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9 septembre 2012

Radiostars

On a tous subi dans le bus qui nous menait au collège puis au lycée des émissions matinales pour adolescents faites par des gros lourds. Et chaque matin, à une heure où il ne fallait déjà pas nous emmerder, on encaissait les jingles les plus abrutissants du monde, les blagues au ras du sol, les animateurs hilares qui s'envoyaient des vannes de cour de récré entre eux ou se foutaient de la tronche de leur public et ainsi de suite en essayant de faire abstraction. Si le collège et le lycée ne laissent pas que des bons souvenirs, et si les trajets menant à l'un et à l'autre font partie des pires moments de la vie, les émissions des abrutis du genre Doc et Difool n'y sont pas pour rien. La troupe de ce film essaie de jouer sur la nostalgie du public de ces émissions aujourd'hui devenu adulte, et ça marche semble-t-il très bien. Radiostars est un film "déjà culte" pour certains qui n'ont de cesse de le répéter encore et encore, sachant qu'un mensonge répété mille fois devient vérité et espérant ainsi faire de cette saloperie une légende, notamment sur twitter, où le compte Radiostars_film a été retweeté des milliards de fois.



Petit tour d'horizon des forces en présence : Clovis Cornillac, pour lequel on avait encore un peu de sympathie et d'espoir, de cet espoir qu'on peut garder étrangement longtemps pour quelqu'un qui a déjà su nous faire rire, de cet espoir qui perdure malgré un enchaînement de désillusions à grand renfort de navets gigantesques et sur lequel il est difficile de tirer un trait (à part pour Alain Chabat, qui a su à force d'un travail de longue haleine liquider son capital sympathie jusqu'à la dernière miette auprès de grosso modo tout le monde). Clovis Cornillac, qui vient de faire fondre cet espoir comme neige au soleil et d'annuler notre ultime soupçon de sympathie à son égard, incarne ici un gros connard qui pète parfois les plombs, ce qui peut être drôle en soi mais ne l'est jamais dans ce film, pour exemple cette scène où il s'énerve contre le propriétaire d'un hôtel de province et lui crie au visage sans raison : "Quoi c'est bon ? Quoi c'est bon ? C'est bon j'ai bu dix-sept Ricards ce matin et tout va bien ? C'est bon j'ai enculé mon fils pour fêter la fin des vendanges ??" (et c'est mot pour mot le dialogue). La scène est si ignoble, à l'image de l'ensemble des scènes du film, qu'il est difficile de savoir si c'est du premier ou du second degré, si l'équipe du film se veut ironique à l'endroit des bobos parisiens friqués et racistes (comme le suggère la scène précédente où le personnage de Cornillac est effrayé par une grenouille) ou si c'est plus ou moins sérieux (comme le laissent à penser beaucoup d'autres scènes, dont une, interminable, sur une cagole locale vulgaire à mourir). C'est tout le problème quand on ne parvient pas à être drôle, on en devient douteux.



Ce film c'est Manu Payet dans son quasi premier rôle aussi... qui arbore tout du long un t-shirt Radiohead mettant à mal la mémoire de ceux qui ont jadis aimé ce groupe ou qui l'aiment encore. Comment évoquer le cas Manu Payet sans entrer dans une attaque basse et vile de son physique, de sa voix, de son allure et de sa personne toute entière ? Donc ne disons rien. Sauf que le comique a ses quelques scènes de bravoure dans le film, dont celle où il lit le texte d'un de ses camarades lors d'un "Breakfast club" (c'est le nom de l'émission...) devant un public d'autochtones (car l'équipe de radio parcourt la France en bus après avoir perdu son statut de number one de l'audimat pour se refaire une santé, ce qui nous vaut d'ailleurs tout un chapelet de scènes "musicales" où les connards de la bande apparaissent dans le bus un sudoku ou un ipad à la main tandis que la bande son dégueule des chansons soi-disant "trop cool"). Dans cette séquence, ce que lit Payet et qui est d'une nullité totale fait pourtant marrer la France entière et relance le succès du show radio, comme le suggère une musique grimpante qui sous-entend la qualité d'un speech pourtant merdique de bout en bout.



Et puis, au milieu de tout un tas de crevards, il y a le héros du film, incarné par Jason Biggs (photo ci-dessus), qu'on n'avait plus trop vu en dehors des mille et une suites d'American Pie. Cet acteur, qu'on ne reverra jamais plus, c'est sûr, plombe notre moral déjà amoché par sa présence misérable. Il n'y a rien d'autre à dire sur lui tant il fait peine à voir. Il joue le rôle de celui qui "défonce" au plumard une blonde antisémite pour venger le peuple juif. Lors de cette scène lourdingue et de quelques autres, le film de Romain Levy (qui s'était principalement illustré en co-signant le scénario de Cyprien, avec Elie Semoun) resserre tellement son "humour" sur une tranche de la population et cible à tel point son public qu'il prend le risque de se fermer au reste du monde. Tous les humours sont bons à prendre et devraient justement prétendre à l'universalité en faisant marrer n'importe qui, mais c'est parce qu'on n'entre jamais dans le film - la faute à des dialogues accablants dits par des personnages antipathiques au possible - que ces blagues "communautaires" nous en excluent encore davantage (si c'est seulement possible). Outre ces gags en vase-clos, l'humour du film tourne globalement autour de bites engourdies à force d'utilisation, de "bites qui puent la merde" (sic), de "bites qui puent la merde parce qu'elles sortent de culs qui puent la merde" (re-sic) et ainsi de suite. Nous n'avons rien contre la grossièreté au cinéma (et en général d'ailleurs - certains de nos articles en font la preuve), mais encore faut-il faire montre d'un minimum d'inventivité et que les horreurs proférées le soient avec talent et par des personnages attachants ou simplement amusants. On pense aux comédies de Will Ferrell, encore une fois, où le jeu d'acteur de notre idole et son sens du timing font toute la différence en venant magnifier des dialogues autrement plus originaux.



Après avoir vu ce film, on a reçu un mail de Poulpard, aka Brain Damage, notre reporter sans frontières, qui nous disait l'avoir bien aimé. La veille au soir le même Poulpard reprochait au film de Will Ferrell Moi, Député de se terminer en queue de poisson et de soi-disant se gâcher par un dernier quart d'heure moraliste oubliant de nous faire rire. Ce même Poulpard s'envoie en boucle la fin du Seigneur des anneaux 3, qu'il ne trouve quant à elle pas du tout trop longue ni trop remplie de bons sentiments (alors qu'on rappelle pour info que le film se termine sur une scène de gang bang où tous les nains se tapent un Frodon en pyjama sur un quai de gare). On a décidé de ne pas répondre à ce mail et de nous rappeler tout ce qui nous fait par ailleurs aimer cet incompréhensible énergumène. "Brain Damage", le surnom de Poulpard, prend désormais tout son sens, ou plutôt un sens supplémentaire et plus terre-à-terre, nous rappelant que l'ami Poulpard a réellement plongé au sol tête la première plusieurs fois durant son enfance et reçu entre autres un cerceau sur le coin du nez et un cerf-volant sur le coin de l’œil. Là on tombe dans les pires travers de Romain Levy, on fait des blagues entre nous, auto-référentielles, qui ne feront peut-être rire que trois personnes, sauf que nous ça ne nous coûte pas un rond, qu'on n'en demande à personne et que si on a deux retweets ça nous fera la semaine.


Radiostars de Romain Levy avec Clovis Cornillac et Manu Payet (2012)

26 avril 2012

Bellamy

Nous avons vu ce film au cinéma. C'était le dernier Chabrol, il fallait aller le voir sur grand écran, même si on ne savait pas du tout que ça serait le dernier Chabrol quand on est allé le voir. Quoique. Y'avait de gros indices... N'espérez pas le thriller hard-boiled annoncé par cette affiche sanglante qui ressemble à un poster de chez Total, avec le Bibendum Michelin et tout le tintouin. N'espérez pas le polar bourré de testostérone que laissent espérer les gros bras du casting : Cornillac, Gamblin, et surtout Depardieu. Ce film annonçait la mort au moins cinématographique de son auteur, définitive disons, parce que les précédents Chabrol étaient déjà en demi-teintes quand ils n'étaient pas complètement foirés : La Fleur du mal, La Demoiselle d'honneur, La Fille coupée en deux... Mais avec Bellamy on atteignait un comble dans la quête du vide, du néant. Impossible aujourd'hui de nous rappeler l'intrigue de ce film, son sujet global, le moindre dialogue ou la plus petite scène. Hormis peut-être deux décadrages sans saveur et le vague flash d'un face-à-face musclé entre Gamblin et Depardieu dans un Formule 1, où l'acteur obèse passait son temps à secouer ses draps et à refaire son lit. On croit aussi se souvenir d'une scène tendue entre un raptor surexcité et Laura Dern dans un mini-short que Lynch porte depuis en béret, mais nous ne sommes pas persuadés que cette scène soit bel et bien dans Bellamy.



Le pire c'est que même pendant la séance on aurait été infoutus de comprendre de quoi parlait le film. Entre co-rédacs on nageait complètement dans le récit insipide du père Chabrol (Félix imite avec ses mains le mouvement de la brasse à mes côtés). A la fin de sa vie, faire un film devenait plus que jamais pour Chacha un prétexte pour satisfaire à sa gourmandise et à son épicurisme légendaires, toujours la main droite au fion d'une serveuse ou d'une assistante (le souci naissant du fait qu'il n'employait que des membres de sa famille à tous les postes du plateau), et la main gauche accrochée à son quart de rouge, "la boisson du garde rouge !", se plaisait-il à hurler très fort. La fameuse pause d'entre midi et cinq devenait de plus en plus matière à procès pour Chacha et ses invités, pas les derniers à verser dans la picole, et notamment Depardieu, cas auquel nous avons choisi de consacrer la fin de cet article.



Toutes les grandes stars française du cinéma sont-elles condamnées à finir en eau-de-boudin ? Amy Winehouse, Whitney Houston, Jean Reno, Christian Clavier et donc Gérard Depardieu. Le trio infernal des gros tocards de droite, même si Reno et Clavier n'ont jamais au grand jamais été des stars, en tout cas pas en France. Sur ce blog on aimait Depardieu jusqu'à récemment, en vérité jusqu'à son intervention au meeting de Sarkozy, où il est allé gueuler que notre président serait un saint homme injustement lynché par le peuple de France, un homme qui "ne fait que du bien et dont on ne dit que du mal"... On pouvait espérer que l'acteur, qui a commencé sa carrière détendu du gland dans un film prônant une certaine liberté, couilles à l'air et chapeau de paille enfilé sur des cheveux de la même étoffe, ne serait pas devenu un militant de droite prêt à tout pour copiner avec les puissants quels qu'ils soient. C'est raté. On ne dira pas du jour au lendemain que c'est devenu un mauvais acteur, juste qu'il est totalement à côté de plaque, à la ramasse, qu'il nous fait de la peine et que s'il a toujours un bon moteur, y'a plus personne au volant.


Bellamy de Claude Chabrol avec Gérard Depardieu, Jacques Gamblin, Clovis Cornillac et Marie Bunel (2009)

30 août 2011

Poltergay

Ou quand un titre justifie la réalisation d'un film. Eric Lavaine a eu une idée de fou un soir en allant se pieuter. Faut dire que ce moment-là où on va se pieuter c'est un moment de la journée où on a souvent des éclairs de génie. On cherche à en avoir toute la journée, on court après ces putains d'idées de rêve du matin au soir, et toute la journée durant on est pourtant médiocre. Mais le moment d'aller se coucher venu, dents brossées, réveil enclenché, pyjus enfilé, fraîchement démaquillé, crème de nuit tartinée, pantoufles rangées dans l'entrée, croquettes du chat distribuées pour éviter que notre animal de compagnie préféré ne vienne nous faire chier, bref, à l'instant où on se faufile dans les draps sans les défaire et où s'empare de nous la sensation d'avoir fait tout ce qu'on a pu sans n'avoir jamais brillé, à cet instant où on éteint le néon au-dessus du lit avec ce petit arrière-goût d'amertume, alors surgit l'éclat de lucidité tant espéré, l'issue à tous nos apitoiements, la résolution à tous nos problèmes. L'idée se pointe. Et en général on a une sale tendance à se faire confiance.


Typiquement l'attitude du mec qui cherche à se rappeler l'idée qu'il a eu la veille, et qui du coup creuse un trou dans sa cave comme pour fouiller son subconscient

Un orteil hors du lit quand même, à deux doigts d'aller choper un crayon et un papelard pour noter tout ça, même au dos d'une enveloppe EDF/GDF s'il le faut, on se résigne, on se tempère, on se raisonne, et surtout on se répète le mot-clé de notre trouvaille pour être certain de nous en rappeler au lever du jour. Think fast ! Ce mot qu'on hésite à griffonner sur le drap avec les ongles, ou à même la tapisserie avec des mokos, voire sur le dos de notre compagne avec nos crocs, ce mot-là, en règle générale, au petit matin, on l'a totalement paumé. C'est le trou noir complet. On se réveille, hagard, avec pour seule perspective d'avenir un gros bol de Cheerios. C'est au milieu de la journée qu'on se rappelle qu'on a eu une belle idée la vieille au soir. Mais impossible de placer des mots dessus. Alors on se console et on fait table-rase de cette contrariété en se disant : "Si je m'en souviens pas, c'est que c'était pas une SI bonne idée". Mais on a tort de penser ça. Car au bout du compte, une fois le travail qui nous préoccupait accompli, l'idée revient et alors on regrette de l'avoir si mochement oubliée en temps voulu. Cette pute d'idée revient à 22h le lendemain du soir où on l'a eue pour la première fois, au moment d'aller se coucher, juste après la fin de "Thalassa" et de "Faut pas rêver". Et alors le même cirque recommence... sans fin.


Pas étonnant que Cornillac ait marché dans la combine. On l'imagine à l'aise se marrant à bloc sur le titre. Cornillac choisit ses rôles au titre, après Poltergay, il a tourné dans Le Serpent et Le Scorpion

Sauf que ce soir-là où il a eu SON idée, Eric Lavaine n'a pas sorti que l'orteil de son plumard, il en a jailli comme un léopard pour coucher son flash génial sur le papier, un post-it collé à son frigo connaissant le bonhomme : "Poltergay". L'idée n'était même pas encore de réaliser un remake de Poltergeist avec des pédés à la place des fantômes, l'idée c'était seulement ce jeu de mot. Et le but ? Se faire marrer lui-même le lendemain matin en le relisant. En regardant le film on se réjouit qu'Eric Lavaine n'ait pas plus souvent sauté de son lit le soir venu...


Poltergay d'Eric Lavaine avec Clovis Cornillac et Julie Depardieu (2006)

28 juillet 2011

Brice de Nice

Avant de le voir faut avouer qu'on avait un petit mépris pour ceux qui passaient leur temps à imiter Dujardin "cassant" les gens, à grand renfort de mouvements transversaux du bras droit. En même temps les gens qui ont passé des heures à faire ça doivent le regretter et doivent se trouver putain de laids avec le recul, quand ils se revoient sur toutes les photos le bras tendu, paume ouverte à l'oblique, avec la banane, et qu'ils peuvent lire sur leurs lèvres figées par la photographie : "Je t'ai cassé ahahah, j'ai cassé ta photo", ces types-là doivent avoir envie de se pendre. Mais on n'a pas envie de les attaquer, d'abord parce qu'on ne peut se résoudre à mépriser ces personnes qui sont des cibles idéales pour les trucs qui fusillent l'esprit et qui s'impriment insidieusement dans les habitudes, ces gens-là sont de véritables vases à merde et on respecte ça, mais surtout parce qu'on partage un truc avec eux : on s'est fendu la gueule devant Brice de Nice. Le gimmick du personnage de Dujardin n'est pas souvent marrant, mais il y a d'autres trucs dans ce film qui nous ont tués. Brice de Nice est le film d'un acteur, et pas celui qu'on croit. Même si Dujardin ne démérite pas dans son rôle, c'est Clovis Cornillac qui, quand il déboule à l'écran, fait entrer le film dans une autre dimension.



Coiffé d'une serpillère sèche et usée, vêtu du marcel de John McLane dans Die Hard 3 et d'un bermuda qui n'a pas choisi entre le short et le pantacourt, affublé d'un bronzage rougeâtre manifestement douloureux et surtout doté d'une diction unique en son genre, Cornillac crève l'écran. Après 110 piges de cinéma, il arrive ici à créer quelque chose d'inqualifiable, de complètement nouveau, que personne n'a jamais pu approcher ni prévoir. L'acteur campe une sorte de débile profond extrêmement généreux qui a un mal fou à s'exprimer, à trouver les termes, à les sortir dans l'ordre et de façon intelligible. On croit parfois percevoir des bouts de mots exacts mais ils sont noyés dans un charabia déballé avec un débit mitraillette qui a de quoi rendre fou. On dirait que l'acteur se noie quand il parle. Comment Cornillac est-il parvenu à créer ça ? Le mystère est total. Dans tous les cas ça fait de lui un grand comique, l'un de ces comiques qui risquent leur peau quand il s'agit de faire rire mais qui croient à fond dans ce qu'ils font. Bien plus drôle au final que Dujardin ou Salomone, Cornillac est la pièce rapportée plus tarée que le noyau dur de ce film qui, sous son influence, atteint des sommets. On se rappellera longtemps de plusieurs scènes hilarantes, dont celles où Cornillac côtoie Élodie Bouchez (qui lui renvoie d'ailleurs bien la balle), mais une séquence en particulier se veut la pierre angulaire de cette comédie déjantée et sans limites. Il s'agit de cette scène où Cornillac révèle à Dujardin qu'il a un problème de pieds avant de lui montrer que ses deux panards ne sont en réalité que deux énormes orteils atrophiés et très très laids, que Dujardin admire et qualifie tour à tour d'éclairs au café ou de nems avant de faire remarquer à Cornillac qu'il ne peut pas porter de tongs et ainsi de suite. Les deux personnages s'esclaffent et rient de leurs malheurs (car Dujardin en profite pour avouer quant à lui qu'il a peur des vagues, ce qui la fout mal pour un pseudo-surfeur), il se marrent comme deux gamins d'un rire extrêmement communicatif, emportant même l'adhésion des plus sceptiques que la danse des pieds de Cornillac n'aura (malheureusement) pas séduits. Cette scène a le don de faire marrer tout le monde, de mon tonton facho à ma tata lezdbo. C'est le point d'orgue mémorable d'un film tellement con et tellement conscient de l'être qu'il attire la sympathie, et qui en outre parvient à être véritablement inventif grâce notamment à un Clovis Cornillac qui échappe aux mots.


Brice de Nice de James Huth avec Jean Dujardin, Clovis Cornillac et Élodie Bouchez (2005)

6 décembre 2010

L'Amour c'est mieux à deux

Un vieux proverbe chinois que me répétait sans arrêt mon grand-père dit grosso modo : "tanke-toi près d'une rivière et tu finiras par y voir le corps de ton ennemi passer". Petit détail : mon papi disait ça à propos de son fils, mon propre père, auquel il a reproché jusqu'à sa mort d'avoir fait un gosse (votre serviteur) à ma mère. Je n'étais donc pas tout à fait à l'aise quand je l'entendais ruminer ça, les dents serrées, avant de lâcher un gros mollard à mes pieds. C'est quelque chose que j'ai plutôt mal vécu. Ceci étant, c'est peut-être pour ces raisons que je m'en rappelle si bien et que ces mots terribles résonnent encore en moi. Bref, "on choisit pas sa famille" comme dirait l'autre, et d'autant plus quand celle-ci ne vous a pas non plus choisi à la base, pourrait-on rajouter. Tout ça pour vous dire que, de mon côté, je veux bien poser mon petit cul terreux près d'une rivière, n'importe laquelle, même à l'autre bout du monde, si l'on me promet qu'un jour, je pourrai y voir le cadavre du dénommé Dominique Farrugia flotter lentement à sa surface pour rejoindre l'océan, où il se ferait bouffer par des requins, qui crèveront à leur tour, coupables d'avoir avalé trop de gras. Y'aura marée haute ce jour-là, croyez-moi. Et quoi de plus naturel pour une énorme otarie humaine que de finir mâchée par des grands blancs ? J'en rêve la nuit. 
 
 
L'Amour c'est mieux à deux est un film de la pire espèce. Il fait partie de ceux qui nous tiennent en otage jusqu'au générique de fin, parce que tant de nullité fascine et tient en haleine. Quoique, je suis un menteur, puisque j'écris ces mots alors que le film se termine dans mon dos. Tout d'abord, ce film est terriblement con. On ne croit pas une seule seconde à cette histoire d'une débilité folle, où l'on voit un Clovis Cornillac, dans la peau d'un trentenaire apparemment puceau, rompre avec Virginie Efira avant même de "passer à l'acte", après quelques jours pourtant idylliques passés avec elle, sous prétexte que leur rencontre n'est pas le pur fruit du hasard (ça a été manigancé par son pote, incarné par un Manu Payet tout bonnement insupportable avec sa tronche qui tiendrait dans ma godasse). Or, pour Cornillac, sans cette condition de hasard total, le véritable amour ne peut pas exister. On a donc ce gros gars de plus de 30 ans, qui s'est peut-être jamais dégommé la moindre meuf, et qui voit cette énorme bombe d'Efira, avec ses impressionnants atouts qui vont jusqu'à faire trembler le cadre dès qu'elle moufte un peu, lui être totalement acquise, rester entièrement zen dans son slibard pourtant gonflé à bloc... A côté de ça, le film de Farrugia nous dépeint pourtant à quel point les meufs et les gars sont des bestiaux infiniment vulgaires et cons, à mon image, tous guidés par leur seule richesse : un appétit sexuel insatiable. Après avoir rompu avec Efira, Cornillac cherche à tromper son chagrin en se "faisant" sa secrétaire, très open, mais sans cette fois-ci se poser trop de questions. Dans le même temps, une autre meuf ne voit aucun problème à offrir ses services intimes, simplement pour filer un coup de pouce à son amie Efira, et plus exactement pour que le copain de cette dernière "craque" et couche avec, afin qu'Efira puisse le surprendre en flagrant délit et le plaquer (il est devenu encombrant étant donné que Cornillac a refait surface, ça sert aussi à nous montrer que tous les gars sont des teubs sur pattes - tandis que les meufs du film sont directement issues de cerveaux de tels mecs, chaud...) ; elle regrette d'ailleurs que ça soit interrompue, car elle aurait adoré se faire dégommer gratos. Je raconte peut-être méga mal, mais pas plus mal que Farugia, soyez-en sûrs. 
 
 
Plus triste encore, ce film n'est quasiment jamais drôle, à part quand il sombre clairement dans le ridicule le plus désolant et quand Cornillac se permet un petit écart (ce qui arrive hélas peut-être une fois ou deux seulement). Bien entendu, c'est aussi une comédie romantique des plus dégueulasses, suivant à la seconde près ce schéma narratif infiniment merdique et imbuvable que les films ricains ont déjà usé jusqu'à la corde. 
 
 
L'Amour c'est mieux à deux est surtout infâme et sort tout droit des crânes malades de gens qui font vraiment de la peine. De véritables connards qui profiteront jusque sur leurs lits de mort d'un vague souvenir embelli par le poids des années et d'une petite réputation acquise il y a des lustres, grâce à des gens plus doués qu'eux, également devenus merdeux depuis. Je parle au pluriel alors que je vise bien entendu Dominique Farrugia, qui est lui-même bien trop souvent amené à penser au pluriel quand il s'agit d'acheter un billet d'avion ou une place de cinéma (il doit pas y aller souvent).
 
 
Pour boucler la boucle : mon papi disait aussi, en pointant son seul doigt valide vers le ciel façon E.T., "ce qui est passé finit toujours par repasser", une idée que l'idole des jeunes Mc Solaar a d'ailleurs reformulée à sa sauce dans son plus célèbre tube "Bouge de là". Cette idée, par contre, j'en suis moins convaincu, surtout depuis que mon vieux père m'a effacé de ses contacts MSN et a remplacé maman par une jeunette pleine aux as dont il attend la fin. Et pour revenir à notre homme, je sais pas si, comme moi, vous êtes branchés en continu sur I-Télé, mais sachez qu'on y passe en boucle les mêmes images : Dominique Farrugia, déguisé en pingouin, se rendant à l'Elysée en décapotable pour y recevoir une médaille. La Légion d'honneur, qui récompense "les vertus et les services rendus à la nation". Lui et moi, on est pas nés sous la même étoile. On est peut-être de la même planète, mais surement pas du même monde. Monde de merde.  
 
 
L'Amour c'est mieux à deux de Dominique Farrugia et Arnaud Lemort avec Clovis Cornillac, Virginie Efira et Manu Payet (2010)

4 mai 2008

Roman de gare

Lelouch, en voilà un autre qui fait tourner son petit manège, toute la famille Lelouch appelée sous les drapeaux pour prendre part au massacre. Eh bien c'est surprenant mais pour une fois Lelouch ne nous envoie pas à la boucherie. C'est un film sans grande prétention qu'il nous livre et il se défend plutôt. Sans grande prétention mais quand même un brin prétentieux, ça reste Lelouch. Le film commence en nous menant par le bout du nez. Le personnage principal, Pierre Laclos, interprété par un Dominique Pinon en grande pompe, a trois identités possibles et Claudio Lelouch nous ballade de la première à la troisième en revenant à la seconde selon son bon gré. Pierre Laclos est-il le tueur en série pédophile qui attire ses proies avec des tours de magie et qui vient de s'évader de la prison de la Santé ? Est-il un simple prof de lettres qui a abandonné sa femme (Michèle Bernier) et ses enfants depuis trois jours sans mot dire pour se lancer à l'aventure sur l'autoroute du sud ? Ou bien est-il le nègre de la grande écrivaine Judith Ralitzer (Fanny Ardant) invitée sur le plateau d'une émission littéraire présentée par Serge Moati pour parler de son dernier best-seller ? On ne le sait pas encore et on sera baladé sur différentes pistes à intervalles réguliers par un Lelouch auteur de polar, et ce au gré d'une rencontre peu anodine. Sur une aire d'autoroute, Pierre Laclos rencontre Huguette (Audrey Dana), une jeune femme midinette et un peu dépressive que son amant et supposé futur mari de médecin vient de larguer sur une aire après une scène de ménage. Honteuse de rentrer chez elle sans le chéri qu'elle avait prévu de présenter à sa famille, et surtout bien emmerdée pour rentrer chez elle sans bagnole, elle demande à un Pierre Laclos étrangement serviable et plein de mystères de bien vouloir l'accompagner la conduire dans sa maison familiale pour jouer le rôle de l'amant auprès des siens. Et puis une fois que l'on connaîtra la véritable identité de Pierre Laclos, une seconde intrigue pourra commencer. 
 
 
Il reste un peu de prétention en cela que Pierre Laclos est finalement en train d'écrire le prochain roman de Judith Ralitzer en se basant tout bêtement sur le scénario que l'on est en train de suivre et que le personnage vit sous nos yeux, et qu'il est dit et répété que cette histoire est fameuse, que ce sera forcément un best-seller alléchant, que c'est le roman parfait. Lelouch ne se refait pas et je doute que son best-seller ait attiré les foules en salles. Mais c'est un détail. Au final le film, s'il n'est pas un best-seller, est en tout cas un roman de gare typique et atypique à la fois, un bon polar, qui fonctionne bien (c'est déjà pas mal), et rien de plus. Notons néanmoins une certaine fraîcheur dans le style, une fluidité pas négligeable, quelques bonnes idées et de fameux acteurs. Que ce soit Fanny Ardant, qui fait le boulot, la jeune Audrey Dana, très peu connue et très prometteuse, et puis surtout Dominique Pinon, enfin voué à un premier rôle et qui déploie une palette de comédien très réjouissante et une présence qui a comme qui dirait quelque chose d'évident. Et puis au fil du film on pense en le regardant se débattre dans son rôle à Clovis Cornillac, on y pense très fort, de plus en plus. On se surprend même à se demander si Corniflax n'aurait pas par hasard refusé le film pour laisser son vieux collègue se faire les dents dans un premier premier rôle. Toujours est-il que tout dans le jeu - excellent par ailleurs - de Pinon, rappelle absolument les méthodes, intonations et autres grimaces de l'acteur à gueule carré qui cumule les têtes d'affiches. Et quand on note la présence au casting de Myriam Boyer (la maman de Clovis Cornillac), on comprend enfin que Dominique Pinon est en réalité de toute évidence le papa caché du petit Clovis. Et ça c'est un scoop.
 
 
Roman de gare de Claude Lelouch avec Dominique Pinon, Fanny Ardant et Audrey Dana (2007)

10 avril 2008

Deux jours à tuer

Le nouveau cru de Jean Becker est un Jean Becker pur jus. Au début du film Antoine (Albert Dupontel), publicitaire pour yaourts, envoie copieusement se faire foutre son patron et ses collègues lors d'une réunion marketing, quittant par la même occasion son job et revendant ses parts à un de ses collaborateurs, qu'il traite de connard. Sur le chemin du retour il envoie chier tout le monde, dit ses quatre vérités à qui ne veut surtout pas les entendre. Arrivé chez lui, sa femme (Marie-Josée Croze) lui fait une scène : sa meilleure amie l'a vu en compagnie galante. Il admet l'évidence et, après l'avoir envoyée caguer, explique à sa femme qu'il n'en peut plus de cette vie bourgeoise bien rangée, impeccable, pleine de fric et d'ennui. Le climax de ce ras-le-bol arrive avec une grande scène de repas d'anniversaire (celui d'Antoine), où notre Dupontel de rêve crame tous les amis de la famille les uns après les autres, survolté, à tel point que le repas se finit dans le sang. Enfin, on n'est pas non plus dans Bernie, mais disons que les convives en viennent largement aux mains. Après ça Antoine décide de quitter les siens, qui le font chier, pour toujours. Il part en Irlande, retrouver son père qui l'a abandonné quand il avait 13 ans et qu'il n'a pour ainsi dire jamais revu depuis, sans doute pour aller lui dire qu'il l'emmerde et qu'il peut aller chier.




Alors je vais vous raconter la fin, donc ceux qui n'aiment pas ça peuvent cesser de lire ces lignes. Rien de bien surprenant non plus. À la fin du film on découvre (pour les plus naïfs, parce que des indices flagrants jalonnent quand même le film, personnellement je me suis fait cueillir comme une fleur), qu'Antoine est mourant, il est atteint d'un cancer en phase terminale, il ne lui reste que quelques jours à vivre (et à tuer). Il a fait tout ça certes un peu pour vider son sac (à ses collègues et faux amis pleins de pognon), avant de crever, mais surtout pour préserver ceux qu'il aime (sa femme et ses enfants) en le dégoûtant de lui, pour ne pas qu'ils le pleurent et pour éviter qu'ils le voient dépérir (à ce titre, sa supposée maîtresse n'était que son docteur et une bonne amie, interprétée par Alessandra Martines).




On perd énormément avec cette fin. On perd l'idée que ce personnage ouvre soudain les yeux sur la connerie générale qui caractérise ses amis et décide de les envoyer paître et de vivre vraiment. Il ne fait tout ça que parce qu'il va mourir, sans quoi il aurait donc continué à subir des dîners minables entouré de raclures finies. Et puis on parle du grand courage du personnage principal, mais ça se discute. Et si j'étais sa femme je ne le détesterais que davantage de ne pas avoir passé ses derniers jours avec ses enfants et de ne pas avoir laissé la femme qui l'aimait lutter avec lui jusqu'au bout. D'ailleurs à un moment Antoine traite ses gosses comme deux merdes afin de passer pour un salop auprès de sa femme, et s'il va s'excuser auprès de sa grande fille avant de partir, le pauvre gamin quant à lui aura toujours le dernier souvenir de son papa se foutant de sa gueule en mémoire. Sans compter que c'est complètement surréaliste comme réaction : le type se sait au bord de la mort et au lieu de profiter des siens et de leur dire combien il les aime, il se fait passer pour le dernier des enculés. Becker donne dans la science-fiction pure et dure, mais pourquoi pas. Le dvd de ce film est à ranger entre Rencontre du 3ème type et Zardoz dans votre dvdéothèque.




Jean Becker a ce travers qu'il se sent forcé de conclure tous ses films par un coup sec et rapide de faux dans la gueule du spectateur, signant le triomphe de la mort. Dans Les Enfants du marais Michel Serrault passe l'arme à gauche avant le générique de fin. Et si c'était un peu plus légitime dans Effroyables jardins, on avait à nouveau droit à une mort soudaine et rageante dans Dialogue avec mon jardinier. Les deux films sont particulièrement à rapprocher de ce point de vue. Tout du long, on se marre sans arrêt, le ton est gai et les acteurs en roues libres (Auteuil et Darroussin dans le premier, un Dupontel les doigts dans la prise ici), et puis à la fin, comme si on avait trop ri, le personnage principal se trouve frappé d'un cancer incurable et clamse en deux jours. Voilà qui devient plus que lassant. Becker dit mettre tout ce qu'il aime dans ses films : la nature, la pêche à la mouche (on y aura toujours droit), les bons amis, le bon vin, la bonne chaire, les clebs (y'a un nombre pas croyable de clébards à l'image), la rigolade, mais il oublie de dire qu'apparemment il adore aussi les macchabées.




J'imagine le vieux Becker quand il passe des soirées entre amis : tout se déroule dans la bonne ambiance, on se marre comme des baleines, on boit du vin rouge à flots, on bouffe comme des chiens, on se tape dans le dos en se racontant des histoires de cul dégueulasses, et à la fin de chaque repas, dès après le digestif, le vieux Jean se lève et dit "Au fait, vous vous souvenez d'un tel ? Eh ben il est mort", avant de se tirer comme un prince, d'aller se coucher. Ma grand-mère fait ça aussi. Elle adore ruiner l'ambiance en annonçant soudain une ou plusieurs morts récentes parmi les gens du quartier, sans raison. Pas un repas familial qui ne se conclue pas sur un coup de tocsin. C'est leur came, à ma mémé comme au Jeannot Becker. Tout est beau, tout est ensoleillé, et rask ! À la fin le héros meurt en dix minutes. C'est pas marrant marrant pour les potes à Becker qui n'ont jamais fini un repas en paix. Ceci dit, à part cette fin à tiroir couperet habituelle et épuisante, et hormis un scénario de SF donc, le film se laisse apprécier. Très principalement grâce à Albert Dupontel, que je rapprocherais volontiers d'un Yvan Attal ou d'un Clovis Cornillac, ces acteurs surdoués ou sous-doués, on l'ignore, toujours un peu à côté du ton, toujours en pentes raides, toujours délicieusement drôles quand il ne faut pas. Dupontel est de tous les plans et ce film offre un florilège de son grand (manque de ?) talent.




Nous sommes allés le voir à une avant-première, en présence de Jean Becker, Albert Dupontel et Marie-Josée Croze. Je n'ai pas posé de questions pendant le débat, mais si j'avais dû m'exprimer, j'aurais demandé à Jean Becker d'arrêter de faire crever ses héros à la fin de chacun de ses films, et de continuer à faire des séquences entières dédiées aux chiens. J'aurais dit à Albert Dupontel (qui a été drôle plus d'une fois durant le débat, plus souvent que dans tous ses spectacles réunis) que c'est mon idole ET ma nemesis, et je l'aurais supplié d'arrêter de faire des films pour continuer à nous régaler de son génie comique dans ceux des autres. Et j'aurais juste dit à Marie-Josée Croze, avec toute la courtoisie qui me caractérise, qu'elle est sous-exploitée par le cinéma français et que Jean Becker (comme tous les autres réalisateurs avec qui elle a tourné) a beaucoup de mérite d'avoir réussi à l'enlaidir vu qu'elle est toujours terne dans les films, celui-ci compris, alors qu'en vrai mazel tov.


Deux jours à tuer de Jean Becker avec Albert Dupontel et Marie-Josée Croze (2008)