann dans le tout aussi choral et fumeux La Vérité ou presque, film culte dans lequel Dussolier et Cluzet échangeaient leurs sexes) a pu attirer autant de gens. Ce type de film devrait se tourner à deux ou trois, par des crève-la-faim, dans des caves. Il paraît qu’on n’attire pas les mouches à merde avec du vinaigre, mais ce long métrage prouve, et il n’est malheureusement pas le seul, qu’on peut les attirer avec d’autres mouches. Lequel, parmi ce brillant casting, a signé le premier ? Mystère. Mais les autres, en voyant son blaze qui tache associé au projet, ont cru flairer le bon plan et se sont jetés dans la gueule du loup.


 Élodie Frégé, dans l'émission Au Battle Field Earth de la Nuit, présentée par Michel Battle Field Earth.

Et puis le copinage n’y est sans doute pas pour rien : on va faire mumuse avec les copains. Benjamin Biolay avait déjà joué pour et avec Agnès Jaoui dans Au bout du conte. Comme on se retrouve ! Et cette fois-ci il a ramené avec lui Elodie Frégé, qui n’est là que pour la fermer. Contrairement à l'horripilant Nicolas Bedos**, dont on espère quant à lui qu'il ne s'acharnera pas davantage à devenir acteur, et qui se contente de s’admirer beaucoup et de s’écouter parler, comme d’hab'. Les autres ne sont pas tous détestables en règle générale, et peuvent même se montrer plutôt bons, y compris Laurent Lafitte (que j’ai peut-être la naïveté de ne pas condamner tout de suite à la chaise électrique, mais il est à ça...) et Bruno Putzulu, sôciétaires la cômédie frônçaise, mais le film est si atroce qu’ils ne peuvent que l’être aussi. On devine d’ailleurs qu’ils le savent, que le réalisateur le sait. Que tous ces gens sont au courant qu’ils sont en train de tourner une minuscule chose hideuse et absolument nulle, mais ils le font quand même, parce que c'est sans doute moins désagréable que de ne rien faire. De notre côté, on préférerait ne rien voir.

* petit pet silencieux et malodorant.
** petit pet silencieux et malodorant.


L'Art de la fugue de Brice Cauvin avec Laurent Lafitte, Nicolas Bedos, Benjamin Biolay, Bruno Putzulu, Agnès Jaoui, Guy Marchand, Marie-Christine Barrault et Élodie Frégé (2015)

11 avril 2014

Aimer, boire et chanter

Ultime pierre au monumental édifice de la carrière d’Alain Resnais, Aimer boire et chanter est un film merveilleux, d'une liberté inouïe, qui parachève l'œuvre en renouant le lien. Après les particules blanches de L’Amour à mort, les méduses d’On Connaît la chanson ou la neige de Cœurs, ce sont ici des plans de route qui tissent les séquences les unes aux autres, la caméra parcourant les routes de campagne du Yorkshire comme embarquée à bord d’une voiture pour littéralement créer une circulation entre les lieux du récit et les différents personnages. La narration nous déplace d’une devanture de maison à l’autre, tour à tour introduites par des tableaux signés Blutch évoquant les cartons transitionnels de Smoking/No Smoking, et qui ont pour point commun leur aspect théâtral. Comme dans Mélo et dans le diptyque Smoking/No Smoking (déjà adapté d’une pièce d’Alan Ayckbourn, tout comme Cœurs), chaque décor n’a que trois côtés, observés depuis le quatrième mur virtuel, celui de la salle, du metteur en scène et de nous autres spectateurs. Sauf qu’ici le royaume du faux, du carton pâte, est plus évident que jamais : outre les bosquets garnis de fausses fleurs, une table de jardin ici et une souche d’arbre là, les décors ne consistent qu’en un fond de tentures peintes (toujours par Blutch et Jacques Saulnier, chef décorateur), étroites bandes verticales de tissu suspendues les unes contre les autres, à travers lesquelles les personnages passent et repassent pour pénétrer dans les maisons, comme on retourne en coulisses.




Le lien, c’est donc d’abord ce lien interartistique cher à Resnais et exploré de mille façons depuis le début de sa carrière, où il contribua notamment à nouer une longue et étroite relation entre littérature et cinéma, collaborant de près avec Duras ou Robbe-Grillet sur Hiroshima mon amour ou L’Année dernière à Marienbad, tandis qu’à l’autre extrémité de l’œuvre, des passerelles jetées depuis longtemps entre le septième art et la bande-dessinée ou le théâtre continuent de porter leurs fruits. Mais c’est aussi le lien entre les êtres, peut-être le sujet profond du cinéaste depuis toujours, ce lien mis à mal par la mort mais sublimé par l’amour, réalisé ici par le voyage et la géographie, là par la biologie, le spectacle, la musique, la chanson, voire un simple porte-feuille perdu, ou, le plus souvent, par le souvenir, à condition qu’il soit partagé. Après les sublimes mais plus désespérés Cœurs ou Les Herbes Folles (car Vous n’avez encore rien vu, avant-dernier film de Resnais, qui se termine lui aussi, mais avec forcément moins d’ironie, dans un cimetière, créait plus de distance par le redoublement spéculaire de son dispositif), Resnais nous quitte sur un film infiniment plus optimiste, plus joyeux, plus gai, comme son titre le trahit, car le lien qui unit des personnages déprimés et détachés se renoue enfin, et il ne s’agit pas que d’un lien virtuel forcé par une mise en scène et un montage bienveillants, comme dans Cœurs, film choral au sens le plus noble du terme qui s’achevait sur une série de travellings ascendants offrant à tous les personnages un même traitement mais achevant de les isoler dans leurs carcans respectifs.




Resnais utilise son décor, ces étoffes multicolores tendues dans le fond de scène, pour concrétiser le lien entre les personnages dans un splitscreen paradoxal qui place côte à côte Hippolyte Girardot, Michel Vuillermoz et André Dussolier. Les lignes de partage entre les trois images deviennent jointures, ou « collures » (pour reprendre le terme fétiche de Resnais, qu’il utilisait en fin de prise au lieu du plus courant « Coupez ! », sur le plateau), dissimulées par les multiples bandes de couleurs verticales désaccordées qui servent de toile de fond aux décors des trois plans regroupés. Ou comment, en un seul plan génial, et cinquante-cinq ans après le faux-raccord mythique d’Hiroshima mon amour reliant sous les yeux d’Emmanuelle Riva la main endormie d’Eiji Okada à la main morte de l’amant allemand de Nevers, représenter le lien qui unit les êtres jusque dans la séparation spatiale la plus manifeste. Réunir les hommes, ressouder les couples, quitte à conjurer les regrets et éloigner le spectre de la mort, quitte à défier l’usure du temps (devenue capitale dans la vie de tous ces amants du troisième âge, il faut voir Azéma et Girardot obsédés et exaspérés par les dizaines de pendules désaccordées qui règnent en leur demeure).




Autre idée fabuleuse de Resnais, qui avait encore et peut-être plus que jamais, à 91 ans, le beau souci de continuellement surprendre son spectateur, de le déstabiliser, le bousculer et le réveiller, celle de ces gros plans où les acteurs sont soudain plaqués en surimpression sur un fond neutre, "neigeux" si l'on veut, hachuré en noir et blanc, et où les visages, dans des moments prégnants de confidence, surgissent soudain, se détachent de l’image, dans toute l’humanité et toute la vérité des acteurs adorés du cinéaste. Ce procédé présente certes chaque individu comme autant de blocs d'altérité et de solitude, mais tous ces hommes et toutes ces femmes s’expriment dans la même langue, éprouvent les mêmes émotions, se dessinent sur le même fond. On retrouve le principe d’égalité dans la réclusion et le désespoir qu’éprouvé dans Cœurs, à un détail près : systématiquement le monde revient, l’autre, qui était là, en face, qui écoutait et qui bientôt répondra, est bien présent : le partenaire, le contrechamp, refont surface, refont signe. Le dialogue est possible, la solitude pas définitive. Il y a de l’autre.




Et c’est bien le metteur en scène, auteur, découpeur et monteur, qui crée ce lien, le marionnettiste aux manettes, ce fameux George, l’ami qu’un cancer condamne à mourir dans les six prochains mois et qui restera invisible - quoique très actif - durant tout le film. Par un fin stratagème, pur macguffin qui consiste à inviter simultanément, pour des vacances à Ténérife, son ex-femme (Sandrine Kiberlain), qui a refait sa vie avec un paysan, et les épouses de ses deux meilleurs amis (Sabine Azéma et Caroline Silhol, et il faut dire que les trois actrices sont aussi formidables que leurs partenaires masculins), George Riley, réincarnation masculine de l'inoubliable Addie Ross de Chaînes conjugales, se fait l’auteur d’un scénario de réconciliation écrit pour ses couples d’amis, fragiles ou usés, incertains ou au bord de la rupture. En les menaçant directement par son charisme, sa paradoxale vitalité et son charme, George pousse ses proches à faire le bilan, à fantasmer les possibilités perdues de leurs existences (quand Azéma songe à ses premières amours avec George, on repense au fameux « Ou bien » de Smoking et No Smoking), et à reconsidérer ce qui n’est pas encore totalement perdu. Il ne restera aux hommes, les trois vieux petits garçons prêts à se serrer les coudes au sens propre (dans le splitscreen évoqué) comme au figuré, qu’à faire preuve, enfin, de ce mélange de courage et d’humilité qui consiste à dire à la femme qu’on aime qu’on ne veut pas qu’elle parte, qu’il faut qu’elle reste. Et pour donner toute sa puissance à ce geste, à ce mouvement vers l’autre qui recrée le lien, Resnais décide de nous faire finalement entrer dans les maisons jusqu’alors secrètes, fermées aux regards, doublant la nouveauté de cette démarche masculine intelligente et sensible d’une stricte nouveauté visuelle, tandis que le spectateur entre dans les foyers des couples, froids et déserts encore mais prêts à revivre.




George, metteur en scène invisible qui, sur la belle affiche du film (signée Blutch, elle aussi), survole ses acteurs réunis tel un démiurge ou un ange, est évidemment le double de Resnais lui-même, grand réunificateur des vieilles âmes fatiguées. Or, s’il est permis de lire les deux apparitions de la petite taupe animatronic (et douée d'yeux !) comme une incarnation rigolarde (car le film est très drôle) de ce cher George, venue observer, souterraine et rieuse, les oscillations des couples ballotés par la chimérique Ténérife, histoire de les faire valser à nouveau avant de retourner en terre, peut-être est-il permis d’imaginer que cette petite taupe, qui semble prendre un malin plaisir aux circonvolutions dramatiques de ses personnages, n'est pas qu'une simple nouvelle méduse ou autre manifestation surréaliste venue frapper l’esprit du cinéaste obligé de l’intégrer à son film, mais serait elle-même un alter-ego d’Alain Resnais (la taupe...), observateur comblé de ses acteurs une dernière fois réunis. Cette interprétation est peut-être farfelue, peut-être superflue, mais me semble assez plaisante à envisager. Toujours est-il que Resnais achève son film et son œuvre non seulement sur l’image incroyable de sa troupe d'acteurs jetant une rose sur un cercueil, mais sur une jeune fille sortie de nulle part (la fille du meilleur ami de George, Tilly, interprétée par Alba Gaia Bellugi, finalement choisie pour partenaire de la dernière heure à Ténérife : aux vieillards les souvenirs et la réconciliation, aux jeunes les voyages et l'aventure), qui, au lieu de lancer une fleur sur le tombeau, y dépose une étrange image, à l’effigie d’une drôle d’allégorie de la mort, ailée et rieuse elle aussi. Après la savoureuse réplique de Sabine Azéma qui, cherchant un acteur pour jouer au sein de la petite troupe de théâtre amateur formée par tous nos couples, s’exclame non sans ironie « Il nous faudrait quelqu’un de jeune ! », c’est bien une jeune femme qui vient relancer le cinéaste avec cette image en plus. A la fin de Vous n’avez encore rien vu, après l’ultime séquence au cimetière, Resnais terminait son film sur une sublime image représentant les fantômes de jeunes amants dans un bois. Aimer, boire et chanter se termine quant à lui sur une jeune fille bien vivante qui enterre le vieil homme avec une image, comme si le cinéaste, dans un dernier geste admirable, à l’image de son œuvre toute entière, passait le flambeau des images, leur poids et leur responsabilité aussi, aux générations d’après.


Aimer, boire et chanter d'Alain Resnais avec Caroline Silhol, Michel Vuillermoz, Sabine Azéma, Hippolyte Girardot, Sandrine Kiberlain, André Dussolier et Alba Gaia Bellugi (2014)

19 septembre 2012

Les Ponts de Toko-Ri

J'ai appris l'existence de ce film grâce au dernier en date d'Alain Resnais, Les Herbes folles, dont le personnage masculin, Georges Palet, incarné par un André Dussolier au sommet de son art, est passionné par l'aviation et va justement revoir au cinéma Les Ponts de Toko-Ri, de Mark Robson, après l'avoir aimé dans sa prime enfance. Dans le roman de Christian Gailly (sublimement) adapté par Resnais en 2009, L'Incident, Georges, personnage esseulé, las et ambigu, sort de la salle de cinéma et voit Marguerite Muir pour la première fois. Marguerite (incarnée dans le film par Sabine Azéma) est une aviatrice du dimanche dont Georges a retrouvé le porte-feuille par hasard et avec qui il a tenté en vain de nouer une relation d'abord téléphonique puis épistolaire. Refusant au départ catégoriquement les avance de son courtisan, Marguerite s'est finalement décidée à rendre visite à Georges au sortir de sa séance de cinéma. Les deux personnages vont donc s'asseoir dans un café quand Marguerite brise la glace en demandant à Georges : "Et alors ?, ce film ?", à quoi notre homme répond : "J'espérais retrouver des impressions, des sensations, je ne sais quoi (…) J'étais gamin quand j'ai vu ça la première fois (…) ça m'a rien fait du tout, même la mort des deux copains, j'ai trouvé ça normal, la guerre c'est plutôt comme ça qu'autrement, vous ne croyez pas ?"



C'est pour sa présence dans le roman de Gailly et dans le film de Resnais que j'ai voulu voir ce film, qui non seulement est un bon film "de guerre" (même si l'appellation générique peut paraître un peu étriquée) mais en prime parce qu'après l'avoir vu je comprends un peu plus encore à quel point cette réplique de Georges continue de dénoter le pessimisme absolu et consommé du personnage à cet instant du récit. Car Les Ponts de Toko-Ri est de ces films qui montrent à la fois la certes plate normalité de la mort d'un soldat à la guerre (le héros s'entend dire et répète lui-même : "Je fais tout ça uniquement parce que je suis là", et tout ça peut aussi comprendre le fait de mourir au combat) mais aussi toute son absurdité, et qui donnent à ressasser cette évidence cruelle qu'il est peut-être attendu mais qu'il n'est pas moins scandaleux qu'un homme, tout soldat soit-il, meure sur le champ de bataille.



C'est aussi l'un des plutôt rares films portant sur la guerre de Corée (avec l'excellent Men in war d'Anthony Mann entre autres), et il commence d'une manière assez singulière. On y voit des pilotes décoller depuis un porte-avion de l'US Navy dans leurs avions à réaction pour partir en mission vers la côte, sauf que la mission en question ne nous est pas montrée. Nous ne voyons que l'avion du personnage principal, le lieutenant Harry Brubaker (William Holden), touché ou en manque de fuel - nous l'ignorons - s'abîmer en mer. Ses deux sous-fifres et amis, qui ont pour métier d'aller sauver dans leur hélicoptère les pilotes crashés, viennent alors le repêcher sous les yeux de l'Amiral aux commandes du porte-avion et qui, comme nous l'apprendrons plus tard, considère Brubaker comme son fils tant le jeune lieutenant ressemble à l'enfant qu'il a perdu à la guerre. Les hostilités sont donc maintenues dans le hors-champ et nous n'en verrons rien avant la fin du film, d'où les limites du label "film de guerre", sauf à considérer, et il le faudrait, que tout film narrant l'impossible amour de deux êtres séparés par la guerre ou sur le point de l'être est absolument un "film de guerre" - à condition de tendre vers Le Temps d'aimer et le temps de mourir de Douglas Sirk plutôt que vers Le Patient anglais - et peut-être plus encore que ceux qui s'emploient à reproduire scrupuleusement et parfois avec beaucoup de talent de longues batailles historiques.




En attendant que la guerre ne rattrape le film et ne le rattrape lui-même, Brubaker apprend de son Amiral que son épouse (Grace Kelly) et ses deux petites filles, qu'il n'a pas vues depuis un an, ont pu faire le voyage jusqu'au Japon, arrière-base des forces américaines engagées en Corée, et qu'il lui est permis de leur rendre visite. Remis de son bref mais difficile séjour dans l'océan glacé, Brubaker retrouve donc femme et enfants et fête notamment ces retrouvailles dans une scène de bain japonais où la prude Grace Kelly, bien qu'effrayée à l'idée que des étrangers puissent la voir dans le plus simple appareil, se baigne nue comme il est de coutume dans les sources d'eau chaude collectives du Japon. Cette scène marque autant les esprits que la rétine, qui n'a pourtant rien vu mais qui sait deviner, fin de la parenthèse. Le lieutenant est par ailleurs retenu quelques temps loin de sa femme pour sauver son sauveteur, Mike, le fameux pilote d'hélicoptère au grand chapeau vert, des mains des MPs qui l'ont coffré suite à une bagarre générale initiée par lui en plein Tokyo. L’amiral profite de l'absence de Brubaker pour parler à la femme du lieutenant et la prévenir de la prochaine mission de son mari, le bombardement des ponts de Toko-Ri en Corée du Nord, dans un défilé bien gardé par des dizaines de batteries anti-aériennes, une mission suicide ou presque dont il pourrait bien ne jamais revenir. L'amiral insiste sur l'extrême dangerosité de l'affaire pour que la femme du lieutenant se prépare au pire. Ainsi informée, l'épouse de Brubaker finit par interroger ce dernier sur sa mission, le soir, dans leur lit, et la présentation que le lieutenant se décide à faire de la tâche qui lui est confiée s'avère poignante tant l'homme semble s'attendre au pire, observé dans son récit par une épouse littéralement pétrifiée (au moins autant que pétrifiante de beauté). Idem pour cette autre scène, juste avant le départ vers la mission, où le héros tâche d'écrire une dernière lettre à sa femme, empêché par le bruit régulier du décollage des avions et par son refus obstiné d'écrire cet aveu de résignation, d'acceptation du pire.



La dissimulation de la guerre dont procède le scénario jusqu'à la mission finale en fait un film de guerre presque sans guerre, où les conflits sont remplacés par l'angoisse des conflits et par le dessin de la relation qui unit William Holden à Grace Kelly. Aussi quand la bataille arrive enfin dans une scène superbe et particulièrement impressionnante où les tirs de DCA explosent en chaque endroit de l'image et ne semblent laisser aucune chance aux pilotes, l'angoisse des personnages qui a précédé s'empare soudain de nous, qui ne pouvons définitivement plus croire qu'on puisse réchapper d'un tel enfer. La fin tragique semble inéluctable et elle advient en effet. L'avion de Brubaker est touché, le pilote doit s'écraser, se réfugie dans un ravin mais se voit vite encerclé par une armée d'ennemis innombrables. Ses deux amis sauveteurs viennent à sa rencontre et tous les trois sont abattus.



Le plan où William Holden est tué est un plan brutal qu'un cut quasi prématuré rend d'autant plus violent, et la dernière réplique du général, "où peut-on trouver des types pareils ?", qui pourrait sonner comme un hommage bêtement patriotique aux pilotes de la Navy et à l'armée américaine en général, sonne en fait comme une interrogation absurde et sincère : comment est-il possible que des hommes quels qu'ils soient acceptent ça ? On se demande en effet, et fortement, comment se peut-il que des hommes puissent accepter, même au nom de la patrie et en regard de toute nécessité d'ordre supérieur et héroïque, d'aller à une mort certaine. Comment ces hommes-là ne sont-ils pas pris d'une panique incontrôlable et comment n'affichent-ils pas tous sans exception un simple refus irréductible, quitte à entrer dans une forme de folie du corps et de l'esprit, au moment d'embarquer dans d'authentiques cercueils volants. Comment peut-on partir en avion sous un feu nourri dans un canyon où pleuvent les tirs de DCA, et comment le peut-on à fortiori quand on est aimé de Grace Kelly ? Dans Fenêtre sur cour, Hitchcock nous demandait comment un homme pouvait décemment regarder par la fenêtre quand la plus belle femme du monde, Grace Kelly, toujours elle, affichant qui plus est un ravissant air concupiscent, était allongée dans un déshabillé vaporeux sur un canapé à côté de lui. Mark Robson nous demande de son côté comment un homme peut-il monter dans son cockpit quand la même plus belle femme du monde vient de lui faire un signe d'au revoir sur le bord d'un quai japonais.


Les Ponts de Toko-Ri de Mark Robson avec William Holden, Grace Kelly et Mickey Rooney (1954)

25 août 2012

Associés contre le crime

Il y a des films dont on se demande "mais POURQUOI ?"... Tous les matins en ce moment je passe devant une grande affiche du film Associés contre le crime de Pascal Thomas avec Catherine Frot et André Dussollier. C'est la troisième adaptation d'Agatha Christie par la même équipe depuis 2005, après Mon petit doigt m'a dit et Le Crime est notre affaire (le seul que j'aie vu et qui me tiendra confortablement et soigneusement éloigné des deux autres). Quand on sait le nombre de projets passionnants qui ont du mal à se monter et qu'on voit des trucs pareils se tourner à la chaîne sans problème, on a envie de se taper la tronche contre les murs jusqu'à ce que mort s'en suive. Visez-moi un peu la sérigraphie atroce des affiches de ce triptyque infernal :



Le truc c'est que chacun de ces merdiers score à peu près un million deux cent mille entrées (pour vous situer dîtes vous que L'Art d'aimer ou L'Apollonide n'ont pas fait plus de deux cent mille entrées, soit un petit million de moins), d'où l'acharnement des producteurs à nous abreuver des aventures déprimantes de deux vieux croutons en plaid à carreaux. Il faut croire qu'il y a officiellement un million deux cent mille addicts d'Agatha Christie en France qui iront systématiquement voir les adaptations franchouillardes des bouquins de la vieille anglaise à bouclettes peroxydées. Et les types qui sortent ces films viennent juste de piger qu'il fallait peut-être les caser en plein mois d'août pour grossir leurs stats (en même temps peut-être que les fans vont commencer à se lasser ?), au moment où les gens font d'une pierre deux coups en allant joyeusement se faire fusiller à bout portant l'épiderme et les cellules grises sur une plage de la Côte d'Azur où ils emportent tous ces romans de gare à deux francs parmi lesquels les best-sellers d'Agatha Christie surnagent. Alors qui de la poule et qui de l’œuf ? Est-ce que les Dix petits blacks se vendent par colis parce que Pascal Thomas (qui, rappelons-le, est coupable d'avoir commis Ensemble, nous allons vivre une très, très grande histoire d'amour...) les conseille une fois par an à son public ? Ou est-ce que c'est parce qu'il tape dans la masse des abonnés aux romans policiers de l'été que Thomas Pascal décroche le jackpot à chaque nouveau pet de ciné ? C'est un filon comme un autre. Je pense qu'on aura encore droit à une chiée plus quinze d'autres films de Chantal Thomas toujours avec Dédé Ducolbac et Catherine Froc réunis dans des poses pornographiques et des costumes en bois d'ébène sur des affiches aux couleurs primaires avec un rond jaune plus ou moins rond au milieu, et qu'il faut juste faire comme si de rien n'était.


Associés contre le crime de Pascal Thomas avec André Dussollier et Catherine Frot (2012)

24 décembre 2010

Gardiens de l'ordre

Il y a quelques temps, je me suis envoyé toute une série de thrillers français récents, avec plus ou moins de bonheur. Malgré sa nullité extrême, je garde un souvenir ému du lamentable Blanc Comme Neige, comédie burlesque involontaire où François Cluzet et Olivier Gourmet assurent le spectacle tandis que notre amie Louise Bourgoin prouve à nouveau que le ridicule ne tue pas. Un peu plus sérieux sans être dénué de petites touches d'humour bienvenues, l'efficace Sans Laisser de Traces m'avait réellement conquis et je ne plaisante pas. C'est après ces deux découvertes de taille que je me suis risqué à lancer le dernier Boukhrief, dont le Cortex m'avait laissé sur le cul, des étoiles plein les yeux, mon amour pour Dédé Dussollier plus vibrant que jamais.




Hélas, Gardiens de l'Ordre m'a bien déçu. On ne sait pas vraiment ce que cherche à faire Ruth Elkrief et ses deux idées, apparemment il est animé par la seule volonté tenace de signer un film "de genre" qui respecte toutes les conneries "du genre", avec notamment des personnages de malfrats ultra caricaturaux et d'un ridicule impossible. J'ai eu du mal à m'intéresser à l'histoire, il m'a fallu achever le film en deux temps et je pourrais envoyer chier quiconque me demanderait de lui raconter ce qu'il s'y passe.



Malgré tout, Gardiens de l'ordre mérite le coup d'œil grâce aux prestations de son duo d'acteurs principaux, j'ai nommé Cécile de France et Fred Testot, plus connu sous le nom de Fred Omaret. De Gaulle nous livre ici son fameux jeu tout en tics insupportables, avec sa façon bien à elle de dégueuler chacune de ses répliques ; en bref, elle surprend fort peu, et c'est tant mieux, on adore ça. Quant à Fred, il évolue typiquement dans un rôle "à contre-emploi" puisque, constamment sur les nerfs, il ne décroche jamais les mâchoires et tutoie le ridicule tout au long du film en se forçant à causer avec sa voix la plus grave possible, pour se donner une contenance ou un je-ne-sais-quoi qu'il n'a clairement pas. S'il existe pour tout le monde ce que l'on appelle communément des photos "dossier", Fred Testot a carrément un long-métrage "dossier" qu'il va devoir traîner avec lui toute sa vie. Quand Boukhrief le filme en train de se faufiler dans des couloirs, une arme au poing, rasant les murs, regard aux aguets, comme dans les pires séries policières américaines, on sent que l'acteur et lui prennent infiniment plus leurs pieds que nous autres qui matons ça tristement, comme s'il s'agissait d'un sketch réalisé par deux ados débiles. Ça fait froid dans le dos...

Je ne vois rien d'autre à dire sur ce film. C'est quasi Noël j'en peux plus d'attendre.


Gardiens de l'Ordre de Nicolas Boukhrief avec Fred Testot et Cécile de France (2010)

15 août 2009

Le Crime est notre affaire

Je n'ai pas compris de quoi parlait ce film. Je crois que c'est une resucée des histoires "façon" Agatha Christie et autres Mystère de la jambe jaune, un film plus ou moins sur la gangrène ou le choléra adapté récemment par Bruno Podalydès au cinéma. Dédé Ducolbac et Catherine-Alain Frot sont un couple bourgeois qui chie dans la soie en se disant "vous" et qui écrit à quatre moignons des polars de gare minables, comme précisément celui qu'on est en train de zieuter, nous spectateurs, pour une mise en abîme qui fout froid dans le dos. Leur vieille tante, Annie Cordy, assiste à un meurtre dans un train qui croise le sien, et elle s'empresse de le raconter à ses neveux affamés. Lui, Dussoliard, s'en fout. Elle, Frot, décide d'élucider ce mystère pour enfin mettre dans sa vie le piquant qu'elle ne sait plus mettre dans ses livres et surtout dans son lit. Alors elle va profiter du départ de son fumeux de mari vers l’Écosse, où il s'en va participer à une drôle de manifestation dont j'ai rigoureusement oublié chaque détail, pour s'en aller quant à elle vers un drôle de manoir où tout lui indique qu'elle mettra la patte sur la clé de l'énigme qui l'obsède. Là-bas, elle croisera tout un tas de gueules brisées du cinéma Français, mais aussi quelques visages sympathiques attirés là par un chèque juteux et la réjouissante perspective de passer quelques mois de tournage en Auvergne aux frais de la princesse, princesse qui n'est autre qu'un réalisateur adulescent et un poil réac sur les bords, Pascal Thomas, le gros rat qui se cache derrière tout ça.



Mais vraiment, rien à foutre. Non ce qui compte c'est cette scène, au tiers du film, quand Dudule Dissolvant part en kilt à son colloque Ecossais, lâché à la gare par une épouse pressée de l'y laisser pour compenser le néant de sa vie érotique en cherchant du côté des cadavres - c'est bien la seule raison plausible pour que quelqu'un s'intéresse avec euphorie à des morts, et ça, Pascal Thomas, qui a le nom de scène le plus pourri du monde (quid de son prénom, quid de son nom de famille ?), l'a bien compris.



A ce moment là, Andy Duchovny, notre plus grand acteur Français, peut-être le plus grand de tous les Français, coince son pépin dans une bouche d'égout qui se transforme en bouche d'aération métropolitaine pour les besoins de la scène et au mépris d'un goof évident. Son kilt est alors soulevé par l'aération et on est à deux doigts d'apercevoir les grosses couilles d'André D. Deerhunter qui s'efforce de rabaisser les volants de sa jupe sous le regard malicieux des passantes, une poignée de vieillardes ahuries, dans un hommage suffoquant et chargé en testostérone aux Sept ans de réflexion de Marilyn Monroe. Cette scène dure au bas mot, sans mentir, et sans exagérer, quelques six minutes. Au bout de trois minutes Andrzej du Cellier se dégage, mais il se refout les pattes dans le tapis aussi sec et on en reprend pour trois plombes. C'est officiellement et scientifiquement la scène la plus longue de l'histoire du cinéma. C'est un jalon essentiel pour tout fan de Dada Düsseldorf, à voir !


Le Crime est Notre Affaire de Pascal Thomas avec André Dussolier, Catherine Frot, Chiara Mastroianni, Claude Rich, Melvil Poupaud et Hyppolite Girardot (2008)