Affichage des articles dont le libellé est Jean-Pierre Jeunet. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Jean-Pierre Jeunet. Afficher tous les articles

23 avril 2021

The Empty Man

David Prior a commencé sa carrière à Hollywood du mauvais pied. Attiré depuis son plus jeune âge par le domaine de l'imaginaire et de l'étrange, lecteur précoce de Lovecraft et fan invétéré de la saga Alien, David Prior a connu sa première expérience sur un plateau de cinéma en 1997, devant la caméra hésitante de Jean-Pierre Jeunet. C'est en effet nul autre que David Prior qui, sous une impressionnante couche de maquillage et de latex, incarnait le monstre mi-alien mi-humain qui faisait un gros câlin à Sigourney Weaver dans la scène la plus embarrassante du film de Jeunet (avant de se faire sanibroyer et aspirer vers le vide intersidéral). De David Prior, nous ne devinions en réalité que les yeux, deux billes de jais pathétiques qui, dans leur reflet humide, exprimaient la plus profonde des tristesses et un mal-être terriblement communicatif. Le regard de David Prior, personne ne l'a oublié, bien que tout le monde se soit efforcé de l'effacer de sa mémoire de cinéphage. Ses yeux caves, emplis de désespoir, offraient une image saisissante rendue possible par une détresse bien réelle, non feinte, chez celui à qui on avait annoncé qu'il allait incarner le fils de Ripley. Prior, certes un peu naïf, avait endossé ce "rôle" de façon bénévole, s'imaginant qu'il était voué à reprendre le flambeau du personnage iconique inventé par Dan O'Bannon et Ronald Shusett dans d'éventuelles suites. Durant ses quelques jours de participation à Alien la Résurrection, il s'est donc montré particulièrement serviable en coulisse, un amour d'homme, se donnant à fond, croyant vivre un rêve éveillé. En réalité, personne d'autre n'avait accepté de passer une semaine gratis dans la loge exiguë et surchauffée de maquilleurs rustres et peu appliqués pour les besoins de l'une des pires scènes de l'histoire du cinéma. Tuyauté par un vieil ami surnommé le Tank, qui s'est également avéré être l'amant de sa femme, David Prior avait quant à lui accepté du tac o tac, emporté par son enthousiasme débordant pour la saga et sans lire une seule ligne d'un scénario de malheur dont aucune copie ne lui avait été fournie. Le retour à la réalité a été douloureux, vous imaginez bien...


David Prior, circa 2005
 
Mais tout n'est pas si noir en ce bas-monde et, comme il est d'usage de le dire, David Prior a tout de même eu un peu de chance dans son malheur. Son ineffaçable regard, si poignant et hideux, d'ersatz d'homme et d'alien avait tapé dans l’œil, et le bon, d'un autre grand fan de la fameuse saga de science-fiction. Un fan, lui aussi, remonté à bloc et contrarié à jamais par son expérience particulièrement douloureuse vécue durant la réalisation d'Alien 3. Cet homme-là, c'est évidemment David Fincher. Très secoué par la fin cruelle du film de Jeunet, qu'il déteste copieusement, Fincher a remué ciel et terre pour retrouver l'acteur, l'être humain, caché derrière le monstre. A qui appartenait donc cette paire d'yeux chargée d'une telle tristesse mais allumée de cette flamme de vie si ardente ? A l'évidence, à quelqu'un qui avait conscience de la mascarade dans laquelle il était mêlé malgré lui. Après des années de recherches, menées en parallèle à des tournages assurés par-dessus la jambe, vite fait mal fait (notamment pour Panic Room, où le cinéaste était plus occupé par son enquête personnelle que par son travail de metteur en scène), David Fincher a entendu, tout à fait par hasard, dans les couloirs d'un studio, un machiniste qui avait participé au tournage du quatrième Alien et évoquait, avec une nostalgie sincère et une once de pitié, les "si bons cafés préparés par cet assistant, aux yeux aussi noirs que ce café délicieux qu'il nous servait amoureusement". Cet assistant qui, lui a-t-on précisé ensuite, "avait fini humilié dans la peau de l'hybride final ignoble". Bingo ! David Fincher avait enfin retrouvé la trace de David Prior. Il ne lui restait plus qu'à mettre sur le coup toutes ses relations au FBI, tissées lors de la préparation de Se7en, pour dénicher ses précieuses coordonnées, un 06, un mail, une adresse postale, quelque chose.


David Fincher, seul dans l'Enfer des studios, sur le tournage d'Alien 3.
 
Cela n'a pas été si simple de remonter jusqu'au bon David Prior puisqu'il en existe 3862 rien qu'à Los Angeles. Et le FBI se montrait d'une aide particulièrement nonchalante pour celui qui les avait tant saoulé par son perfectionnisme et sa maniaquerie déplacés. Les recherches traînaient. C'est dans ce laps de temps, avec peut-être l'espoir de forcer ainsi le destin, pour réparer une anomalie, rendre un peu justice à celui qui était encore pour lui un estimable inconnu, que David Fincher est allé lui-même compléter la fiche IMDb du film de Jean-Pierre Jeunet, afin d'y mentionner le nom de David Prior dans le rôle de l'alien final. Une petite anecdote méconnue qui en dit toutefois très long sur la relation à venir entre Fincher et Prior. Et c'est encore le pur hasard qui devait leur permettre de se rencontrer enfin pour de bon. Durant les repérages effectués pour les besoins de Zodiac, David Fincher a simplement eu envie de tester ce troquet dont on lui avait maintes fois parlé, comme quoi on pouvait y boire le meilleur café d'Arlington Heights. L'air abattu du serveur, son dos voûté et, surtout, son regard reconnaissable entre mille sont alors apparus comme une révélation immense pour Fincher. Les deux hommes munis du même prénom et animés d'une même passion étaient enfin réunis ! C'était un beau matin de janvier 2005, au coin d'une rue de L.A., autour d'un café bien chaud, succulent, mais loin d'être aussi bon que tous ceux que Prior allait être amené à préparer sur les tournages des projets suivants de son nouvel ami et mentor.


David Prior (tourné) et David Fincher (pointilleux), sur le tournage de Gone Girl.

David Fincher avait fait la connaissance d'une âme sensible, fragile, blessée, en grande difficulté ; un vrai paumé, hébergé en établissement médico-social, sans attache ni famille, qui parvenait à susciter encore plus d'empathie que son maudit regard aperçu auparavant ne le laissait envisager. Touché en plein cœur, décelant chez cette personne qu'il avait tant recherchée une passion sans borne pour le septième art qui pourrait peut-être lui être utile, David Fincher a alors choisi de prendre sous son aile David Prior. C'est donc autant par charité que par calcul et opportunisme que Prior est devenu le protégé d'un Fincher pour une fois compatissant, très humain. Fincher a d'abord permis à Prior de réaliser ses propres courts métrages, en lui prêtant du vieux matériel qu'il n'utilisait plus, lui laissant libre accès à ses studios personnels. Le matériel était, selon les termes de Fincher, totalement dépassé, "fucking useless", mais il ne faut pas oublier que le papa de Benjamin Button a toujours eu un temps d'avance sur la technologie audiovisuelle. Prior était donc ravi, car il pouvait en réalité profiter d'un matos encore à la pointe, que beaucoup lui auraient envié. Il bénéficiait en outre des conseils avisés de son mentor, qui ne lui fermait jamais la porte, toujours désireux d'étaler sa science. Dans le même temps, Fincher invitait son padawan à réaliser des making of sur les tournages de ses propres films. Des expériences très enrichissantes. C'est ainsi que le nom de David Prior apparaît inévitablement dans les featurettes présents sur les dvds des films de Fincher depuis 2007. En plus d'une loyauté et d'une fidélité infaillibles, Fincher pouvait compter sur sa disponibilité, son professionnalisme et son souci permanent de bien faire. En outre, Prior répondait toujours présent quand il fallait brosser le réalisateur de Social Network dans le sens du poil, lui rappeler qu'il était le meilleur et n'avait pas d'équivalent sur cette terre, ce qui s'avérait parfois très utile face à des techniciens dubitatifs et éreintés qui ne comprenaient pas pourquoi la caméra devait forcément passer par l'anse de la tasse de café tenue par Brad Pitt. Pendant ce temps, d'ailleurs, le café incroyable de David Prior continuait de faire des émules et de voir sa réputation grandir. C'est sur le tournage de Millenium que David Prior a confectionné sa propre machine à café semi-automatique, une merveille d'ingénierie produisant le meilleur café du continent nord-américain. L'adaptation ratée du best-seller de Stieg Larsson aura au moins servi à ça !


David Fincher et David Prior sur le tournage du making of de Gone Girl sur le tournage de Gone Girl.

Parallèlement à ces tâches que l'on pourrait qualifier d'ingrates mais néanmoins fructueuses et instructives, David Prior continuait à travailler dans son coin, pour ses propres projets. Souvent des trucs complètement barrés que lui seul comprenait. C'est après des nuits et des nuits de dur labeur qu'en juillet 2008, Prior s'est présenté au domicile de Fincher en portant triomphalement une clé USB qui contenait la première œuvre dont il était assez satisfait pour oser la montrer à son guide. Il s'agissait d'un moyen métrage de 39 minutes sobrement intitulé AM1200, un thriller aussi mystérieux que minimaliste qui attestait d'un véritable talent de cinéaste. Le film ne menait nulle part, mais on s'y laissait prendre, on n'y comprenait strictement rien, mais on le suivait malgré tout, happé par la beauté des images, la qualité de la photographie et une atmosphère inquiétante à souhait. Fincher était sur le cul, Prior avait réussi son coup ! Plus tard, en aparté d'un interview pour la promotion de son pire film (sans doute Benjamin Button), Fincher a déclaré, pour mettre enfin en lumière le travail de son disciple : "En 40 petites minutes, David Prior montre pourquoi il est l'un des cinéastes les plus prometteurs que j'ai jamais vus. Les gens me demandent toujours comment faire pour obtenir une carte de visite à Hollywood. Eh bien, faites quelque chose comme ça, et essayez de faire à moitié aussi bien." Une bien jolie pub de la part de l'un des cinéastes les plus respectés (à tort) d'Hollywood ; trois phrases qui ont changé la vie du réalisateur en devenir, dont le statut passait immédiatement à "under the radar" sur le site de référence Metacritic. D'abord visible sur le compte Viméo de David Prior puis mis en ligne sur YouTube par un fan pirate, AM1200 allait finir par devenir le moyen métrage le plus populaire du début du siècle, rien de moins (il a même connu les honneurs d'une édition dvd spéciale).


AM1200 ou la revanche de David Prior, sélectionné et primé dans les festivals du monde entier.

Les années ont passé et les rapports entre Fincher et Prior n'ont guère changé, à quelques menus détails administratifs près : le premier est désormais le curateur renforcé du second dont il était auparavant le tuteur. Un allègement de la mesure de protection qui devait permettre plus d'autonomie à Prior dans la gestion de ses propres biens et de ses droits de propriété intellectuelle. Malgré quelques déboires sentimentaux, David Prior a continué de nourrir d'ambitieux projets. Et, fin 2016, à la veille de l'achat de la Fox par Disney, Prior s'est pointé dans des locaux pratiquement vides pour demander le financement de son dernier scénario, un pavé illisible de 666 pages inspiré d'un comic book qui l'avait longtemps empêché de dormir, au titre énigmatique : The Empty Man. S'aventurant à pousser la porte d'une pièce plongée dans l'obscurité, Prior est alors tombé sur un homme seul et ravagé, un producteur jadis omnipotent qui venait tout juste de ranger son revolver dans le tiroir de son bureau. Après avoir baratiné son pauvre auditeur pendant un long moment, lui racontant qu'il tenait-là une histoire terrible qui s'inscrivait de plein pied dans l'horreur cosmique chère à H.P. Lovecraft, mêlant allègrement et audacieusement les genres du fantastique et du polar, David Prior a réussi à obtenir un feu vert complet, le final cut et un budget tout à fait satisfaisant. Sans le savoir, il avait aussi rappelé à ce producteur de la Fox, au bord du gouffre et à quelques secondes de commettre l'irréparable, que l'air était sans doute plus respirable ailleurs, qu'une échappatoire était encore possible, que la vie valait peut-être le coup d'être vécue. Paradoxalement, The Empty Man venait de remplir un être à la dérive d'un nouveau souffle de vie... Le film devait être le dernier projet produit par la Fox, un film de genre bizarre et débordant d'une ambition mal maîtrisée, comme il ne s'en fait quasiment plus de ce côté-ci de l'Atlantique. Une anomalie, à laquelle je vais désormais m'intéresser (il était temps).

 

 
Bouthan, 1995. Deux couples d'amis font une randonnée en haute montagne quand l'un d'eux est attiré par un étrange bruit de flûte à l'origine inconnue. Comme envoûté par ce son curieux qu'il est le seul à entendre, le randonneur fonce droit devant lui et chute dans une crevasse au bout de quelques pas. En panique, les autres vont aussitôt le secourir et le retrouvent indemne, assis en tailleur au centre d'une grotte, silencieux, imperturbable, comme médusé par un immense squelette, qui semble humain et rappelle certains croquis de H. R. Giger, gisant devant lui. Ses amis l'ignorent, les spectateurs commencent déjà à s'en douter : le pauvre gars vient de voir son esprit vidé puis possédé par une entité millénaire et innommable. Il est devenu l'homme vide du titre, le réceptacle et transmetteur d'un esprit maléfique sans âge capable de commander son monde, de dicter à n'importe quel quidam de commettre les pires atrocités, gratuitement, sans raison, comme pour rappeler à l'homme son inimportance et le confronter aux mystères insondables qui l'entourent... Ce prologue d'un quart d'heure situé dans les contreforts de l'Himalaya suscite à la fois méfiance et curiosité. Il est très ambitieux mais déjà trop long, esthétiquement soigné mais infesté de personnages inintéressants au possible, l'histoire entamée surprend mais paraît d'emblée très absurde. En fin de compte, cette introduction annonce totalement la couleur de ce qui nous attend. Le titre apparaît, avec une lettre manquante (le "P", ourquoi ?), uis nous nous retrouvons rojetés quelques années lus tard, aux States, où un ancien olicier, travaillant désormais dans un magasin de matériel de surveillance et d'autodéfense, mène une enquête suite à la dis arition inex liquée d'une jeune fille qui lui était roche. Avant de s'envoler dans la nature, celle-ci a eu le temps d'écrire, au sang, sur les murs de la salle de bains "The empty man made me do it". Une phrase que l'on retrouvera sur d'autres lieux, théâtres de disparitions inquiétantes et irrésolues, avec toutefois quelques variantes selon le niveau grammatical des victimes présumées : "Emptyman did dat", "Da empty man just wanna have fun", ou encore le plus interrogateur "Is the glass full or half empty, man ?" qui s'avèrera non lié aux autres cas.

 

 
Menace indicible et immémoriale, humanité dépassée, sans défense, remise à sa place insignifiante dans l'univers... C'est assez réducteur mais les éléments de base sont vaguement là : on peut donc effectivement parler d'horreur cosmique, comme l'avait promis Prior à la Fox, et ce, dès l'introduction, très lointainement apparentée à celle d'Alien, qui tente à l'évidence de convoquer ce grand frisson, ce vertige quasi addictif produit par Lovecraft dans la plupart de ses écrits. Précisons cependant que cette association n'est pas vraiment un très bel hommage fait à l'écrivain de Providence tant plusieurs mondes séparent les œuvres en question... Après son ouverture à moitié prometteuse, le premier long métrage de David Prior prend des allures de thriller surnaturel bouffant un peu à tous les râteliers. Cela pourrait ne pas être une mauvaise chose du tout si le mix fonctionnait mieux que ça. Sont ainsi notamment convoqués les codes habituels du slasher puisque l'on décline ici le mythe, surtout véhiculé par des memes internet, du Slender Man, cette espèce de croque-mitaine mystérieux qui prend l'allure d'une ombre filiforme et menaçante en arrière-plan de photographies de toutes les époques et de tous les coins du monde. Le film flirte aussi plus d'une fois avec la j-horror, invitant ses fantômes urbains, chevelus, mal fringués, et ses adolescents errants, destinés à être les premières victimes d'une malédiction ancestrale. On dérive également peu à peu vers l'horreur sectaire, le scénar empruntant grosso modo la même trajectoire que le Kill List de Ben Wheatley (paix à son âme) avec, au programme : organisation secrète, gourou illuminé, sombre sermon, rites païens et... arroseur arrosé. Enfin, on tient là un film policier, où l'on suit de près la procédure et l'investigation d'un ex-flic, personnage principal des plus bateau campé par un James Badge Dale plutôt convaincant qui a bien la tronche de l'emploi. Des recherches menées à grands coups de plans de coupe répétés sur des écrans d'ordinateur surfant sur Wikipédia, de vieilles brochures de journaux, et autres documents du même genre qui, c'est assez rare pour être signalé, sont pour une fois assez joliment filmés. 


 
 
Sans surprise, on pense très facilement au cinéma de Fincher, puisque Prior filme un peu de la même façon, mais plus sobrement, et cherche visiblement à insuffler une ambiance similaire aux titres les plus connus de son modèle. La parenté est toutefois suffisamment superficielle pour ne pas agacer. Le résultat à l'écran n'est jamais désagréable à l’œil, David Prior priorise la forme au fond, c'est un esthète, c'est évident. Dommage qu'il n'ait pas encore toute sa tête... Son premier long est beaucoup trop lent, inconsistant et nébuleux pour réellement accrocher. Notons également que le cinéaste tente peut-être d'apporter une dimension philosophique à son œuvre en nous montrant ostensiblement le fronton d'un lycée du nom de Jacques Derrida, ce qui ne suffit pas : ce plan n'a pas d'autre intérêt que de nous montrer que son auteur a de saines lectures. En fin de compte, toutes ces références, ces sous-genres, ces influences, mélangés pendant près de 2h30, font de The Empty Man un gloubi-boulga audacieux, oui, qui a son petit charme, certes, (ce qui suffit, si l'on en croit Wikipédia, à ce que le film jouisse d'un cult following – déjà !), mais qui est très très loin d'être réellement réussi. Trop pris par le développement pénible du très pénible Mank, David Fincher n'était guère là pour prodiguer ses conseils, et personne d'autre n'était dispo pour contrecarrer les petits plans d'un David Prior trop isolé et sûr de ses effets. The Empty Man est l’œuvre d'un homme sans doute sympathique et plein de bonnes intentions, mais livré à lui-même. Un film trop ambitieux, un peu fou, vraisemblablement issu d'un esprit pas encore très en ordre, en roues libres, qu'un ultime twist finit par rendre complètement incohérent et absurde. Une jolie promesse non tenue. Espérons que David Prior fera mieux, je continuerai à garder un œil sur sa carrière. En tout cas, si David Fincher a vu The Empty Man et qu'il continue de défendre son cher poulain dans les médias, il est bien plus qu'un mandataire judiciaire de renom, c'est un véritable ami ! 
 
 
The Empty Man de David Prior avec James Badge Dale (2020)

27 février 2018

La Forme de l'eau

Guillermo del Toro n'a toujours pas réglé son problème de chaises.  Après avoir cassé toutes les siennes, il a encore le cul paumé entre une paire de fauteuils. C'est son éternel problème. Ne parlons pas d'une connerie régressive sans ambiguïté comme Pacific Rim, non. Mais c'était déjà ce tangage entre deux eaux qu'on reprochait au cinéaste à l'époque du Labyrinthe de Pan, où des scènes enchanteresses avec un faune beau comme un cœur côtoyaient de longues séquences de torture en pleine guerre d'Espagne et des moments dignes du Pianiste de Polanski, où Sergi Lopez tirait des balles dans des tronches à bout portant et en gros plan. Glaçant contraste. Ici, une fois de plus, Del Toro ne sait pas qui viser. Le film semble presque s'adresser aux enfants, se présentant d'emblée comme un conte merveilleux mignon doublé d'une histoire d'amour fleur bleue, mais les parents venus avec leurs bambins dans la salle où j'ai assisté à l'événement cinématographique du siècle se sont montrés un peu gênés quand l'héroïne se masturbe dans sa baignoire les quatre fers en l'air, quand Michael Shannon pilonne sa femme sur son plumard en gardant ses chaussettes et en la muselant de sa main pleine de sang, quand Eliza, l'héroïne muette du film, tombe la chemise à la Zebda pour rejoindre le monstre sous la douche, ou quand le méchant de l'histoire, après s'être arraché deux doigts à grand renfort de bruitages gluants, tire un type par le trou sanglant qu'une balle vient de dessiner dans sa joue.




C'est tout le jeu de Del Toro, ce zapping dans les registres, mais une fois de plus c'est surtout bancal, et plutôt maladroit que fascinant. On aurait préféré un peu moins de niaiseries. Le film rend clairement hommage au Fabuleux destin d'Amélie Poulain de JP Jeunet, avec son héroïne handicapée sociale, qui se trimballe dans sa petite robe avec sa coupe au carré, fait des claquettes dans son couloir sur fond d'accordéon pour finir chez son voisin, un peintre raté reclus dans son appart qui sait "l'écouter" - quand Del Toro ne fait pas du coude à The Artist, notamment dans une scène de comédie musicale très embarrassante. On aurait surtout préféré un poil plus de trouble...




Très tôt, le bât blesse. En fait, dès l'apparition du monstre. On ne voit d'abord que sa main qui tape à la vitre, mais dès la scène suivante, la bête apparaît entièrement, sans davantage de cérémonie. Et personne ne s'étonne de l'apercevoir. C'est une créature incroyable et elle ne suscite aucune réaction particulière, pas plus chez les gens qui l'ont tirée des profondeurs que chez les femmes de ménage qui la découvrent avec nous. Certes, le merveilleux, contrairement au fantastique (et ici Del Toro a choisi son camp) repose en partie sur cette acceptation de l'impossible (Eliza va à la bête telle Alice suivant le lapin dans son terrier). Mais Del Toro oublie que le conte fait aussi la part belle à la terreur. Or, l'héroïne, ici, n'a pas peur, même une fraction de seconde, de cette chose qu'elle rencontre, y compris quand la bestiole lui hurle dessus sans ménagement au premier vrai rencard. Dans La Belle et la bête de Cocteau, ce dernier prenait la liberté, vis-à-vis du conte original, de faire s'évanouir Josette Day lors de la première irruption (pourtant assez risible) du lion humain face à elle. On partait donc de cette peur, transmise au public par cette réaction de l'héroïne à défaut de passer par l'apparence foireuse de la créature, pour ensuite assister à l'apprivoisement et à l'évolution progressive de leurs sentiments. 




Ici, et alors que la tête du monstre est assez bien fichue, aucun frisson, donc aucune évolution à l'horizon. La fille est d'emblée conquise et le spectateur n'aura jamais peur. Ce n'est pas en une scène, tardive, celle où la bête dévore la tête d'un chat, que Del Toro peut se rattraper aux branches, surtout si c'est pour nous rassurer très vite, quand le monstre, après être allé mater un film au ciné, revient à la maison, s'assoit gambas écartées façon Spiderman puis demande à ce qu'on lui caresse le crâne... En fin de compte, l'être millénaire tiré de son fleuve d'Amérique du Sud, ce dieu païen amphibie, n'est qu'un matou en chaleur. Alors que paradoxalement, physiquement, il est bien trop humain, et n'a finalement pas grand chose d'étonnant, encore moins d'affreux. Pire, Del Toro l'affuble de tablettes de chocolat et lui fait prendre en toutes circonstances des poses de dieu du stade élancé, musclé, cambré, bras légèrement écartés du buste, comme tout droit sorti d'une pub pour parfum. C'est donc ça, la "forme" de l'eau ? C'est au point que l'héroïne (et le spectateur avec elle) n'hésite pas longtemps avant de le rejoindre sous la douche pour un coït qui n'a rien de vraiment troublant (on aimerait même franchement y participer). Et pour la peur, il ne faudra pas compter sur le véritable monstre du film, le personnage du méchant, humain évidemment, incarnation de l'american way of life (Del Toro critique !), un militaire dur à cuire répondant à tous les clichés ou presque et impatient de disséquer le monstre sous-marin, incarné par un Michael Shannon à qui on a envie de dire "stop". Sans déconner, arrête maintenant Shannon, ne fais plus ça, ce genre de rôle, là, épargne-toi, épargne-nous, arrête !




Le cinéaste fin gourmet se révèle une fois de plus incapable de pondre quelque chose de véritablement intéressant visuellement (par exemple pour honorer le titre du film ! la meilleure idée est sonore : c'est peut-être ce bruit d'océan qu'on entend quand Eliza pose son oreille sur le torse de la créature), ou de parvenir à créer du trouble, pourquoi pas de la gêne, du malaise, au sein de ce qui n'est qu'un flot de bons sentiments. Del Toro n'y va pas de main morte, comme dans cette scène, au bar du coin, où en trois minutes il dénonce le mépris des homosexuels et celui des noirs dans l'Amérique des années 50 — on cherche désespérément un mexicain dans la pièce pour ramasser à son tour. Heureusement pour lui, Guillermo Del Churro maintient tout de même un rythme assez plaisant et ménage quelques touches d'humour, qui passent principalement par Dick Jenckins, le voisin chauve, et par Zelda, la collègue de boulot  loquace d'Eliza. Mais la vraie réussite du film, c'est de donner une seconde vie au Gill-Man, l'homme-poisson qu'on avait perdu de vue sur grande lucarne depuis L’Étrange créature du lac noir et ses suites. Tel Quentin Tarantino ramenant d'entre les morts quelques stars du passé, Pam Grier ou David Carradine (vite retourné entre les morts d'ailleurs, suite à une séance d'auto-érotisme particulièrement réussie), Del Toro relance la carrière du Gill-Man. Et là on dit merci.


Le Gill-Man à la grande époque, en plein âge d'or.

On n'avait plus beaucoup de nouvelles du Gill-Man sur les écrans. Les seules apparitions ou mentions publiques du Gill-Man, depuis pas loin d'une vingtaine d'années, passaient par les tabloïds ou des reconstitutions de drames sordides sur les pires chaînes de télévision américaine. Pour résumer, on se souvient que le 10 septembre 1986, après une trentaine d'années de frasques et de soirées endiablées sans pareilles organisées par le Gill-Man dans tout Los Angeles, la police retrouve, dans sa villa hollywoodienne, 3766 grammes de cocaïne après une (longue) perquisition. L'acteur aux branchies et aux ouïes encore pleines de poudre blanche est alors arrêté puis assigné à résidence. Il est ensuite condamné en première instance à 33 ans et 6 mois de prison pour trafic de drogue.


Avant / Après : à gauche, le Gill-Man participant au mondial de "La Marseille à Pétanque" en 1958 (il parviendra jusqu'en quarts de finale) ; à droite, le Gill-Man, lors de sa garde-à-vue pour trafic de stupéfiants à l'automne 1986.


Le Gill-Man bénéficie tout de même d'un traitement de faveur de la part du juge d'instruction, fan de séries B depuis sa plus tendre enfance : une des cellules du pénitencier d'Alcatraz est transformée en aquarium pour ses beaux yeux globuleux. Mais en 1990, après des années de procédures puis quelques unes passées en cabane, la cour d'appel de Californie relaxe le comédien palmé des accusations portées contre lui et le libère pour "bonne conduite". En effet le Gill-Man profite de son incarcération pour passer le permis B et l'obtient sans la moindre difficulté. Qui plus est, tel Tim Robbins dans Les Evadés (le plus grand film de l'histoire du cinéma, en partie inspiré de la vie du Gill-Man), le Thierry Lhermitte aquatique passe le plus clair de sa détention à dévorer (littéralement) la bibliothèque du campus pénitentiaire et à ravir les oreilles de ses co-détenus en réinterprétant les plus grands classiques du jazz en soufflant dans une conque. Après cette libération méritée, le désir du public de revoir le Gill-Man sur grand écran et surtout d'oublier ses mésaventures judiciaires est si fort qu’il aboutit à la production en 1993 de Libérez le Gill-Man, une énième suite du film qui le rendit mondialement célèbre presque quarante ans plus tôt. Mais sur le plateau la magie n’opère plus et le film est abandonné. Le décor servira finalement à la production de Sauvez le Willy.


A la fin des années 50 et tout au long des années 60, le Gill-Man est une star. On se bat pour le toucher, les femmes gravent leurs initiales dans ses écailles, et l'acteur n'est pas avare d'une ou deux courbettes, voire parfois d'un numéro de claquettes (silencieux, palmes obligent, qui plus est sur du sable), pour remercier ses fans.

Le Gill-Man subit ce revers non seulement comme un affront mais comme une trahison. En effet l'orque Willy était de ses amis, les deux acteurs ayant travaillé ensemble au MarineLand de Los Angeles dans les années 70, années de vache maigre pour l'homme des abysses. Malgré tout, le Gill-Man surfe sur les maigres restes de son succès d'estime, et cumule quelques passages remarqués dans des talk shows, notamment chez Oprah Winfrey, où il se livre à une véritable opération séduction : après avoir repris à la conque l'air principal de la bande originale de La Couleur pourpre signé Quincy Jones dans une version réintitulée La Couleur poulpe, le Gill-Man jongle avec deux bulots à la fois sous les yeux écarquillés de la prêtresse du paf, détendant l'atmosphère en ce 4 octobre 1995, au lendemain du verdict du procès d'O.J. Simpson diffusé en direct à l'antenne chez la célèbre animatrice. L'exploit n'est pas des moindres quand on sait que le Gill-Man souffre alors d'une entorse à la palme droite après son apparition en vedette lors de la finale de la ligue majeure de baseball en 1993, où il réceptionne mal la balle d'engagement lancée avec zèle par le lanceur star des Blue Jays de Toronto dans sa grande paluche palmée faisant office de gant géant. Lors de l'interview qui suit, le Gill-Man, euphorique et sans doute alcoolisé, tient des propos incohérents qui lui seront vivement reprochés. Revenant sur le procès du siècle, celui d'O.J. Simpson, le Gill-Man déclare à une Oprah abasourdie : "Évidemment qu'il est coupable. C'est un dingo. Mais une personnalité assez complexe et fascinante, en réalité, et certainement un bon gars".


 A la fin des années 60, le Gill-Man accepte de renouer avec son vieux pote Franky Stein (les deux hommes s'étaient violemment accrochés au détour d'un couloir des Universal Studios : une griffe du Gill-Man s'était prise dans une agrafe du crâne du mort-vivant) et se rend chez ce dernier pour une bouffe, incognito, pour échapper aux paparazzis qui le traquent sans relâche.

En dépit de ces moment de liesse sur les plateaux tv, au milieu des années 90 le comédien écume les castings en vain et supporte mal sa série de déconfitures professionnelles. Suite à des conflits répétés avec son propriétaire pour impayés et tapage nocturne, le Gill-Man est aperçu, muni d'un duvet, de son éternelle conque et de quelques cartons dans les rues les plus malfamées de la capitale du cinéma, seul, faisant la manche de sa seule palme valide, sa palme gauche (la droite, abimée, disparaissant pour plusieurs années dans le fond de sa poche, jusqu'à une opération miracle permise par les progrès récents de la médecine et financée avec joie par Guillermo Del Toro). Le Gill-Man, dès lors, et selon de bonnes sources, cède aux sirènes de la prostitution. Fort de son succès dans ce domaine (en tant que pure curiosité), il grimpe les échelons des grands réseaux de prostitution, s'exile en Europe de l'est et se voit propulsé par la mafia russe à la tête d'un établissement de passes. Poursuivi par des trafiquants revêches après des rixes à mains armées, le Gill-Man revient finalement aux États-Unis à la fin des années 90, où la cour pénale de Washington l'accuse d'extradition et de proxénétisme. Les répercussions de l'échec de son comeback puis de son succès dans la pègre, ainsi que ce nouvel imbroglio juridique, poussent le Gill-Man à définitivement abandonner sa carrière de comédien et de star du petit écran.


Une photo volée du Gill-Man à son retour sur le sol américain, après la traversée de l'Atlantique à la nage.

Après son retour aux USA, le Gill-Man, pour fêter le passage à l'an 2000, se soumet aux soins d'un chirurgien esthétique qui pratique une injection de collagène sur le visage du comédien sous-marin pour cacher quelques rides, mais l'effet, inattendu et dramatique, lui cause une violente allergie qui lui laisse des séquelles plus ou moins irréversibles. Un procès civil oppose le Gill-Man et le chirurgien. Après treize ans de procédures, la cour de Californie rejette sa demande de dommages et intérêts, jugeant que ses troubles dermatologiques sont dus à une réaction allergique appelée œdème de Quincke, certainement provoquée par l'ingestion de moules avariées.


 Le Gill-Man passe sur le billard pour un ravalement de façade qui tourne au fiasco.
 
Les charges sont levées à l’encontre du chirurgien, ainsi que sur le producteur et le réalisateur de la suite avortée du chef-d’œuvre de Jack Arnold, poursuivis eux aussi par le Gill-Man pour l'avoir poussé à suivre ce traitement. La lenteur excessive de la justice a provoqué un état de souffrance psychique profonde pour le Gill-Man, qui est admis au centre hospitalier spécialisé de Santa Barbara, ce qui pousse ses avocats à poursuivre le ministère de la Justice et à exiger une réparation financière par l’État du Missouri pour le préjudice subi.


Après maintes opérations et un abonnement intensif à la salle, le Gill-Man, quoique gêné par une bouche "à la Manu Béart" (sic.), est tout de même satisfait de son nouveau look.

Enfin, par décision du 23 mai 2015, la cour d'appel de San Francisco alloue un dédommagement de 108 000 euros au Gill-Man, correspondant aux dommages sur sa santé et sur son image. L'ancien maquereau vit alors retiré du monde, à Baltimore, dans le Maryland, à une quarantaine de kilomètres de Philadelphie, redécouvrant la foi et la pratique religieuse. Ce n'est que courant 2017 que Guillermo del Toro, cinéaste cinéphile nostalgique et bienveillant, prend contact avec lui et lui propose de se rendre chez lui, à Baltimore (qui servira de décor à La Forme de l'eau, ndlr), pour un repas à base de burritos de la mer, dont il garde le secret. Le Gill-Man accepte et c'est un comédien regonflé à bloc que découvre Del Toro. Profitant du petit pactole alloué par la cour d'appel de San Francisco, le Gill-Man est allé à la salle, tous les jours, et ne s'est nourri que de boîtes de sardines bio et détox pour séduire à nouveau : il est glabre, sec, fité, refait de la tête aux pieds. Voila pour la petite histoire de l'enfant-huître. La suite, on la connaît. C'est La Forme de l'eau. Je ne sais toujours pas quelle forme elle a, mais ce que je sais, c'est que le Gill-Man, lui, est en pleine forme. C'est bien tout ce qui compte.


La Forme de l'eau de Guillermo del Toro avec Sally Hawkins, Doug Jones, Michael Shannon, Octavia Spencer et Michael Sthulbarg (2018)

17 novembre 2014

Le Havre

C'est le premier film que je voyais (vraiment) d'Aki Kaurismaki, et j'avoue qu'il ne m'a pas spécialement motivé à découvrir les autres opus de la filmographie du plus célèbre cinéaste finlandais. Si l'on commence par se sentir à l'aise dans ce Havre, il faut quand même avouer qu'on a rapidement envie de tracer la route et, pire, que quelques heures après l'avoir vu il n'en reste pas grand chose. Heureusement, dans un premier temps, les influences de Bresson (les voix blanches, les gros plans sur les pieds ou les mains), ou de Fassbinder (l'anti-racisme sur fond de vieux bars pourris, de regards moisis et de corps meurtris, comme dirait l'autre) donnent au film une certaine saveur et le sauvent in extremis du pur anecdotique. Parce qu'on pense aussi parfois à Jeunet devant Le Havre, même si l'aspect vieille France rance (à coups de vieux bistrots, de vieux boulots, de petits chapeaux, de petits manteaux et de petites autos, comme dirait presque un autre autre) et le portrait folklorique nostalgique sont infiniment moins déprimants que chez le réalisateur français daltonien auteur d'Amélie Poulain. On y pense quand même, sinon par l'esthétique, du moins par le propos qui, en voulant rendre hommage au réalisme poétique des années 40, flirte dangereusement avec les pires travers de la qualité française.




Le problème du film c'est qu'il commence par lorgner très fort du côté des deux premières influences citées pour ensuite foutre le camp avec la troisième, et après un long pamphlet anti-sarkoziste écrit à la truelle, la fin déballe l'air de rien sa morale, noble morale certes, mais qui ainsi déballée vaut deux sous (faites le bien autour de vous, aidez les sans-papiers et votre vie sera plus belle, vous serez sauvé, y compris d'un cancer en phase terminale, qui sait...), plombant volontiers et carrément l'ensemble. Je n'ai pas détesté donc, mais il s'en est fallu de peu, et de la même manière que le film s'enfonce dans sa nostalgie, il aura fallu que je m'enfonce dans la mienne (envie de revoir Pickpocket et Tous les autres s'appellent Ali) pour sauver les meubles.


Le Havre d'Aki Kaurismaki avec André Wilms, Kati Outinen et Jean-Pierre Darroussin (2011)

19 juillet 2014

9 mois ferme

Avec pas moins de six nominations aux César*, 9 mois ferme est le premier film d'Albert Dupontel à être à ce point adoubé par ses pairs. L'homme, que l'on a pu entendre déblatérer toutes sortes d'idioties atterrantes durant la promo, a même été reconnu en tant que réalisateur, puisqu'il a eu droit à une nomination dans cette catégorie, où il concourait aux côtés de Roman Polanski, Abdellatif Kechiche, Alain Guiraudie, Asghar Farhadi et Arnaud Desplechin. Cherchez l'erreur... Rappelons que, question mise en scène, les deux grands mentors d'Albert Dupontel sont très vraisemblablement Jean-Pierre Jeunet et Terry Gilliam : le premier, pour cette hideuse couleur jaunâtre qui inonde son film, le second, pour ces plans obliques dont il abuse. Autant dire que le rejeton de ces deux cinéastes a une sale gueule. 9 mois ferme est très laid, vraiment. C'est une sacrée épreuve pour les yeux. Il y a sans doute de quoi sortir de la salle fou et violent si l'on voit ça au cinéma.




On pourrait regretter cette laideur de chaque instant si, à côté de ça, le film était marrant, mais il ne l'est pratiquement jamais. J'ai ri une fois. Lors de cette scène où un avocat, collègue de Sandrine Kiberlain, fait chuter un gros bibelot de l'étagère située derrière lui, à force de taper sur son bureau par énervement, bibelot qui lui retombe pile poil sur l'arrière du crâne. Bam. Mort sur le coup. Là j'ai ri. Pas un fou rire, loin de là, j'ai simplement pouffé. Mais Albert Dupontel y est-il vraiment pour quelque chose ? Ça ressemble plutôt à un accident de plateau qu'il aurait eu la bonne idée d'immortaliser avec sa caméra et de garder au montage. On m'a déjà suffisamment reproché d'avoir rigolé, un véritable fou rire cette fois-ci, lorsqu'il est arrivé sensiblement la même chose à mon vieux pépé, alors je ne vais pas épiloguer là-dessus...




J'ai aussi aimé la fin du film. Assez soudaine, elle m'a agréablement surpris, moi qui n'étais plus tout à fait dedans. J'étais ravi. Reconnaissons au film de Dupontel cette qualité-là : il ne dure que 82 minutes ! C'est une durée tout à fait adéquate pour une comédie, et encore plus quand elle est très mauvaise. Je ne dirai rien de la prestation de Sandrine Kiberlain, qui ne méritait toutefois aucune récompense. Non, la seule personne à blâmer ici est Albert Dupontel, pathétique énergumène tellement sûr de lui qu'il en a oublié de s'inventer un personnage et doit s'imaginer que sa seule présence à l'écran suffit à provoquer l'hilarité, lui qui met en place un suspense tout à fait malvenu avant d'apparaître enfin, comme s'il s'agissait d'une star au charisme fou, alors que c'est bien tout l'inverse ; lui dont l'humour beauf et le style adolescent, quelque part entre la bande-dessinée et le gore idiot, semblent épuisé depuis le départ et condamné à la plus triste répétition. Comment peut-on décemment être fan de ce gars ?!




* Petit rappel indispensable car on a vu beaucoup d'accrochages à ce sujet pendant la période des cérémonies : le mot "César" est invariable, contrairement aux Oscars, où l'on met bien la marque du pluriel, même en français. En anglais, on accorde les noms propres. Pensez à la série d'animation The Simpsons, qui devient en français Les Simpson. Songez aussi aux Beatles que quelques fans français très tatillons nomment encore Les Beatle. 


9 mois ferme d'Albert Dupontel avec Sandrine Kiberlain et Albert Dupontel (2013)

14 avril 2014

Misery

Misery sort en 1990, année charnière entre les années 80 et les années 90. Normalement le type lambda qui venait ici pour apprendre des trucs, qui voulait lire une critique, qui voulait bouffer du ciné, il ferme la page illico presto après cette première phrase en forme de lapalissade morbide digne de notre prof de sciences nat' de Seconde qui répétait à qui mieux mieux : "Tu peux la foutre sous le microscope, si elle est morte c'est qu'elle est plus vivante" (à propos d'une grenouille décalottée), ou encore "Approche ta gueule d'amour je vais te refaire le portrait, si t'as zéro c'est que t'as pas assuré". Mais nous on assume et on enchaîne. En 1990 ça ne tourne pas rond pour James Caan, qui sort d'une décennie en dents de scie, bien loin des glorieuses années 70 où il avait collectionné quelques beaux rôles dans des classiques comme Rollerball, Un Pont trop loin, Le Parrain, Le Parrain II, The Gambler ou The Godfather. Désormais ridé, marqué par les années, lui qui avait conservé la même tête de bellâtre rital jusqu'à ses quarante balais bien tassés s'est complètement ramassé à l'approche de la cinquantaine, soit pile poil dans Misery. C'est dans cet état de décrépitude avancée que l'acteur dit "oui" à Rob Reiner, l'auteur entre autres de Stand By Me, qui vient alors lui proposer le rôle d'un écrivain à succès, un avorton du King himself (Stephen de son prénom, auteur évidemment du roman éponyme), qui finira victime de son succès, pris en otage par une fan dérangée incarnée par la terrifiante et bien-nommée Kathy Bates, qui pourrait bien ici incarner la mère du Norman Bates de Psychose dans une faille temporelle glaçante : outre le patronyme de l'actrice, on retrouve, dans l'entrée de la maison de la psychopathe, l'escalier du classique d'Hitchcock, et sous cet escalier la même cave, le tout teinté d'un bon nombre d'éléments, de scénario et de mise en scène, empruntés au génial Qu'est-il arrivé à Baby Jane ?, chef-d’œuvre de Robert Aldrich.




Gros plan sur Kathy Bates, même s'il n'y a pas besoin de s'avancer beaucoup pour l'avoir plein cadre (un vaste plan d'ensemble paysager suffira). L'actrice menait jusque là une carrière discrète, cantonnée aux rôles de serveuses dans les troquets ou de bouchères sur les marchés, la faute à un physique hors des clous hollywoodiens mais filmable. Elle aurait tout à fait sa place dans un Jeunet, dans le rôle de la tante bouchère de Pinon dans Delicatessen ou de la tata charcutière de Mathilde aime Manec dans Un Long dimanche de fiançailles. L'actrice porte littéralement le film de Reiner (à ne pas confondre avec Resnais, même si ça se prononce pareil) sur son dos rond et rivalise de charisme avec un James Caan alité, endormi et privé de ses doigts de pieds. Tour à tour délurée, impatiente, admirative, polie, déchaînée, adorable ou allumée, Kathy Bates, au zénith de son poids et de ses capacités, offre un petit abécédaire de la fan psychopathe crédible quoiqu'excessive. On lui doit l'un des très rares rôles de femmes sociopathes faisant véritablement froid dans le dos, à une époque où ce type de personnage était limité aux femmes fatales dans le genre de Sharon Stone dans Basic Instinct (1992). D'ailleurs Rob Reiner, en tant que fat-fetish à la recherche de son propre reflet et souffrant d'un complexe œdipien vis-à-vis de sa mère garçon-bouchère, précog en outre halluciné de Verhoeven, a voulu tourner un plan furtif mais frontal sur un croisé-décroisé des cuisseaux généreux de Kathy Bates préfigurant celui, inoubliable, de Sharon Stone, face à Michael Douglas, deux ans plus tard. En filmant sans détour cet antre de la folie, le cinéaste voulait nous offrir une vue obscène sur le ticket non pas de métro mais d'avion ou de TGV de son actrice, et ainsi traumatiser James Caan et toute une génération de dvdévores ayant cru bon de s'offrir la version longue du film, le "Director's uncut" d'un Rob Reiner audacieux qui, évidemment, coupa quand même la scène au montage dans la version tout public.




Même si le huis-clos du film perd de son efficacité, de son intensité et de son effet de surprise après soixante visions, et bien qu'il ait pris un fameux coup de vieux, à l'image de son acteur principal, Misery reste pour nous une source d'inspiration au quotidien. Hélas nous nous projetons dans le rôle du séquestré de service, que nous ne connaissons que trop bien. Deux astuces trouvées par le malicieux James Caan nous ont notamment permis à l'un et à l'autre de raccourcir quelques journées qui s'annonçaient longues et un peu moroses. Nous voulons bien entendu parler de ces matins où nos femmes respectives nous attachent au lit parce qu'on a "merdé" (sic.). On se rappelle alors James Caan ouvrant discrètement son matelas avec une fourchette afin d'y planquer les cachetons distribués par Kathy Bates pour l'endormir et faire de son estomac une usine à gaz de schiste. Ce tricks nous a sans doute évité des nuits de folie. De la même façon, nous sommes souvent amenés à passer nos journées cloîtrés dans un placard à balais, à compter les moutons, enfermés par nos épouses qui nous reprochent généralement d'avoir zappé, d'avoir changé de chaîne à un moment de la soirée, sans concertation. Dans ce cas de figure, le souvenir du même James Caan se rappelle à nous, qui trouvait son salut dans une épingle à cheveux propice au crochetage des serrures. Cette méthode de l'épingle à cheveux, une fois libéré, nous ouvre bien d'autres portes mais nous préférons nous en tenir là et vous laisser croire que nous ne sommes que deux victimes façon James Caan, et pas des dégénérés à la Kathy Bates. Ce maudit film et ses deux personnages ennemis résument toute notre putain de vie.


Misery de Rob Reiner avec James Caan et Kathy Bates (1990)

8 novembre 2013

L'Amour dure trois ans

Frédéric Beigbeder, salopard de première auto-proclamé, est un être digne du plus profond mépris. Après s'en être pris à la chose littéraire, en la pratiquant tout simplement, l'homme s'en prend à la cause des femmes avec son ignoble Manifeste des 343 salauds. Et entretemps, bien décidé à salir tout ce que ce monde a de beau, cette sangsue médiatique n'a pas hésité non plus à s'en prendre au cinéma. D'abord en animant l'infâme émission du Cercle sur Canal+, seule émission du PAF entièrement consacrée au cinéma et qui donne légitimement envie de se passionner pour tout ce qui n'en est pas ; ensuite en tournant lui-même un film. Aussi modeste que talentueux, l'auteur de ce parfait immondice filmique qu'est L'Amour dure trois ans s'est estimé tout à fait légitime en cinéaste et crut bon de justifier sa morgue ainsi : "Dix ans de pub, quinze ans de télé, je suis le romancier français qui a le plus d'expérience avec l'image", notre imbuvable guignol national ignorant sans doute que toute image n'est pas de cinéma, et que publicité comme télévision, médias du formatage, de l'abrutissement et du commerce, ne font guère bon ménage avec l'art cinématographique (les publicitaires passés cinéastes sont d'ailleurs parmi les pires criminels cinématographiques, sauf exceptions : combien de Jeunet pour un Jerry Schatzberg ?).




Rappelons surtout à cet infiniment triste et médiocre commercial, crâneur parmi les vaniteux, qu'en matière de rapports non pas à la vague "image" mais au cinéma, quelques noms de romanciers français viennent à l'esprit avant le sien, et de vrais romanciers, pas les misérables David Foenkinos (La Délicatesse, lol), Yann Moix (le brillant Prix Renaudot 2013, prolongateur du génie célinien, a réalisé Podium et Cinéman !), Nicolas Bedos (émule de Beigbeder, acteur chez lui et dans Amour & Turbulences, qu'il a co-écrit) et Frédéric Beigbeder lui-même, donc, qui pourrissent les écrits et les écrans français. On ne citera qu'Emmanuel Carrère et Jean-Philippe Toussaint, cela suffit amplement.




Répondons enfin à l'outrecuidance de cet empaffé par les mots d'un autre écrivain et romancier français, Eric Chevillard, qui ne s'est pas fait prier, à la sortie de cette comédie romantique merdique, pour crucifier le vulgaire publicitaire mondain putanier et phallocrate reconverti grand fossoyeur de la littérature et du cinéma :

"Après Alexandre Jardin ou David Foenkinos, c’est donc Frédéric Beigbeder qui s’apprête à sortir son film. La littérature laissée pour morte derrière eux, sus au cinéma ! On s’étonnera un instant que ce soit justement les écrivains les plus calamiteux qui disposent des moyens de réaliser des films (ces sommes colossales englouties consciemment par les producteurs dans des abîmes de niaiserie), avant d’admettre qu’ils ont obtenu ces moyens grâce à ce même entregent, ces mêmes stratégies de séduction et de conquête qui leur avaient permis déjà de publier des livres malgré l’absence de toute espèce de talent à l’exception précisément de celui-ci, séduire, conquérir, noyauter le système, faire tourner cette industrie de bandits cyniquement vouée à détrousser les pauvres d’esprit". Tout est dit.


L'Amour dure trois ans de Frédéric Beigbeder avec Louise Bourgoin, Gaspard Proust, Nicolas Bedos et Joey Starr (2012)

22 octobre 2013

Micmacs à tire-larigot

Ça en a la couleur, ça en a l'odeur, ça en a la texture, ça en a l'aspect, mais ce n'est pas de la pisse, c'est bien de la merde. Pure chienlit que ce film. En 2009 déjà, après seulement trois films réalisés en solo, cinq réalisations en comptant les films faits avec Caro, l'univers de Jeunet tournait plus à vide que jamais, l'ancien réalisateur de pubs et de clips n'avait déjà plus aucun tour dans son vieux sac quetchua troué et ne faisait que se répéter, voire se parodier lui-même. Avec Micmacs à tire-parigot, Jeunet s'est foutu de sa propre gueule, paraphant et signant sa propre fin. Pourtant, et la sortie de son nouveau film l'affirme, Jeunet n'est pas fini, ou alors au pipi, d'où la couleur principale de ses longs métrages : le jaunâtre, ici porté à un degré d'horreur inégalé. L'homme n'est en odeur de sainteté que dans le hall of fame perso et bien rance d'Albert Dupontel, autre réalisateur frenchy maniéré et plein de tocs, d'ailleurs souvent directement empruntés au cinéma de Jeunet.


 Les films de Jeunet, des films "riches visuellement" selon Dupontel Albert.

Sauf qu'avec ce cru 2009, on est au-delà du toc, ça n'a même plus de nom, on est au-delà de la "recette", du "système". Tout y est : les filtres vert bouteille et/ou jaune caca d'oie, les personnages complètement débiles, le goût affirmé et exagéré pour tout ce qui peut être minable et bancal, moche et boiteux, un scénario immonde, une mise en scène désolante et des vannes plus que pourries. Avec tout ça, on cherche quel est l'innocent sur le plateau qui ne mérite pas d'aller passer douze ans sur les bords de la Kolyma. Sombre, sombre chose que ce film qui a fait un bide sans équivalent au box office et qui aurait mérité pire (si pire était possible). L’œuvre ressemble grosso modo à ses personnages, vilains, trépanés (Dany Boon), soi-disant doués pour un truc ridicule au point de ne faire que ça en boucle (des gadgets ; des calepins d'expressions franchouillardes pour Omar Sy, pitoyable ; du cirque). Ah ça, ils sont uniques en leur genre, y'a pas à dire ! Ce film c'est le remake de Freaks sauf que le réalisateur fait partie de la troupe. La phrase leitmotiv du script, la voici : "C'EST DE LA RéCUP' !". La messe est dite.


Micmacs à tire-larigot de Jean-Pierre Jeunet avec Dany Boon, Omar Sy, Julie Ferrier, André Dussollier, Yolande Moreau, Michel Cremades et Dominique Pinon (2009)

20 octobre 2013

Alien la résurrection

En ces temps où Prometheus ne fait déjà plus du tout jaser, il est bon de se rappeler l'état de déliquescence dans lequel se trouvait la saga Alien avant sa sortie, qui n'a fait que l'enterrer plus profond encore. Il a fallu 15 ans après le quatrième film (sorti en 97) pour parvenir à relancer la machine, et pas question de s'inscrire dans sa suite, il fallait revenir en arrière pour ne surtout pas marcher dans les pas de Jeunet. Si Ridley Scott et James Cameron se disputent vaguement la mainmise sur la franchise, et si Fincher lève le doigt une fois de temps en temps pour rappeler qu'il a mis la main à la pâte vite fait, Jeunet quant à lui, la french touch de la série, a été contractuellement invité à fermer sa gueule à tout jamais par la Fox, qui emploie encore aujourd'hui dix gorilles sur Paris pour cerner la rue Lepic afin de veiller au motus du cinéaste français daltonien, convaincu d'avoir filmé tous ses films en rouge et bleu alors qu'ils sont vert et jaune...



Quand on pense à Jeunet on est triste toute une journée. Pourtant ce film-là, lorsqu'il est sorti, en 97, on l'a tous vu en salles. Poulpard avait 47 ans à l'époque et il nous avait emmenés au ciné dans sa Nissan Micra qu'il surnommait "La Taupe" parce qu'elle était aveugle, comprendre sans phares ni essuie-glaces. Nous venions fraîchement d'atteindre l'âge légal pour voir ce film interdit aux moins de 12 ans. Nous étions donc extrêmement impressionnables, et Poulpard le premier. Bref on était tous excités comme des poux à l'idée de voir un épisode de la saga Alien au ciné, réalisé par un frenchy de surcroît. A l'époque nous n'étions que peu regardants sur un scénario signé Joss Whedon, l'auteur de Dawson Creek, pour un film qui devait initialement être réalisé par Danny Boyle, le plus mauvais cinéaste du monde, qui s'est plus tard vengé de ce rencard manqué avec la science-fiction en réalisant Sunshine, le film au script le plus inique ever. Déjà à l'époque, l'idée de ressusciter Ripley, ça nous paraissait un peu fort de café, mais tout comme les scénaristes de Prometheus nous étions prêts à tracer un trait sur 300 ans de Darwinisme pour en prendre plein la vue, prêts aussi à oublier que des scientifiques capables de voyager dans des vaisseaux spatiaux démentiels, de se mettre en hyper-sommeil et compagnie depuis des lustres, puissent en chier des ronds de chapeaux pour torcher un clone humain qui n'ait pas la tronche à la place des pieds et vice versa.



Malheureusement Jeunet avait réuni toute sa fine équipe : Dominique Pinon, Ron Perlman et Yolande Moreau, qui joue le bâtard alien à la fin du film ainsi que certains des clones foirés de Sigourney Weaver (ceux qui ont un nombril sur le front et les panards à la place des oreilles, opération casting payante qui a permis à l'équipe du film d'économiser des milliards de dollars en trucages et maquillage). Côté technique, on retrouvait Darius Khondji, directeur de la photo passionné par le vert bouteille qui avait déjà officié dans Delicatessen et La Cité des morbacs perdus, mais aussi Pitof, le spécialiste des effets spéciaux, acteur porno gay à ses heures perdues, "une couille et une queue" étant son slogan de travailleur du X. Bref, on retrouvait toute la patte Jeunet dans ce film, car c'était l'époque où Hollywood, quand il était de bonne humeur, laissait encore une petite marge de manœuvre aux réalisateurs en général et aux réalisateurs overseas en particulier. Ainsi tous les personnages sont-ils des débiles profonds, y compris quand ils sont généraux ou scientifiques de renom. Ils ont tous une pire tronche en biais et des tricks physiques indésirables : les épaules ultra velues de Dan Hedaya, la tronche enfarinée de l'enfant de la lune Brad Dourif (homonyme de Brad Pitt à quelques lettres près), etc. Et puis il y a les détails inutiles et agaçants, des chaussettes rayées de Winona Ryder au maillot à l'effigie du FC Sochaux Montbéliard de Ron Perlman en passant par les gadgets idiots, qu'il s'agisse pour le général Hedaya de souffler son haleine de chacal sur une porte pour l'ouvrir ou des pistolets du pirate black accrochés à ses poignets, sans compter les gags à tiroir et autres gestes cools, à l'image de Ripley qui joue au basket et tire un panier à trois points en tournant le dos au jeu et en faisant un doigt d'honneur au spectateur, et ainsi de suite... Et puis il y a ce plan vulgaire et inutile sur le cul en bombe de la femme du chef des pirates, Kim Flowers, un garçon manqué qui avait signé là son arrêt de mort sur pellicule, bref tout un tas de choses qui insultent le genre et tant de monde au-delà du genre.



Le clou du film c'est le "fils" alien, né du nouveau système reproductif de la reine alien devenue mammifère via son jumelage avec Ripley. Le rejeton de ce nouveau mode de gestation, verdâtre lui aussi, est une sorte d'alien humanoïde à gueule de fouine, avec un nez retroussé ridicule au dernier degré et des yeux chassieux insupportables. Spielberg s'était paraît-il inspiré de son chat pour décrire E.T. au marionnettiste Carlo Rambaldi, en charge de le façonner, et assez fier de lui Jeunet s'est inspiré de son propre sexe au repos pour enfanter cette créature ignoble, qui chiale pendant des heures devant sa maman Ripley et finit absorbée par une fuite dans la coque, qui lui fabrique une second trou du cul in extenso. A la fin, on voit le vaisseau de Ripley et de ses potes idiots s'approcher de la planète Terre, de Paname plus précisément, de la tour Eiffel (en faisant pause et zoom on peut voir Amélie Poulain en train de graver MMM sur le sommet), et on se dit qu'on peut voir dans cette scène sans doute imposée par la prod une allégorie du retour express de Jeunet en France, expédié en colissimo recommandé après le crash annoncé de son film en bois. On prie pour que personne ne fasse jamais un numéro 5 ou alors en niant sciemment et consciencieusement la participation de Jeunet à cette saga, qui n'aura été qu'une vaste mascarade. Il y a 15 ans que le film est sorti et personne n'a trouvé la pirouette permettant de poursuivre la franchise sans devenir fou. Il a fallu rebrousser chemin, et ça aura donné Prometheus (LOL).


Alien la résurrection de Jean-Pierre Jeunet avec Sigourney Weaver, Dominique Pinon, Winona Ryder, Ron Perlman, Gary Dourdan et Dan Hedaya (1997)

18 octobre 2013

Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain

Film avec date de péremption, et pour le coup ultra périmé. On vous propose aujourd'hui un regard décalé sur un film retardé, un film d'attardé en vert et rouge, un film qui a fait passer Mathieu Kassovitz pour un boloss, ne l'oublions jamais, lui qui a chipé le rôle au pied levé à Pierre Richard, qui avait encore un problème de chaussures dépareillées le jour du casting et qui ne s'est donc pas pointé. Ce film, on l'a tous bien aimé à sa sortie, il faut savoir faire preuve d'honnêteté. Si Twitter avait existé à l'époque le film se serait retrouvé en top tendance pendant trois mois, le Petit Journal de Yann Barthès aurait fait des micro-trottoirs sentant le trottoir pour donner l'avis de trois vieilles illuminées et de deux adolescentes trépanées sur le film tout en se foutant ouvertement de leurs gueules. Sauf qu'en fait si ce film sortait aujourd'hui il ne ferait pas 8 millions d'entrées mais seulement 80 000 (en comptant large), parce que c'est le film d'une époque, sorti pile au bon moment avec son portrait rétro d'un Montmartre bourré de bons sentiments et baigné par la musique rance, franchouillarde et déprimante à souhait de Yann Thiersen. Jeunet a eu le pif de faire sortir son manifeste jambon-beurre tout en accordéons juste après France 98, dans un éphémère pays black/blanc/beur de pacotille où tout était possible et qui aimait se regarder le nombril en faisant du reubeu de service l'épicier sympa, du black un absent de marque et des visages pâles de purs crevards fiers de connaitre par cœur la fine fleur de tous les dictons gaulois, car glanant via ce petit manuel du bon français parlé un ticket aller-retour gratos pour tirer une autiste blanche comme neige.



C'est l'ancêtre de la série Bref, le film des petits plaisirs (quoi de mieux dans la vie que faire des ricochets ? Jeunet répond "Que dalle !", lui qui a sans doute réalisé le film de chevet de la famille Delerm au grand complet), le film des petits riens, un catalogue d'anecdotes à la con, des "j'aime, j'aime pas" à n'en plus finir... Avec cette ribambelle de goûts et de dégoûts bien idiots et bien communs, Jeunet s'est assuré que tout le monde puisse s'identifier sans forcer, comme savent le faire les rédacteurs d'horoscopes, ou les administrateurs de ces "pages" facebook et les auteurs de ces tweets à la con que tout le monde "like", "retweet" et "+1" à qui mieux mieux, du genre : "J'aime l'odeur de la colle et de l'essence, et j'aime bien l'odeur du gazon fraîchement coupé, par contre je déteste mais alors je déteste l'odeur de la merde". Ca me rappelle mon tonton Scefo, qui m'a annoncé, tout fier, à propos de mon petit cousin de 3 ans : "Il est très propre fils, il supporte pas d'avoir le cul huileux". Ce qui m'a beaucoup surpris vu qu'en général moi j'adore ça. Putain tonton... Jeunet a aussi fait un fond de commerce des questions cons, et on en retient une, qui demande combien de couples sont en train de se dégommer en ce moment même à Paris, avec une galerie d'illustrations gentillettes de femmes en train de jouir sous les impacts péniens de leurs époux ou amants. Bizarrement toutes sont bien traitées et heureuses, tout ceci se passe dans une atmosphère de félicité complète, alors qu'on sait trop bien que la plupart du temps ce n'est que ruines et désolation : on ne parle pas forcément de viols ou d'agressions, encore que, mais d'actes consentis et néanmoins voués à mettre à mal la survie du couple sur le long terme si un effort de réflexion est fait lors de la phase post-coïtum, qui peut se révéler néfaste pour l'amour propre du sujet et pour celui voué au conjoint. Et pourquoi, alors que Paris est la capitale des appartements loués en airbnb à des tournages porno, ne voit-on pas au moins une femme penchée sur une table de salon en verre (pour permettre au caméraman filmant la scène des angles impossibles en contre-plongée et en apnée), le pied d'un mec appuyé sur la nuque ? Même sans caméra et sans production, certains types se laissent emporter par la passion et par tout ce porno à profusion sur le web, et alors le cerveau reptilien prend le pas sur toute inhibition et sur toute galanterie, et en pareilles circonstances si l'homme est un loup pour l'homme il en devient surtout un pour la femme.



Qui ne s'est pas amusé à reproduire cette autre anecdote du film où Tautou prend son nain de jardin en photo devant tous les monuments du monde grâce à des montages photoshop afin de bercer d'illusions son père sénile, mais en remplaçant le nain de jardin par son propre gland ? Honte à moi si je suis le seul à avoir envoyé ça à la fille que je convoitais à l'époque, mais j'avais douze ans, lâchez-moi. Un seul critique, Serge Kaganski, a su s'élever contre ce film à sa sortie, et pour de plutôt mauvaises raisons. Pourquoi ne pas avoir tout simplement mis en avant la médiocrité de la mise en scène, la minceur de l'histoire, l'iniquité des personnages, la présence de Dominique Pinon, l'usage des filtres, le sur-jeu des comédiens et ainsi de suite ? Le seul acteur qui s'en tire c'est Rufus, qui joue tout de même sous un pseudo. Ce film, c'était le summum de Jeunet, la concrétisation d'un style, la prolongation d'un court métrage réalisé à six ans, Foutaises (titre assez visionnaire), et contenant déjà tout Jeunet, dans lequel on voyait Dominique Pinon dire "j'aime ci et j'aime pas ça" pendant vingt-cinq minutes. Dans ce petit film prémonitoire, ressorti en bonus sur le dvd d'Amélie Poulain par un Jeunet plus opportuniste que jamais, et qui depuis ne cesse de répéter ses tics et ses tocs en espérant tirer le jackpot une seconde fois, Dominique Pinon se plaint notamment de la goutte d'eau qui remonte de la cuvette quand il la torpille d'un étron trop sec, le séant éclaboussé par sa propre merde. Jeunet faisait alors un gros plan sur le visage vineux de Dominique Pinard assis en tailleur sur les chiottes et grimaçant au moment de recevoir une vague énorme suite à un déchargement terrible en off... tout ça parce que le même Pinon adore aussi ouvrir lentement l'opercule du pot de nutella de 750 grammes spécial Noël en écoutant le chuintement que cela produit, et casser la croûte de la crème brûlée avec le dos de sa petite cuillère, ou encore s'enfoncer directement des flambys entiers dans le gosier. Tu m'étonnes qu'en bouffant les œufs avec la coquille pour le petit croustichoc sensas' que ça promet sur le palais ce mec-là chie des bombonnes de merde à défragmentation, de véritables mortiers de fèces qui lui inondent le dos.



Ce film c'est tout Jeunet. Caro avait alors foutu les voiles, disparu à tout jamais, planqué dans l'annuaire entre mille et une "caro(line)" anonymes. Jeunet a notamment voulu refaire son miracle, son bunker de la dernière rafale, amasser un second pactole avec Micmacs à tire-parigot : Dany Boon dans le rôle principal, et Omar Sy qui essayait déjà de sortir du SAV. Toujours ce sens du casting payant, à condition qu'il paye... Rappelons que sur le tournage d'Amélie Poulain Jeunet a su se brouiller avec Jamel Debbouze, l'ami de tous, l'homme le plus consensuel du PAF. Quand vous demandez des nouvelles de J-P Jeunet à Jamel il vous balance sa seule main valide dans la figure, puis la seconde aussi, mais en prenant de l'élan pour qu'elle tombe sur vous comme une vieille liane. Malheureusement pour Jeunet cet autre film tout vert et jaune bourré à craquer de petites idées rachitiques n'est pas tombé au bon moment, et a logiquement fait un four sans nom. Jean-Pierre Jeunet s'en est donc pris au téléchargement illégal, alors qu'aucun quidam n'a même eu l'idée de mettre son navet en partage. Il s'est adressé aux critiques auxquels il reprochait de ne faire que critiquer au lieu de mettre la main à la patte, bref il nous a sorti tous les fondamentaux de la langue de pute et de la gueule de bois, allant jusqu'à reprocher à la Fox de ne pas avoir correctement remasterisé le bluray de son Alien 4, qui n'est pourtant qu'une parodie de lui-même. Nous faisons partie des nombreux fans de la saga qui ont acheté le coffret de la tétralogie et qui ont utilisé les deux skeuds "bonus" et "film" de l'opus Jeunet pour en faire des répulsifs à corbeaux afin de protéger les cerisiers de nos parents. Ces épouvantails son et lumière sont d'une efficacité redoutable car les ornithorynques ne supportent pas les reflets verts et jaunâtres de ce film pisseux. Pied de nez à Hitchcock, expert en séduction, qui avait su faire un chef-d’œuvre de l'effroi avec des volatiles alors qu'on fout les j'tons à des oiseaux avec une horreur de film. Jean-Pierre Jeunet, sache que toute ta filmographie orne nos cerisiers, et tu en serais sans doute ravi, toi qui adores les anecdotes à la mords-moi-le-noeud, les gadgets à tiroirs, les histoires de petits riens, mais que dis-tu quand les petits riens en question sont tes films bectés par des piafs survoltés, grossis aux OGM par nos parents qui eux aussi deviennent fous à cause de tes films diffusés en imax dans leurs champs ?


Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet avec Audrey Tautou, Mathieu Kassovitz, Jamel Debbouze, Rufus, Yolande Moreau, Armelle, Dominique Pinon, Isabelle Nanty (2001)