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1 décembre 2020

Calm with horses

Calm with horses est la confirmation des débuts très encourageants de Nick Rowland derrière la caméra, lui qui avait déjà signé auparavant des courts métrages assez remarquables (visibles sur sa page Vimeo). Ce film de gangsters irlandais nous empoigne dès ses premières images par son ambiance forte et son style soigné, plein d'assurance, bien nourri par les nappes sonores électroniques de Blanck Mass. Pour son premier long, Nick Rowland a choisi d'adapter une nouvelle signée Colin Barrett et, à la vue de son film et sans en avoir lu une seule ligne, on est convaincu qu'il a dû savoir en capturer l'essence ou en tout cas en exploiter parfaitement le potentiel. Calm with horses s'ouvre par quelques mots prononcés en off par son personnage principal, Douglas, alias Arm, un ex-boxeur devenu homme de main pour la famille de truands qui tient la région. C'est lui que l'on envoie foutre des roustes pour régler quelques problèmes et faire le sale boulot. Il est un peu simple et c'est là une façon comme une autre de se servir de ses muscles, alors il s'exécute, machinalement. Jusqu'au jour où on lui demande carrément d'évincer un pauvre type... Ça, il ne peut pas, il n'y arrive pas, car, au fond, Douglas n'est pas un mauvais bougre, loin de là, il préfèrerait se remettre dans le droit chemin, se rabibocher avec son ex et pouvoir s'occuper de leur gamin.





Calm with horses nous plonge en douceur dans l'Irlande profonde et rurale, avec ces reliefs verts et boisés, ces villages un peu crados, ces quelques maisons isolées et ces barres d'immeubles curieusement paumées là, vétustes, giflées par une petite bruine permanente et écrasées par des nuages gris massifs, omniprésents. Malgré ce décor a priori plombant, Nick Rowland ne tombe pas dans la grisaille facile et n'en fait pas des caisses sur la misère qui frapperait les lieux et ses habitants, on sent plutôt qu'il doit aimer la région : les paysages sont magnifiques et les bâtisses joliment filmées. Également habile quand il s'agit de filmer la tension et l'action, avec notamment une courte poursuite en voiture aussi simple qu'efficace, Rowland réussit aussi à dresser une petite galerie de gangsters très crédibles, aux tronches plus ou moins ravagées par l'alcool ou autres drogues. Sans en faire trop, en quelques coups de pinceaux, il nous fait croire en ces types-là et peut s'appuyer sur des acteurs au diapason. Déjà croisé dans Dunkerque et La Mise à mort du cerf sacré, Barry Keoghan propose de nouveau une prestation intéressante, très nuancée. Il campe ici le petit frère du personnage principal, plus mauvais et retors, c'est lui qui le mène par le bout du nez et lui fait commettre des saloperies.





Surtout, le réalisateur britannique parvient très vite à nous rendre intéressant son personnage principal, dès ses premiers mots, que l'on imagine directement empruntés à l'auteur de la nouvelle, où notre homme s'interroge sur l'origine de sa violence. "I can hurt people but there's no hate in any of it now. Don't go thinking all violence is the work of hateful men. Sometimes... it's just the way a fella makes sense of his world." Par sa trajectoire narrative et sa façon de nous lier si fermement au destin d'un pauv' type que l'on aimerait malgré tout voir s'en sortir, s'affranchir pour de bon de son milieu dominé par des gangsters camés, Calm with horses peut rappeler le deuxième volet, le plus réussi, de la trilogie Pusher de Nicolas Winding Refn. Et si ce film acte la naissance d'un réalisateur doué, il est aussi la révélation d'un acteur étonnant, comme Pusher II révélait Mads Mikkelsen, un acteur à la tronche fascinante déjà entraperçue dans Lady Macbeth, le dénommé Cosmo Jarvis. Il impressionne par son allure totalement crédible pour ce rôle : une carrure très large, un intimidant bloc de force brute, et un visage insaisissable, légèrement dissymétrique. Il est tour à tour très beau et disgracieux, dans tous les cas charismatique, et même magnétique pourrait-on quasiment dire, tant l'acteur dégage quelque chose de spécial, parfaitement saisie par le cinéaste. Les dernières minutes sont entièrement consacrées à ce visage tourmentée et en souffrance, centre de gravité d'un premier film réussi qui constitue une belle promesse pour l'avenir, porté par un acteur et un réalisateur dont on garde les noms dans un coin de la tête. 
 
 
Calm with horses de Nick Rowland avec Cosmo Jarvis et Barry Keoghan (2020)

19 mai 2019

Arctic

Projeté au Festival de Cannes l'an passé dans le cadre d'une "Séance de minuit", Arctic est un survival des plus minimalistes mettant en scène un Mads Mikkelsen coincé quelque part dans l'Arctique suite au crash de son avion. Nous ne savons rien de ce personnage dont nous découvrons le quotidien monotone, qui se résume à une lutte de chaque instant pour survivre dans un milieu hostile. Solitude extrême, ours blancs à l'affût, froid intense permanent, soleil qui ne se couche jamais et obligeant notre homme à s'imposer un rythme via sa montre Casio, absence de réseau wifi... les dangers et les difficultés sont nombreuses, mais Mads Mikkelsen paraît animé par un instinct de survie au beau fixe. Disons le tout de suite : le même film avec Ryan Reynolds ne fonctionnerait pas une seule seconde. On n'aurait qu'une envie : le voir mourir congelé ou déchiqueté par un ours. Mads Mikkelsen, excellent, est le plus gros atout d'Arctic. Il faut le voir découvrir puis manger des pâtes séchées alors qu'il crève de faim. C'est un modèle... Peu d'acteurs auraient aussi bien jouer ça. Avec son physique sportif, solide, et son visage buriné mais néanmoins gracieux, l'acteur est impeccable là-dedans, on croit sans souci à son combat contre les éléments et nous n'avons pas besoin que son rôle soit plus étoffé que ça.




Par ailleurs, le réalisateur et musicien brésilien Joe Penna fait le taff avec une certaine application, ce type-là n'est pas manchot et nous suivrons d'un œil curieux ce qu'il fera par la suite. Il s'agit là de son premier film et il a tout juste 31 ans. Il profite ici du contexte pour croquer quelques plans très chiadés qui mettent efficacement en avant l'isolement désespérée de son personnage, pauvre silhouette solitaire découpée par un paysage surréaliste à la blancheur omniprésente et à la grandeur étouffante. Joe Penna se montre particulièrement attentif à ces petits gestes du quotidien qui permettent à Mikkelsen de survivre tant bien que mal, notamment par la pêche patiente et méticuleuse sous la glace et par le rationnement des poissons récupérées. Ainsi, c'est le début du film, où nous assistons à tout cela, dans un style contemplatif, proche du documentaire, qui est le plus captivant et le plus réussi. Par la suite, les rebondissements sont un peu attendus, avec quelques passages obligés, et Arctic peine à tenir la longueur, menaçant de s’essouffler. N'empêche que Joe Penna maintient sa ligne de conduite jusqu'au bout, avec une conviction notable, son savoir-faire, bien épaulé par un acteur principal investi, font de son film un survival tout à fait honnête et très recommandable aux amateurs. 


Arctic de Joe Penna avec Mads Mikkelsen (2018)

23 novembre 2016

Bleeder

De retour en salles cette année, Bleeder est le deuxième long métrage de Nicolas Winding Refn, réalisé en 1999, soit trois ans après son coup d'éclat initial, Pusher, plongée violente et réaliste dans le monde des trafiquants de drogue danois qui plaça le réalisateur sur orbite. On y retrouve les trois acteurs principaux de la trilogie Pusher : Kim Bodnia, Mads Mikkelsen et Zlatko Buric. On replonge aussi dans les mêmes décors : les rues ternes de Copenhague, ses appartements lugubres et ses döners peu ragoûtants, ses journées grises et ses nuits sanglantes (si vous voulez vous passer l'envie d'aller visiter la capitale danoise, regardez l'un des premiers films de NWR !). Mais contrairement à chaque épisode de la saga Pusher, qui se focalise toujours sur un seul personnage, le collant littéralement aux basques du début à la fin et épousant totalement son point de vue, Bleeder s'éparpille davantage et nous propose de suivre deux types appartenant à la même bande de zonards. 





Kim Bodnia interprète Leo, un trentenaire qui, c'est le moins que l'on puisse dire, accepte fort mal sa paternité à venir et s'enfonce dans une crise existentielle sans échappatoire. Mads Mikkelsen campe Lenny, un grand obsédé de cinéma tenant un vidéo-club et qui tente, très laborieusement, de séduire la blonde bossant au kebab du coin. Deux gros paumés, ne sachant pas trop quoi faire de leurs vies, soignant et exprimant leur mal-être de différentes manières, qui trouvent refuge dans la violence, le cinéma, ou les deux à la fois. Bien que le personnage joué par l'inévitable Mads Mikkelsen ait une présence moindre à l'écran, on sent que Nicolas Winding Refn est beaucoup plus attiré par lui, et nous de même par conséquent. Inutile de partir dans de grandes analyses pour se dire que l'acteur fétiche du cinéaste incarne ici une sorte d'alter ego. Cinéphile transi, il permet au réalisateur de citer explicitement, à travers lui, ses plus grandes influences, sans détour et avec une grande simplicité. 





Cette cinéphilie dévorante, partagée par le personnage et son auteur, transparaît via des films qui tournent souvent en arrière-plan, diffusés sur le mini-poste du vidéo-club ou dans la petite salle de projection de Lenny, des œuvres contenant toute la violence qui finira par se propager bien au-delà. Un univers cinématographique et des influences qui prennent également la forme d'une longue récitation quand Mikkelsen énumère mécaniquement à un client hagard tous les réalisateurs mis en avant dans sa boutique, ou quand il répond, sans aucune hésitation, que son film préféré est Massacre à la tronçonneuse à la jeune fille qu'il tente d'approcher. C'est d'ailleurs Liv Corfixen, filmée avec une attention toute particulière et future épouse de NWR, qui obnubile le pauvre Lenny, amateur de cinéma de genre et grand handicapé social dont les maladresses amènent quelques moments d'humour dans ce monde si noir. 





Si Bleeder s'avère moins intense, moins maîtrisé, en bref, moins réussi que n'importe quel Pusher, il est tout de même traversé par des scènes saisissantes, d'une tension et d'une violence qui font parfois froid dans le dos (je pense ici au sombre destin de Leo). Mais c'est peut-être lors de ces moments plus légers, nous montrant les errances, le morne quotidien et les discussions anodines de la petite bande, que NWR nous séduit davantage. Il se rapproche alors d'une certaine façon du cinéma américain indépendant de cette période et de ses "slackers", il rappelle aussi, et plus directement, ces petits apartés et ces dialogues triviaux entre camés qui faisaient le charme du premier Pusher. Dans une veine encore très réaliste, caméra portée, nerveuse ou attentive, près des corps, un style bien éloigné de celui auquel on l'associe depuis Drive, NWR filme ses personnages avec un regard et une sincérité qui emportent l'adhésion. Car Bleeder, c'est aussi et surtout des personnages remarquables, qui existent durablement une fois le film achevé. Les acteurs sont au diapason et le jeu de Mads Mikkelsen, déjà excellent et auquel le réalisateur offrira bientôt son rôle le plus marquant dans Pusher II, contribue évidemment à rendre son personnage plus attachant. Nous sommes rassurés que le film choisisse de se terminer sur lui, avec la promesse d'une idylle enfin possible...


Bleeder de Nicolas Winding Refn avec Kim Bodnia, Mads Mikkelsen et Liv Corfixen (1999)

18 septembre 2014

Charlie Countryman

Charlie Countryman est le premier long métrage du dénommé Fredrik Bond et je sais à présent que je ne regarderai pas le suivant. Comment tenir devant ça ? En plus d'être d'une laideur visuelle peu commune, on jurerait que le scénario de ce film est le fruit pourri d'une partie de cadavre exquis endiablée et négligemment organisée par un animateur paresseux pour les patients les plus problématiques d'un asile de fous. Cela contribue d'abord au charme extrêmement fugace du film, car nous sommes surpris et intrigué par ce scénar aléatoire, mais on a tôt fait de perdre patience. Charlie Countryman est donc Shia LaBeouf. La première scène du film nous le montre au chevet de sa mère mourante. L'acteur prend son air de chien battu et se regarde jouer la tristesse. On a déjà du mal à ressentir pour lui un brin de compassion. Après ça, le fantôme de sa mère lui réapparaît dans le couloir de l'hôpital et lui conseille de partir en Roumanie. Shia demande "Pourquoi ?", réponse "Parce que." Ok.




Scène suivante, Shia est dans l'avion, direction Bucarest. Durant le vol, il sympathise avec son voisin roumain et affable, qui a simplement le temps de lui parler de sa fille avant de s'éteindre dans son sommeil, sans raison. Arrivé à Bucarest, l'image prend évidemment une teinte jaunâtre et Shia tombe sous le charme de ladite fille, incarnée par Evan Rachel Wood, dont l'accent roumain est à revoir. Bien qu'assez distante, celle-ci n'hésite pas à plonger sa tête dans le t-shirt de Shia dont le tissu est imprégné de l'odeur de son papa (difficile de croire que cette odeur n'est pas totalement étouffée par la transpiration de Shia, qui sue comme un bœuf et arbore un look de clodo répugnant, mais soit !). Shia décide alors d'escorter la jeune femme éplorée jusqu'à l'hôpital, en suivant l'ambulance qui transporte le corps du défunt, dans une vieille bagnole minable (représentative du parc automobile roumain, le film accumule les clichés). Ils assisteront, impuissants, à un carambolage terrible qui transformera l'ambulance en un tas de ferraille compressée et fera voltiger le cadavre à une centaine de mètres, lors d'un vol plané filmé au ralenti. Je n'ai pas survécu à cette scène. Plus tard, apparaît Mads Mikkelsen, dans le rôle de l'amant d'Evan Rachel Wood, avec lequel Shia devra composer. L'acteur américain fait peine à voir face à son homologue danois. Mais c'est surtout la présence du second dans une telle purge qui laisse songeur. Mads, si tu as besoin d'un agent pour te conseiller dans tes choix de carrière, je suis disponible !


Charlie Countryman de Fredrik Bond avec Shia LaBeouf, Evan Rachel Wood et Mads Mikkelsen (2014)

28 août 2014

Royal Affair

Danemark, fin du XVIIIème siècle. Caroline Mathilde, fraîchement débarquée d'Angleterre, devient l'épouse du roi Christian VII et, par conséquent, Reine de Danemark. Entre le roi et la reine, ce n'est pas l'amour fou. Le premier est mentalement instable et laisse s'épanouir une politique ultra conservatrice et rétrograde dictée par des nobles incompétents qui se servent de lui comme d'une simple marionnette. La seconde s'ennuie à mourir et se réfugie dans ses lectures : Rousseau, Voltaire, Montesquieu, elle s'imprègne ainsi des idées des Lumières. L'arrivée, à la cour du roi, du comte Struensee va bouleverser ce petit monde et avoir un impact décisif sur la vie politique du pays, voire du continent tout entier. Struensee devient le médecin personnel du roi, mais aussi son ami le plus proche et le plus influent. Il partage également les convictions de la reine et celle-ci aura tôt fait d'être séduite puisque le toubib a en outre la classe et les traits du grand Mads Mikkelsen.




Royal Affair est le film danois qui a raflé le plus de récompenses en 2012. Je redoutais une bestiole de foire terriblement académique et empesée, je m'en suis donc longtemps tenu éloigné avant de m'y risquer, poussé par la présence en tête d'affiche de l'acteur Mads Mikkelsen, que j'apprécie tout particulièrement (pour ses rôles dans Pusher 2, Lumières dansantes, The Door et Michael Kohlhaas, entre autres). J'ai été très agréablement surpris. Académique, le film l'est plutôt, mais il parvient tout de même à éviter les lourdeurs de la reconstitution d'époque et les raccourcis faciles qu'empruntent généralement ce genre de drames historiques. La mise en scène de Nikolaj Arcel surprend peu et offre de rares moments d'éclats mais ne commet aucune faute de goût et fait même quelques choix très judicieux (je pense notamment à ce final très sobre où l'on quitte très dignement et en silence le beau personnage de Struensee).




La plus grande réussite du cinéaste est de ne délaisser aucun des trois personnages ; ils sont tous, à parts égales, au cœur du film. On est heureux de pouvoir s'assurer progressivement que le roi n'est pas un cliché ambulant, son personnage existe bel et bien, et l'acteur qui l'incarne, justement récompensé au Festival de Berlin, n'y est certainement pas pour rien. Mikkel Følsgaard offre une prestation tout en nuance qui participe à éloigner définitivement son rôle de la caricature. L'évolution des rapports qu'entretient le trio, et tout particulièrement l'étrange d'amitié qui unit le roi à Struensee, est très adroitement dépeinte. On redoute toujours des réactions attendues, celles que l'on rencontre trop souvent dans les films hollywoodiens, et ce notamment quand le roi découvre le pot aux roses, mais les personnages ne s'insèrent jamais dans ces schémas archi rebattus et c'est donc tout particulièrement vrai en ce qui concerne Christian VII.




Mads Mikkelsen est une nouvelle fois parfait. Malgré sa tronche reconnaissable entre mille, le beau danois fait partie de ces trop rares acteurs qui parviennent à donner vie à chacun des personnages qu'ils interprètent. C'est encore le cas ici. Avec trois fois rien, son Struensee prend vie et gagne peu à peu une vraie ampleur. Il suffit également de quelques regards adressés à la reine pour que l'on comprenne l'attirance qu'il éprouve et pour que leur passion soit tout à fait crédible, vivante. Quant à la reine, elle est incarnée par la suédoise Alicia Vikander qui paraît idéalement choisie. Elle est assez charmante mais n'est pas non plus une beauté à l'allure tapageuse. On peut comprendre que le roi ne ressente aucune excitation pour elle et préfère passer ses nuits au bordel, car elle dégage quelque chose d'assez froid. Mais quand Struensee fond pour sa grâce discrète, on le pige totalement aussi, et le réalisateur Nikolaj Arcel parvient alors subtilement à nous rendre l'actrice plus attirante. On regrette cependant que le cinéaste ne s'épanche pas davantage sur les premiers émois de la reine et Struensee, car cela aurait sans doute donné plus de force à leur amour naissant.




On se plaît à suivre les magouilles du petit couple pour gagner de l'influence sur le roi afin d'appliquer, d'abord à travers lui, une politique libérale et humaniste, avant que Struensee prenne clairement les rênes du pouvoir et finisse par se mettre à dos toute la cour. Ce drame historique est limpide, fait avec soin et une réelle intelligence. Bien aidé par un trio d'acteurs irréprochables, Nikolaj Arcel réussit très adroitement à nous intéresser à un épisode décisif de l'histoire danoise qui eut des répercussions dans l'Europe entière. Le double aspect du film, la romance entre la reine et Struensee d'un côté, et l'intrigue historico-politique de l'autre, fonctionne donc parfaitement. Royal Affair est une modeste mais vraie réussite, qui a su me captiver d'un bout à l'autre.


Royal Affair de Nikolaj Arcel avec Mads Mikkelsen, Mikkel Følsgaard et Alicia Vikander (2012)

19 janvier 2014

Bilan 2013



Chaque année, le même débat. Pourquoi ? Comment ? Où ? Quand ? La société actuelle a-t-elle vraiment besoin d'un classement supplémentaire ? On est chaque jour abreuvés de tops en tous genres, de tous poils, partout, qui nous disent tout sur tout et surtout rien. La télévision se repaît de ces classements vite consommables, avec l'imbuvable Yann Barthès en tête de file, qui nous dégueule continuellement des Top 4 de ceci, des Top 3 de cela, en arborant son air satisfait de crétin absolu. Et la toile, le web, répond à cela par une avalanche d'autres classements sans intérêt et plus ou moins drolatiques qui nous épuisent quotidiennement et nous écœurent même carrément : les dix animaux les plus cons, les dix connards les mieux payés du PAF, ou encore les dix lieux abandonnés les plus glauques, et ça commence à être vexant que la cuisine de notre ancien appartement commun ne soit jamais citée en prems, alors que, croyez-nous, y'a pas photo. On croule sous les best-of, la hiérarchisation permanente, les côtes de popularité et les listes de tout et n'importe quoi dont on nous saoule à ras-la-gueule. On est donc à deux doigts de passer notre chemin cette année, mais, pourtant, et parce que ce n'est qu'une fois par an, parce que la chose reste amusante et bon enfant, parce qu'elle nous permet aussi de remettre en avant des films qui nous tiennent à cœur et qui n'ont peut-être pas suffisamment été exposés (genre La Vie d'Adèle), nous n'y couperons pas. Voici donc, sans plus tarder, nos classements personnels, suivis, comme chaque année, du Top et du Flop des lecteurs/blogueurs, autrement dit de vos classements pour 2013.


LE TOP DE RÉMI


1. Michael Kohlhaas d'Arnaud Des Pallières
2. L'Inconnu du lac d'Alain Guiraudie
3. La Fille de nulle part de Jean-Claude Brisseau
4. La Vénus à la fourrure de Roman Polanski
5. Mud de Jeff Nichols
6. L'Image manquante de Rithy Panh
7. Gimme the Loot d'Adam Leon
8. A Touch of Sin de Jia Zhang-ke
9. La Fille du 14 juillet d'Antonin Peretjatko
10. The Immigrant de James Gray / La Vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche

La première place de mon classement annuel revient sans conteste à Michael Kohlhaas, pour mille raisons. Parce que c'est un film sublime, d'une maîtrise et d'une beauté sans équivalents pour moi cette année. Parce que c'est l'adaptation brillante et pourtant ô combien risquée d'un chef-d’œuvre de la littérature allemande. Parce qu'en conséquence un immense écrivain, Heinrich Von Kleist, qui mérite plus que jamais d'être relu à notre époque, est exhumé et honoré par l'un des plus grands cinéastes français vivants, de même qu'un héros mythique est soudain superbement incarné par un acteur hors du commun, Mads Mikkelsen, qui livre sans doute l'une des prestations d'acteurs les plus frappantes de ces derniers temps. Enfin, et pour ne pas trop m'étendre, ce film me semble important en ce qu'il est porteur d'une véritable intelligence morale. Nous avons me semble-t-il grand besoin, à l'heure actuelle, de films intelligents et moraux. Michael Kohlhaas est aujourd'hui le précieux antidote, esthétique et éthique, aux derniers films, entre autres, de Quentin Tarantino, qui aime, et ils sont nombreux dans son cas, à diffuser, dans des œuvres de plus en plus ratées, des idées nauséabondes et simplistes sur des questions aussi fondamentales que celles du droit et de la justice, notamment. Arnaud Des Pallières apporte un contrepoint salvateur à cette domination insolente de la bêtise crasse, de la jouissance primaire et de l'amoralité consommée, et rien que pour ça, Michael Kohlhaas est à mes yeux le film le plus important de 2013, en plus d'être une réussite sur tous les plans.

Je ne vais pas parler de tous les films de ce classement, qui sont pratiquement tous critiqués sur le blog. Je dirai juste que L'Inconnu du lac, autre film de genre français (un film d'horreur pour Guiraudie, un western pour Des Pallières), vient logiquement en second, qui quant à lui adapte les théories d'un autre grand écrivain, Georges Bataille, et questionne le désir et l'érotisme dans leur dimension mortifère, (auto)destructrice. Le film s'achève également sur un regard humain esseulé : Kohlhaas finit planté face à ses actes et ses convictions, comme Franck l'est face à ses élans et ses pulsions. Des Pallières et Guiraudie, dans des objets cinématographiques complexes et envoûtants, nous montrent des hommes ébranlés dans leurs certitudes, en proie au vide vertigineux des conséquences de leurs choix. Ce faisant, qu'ils en soient remerciés, ils nous ébranlent à notre tour et nous posent de gigantesques questions.

Pour finir, je constate la prédominance du cinéma français dans mes goûts, et j'ignore si le sus-nommé se porte bien, comme l'affirme le titre d'un documentaire sur le point de sortir, mais je suis convaincu qu'il est d'assez loin le plus passionnant depuis quelques années. Pour talonner les deux plutôt jeunes cinéastes français qui dominent mon Top, deux cinéastes plus vieux : Jean-Claude Brisseau et le désormais très français Roman Polanski, capables, comme en attestent leurs derniers films, de grandes choses avec pas grand chose, sinon de la sagacité et de l'envie.


LE TOP DE FÉLIX


1. La Vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche
4. Mud de Jeff Nichols
-. A Touch of Sin de Jia Zhang-Ke
5. L'Inconnu du Lac d'Alain Gui raidi
6. Tel père, tel fils de Hirokazu Kore-Eda
7. Michael Kohlhaas d'Arnaud Des Pallières
8. Resolution de Justin Benson et Aaron Moorhead
-. Gimme the Loot d'Adam Leon
9. A Field in England de Ben Wheatley
10. Ma Vie avec Liberace de Steven Soderbergh

Mon top 2012 fut un véritable calvaire de cinéphage, un pur cauchemar de blogueur ciné. Quand j'essaie de me souvenir du mois de décembre 2012, les images qui me viennent en tête sont sous-titrées, accompagnées d'un insupportable charabia franco-allemand et barrées par deux envahissantes lignes noires horizontales. Pris de vitesse, j'avais pour ainsi dire accouché de mon top dans la douleur. A côté de ça, 2013 fut une véritable partie de plaisir ! Je suis facilement arrivé à 10, seuil minimal pour gagner une crédibilité, malgré, comme vous le voyez, de nombreux ex-aequo et un film qui occupe une place à part et sur lequel je ne reviendrai pas. A la 4ème place, pour signifier l'écart entre le film d'Abdellatif Kechiche et les autres, échoue Mud, vous savez aussi bien lire que moi. Autant vous dire tout de suite que je ne suis pas convaincu par mon classement. Il y a un film que j'ai préféré aux autres, je l'ai donc logiquement positionné tout en haut. Je précise en effet que cette liste est supposée se lire de haut en bas, les films étant classés par ordre décroissant de préférence (contrairement à celle de mon acolyte qui se lit, il me semble, de bas en haut). Mais exception faite du number one, on pourrait changer l'ordre, je ne m'en rendrais pas compte, je n'y verrais que du feu ! En vérité, seuls le premier et le dernier sont à leurs places. Steven Soderbergh m'a fait beaucoup de mal par le passé, réussissant parfois à remettre en question mon amour pour le medium cinéma. Je n'oublie pas (je ne l'oublie pas Steven). Son dernier film m'a très agréablement surpris et je voulais vous démontrer toute ma capacité à pardonner (ce que je considère personnellement comme une qualité) en le faisant apparaître dans mon top. Étant tout de même assez rancunier, je ne pouvais pas accorder une meilleure place à Soderbergh, qui est donc bon dernier, le cancre de mon top.

Le reste, c'est un véritable bric à brac où, comme toujours, j'ai cherché à me différencier très superficiellement en plaçant des films plutôt marginaux, que très peu auront pu voir. Je fais surtout allusion à Resolution et A Field in England (ce dernier a même chipé la place à YellowBrickRoad, petit film d'horreur encore plus obscur, fauché mais génial, datant de 2011 et sorti en dvd cette année - je vous en parlerai bientôt). Deux films inclassables et très originaux, deux bols d'air frais pour un amateur comme moi de cinéma de genre, deux œuvres prometteuses et atypiques qui sont tout simplement les plus surprenantes et étranges découvertes faites l'an passé.

L'ordre alphabétique n'est pas respecté, le top reflète mes préférences pour l'année cinématographique qui vient de s'écouler et pour laquelle je précise qu'il me reste encore des films à découvrir. Je n'ai pas pu tout voir.


LE TOP DES LECTEURS/BLOGUEURS 
(par ordre de préférence)

http://ilaose.blogspot.com/2013/05/mud.html

http://ilaose.blogspot.com/2013/09/linconnu-du-lac.html


http://ilaose.blogspot.com/2013/07/la-rochelle-2013-1ere-partie.html

http://ilaose.blogspot.com/2013/08/michael-kohlhaas.html

http://ilaose.blogspot.com/2013/11/inside-llewyn-davis.html

http://ilaose.blogspot.com/2013/11/gravity.html





LE FLOP DES LECTEURS/BLOGUEURS
(par ordre de répugnance)

http://ilaose.blogspot.com/2013/01/django-unchained.html

http://ilaose.blogspot.com/2013/06/die-hard-5-belle-journee-pour-mourir.html



http://ilaose.blogspot.com/2013/08/elysium.html

http://ilaose.blogspot.com/2013/04/stoker.html

http://ilaose.blogspot.com/2013/11/gravity.html


http://ilaose.blogspot.com/2013/04/oblivion.html

http://ilaose.blogspot.com/2013/07/evil-dead.html


Nous souscrivons globalement à ces très beaux classements. Le premier, votre Top, sacre pour la deuxième année consécutive le jeune Jeff Nichols, déjà bien installé semble-t-il dans le cœur des cinéphiles, et nous en sommes ravis. Le second, votre Flop, à 100% ricain (disons 99% pour Park Chan-Wook, expatrié) atteste plus que jamais de l'éjection de Quentin Tarantino de son panthéon, enterrant celui qui n'était jamais tombé si bas et dont on a bien peur qu'il ne cesse de creuser.

On tient enfin à saluer et à remercier tous ceux qui nous ont soutenu pendant l'année. Parce que oui, nous avons parfois besoin de soutien, notre passion ne suffit pas toujours. Quand on écrit la critique d'un film tel qu'Elysium, que nous n'avons même pas vu (au moment de la rédaction, s'entend, nous l'avons regardé après, pour faire les choses sérieusement et dans l'ordre), il nous en faut, du courage, pour programmer un tweet par heure pendant trois jours afin de promouvoir l'article avec les maigres moyens à notre portée. Cela nous prend du temps et 140 caractères, c'est soit insuffisant, soit beaucoup trop, rarement pile poil. Plusieurs fois, dans l'année, nous avons mangé froid. Dans ces moments-là, votre soutien nous réconforte et nous réchauffe, si ce n'est notre assiette, au moins à l'intérieur. On vous remercie également d'avoir participé à ce modeste bilan annuel. Vous avez été nombreux. Pour vous donner une idée, sachez que vous étiez assez nombreux pour faire une belle partie de foot improvisée avec un banc particulièrement bien fourni, d'un côté comme de l'autre, collègues blogueurs et amis lecteurs. Parmi vous : Nicolas de Cinergie (un belge récupéré gratos au mercato) ; Gendar (une valeur sûre, toujours droit comme un piquet, fidèle au poste, un pilier, la colonne vertébrale de l'équipe, qui a véritablement la forme inquiétante d'un pylône inamovible) ; Olivier Père (entraîneur-joueur de prestige à l'accent teuton) ; Fredastair (décolle un peu les yeux de l'image qui illustre le top de Félix, veux-tu...) ; Nightswimming (qui a récemment changé d'équipementier et affiche désormais une fière allure sur la pelouse après avoir fait grise mine toute la saison - quel caractère de cochon !) ; Le Cinéphobe (que nous avons perdu de vue, hélas, sans doute a-t-il tracé en Arabie Saoudite pour le pognon) ; Ca flim (qui nous a quittés sur un bras d'honneur sans élégance, on retient...) ; Une fameuse gorgée de poison (toujours pas avalé son article sur le film d'Abdel !) ; Nolan (jamais sur la feuille de match, uniquement à cause de son blaze, d'ailleurs son maillot n'est même pas floqué) ; C'est entendu (ça c'est simplement un vieux link qu'on place de temps en temps) ; Thibault (l'artiste aux cheveux d'or venu d'Ukraine) ; Christoblog (le Llacer de la blogosphère) ; TeddyDevisme (ce gars est une crème, il a participé et nous suit toujours malgré notre article sur Evil Dead, une crème !) ; Pausanias (loin des yeux, près du cœur) ; FredMJG (une incompatibilité manifeste entre son service de messagerie mèl et le nôtre nous a encore une fois privé de son top) ; Josette K. (notre plus fidèle allié !) ; Hamsterjovial (débarqué à l'intersaison mais déjà sur tous les ballons) ; Dr Orlof (le médecin de l'équipe) ; Pierre Morin (toujours la bonne humeur, toujours le sourire, comprend-il tout ce dont on parle ?...) ; Sylvain Métafiot (quel nom de star du ballon rond, ça claque, bon sang !) ; Guillaume A. (droite, à droite, sur ta droite, merde ! et toi tu pars à gauche, les yeux rivés sur tes propres godasses !) ; Balloonatic (gonflé à bloc, qui devrait parfois laisser pisser... conseil amical, la gastrite annonce généralement un mauvais ulcère, mec) ; Gols (opérant bien que privé de sa doublette magique) et tous les autres !

Merci encore à tous et à très bientôt pour de nouvelles aventures cinéphiliques !

21 août 2013

Michael Kohlhaas

Il est toujours difficile, quand on découvre l'adaptation cinématographique d'un roman que l'on aime, et quand il s'agit de laisser décanter ses impressions, de démêler le vrai du faux, de dégager la part de conditionnement préalable. Comment savoir, dans le cas où tout s'est bien passé, à quel point l’œuvre nous était acquise d'emblée, ou, dans le cas contraire, si nos attentes étaient trop grandes pour apprécier le film à sa juste valeur. Tout bien considéré, le Michael Kohlhaas d'Arnaud des Pallières est une admirable adaptation du court et célébrissime roman de Heinrich Von Kleist (décidément gâté par la postérité, l'écrivain allemand a également été transposé à l'écran par Eric Rohmer dans le sublime La Marquise d'O). Pourtant la gageure était de taille. Projet risqué s'il en est que celui de s'attaquer à un tel travail littéraire et de faire honneur au récit - bref sur le papier mais incroyablement riche en événements et d'une progression dramatique constante - des aventures d'un riche marchand de chevaux parti en guerre pour obtenir justice suite au préjudice causé par un jeune baron contre deux de ses chevaux et l'un de ses valets.




Cette histoire fut écrite par Von Kleist au début du XIXème siècle dans un style très détaché et assez fulgurant de pur rapport juridique objectif, avec syntaxe minimale et narration factuelle (et parfois comique, une fois mise en contraste avec la spirale de violence rapportée), mêlé d'une vague forme de parabole morale digne d'un conte médiéval chevaleresque et grandiloquent à forte portée symbolique, qui n'est pas sans évoquer l'écriture d'un Chrétien de Troyes. Certains critiques se sont plaints que le film ne bascule jamais dans la folie et ne daigne pas se décharger d'une rage démentielle en sommeil, mais l’œuvre de Kleist ne raconte pas l'histoire d'une vengeance irraisonnée, elle fait le portrait d'un homme procédurier, intègre et obstiné, un homme de "principes", tel qu'il se définit lui-même, obsédé par une seule idée fixe et emporté dans un engrenage néfaste pour ne pas la trahir : obtenir réparation et mettre fin au litige avec restitution des biens endommagés, ni plus, ni moins. Et Arnaud Des Pallières parvient, chose qu'on aurait pu croire impossible, à respecter en grande partie l'écriture originelle pour accoucher d'un film sec, tendu, porteur d'un regard aussi distant que puissant. Une forme d'équilibre constant l'écarte certes d'un roman bâti dans sa structure même comme une figure du déséquilibre, où chaque chapitre dévale une marche supplémentaire dans la démesure. Mais Arnaud des Pallières trouve un pendant à cette forme en cascade par laquelle Von Kleist, d'étape en étape, narre les conséquences dramatiques de chaque nouvel événement avec un souci d'exhaustivité et d'exagération notoire, dans des ellipses conséquentes qui surprennent presque tout autant et créent un sentiment similaire de précipitation, de détermination et d'irréparable. Si bien que le film conserve l'essence du roman tout en le transformant nécessairement, et allège son modèle narratif d'un certain nombre d'épisodes pour lui conférer un surplus d'intensité dramatique et émotionnelle en quittant le surplomb analytique et synthétique de Kleist, ainsi que son regard d'ensemble, pour nous placer au cœur des choses, au plus près des moindres frémissements.




La performance de Mads Mikkelsen n'est pas pour rien dans cette puissance souterraine du film. Les traits de l'acteur danois portent en eux seuls toute l'inflexible droiture de Michael Kohlhaas, ce héros qui ne semble frayer avec la passion que par souci de rétablir l'ordre. Le charisme rentré de Mikkelsen, sa beauté fascinante, presque effrayante, disent "l'excès de vertu" (pour reprendre les mots de l'écrivain allemand) du personnage imaginé par Kleist, ce marchand de chevaux et père de famille probe que cette probité même conduit au meurtre. Le regard perçant de Mikkelsen attise le nôtre, et l'homme, sa prestance, son corps, son allure, justifient entièrement que des foules de paysans puissent le suivre dans la dérive les yeux fermés, ou qu'une princesse veuille s'y mesurer. L'acteur est sidérant, et Arnaud des Pallières lui donne l'occasion de l'être, de toutes les façons possibles. Dans une séquence de dialogue et d'émotion brute, quand Kohlhaas parle pour la dernière fois à sa fille, on saisit en quelques secondes et par la seule force du jeu de l'acteur (qui parle à peine français !) l'absurdité, voire l'horreur de la pourtant légitime entreprise d'autojustice du personnage, avec peut-être plus d'acuité encore que dans le monologue de Martin Luther (Denis Lavant), qui explicite pourtant plus directement ce grand sujet du roman, par lequel le film se confronte à quelques préoccupations majeures de notre temps : le manque de justice sociale impacté par une classe dominante rompue aux abus de pouvoir, au népotisme et à la corruption ; ou la question des concepts mêmes de résistance et de terrorisme, parfois plus frontaliers qu'on ne le voudrait.




Dans le film comme dans le livre, cette scène de la rencontre avec Luther, aussi importante soit-elle en termes d'idées, rompt le rythme instauré jusque là et crée une rupture dans l'économie narrative de l’œuvre. Peut-être plus encore dans l'adaptation d'Arnaud des Pallières, car le cinéaste semble s'efforcer, après des films plus directement cérébraux et à lourds dispositifs (Adieu, Parc), de fuir le théorique au profit non seulement du romanesque mais du sensible, du pur figuratif. C'est peut-être pourquoi le cinéaste, qui fait le pari de ne pas représenter les exactions barbares de l'armée de Kohlhaas (avec massacre de populations civiles et destructions de villes entières), immédiatement significatives de sa culpabilité, fait passer cette dernière dans les seuls visages de ses comédiens, celui de Mads Mikkelsen s'adressant à sa fille (Mélusine Mayance) dans la séquence citée plus haut, mais aussi ceux de son entourage, ces visages qui le fixent, qui l'admirent et le détestent tout à la fois (les portraits que le cinéaste dresse de Denis Lavant, David Bennent, Bruno Ganz, Jacques Nolot, David Kross, Roxane Duran ou les frères Capelle sont pour le moins parlants). Dans une autre séquence justement, de pur portrait cette fois-ci, juste avant la fin, le cinéaste filme son acteur muet et inactif en gros plan de longues minutes durant, composition idéale pour, comme on dit, "voir ce qu'il y a dans le bonhomme". Et Dieu sait qu'il y en a là-dedans : filmé plein cadre, de face, sans broncher, Mikkelsen parvient, par les seules inflexions de son visage, sans un mot, de façon absolument étonnante, à nous laisser pénétrer l'esprit d'un condamné à mort sur l'échafaud, conscient de penser pour la dernière fois, de voir pour la dernière fois, de respirer pour la dernière fois. On se contente de regarder le visage de l'acteur et soudain nous traverse la conviction de penser et de ressentir tout ce que doit éprouver un homme sur le point de mourir.




Dans une troisième séquence, l'une des plus belles du film, bien antérieure dans le récit, c'est le corps entier de l'acteur, bouillonnant, écumant de cette colère compacte et dirigée que le cinéaste a la superbe idée de ne jamais faire éclater, qui, plus que jamais, devient le nœud de la guerre du film d'Arnaud des Pallières. Au terme du premier assaut de sa troupe contre le château du baron (filmé avec génie), Kohlhaas erre seul parmi les cadavres qu'il retourne un à un pour en vérifier l'identité, à la recherche de celui qui a outrepassé ses droits et lui a causé du tort. Filmé dans une suite de plans serrés, dans l'obscurité du donjon, quelques mèches de cheveux dans les yeux, le visage, taillé à la serpe et aux formes si saillantes, noirci et ruisselant d'une sueur épaisse qui trace des sillons sur sa peau tannée, piétinant dans un espace étroit, inspirant et expirant lourdement et régulièrement au milieu du bourdonnement des mouches dans un souffle qui donne sa pulsation à toute la mise en scène, Mikkelsen se transforme littéralement en cheval fiévreux sous la caméra prodigieuse du cinéaste. Arnaud des Pallières, au-delà du respect remarquable à une œuvre pour ainsi dire inadaptable, d'une littérarité totale, transforme le roman en événements cinématographiques à part entière, et pour tout dire sublimes. Faisant preuve d'une maîtrise rare de son art quand il filme le visage si unique de son héros reflété dans les paysages de western français qu'il habite et arpente, Arnaud des Pallières brille aussi par son travail sur le son (des scènes entières reposent sur le souffle du vent, celui d'un personnage, la voix de Mads Mikkelsen ou celle de Denis Lavant, le cahot des sabots ou celui d'un charriot), sur l'image (les mouvements des chevaux redoublés par ceux des nuages sur la lande sont hypnotiques) et sur le montage (tous les plans sans exception sont coupés au cordeau, et les ellipses dans la structure du récit font montre d'une grande précision et d'une infinie justesse). Chaque scène du film bénéficie à vrai dire d'un travail remarquable sur chaque élément qui la compose, à l'instar, pour ne prendre qu'un exemple supplémentaire, de la scène où la petite Lisbeth s'élance vers le domaine de Kohlhaas, où sa mère est mourante. Mais ce n'est qu'un exemple, et il suffirait de revoir le film pour en vouloir citer cent. Arnaud des Pallières confirme qu'il est un très grand cinéaste, et Michael Kohlhaas s'impose comme l'un des très grands films de cette année.


Michael Kohlhaas d'Arnaud des Pallières avec Mads Mikkelsen, Mélusine Mayance, David Bennent, Delphine Chuillot, Denis Lavant, Bruno Ganz, Jacques Nolot, David Kross et Roxane Duran (2013)

1 juillet 2013

The Box

Après Donnie Darko, on attendait tous le nouveau bébé de Richard Kelly. Il a bien sorti Southland Tales mais personne ne l'a vu. Donc on attendait toujours le film d'après Donnie Darko. Or, que constate-t-on devant The Box ? Que Richard Kelly a subi le sort de l'avion dans son premier film phare : il s'est crashé. Commençons par le début : toc, toc, toc. Qui est là ? Frank Langella. J'ai une mallette et une proposition indécente pour vous. Ok, je t'ouvre, je suis trop conne, je suis Cameron Diaz (truisme). En quoi consistent les termes de ce dilemme machiavélique ? Une valise contenant 500$ (soit 238€) offerte à celui qui osera appuyer sur le bouton rouge d'une grosse boîte, lequel bouton, une fois actionné, entrainera la mort d'un être humain au hasard dans le monde. Pour ce qui nous concerne le défi serait vite relevé. Nos loyers respectifs coûtent la bagatelle d'environ 600 doublons par tête de pipe. Et cinq cent dollars américains c'est pile ce qui nous manque pour finir le mois en général. En outre on a déjà tué un ouvrier de la DDE un matin brumeux sur l'autoroute, qu'on a retrouvé sous notre capot en arrivant chez nous après cinq heures de trajet. On a mal dormi de toute une nuit mais en buvant deux ou trois verres de lait sucré (le lactose permet d'endormir les bébés), c'est passé et finalement on a pu pioncer. Donc nous sommes rodés.


Un billet de 500 dols ou la vie d'un quidam ? James Marsden et Cameron Diaz hésitent. Ils n'ont pourtant pas hésité à saloper leur appartement avec un papier peint susceptible d'ôter la vue et la vie. Le cinéaste se focalise sur cette tapisserie à motifs "ruche d'abeille" typique des 70s qui nous accapare totalement et qui nous pousse à nous questionner sur cette génération dorée qui avait un goût de chiotte à tout rompre mais qui avait aussi le génie d'aller marcher sur la lune.

Quand, en 2010, t'as Cameron Diaz qui fend ton affiche en deux, quand c'est la star de ton film, quand c'est ton argument sexy, t'as quelques wagons de retard et tu fais pitié. Cameron Diaz a accepté le rôle parce qu'elle y voit double et qu'elle a cru lire "The Botox" sur le scénario. Elle s'est dit : "Ouais je m'en injecte un biberon tous les matins, donc porqué no". Quand la star féminine alléchante de ton film c'est Cameron Diaz et quand son personnage de prof de lycée souffre d'un horrible pied-bot qu'elle exhibe sous le nez de ses étudiants écœurés, t'as tout simplement un petit grain. Quand la star masculine de ton film c'est James Marsden, que tout le monde confond avec Michael Madsen, Guy Pearce et Mads Mikkelsen, t'es dans le tiers monde du cinoche mais t'as au moins sous la main un acteur qui assure ses propres cascades sans être assuré.


Ne vous y trompez pas, elle commence par les prendre en traitre en leur montrant son pied normal, et pourtant y'a déjà un étudiant qui détourne la tronche au premier plan, dégoûté par la vie.

La première heure de ce film situé dans les années 70 sans aucune raison apparente nous montre tous les personnages qui déambulent devant le bouton rouge en le jaugeant et en roulant les épaules comme des sardines serrées dans une boite entre l'huile et les aromates, hésitant à appuyer une bonne fois pour toutes sur le champignon quitte à se foutre dedans, comme un candidat de Question pour un champion qui connaît pas la réponse mais qui l'a sur le bout de la langue, excité en prime par un Julien Lepers dopé à mort. Dans ce film Lepers c'est Frank Langella et il a la gueule défoncée (il en manque la moitié, et on se rend compte qu'il y a des trucs essentiels sur un visage en le regardant), car c'est en fait un extra-terrestre envoyé là pour... on s'en rappelle plus. Le film est tiré d'une nouvelle de feu Richard Matheson, le célèbre pourvoyeur d'idées en or et/ou en contreplaqué du cinéma de genre hollywoodien quand ce dernier s'est enfin lassé de Stephen King ou de Philip K. Dick. C'est à ce génial vivier humain de scripts que l'on doit par exemple Duel, Je Suis une légende, L'Homme qui rétrécit, et ainsi de suite. C'est l'homme de la situation quand il s'agit de trouver une idée simple, accrocheuse et cinégénique qui s'étalera sur 90 minutes. Mais parfois ses idées sont trainées dans la boue, la preuve.


The Box de Richard Kelly avec Cameron Diaz et James Mardsen (2009)