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20 décembre 2021

Compartiment N°6

Vu ce film quelques semaines de cela. J'y repense parce que ce soir Arte diffuse Elle et lui de Leo McCarey. Or, si j'ai lu quelques papiers sur Compartiment n°6, des textes pas trop mal fichus, qui disaient des choses plutôt justes et assez intéressantes, par exemple à propos du jeu sur l'espace et le cadre, central ici, ou sur le rapport du film et de son personnage principal au passé et aux images du passé, par opposition à un présent pleinement vécu, ces critiques m'ont sur l'instant retiré toute envie de parler de ce train movie dans ces pages, par crainte de répéter inutilement ce que j'avais déjà lu. Mais, dans l'ensemble, ces analyses évoquaient assez peu l'une des deux scènes que j'ai préférées dans le film du finlandais Juho Kuosmanen, celle de la première sortie du train, quand Ljoha (l'excellent Youri Borrisov), jeune ouvrier russe porté sur la bibine, parvient à convaincre Laura (Seidi Haarla), jeune étudiante finlandaise tout juste séparée de son amante moscovite pour rejoindre seule Mourmansk où elle escompte découvrir les pétroglyphes préhistoriques qu'elle étudie, de le suivre pour une nuit de liberté avant de remonter à bord du train au petit matin. 



 
Ayant "emprunté" une voiture, Ljoha conduit Laura chez une babushka russe (Lidia Kostina) que l'on peut supposer être sa mère ou grand-mère adoptive. Ils picolent à n'en plus finir avec la vieille femme jusqu'à ce que Ljoha leur fasse faux bon et que les deux femmes finissent de converser seules, la vieille partageant ses visions sur la vie et la liberté à la jeune femme. C'est un peu l'équivalent de l'interruption de croisière qui scinde le classique de Leo McCarey An affair to remember, où le séducteur Nickie Ferrante (Cary Grant, génial comme toujours, mais plus crédible en tombeur comique qu'en artiste-peintre dépressif), pourtant promis à une riche héritière, quitte le paquebot en compagnie de Terry McKay (ô, Deborah Kerr...), chanteuse de cabaret pourtant promise à un riche industriel, pour l'emmener lors d'une escale sur les hauteurs de Villefranche, chez sa grand-mère Janou (Cathleen Nesbitt), où les deux tourtereaux en escapade apprennent à mieux se connaître et tombent définitivement amoureux.
 
 

 
Dans Compartiment n°6, qui aurait pu s'intituler Elle et lui, ou An Affair to remember, et se dérouler aussi bien dans une cabine de bateau que dans le wagon d'un train, la scène chez l'aïeule a le même rôle de révélateur, quand bien même la séquence de McCarey est emprunte de gravité, et fait bifurquer le film de la comédie vers le mélodrame, là où celle de Kuosmanen se place sous le signe du rire et ouvre enfin les vannes après une première demi-heure plutôt suffocante (chez l'amante russe, dans cette fête triste au cœur d'un appartement bourgeois de Moscou, puis dans le train, où les rapports avec la contrôleuse sont froids et la cohabitation forcée avec Ljoha insupportable). C'est à partir de là que Laura, après des débuts particulièrement houleux entre eux, accorde véritablement sa confiance à Ljoha cet inconnu si éloigné d'elle, toujours en mouvement, plein d'élan, d'énergie, qui noie sa tristesse dans l'alcool, l'humour et la fuite en avant, et gagne ce sourire enfantin, cette légèreté de corps et d'esprit qui jusque là lui faisait défaut. 
 
 

 
Je retiens particulièrement cette scène chez la mémé, et une autre, presque à la fin du film, la deuxième grande échappée, permise par la première, quand Laura et Ljoha prennent le risque de braver la tempête pour voir, envers et contre tout, les fameux pétroglyphes qui ont motivé l'odyssée de la chercheuse finlandaise. Après les avoir trouvés, et après que le cinéaste a choisi de ne pas nous les montrer, les deux personnages s'en reviennent, bravant les bourrasques de grêlons. Ils avancent dans la chienlit, pas sûrs de retrouver le navire qui les a conduits là et qui est peut-être déjà reparti, or les voilà qui glissent sur la glace, se jettent des boules de neige, se hissent sur une épave, en sautent, se courent après, se font tomber, se roulent par terre, hilares, heureux, deux gosses. Dans cette séquence s'exprime pleinement l'état d'enfance retrouvée partagé par les deux jeunes âmes tourmentées depuis la nuit chez la grand-mère, lequel état s'était cristallisé à la fin du voyage en train dans ce mélange si enfantin d'amour et d'amitié, vécu à fond et avorté, essentiel et maladroit, sincère et gêné. 
 
 

 
Pour le coup, cette séquence-là ne m'a pas du tout fait penser ni à Lost in Translation, ni à In the Mood for Love (les gens qui ont fait l'affiche sont fous à lier), ni au film de Leo McCarey, auquel elle manque, à mes yeux, cruellement : bien difficile, pour moi, de m'émouvoir autant que je le voudrais devant l'idylle de Cary Grant et Deborah Kerr, tant rien de ce qu'ils vivent sur le bateau, et pas grand chose de ce qu'ils vivent lors du bref séjour chez la vieille Janou, ne me paraît spécialement prompt à les lier aussi indéfiniment que le scénario veut me le faire croire. Plutôt à une scène du Lady Chatterley de Pascale Ferran, celle où Parkin et Constance se déshabillent, vont courir sous l'orage puis font l'amour dans la pluie et la boue. Il y a quelque chose, dans cette courte scène de Compartiment n°6, qui fait beaucoup de bien, donne envie d'aimer, amour ou amitié, peu importe, et de s'ébattre en riant dans la tourmente, ou, comme dirait Shakespeare, de "faire le jeu de la tempête". Tout cela dit sans mettre les deux films dans le même bateau.
 
 

 
Mais j'ai aimé ces choses, entre autres, comme l'idée finale, celle du mot que Laura retrouve et lit dans le véhicule qui la ramène à son hôtel, dont je ne dirai rien ici pour celles et ceux qui voudraient voir le film, ce mot qui veut dire l'exact contraire de ce qu'il dit vraiment, et qui entre en résonance avec ces fameux pétroglyphes du bout du monde que le film n'a cessé de nous promettre sans nous les donner, et qui sans doute ont perdu pour toujours le sens qu'ils eurent pour ceux qui les produisirent, comme le mot de Ljoha resterait incompréhensible à quiconque, hors Laura, et moins encore retrouvé dans plusieurs milliers d'années par quelque archéologue. Le secret des écritures. Néanmoins, j'aurais peut-être préféré que le film me donne réellement envie d'aller me peler les miches à Mourmansk pour voir ces foutus pétroglyphes au lieu de me donner celle de réécouter, pour la première fois attentivement, la chanson "Voyage voyage" de Desireless, qui, bizarrement, n'est pas si nulle que je croyais...

 

Compartiment N°6 de Juho Kuosmanen avec Seidi Haarla, Yuriy Borisov, Lidia Kostina et Dinara Drukarova (2021)

25 mars 2017

Ailleurs, l'herbe est plus verte

Rarement agréable de prendre un film en cours de route... Mais ça peut l'être. Par exemple The Grass is Greener, de Stanley Donen. Je suis monté à bord avec quelques minutes (cinq, dix ?) de retard, suffisamment pour que le décor soit déjà planté, les personnages déjà présentés et l'intrigue lancée. Je suis arrivé sur les lieux sans préambule, en l'occurrence au beau milieu du salon de la grande propriété de lord Rhevyll (Cary Grant), salon dans lequel son épouse, interprétée par l'anglaise Deborah Kerr, était manifestement aux prises, depuis quelques temps déjà, avec un touriste américain sous les traits de Robert Mitchum. J'apprends alors, par bribes, que Cary Grant et Deborah Kerr sont des aristocrates plus ou moins fauchés, qu'ils ne vivent que dans quelques pièces de leur propriété, ouvrant les autres aux visiteurs moyennant finance afin de joindre les deux bouts, que leurs deux enfants sont en vacances, que madame cultive et vend des champignons..., que monsieur a engagé un nouveau domestique ancien militaire et futur écrivain, et que Robert Mitchum, milliardaire de son état, est venu ici pour visiter la baraque et compte bien repartir avec la maîtresse de maison. Ce qui, à vue de pif, ne saurait tarder.





Le film n'est pas véritablement un chef-d’œuvre, mais il est suffisamment agréable et plaisant pour que l'on s'y sente tout de suite assez bien, y compris - ou plus encore - si l'on arrive en retard. Au surplus, voir l'élégante Deborah Kerr céder, au bout de quelques minutes seulement (divisées par deux ou trois pour moi, soit un rien de temps) au charme et aux avances du hiératique Mitchum, après quelques présentations vite fait bien fait, quitte à l'embrasser à pleine bouche une minute avant l'arrivée dans la pièce du volubile, pépère et déjà cocu Cary Grant, puis rêver de lui dans son bain, sur son canapé, dans sa chambre, partout, couchée déjà, sourde au reste du monde, le regard dans le vide, et finalement s'en aller assouvir ses désirs dans quelque hôtel londonien avec la quasi-bénédiction de son mari pas naïf pour un sou mais plus triste et calculateur que sanguin et jaloux, a quelque chose, bizarrement, de particulièrement touchant. Et, à défaut de rendre spécialement passionnant le duel au pistolet opposant dans un couloir les deux amants rivaux, cela ajoute, en fin de compte, au charme du personnage féminin (lequel en dégageait déjà beaucoup, dans son pull et ses soquettes jaunes), qui fait à lui (presque) seul le charme du film.


Ailleurs, l'herbe est plus verte de Stanley Donen avec Deborah Kerr, Cary Grant et Robert Mitchum (1960)

8 octobre 2015

Des Saumons dans le désert

Après Le Cochon de Gaza, De l'eau pour les éléphants et Les Chèvres du Pentagone, voici Des Saumons dans le désert, qui s'ajoute à la liste de ces films qui par leur seul titre dégoûteraient même un cinéphile tel que Laurent Weil du cinéma de quartier. Que fait-on avec des saumons dans le désert ? Un gros casse-dalle peut-être mais pas un film. Les saumons dans le désert sont chose rare, dans la flotte un peu moins, et sur l'affiche on peut voir que McGregor n'est pas en reste pour les pêcher avec ses deux gros panards épilés de près, que des saumons auront tôt fait de prendre pour des congénères : c'est l'une des meilleures scènes de ce long métrage. Dès qu'il sent que ça mord à l'hameçon, McGregor, en digne héritier de Chris Waddle, fait un retourné acrobatique pour se ramener le poiscaille dans le gosier, à la Gollum (à la Cotillard, synonyme), avant de hurler : "Des saumons pour le dessert !" Afin d'un peu retirer le voile de désagréable mystère planant autour de ce titre, on va vous révéler l'origine d'un tel intitulé : 59ème minute du film, après s'être tourné autour pendant 58 minutes, Ewan McGregor et Emily Blunt finissent par se retrouver assis à la Daurade, les pieds dans l'eau, quand le bellâtre McGregor s'étonne de cette étrange destinée qui est la leur et lâche à sa future partenaire sexuelle : "On est un peu comme deux gros saumons dans le désert", à quoi la belle répond : "Pas faux". En effet, McGregor, incarne un Erasmus issu de la riche aristocratie, étudiant dans le désert, tandis qu'Emily Blunt joue une orpheline de père en fille, roturière de son état, qui gagne sa vie en cousant de beaux tapis persans et propose du thé vert aux passants dans le désert.


Du saumon dans le dessert...

Tout ça pour ça. Alors qu'on croirait à une référence littéraire haut perchée, c'est juste un dialogue de la clique Apatow, sorti par un personnage masculin en pantacourt. McGregor déballe cette ligne en se roulant un gros bédave assis en terrasse, sous la castagne et sans parasol. Zoom avant sur Emily Blunt, qui sur l'affiche est photoshopée au maximum, apparaissant presque en noir et blanc à force de retouches, d'anti-cernes et autre anti-yeux rouges. Voilà trois ou quatre ans qu'Emily Blunt gâche les films. Sur cette affiche (j'y reviens), elle est tellement retouchée qu'elle ressemble à un jellyfish humain sur lequel on viendrait de péter. En dehors de ce poster, l'actrice a son vrai petit charme, indéniablement, avec ce regard en biais, cet air ahuri et sa raie du cul au menton (ça peut être beau sur certains hommes aussi : Aaron Eckhart, Cary Grant ou Kirk Douglas, le roi du pot d'échappement au menton, du tout-à-l'égout perso). Et puis l'accent anglais à couper au couteau, l'accent cockney, pour être pointu, ça peut passer, même doublé d'une voix suraigüe de vieillarde qui te fera sursauter à chaque mot à coups de remarques chiantes, une voix faite pour pomper l'air en résumé, ce n'est plus possible, et notre réquisitoire se justifie d'un seul coup. Pure pendaison de crémaillère, crucifixion gratuite pour mini délit de sale tronche sur un poster, mais ce petit délit devient gigantesque sur une affiche comme celle de ce film, format A5.


Des Saumons dans le désert de Lasse Hallström avec Ewan McGregor et Emily Blunt (2011)

1 avril 2015

Predestination

Ce film est probablement le plus gros mindfuck de l'histoire des histoires. Amateurs de spoilers, réunissez-vous autour de cet article. Que nous racontent les frères Spierig en adaptant ce texte de Robert Heinlein ? Au départ, on se croirait dans un caper movie de base. Le héros, interprété par un Ethan Hawke de retour du diable vauvert, est censé être renvoyé dans le passé pour empêcher le so called "Feu follet", surnom d'un terroriste dynamiteur, de faire sauter un bâtiment. On nage donc, littéralement, en plein caper movie. Mais très vite, une scène de troquet sous influence pagnolesque, qui dure une bonne demi heure, brise l'horizon d'attente d'un spectateur en quête de repères, qui a depuis un bail entamé une séance de rameur devant sa télé. On apprend dans cette scène, grâce à l'inénarrable Ethan Hawke, passé de démineur à serveuse le temps d'un raccord, lancé dans une discussion à bâtons rompus avec Leonardo DiCaprio, que le film a largué les amarres et préférera la réflexion à l'action. Les frères Spierig en ont sous la godasse, et semblent vouloir nous dire : "On va moins vous faire suer des barres que vous tuer l'esprit".


Face à face entre deux éphèbes des années 90 : Leonard DiCaprio trinque avec Ethan Hawke. Quand il mate le film, Brad Pitt se demande pourquoi il n'a pas été invité.

Qu'en est-il, au fond, de Predestination ? C'est l'histoire d'une personne qui est tout à la fois, sans le savoir, sa propre mère et son propre père, ainsi que son propre amant, puis son propre enfant, et enfin son propre chien, du fait de plusieurs boucles temporelles imbriquées. Si vous avez du mal à y croire et à comprendre, ne regardez pas le film, car il ne va pas vous aider du tout, mais relisez simplement notre résumé, qui est clair comme de l'eau de roche. Si Bob Heinlein le lisait, il opinerait sans doute du chef, comme un vieux sage, avançant une lippe satisfaite, heureux que des années de travail soient aussi bien résumées. Voyageurs du temps, touristes de l'horloge, prenez garde à également tracer la route dans l'espace, à voyager verticalement et horizontalement, sous peine de tomber amoureux de vous-mêmes, de vous interpénétrer, de vous accoucher et de vous tenir en laisse. Les frères Spierig, qui sont sans doute eux-mêmes un seul et unique individu, ont le mérite de donner un nouveau souffle à toutes les réflexions engendrées par ce type de récits de science-fiction philosophique. Ils ont en revanche le tort d'avoir pondu une sacrée daube. Face à ce film, on se demande sans cesse si c'est du génie ou de la pure infamie, et pas mal de scènes font pencher la balance du mauvais côté. 


Ethan Hawke stipule dans chacun de ses contrats qu'il viendra avec ses propres habits et qu'il s'habille chez GrouchO: friperie RetrO, 39 rue Peyrolières.

Saluons tout de même le courage des deux kamikazes qui ont réalisé ce film, quitte à en sortir cramés et fâchés à vie avec la dynastie Heinlein. Ces deux connards ont toute notre sympathie. Et leur acteur-star, Ethan Hawke, a plusieurs pieds-à-terre intra-muros chez les auteurs de ce blog. On tient quand même à réparer une injustice. Celui qu'on a surnommé le Cary Grant des années 90 grâce à Bienvenue à Gattacca, où il marche sur l'eau, et au Cercle des poètes disparus, où il est beau comme un cœur, essuie aujourd'hui plusieurs quolibets. Beaucoup d'anciens fans le maltraitent, faisant de lui un exemple d'acteur ayant mal vieilli. Il a vieilli, certes, admettons. Mal ? Uma Thurman aimerait pouvoir en dire autant. Peu de starlettes des années 90 trimballent encore autant de classe qu'Ethan Hawke. Prenez les actrices de Friends, Courteney Cox, Jennifer Aniston, l'actrice préférée des américains, donc du monde entier, voire Matthew Pery. Toutes sont devenues des armoires à pharmacie ambulantes. Mais Matthew Perry, on le laisse tranquille, simplement parce qu'il n'est plus under the radar. A contrario, rappelons qu'Ethan était l'an passé à l'affiche de Boyhood, neuf nominations aux Oscar et film préféré de Barack Obama... Qui dit mieux ? 


 Drôle de scène post-générique où Ethan Hawke étreint une grosse aubergine, qui n'est autre que lui-même devenu légume.

Certes, il n'est pas toujours irréprochable. Par exemple dans The Purge, où il porte la moustache, sauf dans une scène... Un matin, Ethan s'est présenté sur le plateau rasé à blanc, un sourire d'écolier en bandoulière, l'envie de bien faire au rendez-vous. Le producteur l'a dévisagé et a pointé son index sous son nez l'air de dire : "What the fuck ? Qu'est-ce que tu nous as fait ? Trente ans de carrière, jamais vu ça !" Mais comment lui en vouloir ? Quand on tourne quatre films par an, dont deux de Richard Linklater et deux des frères Spierig, on ne peut pas toujours s'y retrouver et apporter le bon cartable. Sans compter qu'Ethan Hawke a un autre job à temps plein, celui de plaque tournante. Il sert de parabole entre le Mexique et le continent nord-américain. Voisin de Dick Linklater à Austin, les deux hommes partagent une passion envahissante pour tout ce qui fume et qui rend jouasse. D'ailleurs, tout le monde s'est esbaudi du projet Boyhood, film tourné sur quinze ans, alors que le tournage s'adaptait simplement au planning-maison de Linklater et à son rythme de vie très "cool". Nul doute que la ganja tournoyait aussi sur le plateau de Predestination. A ce propos, oubliez Las Vegas Parano et Inherent Vice, vous tenez là THE stoner movie.


Predestination des frères Spierig avec Ethan Hawke, Sarah Snook et Noah Taylor (2014)

10 août 2013

Spéciale première

Antépénultième film du grand Billy Wilder, Spéciale première (The Front Page) ressort actuellement sur les écrans, l'occasion de redonner une chance à cette excellente comédie descendue par la presse américaine à sa sortie. Vingt-trois ans après Le Gouffre aux chimères, Wilder s'en prend de nouveau au journalisme, sur le ton très affiché cette fois-ci de la comédie satirique, en reprenant et en remaniant le texte d'une pièce de Charles MacArthur et Ben Hecht (grand scénariste hollywoodien et collaborateur notamment de Hawks, Preminger ou Hitchcock) déjà adaptée deux fois au cinéma, en 31 par Lewis Milestone et en 40 par Howard Hawks dans l'hilarant La Dame du vendredi, screwball comedy d'une efficacité hallucinante menée tambour battant par Cary Grant et Rosalind Russell. Wilder, qui tourne Spéciale première en 1974, après les insuccès consécutifs de La Vie privée de Sherlock Holmes et de Avanti !, est alors un cinéaste déprimé en fin de carrière. Les entretiens tardifs de l'artiste dévoilent un homme nostalgique de sa grande époque, amer vis-à-vis d'une critique et d'un public cruels, un artiste jaloux même, de certains de ses pairs et du succès de la génération montante du Nouvel Hollywood, ces "barbus" venus régner sur Hollywood, tels qu'ils sont évoqués dans Fedora, film magistral tourné sans l'appui des studios et en Europe quatre ans plus tard.




Et en effet, The Front Page, comédie classique et en costumes (l'action se situe en 29) au duo d'acteurs vieillissant (les rôles titres reviennent au tandem génial formé par Jack Lemmon et Walter Matthau), dénote si on le replace dans son contexte, celui des années 70 et de sa grande vague de films modernes, révisionnistes et pessimistes. Imaginez la sortie de cette comédie de Wilder au milieu d'Apportez-moi la tête d'Alfredo Garcia de Peckinpah, Le Parrain 2 de Coppola, Cockfighter d'Hellman, Thunderbolt and Lightfoot de Cimino et The Parallax View de Pakula. Ceci étant, si le film de Wilder est clairement l'intrus, il n'est pas totalement en reste en matière de subversion et de férocité. Wilder, ancien reporter lui-même, s'en prend avec virulence au monde des médias en nous présentant un chapelet de journalistes tires-au-flanc qui se volent les scoops sans vergogne et sont prêts à tout pour faire la une, y compris à voler l'image d'une exécution pour exciter la plèbe, à laisser mourir un condamné à mort possiblement innocent pour vendre du papier (par quoi se rappelle à notre mémoire l'odieux Charles Tatum du Gouffre aux chimères) ou à regarder une malheureuse prostituée se jeter par la fenêtre. Et Wilder ne s'arrête pas là dans la peinture corrosive d'une société pourrie (rappelons que le film sort peu après le scandale du Watergate), ce sont plus ou moins tous les cadres de la société civile qui en prennent pour leur grade, de la justice aux politiques en passant par la police, avec, pour le maire de la ville et le shérif local, des portraits particulièrement chargés. Le cinéaste et son scénariste attitré, I.A.L. Diamond, qui s'en prennent aussi aux institutions telles que la peine de mort, ont par ailleurs sensiblement adapté la pièce de Ben Hecht à une certaine liberté d'expression permise par l'époque, dans le choix des mots et dans le fond du propos, car le film est aussi l'histoire d'une relation homosexuelle.




Un journaliste, Hildy Johnson (Jack Lemmon), annonce à son ami et patron, Walter Burns (Walter Matthau), qu'il plaque tout pour aller se marier et s'installer à Philadelphie, où un poste de publicitaire pourvu par son futur beau-père l'attend. Hawks avait détourné la base de l'intrigue de la pièce de Hecht pour faire du journaliste sur le départ une journaliste, et pour en faire l'épouse du patron venue lui annoncer sa démission et leur séparation du même coup. Wilder et Diamond reviennent au duo masculin original et traitent directement de l'homosexualité masculine, thème crucial du scénario qui passe par tout un tas de sous-entendus plus ou moins distingués au sujet des publicitaires, des auteurs de poésie ou de l'un des journalistes de la bande en marge des gratte-papiers véreux, vieux dandy poète élégant et un rien supérieur.




Jack Lemmon ne se travestit pas comme dans Certains l'aiment chaud, mais une scène en particulier se veut très explicite quant à la relation peu ambigüe que son personnage entretient avec celui de Walter Matthau. C'est d'ailleurs la meilleure scène du film, où Hildy, surexcité par l'évasion d'un condamné à mort recherché par toute la ville qu'il a la veine de tenir sous la main, ne peut s'empêcher de reprendre du service pour la plus grande joie de son patron Walter Burns. Le journaliste, sous le coup du scoop, remet sa démission à plus tard et se lance dans l'écriture compulsive d'un article massue, accaparé par sa machine à écrire, complètement absorbé dans sa tâche, éructant de plaisir sous le regard désolé de sa future femme (interprétée par une toute jeune et toute belle Susan Sarandon) qu'il n'entend même plus tandis que son ami Walter lui met une cigarette à la bouche et pose sa main sur son épaule en opposant à sa rivale un air vainqueur. Les sous-textes homosexuels n'étaient pas totalement absents du cinéma hollywoodien classique, et la cigarette partagée en plein acte sexuel de substitution rappelle évidemment l'ouverture de La Corde de Sir Alfred Hitchcock, où John Dall allumait une cigarette à Farley Granger après le meurtre de leur ami David Kentley. Mais cette relation masculine privilégiée devient quasiment le sujet principal de Spéciale Première (c'était du reste un sujet cher à Wilder, qui l'avait déjà beaucoup plus discrètement abordé, notamment dans La Vie privée de Sherlock Holmes). Le film est une critique de la mesquinerie du journalisme et de la corruption des responsables, une réflexion sur l'addiction au travail contre le mariage, et l'histoire, drôle et subtile, d'une relation homosexuelle exclusive et du combat d'un homme pour récupérer celui qui lui appartient coûte que coûte. L'ultime rebondissement du film est à ce titre aussi grinçant que savoureux, et achève le bel ouvrage de Wilder sur une de ces pointes d'humour dont il avait le secret.


Spéciale première de Billy Wilder avec Jack Lemmon, Walter Matthau, Susan Sarandon, Vincent Gardenia, David Wayne, Austin Pendleton et Charles Durning (1974)

25 janvier 2012

Les Marches du pouvoir

Ce film-là c'est typiquement celui que nous regardons chacun de notre côté, et chacun avec sa tchotcha (vu les acteurs en présence). Chacun se dit "je ne vais pas en parler à l'autre, sinon il ne le verra jamais", et puis une fois que l'autre l'a vu aussi, on se réunit pour en causer ensemble sur le blog, parce qu'en parler tout seul c'est pas jouable, ce serait trop laborieux, autant que le film. Ce film-là c'est la rencontre de deux beaux gosses, à l'image des deux auteurs de ce blog se retrouvant pour en causer. D'un côté Ryan Gosling, l'homme à tout faire de 2011 : garagiste dans Drive, psychopathe dans Love & Secrets, déménageur dans Blue Valentine, pigiste indé sur CE, blond platine, 90-60-90, mannequin Gillette, deuxième homme le plus sexy du Monde selon Esquire après Bradley Cooper aka Glue3, bref la totale. L'acteur a un parcours tout tracé, dans dix ans il aura son premier Oscar pour un film sur la trisomie, dans vingt ans il aura son premier rôle de manager d'équipe de baseball, dans trente ans il jouera en guest un macaque vieillard dans le 19ème épisode de La Planète des singes, dans quarante ans il passera pour la première fois derrière la caméra pour filmer un biopic lent sur Thom Yorke ou Neil Young et il ne finira pas son chef-d’œuvre parce qu'il crèvera entre temps.


The Driver s'est paumé dans un meeting politique et il se fait chier autant que nous

En face et aux manettes, George Clooney, le Obama blanc. Le seul homme qui a dû dire non à une journaliste latino qui en pleine interview filmée et pendant qu'il répondait à la question : "Alors vous avez joué dans Kung-Fu Panda 2, pas trop dur d'incarner un panda ?", lui a mimé une grosse pipe en poussant à intervalles réguliers l'intérieur de sa joue avec sa langue. Colin Farrell's way... Clooney a été obligé de dire non et de faire un mouliné avec les bras pour signifier "tout à l'heure" avant d'enchaîner sur la question suivante : "Alors ? Vous avez joué dans Cars 2, pas trop dur de doubler une bagnole ?". Clooney c'est l'homme qui a voulu être le Cary Grant des années 2000, mais son meilleur rôle reste celui de Monsieur Nespresso, dommage pour lui. Cet homme aux allures d'ambassadeur s'est octroyé le rôle du président démocrate dans The Ides of march, titre original, assez malin et tape-à-l'œil qui désigne en anglais le jour où Jules César s'est fait assassiner (vient du latin Idus Martii), sauf que c'est Ducon qui s'est collé à la traduction française et qui, après avoir suggéré "Les Idées de Mars", s'en est tenu à un plus terre-à-terre Les Marches du pouvoir.


Les deux sextoys humains de l'année sont contents d'eux, mais Dieu sait qu'il n'y a pas de quoi !

Qu'en est-il donc de ces Idées de Mars ? Un thriller politique de grand-père qui croit nous apprendre la vie et qui veut nous rencarder sur les coulisses du jeu politique où tout le monde est pourri et où c'est blanc bonnet, bonnet blanc. A d'autres Clooney, à d'autres... Comme toujours quand Clooney réalise, grooooooos problème de rythme à la clé. On suit le film parce qu'il n'est pas inintéressant et parce que les acteurs sont là, mais tout ça est terriblement mou du genou et les temps morts durent une heure et demi. Reste un script où Clooney, qui aime à faire des films à charge, semble faire part de ses désillusions politiques d'homme de 60 balais qui a paumé ses rêves d'adolescent et qui "en est revenu". Clooney ne votera peut-être pas Obama, dont il reprend les codes visuels de campagne, vu ce qu'il met dans la tronche du parti de son cœur avec cette histoire de blackmailing à tout-va. "Tous pourris" nous dit Clooney ! Ton film aussi !


Les Marches du pouvoir de George Clooney avec George Clooney, Ryan Gosling, Paul Giamatti et Philip Seymour Hoffman (2011)

25 juin 2011

Lemming

Ce film-là, je suis passé à côté. C'était le deuxième Moll après le tremblement de terre intitulé Harry un ami qui vous veut du bien. Après ce premier film, la France pensait avoir trouvé son Hitchcock en la personne de Dominus Moll, et son Anthony Perkins sous les traits cubiques de Sergi Lopez. Mais surtout les dames avaient fait main basse sur un nouveau sex symbol digne de Cary Grant : Laurent Lucas. Un front barré par les soucis, un nez droit comme la justice, des sourcils en équerres et un menton volontaire. Des yeux d'un bleu vif et percutant, aussi, puis surtout une voix. Laurent Lucas a vite fait de recouvrir toutes les couvertures de ELLE magazine. Dominik Moll en a fait son égérie en le collant à l'affiche de son second film. On parle de Scorsese-De Niro, de Desplechin-Devos, de Cassavetes-Rowlands, de Ridley Scott et Russel Crowe, de James Cameron avec Bill Paxton et de Carpenter et Kurt Russel, désormais il faudra compter avec Moll/Lucas. 
 
Ici on retrouve ce goût de l'inquiétant cher à Moll dans l'expression faciale du Cary Grant bourguignon, dans cette assiette qui ne contient bizarrement que de la salade et dans le reflet inversé de cette assiette sur le verre concave du pot à eau : tant de maîtrise force l'admiration 
 
Lemming fait partie de ces films qui ont un titre tapageur pour pas grand chose, comme Cloverfield, Kaboom, Mammuth ou Synecdoche New-York. C'est typiquement le genre de film que Moll a mis en boîte avant de se demander comment l'appeler. Alors que le titre Harry un ami qui vous veut du bien lui était apparu comme une évidence, Lemming tarda à monter au cerveau du réalisateur. En fait ça désigne à la fois l'animal que Gainsbourg retrouve dans la cuvette de ses chiottes après le passage éclair de Rampling aux cabinets, et le jeu préféré du cinéaste sur Nintendo DS. Dominik Moll l'a prouvé, il est intarissable sur le gameplay de Lemming ou sur celui de Worms, quant à moi j'ai un pote qui est incollable sur Moll. Les autres réalisateurs préférés de mon ami sont Douglas Sirk, Frank Borzage (qu'il prononce comme il faut quitte à ne pas se faire comprendre en soirée : "Borzégui"), Kubrick, Bergman, Hitchcock ou Bong Joon-Ho, et contre toute attente il place Dominik Moll au même niveau. Pour lui c'est les Rois Mages. Tout réal dont le blaze finit par "ick" a une chance de lui plaire : Kubrick, Sirk, Moll Dominik et il s'est même forcé à aimer The Tree of Life de Malick. Il m'avait vraiment vendu Lemming, mais c'est aussi parce qu'il a des billes dans le projet : c'est lui qui a fait l'affiche, matez-la en grand format et rendez-vous compte qu'il n'est pas fan des mirettes de Rampling. Si vous souhaitez rencontrer cet ami, rendez-vous entre le 1er et le 5 juillet au festival de ciné de La Rochelle, il y est chaque année, il a ses petites habitudes, vous le trouverez en tongs à la terrasse d'un café en train de manger une saucisse enrobée dans de la salade, c'est son plat préféré, celui qui lui permet de tenir bon tout le long de ses marathons cinoche. 
 
Sur ce glaçant photogramme du film, tout est anxiogène : les bras ballants et les verres fumés de Charlotte Rampling, surprenant l'étreinte des tourtereaux ; l'auréole de sueur dans le dos de chemise de Lucas ; le profil de Charlotte Gainsbourg. Mais le Malin rôde dans un autre niveau de l'image, au second plan, au milieu et au fond de la pièce
 
Pour revenir au film, on n'a pas tenu plus d'une demi heure assis devant. J'ai du mal à être captivé par des films dont l'action se déroule dans des décors surréalistes comme des maisons de banlieue high-tech dessinées par des architectes illuminés, avec un mobilier ultra moderne estampillé Philippe Stark. Quant à la dimension "conflit de famille" à coup de dégâts des eaux, j'avoue avoir eu ma dose avec ma propre belle-mère, qui s'est servie de l'unique manuscrit de mon mémoire de fin d'année presque finalisé pour lessiver sa baignoire. Je vois qu'on n'a rien dit de Charlotte Gainsbourg, premier rôle du film, et je crois qu'on en sort grandis. Ne pas l'insulter relève du prodige, vu que c'est une merde.
 
 
Lemming de Dominik Moll avec Charlotte Rampling, Charlotte Gainsbourg, André Dussolier et Laurent Lucas (2005)

28 mai 2011

Viridiana

Écrit en collaboration avec notre rédactrice à temps partiel, Nônon Cocouan.

En 1961, Jean Giono, président du festival de Cannes, remet une double Palme d'Or au film français Une aussi longue absence d'Henri Colpi et au Viridiana de Luis Buñuel. A revoir le film aujourd'hui, on se demande comment il a pu arriver jusqu'à la sélection, comment même Buñuel a pu le sortir en 1961, soit un an après l'interdiction aux moins de 18 ans infligée au premier film de Godard, A bout de souffle, et un an avant que Vivre sa vie ne subisse le même le sort. Le film engendra bien un scandale, autant cinématographique que politique, puisque ses copies furent saisies en Espagne après que le Vatican et Franco le jugèrent blasphématoire, mais il put exister grâce à une certaine "intelligence de la censure" de Buñuel et reçut tout de même la récompense suprême largement méritée.



Le film raconte l'histoire de Viridiana, interprétée par Silvia Pinal, qui vit dans un couvent et s'apprête à prononcer ses vœux. Son oncle, joué par l'excellent Fernando Rey, avec qui elle n'entretient que des rapports lointains, lui demande de lui rendre une dernière visite avant sa prise de voile. Elle s'exécute et découvre peu à peu que le vieil homme, bouleversé par la mort de sa femme (la tante de Viridiana) a quelques idées incestueuses à son sujet. Don Jaime propose même à la jeune religieuse de l'épouser, mais suite à son refus, il lui demande une ultime faveur : se parer de la robe de mariée de feu son épouse. L'obligeante Viridiana accepte et son oncle profite du repas pour la droguer puis l'emmener dans son lit. Réglant encore ses comptes avec son enfance, Buñuel, comme à son habitude, nous offre un festival de fétichisme plus ou moins subtil mais toujours savoureux. Cela peut être parfaitement explicite, comme quand le cinéaste s'en donne à cœur joie dans la symbolique la plus crue en filmant la jeune femme pieuse hésitant à traire une vache et frémissant à l'idée de se saisir de son pis sous le regard libidineux d'un paysan. C'est aussi une simple corde à sauter qui prend une dimension étonnamment sexuelle quand le vieil oncle tourne autour d'une fillette jouant à la corde qu'il incite crapuleusement à sauter encore et encore. Buñuel filme alors les jambes nues de l'enfant dans un plan qui rappellerait presque Bresson, où l'innocence de l'enfant est corrompue par le désir de Dom Jaime et où les poignées de la corde à sauter révèlent une forme étrange. C'est - attention les deux lignes qui suivent révèlent des éléments clés de l'histoire - avec cette même corde à sauter que l'oncle se pend quand Viridiana fuit la maison, et c'est avec celle-ci que Viridiana sera ligotée lors d'une tentative de viol par des mendiants à la fin du film.



Toute la première partie du film est ainsi fondée sur le désir et le fantasme, thèmes chers à Buñuel, qu'ils soient incestueux ou blasphématoires. Il faut voir ainsi comment ce génial saligaud de Buñuel filme cette bonne-sœur qui retire ses bas avant de se coucher... A ce titre le choix d'une superbe blonde comme Silvia Pinal dans le rôle d'une nonne pousse immédiatement le spectateur dans ses derniers retranchements et le contraint à condamner l'oncle tout en s'identifiant à lui. Buñuel lui-même considère cet homme avec tendresse et lui voue une certaine sympathie, et il est vrai que Don Jaime est touchant dans sa détresse affective et dans son besoin de retrouver un amour perdu.



Après un événement majeur concernant le personnage de l'oncle, le film prend un virage pour se tourner vers une seconde histoire, quand Viridiana, qui est persuadée d'avoir perdu sa virginité dans la nuit passée avec Don Jaime et qui en conséquence considère avoir perdu toute légitimité pour accéder au couvent, décide de se consacrer aux pauvres et de fonder une sorte de refuge afin de les accueillir. C'est alors un vrai festival de gueules brisées, de tronches estropiées, un boulevard d'affreux sales et méchants (qui ont dû inspirer Ettore Scola), avec beaucoup d'humour et d'ironie. Par exemple quand les miséreux prient aux côtés de Viridiana en montage alterné avec les images du camp de travail qu'est devenu le refuge. Ou encore lors de la grande scène de festin déjanté où les pouilleux jouissent de tout ce qui est à leur portée dans la maison familiale qu'ils ont investie par effraction. Ils improvisent là une bacchanale où tous les excès sont rois. Buñuel rejoue alors la Cène avec des clochards bourrés à la place du Christ et de ses apôtres dans une séquence magistrale de vivacité, d'irrévérence et d'humour, typique du cinéaste. Celui-ci se défoule et fait brûler la couronne du Christ à l'image pour mieux délivrer ses propres théories humanistes sur le mode : "Donne-le à Bertrand, il te le rend en caguant". On pourrait, ailleurs, s'attendre, au début de la deuxième partie, à ce que la richesse de cœur des mendiants soit opposée à la richesse matérielle des bourgeois dans un discours bien-pensant, manichéen et moraliste. Mais on a droit à Buñuel et chez lui les choses ne sont pas si simples. Toute bonté a ses limites dès lors que l'occasion fait le larron. A la fin, l'idée est claire, "c'est chacun pour soi" comme le dit l'une des clochardes, et au fond tout le monde n'est voué qu'à son propre petit plaisir crapuleux. Néanmoins le cinéaste manifeste une sympathie évidente pour ses personnages et ne se pose jamais en accusateur ou en donneur de leçon. Quant au caractère supposé blasphématoire du film, Buñuel l'a assez dit, il ne s'agit pas pour lui de critiquer ou de ridiculiser la religion, dont il admire l'idéal spirituel, mais bien d'en montrer le caractère illusoire dès que cet idéal est confronté à la réalité et aux bas instincts de tout un chacun.



Là où Hitchcock montrait son doigt à la censure avec le fameux plan final de La Mort aux trousses, où le train phallique de Cary Grant s'engouffrait dans le tunnel d'Eva Marie Saint (pardon...), à son tour Buñuel ne manque pas de déjouer certaines interdictions, notamment à la fin du film, dans une scène qui nous semble pourtant magnifiquement scandaleuse. A l'origine, le scénario prévoyait qu'après avoir été sauvée in extremis par son cousin d'une tentative de viol, Viridiana devait le rejoindre dans sa chambre et le film s'achever par une porte refermée sur leur liaison incestueuse et impie. La censure ayant jugé cette scène "effroyable", Buñuel en prit son parti : Viridiana rejoint son cousin et la bonne en train de jouer au cartes, s'assied à coté d'eux, et s'introduit dans la partie tandis qu'un long travelling arrière les abandonne à leur sort. Non seulement le ménage à trois est explicite et ô combien immoral, mais en plus, histoire d'enfoncer le clou, le cousin dit alors ces derniers mots : "Je savais bien que ma cousine Viridiana finirait par jouer à la belote avec moi". Quand on connaît le double sens de l'expression "jouer à la belote" en espagnol, qui ne signifie rien moins que tirer un coup, ça ne donne pas envie d'aller taper le carton dans un bar espingouin, et ça dit tout du génie scabreux de cet immense cinéaste.


Viridiana de Luis Buñuel avec Silvia Pinal et Fernando Rey (1961)

19 février 2008

Bigfoot

Qui ne connait pas le Big Foot ? Littéralement "Gros Pied", du fait de la taille gigantesque des empreintes qu'il se plaît à laisser dans la boue les soirs de pleine lune (si le dicton "grand pied grosse bite" est vrai, imaginez un peu la taille que doit avoir son GrosRobert), le Big Foot est plus connu chez nous sous le nom d' « Abominable bonhomme des neiges ». « Yeti » ou « Mi-Go » au Tibet, où il est très souvent surpris dans les fêtes de villages, le Big Foot ne répond de toute façon jamais quand on l’appelle, d’où cette abondance de surnoms. Hergé lui a consacré un album, Pocahontas serait morte étranglée par l'un d'eux, Jeremiah Johnson en aurait combattu un à mains nues, Brad Pitt le défend, Ernest Giger s'en serait inspiré pour designer l'Alien, Spielberg en aurait apprivoisé un en lui montrant E.T... C'est bien simple : le Big Foot est l'une des légendes urbaines les plus vivaces de notre temps. Toute personne s'intéressant un tant soit peu aux mystères qui font froid dans le dos a déjà entendu parler du Big Foot. Ici, nous sommes bel et bien en présence d'un cas d'homme de néandertal qui aurait survécu à travers les âges, chose tout à fait plausible affirment les scientifiques et d’autant plus effroyable que l'on relève des témoignages venant d’Asie qui sont étrangement cohérents avec d'autres originaires d’Amérique ou de Patagonie ! Selon l’IFOP, et d’après les chiffres datant de 2003, on recenserait chaque année pas moins de 850 preuves -and counting- de l’existence du Big Foot. Comme vous le voyez, j'ai moi-même du mal à cacher mon enthousiasme lorsque j'évoque la personne du Big Foot ! Une biopic référence sur le Big Foot DEVAIT exister, Slatzer s'en est chargé.




C'est suite à une longue traversée du désert et au braquage d'une banque dans le Kansas que Robert Slatzer trouva les fonds nécessaire pour mettre en chantier le tournage de son film. Saltzer avait tout simplement l'intention de réaliser une oeuvre bigger than life, c’est à dire LE film définitif sur le sujet du Big Foot. La vingtaine de pages qui constitue le scénario de Saltzer cache un film d’une profondeur rare, contenant son lot de scènes d’anthologie et permettant de faire passer un message humaniste d’une simplicité désarmante sur la tolérance et la vie en communauté. Je ne peux à présent m’empêcher de vous présenter le synopsis. Si vous n’aimez pas les spoilers, passez donc votre chemin ! 




Le début du film nous présente un Big Foot hyperactif et suspicieux, ayant par conséquent du mal à trouver le sommeil. Il noie donc sa solitude et son chagrin dans une bouteille de whisky dérobée à un bûcheron. Une nuit, après un brainstorming éreintant où il est aidé par un jeune verrat qui deviendra par la suite son sidekick, le Big Foot décide d’aller à la rencontre des villageois, dans l’espoir de se faire des amis. Sous-homme à l’allure simiesque et à l’hygiène rudimentaire, le Big Foot aura au départ bien du mal à faire sa place parmi les villageois. Grâce à un sens de l’humour à toute épreuve et une répartie qui laisse pantois, le Big Foot autodidacte se fera peu à peu accepter et deviendra un membre essentiel de la communauté. Nous sommes alors dans le premier acte du film, tout va bien et le climax du bonheur survient lorsque le Big Foot a sa première relation sexuelle avec une jeune attardée, qu’il conclue par un interminable cumshot, rythmés par les cris de la bête. 




C’est alors que survient l’inévitable élément perturbateur, ouvrant le deuxième acte : une bande de bikers sans pitié et le drapeau en berne depuis des mois, débarquent en ville, surprennent le Big Foot dans un bar et s’en prennent directement à lui avec leurs fouets. Sachant que son penchant pour la bibine est son talon d’Achille, les bikers lui tendent un guet-apens en se servant d’une canette de bière pour l’attirer dans une cage. Le Big Foot se retrouve alors dos au mur, ignorant encore les intentions des bikers qui désirent le revendre à un savant fou !  




Je préfère ne pas dévoiler le reste de l’intrigue afin de préserver l’effet de surprise, mais sachez que le métrage est ponctué de scènes cultes qui sont désormais au panthéon du cinéma. Parmi elles, je citerai en premier celle du mémorable mexican stand off où le Big Foot est cerné par trois bikers armés et à cran ! Celle où l’on voit le Big Foot prendre sa première douche vaut également son pesant de pesos car rien ne nous est caché sur l’anatomie de la bête. Le spectateur médusé se rend alors compte que notre Big Foot a effectivement un sexe de la taille du bras d’un enfant bodybuildé. Que dire du final en apothéose où le Big Foot, ayant réussi à s’échapper, se retrouve traqué par un Mirage 2000 et évite de peu un raid aérien lors d’une scène évoquant inévitablement La Mort Aux Trousses et la fin de 24 heures chrono saison 3 ! 




Ne vous laissez pas duper par l'affiche mensongère du film car à sa sortie, la presse lui réserva en réalité un accueil particulièrement glacial avec quelques phrases assassinent qui eurent pour effet inattendu de rendre Robert Slatzer encore plus euphorique, rappelant qu’il en avait été de même pour le Citizen Kane d’Orson Welles et que seuls les vrais chefs d’œuvre ne sont pas immédiatement reconnus. « Quid de Titanic dont personne ne se souvient aujourd’hui alors qu’il déchaîna les foules à sa sortie ? » déclara-t-il lors d’un entretien privé.

Son film provoqua carrément une sorte de séisme au sein de la presse spécialisée. Les critiques n'ont vraiment pas été tendres et, pour que vous ayez des preuves, je vais à présent vous citer les exemples les plus fameux :

"Je fêterai mes 118 ans demain. J'ai supervisé les effets spéciaux de L'Arroseur arrosé, j'ai même eu l'idée de la blague en premier, j'étais parmi les passagers du train de la Ciotat, j'ai échappé au McCarthisme, j'ai accueilli Kirk Douglas lors de son arrivée aux pays de la liberté, je suis celui qui suite à une faute de frappe a définitivement transformé Gary en Cary Crant et j'ai connu George Lucas à l'époque où il avait un peu de talent. J'ai vu des milliers films, interviewé des réalisateurs du monde entier et visité les salles de cinéma de tous les pays. Je pensais avoir été achevé par le dernier Ron Howard. C'était sans compter sur la chose méprisable de Robert Slatzer, qu'on m'obligea à voir jusqu'à la fin, un fusil à canon scié collé à ma poitrine." Le Père-Noël

"C'est bien simple : j'ai eu l'impression de voir les rushes du plus mauvais premier film d'un réalisateur raté qu'on aurait forcé à faire du cinéma." Jean Claude

"Un pet cinématographique." Télé Z

"L'espace d'une heure trente, j'ai envié ma tante aveugle, pour la première fois de ma vie." Télé 2

"Un traquenard." Bricoloisirs

"By the way, this movie caused terrible trauma for me !" TGV Magazine, le magazine à grande vitesse

"BigFoot fait partie de ces quelques films qui feraient regretter aux frères Lumières d'avoir inventé le cinématographe." Kansas City Chronicles

Beaucoup de haine pour un film qui n’en mérite pas tant. 





BigFoot se termine sur quelques lignes nous racontant le futur incertain du Big Foot et de sa nouvelle compagne, hommage direct aux grandes heures du cinéma muet. On y apprend qu’ils se marièrent, qu’ils vécurent heureux mais qu’il décida de divorcer car elle était stérile. Terrible fin, ou quand la fiction parvient à être aussi cruelle que la réalité. Après avoir réalisé ce film, l'allemand Robert F. Slatzer a tout simplement arrêté le cinéma, jugeant qu'il ne pourrait jamais faire mieux et que tout avait été dit. Une vision du cinéma peu banale, pour un réalisateur unique. 


Bigfoot de Robert F. Slatzer avec John Carradine, Christopher Mitchum, John Mitchum et Christopher Carradine (1970)