21 septembre 2022

Une Jeune fille qui va bien

Sandrine Kiberlain aime d'un amour sincère et entier les jolis meubles et les acteurs. Les seconds, qui sont presque tous irréprochables, le lui rendent bien mieux que les premiers, qui restent simplement posés là, envahissant tout le cadre, dictant avec autorité leur composition à la cinéaste débutante. C'est un banc, une commode, une table ou une simple lampe de bureau qui prennent tour à tour le leadership, comme il est d'usage de dire aujourd'hui. Omniprésents, souverains, majestueux ou juste mignons, on ne peut guère les manquer, ils sont là, au beau milieu du plan, ou dans un coin, comme point d'équilibre précaire. Ils ont dû constituer une part importante d'un budget qu'il faut justifier et pourraient quasiment être crédités comme co-réalisateurs tant ils ont vraisemblablement eu l'ascendant sur Kiberlain. J'y vais un peu fort, certes, mais c'est le style de la maison, faut vous y faire, et, de mémoire de cinéphage, je n'avais jamais vu ça. J'éprouve de la sympathie pour Sandrine Kiberlain, une sympathie que sa première œuvre en tant que réalisatrice ne vient même pas abîmer, mais on voit bien ici qu'elle tâtonne, qu'elle ne sait pas toujours comment filmer, hésite entre les éléments du décors et ses personnages, ou choisit carrément le mobilier au détriment du reste. Cela donne quelques moments presque fascinants, déconcertants, où soit la caméra suit gauchement les acteurs avant de recadrer fissa sur le banc ou l'armoire autour desquels ils gravitent, soit reste mordicus focus sur le meuble en vedette, quitte à laisser les personnages sortir et revenir étrangement dans le cadre. C'est spécial, c'est un truc à voir. Je vous préviens : je n'illustre guère mon article d'exemples visuels pour ne pas gâcher ma page web et pour mieux titiller votre curiosité. Donnez une chance à ce petit film-là, il est spécial !



 
 
Au cas où vous soyez passé à travers la campagne de promo musclée menée sur France Inter lors de la sortie du film en janvier 2022, l'idée, intéressante, est donc ici de nous raconter les rêves et les espoirs d'une jeune fille, parisienne et juive, insouciante et radieuse, à l'été 42. Elle prépare le concours d'entrée au Conservatoire et cherche dans chacun des zonards qu'elle croise le grand amour qu'elle appelle de ses vœux, en dépit de l'actualité pas spécialement folichonne du moment... Un contexte historique que l'on connaît tous et que Kiberlain fait surtout exister par les dialogues, ne s'embarrassant pas, assez intelligemment, d'une reconstitution balourde, évitant ainsi cet écueil classique du film d'époque. Nous restons dans la stricte intimité de la vie d'une famille juive, et l'étau se resserre peu à peu. Ce choix malin est risqué mais permet un rapprochement immédiat avec cette époque pas si lointaine, et avec cette jeune femme si vivante, ordinaire, comme nous. Alors il y a sans doute quelques petits anachronismes à aller dénicher ici ou là, mais on est franchement pas là pour ça et ce serait si idiot de s'arrêter là-dessus. On colle à l'insouciance, à la joie de vivre, à l'allant naturel de notre rayonnante héroïne, que, longtemps, rien ne vient perturber. Faut dire qu'elle est bien entourée : très proche de son grand frère, sémillant Anthony Bajon, avec lequel elle entretient une belle complicité ; couvée par son papa, touchant André Marcon, que l'on devine d'autant plus protecteur en raison de l'absence de leur mère ; encouragée et soutenue par une grand-mère, Françoise Widhoff, qui compte bien faire, elle aussi, mais de manière plus consciente, comme si de rien n'était. Jusqu'à ce que ça ne soit plus possible du tout et que les menaces deviennent de plus en plus palpables pour toute la petite famille... 



 
 
Cela saute aux yeux à chaque plan : Une Jeune fille qui va ienb est un premier film, et c'est aussi ce qu'on appelle un film fragile. Tellement fragile qu'on a envie d'y faire super gaffe. Je ne sais pas comment le manipuler, quels mots employer. Avis aux amateurs : le dvd est vendu entre d'épaisses feuilles de papier bulle. On ne doute pas non plus que le film est très personnel. Il vient du cœur. Et il s'en dégage une sincérité, une fraîcheur et une naïveté qui appellent à la bienveillance, qui emportent, de justesse, le morceau. Rebecca Marder, lumineuse, promise à un très bel avenir, est au diapason. Elle porte littéralement le film. Admettons qu'elle est d'abord un brin agaçante tant elle minaude, elle joue la gaieté et l'insouciance en forçant le trait comme il a dû lui être demandé, puis on s'attache peu à peu à elle et on veut la voir continuer d'être heureuse, de vivre pleinement sa jeunesse. L'actrice, de 88% des plans (j'ai compté), insuffle une belle énergie. Kiberlain l'aime, manifestement, et lui doit beaucoup. Fort heureusement, c'est du sourire de Rebecca Marder dont on se souvient, et non du pourtant magnifique tiroir de cette non moins sublime commode en chêne qui a essayé de lui chiper le premier rôle. Un mot sur la fin, qui tombe comme un couperet et ne peut guère laisser indifférent : elle a suscité des réactions partagées et je ne sais moi-même pas trop quoi en penser. Abrupte, cruelle, c'est un dur retour à la réalité pour le spectateur et notre fringante protagoniste. Une conclusion à la fois attendue, un peu trop facile mais plutôt osée, où la cinéaste semble laisser éclater d'un coup sec la colère jusque-là contenue pour ses existences coupées nettes. Cette fin choque un peu, forcément. Quand on a regardé avec bienveillance tout ce qui précède, nul doute que l'on a plus de facilité à l'accepter et à la comprendre.


Une Jeune fille qui va bien de Sandrine Kiberlain avec Rebecca Marder, André Marcon et Anthony Bajon (2022) 

14 septembre 2022

La Soufrière

En 1976, Herzog apprend que le volcan de la Soufrière, en Guadeloupe, dont l'activité sismique s'emballe, est de toute évidence sur le point d'entrer en éruption, et que les habitants de Basse-Terre ont été évacués. Il part aussi sec avec deux caméramen filmer la ville déserte, le volcan bouillonnant et la poignée de paysans qui refusent de quitter leur sol. C'est d'abord les images des rues vidées de leurs habitants qui frappent, arpentées par des animaux sauvages et quelques chiens errants efflanqués, ou crevés et bouffés par les vers. En off, Herzog compare lui-même ces scènes avec celles d'un film post-apocalyptique. Les vues aériennes prises depuis un hélicoptère sur la ville de Basse-Terre, et le volcan qui la surplombe et menace à tout instant de la réduire à néant, sont aussi particulièrement marquantes. 
 
 

 
Herzog les épaissit par son récit d'une autre éruption, antérieure, à laquelle le réveil de la Soufrière pourrait ressembler, celle du volcan du Mont-Pelée, en Martinique, qui explosa le 8 mai 1902 et dont la nuée ardente détruisit en un éclair la plus grande ville de l’île, Saint-Pierre, coula de nombreux bateaux et tua plus de 30 000 personnes. Herzog nous raconte alors brièvement l'histoire dans l'histoire de cet homme nommé Cyparis, Louis-Auguste Cyparis (formidable nom ovidien), le pire truand de la ville de Saint-Pierre, qui dut sa survie au fait d'avoir été enfermé dans une geôle sans ouvertures et vécut jusqu'en 1956, montré comme une bête de cirque pour les brûlures striant son dos. On ne peut s'empêcher de penser au film qu'Herzog aurait fait en rencontrant un tel personnage, lui qui filma une autre survivante improbable, à l'opposé de Cyparis puisque pure incarnation de l'innocence, dans le terrible Les Ailes de l'espoir



Mais surtout, les images aériennes de la ville, superposées à des photographies en noir et blanc de Saint Pierre prises juste avant sa destruction, donnent nettement l'impression de voir un paysage encore intact sur le point de disparaître. On croit admirer, grâce aux images d'Herzog, un lieu qui n'existera bientôt plus mais qui, parce qu'il l'a éternisé en le filmant, survivra tout de même. Une sorte de précipité de l'essence même du cinéma (cf. le bouquin de référence sur l'oncologie du cinéma par le docteur Léon Schwartzenberg). Et comment, qu'elle survivra, la montagne ! Puisque la Soufrière décide finalement qu'elle n'a pas besoin de la caméra d'Herzog, ou du cinéma, pour survivre. Le volcan n'explosa pas, son activité sismique retrouva, contre toute attente, un régime normal, et ses habitants revinrent s'installer en ville au bout de quelques mois, faisant dire à Herzog qu'il terminait son film avec un certain sentiment de ridicule, étant venu capter les images de la plus grande catastrophe du siècle, celle qui n'eut pas lieu. 

 


N'empêche, le film existe. Et le plus beau moment est celui où Herzog et ses camarades découvrent l'un des "restants". Ils étaient venus chercher un héros aux idées folles, ou un anti-héros fabuleux comme Cyparis, et ne trouvent qu'un vieux type débraillé en train de piquer un énorme roupillon sous un arbre, la tête près d'un creux dans les racines, à côté de son chat partageant l'heure de la sieste roulé en boule. Une sorte d'Alice déglinguée, rêvant près du terrier, chapeautée par le chat du Cheshire... Le type se réveille lentement, à moitié dans les vapes, un peu éberlué de voir ces trois blancs avec leur caméra, postés devant lui, et il reste un moment dans sa position allongé, expliquant, les bras en croix, qu'il demeure là, attendant sa mort, qu'il n'a pas peur, qu'il n'a pas voulu partir parce que c'est sa terre et qu'il se plie aux volontés de Dieu, et qu'il est de toute façon trop pauvre pour aller où que ce soit, exactement le même discours que les deux autres hommes croisés en ville, par exemple cet autre habitant qui avance les mêmes raisons avant de dire à ses visiteurs qu'il accepte de foutre le camp avec eux pour aller rejoindre ses enfants s'ils veulent bien l'embarquer. Rien de follement romanesque. Mais on n'oubliera pas ces misérables – la tragédie avortée aura permis de rappeler leur condition –, ce laissé pour compte, cet oublié, ce dormeur magnifique au visage rieur qui attend la mort en pionçant comme un loir avec son chat, et pousse ensuite la chansonnette, peu convaincu, pour s'éviter de parler et d'avoir à répéter en boucle les mêmes choses simples (je n'ai pas peur ; Dieu l'a voulu ; je n'ai rien de toute façon...) au pied d'une montagne capricieuse, dans un film-sans-catastrophe peut-être unique en son genre. 

 

La Soufrière de Werner Herzog (1977)

7 septembre 2022

Une Femme du monde

Marie veut absolument garantir un avenir meilleur à son fils, Adrien, 17 ans, tout juste exclu de son BTS de cuisinier, qui fume toute la journée et file du mauvais coton. Elle n'a donc qu'un seul objectif en tête : l'inscrire dans une école de cuistots privée très reconnue de Strasbourg où il sera définitivement remis sur les bons rails. Le gosse, bien coaché par sa daronne ultra motivée, passe l'entretien d'entrée avec succès, mais il reste un hic de taille : les importants frais d'inscription demandés par l'établissement, qui s'élèvent à quelques milliers d'euros et semblent totalement hors de portée. Pour réunir la somme, Marie n'a que quelques mois devant elle. Elle va donc devoir mettre les bouchées doubles au boulot. Or, Marie est prostituée... Ces quelques phrases maladroites et moches pourraient être le pitch diabolique d'un énième film social à la française balourd et sordide. C'est en réalité le point de départ d'un petit film recommandable qui doit beaucoup à l'habileté de sa réalisatrice, Cécile Ducrocq, et au talent de son actrice principale, Laure Calamy. La première filme le plus simplement du monde le plus vieux métier du monde, n'entretenant aucun effet de sidération ou de surprise digne de mes premières lignes litigieuses quant à l'activité de la protagoniste. Son film n'est jamais racoleur ni misérabiliste, tout au contraire, la cinéaste pose un regard plein d'humanité et d'intelligence sur ses personnages, s'autorise même quelques touches d'humour, amenant une légèreté bienvenue, nourrit aussi son œuvre délicatement engagée de détails bien sentis qui sonnent vrai, et se permet même de consacrer une courte parenthèse, quant à elle quasi déconnectée de la réalité du contexte choisi, exploitant sans détour le potentiel érotique de sa talentueuse actrice. Ce dernier choix, osé, passe sans souci car Une femme du monde n'est guère un film sur la prostitution – quand bien même il a pour effet de sensibiliser sur sa situation légale hypocrite et très chelou dans notre pays –, il s'agit avant tout de l'assez beau portrait d'une femme, courageuse et digne, devant surmonter d'immenses difficultés, et donc d'une mère, aimante et résolue, confrontée à de sacrés tourments moraux. Peu d'actrices françaises actuelles auraient pu relever le défi et su incarner un tel rôle de façon si naturelle et juste. Nul doute que celui-ci a été écrit pour Laure Calamy, déjà à l'affiche d'un précédent court métrage de la réalisatrice, La Contre-allée, autre chronique de la prostitution. Crédible, solaire, belle et pleine de vie, celle que l'on avait découverte dans Un Monde sans femmes est parfaite dans Une Femme du monde. Elle donne de sa personne, porte avec force et énergie ce film simple, modeste et, ma foi, plutôt réussi. 
 
 


Une Femme du monde de Cécile Ducrocq avec Laure Calamy, Nissim Renard et Romain Brau (2021)

3 septembre 2022

Terreur dans le Shanghaï express

Malgré la présence en tête d'affiche des mythiques Peter Cushing et Chrisopher Lee, exceptionnellement appelés ici à s'allier face à la terrible menace en présence, et malgré une histoire trépidante et lovecraftienne en diable, multipliant les rebondissements inattendus et convoquant l'horreur cosmique inhérente au papa de Cthulhu, je ne ferai pas de Terreur dans le Shanghaï express une pépite méconnue du cinéma fantastique que je vous recommanderai de voir sans plus attendre, quand bien même nous tenons là une petite curiosité effectivement digne d'intérêt. Ce film, que l'on doit à l'espagnol Eugenio Martín, nous raconte le voyage en train pour le moins mouvementé, à travers la Russie, d'une petite galerie de personnages amusants, parmi lesquels, en plus du toubib et du professeur incarnés par les deux stars, un simili-Raspoutine et une jolie comtesse polonaise, tous confrontés à un très curieux passager : un proto-humain fraîchement extirpé des glaces qui, d'abord coincé dans une caisse de transport, finit par se réveiller, s'échapper puis élimine et contamine son monde en absorbant les connaissances de chacun par le regard (oui, oui). Rien ne va plus dans le Transsibérien (curieusement devenu le Shanghaï express pour son exploitation française) et c'est un véritable huis clos sur rails qui nous attend.



 
 
De cette espèce de variation ferroviaire de La Chose d'un autre monde, je retiendrai une idée aussi audacieuse qu'amusante. Après avoir réalisé une autopsie des victimes et du corps momentanément inerte de la créature impie, Peter Cushing et Christopher Lee examinent tour à tour au microscope le liquide prélevé dans le funeste globe oculaire de la bête. Chaque coup d'œil jeté dans le tube optique de l'appareil est un bond dans un passé de plus en plus lointain qui leur amène une sordide et terrible révélation. Ils voient d'abord le visage effrayé de la dernière victime en date de l'immémorial yéti, puis ils découvrent, stupéfaits, un dinosaure, puis la Terre et, enfin, une planète inconnue vue de l'espace... Ces différents éléments apparaissent à l'écran tels des vignettes flottantes dans un liquide dont la couleur grenadine rappelle un peu celle des lampes inactiniques utilisées pour la photographie. L'idée, en soi, est complètement saugrenue, pas crédible pour un sou, mais elle produit un résultat si simplement séduisant à l'image, et nous place face à un si vertigineux abîme – ce double effet, d'attirance et d'effroi, cher à l'horreur cosmique lovecraftienne –, que l'on ne la remet nullement en cause, on l'accepte telle qu'elle est, sans discuter, et on la savoure, appréciant au passage l'ambition du scénario de cette production britannico-espagnole par ailleurs très modeste. 



 
 
Dans le même esprit, j'ai également beaucoup apprécié les tout premiers mots prononcés en voix off par le professeur de paléontologie interprété par Christopher Lee qui, sur un ton d'autant plus inquiétant qu'il semble très mesuré, nous met en garde quant aux conséquences de son horrible découverte scientifique tandis qu'à l'écran nous voyons évoluer son équipe à travers des paysages enneigés, en direction des entrailles d'une montagne d'Asie, prêts à tomber nez à nez face au terrible secret qu'elle renferme... Des phrases alarmantes et riches en sous-entendus qui nous introduisent idéalement dans le film et pourraient être directement tirées d'un des meilleurs récits de Lovecraft, dont la méthode infaillible consistait justement à débuter ainsi ses nouvelles pour mieux accrocher d'entrée le lecteur. Après ça, on ne peut que regretter que le film, qui procure moins de frissons qu'un banal déplacement avec la SNCF (ou qu'une simple connexion à leur nouveau site web), ne soit pas vraiment à la hauteur de cette sombre promesse inaugurale... 


Terreur dans le Shanghaï express (Pánico en el Transiberiano / Horror Express) d'Eugenio Martín avec Christopher Lee, Peter Cushing, Telly Savalas et Silvia Tortosa (1972)

5 août 2022

Teddy

Il y a au moins deux raisons d'être indulgent envers Teddy. Primo, il s'agit quasiment du premier long métrage du jeune duo de cinéastes constitué par Ludovic et Zoran Boukherma, 29 ans, frères jumeaux sortis de l’École de la Cité qui avaient auparavant participé à un film collectif, Willy 1er, avec le reste de leur promo. Secundo, c'est une nouvelle excursion française dans les sombres contrées du cinéma de genre qui, d'ordinaire, ne lui réussissent guère. Il est donc encore de bon ton d'accueillir un tel film à bras ouverts, en faisant preuve de la plus grande mansuétude possible. Des films de genre français, il en sort pourtant pas mal chaque année, et certains sont même récompensés dans les plus prestigieux festivals, mais il semble tout de même de rigueur de saluer l'essai, d'être clément, et d'adresser à ses auteurs des félicitations sans valeur, comme s'il s'agissait, encore aujourd'hui, où le genre n'est plus méprisé mais au contraire très prisé, d'un acte courageux, osé, rare et précieux. Est-ce vraiment rendre service à ces cinéastes débutants et à leurs petits films loin d'être bons mais jamais complètement ratés ? Je coupe court à cette digression d'humeur et laisse la question en suspend, je ne suis qu'un blogueur ciné amateur, j'essaie de suivre le mouvement, de rentrer dans le moule et de m'adapter aux mœurs de la critique professionnelle...
 



Sorti au même moment que La Nuée, et désigné avec lui comme le symbole d'un renouveau pour l'horreur franchouillarde – d'après ce que j'avais remarqué à l'époque, le petit jeu critique consistait aussi à dire si l'on a préféré l'un à l'autre, moi je botte en touche –, Teddy fait également le pari du croisement des genres et des registres. Avec force ruptures de tons, les Boukherma mêlent eux aussi horreur et naturalisme social, ce qui est la similitude la plus évidente parmi les nombreuses partagées avec le premier long de Just Philippot. Pour résumer et pour faire simple : Teddy, c'est P'tit Quinquin, dans le sud de la France, qui se transforme un loup garou. L'humour absurde de la série de Bruno Dumont, dont on reprend les policiers hurluberlus, vient pimenter l'inévitable horreur métaphorique, loup garou oblige, mise au service d'une double chronique, sociale et adolescente, dans l'air du temps. Sur le papier, les intentions sont louables et j'ai d'abord été séduit par ce film qui démarre par quelques scènes plaisantes, où l'humour décalé fonctionne bel et bien, véhiculé par des énergumènes aussi gauches qu'amusants, à commencer par le personnage éponyme, campé avec conviction par Anthony Bajon dont la grosse bouille sympathique contraste ici avec son insolence juvénile. Malheureusement, les frères Boukherma peinent à donner du corps à un scénario qui ne surprend jamais, paraît bien trop programmatique, trop lisible dans ses intentions et, surtout, n'excelle dans aucun tableau. L'aspect social – on comprend que les frères Boukherma veulent parler d'exclusion ou, au moins, car le mot est fort, du déphasage d'une jeunesse déclassée et rejetée, impatiente et vindicative – paraît à la fois trop superficiel et trop évident, peut-être même un brin hypocrite vu que leur film se complaît en même temps dans le portrait cocasse d'une France profonde attardée et léthargique (bon, ce reproche est toutefois fort car on sent également poindre la tendresse portée sur ces rigolos provinciaux par les deux cinéastes). Quant à la métaphore adolescente et pubertaire, la transformation lycanthrope s'accompagnant notamment d'un appétit sexuel insatiable, d'une pilosité envahissante et d'une force physique incontrôlable, elle est hélas extrêmement rebattue. On a déjà vu ça des dizaines de fois dans le cinéma d'horreur qui, il est vrai, a plutôt tendance habituellement à choisir un protagoniste féminin, possédé, doté de pouvoirs surnaturels et tout le toutim.




J'ai donc fini par me désintéresser progressivement des mésaventures du pauvre Teddy, personnage central que l'on aurait aimé apprécier davantage, qui échoue à gagner une réelle épaisseur et dont le sort final m'a laissé totalement indifférent. Le film est même parvenu à m'ennuyer malgré sa courte durée. Quelques éclats d'horreur corporelle ont l'air disséminé avec régularité comme pour nous rappeler le toupet de cinéastes sous influence, mais elles sont toutes beaucoup trop convenues pour impressionner, créer un léger trouble ou la moindre image marquante. Ces scènes nous proposent elles aussi des situations que l'on a déjà bien trop subies ailleurs et auparavant, avec automutilation face au miroir au rendez-vous, et leur dimension symbolique est lourdingue et éculée. Dans son dernier acte, le film perd en légèreté et en humour ce qu'il gagne en sérieux et en horreur, échouant là encore à emporter mon adhésion. Je me souviendrai surtout du climax horrifique pour son étrange maladresse : notre intenable loup garou, paria déscolarisé revanchard, commet un ultime carnage lors d'une soirée organisée entre jeunes lycéens à la salle des fêtes du coin. Pour nous montrer l'étendue du massacre, les réalisateurs nous proposent une série de plans fixes et silencieux, assez gores et peu ragoûtants, où nous voyons des corps entassés les uns sur les autres, interrompus dans leur fuite en pleine panique, baignant dans ce sang que l'on retrouve aussi en grosses trainées sur les murs. Terrorisme et tueries de masse sont ainsi convoqués par les aventureux jumeaux Boukherma à travers une succession d'images très glauques qui provoqueront des réactions diverses chez les spectateurs, de la stupeur à la perplexité. En ce qui me concerne, j'aurais préféré me rappeler de leur première œuvre personnelle pour autre chose que sa triste inconséquence.
 
 
Teddy de Zoran et Ludovic Boukherma avec Anthony Bajon, Christine Gautier, Ludovic Torrent et Noémie Lvovsky (2021)

2 août 2022

X

J'aurais aimé ajouter à l'enthousiasme que suscite la dernière bobine horrifique de Ti West, ce réalisateur spécialisé dans le genre dont je suis la carrière avec bienveillance depuis 2009 et la sortie de son film breakthrough, The House of the Devil. Mais c'est peut-être justement parce que je connais tout le potentiel de ce cinéaste, et espère son éclatante confirmation depuis plus d'une décennie, que son dernier film m'a laissé plutôt déçu et frustré. Au point que je me mets à douter, à croire que ce type-là, au demeurant sympathique et bel et bien doué, avait donc déjà atteint, à l'époque, son plafond de verre personnel. Après nous avoir livré un film de fantômes pas désagréable mais dérisoire, un found footage raté malgré son sujet glaçant (le suicide collectif de Jonestown), puis un tout petit western sympatoche (dont on se souvient surtout du superbe chien qui accompagnait Ethan Hawke), Ti West nous propose donc un slasher postmoderne qui se place d'emblée dans l'ombre tutélaire du chef-d'œuvre de Tobe Hooper, nous laisse espérer le meilleur dès son plan d'ouverture assez génial et intriguant, mais s'avère au bout du compte beaucoup trop anecdotique malgré l'inspiration intermittente de sa mise en scène et l'originalité relative des thèmes abordés. L'action se déroule en 1979, nous suivons l'équipe de tournage d'un film porno qui a la chic idée de réaliser son nouveau projet dans la dépendance d'un vieux couple texan à la sexualité insatisfaite... Après une longue et lente exposition, procédé habituel d'un Ti West qui fait mine de s'intéresser davantage à ses personnages et ses acteurs que la plupart de ses confrères, les choses, évidemment, se gâtent et tournent au véritable bain de sang. 



 
 
L'entame soignée nous place longtemps dans l'expectative, nous met l'eau à la bouche mais, passée celle-ci, le film respecte à la lettre le programme si prévisible et pénible d'un slasher lambda, de ceux qui se produisaient à la chaîne dans les années 80. Les membres du casting se font donc zigouiller un à un, avec plus ou moins d'imagination, de cruauté et d'images-chocs lors de leurs mises à mort (un alligator s'invite même à la fête). Ne lésinant pas sur les effets gores, X révèle alors sa vraie et simple nature, surprend et intéresse de moins en moins. Il comblera facilement les aficionados, les autres, qui pourront légitimement le trouver assez chichiteux pour bien peu, moins. En outre, Ti West échoue à imposer une héroïne – l'inévitable dernière survivante du carnage – réellement digne d'intérêt, en dépit de la double implication d'une Mia Goth au charme étrange et de toutes les velléités de son scénario forceur : il nous réserve notamment une espèce de micro révélation finale artificielle concernant cette final girl que l'on devrait forcément retrouver dans d'éventuelles suites... En attendant, c'est un prequel que prépare d'ores et déjà Ti West en compagnie de son actrice vedette : il se déroulera cinquante ans plus tôt et nous narrera la vie passée de Pearl, la vieille dame du couple de psychopathes introduits ici. Des tueurs dont, pour une fois, les mobiles sont clairement définis et que Ti West prend soin de faire exister, en les filmant de près, en leur accordant du temps, en nous les montrant se débattre avec leurs démons et même faire l'amour explicitement – chose bien rare pour des personnes âgées au cinéma – sans que tout cela ne les rende marquants pour autant ! Ces vieux tout fripés sont des figures vaguement pathétiques et tourmentées qui n'ont guère la sombre aura de la famille de Leatherface et que l'on aura hélas sans doute tôt fait d'oublier. 



 
 
Âge et sexualité, décrépitude des corps et éphémérité de la beauté, sont des thèmes abordés ici de manière à la fois frontale et superficielle, tout comme la pornographie et les scènes de sexe qu'elle occasionne ne servent qu'à établir l'originalité du contexte d'un énième massacre et non à nourrir une véritable réflexion métadiscursive sur le cinéma d'horreur. Au passage, on peut s'interroger quant à la pertinence d'avoir fait jouer les deux vieux texans par des acteurs couverts de maquillage (c'était un passage obligé pour Mia Goth, qui joue donc à la fois l'héroïne sous héroïne aspirante star du porno et prête également ses traits, méconnaissables, à la vieille tueuse libidineuse). Leur vieillesse paraît si factice, fabriquée, fausse... Le côté subversif du scénario est finalement facile, seulement là pour la déco, ça sonne creux. Il est franchement dommage que l'impact de ce slasher soit en fin de course si rachitique, d'autant plus que l'on constate tout le long, à intervalles réguliers, le talent de cinéaste évident de Ti West. Il n'a pas peur de se placer dans la lignée de classiques (et des vrais – Psychose, Massacre à la tronçonneuse), nous concocte quelques plans géniaux, des idées de cadrages saisissantes, un montage judicieux, bref, tout plein de choses séduisantes et bien faites qui le placent mille coudées au-dessus de la mêlée et nous donnent très envie de nous emballer réellement pour son film. Hélas... Je soupçonne, j'accuse même Ti West, cinéaste-cinéphile doué mais paresseux, de ne réaliser que les films qu'il aurait aimé voir adolescent, entouré de sa bande de potes et de quelques bouteilles de mauvaise bière, et de s'empêcher de faire mieux. J'espère tout de même encore qu'il me contredira un jour.


X de Ti West avec Mia Goth, Jenna Ortega, Kid Cudi, Stephen Ure, Brittany Snow et Martin Henderson (2022)

26 juillet 2022

Black Phone

Parmi les si nombreuses qualités de notre idole Ethan Hawke, il en est une qui se retourne trop régulièrement contre lui : sa fidélité en amitié. Sur la plage de Coney Island, une journée particulièrement chaude de juillet 2011, Ethan Hawke a rencontré Scott Derrickson, tout à fait par hasard. Le premier, son esprit d'artiste de nouveau perdu dans des divagations poétiques, avait oublié sa crème solaire pour protéger sa peau particulièrement fragile et douce, le second, plus prévoyant et calculateur, était équipé d'un superbe parasol Isotoner flambant neuf doté d'un revêtement argent Anti UV UPF50+ qui bloque au minimum 95% des rayons UV et rafraichit l'ombre de -2 à -3 degrés. Alors qu'il lisait, en diagonale, quelques mauvais scénarios de thrillers horrifiques de seconde zone – sa spécialité –, le cinéaste a levé les yeux, sans doute alerté par une subtile et appétissante odeur de poulet rôti venue de sa gauche, puis a immédiatement reconnu, en tournant ses globes oculaires dans cette direction, l'un de ses acteurs de cœur, en bien mauvaise posture, sis à quelques mètres de lui. Le bel Ethan rougissait à vue d'œil, le dos recourbé sur sa serviette de plage, une vapeur étrange émanant de sa tête baissée reposant en étau entre ses deux genoux violacés, ses longs cheveux dégoulinants d'une sueur épaisse. Scott Derrickson, piètre cinéaste mais être humain recommandable, soucieux de son prochain et sachant réagir en cas d'urgence vitale, a alors immédiatement traîné le corps quasi inerte de Hawke sous son parasol, puis l'a aussitôt hydraté, en lui tamponnant notamment le visage avec sa serviette humide et en lui aspergeant le crâne du seul liquide à sa disposition, du Schweppes Agrumes. Plus tard, en interview, le réalisateur a reconnu être resté un temps figé, impressionné par la beauté d'Hawke, éclatante malgré la situation critique, avant de lui prodiguer les premiers soins. Ces gestes salvateurs, effectués avec maladresse mais beaucoup d'espoir et d'amour, ont scellé l'amitié entre les deux hommes puisque, enfin revenu à lui, Ethan Hawke fit preuve d'une reconnaissance infinie, se passionna pour chaque mot et chaque proposition du réalisateur désireux de nouer une relation amicale et professionnelle prometteuse. C'est ainsi, lors de ce moment de faiblesse, que la star de Bienvenido à Gattaca, aux facultés mentales encore endommagées par une insolation sévère, a consenti de jouer le premier rôle de Sinister, comme pour remercier Derrickson de lui avoir sauvé la vie. Pour le résultat que l'on sait...
 
 
 
 
C'est encore cette loyauté sans faille qui a poussé l'aiglefin du cinéma hollywoodien à accepter ce rôle à contre-emploi de tueur en série et séquestreur d'adolescents à l'exact opposé de sa véritable nature (Hawke aime les animaux, les enfants et les adolescents, dans les limites autorisées par la bienséance). Masqué, l'acteur fait ici son travail, poliment, dignement, comme toujours, sans toutefois sauver le film de la plus crasse médiocrité. Il s'agit de l'adaptation d'une nouvelle de Joe Hill, le fils de Stephen King, qui a donc choisi le même métier que son papa. Sur le papier, et à l'écran, ça ressemble effectivement à une histoire qu'aurait pu inventer un avorton de Stephen King. C'est même typiquement ça. On y retrouve donc un papa ultra violent qui aime picoler dès le p'tit dèj et cravache ses enfants dès qu'ils émettent un son supérieur aux 20 décibels autorisés. L'action se déroule à la fin des seventies dans une de ces banlieues pavillonnaires américaines aux secrets bien enfouis mais que l'on connaît par cœur, cet espace si familier au cinéma US des années 80 qui, 40 ans plus tard, occasionne encore cet inévitable plan, guidé par une nostalgie rance, d'un gamin pédalant sur son Raleigh Chopper pile au milieu des rues lentement parcourues. Parmi les personnages principaux, une gamine, en pleine adolescence, dotée de pouvoirs surnaturels, de rêves et de visions prémonitoires. Enfin, on retrouve aussi là-dedans des ados humiliés par d'autres, des têtes de turc et des terreurs de quartier, des bandes rivales qui s'affrontent lors de bastons d'une violence inouïe où le sang gicle et où les os craquent. En bref, nous sommes en décor archi connu et, ce décor, Scott Derrickson n'en fait donc strictement rien de neuf, s'appuyant surtout, comme pour tous ses autres films, sur ce que des cinéastes infiniment plus doués ont réalisé avant lui, les copiant sans panache, comptant sur la bienveillance d'un public également nostalgique et avide de simples thrillers efficaces. Si le manque criant d'originalité était le seul défaut de Black Phone, ce serait déjà pas mal. Le souci, c'est surtout que ce thriller vaguement horrifique ne captive jamais vraiment, malgré son scénar de séquestration classique pimenté ici de fantastique (les précédentes victimes du serial killer viennent tour à tour en aide au jeune héros par le biais d'un téléphone noire, et sa sœur l'épaule aussi via ses visions prémonitoires) qui aurait pu donner lieu à une série b au minimum accrocheuse. Hélas, Black Phone ne décolle jamais, en dépit de rebondissements saugrenues et trop énormes. Ce nouvel effort de Derrickson dans le genre n'a, au bout du compte et encore une fois, aucun intérêt. Par respect pour son égérie, le fan d'Hawke regarde ça jusqu'au bout, mais difficilement. Que c'est laborieux, que c'est prévisible, que c'est idiot. Du temps perdu, pour le spectateur et pour l'acteur. Non, vraiment, Hawke aurait mieux fait de se casser une jambe le jour où il a croisé la route de Scott Derrickson. Une admission aux urgences pour soigner une déshydratation sévère aurait été une bien meilleure chose pour la carrière de l'acteur aux mille talents...
 
 
 
 
La loyauté joue donc trop souvent de mauvais tours à notre ami Hawke dont la filmographie, tout de même remarquable, en pâtit. C'est la même vertu qui l'a amené à tourner dans huit films de Richard Linklater (huit !), quatre d'Antoine Fuqua (quatre !), trois d'Andrew Niccol (trois !) et deux des frères Spierig (deux !). La petite histoire raconte même que Hawke aurait refusé un rôle chez Stanley Kubrick pour honorer une vieille promesse faite à son ami Andy Niccol. Selon la légende, le couple Ethan Hawke / Uma Thurman devait en effet tenir les rôles finalement échus à Tom Cruise et Nicole Kidman dans Eyes Wide Shut... A la recherche du couple le plus glamour du moment, Kubrick, immense fan du Croc-Blanc de Randal Kleiser, voulait absolument tourner avec le "prodige à gueule d'ange venu d'Austin", il rêvait de le filmer au moins une fois avant de disparaître. On le comprend ô combien... Non, vraiment, que de temps perdu !
 
 
Black Phone de Scott Derrickson avec Ethan Hawke (2022)

21 juillet 2022

Les Complices de la dernière chance

En 1970, George C. Scott est au zénith de sa carrière. Fraîchement auréolé d'un Oscar pour son incarnation mémorable du général Patton – Oscar qu'il se permit de refuser arguant, à raison, de l'absurdité de telles récompenses – l'acteur pense enfin avoir trouvé le rôle à la Bogart dont il a toujours rêvé dans ce scénario signé Alan Sharp intitulé The Last Run. C'est d'abord John Huston qui doit s'atteler à la réalisation mais suite à une rixe avec l'acteur-star liée à des différends artistiques inconciliables, le cinéaste passe la main et c'est l'homme-à-tout-faire et stakhanoviste Richard Fleischer qui reprend le travail. Entre lui et George C. Scott, le courant passe beaucoup mieux, mais ça coince encore entre notre légendaire terreur des plateaux et l'actrice initialement choisie par la production, Tina Aumont. Ni une ni deux, Aumont éjecte, remplacée au pied levé par une débutante, Trish Van Devere, que Scott prend illico sous son aile. Ils tombent amoureux pendant le tournage, malgré la présence de celle qui est encore la femme de Scott, Colleen Dewhurst, dans un rôle pour le moins ingrat à l'écran comme en dehors. Van Devere et Scott se marieront quelques mois plus tard...


 
 
Autant connu pour sa gestation mouvementée que pour ses modestes qualités intrinsèques, The Last Run, devenu dans sa version française Les Complices de la dernière chance, figurait depuis un sacré bail dans ma watchlist, moi qui suis particulièrement friand des prestations bigger than life de George C. Scott et connais aussi les talents de l'humble Dick Fleisher. Il s'agit de la première collaboration entre les deux hommes, ils remettront le couvert dans la foulée pour un autre polar, autrement plus mémorable et inspiré, Les Flics ne dorment pas la nuit, que l'on vous conseille en priorité. Nous suivons ici un ancien pilote pour braqueurs (George C. Scott) qui vit, reclus, dans une petite ville portugaise après avoir perdu, il y a des années, femme et enfant. Il décide de reprendre du service en acceptant un contrat a priori tranquille qui consiste à conduire jusqu'en France un tueur fraîchement évadé et sa jeune fiancée.  
 

 
 
C'est dans une ambiance désenchantée et nostalgique, entretenue par les mélodies lancinantes de Jerry Goldsmith, que se déroule ce drôle de polar mollasson, bien loin du road movie trépidant que son pitch pourrait laisser supposer. Et au-delà des quelques coups de sang chers à George C. Scott et d'une paire de répliques bien senties, c'est cette espèce de voile funèbre omniprésent qui donne à ce film mineur son petit charme singulier. Dès les premières minutes, on sent qu'un sombre désespoir pèse sur cet homme solitaire et éteint, qui semble ne plus avoir aucun but dans la vie, au point de retourner machinalement du mauvais côté de la loi, comme s'il n'y avait plus que ça qui pourrait lui procurer un dernier frisson. Lors de sa mission, il retrouvera toutefois des couleurs face à la compagne du tueur : elle lui laissera entrevoir un avenir différent qu'il ne croyait plus possible, mais nous le savons tout de même condamné et la fin tragique tombera comme une évidence. 


 
 
Le scénario, retravaillé maintes fois lors du tournage, s'articule donc progressivement autour d'un double enjeu très simple et facile à identifier. Cela pourrait permettre à ce polar de rapidement tourner à plein régime. Hélas, par manque d'énergie et d'action, The Last Run peine à nous emballer comme on l'espèrerait. Notre trio en cavale parviendra-t-il à échapper aux autorités et à gagner sa liberté ? La jeune femme choisira-t-elle une vie plus posée auprès du vieux loup solitaire bientôt définitivement rangé des bagnoles ? Le film de Flesicher n'est pas déplaisant à suivre, loin de là, mais il nous maintient dans un état de torpeur proche de son héros blasé. Côté action, le bilan est mitigé, on a connu Fleischer plus adroit. Nous sommes proches de la carsploitation étant donné la place démesurée accordée au véhicule conduit par George C. Scott, une BMW 507 cabriolet de 1957 que l'acteur répare et pouponne avec soin pendant le générique d'ouverture puis qu'il s'en va tester sur les routes de la côte portugaise en faisant rugir son moteur  des premières minutes un brin déconcertantes, presque reposantes, qui ont pour mérite d'annoncer le rythme peinard du film à venir. Les deux trois scènes de poursuites en bagnoles qui émaillent ce polar sont étonnamment longues, mais pas toujours dingues... On a vu tellement mieux ! Et le suspense opère rarement, à l'exception d'une scène sympathique où notre héros imperturbable gruge facilement deux policiers espagnols en usant du charme de sa passagère et de la naïveté d'un autostoppeur croisé en chemin.



 
 
Côté sentimental, nous sommes assez peu concernés par le triangle amoureux plutôt original qui se forment progressivement sous nos yeux distraits, ceci en raison de la faiblesse de l'un des personnages qui le constitue, celui du malfrat relou incarné par le trop pâle Tony Musante, comédien italo-américain croisé ces mêmes années chez Dario Argento et Sergio Corbucci dont James Gray se souviendra bien plus tard du visage ténébreux puisqu'il lui offrira des rôles dans les excellents The Yards et We Own the Night. Musante peine ici à exister face à George C. Scott et l'un des meilleurs moments du film est sans doute celui où il se fait remettre sévèrement en place par la star, avec clé de bras doublé d'un étouffement sévère, lors d'une scène délectable qui ne paraît guère simulée et laisse s'exprimer la furie qui anime Scott. Heureusement, il se passe un truc entre le gros George et sa jolie partenaire, Trish Van Devere : leur idylle contrariée, à laquelle on aimerait croire mais que l'on sait condamnée d'avance, est plutôt touchante. Elle l’est d’autant plus quand on sait qu’en réalité, Trish, après être devenue sa quatrième épouse, est parvenue à supporter notre cher George jusqu’à la fin de ses jours...
 
 
 
 
Les Complices de la dernière chance de Richard Fleischer avec George C. Scott, Trish Van Devere et Tony Musante (1971)

10 juillet 2022

Victoire sur l'Annapurna

Intriguant documentaire d'une cinquantaine de minutes réalisé par Marcel Ichac en 1953, qui nous narre l'exploit accompli par Maurice Herzog et Louis Lachenal en 1950 : la conquête du plus haut sommet de l'Annapurna, culminant à 8091 mètres. Intriguant pour plusieurs raisons. D'abord par ses choix narratifs. Très bavard (dire, mais nous en reparlerons, que le commentaire reproche aux orientaux d'aimer palabrer...), le film est accompagné d'une voix-off permanente (ainsi que de musique), que se partagent un narrateur sans réelle identité, expliquant les images en disant "nous" et parlant à la 3ème personne des individus, y compris du cinéaste qui accompagne l'expédition, et le héros de l'aventure, Maurice Herzog, principal auteur de l'ascension, qui se voit offrir cette même voix au début et à la fin du film où il apparaît sur le Mont Blanc et, nous regardant à travers la caméra, s'adresse à nous en postsyncro pour nous dire qu'il en a réchappé par miracle et qu'il continue à faire de l'escalade sans ses doigts ni ses orteils, laissés sur l'Annapurna.
 
 

 


Intriguant aussi parce que le film consacre une bonne partie de sa durée aux étapes de l'expédition qui encadrent l'ascension proprement dite. Plutôt classique dans le genre pour ce qui concerne les préparatifs et l'arrivée jusqu'au pied de la roche. Puis vient la grimpe elle-même évidemment, encore heureux. Et si le moment graal de l'aventure, l'arrivée au sommet, n'est ici pas filmée, réduite à une photo prise tout là-haut de Maurice Herzog avec son piolet, photo filmée à côté dudit piolet auréolé du drapeau français, de beaux panoramiques détaillant le profil de la montagne et les plans de bataille des cordées d'assaut avec force commentaire explicatifs sont appréciés. Mais, plus rare et plus remarquable, Marcel Ichac accorde une bonne place aux étapes qui suivent l'accession au sommet : long et périlleux retour des membres de l'équipée passant non seulement par les camps de base successifs mais filmé encore jusqu'au village népalais où tout a commencé.




Il n'est pas anodin que le retour soit si scrupuleusement filmé et montré. C'est que la descente est incroyable elle aussi, peut-être plus que la montée. Et c'est là que Victoire sur l'Annapurna est intriguant une troisième fois : dans cette dernière partie fascinante qui tend à la fois à nous conforter dans un sentiment de respect total face à l'héroïsme des protagonistes, et à quelque peu contredire le titre du film et son projet global d'hommage aux vainqueurs. Il y a en effet de quoi ébrécher les statues des héros Herzog et Lachenal, sans rien leur retirer de courage, d'ambition ou de réussite. Mais voir les deux champions de l'Annapurna redescendre vidés, tout penauds, raides comme des piquets, soutenus sous les épaules par des sherpas, puis trimballés jusqu'au village sur le dos des mêmes sherpas sans qui ils seraient sans aucun doute morts très vite, absolument vaincus par la montagne, finit par retirer un peu de superbe à nos deux compères bientôt amputés des crayons et emportés vers de lointains hôpitaux susceptibles de les sauver in extremis. Il ne s'agit pas de dire qu'ils auraient dû tout faire à deux et seulement à deux et revenir vivants et en pleine forme pour mériter les louanges, simplement que le film laisse bien percevoir le prix de leurs lubies, et nous montre clairement ce que l'on sait mais que d'habitude l'on préfère dissimuler, à savoir que si les médailles leur seront revenues, ils ne furent pas les seuls à payer l'addition.





De la superbe, le film en donne en revanche, et à revendre, aux coolies et sherpas que nos braves aventuriers se sont payés moyennant quelques piécettes, finalement mille fois plus méritants, courageux et héroïques que nos braves pionniers de la grimpe. On voit tout au long du documentaire ces pauvres diables porter, dans les contreforts du Népal, des charges de plus de 40 kilos (un gamin, qui a l'air de porter un petit bagage, se fait tancer, avant qu'on s'aperçoive qu'il porte 50 kilos de films et de matériel cinématographique), sur des terrains abominables, tandis que leurs "seigneurs" font le chemin sans rien sur le dos et en partie à cheval,  on les voit faire grève cinq minutes au grand étonnement de ces messieurs, puis se remettre en route, convaincus par l'un d'entre eux qui leur rappelle qu'ils ont signé d'une empreinte du pouce, et on voit certains d'entre eux rester aux côtés de ces tarés d'occidentaux pressés de se rendre inutilement au sommet de la montagne tueuse avant la mousson, au mépris du froid glacial, de la lumière aveuglante, des avalanches permanentes et du reste (il faut voir les regards que lancent parfois les sherpas, complètement sidérés par ce dans quoi ils se retrouvent emportés). Et le commentaire, bien d'époque, au mieux colonialiste, au pire raciste, se rit de ces locaux râleurs et palabreurs sans qui nul exploit, nul record, nulle survie n'aurait été seulement pensable... 
 
 


 
Certains passages en deviennent fous, à les découvrir aujourd'hui. Comme quand un coolie dit qu'il a reçu assez d'argent jusque là (4 roupies) et qu'il ne veut pas risquer sa vie en allant plus loin alors qu'il a largement assez de sous avec ça, et que le commentaire se fend d'un bon : "mystère de l'âme indienne..." qui n'en laisse planer aucun sur l'âme occidentale. Sans parler de cette scène, plus tôt dans le film, où la compagnie traverse une première fois, à l'allée, un pont précaire fait de menus branchages au-dessus d'un torrent déchaîné, tandis que le narrateur exprime l'inquiétude des blancs de bien voir passer tous leurs bagages sans qu'aucun ne manque, puis évoque, l'air de rien, ce coolie tombé à l'eau avec son barda, en précisant qu'il a été repêché plus loin (ce dont on doute un brin), avant d'ajouter que le caméraman s'est ensuite concentré comme jamais pour ne pas rater une autre "chute spectaculaire". 




Mais encore, à la fin du film, quand les héros aveugles, manchots, alités et au bord de la mort atteignent enfin le village, sur le dos robuste de leur sherpa descendant les seules marches d'escaliers, certes peu rassurantes, du parcours, quand le commentateur parle gaiement des porteurs qui "courent" sur ces distances "oublieux des 100 kilos sur leurs épaules", chargés comme des foutues mules, ces hommes charitables voient enfin le bout de leur calvaire et de leurs prouesses (porter des poids morts humains à dos d'homme depuis le 1er camp de base, à plus de 6000 mètres, jusqu'au village dans la vallée sur des terrains impossibles, au-dessus de torrents terribles, sur de pauvres passerelles de planches pourries ou agrippés à des falaises au-dessus du vide) qui semblent plus dignes d'hommages que l'escalade assistée des deux fadas qui s’enorgueillissent de pouvoir encore se faire le Mont Blanc quand leurs maudits sherpas sont peut-être déjà morts de fatigue après s'être cassé le dos pour eux dans l'espoir de difficilement nourrir leur famille. 


Victoire sur l'Annapurna de Marcel Ichac avec Maurice Herzog et Louis Lachenal (1953)

5 juillet 2022

Sollers Point - Baltimore

Après Hamilton, Putty Hill et I Used to Be Darker, Matthew Porterfield continue son exploration de sa ville natale de Baltimore, en se focalisant ici tout particulièrement sur le quartier de Sollers Point, à travers le portrait de Keith, un jeune homme fraîchement sorti de détention et contraint de résider chez son père. Débarrassé de son bracelet électronique mais limité dans ses déplacements, Keith renoue progressivement le lien avec sa famille, ses anciennes fréquentations, et nous arpentons la ville avec lui. Il est l'élément révélateur des plaies qui strient ce quartier périphérique pavillonnaire défavorisé, frappé par la désindustrialisation depuis des décennies, parasité par un racisme latent et plombé par le trafic de drogue. Keith sera-t-il rattrapé par son passé ou parviendra-t-il à se relever pour de bon ? Replongera ? Replongera pas ? Matthew Porterfield est un cinéaste un peu plus subtil que cela, et ce ne sont pas ces enjeux triviaux qui nourrissent véritablement son film, dont l'intérêt, plus original, est ailleurs. 



 
 
Sur un canevas a priori très rebattu, couru d'avance, le réalisateur parvient de nouveau à nous livrer une œuvre différente, personnelle, sincère, qui ressemble davantage à la photographie minutieuse d'un lieu, de sa situation à un moment précis, par le biais d'un homme qui s'y débat et en est le fruit, qu'au récit classique de la quête de rédemption ou de la chute définitive d'un repris de justice. Le cinéaste néglige tout suspense, se permettant à peine de développer des amorces de situations dignes d'un polar et déjà familières au spectateur. Il ne s'appesantit jamais sur les très rares éclats de violence dont son personnage principal finit par être l'auteur ou la victime. Et il semble également refuser mordicus toute scène forte, se privant d'en faire ressortir une du lot, alors que l'on sent pourtant que le talent pour les mettre en boîte, propice aux fulgurances formelles, est bien là. Tout cela au profit d'une cohérence et d'un équilibre général jugés plus précieux, qui produisent un effet à retardement sur son audience, touchée par le parcours incertain de ce jeune homme, saisi au cœur de son milieu.



 
 
Puissamment incarné par le beau McCaul Lombardi, sorte de mix rajeuni assez heureux entre Brad Pitt, Kevin Bacon et un avant-centre du LOSC, Keith existe pleinement à l'écran, nous comprenons l'essentiel de son passé, qui nous est révélé en pointillés, puis nous le suivons, malgré tout, malgré ses mauvaises décisions et son caractère impulsif, attentif à cette bonté évidente qui l'anime aussi et que le réalisateur cerne avec sensibilité. A vrai dire, Matthew Porterfield, avec la délicatesse et l'acuité de regard qui le caractérisent depuis ses débuts, accorde une place de choix à tous ses personnages, à tous ces individus que l'on ne croise parfois que le temps d'une seule scène, nous proposant une série de portraits toujours justes et concis. De la camée que Keith ramasse au bord de la route une paire de fois au chef de gang illuminé qui lui livre un discours sentencieux, en passant par son père désemparé, incarné avec une belle présence par un étonnant Jim Belushi, tous composent par petites touches une vue d'ensemble cohérente, qui nous apparaît graduellement et dont on ne doute guère de l'authenticité. 

 

 
 
Des ellipses discrètes permettent au film de progresser à son rythme, le réalisateur ne s'adonne guère au filmage caméra à l'épaule, rivée au dos du personnage principal, comme cela est très souvent de mise dans ce type d'histoires, pour un procédé beaucoup plus fin. Il filme les errances de son personnage principal en nous proposant des plans très "horizontaux", où nous le voyons évoluer dans les paysages urbains magnifiquement filmés, qu'il traverse avec sa démarche si caractéristique. Ces plans larges, à la composition très soignée, nous placent en observateur, ils éveillent naturellement notre curiosité pour la géographie de la ville, photographiée avec talent. Rien ne vient appuyer ce qui nous est montré, comme le dénote aussi l'absence de bande originale, pour le choix de musiques diégétiques, toutefois variées et bien présentes, qui complètent joliment le dessin (du metal nerveux qu'écoute Keith dans sa chambre au rap verbeux que compose l'une de ses connaissances). Matthew Porterfield se dit d'abord influencé par le cinéma américain des années 70, il cite Le Récidiviste ou Blue Collar en interviews, et sa démarche nous rappelle également le néoréalisme italien, le dernier plan évoquant Les Nuits de Cabiria de Fellini.

 

 
 
Ainsi, Matthew Porterfield ne filme pas une chute ou une rédemption tant attendues, il s'inscrit dans un projet plus ambitieux et, bien que l'on sente davantage ici la volonté de s'aventurer en lisière de genres bien codés et de contrecarrer les attentes de spectateurs habitués à ce type de récits, Sollers Point s'inscrit en pleine cohérence avec son œuvre et affirme son style, sobre, empreint d'une belle humanité, consacré à dresser avec bienveillance et recul le portrait d'une frange de la société américaine déshéritée, marginalisée, piégée. Loin de tout misérabilisme, tout en retenue, il dresse un tableau nuancé de la situation, sans tomber dans les facilités, sans énoncer aucun discours lourdaud sur un déterminisme social qui condamnerait notre ex-détenu à échouer. Alors certes, il manque encore un petit quelque chose pour que son cinéma s'impose, peut-être faudrait-il qu'il dépasse cette espèce d'humilité et de distance qui l'empêchent de prétendre à une autre dimension et en tout cas d'atteindre le grand public, mais, en tant que tel, je continuerai à le suivre et à vous conseiller ses films, de plus en plus persuadé que ce Matt Porterfield est définitivement un très bon gars !
 
 
Sollers Point - Baltimore de Matthew Porterfield avec McCaul Lombardi, Jim Belushi et Zazie Beetz (2018)