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11 juin 2023

Grand Prix

Friand des films de ce que l'on pourrait appeler l'âge d'or de John Frankenheimer, qui correspond quasiment à toutes les années 60, convaincu et séduit par le savoir-faire de ce cinéaste atypique, aux inspirations délicieuses et aux expérimentations osées, dont il faisait alors étalage, j'étais très curieux de découvrir enfin Grand Prix, le premier film d'une telle envergure entièrement consacré au monde de la Formule 1, sorti en 1966, soit quelques années avant Le Mans, piloté par l'as du volant Steve McQueen, et bien longtemps avant le sympathique Rush de Ron Howard et le moins prenant Ford versus Ferrari (aka Le Mans 66) de James Mangold. Réunion de quelques grandes vedettes multinationales de cette époque (Yves Montand, James Garner et Toshirō Mifune, côté mecs ; Eva Marie Saint, Jessica Walter et Françoise Hardy, côté meufs), Grand Prix dure trois bonnes heures et présentent, pour faire simple, deux profils : l'un très avantageux, l'autre beaucoup moins... Du bon, il y a toutes les scènes de course, tout simplement. Par bonheur, elles doivent tout de même bien constituer 40%, si ce n'est un peu plus, de la durée totale, ce qui fait déjà beaucoup et nous permet de tenir sans souci. Du mauvais côté, il y a... tout le reste ! Tout ce qui se déroule hors piste, loin des bolides, et se consacre principalement à la peinture psychologique rudimentaires et aux pénibles déboires sentimentaux de nos pilotes hors pair.


 
 
Dès le générique, qui nous saisit par le colbac, on sait que l'inspiration de John Frankenheimer était bel et bien au rendez-vous quand il s'agissait de mettre en boîte les courses de F1. Secondé par le génie du célèbre Saul Bass, le talent du cinéaste fait des premières minutes de Grand Prix un pur délice visuel et auditif, un vrai régal pour les sens, au pouvoir de fascination indéniable et toujours intact. Cette introduction, d'un bon quart d'heure, se déroule lors du fameux prix de Monaco, elle nous place d'emblée sur les pistes et plante efficacement les différents protagonistes par le biais d'interventions de chacun d'eux en voix off lors de petites parenthèses successives efficaces. Comme à sa bonne habitude, le cinéaste n'est pas avare en effets divers et variés, pleinement mis au service de l'action et de l'intensité. Il y va fort mais ça n'est pas gratuit ni vain car cela provoque véritablement l'effet escompté. Split screens en veux-tu en voilà, caméras embarquées dans le cockpit ou sur la carrosserie dérisoire des engins, à ras du bitume, vues aériennes bluffantes de maîtrise, aux mouvements gracieux, brefs inserts répétés et parfois boostés par des zooms, j'en passe et des meilleurs : tout est là pour nous immerger à fond dans l'ambiance de la course et, surtout, nous donner une impression de vitesse incroyable car bien réelle. John Frankenheimer n'étant pas du genre à tricher là-dessus, il n'a pas souhaité trafiquer la vitesse de l'image en post-production et cela se voit : rien n'est du chiqué. Pour renforcer cette impression si palpable, les images sont évidemment accompagnées du son des moteurs, mis à rude épreuve, rutilants, et qui, de près puis de loin, amplifiés par les ruelles de la ville ou assourdis par la côte ouverte sur la mer, composent une drôle d'harmonie. Bref, on y est, on a là ce qu'on était venu chercher. Toutes les autres courses seront du même acabit et constitueront de grands moments d'action pure. Le réalisateur s'y fait plaisir, flirtant presque avec une sorte d'abstraction en poussant si loin le bouchon du bruit et de la vitesse.



 
Les choses se gâtent donc dès que le film s'éloigne des pistes. Heureusement, le charisme des actrices et des acteurs fait à peu près passer la pilule, mais nous avons quand même droit à pas mal de scènes à l'intérêt très relatif et aux enjeux proches du triste feuilleton télé. On a du mal à se passionner pour le vague à l'âme d'Yves Montand qui, en pleine crise existentielle et bien qu'il soit déjà marié, s'éprend pour la journaliste américaine incarnée par Eva Marie Saint. On se fiche pas mal du pilote américain, très individualiste et aux méthodes parfois douteuses, campé par un bien fade James Garner, qui finit par signer chez l'écurie nippone par pur opportunisme. On éprouve presque un brin de mépris pour le pilote italien, macho notoire et caricature facile qui finit par lasser également la belle Françoise Hardy. Et l'on aimerait davantage se sentir concerné par les envies de revanches et de reconquêtes, amoureuses, fraternelles et sportives, du pilote britannique (Briand Bedford), dont la trajectoire est pourtant la plus singulière du lot. Là-dedans, les femmes sont trop souvent réduites à un rôle accessoire, de faire-valoir, et n'ont qu'une personnalité bien mince, généralement obnubilées par les héros qu'elles suivent malgré leurs vies toujours en danger. C'est sans doute Jessica Walter qui sort du lot, pour sa beauté fragile et son regard émouvant : il parviendrait presque à transmettre ce que le scénario ne véhicule pas vraiment. Par ailleurs, on peut s'étonner que le film ne développe pas vraiment de rivalité entre les pilotes mais insiste plutôt sur cette espèce de fraternité bien masculine les reliant tous. Sur ce point-là, Grand Prix paraît un peu daté, bien qu'il semble dans le même temps dépeindre sans ambage la terrible vacuité des courses (les morts sont nombreuses et parfois d'une étonnante brutalité). Là-dessus aussi, le film a la bonne idée de nous quitter sur un ultime plan réussi, nous laissant un goût amer : on repense forcément à toutes ces morts inutiles quand James Garner, songeur et abattu, se promène d'un pas lourd sur la ligne de départ d'une piste vide, les bruits des moteurs pourtant absents à l'image envahissants s'arrêtant soudainement pour laisser toute place aux pensées mitigées du personnage et du spectateur, en bout de course.
 
 
Grand Prix de John Frankenheimer avec James Garner, Yves Montand, Jessica Walter, Toshirō Mifune et Eva Marie Saint (1966)

21 août 2018

Seconds

Seconds comme cette seconde chance à laquelle nous sommes tous supposés avoir droit. Arthur Hamilton n'a rien fait de mal et n'a pas particulièrement raté sa vie mais la promesse étrange d'un vieil ami qu'il croyait disparu va éveiller chez lui un fol espoir et lui faire croire en l'impossible, en cette seconde chance, justement. Change de nom, de visage, de vie ! C'est à sa portée, à condition qu'il se rende à cette curieuse adresse griffonnée sur un bout de papier qu'un inconnu lui a glissé à la hâte à la gare, puis qu'il accepte de tout abandonner, strictement tout, lors de cette opération diabolique, celle qui va transformer ce banquier d'une cinquantaine d'années, fatigué et bedonnant, en un bel homme en pleine possession de ses moyens, peintre établi, demeurant dans une grande villa de Floride...




Voici le point de départ de Seconds aka L'Opération diabolique, de John Frankenheimer. Un film fou et inclassable sorti en 1966 et repris dans nos salles en 2014 pour une seconde chance salutaire. Ce titre marque l'apogée d'un réalisateur charnière, génie éphémère du cinéma américain des années 60 ayant participé à ouvrir la voie au Nouvel Hollywood. Seconds est le troisième volet d'une trilogie admirable, préfiguratrice des nombreux films de complot à venir, de ces thrillers paranoïaques qui fleuriront pendant les seventies (A Cause d'un assassinat, Conversation secrète, Les Trois jours du Condor, etc). Ce triptyque glaçant signé John Frankenheimer se constitue d'Un Crime dans la tête, de Sept Jours en Mai et de Seconds, dont on préférera largement le titre original, étant donné que la version française le cantonne sous des allures de série b qui ne lui siéent guère.




Thriller paranoïaque teinté de science-fiction dystopique, louchant également vers l'horreur pure et le film noir, Seconds est avant tout un drame existentiel étonnant qui parvient à nous faire pleinement ressentir la crise que traverse son personnage principal (successivement incarné par John Randolph puis Rock Hudson), un homme plongé dans un mal être profond difficilement identifiable mais que l'on ressent dès la première image, dès ce générique terrible concocté par le grand Saul Bass, nous proposant des images déformées des parties d'un visage insaisissable, en détresse.




Saul Bass n'est pas le seul invité de marque que l'on retrouve au générique puisque la musique du film est signée par le talentueux compositeur Jerry Goldsmith, ici tout particulièrement inspiré, qu'il s'agisse d'ajouter à l'anxiété étouffante développée par la mise en scène survoltée de John Frankenheimer, à grands renforts de violons ou d'orgues dissonants, ou de se montrer plus délicat quand il est nécessaire d'apporter une touche d'ironie ou de mélodrame, en accompagnant l'image par de plus subtiles mélodies au piano. A cette fine équipe, il faut également ajouter l'expérimenté directeur photo James Wong Howe, célèbre pour avoir collaboré avec Fritz Lang, Michael Curtiz, Josef von Sternberg mais aussi Martin Ritt pour l'excellent Hud. Il participe grandement à donner à Seconds une allure éclatante avec ce noir et blanc contrasté et classieux qui rappelle les plus grandes heures du film noir et qui parvient assez miraculeusement à toujours rester en harmonie avec les directives d'un John Frankenheimer en roues libres.




Bien qu'il appartienne clairement à sa décennie, notamment par sa manière ironique de dépeindre le mouvement hippie lors d'une longue scène de débauche déconcertante, et bien qu'il fasse partie de ces films singuliers, remplis de fulgurances folles, annonciateurs de l'âge d'or du Nouvel Hollywood, Seconds dégage aujourd'hui quelque chose d'intemporel. Déjà, dans sa façon de nous saisir et de nous sidérer régulièrement, de la première à la dernière image. Il faut dire que John Frankenheimer y va franco et déploie une débauche d'effets qui pourraient presque devenir indigestes s'ils n'étaient pas si efficaces et en pleine cohérence avec ce qu'il nous raconte. Film sur la perte de repères, sur le brouillement des rapports avec la réalité et la perception que l'on a de soi et de son environnement, Seconds est un drame existentiel qui dépasse le seul mal être de son personnage principal et la critique du rêve américain pour toucher à quelque chose de plus universel. Son extravagance formelle fait ainsi totalement sens, d'autant plus que John Frankenheimer sait aussi se poser lors de scènes qui en deviennent tout aussi troublantes et émouvantes (on pense par exemple aux retrouvailles avec la femme que le personnage a délaissée, très simplement filmée en champ/contre-champ).




Ce qu'il y a d'étonnant est que John Frankenheimer ne nous laisse pas la possibilité de douter du scénario absurde qu'il met en image, nous croyons en l'existence de cette organisation secrète et à son pouvoir de changer du tout au tout un individu désireux de passer à une autre vie, tout comme nous ne doutons pas une seule seconde que le personnage principal, d'abord incarné par un John Randolph tout suintant, puisse ensuite prendre les traits avantageux et très clean d'un Rock Hudson au faîte de son charisme viril. Le cinéaste prend là un risque de taille, il peut perdre le spectateur avec ce choix si radical, et ce fut le cas en 1966 où Seconds fut un échec public et critique cinglant, mais ce changement d'acteur cristallise bien toute l'énorme bizarrerie du film et s'avère plus judicieux et significatif que d'autres solutions a priori plus simples qui étaient également envisageables (Frankenheimer pensait d'abord embaucher Kirk Douglas, qu'il avait déjà dirigé pour Sept Jours en Mai, en jouant sur son maquillage et sa posture, avant et après l'opération). Le réalisateur parvient également avec un talent rare à nous faire traverser tout un spectre d'émotions, de pur ressenti de spectateur, nous sommes tour à tour dérangé, haletant, déconcerté, interrogateur, perdu, ému et tétanisé face aux images, à l'histoire, bref, à l’œuvre étonnante qu'il nous propose ici.




Les 45 premières minutes sont d'une efficacité redoutable. Des passages de délires oniriques sont d'une inventivité formelle encore fascinante aujourd'hui. La scène d'ouverture, filature stressante au beau milieu des allées et venues incessantes de la grande gare centrale de New York, nous saisit à la gorge d'entrée de jeu, à l'image des acteurs, littéralement saisis eux aussi par le procédé de Snorricam utilisé à bon escient par un John Frankenheimer toujours friand d'expérimentations. On adore ensuite tous les passage au sein de l'Organisation, d'un humour noir mordant, la société secrète étant montrée comme s'il s'agissait d'une simple compagnie d'assurance bienveillante, aux arguments implacables, qui promet une nouvelle vie à ses "clients" et dissimule ses activités derrière les lieux les plus banals et triviaux, comme un abattoir ou un pressing. La conclusion s'avère à la hauteur du malaise qui plane tout le long et constitue un ultime sommet dans la psychose identitaire. Plus de 20 ans avant la première adaptation cinématographique de Philip K. Dick, écrivain qui régnera pour le meilleur et pour le pire sur le cinéma de SF, on retrouve aussi quelque chose de très dickien dans les thèmes abordés et les situations dépeintes. Le fantôme du chef-d’œuvre de John Frankenheimer paraît ainsi hanter bon nombre de films de science fiction bien plus récents et qui, souvent, ne lui arrivent pas à la cheville, ce qui participe à cet effet intemporel. Seconds est le point final d'une des meilleures trilogies thématiques qui soient et s'avère être le plus grand film d'un cinéaste qui, s'il avait su maintenir ce niveau-là plus longtemps, serait aujourd'hui considéré tout autrement. Un sacré film.


Seconds (L'Opération diabolique) de John Frankenheimer avec Rock Hudson et John Randolph (1966)