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23 mai 2013

This must be the place

Qui voilà ? Qui va là ? Le Joker ? The Undertaker ? The Crow ? Le fantôme de Patrick Dewaere ? Celui de Steve Savidan ? Nom de code Sean Penn. Après une fine analyse de la carrière des plus grands acteurs hollywoodiens, les vraies légendes telles que Humphrey Bodiguard, James Steward ou Gary Croupier, Sean Penn s'est rendu compte que tous ont eu au moins un rôle de travelo dans leur filmographie. Très soucieux de pouvoir faire partie de cette dream team, Sean Penn a passé des années à la recherche du projet susceptible de lui apporter ce rôle-clé. C'est finalement l'italien Paolo Sorrentino, plus connu pour ses apparitions endiablées au sein des meilleures bandas de la côte Basque, qui lui a offert la chance de sa vie, un rôle sur mesure, celui de Cheyenne, un gloubi-boulga entre Robert Smith des Cure et Claude Lanzmann.




Sean Penn, rendu fou par ses deux statuettes dorées du meilleur acteur remportées en 2004 et 2009 avec Mystic River et Harvey Milk, pas rassasié pour un sou, voulait surtout gagner une batterie d'Oscars d'élevages grâce à ce rôle de freak mal dans sa peau en quête identitaire, se découvrant le fruit d'un accouplement interdit entre une sorcière d'Eastwick et un nazi aryen décomplexé. Le résultat est ce balais à chiottes fatigué, doté d'une voix de crécelle ignoble, d'un sourire crispé insupportable et d'un manteau en fourrure de chez Jean-Paul Gautier. Malheureusement pour lui et Dieu soit loué, Sean Penn n'a reçu aucun prix pour ce rôle de composition atroce et a même perdu quelques admiratrices au passage. Quant à Paolo Sorrentino, il propose à un tarif intéressant l'animation de vos soirées mariage, anniversaire, boom, barmitzvah et autres colloques universitaires en assurant l'accompagnement musical de vos activités les plus gaies avec sa banda au piment d'Espelette. Et entre deux coups de trompette bien placés il n'est pas avare en anecdotes de tournages quand il a un verre de trop dans le pif, racontant facilement par exemple cette fameuse journée où il a dû prêter sa cravate à Sean, qui la possède toujours. Comme Thom Yorke qui fait les mêmes blagues entre Idioteque et How to HTTP, à base de "Iciiii c'est Pariiiis !" et autres "This one is for La Môme Piaf" (et ça coûte 65 euros la vanne), Sorrentino re-narre ses gags de tournage chaque soir pour que dalle et ça peut faire oublier ses films ainsi que nos petits tracas du quotidien, tant il y met de la bonne humeur. Il y a des gens comme ça qui par leur bonhommie savent nous foutre de bon poil.


This must be the place de Paolo Sorrentino avec Sean Penn (2011)

28 février 2013

Quatre étranges cavaliers

Ce western d'Allan Dwan n'est pas sans charme. Réalisé en 1954, deux ans après Le Train sifflera trois fois de Fred Zinneman, Quatre étranges cavaliers (Silver Lode en anglais, du nom de la bourgade où se déroule l'histoire) en est un quasi copié-collé. Le film commence en effet quand un homme bien sous tous rapports, Dan Ballard, sur le point de se marier avec sa blonde, est interrompu au dernier moment par l'arrivée en ville des quatre cavaliers du titre, venus se venger. Sauf que le marié n'est pas un shérif rattrapé par son passé sous la forme de quatre malfrats qu'il aurait jadis coffrés, c'est un ancien joueur de poker traqué par un soi-disant shérif pour le meurtre de son frère. Et comme chez Zinneman, notre héros va tout faire pour gagner du temps afin de trouver des alliés parmi les villageois dans l'espoir d'obtenir gain de cause, du moins jusqu'à ce que l'ensemble du patelin retourne sa veste, le laissant se défendre seul, y compris contre eux. L'influence du Train sifflera trois fois n'est pas qu'artistique puisqu'on est en plein cœur d'une nouvelle dénonciation en règle du MacCarthysme et des trahisons en grappes impactées par la fameuse chasse aux sorcières. Le cinéaste n'y va pas par quatre chemins dans la symbolique pour pointer du doigt les exactions en cours dans son cher pays et pour en revendiquer les vraies valeurs : toute l'histoire a lieu sur un seul jour, le 4 juillet (d'où une profusion de fanions bleu blanc rouge dans le décor un poil agressive à l’œil nu), et le final se déroule au sommet du cloché d'une église, dont l'énorme cloche, symbole de liberté, jouera un rôle décisif dans la résolution du récit. Dwan ne cache donc pas ses desseins, au point que son grand méchant s'appelle très littéralement, je vous le donne en mille, Ned McCarthy.




Sinon un pur remake, car les enjeux narratifs dissemblent tout de même, c'est une vraie reprise du film de Zinneman que nous avons là, mais une reprise en mode mineur, réalisée sans le sou, comme une quasi série B, sans la moindre star à l'affiche si ce n'est, dans le rôle du salop de l'affaire (le bien-nommé McCarthy), l'excellent Dan Duryea, qui à défaut d'avoir été une véritable star fut le second couteau de pas mal de grands classiques et l'éternel méchant de quelques westerns (Winchester 73 d'Anthony Mann) et autres films noirs (dont le superbe diptyque de Lang : La Femme au portrait et La Rue rouge). L'acteur principal en revanche n'a pas tant marqué les esprits puisqu'il s'agit de John Payne. Virez-moi un P, donnez-moi un W et le type devenait la plus grande figure du western hollywoodien (à noter que devenir une star mondiale était le cadet des soucis du comédien, qui rêvait juste que ses collègues sur le plateau cessent de l'appeler "John Payne in the ass"). Payne, qui était à un phonème de s'appeler comme le Duke himself, était aussi un mauvais sosie de James Stewart. Et quitte à être comparé à toutes les icônes du western, il passa l'intégralité du tournage de Silver Lode à tenter d'imiter le jeu tout en sobriété, raideur et balais dans le cul du génial Gary Cooper. La performance est plutôt ratée mais tombe à pic dans ce qui se veut une réincarnation de Will Kane, le personnage interprété par Coop' dans le matriciel High Noon.




Quatre étranges cavaliers pâtit un brin du manque de charisme de son acteur principal, et plus généralement de son aspect cheap, avec décors en carton de seconde zone, couleurs criardes et costumes de carnaval loués chez Tati, mais il surprend dans sa dernière demi heure. Le scénario, assez convenu, à base de quiproquos vaudevillesques, laisse alors place à une violence inattendue quand Ballard est contraint d'abattre certains de ses plus fidèles amis pour sauver sa peau, Dwan ne reculant pas devant une cruauté sans détour qui dépasse d'assez loin celle du film de Zinneman. Ensuite parce que l'académisme initial de la mise en scène le cède à deux soubresauts d'élégance, brefs mais frappants. Le premier (je commence en fait par le second, qui survient presque à la fin du film), consiste en une longue scène de course poursuite et de fusillade où notre héros, avec une balle dans le bras (John Payne ne savait d'ailleurs par jouer la balle dans le bras, et encore moins la course à pied avec une balle dans le bras) traverse pratiquement tout le village en parcourant une artère perpendiculaire à plusieurs petites rues d'où surgissent ses assaillants. Ballard est filmé tout le long de sa trajectoire en travelling latéral de suivi, d'abord très rapide quand il court et ne s'arrête derrière quelques barricades de circonstances que le temps d'échapper à la vue de ses ennemis, puis très lent quand il fait face à McCarthy en se planquant derrière un civil qui n'a rien demandé, le tout dans une scène d'action rondement menée et très efficacement coordonnée qui révèle une gestion de l'espace assez remarquable et fait oublier la ridicule pauvreté des décors annoncée par l'ouverture du film.




Le second soubresaut en question, antérieur dans le cours du film, tient au contraire dans un plan fixe plutôt court et se produit quand Dolly (Dolores Moran), la pute du coin affublée d'une robe impossible à brillants, plumes et froufrous fluos du dernier goût, ex-compagne de Ballard abandonnée pour une blonde bourgeoise, aide son héros, qu'elle aime toujours, en s'arrangeant pour vider le bar où elle travaille afin que ce dernier puisse s'enfuir par l'arrière. Après avoir échangé quelques derniers mots pleins de nostalgie et d'affection, Ballard s'éclipse et Dolly sort par l'entrée du saloon, s'enfonçant dans la profondeur de champ et dans un vague flou de l'image non dépourvu de beauté, voire prompt à en insuffler à un personnage très secondaire et à une tenue qui dans la scène précédente prêtait encore à rire. La désormais magnifique Dolly sort de scène, d'un pas d'abord lent, auquel sa main trainante sur le comptoir confère un surplus de tristesse, avant d'accélérer un grand coup pour tourner le dos à son passé et se remettre en action.




Deux séquences pour le moins différentes donc, dans les moyens et dans la visée. Une longue scène d'action pure et de bravoure technique d'un côté, et une autre, très brève et poétique, de l'autre, qui se rejoignent cependant sur l'utilisation assez brillante de la profondeur de champ tout en parant avec brio à la première contrainte du cinéaste, et pas des moindres, un manque de moyens criant qui jusqu'alors se répercutait immédiatement sur la matière première de son film (acteurs, décors et costumes). Ces deux moments et quelques autres éléments contribuent à élever ce western au-dessus de ses petits moyens et de ses petits défauts. Si le film de Dwan emprunte assez peu discrètement son matériau à celui de Zinneman, le cinéaste a certainement su en influencer d'autres à son tour puisque le plan d'ouverture, sur un groupe d'enfants en train de jouer que dépasse la bande des quatre cavaliers venus semer la zizanie dans le village, fait assez directement penser à la légendaire séquence d'introduction de La Horde sauvage de Sam Peckinpah, rien que ça.


Quatre étranges cavaliers d'Allan Dwan avec John Payne, Dan Duryea, Lizabeth Scott, Dolores Moran et Harry Carey Jr. (1954)

24 février 2013

La Chevauchée des bannis

Je connaissais mal la filmographie du cinéaste américain André de Toth avant de découvrir ce western de 1959, le dernier western (et le dernier film hollywoodien) d'un auteur qui en avait déjà signé huit avant ça. Quasi huis-clos tout en sobriété, tourné en noir et blanc dans un coin paumé et dans une relative confidentialité pour les studios Warner à une époque où sortaient dans un tout autre fracas La Mort aux trousses ou Ben-Hur, le film ne s'est pas spécialement fait remarquer à sa sortie et n'est pas tellement resté dans les mémoires. Heureusement les excellentes éditions Wild Side Video ont eu la brillante idée de sortir cette Chevauchée des bannis (Day of the Outlaw) en dvd dans leur remarquable collection "Classic Confidentials", assorti comme toujours d'un livre, ici signé Philippe Garnier, qui ne manque pas d'éclaircir les contours de cette œuvre méconnue et de la rendre plus passionnante encore.




La chevauchée des bannis nous introduit immédiatement dans la querelle, au sein d'un petit hameau du Wyoming niché dans un cul-de-sac montagneux couvert de neige, opposant un éleveur, Blaise Starrett (l'immense Robert Ryan), à un groupe de fermiers menés par Hal Crane (Alan Marshal). Le premier vit dans la région depuis toujours, a contribué à l'en nettoyer des bandits qui venaient régulièrement s'y réfugier et entend bien continuer à jouir des vastes étendues sauvages qui s'offrent à lui. Le second est un nouveau venu, et venu en groupe, projetant de s'approprier la terre et d'y planter des kilomètres de barbelés pour délimiter le terrain en propriétés privées. Dès le début du film, Starrett prend la décision de se munir d'un bidon de pétrole pour faire brûler le charriot contenant les caisses de barbelés et annonce aux premiers intéressés, pourtant plus nombreux que lui et son pauvre acolyte alcoolique, qu'il abattra quiconque tentera de l'en empêcher. Mais très vite nous est dévoilée l'autre, la véritable raison à cet affrontement : une femme, Helen Crane (Tina Louise), nouvelle épouse du fermier venu défier Starrett et ex-compagne de ce dernier, que l'éleveur est bien décidé à récupérer.




Le début du film est d'une rare efficacité. Tous les enjeux nous sont dévoilés dans une brève conversation à cheval entre Starrett et son compère tandis que les deux hommes tournent frigorifiés autour du charriot de barbelés garé dans la neige au milieu de la minuscule bourgade qui servira de décor aux trois quarts du film. Dans la deuxième séquence nos deux éleveurs entrent dans le saloon du patelin isolé, aux étagères désespérément vides, et s'y trouvent confrontés aux fermiers. De Toth met alors en place une ingénieuse scénographie en organisant l'espace du saloon dans l'horizontalité d'abord, quand les deux éleveurs se tiennent devant le comptoir et ont dans leur dos la poignée de fermiers qui les observent, dans la verticalité ensuite quand tout se joue autour de l'escalier montant vers les chambres de l'auberge, où Robert Ryan se retrouve seul face à un parterre d'adversaires et clame sur eux la colère qui l'anime, avant d'être rejoint dans sa chambre par Helen Crane, son ex-maîtresse, prête à se donner à lui s'il accepte d'épargner son nouvel époux.




André de Toth réalise alors une scène exceptionnelle. Au lendemain de cette nuit partagée avec son ex-femme passée à l'ennemi, Starrett descend au rez-de-chaussée de l'auberge et c'est comme si rien n'avait bougé, son acolyte n'a pas bronché, si ce n'est qu'il est encore plus saoul, et les fermiers se tiennent au même endroit, dans le fond de la pièce. Starrett propose alors un duel et demande à son collègue, incapable de se rendre plus utile, de faire rouler une bouteille vide le long du comptoir : quand elle tombera au sol, les coups de feu pourront pleuvoir. Le génie de De Toth ne tient pas dans l'idée, peut-être banale, de cette bouteille qui roule sur le zinc comme un tambour pour faire grimper le suspense avant la fusillade, ni dans le splendide travelling latéral opéré depuis la place du barman pour suivre le mouvement de l'objet, travelling si maîtrisé qu'on croirait le cadre littéralement tiré sur le côté par la force d'attraction de la bouteille projetée, mais dans le montage de la scène. De Toth ne reste pas sagement sur la bouteille jusqu'à ce qu'elle atteigne le bord du comptoir pour réaliser un plan parfait, il coupe brièvement pour filmer les duellistes inquiets et impatients avant de revenir à son beau travelling depuis l'arrière du comptoir, et renforce ainsi la tension de la scène en brisant la continuité régulière et idéale du mouvement d'appareil. En nous privant de l'observation continue du trajet de la bouteille, il nous transmet une part de l'anxiété des personnages qui ne craignent qu'une chose : se laisser déconcentrer, détourner l'attention de l'objet et rater le millième de seconde où le verre se cassera.






La volonté de ne pas faire de cette séquence le tour de force visuel attendu pour lui conférer davantage de puissance trouve sa conclusion logique dans une surprise de dernière minute qui vient interrompre l'action. Une seconde avant que la bouteille ne se brise au sol et que les villageois s'entretuent, la porte du saloon, située au bout de la trajectoire du travelling, s'ouvre brutalement pour laisser entrer de nouveaux personnages, une troisième force introduite au sein du hameau, qui écrase de loin les deux autres. C'est le capitaine Jack Bruhn qui débarque, et avec ses hommes, pour investir les lieux sans préavis et mettre un terme au conflit interne entre éleveurs et fermiers en prenant possession du village entier. Comme on l'apprendra ensuite, Bruhn (joué et magnifié par le gigantesque Burl Ives, l'inoubliable Bid Daddy de La Chatte sur un toit brûlant, avec sa tête ronde patibulaire et sa voix rocailleuse) est un officier déchu de l'armée américaine, désormais à la tête d'une bande de crapules aux trognes inquiétantes. Pris en chasse par les fédéraux, il trouve refuge dans cette bourgade du bout du monde et entend bien s'y faire soigner avant de reprendre la route (il a reçu une balle dans le buffet qui est sur le point de le tuer mais qu'il n'évoquera pourtant qu'après une longue et digne conversation dans le saloon). Ses hommes sont des brutes violentes et alcooliques qui n'ont qu'une idée en tête, piller le village et violer les femmes. Bruhn les retient cependant, usant de son autorité naturelle auprès d'eux pour éviter toute perte de temps sur son parcours. A partir de là, le conflit idéologique qui opposait Starrett à Crane s'efface totalement pour laisser place à une confrontation morale entre le même Starrett et le capitaine Bruhn.




Cette lutte entre les deux hommes donnera lieu à un combat aux poings assez mémorable entre Starrett et quelques uns des sbires de Bruhn, échauffourée qui donne encore une fois à De Toth l'occasion de briller par sa mise en scène, quand les coups échangés déchargent leur énergie via de grandes explosions de poudre de neige, ou quand il décide de tourner la fin du combat, à partir du moment où Bruhn envoie deux de ses hommes mettre un Starrett jusqu'alors victorieux au tapis, en plan d'ensemble très large, pour restituer l'inanité de cet affrontement au corps à corps entre une poignée d'hommes perdus dans un gigantesque brouillard de neige. Mais le conflit est principalement psychologique, comme le signifie De Toth dans cette scène inoubliable où le capitaine Bruhn se fait opérer par le vétérinaire du village tandis que Starrett l'interroge sur son passé. Dans un long plan éprouvant, où l'on voit les pinces du vétérinaire s'affairer dans le flou du premier plan tandis que l'incroyable visage d'un Bruhn épuisé et livide apparaît au second plan, ce dernier se livre et raconte un massacre de civils dont il fut le grand ordonnateur imbibé d'alcool durant la guerre de sécession. Les instruments du médecin improvisé semblent fouiller le crâne de cet homme si imposant et si puissant plutôt que son corps de géant fatigué.




De Toth s'intéresse avant tout aux hommes et aux turpitudes qui les rongent. Il place ici ses personnages dans des situations extrêmes, impossibles, révélant leur nature profonde. Le film est d'une âpreté sans concession. Le décor dans lequel De Toth fait évoluer ses personnages en est symptomatique : rarement poétiques (une seule image l'est directement, quand Helen Crane passe devant une montagne blanche qui semble détachée du sol), les paysages imposent leur brutale démesure aux hommes et l'épais manteau de neige immaculée qui recouvre tout leur donne un aspect si impraticable qu'ils semblent interdits à l'espèce humaine. Dans l'une des dernières séquences du film, c'est à se demander comment les chevaux utilisés pour le tournage, que l'on voit évoluer dans un brouillard glacial avec de la neige jusqu'au ventre, faisant un effort immense à chaque enjambée et soufflant par les naseaux une fumée blanche opaque, n'y ont pas laissé leur peau. 





Et si la nature est hostile, les hommes ne le sont pas moins, pour preuve la séquence troublante du bal, que le capitaine Bruhn finit par organiser pour ses hommes lorsqu'ils sont à deux doigts de se retourner contre lui. Il ne s'agit que de danse, si on peut appeler ça danser, et c'est pourtant presque aussi violent que la scène de striptease forcé de Julie London face à la troupe de malfrats menés par Lee J. Cobb sous le regard impuissant de Gary Cooper dans L'Homme de l'ouest d'Anthony Mann (scène brillante qui a inspiré un texte non moins brillant à Jean-Luc Godard). La tension est au maximum quand Venetia Stevenson est entre les mains du vieil indien effrayant de la troupe, qui lui attrape les épaules en lui disant "Je veux te regarder" d'un air terrible, ou quand Tina Louise et sa poitrine légendaire sont littéralement soulevées du sol (l'actrice n'était pas prévenue et ça se voit à son air littéralement terrifié), dans un panoramique latéral à 360°, par un bandit qui l'envoie valser de tous côtés plus qu'il ne valse avec elle.




Mais quelques hommes restent dignes et sauvent l'honneur. Ce sont Starrett, Gene, la plus jeune recrue de Bruhn (interprétée par David Nelson, le petit frère du Ricky Nelson de Rio Bravo), et Bruhn lui-même, qui tente de maintenir un semblant d'ordre parmi ses truands et qui finit par accepter de les éloigner du village afin de mourir proprement. Des personnages complexes, passionnants et surtout très beaux. Au-delà du plaisir non-négligeable à filmer des trognes de gredins uniques en leur genre, celles de Frank DeKova (l'indien déjà évoqué, au visage tétanisant), Paul Wexler (avec son étrange gueule allongée) ou l'effrayant Jack Lambert (aperçu dans Les Affameurs de Mann, ou dans des films noirs comme Kiss me Deadly d'Aldrich et Party Girl de Ray), on sent tout au long du film que ce sont les êtres humains qui inspirent De Toth et qui l'intéressent, quand il filme les perles de sueur sur les fronts de chaque homme lors de la scène d'opération, ou quand il tourne certains plans qui mettent les caractères à nu, y compris ceux de personnages secondaires, comme l'associé de Starrett ou Hal Crane. En entretien, André de Toth, son bandeau noir fordien sur l’œil, parlant de ce western si atypique et si éloigné des codes du genre, déclarait que seuls les gens comptaient pour lui, les vrais gens, pas leurs costumes. Certains cinéastes (je pense à Nicolas Winding Refn ou à Quentin Tarantino, avec son héros de pacotille, coquille vide en costume de cirque) devraient en prendre de la graine et s'inspirer de l'auteur de Day of the Outlaw, metteur en scène admirable sur ce film (qui donne envie de découvrir ses autres réalisations), tirant profit d'un minimalisme exemplaire, puisant sa force dans l'épure et le portrait "à coeur" de ses personnages, refusant enfin le tour de force artistique ostentatoire pour aller quêter une toute autre puissance cinématographique dans l'usage réfléchi et la maîtrise absolue de ses moyens.


La Chevauchée des bannis d'André de Toth avec Robert Ryan, Burl Ives, Tina Louise, Alan Marshal, Venetia Stevenson, David Nelson, Jack Lambert et Frank DeKova (1959) 

6 février 2013

Le Train sifflera trois fois

Tout a déjà été dit sur ce très solide western, métaphore bien sentie du maccarthysme dans laquelle un homme, Gary Cooper, se retrouve seul et abandonné de tous pour affronter un terrible criminel venu régler ses comptes avec celui qui l'a envoyé en prison cinq ans plus tôt. Tout, ou presque... Même les plus grands classiques du cinéma ont leurs faux raccords, leurs erreurs de montage, leurs gaffes de tournage et autres couacs en tous genres bien visibles à l'écran. Généralement, ces goofs sont autant d'anecdotes que les cinéphiles se plaisent à repérer, à raconter et à analyser. Finalement, ils participent pleinement à la légende de ces films. Le fameux western de Fred Zinnemann n'échappe pas à la règle, mais je dois vous avouer que je ne m'attendais tout de même pas à un tel festival de goofs !




On le sait, un film n’est jamais tourné dans l’ordre chronologique de sa narration. La scène d'introduction peut ainsi être mise en boîte le dernier jour d'un tournage, par commodité logistique, pour s'adapter à l'emploi du temps surchargé de la star, ou que sais-je. Pour éviter les erreurs dans la continuité de l'action, et même entre les raccords au sein de chaque scène, on a donc recours à une script-girl docile et, si possible, agréable à l’œil, qui note sur un calepin Rhoda tous les petits détails à respecter : de l'état de délabrement du blue-jean de monsieur jusqu'à la coiffure défraîchie de madame, en passant par les auréoles de sueur sous les aisselles de chaque personnage. Celle qui officiait sur le film de Fred Zinnemann a dû être distraite, à moins qu'il ne s'agisse d'un coup monté par des techniciens bien décidés à saboter un film écrit par un scénariste au passé écarlate de militant communiste... Tandis qu'à l'écran, Gary Cooper était délaissé par tout le monde et se retrouvait seul face à de sérieux ennuis, en coulisse, le réalisateur devait compter dans ses rangs des traîtres sans scrupules, des chasseurs de sorcières prêts à tout pour gâcher un film pas assez américain à leur goût, dont le scénario était donc signé Carol Foreman, placé sur la liste noire peu de temps après. Ces erreurs de tournage sont ici d'autant plus facile à repérer que l'action se déroule en temps réel, en continu. Cela aurait dû nécessiter une vigilance de chaque instant de la part de l'ensemble des techniciens impliqués, comme c'était le cas pour la série 24 : le tournage d'une saison s'étalant pendant des mois, ses producteurs n'hésitaient pas à engager de sacrés moyens pour que la continuité soit toujours respectée, avec par exemple des coiffeurs-visagistes qui avaient pour seule mission de veiller à ce que la barbe de trois jours de Kiefer Sutherland ne bouge pas d'un poil tout au long de sa journée de dingue.




Dans Le Train sifflera trois fois, les goofs les plus dommageables concernent surtout la fameuse étoile de shérif que porte fièrement Gary Cooper tout au long du film : elle n’est jamais épinglée sur sa chemise de la même façon d’un plan à l’autre ! Elle penche vers la gauche, vers la droite, est épinglée plus haut, plus bas, et il y a même un plan où elle est absente ! Rien de très grave, me direz-vous, mais c'est un peu plus gênant quand cette étoile de shérif se retrouve épinglée à la poche arrière de son futal dégueulasse, c'est-à-dire plantée sur le gros cul de Gary Cooper, lors d'un plan hautement symbolique où nous le voyons déambuler, avec sa démarche inimitable, dans la rue principale, désespéré et seul au monde, alors que l'arrivée du train approche. C'est un pur moment de cinéma que l'on a traîné dans le ridicule ! Et comment cet acteur mythique a-t-il pu ne pas s'en rendre compte ? Connu pour son perfectionnisme et son souci du détail exaspérant, le grand Gary Cooper devait être totalement impuissant face à la détermination des capitalistes forcenés qui avaient pour seul but de gâcher ce film. L'Histoire a heureusement démontré leur échec, même si ce film divise encore les cinéphiles. Certains fustigent sa simplicité. D'autres, que je rejoins sans toutefois crier au chef d’œuvre, trouvent son statut tout à fait justifié, mettent en avant sa valeur historique et ses belles qualités, notamment son intensité allant crescendo. Enfin, je terminerai mon modeste billet par cette question que j'adresse à vous tous, cinéphiles de tous poils : comment parvenez-vous à lire les sous-titres des dialogues de Grace Kelly ? J'en suis tout bonnement incapable. Il m'est impossible de quitter des yeux son si gracieux visage quand il apparaît à l'écran.


Le Train sifflera trois fois de Fred Zinnemann avec Gary Cooper, Grace Kelly, Katy Jurado, Thomas Mitchell, Lloyd Bridges et Lon Chaney Jr. (1952)

23 décembre 2011

L'Homme de la rue

En cette veille de réveillon, j'aurais pu vous parler du film de Frank Capra généralement considéré comme le plus grand film de Noël, le superbe La Vie est belle, rediffusé chaque année le soir de Thanksgiving aux États-Unis et devant lequel chaque année un américain sur deux se tire une balle entre les deux yeux, écœuré par sa solitude devant tant d'amour, dégoûté surtout par le monde dans lequel on vit devant un tel chant d'humanisme aussi utopiste que convaincant. Mais je ne tiens pas à vous pousser au suicide. Alors j'ai décidé de vous parler d'un autre film de Capra, réalisé en 1941, soit cinq ans avant le grand chef-d’œuvre sus-cité, un film un peu moins mondialement célèbre mais génial : Meet John Doe. Le récit s'embraye dès l'ouverture du film quand Ann Mitchell (incarnée par la toujours grandiose Barbara Stanwyck), journaliste pour une revue papier, est mise à la porte par un nouveau patron sans pitié qui lui reproche de ne pas parvenir à galvaniser les lecteurs. Pour se venger et peut-être sauver sa tête, la journaliste invente une fausse lettre qu'elle prétend avoir reçue avant son départ, signée John Doe, l'équivalent américain de notre "Monsieur tout-le-monde", écrite par un homme de la rue anonyme qui déclame son mépris pour le monde tel qu'il va et qui affirme sa décision de se jeter du toit de la mairie le soir de Noël afin de rejeter avec violence et aux yeux de tous la société pourrie dans laquelle vit l'Amérique selon lui.




Comme prévu, la lettre plaît au nouveau patron du journal qui voit là l'occasion de faire du chiffre et, en effet, à peine l'édition publiée, les habitants de la petite ville viennent en masse à la mairie pour rencontrer et pour proposer leur secours à cet homme qui a synthétisé leur pensée, leur colère et leurs craintes. Ann Mitchell décide donc d'avouer à son patron que la lettre est un faux et elle calme vite la fureur de ce dernier en lui laissant imaginer le succès que cette histoire peut engendrer s'ils font de cette lettre une rubrique quotidienne jusqu'à Noël, à condition de trouver un candidat pour jouer le rôle du suicidaire indigné. C'est ainsi que s'organise un casting de clochards où le beau Gary Cooper, ancien joueur de baseball handicapé par une blessure au bras, l'emporte sans difficulté aux yeux de la journaliste plutôt charmée. S'ensuivra tout un jeu de dupes dont l'imposteur sera la clé de voûte de façon plus ou moins clairvoyante, et au fil duquel naîtra dans la population un engouement inespéré et massif pour la figure de John Doe et pour le message de paix et de solidarité qu'incarne l'insatisfait qui, dans ses dépêches quotidiennes rédigées par Ann Mitchell, prêche l'action à l'échelle locale de chaque individu pour la communauté dans un esprit d'entraide et de compréhension exacerbée.




Comme dans La Vie est belle et comme dans la plupart de ses films, Capra signe une grande comédie dramatique populaire américaine par laquelle il veut et parvient à nous faire rire et à nous émouvoir, par laquelle surtout il entend nous faire réagir et nous communiquer l'envie, qui sait, de devenir meilleurs. Le cinéaste parvient à ne jamais tomber dans la mièvrerie, dans les bons sentiments, à ne jamais basculer dans la niaise utopie. Ou disons plutôt que s'il y tombe parfois, il s'en sort toujours immédiatement et par la grande porte. Il s'en prévaut quand les personnages décrivent eux-mêmes leur entreprise collective de bonheur et de solidarité comme une resucée des préceptes chrétiens dégagés de leur cadre dogmatique initial, ou encore comme une forme de communisme détourné. Capra évite aussi le piège démagogique via des personnages non-manichéens, profondément humains jusque dans leurs faiblesses et contradictions, que ce soit le personnage de Barbara Stanwyck (sorte d'esquisse soft de la Faye Dunaway machiavélique au possible de Network), qui est prête à trahir le principe moral fondamental de sa vocation, le principe de vérité, pour ne pas perdre sa place et pour, si possible, empocher le pactole. Avant la fin du film, elle se laissera carrément corrompre par le charme d'une fourrure et d'un bijou... Quant à Gary Cooper, le fameux John Doe, il n'accepte le projet que pour gagner suffisamment d'argent en vue de se faire opérer et de regagner sa carrière sportive, il n'hésite pas à tout abandonner quand il se rend compte que son nouveau job tire un trait sur ses chances de renouer avec sa vie publique et accepte finalement de jouer le jeu pour les seuls beaux yeux, semble-t-il, de Barbara Stanwyck.




Qui plus est le film ne s'achève pas sur une consensuelle victoire du bien mais sur une simple note d'espoir, un message de résistance, par quoi il gagne en vraisemblance et recale définitivement les mauvais soupçons de bête utopisme que l'on portait sur lui jusqu'alors. Capra ne pouvait pas décemment finir sur un happy end franc et massif qui aurait complètement décrédibilisé son propos et fait de son film une mascarade, mais il ne pouvait pas davantage finir sur l'injustice insupportable de la gigantesque (au propre comme au figuré) scène du stade. Ayant compris que le grand patron de presse qui dirige toute l'affaire ne le fait pas de bon cœur mais pour utiliser l'image de John Doe à des fins électorales, ce dernier s'apprête à tout révéler au public lors d'un meeting immense dans un stade de base-ball, mais l'homme d'affaire sabote l'entreprise et se contente de révéler au peuple que leur idole est un imposteur. Aussitôt les gens, ceux-là même qui avaient fondé des "clubs John Doe" dans toute l'Amérique et qui étaient venus écouter leur nouveau guide, méprisent cet énième menteur sans scrupules et oublient le bienfondé de son message, abandonnant leur chaîne de solidarité sous le coup de la déception. Haï de tous, John Doe disparaît, mais il envisage d'aller se jeter du toit de la mairie le soir de Noël pour prouver qu'il existait vraiment. Il s'y retrouvera en compagnie des patrons de presse, des dirigeants du premier Club John Doe et d'Ann Mitchell pour un final assez idéal. La séquence du meeting au stade révolte et provoque une rage telle que si le film trouvait là sa conclusion, les gens auraient foutu le feu au pays en sortant des salles, d'autant plus révoltés que l'injustice commanditée contre John Doe par le grand magnat de la presse de mèche avec la police dénonce le peuple lui-même dans sa tendance à croire tout ce qu'on lui dit et à se laisser manipuler par les puissants. Si le film s'était arrêté là, le spectateur, attaqué à juste titre dans son manque de discernement, et le public entier, dans la salle de cinéma, renvoyé à lui-même et à son comportement collectif influençable par le miroir de la foule haineuse dans le stade, aurait réagi vivement non pas contre Capra ou contre le film mais contre lui-même et contre ses dirigeants, et si l'effet produit sur l'audience aurait certainement été plus fort avec une fin pareille, il aurait consisté en une réaction violente, alors qu'en concluant son récit par une situation à mi-chemin entre le happy end et le constat d'échec, avec en prime le rachat partiel du peuple et un appel à la lutte, Capra galvanise son spectateur en lui insufflant une saine volonté de justice, de partage et de cohésion, où la colère cède le pas à l'espoir.




Le film ne fait pas l'apologie de l'homme moyen américain, le bien-nommé John Doe, dont l’emblème n'est autre qu'un raté doublé d'un imposteur. Il ne prône pas les valeurs américaines attendues du self-made-man voguant vers sa réussite financière, au contraire, il s'emploie à démontrer la fragile possibilité d'un bonheur désintéressé fondé sur la sympathie et le collectif. Le fait qu'on passe le film à se dire : "Mais ça ne tiendra pas... c'est trop beau pour marcher. Tout va foutre le camp, l'argent va forcément repointer le bout de son nez et tout redeviendra aussi pourri qu'avant", prouve bien à quel point le cynisme et le pessimisme l'ont emporté dans un monde où la précarité règne, et sur une jeune génération qui ne sait plus espérer et n'ose plus croire à l'utopie, même par folie consentie. Ce film nous exhorte à croire à l'impossible, à croire à l'imposture pourvu qu'elle soit porteuse de sens et d'espérance. Une séquence symbolise cette idée, celle où John Doe et son ami clochard (interprété par un Walter Brennan bien plus maigre que pour son rôle de Stumpy dans Rio Bravo mais tout aussi espiègle) sont cloîtrés dans une arrière-salle du journal, loin du public hystérique, et jouent au base-ball sans balle. Un des types chargés de veiller sur eux est dans le match comme jamais, il compte les points avec des yeux ébahis, un peu comme quand on est gamin et qu'on croit plus dur au rêve qu'à la triste réalité. C'est pourquoi il faut revoir aujourd'hui L'Homme de la rue et entendre son message d'amour (il faut voir la séquence finale où Stanwyck rejoint John Doe sur le toit de la mairie et se repent avant de lui faire une déclaration d'amour si extraordinaire qu'elle en tombe dans les pommes), il est plus que jamais grand temps de réécouter son message de foi et de résistance, quitte à ce que le cynisme ambiant le réduise après-coup en miettes...


L'Homme de la rue de Frank Capra avec Gary Cooper, Barbara Stanwyck et Walter Brennan (1941)

31 mars 2011

Adieu Gary

Pourquoi parler de ce film ? Si on vous le demande vous direz que vous ne savez pas. Et encore estimez-vous heureux : à l'époque de sa sortie Félix et moi avons vu Parlez-moi de la pluie en présence de Jabac, et on a réussi à ne pas vous en parler... J'ai maté ce film sans Félix, le binôme n'était pas au rendez-vous, or dans Adieu Gary il n'y a pas Ja, il n'y a que Bac, qui d'ailleurs n'a pas son bac. C'est uniquement pour Bacri que j'ai lancé ce film, en souvenir du bon vieux temps où il nous faisait encore marrer avec sa gouaille de misanthrope et ses répliques au scalpel. Mais il est loin le temps où Jean-pierre Bacri pouvait sauver les meubles. Le voici noyé dans un film social pur jus qui nous inflige toute la grisaille de son genre : le film prend ses bases dans une petite cité ouvrière laissée à l'abandon et pratiquement vidée de sa population, que regagne un jeune homme fraîchement sorti de prison. Son frère travaille comme un larbin dans un supermarché qui l'oblige à porter des costumes ridicules. Son père (Bacri himself) ne travaille plus depuis que son usine a fermé : il la regarde passer en pièces détachées sur la voie ferrée en déplorant la désindustrialisation de la France due aux politiques de délocalisations favorisées par un gouvernement puant. Oisif, le vieux s'apitoie sur le lent démantèlement de cette usine et de sa vie tout en zieutant sa voisine sympathique (la toujours chouette Dominique Reymond, excellente actrice et très belle femme qui me fait parfois penser à la tata de Félix dont je suis maboule), qui quant à elle observe son propre fils, lequel passe chacune de ses journées à attendre le retour providentiel de son père disparu, son énorme cul vissé à une bite au milieu de la place du village, aux côtés d'un tout petit dealer de drogue, petit au point d'être un nain en fauteuil roulant... Le misérabilisme fait roi.


Le gros fils muet à bouclettes attend le retour de son père, avec dans son side-car un nain silencieux pour le soutenir dans son attente morbide

Que celui qui n'a pas prévu de se suicider par l'ennui passe son chemin, idem pour tous ceux qui se sentent déjà une sensibilité plutôt de gauche que de droite. Que se tiennent également éloignés du film ceux qui ne savent que trop ce que c'est que la misère matérielle, psychologique, émotionnelle etc. En ce qui me concerne j'ai fini par pioncer à poings fermés. Si vous voulez, et si il y a quelqu'un pour lire un article sur ce film dont personne n'a rien à foutre, je peux aussi vous spoiler le titre. Les naïfs qui comme moi auront cru avoir affaire à Romain Gary peuvent se foutre le doigt dans l'œil. Même désillusion pour ceux qui pensent avoir enfin droit à un docu-fiction avec Bacri pour chef d'orchestre sur la citée phocéenne, dont les habitants ont la belle habitude de se saluer en gueulant: "Ow gary !". Non en fait c'est juste lié à ce fils étrange abandonné par son père, toujours muet et sempiternellement assis au bord du trottoir dans l'attente d'un retour inespéré du paternel. Le personnage de Bacri s'en agace et n'arrête pas de dire à sa voisine (avec laquelle il fricote) de parler à son fils pour faire quelque chose. Du coup pendant tout le film on est là, tenu en haleine, figé, hagard, suspendu au stylo du scénariste, tétanisé, défragmenté dans l'attente d'une grande révélation et d'un twist impossible. On brûle de savoir pourquoi ce con reste planté comme ça au bord de la route, au point que plusieurs fois certains passants s'approchent de lui comme d'un parc-mètre pour payer leur dû et s'éviter une amende. C'est un méga film à suspense ! Les indices sont distillés au compte-goutte. On voit le jeune homme mater des films de Gary Cooper tous les soirs, échoué sur son canapé comme un baleinier Japonais naufragé sur une plage du Pacifique. En fait son père ressemblait à Gary Cooper, du coup tout le monde l'appelait "Gary" et comme il est parti, son fils l'attend. Pardon de vous avoir gâché la fin.


La seule scène pas trop dégueu du film, quand Bacri se fait passer pour Gary Cooper afin d'exorciser le gros hijo de pu'

Le film est un peu contradictoire d'ailleurs. Il se veut très réaliste, ultra naturaliste même, et cependant on a droit au cliché fictionnel coutumier des contes basé sur le thème de l'enfant (ou autre) qui attend chaque jour de sa vie, inlassablement, immanquablement, invariablement, l'être aimé et perdu (ici le père), assis sur un banc sans dire un mot pendant des lustres... Or ça c'est du conte de fée, c'est des histoires, comme on dit, c'est pas crédible une seconde. C'est étrange que ce film (et beaucoup de films dans le genre) soit à ce point contradictoire dans sa volonté de peindre le réel le plus cru tout en passant par des anecdotes romancées invraisemblables qui tuent dans l'œuf la volonté du réalisateur de toucher à l'universel. Je suppose que ça fait de ce film une "fable réaliste" ou un "conte social" et que ça lui aura valu 3 étoiles dans Télérama. En ce qui me concerne je lui dédicace seulement les prochaines effluves odoriférantes de mon étoile noire.


Adieu Gary de Nassim Amaouche avec Jean-Pierre Bacri et Dominique Reymond (2009)

15 juin 2009

Ça se soigne ?

On pourrait douter qu'un seul acteur ou une seule actrice soit capable de faire aimer un film par ailleurs à la limite du néant. James Stewart, Marilyn Monroe, Jean Gabin, Joan Crawford, Gary Cooper, Barbara Stanwyck, Marlon Brando, Mel Gibson ou Isabelle Huppert l'ont fait, au moins une fois. Thierry Lhermitte s'ajoute définitivement à la liste grâce à ce film de Laurent Chouchan, le fils adoptif à peine caché des deux chansonniers inséparables que sont Laurent Voulzon et Alain Suchi. C'est d'ailleurs grâce à ses parents imposables sur la fortune que Laurent Chouchan a pu accomplir son rêve en donnant un rôle sur mesure à notre idole à tous : Thierry Lhermitte. Le film raconte l'histoire d'un type pour qui tout va bien et qui du jour au lendemain tombe en dépression. Autrement dit l'histoire est un gros prétexte pour que Lhermitte puisse déplier tout l'éventail de son si riche talent d'acteur, du comique au tragi-comique. Pour les fans de Lhermitte, c'est un "must have", pour les autres, c'est un "must have had" au moins. Pour les plus radins ou les plus pauvres, c'est un "must have had and sold on e-bay the day after tomorrow to the first port-de-boucain connected on the web". 
 
 
 
Quand je dis que Lhermitte suffit à faire aimer ce film, et qu'il y parvient miraculeusement malgré un entourage faiblard, ça n'est pas peu dire. Tout ce qui se trame autour de lui a l'odeur typique d'un corps malade. Les seconds rôles qui servent la soupe à Lhermitte sont tous en-dessous. Avec en tête d'affiche Julie Ferrier, celle nous a tous agressés le soir de la cérémonie des Césars en exhibant un sein et qui inspirerait sans doute une trilogie à Cronenberg intitulée "Le bourdon" (en VO: "The Bumble-bee") ; et François Xavier-Demaison, lui et son jeu d'acteur kafkaïen, avec sa tristement célèbre imitation dite de la "Marmotte", lui qui ne sait pas qu'il imite un gros phoque 24h/24, et à la perfection, ce qui lui interdit de traîner en caleçon sur les plages de la côte d'Azur sous peine d'être harponné par un pêcheur au gros à peine bigleux et un peu impulsif, comme il y en a tant dans la région PACA. 
 
 
 
Quel plaisir, quelle jouissance, de voir tous les personnages incarnés par rejetons maléfiques de la vieille maison Canal+, hantée du cellier au grenier, trainés dans la fange par un Lhermitte asocial, irrité jusqu'au bout des cheveux et bourré d'Omega 3. Car enfin il s'agit quand même de parler de lui. Lhermitte est le dernier des gars du Splendid à encore s'amuser et nous faire rire. C'est aussi le dernier de gauche, avec Balasko, qui vote à babord parce que si elle va à tribord le bateau chavire. Y'a aussi Anémone qui votait à gauche, mais depuis quelques années elle vote à droite, en fait depuis que Tiberi la croit morte, lui qui glane les voix des trépassés pour se faire réélire un peu partout. 
 
 
 
Bref dans ce film on a droit à un festoche de Thierry Lhermitte. Il a toujours été un peu taré et il l'est de plus en plus en vieillissant. Combien d'émissions de télévision a-t-il soumises à son joug en y passant deux secondes avant d'être emporté par deux vigiles morts de rire. De même, il prend chaque scène du film de Chouchan à son compte, à bras le corps, pour en faire ce qu'il veut. Et ce que veut Thierry Lhermitte c'est nous faire marrer, tout en se marrant lui-même. Si Lhermitte plaît aux gens, c'est notamment à cause de ses petites rides aux coins des yeux, celles qu'on appelle "rides d'expression". Ces rides-là naissent en riant. Merci Thierry. Tu m'as refilé tes rides et je n'ai que 12 ans ! Merci Titi ! 
 
 
Ça se soigne ? de Laurent Chouchan avec Thierry Lhermitte (2008)