22 mai 2022

Rapport confidentiel

Une suite de flashbacks s'enchaînant à un rythme assez soutenu et épousant différents points de vue nous révèlent progressivement comment un policier débutant a pu tuer une jeune collègue infiltrée dans le milieu de la drogue. Nous sommes au début des années 70 et le film de Milton Katselas cristallise les tensions de cette époque en nous dépeignant un New York poisseux et bouillonnant où la police est plus occupée à couvrir un scandale qu'à faire régner la justice dans des rues où la drogue et la prostitution sont omniprésentes. C'est donc un rapport confidentiel (le titre français du film, qui lui va plutôt bien, étant donné sa si modeste et injuste notoriété) dont nous avons l'impression d'éplucher chacune des pages en détail, du début de l'affaire, qui correspond à l'entrée dans la police de ce flic frêle et sensible, à sa résolution, c'est-à-dire les choix faits, dans le secret de grands bureaux à la lumière tamisée, par le chef de la police pour limiter ses conséquences, pour couvrir les failles et les incompétences des uns et des autres.


 

 
On peut d'abord craindre que le personnage au centre de l'intrigue, ce rookie au charisme inexistant qui apparaît d'emblée si fragile, ne soit un peu trop léger et transparent pour nous intéresser. Mais nous découvrons petit à petit la belle personnalité de cet ancien hippie qui reconnaît, face à ses interrogateurs, s'être engagé dans les rangs des forces de l'ordre pour faire plaisir à son père suite à la mort de son frère au Vietnam. Ce jeune flic, campé avec sensibilité par un Michael Moriarty très crédible, n'a pas peur d'afficher ses convictions et ses valeurs au collègue plus expérimenté qui lui est assigné, incarné par le sympathique Yaphet Kotto, et ses idéaux vont se confronter à la rude réalité. Nous percevons, sans que cela ait besoin d'être trop appuyé, le léger trouble qu'il ressent lorsqu'il rencontre la flic infiltrée, là encore solidement jouée par une charmante et énigmatique Susan Blakely. Ce personnage singulier prend donc peu à peu une vraie épaisseur et finira même par nous émouvoir, victime d'un monde impitoyable, lors d'un ultime plan cruel qui reste durablement en tête et achève de faire de ce Report to the commissioner une charge virulente contre la police et ses dérives. Milton Katselas semble également prendre la photographie d'une période : il nous montre sans chichi le racisme et la violence sous-jacente de la société américaine d'alors, avec le traumatisme, si prégnant, de la guerre du Vietnam, régulièrement évoquée dans les dialogues, et l'évocation explicite de la lutte pour les droits civiques des noirs. 


 

 
Le scénario, que l'on doit à deux spécialistes du polar (Abby Mann et Ernest Tidyman), est tiré d'un bouquin de James Mills, un type qui devait bien connaître l'ambiance du New York d'alors puisqu'il est également l'auteur du roman Panique à Needle Park à l'origine du mémorable film de Jerry Schatzberg avec Al Pacino. Ce scénar, c'est du costaud : il est assez subtil et jamais manichéen, mais aurait peut-être mérité d'être plus clair, plus explicatif, sur certains points, pour éviter que l'on suspecte la moindre incohérence. Le cinéaste donne l'impression de compter à fond sur la vigilance du spectateur, qui n'a pas intérêt à rater la moindre réplique s'il tient vraiment à comprendre le pourquoi du comment et à saisir chaque détail. Trois moments forts sortent du lot : une poursuite très originale entre un cul-de-jatte équipé d'une planche à roulettes et un taxi dans les rues bondées de la ville ; une autre course poursuite, cette fois-ci à pieds, depuis les toits des buildings jusqu'au hall d'un grand magasin, en passant là encore par les trottoirs surchargés de la métropole ; puis ce climax étonnant, long et tendu, claustrophobe... Il se déroule en bonne partie dans un ascenseur bloqué entre deux niveaux où flic et dealer se retrouvent face à face dans un des plus longs mexican standoff de l'histoire avant de devoir faire preuve d'une certaine solidarité puis d'être tous deux pris pour cible lors d'un final glaçant qui nous rappelle que nous sommes loin d'être tous égaux face à une horde de flics prêts à appuyer sur la détente. Auparavant, nous aurons notamment eu l'occasion de reconnaître Richard Gere dans un second rôle de mac au look douteux, pour sa première apparition au cinéma, et de regretter parfois la musique un peu datée d'un Elmer Bernstein en mode pilote automatique. Certes, il manque au film un brin d'intensité et une mise en scène plus enlevée pour être du niveau des plus grands thrillers policiers américains des années 70, mais il n'en reste pas moins une œuvre sous-estimée, injustement méconnue, qui mérite clairement le coup d’œil.
 
 
Rapport confidentiel (Report to the commissioner) de Milton Katselas avec Michael Moriarty, Yaphet Kotto et Susan Blakely (1975)

14 mai 2022

Bull

C'est par respect pour la chronologie des médias que je vous parle seulement aujourd'hui de ce film que j'ai découvert bien avant vous. Non distribué dans nos salles mais projeté lors de quelques festivals plus ou moins confidentiels consacrés au cinéma de genre, Bull est désormais visible en VOD. Une destinée hélas prévisible pour ce revenge flick british hyper violent qui a la modeste prétention de nous faire passer 88 petites minutes de haute intensité en très très mauvaise compagnie. Le pitch pourrait être le fruit de l'imagination débridée d'un ado d'une dizaine d'années amateur de légendes urbaines et d'anecdotes sordides, et c'est aussi ce qui fait tout son charme. Bull nous raconte une histoire de vengeance d'une terrible simplicité que seul le montage malin et non linéaire du récit rend surprenante et intéressante. Impitoyable homme de main d'une petite bande de gangsters de la campagne anglaise dirigée par son beau-père, le (très à propos) surnommé Bull revient au bercail après dix ans d'absence, bien décidé à en découdre avec ceux qui l'ont éloigné de force du seul être qui suscitait chez lui un peu de douceur et d'humanité, son fils. Dans les faits, cela se traduit par l'élimination méthodique et sanglante, perpétrée à l'aide de scotch américain et d'une machette bien aiguisée, de toutes les personnes que Bull estime impliquées dans cette séparation forcée, à commencer par celui dont il était jadis le gendre pas si idéal que ça... 




Paul Andrew Williams a donc l'heureuse idée de développer deux trames temporelles que son montage malin et sans affèterie agence de la façon la plus simple qui soit : le présent de la froide vengeance du personnage principal, animé par une rage implacable, nous est ainsi progressivement éclairé par des scènes de son passé. Passé comme présent se jouent sur un temps très resserré, une paire de jours tout au plus, ce qui participe grandement à l'agréable concision du film et à la clarté de son intrigue qui convoque une galerie d'énergumènes fort peu recommandables (le vieux chef de meute, campé par David Hayman, sortant du lot grâce à la répugnance feutrée que l'acteur écossais parvient à susciter avec ses petits yeux vicieux sous son petit crâne ridé et tâché). Pour couronner le tout, et je vous invite ici à ne plus me lire si vous avez la moindre chance de regarder ce film un jour, Bull s'achève par un twist assez osé et dingue puisqu'il nous fait d'un coup basculer sans ambages dans le surnaturel, ni plus ni moins. Cette pirouette finale nous conforte dans la charmante impression que ce thriller quasi horrifique, à l'humour noir discret mais salvateur, aurait pu être la concrétisation en images de quelques sombres fantasmes d'un jeune et enthousiaste esprit avide d'histoires glauques. Ce twist diabolique renforce aussi ce sentiment fugace : celui de voir en ce protagoniste craint de tous, friand d'arme blanche, à la gestuelle et aux expressions plutôt minimalistes, à la démarche résolue et toujours égale, laissant désolation et cadavres saignants dans son sillage, un lointain cousin anglais de l'impassible et immortel Michael Myers. Une parenté d'autant plus inattendue et presque amusante quand on sait que notre personnage éponyme est puissamment incarné par Neil Maskell (déjà vu et apprécié dans Kill List, du regretté Ben Wheatley – paix à son âme), tout en rage mal retenue et éclats de folie et d'ultra violence coupante. Or, le sympathique Neil Maskell est un sosie bedonnant de Will Forte, cet acteur comique américain que l'on imagine difficilement faire du mal à une mouche... Autant de rapprochements plaisants, à l'image de cet ultime retournement audacieux, qui font de Bull un film de genre concocté avec malice qui remplit dignement son office.


Bull de Paul Andrew Williams avec Neil Maskell, David Hayman et Lois Brabin-Platt (2021)

10 mai 2022

Vigilante

D'ordinaire assez peu friand des films d'auto-justice, je dois avouer que celui-ci m'a bien botté ! Il est l’œuvre de William Lustig, un drôle de loustic à qui l'on doit également la trilogie Maniac Cop et, surtout, le terrible Maniac, sordide portrait hyperréaliste d'un serial killer new yorkais qui marqua nombre de cinéphiles avides de sensations fortes – je l'ai pour ma part découvert sur le tard, assez récemment, et, bien qu'aguerri à ce type de films parfois dépassés par leurs propres réputations, j'ai pu constater que celle-ci n'était guère usurpée. Pour son deuxième long métrage, réalisé en 1982, William Lustig reprenait à sa sauce la recette du polar sécuritaire, très en vogue depuis le milieu des années 70 et le retentissant succès d'Un Justicier dans la ville, ce film de Michael Winner où Charles Bronson appliquait à sa façon la tolérance zéro dans les rues sombres de la Grosse Pomme. C'est ici Robert Forster qui voit rouge. Bob Forster, cet acteur, décédé en 2019, à la tronche de boxeur, à la filmographie longue et cabossée, homonyme du co-leader des Go-Betweens, que Tarantino avait remis en selle dans Jackie Brown, et dont le charisme est ici à son zénith. Le brun au regard si dur en vient aux armes après l'agression de son épouse et le meurtre de son fils par un gang sans foi ni loi. Remonté à bloc, écœuré par l'impuissance de la police et le système corrompu de la justice, Forster rejoint un groupe d'auto-défense, organisé par ses collègues ouvriers, afin de venger sa famille. Un groupe d'une redoutable efficacité mené par le magnétique Fred Williamson, grande vedette de films de blaxploitation, dont les monologues habités constituent sans doute mes passages préférés. C'est d'ailleurs l'un d'eux qui ouvre Vigilante et annonce d'emblée le ton du film : sec, direct et efficace.  


 
 
On tient là une pure série b, totalement assumée, un western urbain nerveux qui aborde l'auto-justice avec un tel nihilisme et un tel jusqu'au boutisme que l'on tend quasiment vers l'absurde. On se fiche pas mal que les réactions des personnages soient parfois difficiles à avaler, on n'est pas du tout là pour ça. Vigilante captive par son ambiance délétère, son rythme toujours égal, sa mise en scène soignée, et par la faculté de William Lustig à nous plonger dans les coins les plus sombres de la ville, à nous traîner dans la fange. Le film est également émaillé de longues scènes de poursuites à pieds ou en voiture qui valent franchement le détour. Très vraisemblablement inspirées par celles de French Connection, ces courses-poursuites sont accompagnées par une bande son d'enfer qui participe grandement à faire de Vigilante une pépite du genre. Le puissant thème musical soutient le meilleur moment du film, en tout cas mon favori, celui où nous voyons notre héros, plus ténébreux que jamais, sortir de taule et rejoindre le groupe d'auto-défense après avoir traversé, impassible, un terrain de squash en plein air en gênant tous les joueurs. Tous le matent en se disant "Mais il est con ou quoi ?" et la réaction, très fugace, en arrière-plan, de l'un d'eux, vaut son pesant d'or. Robert Forster a toute la place pour les éviter et ne pas faire de vague, mais non, il passe là où ça les enquiquine le plus, vraisemblablement déjà désireux d'en découvre avec le premier qui osera lui chercher des noises. C'est là l'attitude d'un homme qui a tout perdu et n'en a plus rien à foutre de rien...
 
 
 « I'll tell you this. Sooner or later, man, we're gonna run out of places to hide. What do we do then, huh ? Climb on some high mountain where it's nice and safe ? Wrong. After they finish turning this neighborhood into a cesspool, what makes you think they're not gonna look up at that high mountain of ours and want that too. »
 
Une poignée de moments trop bon trop con comme celui évoqué juste avant, de très chouettes scènes d'action pure, une BO du tonnerre, quelques dialogues en or balancés avec une étonnante ferveur, un casting composé de tronches pas possibles que l'on est heureux de recroiser (Woody Strode, Joe Spinell, Richard Bright...), un scénar qui surprend par sa noirceur et semble avancer, inexorablement, dans la nuit et les rues poisseuses de NY... il y a là tout ce qu'il faut pour passer un bon moment de détente amorale et malsaine. 

 
Vigilante de William Lustig avec Robert Forster, Fred Williamson, Carol Lynley, Woody Strode et Joe Spinnell (1982)

4 mai 2022

Sweet Country

Cinéaste australien d'origine aborigène récompensé à Cannes d'une Caméra d'Or en 2009 pour son premier film (Samson et Delilah), Warwick Thornton a depuis continué son petit bonhomme de chemin, en officiant en tant que chef opérateur ou en réalisant quelques documentaires, sans se faire trop remarquer. Jusqu'à son troisième long métrage, Sweet Country, grand vainqueur à l'équivalent des oscars australiens et récipiendaire du prix spécial du jury à Venise en 2018. Malheureusement non distribué dans nos salles, les prix récoltés par le film sont tout à fait justifiés. Warwick Thornton nous livre là un western beau et intelligent qui, s'inspirant d'une histoire vraie, a la noble ambition d'exposer au grand jour et sans ambages les tensions racistes sur lesquelles son pays s'est construit.


 
 
Ce film, que l'on pourrait facilement diviser en trois parties, nous plonge d'abord dans la région inhospitalière du nord de l'Australie, au début du siècle dernier, dont on découvre le triste fonctionnement. Des aborigènes sont exploités par des anglais qui, alcooliques ou traumatisés par la guerre, semblent avoir échoués là contre leur gré. Employés pour les travaux agricoles et comme homme et femme à tout faire, ils sont le plus souvent traités comme des esclaves. Seul le grand Sam Neill, un saint homme à l'écran comme dans la vie, se comporte avec la plus grande dignité. Il commet toutefois l'erreur fatale d'autoriser l'un de ses cons de voisins à user des services de son ami aborigène, Sam Kelly (incarné par l'impressionnant Hamilton Morris). Après avoir dû tuer, en état de légitime défense, cet homme raciste, ivre et particulièrement belliqueux, Sam Kelly sera contraint de prendre la fuite avec sa femme...


 
 
Rien de très original à première vue, et le scénario nous propose effectivement beaucoup de situations assez prévisibles, familières, ce qui empêche peut-être Sweet Country d'accéder à un autre rang, mais Warwick Thornton fait ça très bien et son film a vraiment belle allure. Sur un rythme très tranquille, peut-être un peu trop, on suit donc avec plaisir la fuite et la traque de Sam Kelly, à travers les paysages si cinégéniques de l'outback australiens, que le cinéaste filme avec talent et un sens du cadre évident. Autre particularité de sa mise en scène : des affèteries de montage, intéressantes mais pas toujours pertinentes, sous la forme de flashforwards très fugaces qui produisent un effet de déjà-vu lorsque les événements arrivent bel et bien. Ainsi, quand frappe la terrible fatalité, on ne peut guère reprocher à Thornton de ne pas nous avoir prévenus...


 
 
Sweet Country prend une subtile nouvelle tournure et regagne un plus vif intérêt dans sa dernière partie, où se déroule le procès de Sam Kelly et sa femme. Nous sommes alors pendus aux lèvres de chaque personnage, le cœur serré, espérant que la justice ne se trompe pas. Le film parvient alors à développer une assez forte tension dramatique, jusqu'à une fin cruelle qui ne manque pas de nous ébranler. On ne peut alors que reconnaître que Warwick Thornton a atteint son but. Les derniers mots reviennent à Sam Neill qui, désespéré, lâche "What chance have we got ? What chance has this country got ?" résonnant encore quelques temps après la fin du film.


Sweet Country de Warwick Thornton avec Hamilton Morris, Shanika Cole, Bryan Brown et Sam Neill (2018)

24 avril 2022

Swiss Army Man

J'ai enfin vu Swiss Army Man ! Je dis "enfin" juste parce que c'était l'un des plus vieux fichiers qui traînaient encore sur mon disque dur. C'est une délivrance, un soulagement, une bonne chose de faite. Je ne compte plus les soirs où j'ai longtemps laissé mon curseur sur le nom de ce maudit fichier, avant de l'esquiver au dernier moment, ne sachant pas que je venais là de sauver ma soirée. J'ai donc fini par le lancer, avec bon espoir, croyez-moi, la bouche en cœur, les bras ouverts, croyez en ma bonne foi ! Je devais encore venir de croiser sur le web un énième commentaire laudatif au sujet de ce truc, devenu culte pour certains. C'était la petite poussette qu'il me manquait... Et plouf. Faut dire qu'on en lit des conneries, sur Twitter. Alors je vous préviens : vous espériez tomber sur une critique argumentée qui démonte cette horreur de trop long métrage point par point ? Nope... Vous recherchiez seulement le blog d'un hater farouche et belliqueux de ce sombre film ? Bingo ! Là, vous êtes tombé sur la bonne page web, ne partez pas.



 
 
Malgré toute ma bonne volonté, Swiss Army Man m'a donc très vite paumé. Mes efforts pour y accrocher étaient sincères et ont dû s'intensifier dès les toutes premières minutes, où le film commençait déjà à jouer avec mes nerfs à vif. Une introduction qui se veut intrigante, osée, anormalement longue et muette, mais qui affiche et crie même toutes ces fausses qualités, tout sa singularité d'apparat, comme le titre du film ou son casting visent une originalité à tout prix. On tient là un film qui cherche tellement à arracher de toute force son statut de bizarrerie vouée à devenir culte qu'il ne parvient à rien, ou qu'à m'agacer. Bon, apparemment, ça a marché pour quelques-uns. C'est cool, hein, il en faut pour tous les goûts, même les plus mauvais ! En tant que tel, Swiss Army Man est une pure saloperie indé, soi-disant "décalée", en réalité tellement calibrée. Il y a plein de passages tout mignons et hideux, qui se veulent manifestement poétiques et déconcertants, ou quand le gore, le macabre se met au service d'une bromance (horrible terme) faisandée... J'en ai eu les larmes aux yeux, vraiment.
 
 

 
 
On est quelque part dans un no man's land putride où je ne veux plus jamais foutre les pieds de ma vie d'aventureux cinéphage, dans une zone sinistrée entre Michel Gondry, Terry Gilliam et ce genre de tocards finis aux petites idées tristes, aux "univers" écœurants, dont le cinéma a généralement la particularité rare d'avoir une date de péremption ultra courte (si si, regoûtez-y un peu pour voir). Ça se veut un hymne à l'amitié, une réflexion sur la place de l'homme dans ce bas monde, ou que sais-je. A vrai dire, je n'ai pas tout suivi, on croirait subir les interrogations métaphysico-philosophiques d'ados découvrant à peine la vie et ses grands mystères. On sent bel et bien que ce scénar et ces dialogues nocifs sont le fruit de la réunion de deux cerveaux en berne qui se stimulaient mutuellement (Daniel Kwan et Daniel Scheinert, je retiens vos noms). Une chose est sûre : cela a eu pour seul effet de me foutre à cran. J'étais réellement de sale humeur après ça. Faut dire que j'avais tout misé là-dessus ce soir-là. Ce jour-là même. On était en plein confinement, et il n'y avait alors pas grand chose dans ma vie. J'avais donc misé gros là-dessus. Et j'ai perdu beaucoup, beaucoup d'argent. C'était un pari putain de perdant. Swiss Army Man, c'est peu ou prou de la merde.
 
 
Swiss Army Man de Daniel Kwan et Daniel Scheinert avec Paul Dano et Daniel Radcliffe (2016)

19 avril 2022

Egō

Une belle couvée. Vainqueur de la dernière édition du festival de Géradmer, où il a fait coup double en récoltant le Grand Prix et le Prix du public, puis présenté avec enthousiasme aux cinéphages méridionaux de mon espèce lors de la troisième édition du Grindhouse Paradise de Toulouse, Egō est le premier long métrage de la cinéaste finlandaise Hanna Bergholm. Mélangeant agréablement les tons, du comique satirique à l'horreur corporelle, et attestant par moments d'une belle inventivité, on tient typiquement là le genre de films qui, malgré ses défauts évidents, appellent à la plus grande bienveillance de la part de l'aficionado de pellicules originales, portées par la sincérité et la fraîcheur des débuts de carrière. Tout semble aller pour le mieux dans la "super vie" de cette famille finlandaise modèle que l'on croirait issue d'un catalogue : des parents amoureux et soudés, un petit garçon exemplaire, à binocle et bien coiffé, et une jolie adolescente blonde, gymnaste désireuse d'être à la hauteur des attentes de sa mère. Le tableau, qu'immortalise chaque jour la maman sur son blog vidéo, est parfait, trop parfait, et, dès la première scène, l'imprévu et la violence s'immiscent au sein du foyer et de cette maison immaculée : c'est un corbeau qui s'invite dans le salon en passant par la fenêtre du salon et cause de sacrés dégâts matériels. Jusqu'à ce que la fille parvienne à le capturer sous une couverture, puis transmette le prisonnier croassant à sa mère. Celle-ci le prend dans ses bras puis lui tord le cou, sans pitié, et le rend à sa fille, restée coi, tout en lui conseillant, avec un grand sourire, de bien faire attention de le jeter au compost. 


 
 
Dès cette première scène, amusante et inattendue, tout est là et le décor est planté, tous les éléments qu'explorera par la suite la cinéaste sont réunis, ne demandant qu'à éclore pour de bon. Quelques minutes après, la jeune fille, véritable centre de gravité du film, sera attirée dans les bois jouxtant sa maison et découvrira le pauvre oiseau noir, à l'agonie. Elle abrègera difficilement ses souffrances avant de découvrir, délaissé tout à côté, un œuf, qu'elle choisira d'emporter avec elle puis de préserver, dans le secret de sa chambre... Il serait dommage d'en révéler davantage pour ne pas porter atteinte au plaisir modeste que réserve la découverte de ce film délicatement surprenant, dont le récit concis nous révèle ses cartes tranquillement et avec assurance, malgré un scénario finalement assez mince et fragile. Pour situer ce film étrange, on pourrait se creuser la tête et citer pêle-mêle quelques titres : E.T., pour la relation exclusive et cachée que noue un temps l'ado avec la créature, Black Swan, pour l'aspect dévorant de sa pratique sportive (encore que...), Canine, pour la peinture acide de cette famille nordique faussement parfaite, Grave, pour le regard féminin porté sur cet énième passage sanglant à la maturité où body horror s'accorde encore avec coming-of-age, ou même le récent Pixar Turning Red avec lequel Egō semble partager une étonnante similitude (et j'éviterai de nommer le grotesque Malignant par respect pour le travail de la réalisatrice finlandaise) mais, en dépit de toutes ces associations plus ou moins lointaines, farfelue ou forcées, le film dégage une vraie singularité. 


 
 
Egō avance à un rythme régulier, ne monte pas en tension comme on pourrait s'y attendre, et reste cohérent de bout en bout avec les thèmes et les personnages pointés d'entrée de jeu, bien servis par des acteurs impeccables, en particulier la toute jeune Siiri Solalinna, parfaite dans le rôle de cette gamine étouffée par la folie narcissique, égoïste et perfectionniste de sa mère timbrée. On ignore si la cinéaste a des comptes à régler avec sa maman, mais sa première œuvre ressemble à un catharsis personnel. Hanna Bergholm joue également avec l'image de pureté et de quiétude que l'on projette sur les pays scandinaves, dont elle écorne ici avec malice le portrait de la famille-modèle (j'ai particulièrement apprécié le personnage du père, d'une passivité bêta, et celui de son clone de fils, que l'on aimerait presque voir davantage tant ils sont délicieusement ridicules). Son film peut aussi être vu comme un conte sur l'adolescence, le passage à l'âge adulte, qui ne raconte peut-être rien de nouveau mais le fait avec une sorte de spontanéité galvanisante. La réalisatrice ose parfois de jolies choses, n'a pas peur d'opérer des rapprochements évidents et des métaphores très claires. Ces choix intelligents servent son film, qui évitent ainsi les écueils d'une horreur trop hermétique ou sibylline et dont la conclusion maintient tout de même un mystère et un pouvoir de stupéfaction. Avant cela, on aura aussi pu apprécier quelques idées aussi simples qu'intéressantes comme cet œuf caché qui grossit jusqu'à atteindre une taille démente, ou cette transition assez géniale qui évite la lourdeur d'un montage alterné trop attendu, faite en un mouvement de caméra circulaire verticale qui effectue une transition fluide et renversante entre les acrobaties de la jeune gymnastes et les méfaits que s'apprête à effectuer son double maléfique. Notons enfin, et cela semble aujourd'hui important de le relever tant c'est devenu rare, que les effets spéciaux sont franchement réussis, d'autant plus quand on imagine la petitesse du budget. Ils parviennent à donner vie à une drôle de créature, qui n'impressionne guère par sa monstruosité ou la peur qu'elle provoque mais fascine par la vulnérabilité et la détresse affective qu'elle dégage et porte en elle. 


Egō de Hanna Bergholm avec Siiri Solalinna, Sophia Heikkilä et Jani Volanen (2022)

12 avril 2022

Glass

On le sait, on connaît notre Schumi, quand il est attendu au virage, en général il ne tourne pas et ça se finit dans un grand bruit de tôle froissée. Cette phrase risque cependant de brouiller les pistes chez nos lecteurs·trices, car il se pourrait qu'elle ne reflète et n'annonce qu'à moitié la teneur de cette critique, qui risque de se constituer de nombreuses antiphrases. En effet, au sein des bureaux de la rédaction (soyons honnête, il n'y en a qu'un, que l'on se partage, et c'est plutôt une table basse qu'autre chose, une palette sur deux parpaings, parsemée de cadavres de pistaches et de quelques douzaines d'épaves de bouteilles de Cacolac), il y a schisme, scission, split. L'un essaie de rasséréner l'autre, l'autre enfonce le doigt où ça fait mal, pour zéro effet. Le premier ne bougera pas d'un iota, l'autre adore qu'on lui enfonce le doigt où ça fait mal. Film déceptif pour l'un, décevant pour l'autre (les deux finissant par s'envoyer des baffes au sujet de la définition exacte du mot "déceptif", pour finalement se mettre d'accord sur la gémellité parfaite des deux termes : déceptif = décevant, ce sont ce qu'on appelle des faux-amis qui mettent à mal notre amitié).




On est quand même d'accord sur certains points, notamment sur l'idée que le film est aussi déceptif que décevant. Plus l'un que l'autre, pour l'un, plus l'autre que l'un, pour l'autre. Mais ça se joue à des détails. Le problème, qui est peut-être aux fondements du projet Glass, c'est que l'on a tous les deux été déçus, mais l'un plus que l'autre. L'un parvient à étouffer sa déception en mettant en avant ce qui mérite de l'être à ses yeux (et pas aux yeux de l'autre). L'autre se laisse dévorer par la déception, ne procède que par insultes, emploie des mots forts, irréversibles, rares quand il s'agit de Schumi (signe d'une vraie trahison), et tourne fou depuis la sortie du film car dans sa tête tourne en boucle le slogan "Car Glass répare, car Glass remplace" (la tagline originale du métrage à Pondichéry). Celui des deux qui demeure magnanime, et qui a quitté la salle dans un état d'excitation intense, au point de refaire le film dans sa tête toute la nuit durant, voyait là l'avènement semi-décevant, l'aboutissement semi-déceptif de pas moins de quinze ans d'attente (toute une vie d'adulte, et la moitié de la sienne). Il fallait voir les larmes que la guichetière du cinéma a larguées sur son clavier quand cet aveu est sorti tout seul au moment d'acheter le ticket magique (11,90€, tarif local qui ne permet guère de sortir en colère vu qu'on entre déjà avec la rage et que le travail psychologique de pré-achat a duré des mois, comme pour toute dépense à deux chiffres).




Pour faire court et ne pas prendre le risque de vous saouler, car on sait qu'on a quand même un peu tiré sur la corde avec les deux premiers paraphets, la scène finale cristallise nos positions respectives. Quand, à l'évocation de cette séquence, l'un ouvre les hostilités en jurant que le parking qui sert de triste cénacle à l'opposition volontairement déceptive des trois guignols dotés de super-pouvoirs du film semble filmé avec la bite, l'autre rétorque du tac au tac, dans une répartie qui a cela de flippant qu'elle a l'air instinctive alors qu'elle n'a rien de naturel, que la bite de Shyamalan fait mieux que les deux mains d'un Quentin Dupieux. Et au blog ilaosé (cliquez sur le lien pour y accéder) de retrouver son noyau dur, sa cohésion, son sens tout simplement, et la vie de suivre son cours. Schumi a grillé une cartouche auprès de l'un et a déçu l'autre, mais il reste dans nos petits papiers.


Glass de M. Night Shyamalan avec Bruce Willis, Samuel L. Jackon et James McAvoy (19/01/2019)

7 avril 2022

Mountain

Mountain, de Jennifer Peedom, me plonge dans un océan de perplexité. D'accord, le film est visuellement magnifique. Vraiment. C'est un régal pour les mirettes, de la première à la dernière seconde. Des drones ont sans doute été utilisés en nombre pour capturer de telles images et ces engins portaient en eux des caméras dernier cri. Il devait y avoir de véritables maîtres aux commandes, des techniciens hors pair, capables de les diriger avec une fluidité et une délicatesse impressionnantes, pour des trajectoires époustouflantes et des angles ahurissants. Il y a quelques passages proprement vertigineux, qui feraient peut-être pâlir des gars comme Fulvio Mariani ou Gerhard Baur, bref, tous ces types vaillants et courageux qui, jadis, n'hésitaient pas à chausser les crampons pour torcher des plans impossibles en très haute altitude et sur les pics les plus dangereux de la planète. L'australienne Jennifer Peedom a notamment collaboré avec le photographe et grimpeur turco-américain Renan Ozturk pour aboutir à un tel résultat. Mountain est rempli à ras bord d'images saisissantes qui nous scotchent à notre fauteuil et nous laissent bouche bée. C'est en pleine cohérence avec le sujet même de ce documentaire qui veut interroger le pouvoir de fascination des montagnes et se montre ainsi capable de provoquer cette fascination chez le spectateur, médusé.



 
 
A la vue de ce spectacle sensationnel, on se sent comme un peu moins confinés, quand nous sommes contraints à l'être, et nous avons envie de partir aux quatre coins du globe, dès que ce sera de nouveau permis. Pour les écoutilles aussi, le film est un délice, grâce à sa bande-son aux petits oignons que l'on doit à l'Orchestre Philharmonique de Sydney, sous la direction de Richard Tognetti (qui avait participé à la musique du chef d'œuvre de Peter Weir, Master & Commander). Les musiciens, que les premières secondes nous montrent s'installer ensemble derrière leurs chevalets et leurs instruments, paraissent jouer en direct, collant de plus près à chaque mouvement d'appareil, épousant le rythme des images choisies par la réalisatrice. Du travail d'orfèvre. La voix d'un Willem Dafoe également très appliqué ne gâche rien à l'affaire : en off, l'acteur déclame un texte parfois assez inspiré et beau que l'on doit en partie à l'écrivain britannique Robert Macfarlane (de larges extraits sont issus de son propre bouquin intitulé Mountains of the Mind : A History of a Fascination). Bref, Jennifer Peedom a su s'entourer et nous a effectivement concocté un film de toute beauté. Si je devais choisir une paire de films en guise d'écran de veille, Mountain en ferait forcément partie.



 
 
Quelques bémols tout de même, y compris sur le plan formel, pourtant si étourdissant de prime abord. Il y a, au milieu de toute cette belle symphonie montagnarde qui procure un plaisir visuel et auditif indéniable, un passage que j'ai trouvé fort déplaisant et laid. De mauvais goût, disons-le tout net. Dans sa volonté de démontrer la supériorité de la Nature en général et des montagnes en particulier, Jennifer Peedom tombe dans le sensationnalisme de bas étage en nous proposant une triste succession de chutes et d'accidents en haute ou moyenne altitude, parfois capturés à la GoPro, ce qui jure cruellement avec l'esthétique si soignée de l'ensemble. On doit ainsi supporter quelques plans en supercontreplongée hideux où des tocards dont la caméra est riftée à la glotte apparaissent tout déformés, encore plus moches qu'ils ne le sont au naturel, et en très grande difficulté après avoir osé un mouvement audacieux ou tout simplement fait preuve d'une maladresse qui aurait pu leur être fatale... "Qui aurait pu" seulement car, bien sûr, aucun mort n'est à déplorer (même si j'ai de gros doutes pour l'un d'entre eux qui, s'il est encore parmi nous, est un véritable miraculé !). Tout cela reste bien sage et calibré. Quitte à nous livrer une parenthèse enchantée de ce genre-là, autant y aller à fond et nous montrer des horreurs, de terribles tragédies. Bref, cette séquence pitoyable n'apporte rien de bon et ne satisfera même pas les aficionados de snuff movies. C'est moche et inutile.



 
 
Plus gênant encore, Mountain a le cul entre plusieurs chaises. Essai ? Documentaire ? Sur le sport de montagne ? Sur la montagne tout court ? A mesure que le film avance, on ne sait plus trop ce à quoi nous avons affaire. Cela pourrait ne poser aucun problème si l'ensemble se tenait mieux que ça, mais ce n'est pas tout à fait le cas ici. Mountain est déjà bien entamé quand nous est proposé une petite parenthèse sur l'histoire de l'alpinisme, avec quelques jolies images d'archive sans doute restaurées pour l'occasion. Mais malgré cette façon de retourner dans le passé et d'aller chercher des documents rares, la cinéaste n'adopte jamais une vraie démarche documentaire et a tôt fait de délaisser certains thèmes abordés, au profit d'un message global somme toute assez sommaire (le texte débité par Willem Dafoe est de qualité, certes, mais il y a quand même deux ou trois phrases qui font tiquer et foutent la rage). Dans le même esprit, on ne sait jamais où l'on se trouve, ce qui est filmé, quel massif, quel sommet, etc, comme s'il ne fallait surtout pas gâcher la magnificence des images souveraines avec quelques informations jugées superflues à l'écran. Ce choix a priori anodin s'avère très révélateur : il nous rappelle que ce sont effectivement les images qui sont ici portées aux nues et, à travers elle, la technologie qui a permis de les obtenir, et non la montagne, les paysages ou la nature...  



 
 
On nous sert aussi quelques digressions sur certains sports de montagne (snowboard, VTT, marche à pieds...) qui raviront peut-être les amateurs et pratiquants desdits sports (que je salue au passage tout en désapprouvant certaines de leurs pratiques, qui mettent parfois en danger des écosystèmes fragiles) mais qu'un critique impitoyable de mon acabit de ne peut que trouver hors sujet. Oui, ce type en VTT est ultra doué et n'a pas froid aux yeux ; oui, ce snowboarder a un talent fou et des genoux incroyablement flexibles, mais bats les pattes, on s'en tape ! Ejectons-les du métrage, eux et les autres imbéciles malavisés évoqués précédemment, et on atteindra une durée qui nous permettra encore mieux d'apprécier tout le reste. Avec ses pourtant modestes 74 minutes au compteur, Mountain est un poil trop long et la cause est toute trouvée, il aurait été aisé de tailler dans le vif !



 
 
Ainsi, contrairement à ce que laisse supposer la simplicité de son titre, Mountain aurait peut-être gagné à être plus focalisé sur son sujet, la montagne. La montagne, bordel. On s'attarde parfois sur de simples dunes. Alors certes, ça donne encore de belles images à la clé, mais faut pas pousser, une dune n'est pas une montagne. Demandez à un alpiniste s'il a déjà gravi la Dune du Pilat, il va voir rouge... Jennifer Peebom aurait pu trier plus sévèrement la quantité de rushs à sa disposition et se consacrer encore plus pleinement à un étalage d'une maestria technique incontestable. Ma conclusion sera donc ambivalente. Car si Mountain, qui aurait plutôt dû s'intituler Relief, ne va finalement pas très loin et a quelques pénibles défauts, il n'en reste pas moins un must see pour les amateurs du genre, ne serait-ce que pour le caractère très impressionnant de certaines séquences bluffantes qui caressent nos rétines avec brio et nous donnent l'impression de tutoyer les sommets.


Mountain de Jennifer Peedom avec la voix de Willem Dafoe (2017)

31 mars 2022

L'Ambulance

Devoir de blogueur ciné oblige, pour couvrir la sortie très attendue du nouveau film de Michael Bay, Ambulance, sans avoir à me le farcir, j'ai choisi de vous parler de l'avant-dernier film du regretté Larry Cohen, L'Ambulance. Larry Cohen, ce drôle de loustic du cinéma de genre américain, qui a traversé les années 70 et 80 en solitaire, nous proposant une tripotée de séries b pleines d'idées saugrenues, d'humour décontracté et de références cinéphiles ou à la culture populaire. Nous suivons ici les mésaventures d'un dessinateur de comic book qui est incarné avec entrain par un merveilleux Eric Roberts, doté d'un look et d'une coupe de cheveux du tonnerre. Obnubilé par une jolie brune sur laquelle il a flashé dans les rues de New York, il se lance à sa recherche après que celle-ci ait été embarquée par une mystérieuse ambulance. Nulle trace d'elle dans aucune des cliniques de la ville où elle aurait pu être admise, la jeune femme s'ajoute en réalité à la liste des disparitions inexpliquées de personnes diabétiques, toutes emportées on ne sait où par la même satanée ambulance...  


 
 
Comme vous pouvez l'imaginer, Larry Cohen nous pond encore une histoire à dormir debout impliquant cette fois-ci un savant fou, joué par le moustachu et diabolique Eric Braeden, qui mène des expériences terribles sur de pauvres diabétiques pour, dit-il, faire avancer la science au péril de leurs vies. A vrai dire, on n'en saura pas beaucoup plus ! Le réalisateur et scénariste ne creuse pas vraiment cette veine de son scénario farfelu car il s'agit simplement d'un prétexte propice aux péripéties multiples et aux rebondissements invraisemblables, aux cascades gratuites et aux poursuites urbaines. C'est aussi l'occasion pour le sympathique gus auquel Eric Roberts prête ses traits taillés à la serpe d'enchaîner les belles rencontres. Le maverick du bis nous propose ainsi une petite galerie de personnages secondaires que l'on se plaît à découvrir progressivement, tous amusants et exubérants, en particulier ceux campés par Red Buttons, super en journaliste avide de scoop au bagout incroyable, et James Earl Jones, parfait en lieutenant de police à l'humeur si lunatique. Ces individus donnent lieu à quelques scènes assez poilantes, dynamisées par la bonne humeur palpable qui devait régner sur le plateau. Tous les acteurs ont en effet l'air de bien s'amuser, à commencer par Eric Roberts, très à l'aise et content d'être là ; quant à nous, on apprécie voir ses différents énergumènes interagir, se renvoyer la balle, se mettre des bâtons dans les roues, s'énerver et s'invectiver les uns les autres. Je serai d'ailleurs curieux de découvrir ce film-là en VF tant il est la porte ouverte à tous les écarts de doublage comme on en était capable alors. 


 
 
Si, côté comédie, L'Ambulance est une agréable réussite, un film léger, second degré et bien mené comme le cinéma américain ne produit plus, côté action, c'est un tout petit peu moins ça... Larry Cohen n'a malheureusement pas le talent d'un Carpenter ou d'un Spielberg pour personnifier le véhicule qui donne son nom au titre, pour le rendre menaçant ou pour tout simplement en faire véritablement quelque chose d'intéressant à l'écran. On a presque l'impression qu'il n'essaye même pas. Cette ambulance, aussi stylée soit-elle, n'a rien de véritablement marquant. Et nous ne sommes pas vraiment scotchés à notre fauteuil lors de ces passages plus faibles où l'action est à l'honneur. En fin de compte, Larry Cohen, qui apparaît peu soucieux de la cohérence général de son script, ne donne jamais pour de bon dans le thriller paranoïaque ayant pour thème le milieu médical comme son pitch pourrait le laisser supposer. Il préfère de loin la rigolade et l'absurde au sérieux et au drame, signant ainsi un film bien de son temps, une simple comédie d'action portée par la gouaille et l'énergie de son acteur principal dont est davantage exploité le grand clapet et le regard fou que la musculature saillante et l'imposante carrure. Le rythme est tel qu'on se laisse divertir avec plaisir et, l'air de rien, Larry Cohen atteste parfois d'une belle imagination pour contourner la petitesse de son budget. Il amène avec un aplomb implacable les idées les plus absurdes, comme la présence d'un hôpital de fortune à l'étage d'une boîte de nuit bondée. Dans le monde détraqué de Larry Cohen, peuplé de bébés mutants sanguinaires, de flics zombies tueurs en série, d'abjects yaourts mangeurs d'hommes et de serpents géants à plume, ce sont les choses les plus naturelles possibles, des évidences que l'on est tout à fait prêt à accepter.
 
 
L'Ambulance de Larry Cohen avec Eric Roberts, Megan Gallagher, Eric Braeden, Janine Turner, Red Buttons et James Earl Jones (1990)

27 mars 2022

Fandango

Sorti en janvier 1985 aux États-Unis (et beaucoup plus confidentiellement, trois ans plus tard, en France, sous le triste titre Une Bringue d'enfer), Fandango marque la rencontre entre deux BFFL (Best Friends For Life), Kevin Costner et Kevin Reynolds. C'est durant le tournage de ce film que Costner et Reynolds se sont découvert une passion commune pour la musique country et ont formé leur duo, 2K. Duo devenu trio lors de l'intégration de Kevin Kine, avec lequel Costner a vécu une histoire d'amitié intense ("no touching" selon lui) pendant la réalisation de Silverado. Ils modifièrent leur nom de scène en KKK, connaissant un vif et inexplicable succès lors de leur tournée inaugurale dans les états du Sud, jusqu'à ce qu'un rabat-joie leur rappelle la signification historique de ce sordide acronyme. Au zénith de son succès, quand il remporta le "Big Three" aux Oscars pour Danse avec les loups, Kevin Costner se retrouva plus d'une fois face à des journalistes accusateurs qui s'étaient renseignés sur son passé et lui demandèrent des comptes. C'est à ce moment-là que la star changea de bord et passa des Républicains aux Démocrates, pour montrer patte blanche, en pensant que ça enterrerait définitivement cette affaire, "a vast quid pro quo" selon ses propres termes. 



 
Cette anecdote étonnante et méconnue a en commun avec Fandango l'insouciance de la jeunesse. En effet, le premier long métrage de Kevin Reynolds nous narre la dernière virée d'un groupe de potes sur les routes du Texas. Nous sommes en 1971 et ces étudiants fraîchement diplômés viennent chacun de recevoir une convocation de l'armée, direction le Vietnam. Sachant qu'ils se situent à un moment charnière de leurs existences et vivent sans doute leurs derniers instants de pleine liberté, ils se lancent à la quête d'un trésor qu'ils avaient caché quelques années plus tôt dans le désert, à la frontière avec le Mexique. Cette chasse au trésor n'est en réalité qu'un prétexte pour passer du temps ensemble, vivre à fond, se laisser dériver vers de folles péripéties, quitte à mettre le groupe à rude épreuve...


 
 
"Un des meilleurs premiers films de l'histoire du cinéma" dixit Quentin Tarantino, qui est tout sauf une référence en matière de cinéma, Fandango brille par sa fraîcheur, sa candeur, son énergie et ses jeunes personnages attachants campés par des acteurs au poil. Sort évidemment du lot, avec une insolence naturelle et un charme qui ne demandait qu'à s'imprimer sur nos rétines et à s'épanouir encore, Kevin Costner. Son charisme fou manque de transformer le film en un one man show. Kevin Reynolds admet avoir eu une érection massive quand il a serré pour la première fois la main virile de Kevin Costner, et cela suinte littéralement de chaque plan. Toutes les occasions sont bonnes pour lui faire tomber le haut et mieux révéler un torse qui, s'il ne correspond pas aux critères dégénérés sous créatine de notre sombre époque, évoque l'art statuaire gréco-romain le plus classique et intemporel. Il ne fallait pas s'appeler Spielberg pour déceler tout le potentiel cinégénique de celui qui, paradoxalement, enchaînait alors les castings sans succès et les apparitions fugaces dans des téléfilms érotiques. 


 
 
De ce film éminemment sympathique, nous retenons sa douce mélancolie, présente de la première à la dernière image, malgré toutes les péripéties parfois puériles que nous avons vécu entre temps. Âgé de 33 ans au moment du tournage, Kevin Reynolds semble clore sous nos yeux attendris le chapitre de sa propre jeunesse. La délicatesse de son regard parvient à toucher n'importe quel trentenaire un peu nostalgique (ou simple amateur de bons films) n'ayant pas un cœur de pierre. Temps fort parmi les temps forts, parenthèse aérienne au milieu de leur road trip frivole, la séquence du saut en parachute marque durablement les esprits. Calquée presque plan par plan de son court métrage Proof qui la fait connaître aux yeux les plus avertis d'Hollywood, cette séquence décoiffante et franchement réussie nous tient en haleine par son mélange de tons alliant un suspense qui fonctionne à plein tube à un humour parfois outrancier (le pilote lunaire) et un comique de situation efficace. Une séquence pleine d'idées, dont on sent qu'elle a longtemps mûrie dans l'esprit d'un cinéaste débutant, plein de fougue et désireux de montrer tout son talent. 


Fandango (Une Bringue d'enfer) de Kevin Reynolds avec Kevin Costner, Judd Nelson, Chuck Bush, Sam Robards et Suzy Amis (1985)

20 mars 2022

Mélodie pour un meurtre

Il a tout pour plaire, ce film ! Attention, je n'en fais pas un titre un peu trop oublié du cinéma américain des années 80 que je vous inciterais à redécouvrir absolument, et encore moins un chef-d’œuvre méconnu du genre policier. Non, loin de là ! Mélodie pour un meurtre n'est pas un grand film, c'est clair et net, il constitue toutefois la garantie assurée d'un très bon moment à passer, d'autant plus quand on est friand des performances habitées du grand Al Pacino, ici très en forme. A l'époque, ce film, qui a pour titre original Sea of Love en référence à la chanson de Phil Phillips que le mystérieux serial killer lance systématiquement avant de passer à l'acte, marquait le retour de la star sur grand écran après une parenthèse de quatre ans passée loin des plateaux consécutive à l'échec cuisant de Revolution, une ambitieuse fresque historique portée par l'acteur vedette et réalisée par Hugh Hudson qui s'était plantée dans les grandes largeurs (ce film-là, tout le monde semble l'avoir bel et bien oublié, et je ne m'y suis pas encore risqué, ma curiosité ayant tout de même des limites...). Mais revenons à nos moutons et à cet océan d'amour mis en boîte par l'artisan Harold Becker, semble-t-il vendu par l'affiche française et la promo de l'époque comme un simili thriller érotique, histoire de surfer sur le succès tonitruant de Liaison fatale, sorti à peine deux années auparavant...


 
 
On tient là un polar particulièrement bien mené, porté par une tripotée d'acteurs excellents que l'on est très heureux de retrouver et qui forment à eux tous un fort bel ensemble, cohérent et harmonieux : de John Goodman, beau comme un cœur, à Richard Jenkins, que l'on se plaît à reconnaitre malgré une chevelure plus abondante, en passant par un étonnant Michael Rooker et par l'apparition furtive de Samuel L. Jackson, dans le rôle du "black guy" comme le précise verbatim le générique final. A la tête de ce beau petit monde, il y a bien sûr l'inévitable Pacino, dont l'interprétation solide, impliquée, qui ne tombe pas (encore) dans les excès, donne une dimension intéressante au film puisqu'il lui permet d'être un peu plus qu'un simple thriller efficace et bien ficelé : il en fait le portrait assez touchant d'un homme au seuil de l’abîme. Un flic un peu à la dérive, pas encore remis de son divorce, à deux pas de sombrer dans l'alcoolisme, qui se met dans une situation compliquée en tombant sous le charme de la principale suspecte d'une série de meurtres dont les victimes sont des hommes rencontrés via des petites annonces postées dans le journal. 


 
 
Nous n'avons aucun mal à nous intéresser à l'enquête menée par ce type-là, à comprendre pourquoi il s'éprend si passionnément pour cette femme difficile à cerner, campée avec une jolie nuance par Ellen Barkin, et l'on passerait même volontiers plus de temps en la compagnie de ce chouette duo qu'il forme avec son collègue incarné par John Goodman (ça donnerait un buddy movie du tonnerre, le film en a d'ailleurs déjà les airs charmeurs par moments). Il y a quelques moments signature d'Al Pacino, quelques trucs bien à lui qu'on se repasserait en boucle avec plaisir, à montrer dans toutes les écoles. L'acteur est en pleine possession de ses moyens et il donne un parfum d'authenticité indéniable aux dialogues ciselés écrits par Richard Price (on n'oublie pas son "This city... what it does to people" qu'il prononce avec une pointe d'amertume et un regard de chien battu pour commenter ses propres actes malheureux lors d'une des meilleures scènes). Car si Sea of Love parvient à captiver ainsi, c'est aussi parce qu'il est doté d'un scénario aux petits oignons qui cache bien son jeu et nous révèle ses cartes à un rythme parfaitement calculé. Et l'on doit donc ce scénar costaud à Richard Price, fameux romancier et scénariste new-yorkais dont on reconnaît aisément la patte si celle-ci nous est déjà familière (il est l'auteur de quelques chouettes bouquins qui schlinguent le bitume et la sueur comme Frères de sang, mais aussi The Wanderers, dont on apprécie beaucoup l'adaptation ciné signée Phil Kaufman, il a également participé activement à la série The Wire et nous lui devons entre autres le scénario de Mad Dog and Glory). Richard Price et Al Pacino sont à l'évidence les deux hommes forts de ce film sympatoche, à la mise en scène appliquée mais sans grande personnalité, que je recommanderai vivement aux amateurs.


Mélodie pour un meurtre (Sea of Love) de Harold Becker avec Al Pacino, Ellen Barkin, John Goodman et Richard Jenkins (1989)

13 mars 2022

Son

Je me suis laissé tenter par l'un de ces petits films d'horreur indé sortis l'an passé et remarqués des amateurs (il n'y en a pas eu tant que ça, il me semble, alors autant essayer). On le doit à un réalisateur irlandais spécialisé dans le genre, Ivan Kavanagh, lointain cousin d'Anthony, dont il s'agit déjà du sixième long métrage. J'y ai longtemps cru, m'imaginant même avoir déniché un cinéaste dont j'allais me faire un malin plaisir de découvrir en vitesse le reste de la filmographie, composée de westerns et de films d'horreur. Hélas, après un début en fanfare, le tristement intitulé Son ne tient pas ses promesses et glisse vers la petite série B, somme toute correcte, certes, mais anecdotique et rapidement oubliable. La faute à un scénario fumeux, dont on déduit aisément tous les ressorts trop usés et se délite progressivement sous nos yeux... Il y est a priori question d'une secte qu'une jeune femme enceinte fuit en catastrophe. Lors de l'excellente scène d'ouverture, nous la voyons prendre la route sous une pluie battante, suivie de près par des individus menaçants qu'elle finit par semer avant d'accoucher, seule dans sa voiture, en ayant l'air de redouter le fruit de ses entrailles... Le générique est à peine terminé que l'on y est, scotché ! Puis le film continue sur cette bonne lancée et l'on est amené à s'interroger sur la nature exacte de cet enfant que nous retrouvons, quelques années plus tard, vivant seul aux côtés de sa maman. Nous pouvons l'imaginer victime de possession démoniaque ou vampire en devenir, il occasionne en tout cas une bonne paire de scènes réussies où, par des moyens très simples et une bonne gestion du suspense, la trouille nous saisit brutalement. Sérieusement, cela faisait un bail que je n'avais pas ressenti une telle volonté de secouer le spectateur et un tel savoir-faire pour y parvenir.


 
 
Les choses se gâtent quand le duo mère-fils prend la route et s'engage dans une équipée sanglante bien plus convenue et prévisible. On essaie alors de nous faire douter de la santé mentale du personnage principal, cette maman aimante incarnée avec une conviction évidente par Andi Matichak, actrice que l'on avait croisée avec moins de bonheur dans les Halloween de David Gordon Green. Dans cette laborieuse deuxième partie, le récit se corse au détriment de strictement tout le reste et le désintérêt guette... En parallèle des aventures de notre petite famille monoparentale à l'appétit féroce, nous suivons l'avancée de l'enquête d'un flic énigmatique (Emile Hirsch) dont on doute immédiatement des véritables intentions. La conclusion, en deux temps, est à l'image du film, tantôt réussie tantôt ratée, elle a pour effet de nous conforter dans notre opinion. D'abord, la peur repointe timidement le bout de son nez tandis que nous sommes suspendus à une apparition cruciale où le cinéaste fait durer le plaisir. Puis, dans les ultimes minutes, qui se déroulent dans le décor le plus triste du monde, à savoir le coin d'une chambre d'hôpital anonyme, Kavanagh nous sert ce que l'on ne peut même pas appeler un twist tant c'était couru d'avance. Reste le choix, toujours appréciable, d'aller à l'opposé du happy end, qui contribue, passée la déception légitime de ne pas avoir eu davantage, à faire de Son un film d'horreur au-dessus de la moyenne (que je place donc bien bas). Et c'est franchement dommage qu'il ne soit que ça car Ivan Kavanagh a des intentions louables, un respect évident pour le genre et, surtout, un vrai talent de metteur en scène. Ces qualités pourraient le porter à réaliser de bien meilleures choses. En tout cas, je lui laisserai volontiers une nouvelle chance, dans l'agréable souvenir que m'auront laissé les premières minutes, d'une redoutable efficacité, de ce film-là.
 
 
Son d'Ivan Kavanagh avec Andi Matichak et Emile Hirsch (2021) 

8 mars 2022

Red Rocket

L'Amérique, à la veille de l'élection de Donald Trump, vue par le trou du moins ragoûtant des donuts. C'est ce que nous propose le dernier film de Sean Baker, Red Rocket, nouvelle exploration de la white trash à travers le portrait de Mikey Saber, ancienne gloire autoproclamée du porno qui retourne dans son Texas natal pour se refaire la cerise. A la rue, sans le moindre dollar en poche, mais doté d'un bagout à toute épreuve, Mikey persuade son ex de lui laisser une place sous ce si modeste toit qu'elle partage avec sa vieille maman mal en point. Mikey finira sur le canapé miteux, face à la télé constamment branchée, pour une cohabitation forcée et forcément tendue, puisque tout ce beau monde ne s'était pas quitté dans les meilleurs termes. Infoutu de trouver un boulot normal en raison de ce passé dont il se vante volontiers, Mikey convainc la dealeuse du coin de lui laisser vendre de l'herbe, ce pour quoi il s'avère plutôt doué, fort de son ancienne expérience. Puis, au gré de ses pérégrinations, à bicyclette ou en voiture, aux côtés de son voisin lunaire qui lui sert de chauffeur, il tombera sous le charme de la très jeune vendeuse du Donut Hole, une jolie petite rousse surnommée Strawberry pour laquelle il nourrit de drôles de projets... 


 

 
A l'image de son personnage principal, incarné avec une énergie incroyable et un abattage désarmant par Simon Rex, le film de Sean Baker cultive une audacieuse ambiguïté, provoque des sentiments contradictoires et nous place presque dans une position délicate. C'est qu'il n'y a vraiment aucune raison d'aimer ce type-là, qui nous amuse autant qu'il nous exaspère et que l'on a malgré tout envie, jusqu'au bout du bout, de voir rebondir, progresser, faire quelque chose de bien, enfin !, tout simplement. Hypocrite, lâche, vénal, menteur, manipulateur, égocentrique, narcissique... ses plus grandes qualités sont surtout les défauts qu'il n'a pas. Il n'est jamais violent ni colérique et c'est une bonne chose étant donné les situations périlleuses dans lesquelles il se fourre et l'agacement qu'il diffuse en quasi continu autour de lui, très propice aux coups de sang et aux règlements de comptes musclés. Quand les choses tournent définitivement au vinaigre, Mikey s'étale, se dérobe ou s'en va trouver refuge ailleurs, et au film de s'achever comme il commence, nous laissant à la fois apitoyé, désespéré et amusé, après être passé par un assez large panel de sentiments. 



 
 
Car on ne peut malgré tout s'empêcher d'emboiter le pas de ce personnage trou noir. Sean Baker ne nous donne de toute façon guère le choix et laisse se déployer le vilain pouvoir séducteur de son pathétique héros, beau parleur et roublard. On colle à ses basques quasi non-stop et on épouse parfois son regard, notamment celui qu'il porte sur cette redhead mutine à peine majeure qui l'émoustille tant, jouée par une troublante Suzanna Son. La dernière réplique adressée à Mikey est particulièrement cinglante et lourde de sens. Sean Baker en accentue l'impact par une série de plans de plus en plus rapprochés sur la visage excédé puis la bouche rageuse de celle qui la prononce, son ex. Mikey est donc un "homeless suitcase pimp", un maquereau de luxe qui espère retrouver fortune en dénichant la nouvelle star du porno. Le porno, dont on a ici une sorte d'aperçu en biais, ce monde peu reluisant qui semble si bien cristalliser tout ce qui ne tourne pas rond ici bas. Un monde qu'avait d'ailleurs déjà abordé, lors de son premier long métrage, Starlet, ce cinéaste décidément intéressé par les travailleurs du sexe (The Florida Project et Tangerine sont aussi concernés), et où avait bel et bien commencé la carrière de son acteur, Simon Rex.



 
 
C'est donc dans un drôle d'état que l'on sort de ces deux heures passées dans l'envers américain, et plus exactement en périphérie de Texas City, vaste terrain des paroxysmes et des paradoxes que Sean Baker filme admirablement, parvenant à en capturer toute la beauté absurde, décadente et contrastée. Ces paysages bigarrés exhalent les parfums discordants d'une Amérique désenchantée. On y croise les enseignes aux lettres manquantes de fast food craignos où des ouvriers se retrouvent pour leur pause. Des maisons de poupées rose-bonbon toutes étriquées sont plantées là, au large de vastes demeures et manoirs à la richesse ostentatoire – territoire que nous parcourons à peine, quand Mikey Saber ment à sa jeune proie sur son origine. Les devantures défraichies aux couleurs délavées de stations services et de magasins craignos côtoient d'immenses centres commerciaux inhumains aux parkings sans fin. La zone est barré de routes larges et droites que l'on traverse à toute vitesse, au point qu'une catastrophe ne semble jamais loin – belle idée, d'ailleurs, que ce terrible carambolage bêtement provoqué par Mikey et son docile chauffeur. Et, en toile de fond, omniprésentes en raison de ces fumées anthracites que leurs hautes cheminées rejettent en permanence, il y a ces usines pétrochimiques immondes dont les formes rondes ou saillantes découpent l'horizon. Un décor insolite dans lesquels les personnages évoluent naturellement, sans même le remarquer parce qu'ils en font partie. 




 
J'ai quitté Texas City avec comme une grande envie d'air frais, mais aussi de culture, de raffinement, d'intelligence, de civilisation... Car ce film-là est peuplé d'idiots, de guignols, d'incapables et Mikey Saber en est juste le pire bouffon. Qui peut-on sauver là-dedans ? Personne... Peut-être seulement des personnages extrêmement secondaires, ne participant jamais à l'action, s'en tenant soigneusement à l'écart, comme la gérante du Donut Hole, qui a l'air d'y voir clair dans le petit jeu qui se joue à la caisse, ou, en allant chercher encore plus loin, le chien de Lexi, cette espèce de gentil pittbull rose et beige, tout mollasson, qui passe ses journées allongé au soleil, relevant parfois la tête pour assister, en spectateur, aux scènes stupides qui se déroulent autour de lui, et dont les poses lascives évoquent, de façon fortuite, les pensées déviantes du héros ("red rocket" est d'ailleurs une métaphore qu'emploient les américains pour désigner les pénis en érection des chiens). Devant ce bestiaire de rigolos, rejets d'une Amérique en déliquescence, on pourrait presque penser à l'adorable Beach Bum d'Harmony Korine. Mais le film de Sean Baker n'est guère animé de la même douceur et, s'il regarde ses personnages sans jugement, son humour est bien plus intermittent et pathétique. Il nous laisse à la fois épaté, hébété et dépité, malgré les rêves, toujours vivaces, de l'infatigable et irrécupérable Mikey, ce type franchement peu aimable et bien de son temps, dont on se souviendra. 


Red Rocket de Sean Baker avec Simon Rex, Suzanna Son, Bree Elrod et Brenda Deiss (2022)