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2 août 2021

The Mortal Storm

En 1940, Frank Borzage évoque et filme les camps de concentration (dont on feindra de découvrir l'existence cinq ans plus tard) dans The Mortal Storm, film qui relate la montée du nazisme dans l'Allemagne du milieu des années 30 à travers les déchirures d'une famille fracassée par l'accession au pouvoir d'Adolf Hitler. D'un côté le beau-père, vieux savant et professeur d'université fort respecté aux portes de la retraite, sa femme et Marin (James Stewart), un jeune fermier ami de la famille. De l'autre, les fils du vieux couple, biberonnés au national-socialisme, exaltés par la verve hitlérienne, intolérants à toute voix dissidente et prompts à harceler quiconque possède un profil peu aryen, tant pis si leur beau-père chéri en fait partie. Entre les deux, Freyda (Margaret Sullavan), unique sœur de la fratrie des fachos abrutis. Fiancée à l'un d'entre eux, elle est dans le radar de Martin, le Juste qui tient tête aux jeunes nazis et s'échine à faire passer les persécutés en Autriche par un col de montagne peu surveillé. 
 
 

 
Fin du film, vient cette séquence où, après que deux des frères S.S., pourtant soudés par leur immense connerie jusque là, se retrouvent finalement séparés eux aussi par le désastre de leurs actes (la destruction de leur propre famille), la caméra se déplace dans la maison familiale vide et se fixe plusieurs fois, filmant les lieux désertés de leurs habitants, une table, l'ombre d'une chaise vide sur le sol, une cage d'escalier ; et l'on entend l'écho des paroles prononcées au début du film par l'aïeul dans ces mêmes lieux pleins alors de tous les personnages d'une famille nombreuse, et aussi les pas des bottes martiales du seul fils sceptique face aux conséquences de ses choix, dernier présent dans la demeure, lui qui se souvient de ces heures heureuses, et qui maintenant fuit les reflux de sa mémoire quand, par son fanatisme, il a contribué à vider son foyer et à s'endeuiller, causant la perte de plusieurs individus parmi les plus chers.
 
 
 

 
C'est un peu le même final que celui de La Corde, avec le même James Stewart, qui ici est un élève du professeur de sciences, vieil homme du jour au lendemain vénéré puis harcelé, arrêté et parqué dans un camp de concentration par de jeunes idéologues sûrs de leur suprématie. James Stewart, chez Hitchcock, incarnera à son tour le professeur adulé trahi par ses propres élèves au nom, là encore, d'une catégorie d'hommes supérieure à une autre (mais coupable, quant à lui, d'élucubrations théoriques fumeuses sur le droit au crime accordé à une pseudo-élite élevant la discipline meurtrière au rang des beaux-arts). J'ai vu récemment ce type de séquence dans un autre film, mais je ne me souviens pas lequel. Dans celui de Borzage, c'est la mise en scène de la mémoire et de la perte, dans celui d'Hitchcock, la projection mentale, dans l'espace vacant, du crime qui s'y est déroulé quelques heures plus tôt (juste avant le début du générique d'introduction). Dans un recours formidable aux puissances de l'image et du son, qui suffit à annihiler la supposée prérogative de l'art littéraire sur l'art cinématographique réservant au premier la capacité de nous laisser fabriquer nos propres images, la caméra filme des lieux vides de corps mais paradoxalement habités, surchargés de récit, de drame, d'émotion et de présences par celle des objets, des lieux et d'une voix off puissamment iconogène, qui nous laisse le soin et le plaisir (ou la douleur) de remplir le cadre, de refabriquer de l'image, de voir ce qui n'est pas (ou plus).
 
 

 
 
The Mortal Storm de Frank Borzage avec James Stewart, Robert Stack et Margaret Sullavan (1940)

16 avril 2021

Dark Waters

On a connu Todd Haynes moins engagé mais plus délirant. On l'a croisé une ou deux fois en soirées à Cannes ou chez lui à Brooklyn, et d'habitude y'a qu'à lui servir un martini blanc et l'écouter déblatérer pour littéralement décoller de son siège. Todd a toujours eu ça pour lui. Cet art du récit, ce souci du détail, ce sens de l'anecdote qui n'en finit plus, cette grande chaleur humaine et cette conscience aiguë de l'autre. Et puis, mon dieu, on se marre avec lui ! Il est pétri d'humour et d'amour à gogo. Pourtant, pourtant... son dernier film en date, Dark Waters, lancé directement depuis le canapé dans la platine, en un jet du disque plein de certitude et d'effet boomerang, nous a sapé le moral et cloués au tapis pour des jours et des jours. Autopsie d'une dépression. Plongée en eaux troubles.

Tout grand cinéaste américain a au moins un film-dossier à son actif, un film à charge, un film coup de poing, un film engagé qui remet les compteurs à zéro, les pendules à l'heure et l'église, la mosquée, la synagogue et le temple au centre surchargé du village. Chaque scandale américain ou international possède son film-signature, son mémorandum filmé qui le fait directement entrer dans les archives de la mémoire collective et l'établit en affaire classée dans les caboches de celles et ceux qui l'ont maté. La Amistad par exemple. Qui se souviendrait de la traite négrière sans le film de Steven Spielberg ? Pentagon Papers ? Qui se souviendrait du mic-mac des pentagone papiers sans la piqure de rappel de, une fois de plus, Steven Spielberg ? Lincoln ? Qui aurait eu vent de la carrière de cet avocat de renom sans le vaccin double-rappel de, on vous le donne en mille, Steven Spielberg ? La Liste de Schindler ? Qui aurait la moindre idée de la notion de génocide, ou d'ailleurs le réflexe d'établir des listes (ne fût-ce que de courses), sans le pense-bête de, bam, Steven Spielberg ? Réponses : personne. Et on pourrait continuer avec 1941, La Couleur prepou, L'Empire du soleil, L'Empire contre-attaque, Munich, ... Tous les grands scandales de l'Histoire ont eu un grand cinéaste américain pour s'occuper d'eux, et c'était souvent Steven Spielberg.
 
 

 
Il ne restait que le Téflon à torcher (bientôt viendront le temps d'AstraZeneca et de Pfizer). Et Todd Haynes, en grand cinéaste américain, s'y est collé. Petit rappel de son CV ? On a tendance à oublier ses faits d'armes et à minimiser ses réussites, ses prouesses. Tout ça parce qu'il n'est pas du genre à la ramener (à part en soirées où il monopolise la parole, l'attention, les vivats mais aussi tous les empanadas à portée de main, et de façon plus générale tout ce qui se gobe). Tout ça parce qu'il est gentil, discret, humble, généreux. C'est un amour d'homme qui passe le plus clair de son temps. Il le passe, tout simplement. Il n'emmerde personne avec ça. Il n'est pas du genre à signer son film d'un ronflant (et imprononçable) Todd Haynes's Teflon, ou Todd Haynes's Scarole, pour citer son précédent film magnifique sur les amours de deux femmes dans le New York des années 50. Les gens sont d'autant plus virulents avec les innocents, les non-violents, les êtres pacifiques qui ramassent les coups en se pliant en boule. Combien ont déféqué sur Le Musée des merveilles, que nous tenons pour un bien beau film. L'homme, Todd Haynes, est pourtant visionnaire, ayant signé bon nombre de films d'hier qui parlent potentiellement de demain (exemple canonique : Safe).
 
 

 
Les soirées chez Todd, c'est bruitiste. On ne s'entend pas penser. On n'entend que lui, qui aboie au milieu de la pièce parmi les décibels et distorsions de Sonic Youth. Non pas que les vinyles tournent sur la platine, non, le groupe vient jouer chez lui chaque week-end. Il a quasiment inventé Sonic Youth et leur a suggéré d'ajouter "Sonic" à "Youth", ou l'inverse. Le groupe mythique devrait même s'appeler Todd Haynes's Sonic Youth. C'est aussi à lui qu'on doit l'avènement Julianne Moore, dont il a cerné la personnalité hors-normes et le toupet face caméra. C'est aussi à sa majesté Haynes qu'on doit la carrière de Kelly Reichardt, qu'il produit, et qu'il a sortie des ronces à ses débuts. Todd Haynes porte en lui-même quelques unes des plus grandes carrières du cinéma américain d'aujourd'hui. On pourrait le comparer au James Stewart du film de Capra, La Vie est belle, victime parfois de coups de blues pas possibles mais qui régale en soirée et distribue les billets allers pour la joie et le kiff sans escale quitte à parfois se mettre en danger. Quand Todd est au fond du seau, en général le surlendemain de ses soirées de légende (le lendemain il n'est pas , on peut lui parler mais dans le vide complet, et on peut facilement s'y tromper car il a cette particularité de garder les yeux grands ouverts dans ces moments-là, deux yeux qui ressemblent à des clous de girofle), on aimerait pouvoir lui montrer l'état du cinéma américain s'il n'avait pas existé ces trente dernières années et s'il ne s'était pas démené pour l'embellir de sa si délicate et précieuse façon.
 
 

 
Il lui fallait donc, comme tous les grands, son film-dossier. C'est un peu la faute du fort louable Mark Ruffalo, homme doté de toutes les qualités, qui n'aime rien tant qu'accumuler les films-dossiers, considérant par là qu'il allie l'utile et l'agréable, le politique à la fiction. Ruffalo avait chez lui cette batterie de casseroles en téflon qui lui faisait littéralement pisser du plomb après chaque repas, mais qui ont permis quand même toutes ces scènes où il se transforme en Hulk en un claquement de doigts dans la saga Avengers, et l'acteur avait à cœur d'en faire quelque chose d'utile. Après avoir revendu ses poêles à frire à prix d'or sur e-bay, le comédien, alerté des dangers du téflon par son médecin traitant inquiet de le voir régulièrement tripler de volume et changer de couleur de peau, a donc forcé la main à l'un des plus grands cinéastes américains de son temps, Todd Haynes, qui lui en devait "une belle" (le prix de la came pour une soirée, lors de laquelle Todd a mis à sac la baraque de son ami comédien : il y a parfois des soirées qui tournent mal pour Haynes, quand il n'est pas "dans son monde", comprendre embué par la musique de Sonic Youth venue le canaliser et calmer ses nerfs à vif). 
 
 

 
C'est sans la passion qui le caractérise au quotidien que Todd Haynes s'est lancé dans le tournage (long et laborieux, selon ses dires, et dieu sait qu'il ne supporte pas de tourner dans un autre ordre que chronologique : sans ça, il "ne suit plus"...) de ce film-dossier sur les méfaits du téflon. Petit manque de motivation de la part du maestro pour ce film de commande, cette dette de jeu à un pote de longue date, vite transformé en manque d'inspiration, qui touche jusqu'à l'affiche : on a attendu la course-poursuite jusqu'au bout du générique de fin, espérant une scène post-générique ultra nerveuse dans laquelle Mark Ruffalo allait appuyer à fond sur le champignon. Et jusqu'au titre du film, Dark Waters, qui est déjà le titre d'au moins trois autres films, dont deux films d'horreur portant sur le même sujet, le téflon, et un porno reptilien à vous glacer le sang. Le résultat du travail de Haynes et de Mark Ruffalo est certes terne, lent, gris, vert, lourd, monotone et vite expédié, il n'en reste pas moins un film-dossier qui peut en remontrer à bien d'autres films-classeurs et autres films-chemises beaucoup moins rigoureux et définitifs. 
 
 

 
Todd Haynes a vidé le dossier, essoré le fichier, nous donnant l'impression, d'un bout à l'autre de la projection, d'être , dans notre salon, d'ouvrir les archives l'une après l'autre, de les éparpiller sur le carrelage et de nous balancer au visage les preuves les plus accablantes sur les dangers du téflon, nous gueulant au visage "Et vise un peu ce document ! Et jette un œil sur celui-là ! Tu me crois maintenant ? C'est pas du lourd ça ?" Si. Vous ne pourrez plus rien nier après avoir vu ce film, même si vous faites actuellement fortune dans le téflon, même si vous êtes plongé jusqu'au cou dans l'affaire et si vous en avez retiré des bénéfices. Personne ne peut plus rien réfuter. Qu'on soit sur le banc des accusés ou victime, on baisse la tête et on plaide coupable. Même si on trouve ça bien pratique quand l’œuf surfe à ce point sur la poêle sans la moindre goutte d'huile ou de beurre, lévitant au-dessus du revêtement noir auquel il ne veut surtout pas accrocher (toujours trouvé ça chelou...). Nous, depuis ce film, c'est bien simple, on cuisine et on mange à même la plaque vitro-céramique. Et en fait ça passe. A condition de sortir le matos du carton d'emballage et de déballer des vivres consommables. Il faut dire qu'on ne bouffe que de saison : les knackis balls c'est de janvier à décembre, faut pas se mentir.

 
Dark Waters de Todd Haynes avec Mark Ruffalo (2020)

21 janvier 2020

Roadgames

Imaginez Fenêtre sur cour mixé avec Duel et vous aurez déjà une petite idée de ce qu'est Roadgames, thriller culte venu d'Australie, connu en France sous le titre assez bête de Déviation mortelle et récemment édité en blu-ray sous la houlette de Jean-Baptiste Thoret dans la chouette collection "Make My Day". Réalisé en 1981 par Richard Franklin, à partir d'un scénario signé Everett De Roche (auquel on doit également d'autres titres importants du cinéma de genre australien de cette période comme Harlequin, Long Weekend ou Razorback), ce film est une retranscription sur route, intelligente et assumée, du grand classique d'Alfred Hitchcock. La chambre de James Stewart dont la vue donne sur les appartements d'en face est ici remplacée par la cabine exiguë d'un camion conduit par le fringant Stacy Keach, chauffeur à l'imagination galopante qui voit celle-ci stimulée par les spectacles curieux auxquels il croit assister derrière son volant. Notre routier, qui doit traverser la vaste plaine du Nullarbor pour amener son énorme cargaison de viande à Perth, est convaincu d'être sur les traces du serial killer qui sévit dans la région, semant des cadavres en morceaux sur son passage et parcourant les routes dans un van vert aux vitres teintées, derrière lesquelles tout est possible, et sur lequel finit systématiquement par retomber notre héros.






Si les petits clins d’œil et les références plus substantielles au maître du suspense sont légion, Roadgames ne se présente pas pour autant comme un vulgaire pastiche forcément inférieur à son si prestigieux modèle. Le film de Richard Franklin parvient très vite à exister par lui-même. D'abord parce que l'on s'intéresse d'emblée à ce personnage de routier au verbe facile et à l'imagination au moins aussi fertile que celle de nous autres spectateurs, friands et habitués à de tels scénarios et également enclins à faire du quidam à la tronche patibulaire croisé par hasard sur une aire d'autoroute le dangereux psychopathe sorti tout droit d'un film américain. Stacy Keach incarne avec une gouaille irrésistible ce routier dont on ne sait d'ailleurs pas trop ce qui a bien pu le mener à choisir ce métier qu'il assume plus ou moins, en dehors de son besoin de divaguer en solo ou accompagné. Ce qu'il aime, en effet, c'est surtout philosopher au volant et discuter avec son fidèle animal de compagnie, un superbe dingo au calme olympien. Le spectateur est immédiatement complice de ce personnage si cool, à l'opposé des héros habituels de films d'action, de cet homme d'esprit, aimant la musique classique, la poésie et qui, par désœuvrement mais pas uniquement, se plaît à imaginer l'ambiance et les vies des occupants des véhicules qu'il dépasse le sourire aux lèvres.






Quand notre chauffeur embarque une bonne femme abandonnée par son odieux mari ou une jeune et jolie auto-stoppeuse en fugue, nous découvrons de nouveau des personnages sympathiques, agréables, qui donnent toujours lieu à des échanges délicieux. Les dialogues sont en effet très soignés, avec quelques répliques qui tapent dans le mille. Au passage, avec tous ces atouts en main, on comprend aisément pourquoi on tient là l'un des films de chevet de Quentin Tarantino, un titre régulièrement cité et mis en avant en interviews par le plus connu des réalisateurs-cinéphages. A l'aise dans les différents registres qu'elle est amenée à jouer, Jamie Lee Curtis apporte une fraîcheur bienvenue, son duo avec Stacy Keach, qui tombe rapidement sous son charme, dégage une certaine alchimie. A la toute fin du film, on se dit que l'on ferait encore bien volontiers un bout de chemin en leur compagnie, avec le dingo tranquille roulé en boule sur nos genoux.






Le film de Richard Franklin captive également par son ton très singulier, par ces ruptures fréquentes où l'humour noir, l'esprit comique lunaire et nonchalant véhiculé par le personnage principal, laisse soudainement place au suspense, à l'action, avec des détails parfois glauques et morbides. Des scènes qui relèvent du thriller pur, où le suspense fonctionne ma foi plutôt bien, sont régulièrement désamorcées par des saillies comiques de bon aloi, une ironie étrange et une absurdité assumée qui créent un décalage réjouissant. Au-delà du simple plaisir de cinéphile pris devant cette variation habile de Fenêtre sur cour, plaisir pris à remarquer les différentes accolades à Hitchcock (cela va du petit surnom donné par notre camionneur à son auto-stoppeuse, Hitch, au magazine culturel avec le fameux profil du cinéaste en une que cette même auto-stoppeuse découvre à l'arrière de la cabine, en passant par des plans et des situations qui rappellent inévitablement le cinéma hitchcockien), Roadgames est donc plein de qualités inattendues qui rendent sa découverte particulièrement plaisante. Ceux qui en font un titre majeur de la Ozploitation ne s'y trompent pas.






Enfin, si le charme opère, c'est aussi parce que le film de Richard Franklin a vraiment fière allure et qu'il est farci d'idées de mise en scène et de trouvailles visuelles étonnantes, lui conférant par moments une ambiance onirique très appréciable. Il y a dans Roadgames un lot notable d'images marquantes, quelques visions qui restent collées à nos rétines, comme ce van qui apparait au milieu de la plaine, dans la nuit, d'un seul coup éclairé par les flashs saccadés d'un orage silencieux, ou encore ce Stacy Keach halluciné et emporté par ses divagations, dans les yeux duquel viennent se juxtaposer les phares rougeoyants du véhicule qu'il suit, par le jeu des lumières reflétées sur son pare-brise. Toutes proportions gardées, cette dernière image, issue d'une courte et belle parenthèse quasi psychédélique, rappelle un peu le passage dément du Sorcerer de William Friedkin, quand Roy Scheider, en proie à un délire sinistre, termine seul sa route désespérée au volant de son camion. Dans un tout autre style, on retiendra aussi ce long et très beau panoramique au milieu d'un bar miteux où fait halte notre routier pour passer un coup de fil, ce mouvement de caméra ample et minutieux nous offre un parfait tableau de ce coin perdu et de ses autochtones peu commodes avec, comme immanquable décor, des peintures sur les murs qui représentent des scènes violentes de l'histoire de l'Australie. Ces scènes si inspirées vous donneront envie de creuser davantage la filmographie de Richard Franklin, à commencer par le plus inégal Patrick, récompensé à Avoriaz en 79 et qui jouit d'une belle réputation, voire de vous risquer à découvrir la suite de Psychose qu'il a osé réaliser, porté par son admiration sans borne pour le grand Hitch.






Au bout du compte, Roadgames est donc un drôle de road movie, sans réel point de mire, où le but n'est pas de partir d'un point A pour arriver à un point B, après avoir dû surmonter divers obstacles. Pas de chasse à l'homme trépidante au programme mais plutôt une traque hasardeuse qui semble tourner en rond, un jeu de piste ludique et surtout nourri par les fantasmes des uns et des autres. Aussi, ce n'est pas un sentiment de liberté qui est communiqué par la mise en scène mais plutôt celui d'un enfermement, d'un écrasement, avec la sensation d'être coincé avec ces pauvres âmes sur un bout de terre inhospitalier, terriblement aride et désespérément plat, que Franklin filme comme le bout du monde. Alors certes, on pourra regretter un final un brin décevant, où la tension peine à éclater véritablement, ainsi qu'un rythme global parfois déconcertant, mais ces légers bémols ne suffisent guère à entamer toute notre sympathie pour ce film éminemment plaisant et plein de charme, au statut tout à fait mérité et que l'on recommande chaudement à tous les curieux. 


Roadgames (Déviation mortelle) de Richard Franklin avec Stacy Keach et Jamie Lee Curtis (1981)

13 février 2019

La Rivière rouge

Ce qui me frappe peut-être le plus, en revoyant Red River, c'est son scénario, signé Borden Chase (plus tard auteur entre autres de quelques uns des meilleurs westerns d'Anthony Mann : Winchester 73, Bend of the river et The Far Country) puis remanié par Charles Schnee (Charles Chnou en français). Il y a dans ce script parfois étonnant, du fait probable de ces corrections et remaniements, un certain génie, celui de l'efficacité d'abord. Peu de films montrent, en dix minutes, le héros perdre la femme de sa vie, adopter un fils, trouver le lopin de terre idéal, en chasser les présumés propriétaires, y faire paître et fructifier du bétail pendant 15 ans, se retrouver ruiné par la guerre de sécession et décider d'emmener son troupeau, passé de deux têtes à une dizaine de milliers, jusque dans le Missouri (en réalité ce sera le Kansas, cette épopée ouvrant la voie de la célèbre Chisholm Trail) pour refaire une santé à son compte en banque.





J'ai bien dit dix minutes. Allez, mettons quinze, pour être large. Et il faut bien Howard Hawks, qui signait là son premier western, et ses comédiens pour qu'on ait en prime l'occasion d'être touché par la disparition d'une femme entrevue deux minutes (mais quel morceau de plan le cinéaste lui offre...), et complètement embarqué, le temps de rien, dans les aventures de cet homme, Tom Dunson (incarné par John Wayne avec quelque chose de plus que son panache habituel, et de sans doute nouveau dans sa carrière à cette époque : une profondeur, une gravité, une déchirure qui fondent son personnage), accompagné de son vieil ami, Groot (Walter Brennan, le futur Stumpy de Rio Bravo, dans lequel il chantera aux côtés de Dean Martin et Ricky Nelson l'air qui sert de bande originale à Red River), et de son fils d'adoption, Matthew Garth, dit Matt (Montgomery Clift, dans son premier rôle au cinéma).




Le scénario a aussi ça de brillant qu'il délaisse régulièrement tout ce qu'il semblait mettre en place. C'est là encore probablement le résultat d'un bouquin transformé en scénario par son propre auteur, puis repris par un autre scénariste. N'empêche que les ruptures engendrées ont quelque chose de très plaisant. J'ai déjà évoqué la promise de John Wayne, qui passe ad patres dès les cinq premières minutes de film révolues (je ne gâche pas grand chose en le révélant), mais c'est aussi le fameux "Diego", dont les hommes de main viennent faire savoir au très arrogant John Wayne (lequel, ayant trouvé un joli terrain, décide dans la seconde qu'il est à lui) qu'il a malencontreusement posé son cul sur des terres déjà acquises par un autre. Wayne, aussi sec, use de ses talents de pistolero pour descendre l'un des messagers et envoie l'autre prévenir ledit Diego qu'il a désormais perdu son terrain. Dans tout western qui se respecte, cet événement annonce une lutte à mort entre les deux camps. Ici, niet scatamouni. On n'entendra plus parler de "Diego". A travers un simple dialogue, après une ellipse de quinze ans, on apprendra tout juste que six ou sept tombes se sont ajoutées à celle de l'émissaire mexicain et que plus personne ne s'est frotté à Wayne. Tu m'étonnes.




A peine plus loin, quand Wayne décide d'emmener tout son bétail dans le Missouri, il fait marquer ses bestiaux au fer rouge. Ses hommes s'aperçoivent alors que certaines bêtes ne sont pas à lui (elles ne portent pas la fameuse marque "D Red River" de Dunson. Ce dernier ordonne de les marquer tout de même, car "à partir de désormais et jusqu'à dorénavant" (je vous ai dit que le scénario était génial, j'ai pas parlé des dialogues), ces têtes de bétail sont les siennes. Y compris celles d'un autre éleveur, Teeler, qui se radine aussi sec. Si l'ennemi juré n'est pas Diego, ce sera donc Teeler. Pas du tout. Le bon bougre accepte que Wayne prenne ses bœufs contre un pourcentage sur la future vente, à 1500 km de là. Pas vache.





Le meilleur homme de main du sympathique Teeler, un dénommé Cherry Valance (interprété par la gueule bien connue de John Ireland), présenté comme une des plus fameuses gâchettes du pays, s'avère troublé par l'extrême douceur de caractère de son très conciliant patron (en signe de soumission, Teeler demande même à Dunson de lui tatouer sa marque sur le cul), et se fait aussitôt embaucher par Dunson. Or les dialogues annoncent une rivalité terrible, que dis-je, un affrontement tragique imminent, entre ce Valance et Matt, le fils adoptif de Dunson, lui aussi tireur d'élite. Autant dire qu'on peut l'attendre longtemps, ce duel, et même au-delà des deux heures et quelques que dure le film. Il faudra lire le bouquin original de Borden Chase pour en savoir plus là-dessus (ce que je n'ai pas fait, mais libre à vous), car le film de Hawks s'en fout. Pour ne rien gâcher à ceux qui n'ont pas encore vu le film, je ne dirai que le minimum de la bataille finale, très attendue, dans la ville d'Abilene, qui se transforme en une scène incroyable, dans un pied de nez final mémorable.




Ce qui reste de ce film – et je le dis dans le sens de ce qui m'en est resté après l'avoir vu une première fois il y a quelque temps – c'est surtout, justement, cette scène finale. Et dans cette scène, c'est la façon dont John Wayne s'approche de Monty Clift pour venir régler les comptes. L'acteur-légende du western se demandait, en causant avec Hawks, si le petit Monty allait faire le poids face à lui. Force est de constater que le jeune premier s'en sort bien, très bien, mais qu'il ne fait certainement pas le poids. Et comment faire le poids ? Au fond, tout le sel de ce film repose sur sieur John Wayne.




Et le film devient génial quand Wayne disparaît. Non pas parce que le film est meilleur sans lui, mais parce qu'il est moins bon, et qu'on réalise à quel point Wayne est le film. La scène la plus terrible de Red River – qui ne parle au fond que de la relation d'un père et de son fils, lequel n'est pas du tout son fils, et encore moins son fils spirituel –, c'est celle où Junior retire le convoi à son père, et le vieux de ne rien dire, à part : "Je vais te tuer un jour". Très court dialogue dans lequel Wayne dit à Clift qu'à partir de ce jour il aura toujours peur parce qu'il saura que son père sera "là, bientôt, à un moment, un jour ou l'autre, tôt ou tard, dans pas longtemps, ça ne saurait tarder, y'a pas loin, ça va pas traîner" (sic), derrière lui, pour l'abattre.





Le paternel qui dit à son rejeton qu'il peut prendre sa place, fumer le père, mais qu'il l'aura toujours sur le bas du dos et qu'il devra en crever à son tour. Et il y a ce plan sublime, affreux, sur John Wayne, de dos, blessé à la jambe, la hanche plus déboîtée qu'au naturel, qui regarde le convoi qui s'ébranle. Un plan qui rappelle celui sur James Stewart, de dos aussi, humilié aussi, défait, dans The Man From Laramie de Mann. Dans les deux films, c'est le plus beau plan. Au vrai, ce type de plan, de dos, réalisé avec des acteurs comme Wayne ou Stewart, dans 99% des cas, c'est le meilleur plan du film dans tous les cas. A partir de là Wayne disparaît, mais dès cet instant, il est constamment présent. Notamment la nuit, dans la brume, où la menace indienne habituelle est totalement oubliée, remplacée par une autre menace : John Wayne. Puis, au plan de dos, où le convoi quittait Wayne, répond, quelques séquences plus loin, au bout du film, ce plan de face en travelling arrière de suivi où John Wayne marche vers Montgomery Clift. De sa démarche de guingois, il avance presque plus vite que la caméra ne recule, passant par-dessus les rails du chemin de fer, puis tirant sur son fils avant d'aller lui coller des baffes. C'est ça, c'est deux plans, qui restent du film, Wayne de dos, arrêté, puis Wayne de face, avançant, et entre les deux Wayne partout absent.





Mais le plus fort, c'est que Hawks et ses scénaristes ne déjouent pas les attentes uniquement pour les déjouer, ils le font pour se consacrer à mieux, à l'évolution des personnages (enfin, celle de Dunson, qui passe quand même du pur héros à l'ordure autoritaire, et par bien des états entretemps), et l'évolution de leurs relations. Le cœur de l'affaire n'est pas dans les aventures d'un convoi, même si quelques scènes-clés s'imposent (le passage de la rivière et l'attaque en cercle des indiens autour des charrettes renversées compris), et même si les scènes où l'immense troupeau se déplace, accompagnées en off (dans la version courte, préférable) par la voix du vieux Groot, bien sympathique narrateur, sont toutes magnifiques et donnent de l'ampleur à ce récit épique. Le cœur de l'affaire c'est l'amour et la rivalité de Dunson et de Matt.





Comme souvent chez le cinéaste, il suffit de se rappeler Rio Bravo, dans lequel les "méchants" et l'intrigue qu'ils suscitent n'ont aucun intérêt face aux échanges entre John Wayne, Walter Brennan, Dean Martin, Ricky Nelson et Angie Dickinson évoluant entre la prison, le bar et l'hôtel, ici, tout est dans la trajectoire du personnage de John Wayne, héros antipathique s'il en est, toujours plus dépressif et rude, tirant peut-être volontairement sur la corde pour créer de toute pièce cette situation où tout le monde lui tourne enfin le dos et l'abandonne, seul et blessé, condamné à voir son meilleur ami, son fils et son troupeau lui échapper. C'est à Monty Clift, le fiston adopté mais revêche, de prendre le relai, de force d'abord, de gré ensuite, grâce à l'intervention géniale d'une femme plus clairvoyante et moins bête que ces deux types qui finiront sidérés, le cul par terre, face à elle.

 
La Rivière rouge de Howard Hawks avec John Wayne, Montgomery Clift, Joanne Dru, Walter Brennan et John Ireland (1949)

8 juin 2018

Sisters

Sisters (Sœurs de sang) présente quelques uns des plus grands défauts, assez récurrents, du cinéma de Brian De Palma. Considéré, ou plutôt étudié, comme un pur exercice de style, réécriture plus ou moins ludique du cinéma hitchcockien - la marque de fabrique qui englobe pratiquement l'intégrale du "grand" cinéma de De Palma - le film a son petit intérêt. Petit parce que l'appellation "exercice de style" sied assez mal au cinéaste, en tout cas pour ceux qui comme moi sont allergiques à son style et le considèrent comme un chantre du mauvais goût plus ou moins volontaire et revendiqué, véritable professionnel de la laideur plastique. A ce titre Sisters a la chance d'avoir été réalisé au milieu des bienheureuses années 70 et d'avoir échappé à la plaie du mauvais goût érigé en dogme des années 80, au contraire du malheureux Body Double (les fans du cinéaste qui considèrent ce dernier film comme un chef-d’œuvre infiniment supérieur au finalement mineur Sœurs de sang n'en voudront pas au non-fan dont les goûts merdiques sont assez naturellement à l'opposé), film sans aucun doute plus ambitieux, énième relecture des mythes hitchcockiens peut-être plus riche, mais véritable hideur visuelle pour ceux que l'intertextualité ludique et le prolongement des effets d'Hitchcock ne suffisent pas en tant que tels à fasciner, et qui réagiront en trouvant ça bien pensé mais sans omettre un "Pouah que c'est laid !" de rigueur.




A quoi bon en effet ressasser son petit Hitchcock illustré encore et encore si c'est pour n'en tirer au mieux qu'un joyeux bain de laideur, au pire une reprise insignifiante tournant à vide. C'est tout le jeu post-moderne me direz-vous, mais la post-modernité a eu de meilleurs effets, m'est avis. La critique est cependant un peu dure concernant Sisters, qui n'est pas entièrement raté, même si certains éléments de reprise sont douloureux. Sur le strict plan narratif, c'est surtout la fin du film qui lui porte préjudice. L'histoire est celle d'une jeune québécoise, Danielle Breton (incarnée par une Margot Kidder imitant parfaitement l'accent français) qui participe à un jeu télévisé et y rencontre un jeune new-yorkais, Philip Woode (Lisle Wilson), qu'elle invite chez elle et avec qui, complètement ivre, elle couche aussitôt sur le canapé du salon. Au petit matin, Philip entend Danielle se disputer en français avec sa sœur jumelle, Dominique, dans la chambre jouxtant la salle-de-bain où il s'habille. Après avoir accidentellement renversé un pot de pilules appartenant à Danielle dans la bonde de l'évier, il part acheter un gâteau pour fêter l'anniversaire commun des deux sœurs. Quand il revient, il se fait poignarder par sa conquête de la veille. A moins que ce ne soit par Dominique ? La voisine d'en face, Grace Collier (Jennifer Salt), journaliste d'investigation, aperçoit le crime et appelle la police. Mais quand elle arrive dans l'appartement de Danielle avec les forces de l'ordre, il n'y a trace ni du corps, ni de Dominique.



L'ouverture du film, qui s'opère sous les auspices d'une belle musique ultra hitchcockienne enregistrée par Bernard Hermann, compositeur fétiche du "maître du suspense", nous met face à face avec le gros slip blanc du jeune homme noir en train de se rhabiller dans un vestiaire où pénètre Margot Kidder, aveugle portant canne et lunettes, sur le point de se dévêtir par inadvertance devant cet homme qu'elle ne peut pas voir. L'actrice (du film et de la scène, comme nous le comprendrons très vite), retire son chemiser quand la caméra zoome sur le voyeur. Quelques brèves notes de musique typiques d'un jingle d'émission de télévision accompagne alors un effet visuel en forme de trou de serrure qui vient encadrer le visage du personnage. Très vite un arrêt sur image interrompt la séquence et nous voilà sur un plateau télé, comprenant que la petite scène qui nous a été présentée était tirée d'une vidéo du jeu télévisé Peeping Toms. Heureusement que De Palma dévoile rapidement la mise en abîme parce que le fort disgracieux effet du trou de serrure aurait largement pu passer pour son œuvre. C'est dire combien on s'attend au pire avec De Palma. Mais à sa décharge rien ne fait trop mal aux yeux dans cet assez sobre thriller des années 70.




Aux yeux, peut-être pas, mais à la mémoire et au bon goût, c'est possible. Comme l'annonce l'introduction, le thème du voyeurisme est immédiatement posé. Connaissant un peu De Palma on sait donc déjà qu'on va avoir droit à Fenêtre sur cour. La référence passe assez bien dans la scène du meurtre de Philip Woode, où le cinéaste surprend d'abord avec un plan soudain (façon surgissement de Norman Bates déguisé en femme dans Psychose) de Danielle/Dominique se réveillant d'un sommeil feint avec un visage affreux pour poignarder Philip à la cuisse puis dans la bouche, et emploie ensuite un split-screen assez ingénieux et plutôt efficace pour donner du volume à ses espaces et instaurer une tension entre la scène du meurtre et son observatrice. On regrette davantage la reprise dans cette autre scène plus référentielle encore, bien après le crime, où la journaliste scrute à la jumelle son acolyte parti à la pêche aux preuves chez Danielle qui rentre chez elle entre-temps, tandis que le détective y est encore, le tout observé par Grace Collier, spectatrice impuissante rivée à ses jumelles derrière sa fenêtre. La séquence est une reprise à l'identique de celle où James Stewart surveillait Grace Kelly infiltrée chez le tueur d'en face, mais sans le petit bijou scénaristique de la bague passée au doigt et sans la plus-value chère à Hitchcock du suspense progressif favorisant l'identification et l'implication avec la lente approche du meurtrier qui permet au spectateur (le personnage de James Stewart et le public) d'en savoir plus que l'acteur de la scène. Pour le dire vite, avec, chez De Palma, une mise en scène à électrocardiogramme plat.




On en vient à regretter cette platitude absolue quand De Palma reprend gaiement Psychose. Ça commence quand, après avoir couché avec Philip dans le salon de l'appartement, Danielle va dans sa chambre discuter avec sa sœur dont nous ne voyons que l'ombre figée projetée sur la porte. Philip écoute la dispute des deux jumelles, prononcée par deux voix presque identiques, quand il fait tomber deux pilules rouges posées là par Danielle, qui s'en vont tourner dans l'évier avant de disparaître sous la bonde, motif qui invoque évidemment le sang de Janet Leigh tournoyant avant de s'écouler dans le trou d'évacuation de la baignoire. La référence atteint son comble dans la scène suivante, où Philip Woode est chez un pâtissier et demande à la vendeuse la permission d'utiliser un tube à crème afin d'écrire "Happy Birthday Danielle and Dominique" sur le gâteau qu'il s'apprête à offrir à ses hôtes, et quand De Palma juxtapose alors avec un montage cut très brutal les plans très courts sur la douille à crème rapprochée à intervalles réguliers du gâteau pour y déposer une inscription rouge, et les plans tout aussi brefs sur Danielle qui se contorsionne dans sa grande salle de bain, évidemment toute blanche (comme celle du motel Bates où Marion Crane est assassinée), prise d'une attaque faute de médicaments.




L'idée n'est pas mauvaise en soi mais elle est si vulgairement traitée (ce tube de crème... vraiment ?) qu'elle sombre dans le ridicule. Et que le vulgaire soit voulu ou non ne l'excuse pas longtemps. On peut reconnaître que l'idée de faire surgir Dominique en Danielle (car vous l'aurez compris Danielle est en réalité habitée par le fantôme de sa sœur) en écrivant leurs deux noms côte-à-côte n'est pas si bête (surtout quand on sait ce que le patronyme avait d'important dans l'élaboration du personnage chez Hitchcock, cf. La Mort au trousses et son Roger Thornhill/Georges Kaplan), de même que celle qui consiste par exemple à inverser le processus hitchcockien en substituant au schizophrène de Psychose, venu détruire le personnage-victime de Janet Leigh, une victime imminente (Philip Woode) créant par les mêmes coups répétés le personnage schizophrène de sa future meurtrière... Sauf qu'à l'image on admire une grosse douille à crème qui écrit sur un gâteau, monté en parallèle à une femme qui se tient le ventre en plan d'ensemble, agenouillée au milieu de sa salle de bain. Comme très souvent avec De Palma, c'est malin sur le papier mais la mise en images laisse terriblement sur les dents.




Vu en dehors de toutes considérations intertextuelles (mais est-ce seulement viable avec De Palma ?), le film repose sur une histoire ma foi assez sympathique. Il démarre assez bien et ne se développe pas si mal mais il perd complètement son rythme et son éventuel pouvoir de séduction dès que Grace Collier, la journaliste, est internée par le mari de Danielle, Emil Breton (Bill Finley), sorte de savant fou (amoureux), prêt à tout pour sauver sa femme et l'exorciser du châtiment qui la condamne. Séparée de sa sœur siamoise décédée, Danielle est depuis lors hantée par l'esprit jaloux de cette dernière, qui la pousse au crime (et vise systématiquement avec un objet tranchant les parties génitales de ces messieurs qui tentent de détourner Danielle de leur symbiose familiale). Psychose quand tu nous tiens... Les longs flash-backs générés par le savant et époux de Danielle dans l'esprit d'une Grace Collier hypnotisée, où cette dernière se substitue à Dominique avant la fatidique opération qui consista à séparer les deux sœurs, puis la résolution où la journaliste semble à jamais marquée par les séances d'hypnose du savant qui lui ont fait oublier le crime qu'elle voulait dénoncer, à moins que, désormais liée à Danielle, elle n'ait pris la place de Dominique et refuse de condamner sa sœur, achèvent d'affaiblir le film et de le perdre dans un regrettable marasme de banalité. Mais plus qu'une simple histoire de troubles psychologiques ou qu'un thriller horrifique, le film est avant tout un exercice de réécriture hitchcockienne, la marotte de De Palma, exercice qui se veut ici (et comme souvent, mais pas toujours, et Blow Out en est une preuve) pertinent au départ mais franchement décevant à l'arrivée, ou quand la faiblesse (si ce n'est la laideur) cinématographique découragent de trouver du véritable génie à un pasticheur post-moderne inspiré, brillant, sympathique, mais malheureusement trop souvent vautré dans une laideur inouïe.


Sisters de Brian De Palma avec Margot Kidder, Jennifer Salt, Bill Finley et Lisle Wilson (1973)

30 décembre 2017

Le Génie du mal

Film de Richard Fleischer sorti en 59, Compulsion est basé sur le même fait divers que La Corde d'Albert Hitchcock. Et Fleischer rend bien hommage au gros Hitch, ce que, tenant La Corde pour un sacré bon dieu de morceau de cinoche, à la barbe de ses détracteurs, nous ne comprenons que trop bien. On entend donc parler de "crime parfait" au début du film ; un personnage s'appelle Rupert, comme l'inoubliable Rupert Cadell (James Stewart) de The Rope ; et surtout l'équivalent de Farley Granger, ici interprété par Dean Stockwell (l'éternel Al de Code Quantum), se passionne pour l'ornithologie et vit dans une chambre pleine d'oiseaux empaillés (The Birds et Psycho dans le même bateau). On pourrait aussi citer la scène de "viol", qui évoque l'agression dans le parc de L'inconnu du nord-express, elle aussi centrée sur une paire de lunettes.





Mais les deux films sont néanmoins très différents, et d'abord parce que celui de Fleischer se penche principalement sur le procès qui suit le meurtre commis par les deux jeunes amis. On regrettera peut-être quelques manques dans le traitement de la psychologie des deux personnages principaux, ou l'ellipse sur le réquisitoire du procureur durant le procès, mais le film n'en est pas moins savoureux. Grâce aux acteurs (on retrouve Orson Welles dans le rôle de l'avocat, et deux des sympathiques acteurs de 12 hommes en colère : E. G. Marshall et Ed Binns), grâce au scénario, tout de même bien ficelé, et aussi à des effets de mise en scène assez délectables, comme un plan magnifique sur une paire de lunettes posée sur une table basse, tandis que la lumière décline rapidement pour nous signifier les heures qui défilent. Banal ? Peut-être, mais très beau. Ou encore toutes les scènes dans la chambre de Dean Stockwell, où Fleischer fait des plans légèrement obliques, bancals, sans perdre en finesse, pour accentuer la référence à Hitchcock peut-être mais surtout mettre en image le dérèglement mental des personnages. Bref, pas son meilleur mais un très bon Richard Fleischer (de plus) à redécouvrir...


Le Génie du mal de Richard Fleischer avec Dean Stockwell, Bradford Dillman et Orson Welles (1959)