8 janvier 2012

La Guerre est déclarée

Il paraît qu'il ne faut pas dire "C'est de la merde" mais bien "Je n'ai pas aimé", parce qu'il faut être tolérant et respecter l'avis des autres. Je peux donc le dire, je n'ai pas aimé le film de merde de Valérie Donzelli. Arf, au temps pour moi. Repartons sur des bases saines, par exemple sur la façon dont j'ai vu ce film : au bout d'une demi heure j'ai pressé la touche "Stop", pris d'une sensation semblable au malaise vagal (auquel je suis facilement sujet) devant cette ambiance d'hôpital et ces discussions à propos de l'asymétrie faciale de l'enfant sur le point de subir un examen du cerveau pour cause de tumeur maligne. Le film ne montre rien de vraiment dérangeant ou d’écœurant mais je suis ainsi fait que l'hôpital et la maladie me donnent rapidement des vertiges et la colique. Aussi ai-je éteint ma télé avec un haut-le-cœur de tous les diables. Mais je crois que cette envie de me vider de ma bile était double. L'origine était vagale certes, mais intellectuelle et rétinienne de surcroît. Car ce film m'a révulsé à chaque instant. Je suis allé au bout de l'insoutenable Cris et chuchotements, où Bergman ne se prive pas pour filmer en plan séquence une malade qui hurle à la mort sa souffrance suprême, et je suis même allé au bout de Conte de Noël de Desplechin, qui se régale de nous parler de maladie en phase terminale et de filmer les hôpitaux de Paris. Mais là il faut dire que rien ne me retenait.


Corky est amoureux : il court !

J'ai détesté de tout mon être la demi heure que j'ai vue avant d'éteindre, et pas seulement pour le malaise dans lequel me plonge l'évocation appuyée de la maladie. "Je n'ai pas aimé" (allons-y alonzo !) le zoom sur l’œil de Donzelli au début qui, conjugué à l'amplification du bruit du scanner transformé en bruit de boîte de nuit, permet d'enchaîner sur le flash-back de la rencontre des parents d'Adam : Roméo et Juliette... (Jérémie Elkaïm et Valérie Donzelli, vrai ex-couple dans la vie qui comme chacun sait racontent leur histoire dans cette fiction autobiographique). Avec ce zoom en fondu sonore Donzelli place une figure de montage au petit bonheur la chance, c'est à la fois laid et sans fondement. Je n'ai pas aimé cette rencontre de teen movie entre "Roméo" et "Juliette", j'insiste un peu sur les blazes mais l'insistance est au cœur du film de Donzelli comme en témoignent ces patronymes risibles. Je n'ai pas aimé voir Roméo et Juliette courir à toute allure main dans la main dans la rue, la nuit, drogués et amoureux, filmés en travelling (un travelling parigot digne de Jeunet dans Amélie Poulain) accompagnés d'une super chouette musique pop, de même que je n'ai pas aimé les dizaines de vignettes du couple d'amoureux, toujours avec la grosse musique derrière, qui vont à la fête foraine, qui sont habillés comme des ploucs parisiens, qui mangent de la barbe-à-papa, qui font du vélo, qui lisent à la terrasse des cafés en ouvrant leurs livres comme un seul homme, qui rigolent et qui s'aiment et qui s'embrassent, qui se peignent le cul en peignant les murs et compagnie. Beuaaaarkh. La galerie de vignettes mignonnes sur de la musique à la mode est un sommet de facilité, c'est un procédé aussi factice qu'éculé. La Guerre est déclarée fait partie de ces très rares films devant lesquels on se dit que si nos yeux pouvaient gerber (et je ne parle pas juste de ces yeux qui ont seulement l'air de vomir, comme ceux de Marion Cotillard, je parle bien d'yeux qui seraient réellement capables de dégueuler), ils profiteraient de l'occasion pour nous le faire savoir.


Repeindre un mur et se fendre la poire : plus belle la vie selon Donzelli

Je n'ai pas aimé la voix-off qui résume une situation trop chiante à développer sur un ton très narratif et poseur ("Roméo n'a jamais connu son père, mais Juliette et lui aimaient aller boire le thé chez sa mère très moderne, car ils aimaient bien la compagne de celle-ci, qui était gouine, la famille de Juliette étant beaucoup plus bourgeoise et beaucoup moins libérée, blablabla"), ou qui se contente, la voix-off donc, de répéter mot pour mot ce que disent déjà les dialogues ou les images pour cacher leur misère (comme quand un montage parallèle montre le couple qui rend visite au gosse quotidiennement d'une part, et qui court en tenue de sport d'autre part, avec la voix-off qui vient préciser au cas où : "Maintenant, ça allait être un vrai marathon pour eux") de la même façon que la musique n'a de cesse de couvrir la tristesse des plans de Donzelli. Je n'ai pas aimé la somme de clichés crétins sur des images, je le répète, d'une laideur abyssale (il faut voir les derniers plans de chaque séquence ou les dernières répliques avant coupures, c'est triste à en mourir). En parlant de plan immonde que dire du tout dernier du film - oui car, étant un peu maso, j'ai relancé le film ensuite, et je l'ai vu jusqu'au bout, pour parer aussi à tout commentaire du type : "Tu ne l'as même pas vu en entier et tu parles ! Salop de frustré !" - que dire de cet interminable plan au ralenti qui clôture le film, sur les parents et le gosse guéri qui dansent sur la plage avec, encore une fois, une musique insupportable, de la pop, de la pop, de la pop, de la pop, sans discontinuer, sauf à un moment, quand Juliette appelle tout le monde pour dire qu'Adam a une tumeur, là elle nous fout le gros morceau de classique qui tâche et on voit Roméo qui tombe à genoux dans la rue et qui hurle : rajoute m'en une couche que je m'étrangle une bonne fois pour toutes.


Vous trouvez ça laid et misérable ? Dîtes-vous que vous n'avez pas le son...

La dernière séquence, cet indéfinissable ralenti sans fin sur la plage, a du mal à cacher la misère du scénario. Quelques minutes plus tôt, Donzelli a balayé d'un revers de voix-off le vrai sujet potentiel du film : "Roméo et Juliette se sont peu à peu isolés, puis ils se sont séparés et ont refait leur vie chacun de leur côté". Il est là sans doute le sujet, le fond de la maladie, sa propension à détruire ceux qu'elle frappe et ceux qui les entourent par la même occasion. Et je parle en connaissance de cause, je le précise puisque de nombreux défenseurs du film sortent l'étendard de l'autobiographie quand on s'attaque au sujet et à son traitement : "Ils l'ont vécu ! C'est vrai !". J'ai connu et vécu une situation quasi similaire, de très près, donc pas de ça entre nous Valérie, tu me la feras pas ! Au lieu donc de ce vrai sujet, on observe un couple qui s'est cru héroïque en cherchant à obtenir les meilleurs médecins pour leur enfant, ce que font strictement tous les parents dans leur situation. Des parents soi-disant "solides, détruits mais solides", dont l'amour si fougueux et si solide a foutu le camp face au cancer. Qui saurait les en blâmer s'ils ne s'affichaient pas avec tant d'orgueil ? et ce d'un bout à l'autre du film, Roméo et Juliette formant un couple parisien frais et cool, courageux surtout et sincère. L'orgueil dont le film regorge atteint son point limite à la fin du film quand le gamin, guéri, se retourne au ralenti vers ses parents souriants et fiers, pour leur faire un clin d’œil et les montrer du doigt comme ses sauveurs, l'air de dire "Vous êtes les putains de meilleurs !", cet orgueil là pue la mort, mais s'il ne touchait pas à la mise en scène du film, je n'en aurais même pas parlé. Que Donzelli soit fière d'être une maman courageuse, ça m'en touche une sans remuer l'autre, que sa prétention et sa médiocrité artistique s'étalent sans retenue dans un film d'une laideur magistrale, ça m'ennuie davantage.


Même une actrice porno n'accepterait pas de s'auto-pépom pendant une heure et demi devant tout le monde

Non en réalité le discours tenu par le film m'écœure au plus haut point, tout autant que la forme horripilante que lui donne sa réalisatrice, qui n'a de cesse de faire sa maligne du début à la fin par une pluie d'effets horripilants et surfaits. Les auteurs présentent la maladie (de leur enfant !) comme "une chance à saisir" pour vivre une grande aventure et intensifier leur existence et leur amour. Faut-il qu'ils aient eu la chance que leur enfant guérisse (c'est bien une chance, ce ne sont pas eux, ses parents, qui l'ont guéri en "déclarant la guerre" à Dieu sait qui, au potentiel destructeur de la maladie ? Guerre perdue, ils se sont séparés. En tout cas ce ne sont pas eux qui l'ont guéri en étant de bonne humeur), faut-il dont qu'ils aient eu la CHANCE que leur enfant guérisse pour oser balancer des dialogues tels que : "- Pourquoi ça tombe sur nous ? - Parce qu'on est capables de surmonter ça". Cette réplique est un immondice pour tous ceux qui ont perdu un proche malade du cancer ou d'autre chose, et c'est une insulte qui sent le souffre pour tous ceux qui SONT malades, ce qui n'est pas le cas des deux personnages principaux du film sur lesquels tout est centré, l'enfant n'étant qu'un faire-valoir pour les glorifier dans toute leur hardiesse à affronter la maladie d'autrui avec gaieté. Ce sont "Roméo" et "Juliette" qui sortent de cette soi-disant aventure "solides mais détruits" (un couple solide ne se sépare pas face à l'adversité, il y en a malheureusement très peu qui y parviennent), pas l'enfant, qui va grandir avec une épée de Damoclès sur la tête, une enfance perdue ou presque (c'est pourtant le couple qui a perdu quelque chose d'après la voix-off, pas du tout l'enfant) et des parents séparés à cause du mal qui l'a frappé. Mais lui on s'en fout, les héros ce sont "Roméo et Juliette", que leur enfant pointe du doigt comme des Dieux vivants à la fin du film. Jérémie Elkaïm déclare dans un entretien avec les Cahiers du cinéma : "C'est une critique qu'on pourrait faire au film : on fait notre tambouille sur le dos de la maladie de l'enfant. En effet, c'est précisément ce qu'on fait ! Mais on pouvait se le permettre parce qu'on avait vécu ça pour de vrai, et bien évidemment, on ne l'a pas fait de manière cynique. On s'est dit qu'on avait eu de la chance de vivre ça, que ça nous permettrait de raconter une histoire forte et de parler d'amour", et quand je lis ça, j'ai envie de cracher entre ses pieds, uniquement parce que je ne suis pas violent. Parce qu'il a "vraiment vécu" la maladie de son fils, il peut se permettre d'être un con de première ? Et pour lui la tumeur au cerveau de son gamin est une chance car elle lui a permis de faire un film fort et de raconter une histoire d'amour... Mais qui sont ces gens ? Deux parisiens sincères et dans le coup, ou deux énergumènes inconscients, égoïstes jusqu'à l'overdose, imbus d'eux-mêmes et sûrs d'eux, assumant leur connerie avec un aplomb hallucinant, connerie dont ils se croient absouts par leur soi-disant sincérité.


"L'opération est en partie réussie et notre fils a de fortes de chances de crever sous cinq ans, WHOUHOU !"

A mettre dans la case de cette suffisance ô combien irritante, je n'ai pas aimé non plus (je reprends la liste, mais elle est sans fin) la hype parisienne à l’œuvre dans tout le film, de la mère gouine et ex-soixantuitarde de Roméo à la rencontre sous acides en passant par la soirée free-kiss où tous ces trentenaires se roulent des pelles comme des adolescents, ce que semblent être Donzelli et ses proches, à moins qu'elle ne soit simplement crétine. "Heureux les simples d'esprit", dit-on, et quand je vois ce couple qui raconte sa propre histoire dans un film (quand bien même ils se défendent d'avoir fait un film autobiographique, allez...), et qui se montre hurlant de joie en annonçant la soi-disant bonne nouvelle de la réussite de l'opération d'Adam à toute la famille avant d'aller fêter ça en boîte, alors que le chirurgien vient de leur annoncer que l'opération n'est qu'en partie réussie vu que la tumeur existe toujours, qu'elle est maligne et que le gamin va peut-être vivre juste cinq ans, je me dis que soit ils n'ont pas réellement réagi comme ça, auquel cas c'est bel et bien de la fiction, et c'est une fiction complètement fausse et stupide qu'ils se permettent mochement pour avoir l'air géniaux et parce que leur fils a guéri, soit ils l'ont vraiment vécu comme ça et ces gens-là sont simplement d'une autre planète. Je n'ai donc pas aimé la fausse gaieté que la réalisatrice a voulu placer dans son film à toute force, comme avec ce montage alterné (la figure de montage préférée de Donzelli, qui passe TOUT le film à l'utiliser pour montrer d'abord Roméo puis Juliette, qui sont connectés malgré la distance ou qui vivent tout de la même façon en même temps, idée moisie à quoi s'ajoutent les innombrables scènes où la réalisatrice fait concorder les gestes des personnages, les synchronise comme dans un dessin animé avec une surenchère qui la confond dans le ridicule), ce montage alterné donc, je reprends le fil de ma phrase, où Juliette est dans le train pour Marseille avec son gamin qui va subir une batterie d'examens médicaux, et où Roméo, resté à Paris, repeint l'appart avec son pote en dansant comme un triso et en faisant le con, mort de rire, joyeux comme même les gens les plus heureux et les moins angoissés le sont rarement dans la vie en repeignant leur appartement à dix briques en plein Paname... Non seulement c'est pas crédible une seconde, et c'est donc factice à en crever, mais en plus c'est insupportable à regarder. Comme la séquence chantée en voiture ! Quelle horreur... Et Donzelli va faire un film entièrement chanté prochainement, encouragée par les louanges reçues pour ce merdier dont je vous parle. S'il existe un Dieu il a fait comme le chien de Nivelle qui fout le camp quand on l'appelle. Pour revenir au film, où j'en étais ? Ah oui, j'en étais à la scène chantée en bagnole putain... c'est un sommet d'artificialité qui contient toute la fausseté du film, tout y est forcé, c'est à s'arracher les cheveux. Sans compter qu'il y a écrit sur chacun des plans : "Regardez comme je peux faire un truc gai malgré la maladie ! Matez comme je suis pleine de vie et de liberté ! Admirez comme je relance le cinéma français avec un film courageux et merdique à souhait".


Allez hop Donzelli nous case encore ses nibards, à quand un plan in utero sur son bouillon de culture perso ?

Ah, avant que j'oublie, je n'ai pas aimé non plus les plans sur des sortes de cellules qui noircissent, pour créer un suspense et nous faire piger que le gosse est dans la merde, mais j'hésite à le dire parce que j'ai détesté chaque "idée" de ce film horrible. J'ai détesté le jeu des acteurs aussi, qui sont pathétiques et dans la bouche desquels tout sonne faux (ça aussi c'est voulu, sauf que ça ne fonctionne pas), en particulier Jérémie Elkaïm, acteur que j'ai régulièrement la sensation de manier avec énergie pour récurer le fond de mes techios alors que c'est bel et bien un balais à cabinet que j'utilise, et pas un grand con ! J'ai détesté aussi avoir à me dire : "Il faudrait que certaines personnes ne voient pas les films de Truffaut", car dans beaucoup de scènes on voit très clairement que Donzelli aime Truffaut et qu'elle essaie de faire pareil sans le moindre talent, comme dans ces scènes où les plans sont courts avec une musique rapide derrière et où on voit par exemple Roméo sauter dans la rue en tapant ses pieds l'un contre l'autre pour montrer qu'il est heureux, avec la voix-off qui le confirme. C'est malheureux d'avoir à se dire qu'on regrette que certaines personnes aient vu du Truffaut. En même temps Donzelli massacre l'ensemble du cinéma dans ce film, elle tire une balle à bout portant dans la tronche de l'art cinématographique. Si le cinéma n'était que Donzelli, je me passionnerais pour les timbres ou les puzzles. Ce film est une saloperie, un herpès, c'est une plaie pulvérulente sur cette plutôt belle année de ciné. Donzelli est définitivement une "réalisatrice" dont j'exècre les films au plus haut point. Je vomis La Guerre est déclarée de tout mon cœur et je lui décerne solennellement la palme du pire film de l'année !


La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli avec Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm (2011)