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14 juillet 2014

Barbara / Gold

Ci à gauche, Barbara. Ci à droite, Gold. Ci à gauche Nina. Ci à droite, Hoss. Nina Hoss, une femme Barbara Gold. Nina Hoss devant derrière, donc, sur deux affiches qui sont les deux faces d’une même pièce, que d’aucuns appellent « École de Berlin », et qui s’inscrit pleinement dans ce que d’autres nomment la « Nouvelle nouvelle vague allemande ». Mon petit doigt me dit que cette vaguelette ne fera pas beaucoup de remous et ne laissera que peu de perles sur sa plage, pour couler une métaphore qui s'est néguée dans l'Huveaune. Après de soporifiques années 2000, dans les proches contrées du cinéma allemand, où, côté films populaires, surnageaient de faibles Good Bye Lenin !, La Chute et autres La Vie des autres, les années 2010 ne sont guère plus excitantes de l’autre côté du Rhin. En 2010 même, deux films d’auteurs assez prometteurs nous sont parvenus, Le Braqueur, de Benjamin Heisenberg, et surtout Sous toi, la ville de Christoph Hochhäusler, mais en 2012 et 2013 les deux œuvres majeures qu’on nous a présentées comme les plus dignes représentantes du joyeux renouveau du cinéma allemand, Barbara de Christian Petzold, et Gold de Thomas Arslan, figures de proue de la fameuse « École de Berlin », ont plutôt signé son énième arrêt de mort.




Il se dit que tous ces gens, qui depuis le début des années 2000 ont pris la relève, travaillent ensemble, mettent la main à la patte sur le film du copain, s’entraident. Aucun mal à le croire devant Barbara et Gold, qui se ressemblent énormément, partagent la même tête d’affiche, et qu’on croirait réalisés par le même bonhomme. Un type pas totalement dépourvu de savoir-faire, mais pas totalement pourvu de talent, d’énergie, d’idées et de choses à dire. On s’ennuie horriblement devant les aventures congelées de la froide Barbara, chirurgien-pédiatre dans un hôpital de Berlin-Est en 1980, qui doit s’évader vers l’Ouest avec l’aide de son ami mais tombe amoureuse d’un collègue qui pourrait bien être un espion. Et mon dieu qu’on se fait chier devant les aventures d’Emily Meyer dans les non moins hostiles forêts du Canada, en 1898, où, pionnière embarquée dans la ruée vers l’or avec un convoi d’immigrés allemands désespérés, ladite Emily devra se méfier des traitres et tombera amoureuse d’un guide rapidement rattrapé par son passé. « Après Barbara » comme le dit l’affiche (on aurait aimé lire "Avant Gold" sur l'autre...), énième variation sur l'ombre du mur de Berlin, le western de Thomas Arslan a le mérite de traiter de la conquête de l’or par des immigrés européens, sujet sublimé voire enterré par Chaplin mais peu traité de ce côté-ci de l'Atlantique, même si on préférera revoir mille fois de suite La Dernière piste de Kelly Reichardt que subir une seule fois de plus ce Gold (se prononce Cold) bien plat et sans force. Originaux ou pas, ces deux films torpides se rejoignent in fine dans leur vocation à assimiler le soi-disant nouveau cinéma allemand à un parfait paysage de morne plaine.


Barbara de Christian Petzold avec Nina Hoss, Ronald Zehrfeld et Rainer Bock (2012)
Gold de Thomas Arslan avec Nina Hoss, Marko Mandic et Peter Kurth (2013)

28 décembre 2013

The Immigrant

Les affiches remarquablement laides du film et la présence de Marion Cotillard sur ces affiches rappelant les récentes affinités de James Gray et Guillaume Canet (sans parler de leur collaboration pour le scénario du premier film américain de notre nullard national) : tout cela laissait présager le pire. Réjouissons-nous donc, The Immigrant n'est pas la débandade tant redoutée, et s'il n'est pas à la hauteur de Two Lovers, qui reste à ce jour le chef-d’œuvre de son auteur, le film est digne de James Gray et lui ressemble bien. Il lui ressemble pour le pire (même si le mot est trop fort), dans une scène relativement grossière, ou disons surlignée, qui rappelle, en très atténués, les défauts des premiers films du cinéaste (notamment ces effets sur-dramatiques, avec ralentis à la clé, qui alourdissaient le néanmoins remarquable La Nuit nous appartient), mais il lui ressemble surtout pour le meilleur.




Le film brille par un certain nombre d'idées de mise en scène très fines réalisées avec un talent inestimable. On repense longtemps, par exemple, à la représentation de l'ivresse d'Ewa - incarnée par une Marion Cotillard ici excellente - quand la caméra glisse lentement, pesamment, sur les miroirs déformants du cabaret. Surgit aussi de l'ensemble du film le jeu excessif et maîtrisé du cinéaste sur la figure monstrueuse de Joaquin Phoenix, à la fin du film, quand, le dos voûté, le visage défoncé et la voix détruite, il s'incrimine auprès de sa victime et protégée, devenant soudain un "monstre d'humanité", pour reprendre cette expression plus que fanée dans un sens quasi-littéral, après avoir fait étalage d'une humanité monstrueuse, en particulier dans la scène où il accusait Ewa de vol pour aussitôt la pardonner et refermer son piège sur elle. Mais sans focaliser sur ces moments prégnants, c'est de l’œuvre entière que se dégage un sentiment bien rare et appréciable : cette douceur singulière du cinéaste, qui, ici comme ailleurs, et en particulier dans Two Lovers, joue dans le feutré, réalise un film sage et secret.




On oublie vite la séquence contrariante du meurtre, où l'accès de bêtise du beau personnage de Jeremy Renner dénote au même titre que les excès de la bande sonore et que le jeu alors outré de Marion Cotillard, que ses mauvais réflexes rattrapent brièvement à ce moment-là, on oublie tout cela pour ne retenir que la musique tourmentée et consolante à la fois que nous joue James Gray du début à la fin du film. La force de The Immigrant est de parvenir à rendre un juste hommage au cinéma muet américain des années 20 : ne rien céder au pastiche façon The Artist (ces mains maladroitement posées sur son visage par Marion Cotillard viennent quand même de là), non pas reproduire des procédés anciens ou se limiter à la citation à n'en plus finir du cinéma de Griffith, Borzage et Chaplin, ne pas cligner de l'oeil en somme, mais tenter de recouvrer et de se réapproprier une forme de mélodie rythmique propre au cinéma des premiers temps, la grâce de ces mélodrames tout en visages et gros plans expressifs, débordant d'émotions quoique parfaitement pudiques, une certaine poésie consubstantielle de l'éclairage, de la composition et du montage, portée à une forme d'incandescence dans les grands chefs-d’œuvre de ce temps-là. James Gray a l'intelligence de cet hommage, qui précisément n'en est pas seulement un, mais le dépasse pour devenir pure inspiration, et révèle donc (une fois encore) ce que cela suppose d'intelligence et de sensibilité.


The Immigrant de James Gray avec Marion Cotillard, Joaquin Phoenix et Jeremy Renner (2013)

2 décembre 2012

Le Carrosse d'or / Les Enfants du paradis

Au moment où Les Enfants du Paradis (1945) de Marcel Carné, diffusés il y a quelques semaines sur Arte et ressortis récemment sur les écrans de cinéma, viennent d'être édités dans une beau coffret dvd et bénéficient d'une vaste exposition à la Cinémathèque Française, ressort plus confidentiellement au cinéma dans une copie restaurée de toute beauté et dans la version anglaise d'origine Le Carrosse d'or (1953) de Jean Renoir, qui marqua le grand retour du maître en Europe après un joyeux exil de 13 ans et de 7 films aux États-Unis. L'actualité partagée par les deux films pousse d'autant plus à les comparer qu'ils partagent de nombreux points communs. Les Enfants du Paradis raconte l'histoire, au début du XIXème siècle, d'une femme du peuple, Garance (Arletty), libre et intrépide, partagée entre trois hommes (presque quatre). Deux d'entre eux sont du spectacle et vont l'y pousser à son tour : Baptiste (Jean-Louis Barrault), génie de la pantomime, homme simple, discret et fier, amoureux transi de Garance, et Frédérick (Pierre Brasseur), un comédien de théâtre de grand talent en perpétuelle représentation, passionné par son métier, épris de célébrité et sûr de lui. En omettant le criminel Lacenaire, qui ne possède jamais Garance, même de loin, le troisième prétendant est le riche comte de Montray (Louis Salou), qui achète les faveurs de la dame à force d'offrandes et de promesses de confort. Le Carrosse d'or, librement inspiré d'une pièce de Mérimée, raconte l'histoire, au début du XVIIIème siècle, de Camilla (à la ville, Colombine à la scène), une comédienne (Anna Magnani) entièrement dévouée à sa tâche, force de la nature entreprenante, joyeuse et culottée, émigrée avec sa troupe de théâtre au Nouveau Monde, plus précisément dans une colonie espagnole d'Amérique du Sud, pour y exporter la Commedia dell'arte. Elle doit choisir entre trois soupirants, Felipe (Paul Campbell), un compagnon de voyage et ami de la troupe, homme sincère, modeste et profondément amoureux d'elle, Ramon (Riccardo Rioli), le toréador le plus célèbre du coin, prenant la pose en toutes circonstances, prétentieux et possessif, tombé sous le charme de Camilla lors d'une représentation et désireux de la mater comme on mate un taureau impétueux, et enfin le vice-roi Ferdinand (Duncan Lamont), dirigeant de la colonie, un homme léger que sa condition ennuie et qui voit en l'actrice, qu'il séduit à coups de cadeaux grandiloquents (un collier d'or puis le carrosse du titre), un espoir d'émancipation et de gaieté.





Voici donc deux films aux scénarios pratiquement jumeaux et dont le cadre comme le sujet ne sont autre que le théâtre. Et pourtant Le Carrosse d'or s'impose comme une sorte d'anti-Les enfants du paradis. Il est d'ailleurs significatif que François Truffaut qui, comme ses camarades des Cahiers jaunes, méprisait le film de Carné, considéré comme le parangon du réalisme poétique de studio le plus rance, d'un cinéma empesé et illégitimement occupé comme la France venait de l'être pendant quatre ans, symbole en bref de ce qu'il nomma la "qualité française", admirait sans limites le film de Renoir, au point d'appeler sa propre maison de production "Les Films du Carrosse". Je ne cacherai pas qu'ayant découvert ces deux films assez récemment (je vous recommande la vision du chef-d'oeuvre de Renoir en salle, sa remasterisation offrant une occasion sans pareille de le voir dans des conditions optimales), et bien qu'il soit difficile de juger celui de Carné sans se laisser influencer par les textes et propos incendiaires des jeunes turcs des cahiers ou de Serge Daney après eux, je rejoins sans la moindre difficulté ces derniers. Pire, le très long film de Carné paraît plus lourd encore, plus étouffant et plus engoncé dans sa langue, ses décors, ses costumes, sa gentille mise en scène et son programme quand on admire celui de Renoir dans la foulée, avec tout son génie, sa légèreté et sa grâce.





On a souvent reproché aux Enfants du paradis de se complaire dans la lourdeur du théâtre (ou de la pantomime) filmé(e), non seulement parce que Carné filme parfois et sur de longues durées des spectacles entiers, caméra fixe plantée devant la scène pour une captation sans implication et bienheureuse de se reposer sur la qualité des numéros représentés, chose que Renoir ne fait pratiquement jamais, mais aussi à cause d'un fatras verbeux et gestuel dans lequel le film s'enlise en délayant le texte sur-écrit de Prévert et en filmant des acteurs au mieux en sur-jeu quasi constant, au pire cabotinant sous prétexte que leurs personnages sont des gens de théâtre parlant comme des livres en toute circonstance avec le bagage de calembours, de bons mots et de poésie de caniveau que cela implique. Face à cela Renoir ouvre son film sur une idée aussi simple que géniale, et toute cinématographique, qui nous tansporte loin de l'introduction boursouflée de Carné, avec la séduction de Garrance par Frédérick au milieu d'une foule bien compactée dans le cadre et le sauvetage presque chaplinesque (je dis bien presque, parce que la mise en scène plan-plan n'est pas à l'avenant) de la même Garance par le mime Baptiste qui, la voyant se faire accuser du vol d'un porte-feuille, l'innocente auprès d'un policier en rejouant la scène tout en gestuelles. Le générique du Carrosse d'or, comme celui des Enfants du paradis du reste, se déroule sur un rideau de théâtre rouge (on imagine celui de Carné rouge aussi même si le film est en noir et blanc) peint sur bois qui bientôt se soulève et laisse découvrir sur la scène le décor d'un grand escalier de palais où des hommes et des femmes de la noblesse espagnole accourent avant d'aller se presser aux fenêtres à l'annonce d'un carrosse. Par un simple raccord dans l'axe resserrant le champ sur la fenêtre où les personnages s'agglutinent, Renoir nous fait passer du théâtre au cinéma, confirmant cette immersion par une suite de nouveaux plans qui nous font passer avec un serviteur du grand hall d'entrée initial à diverses anti-chambres et jusqu'à la loge du vice-roi, loin au-delà du décor servant d'unique scène au théâtre et des limites spatiales imposées à cet art.





Cette introduction est largement programmatique puisque Renoir va, tout au long du film, exceller à évoquer le théâtre avec des moyens de cinéma. Pour signifier, sans jamais s'appuyer sur des dialogues, fussent-ils issus de la plume exaltée d'un poète en verve, à quel point la cour du vice-roi avec son grand cérémonial et les grands manèges de la noblesse - dont les pontes méprisent les petites gens du théâtre voisin -, constituent eux-mêmes un ensemble d'acteurs et se donnent constamment en représentation, à grand renfort de costumes exubérants et de lourdes perruques, Renoir utilise d'abord un montage parallèle quand, au début du film, tandis que Camilla et ses amis comédiens construisent un théâtre puis répètent leur spectacle, il coupe brutalement le plan sur la fin de leur petite saynète sans public et monte en faux-raccord une rangée de nobles qui applaudissent à tout rompre. Ils n'applaudissent évidemment pas le travail des acteurs mais bien, comme nous le révèle un contrechamp, l'arrivée du vice-roi dans son nouveau carrosse d'or, qui en sort et salue son public tel un comédien à la fin de son spectacle. La chose se traduit ensuite dans des montages parallèles plus distants et via des effets d'écho et de reprise, par exemple quand la troupe de Camilla donne son premier spectacle devant les campesinos locaux puis quand l'actrice est convoquée par le vice-roi après sa première représentation au palais. Dans la première séquence, le maître de cérémonie de la troupe italienne raconte au public l'histoire d'un jeune homme qui voyait une femme à la place de son propre reflet quand il se regardait dans le miroir, histoire interprétée par Camilla/Colombine et un camarade de jeu qui se tiennent de part et d'autre d'un cadre en bois figurant ledit miroir en s'imitant mutuellement. Dans la deuxième séquence, Camilla est au palais avec le vice-roi qui lui fait la cour et Renoir tourne ce plan sublime où les deux personnages sont debout dans un couloir donnant sur une salle de bal, aperçue en profondeur de champ à travers deux ouvertures de part et d'autre du plan qui délivrent exactement le même spectacle comme dédoublé : des nobles dansent le menuet en ligne et en cadence dans toute la largeur de la pièce, donnant l'impression qu'un miroir serait disposé entre les deux portes ou que ces dernières seraient deux écrans jumeaux diffusant le même spectacle.




Le motif du miroir est d'ailleurs fondamental dans l’œuvre puisque Renoir rejoue une même scène à la fin du film, inversée d'une fois sur l'autre : c'est d'abord le vice-roi qui doit gérer d'une part Camilla, seule dans une pièce et attendant de chevaucher avec lui le carrosse d'or qu'il lui a promis, d'autre part sa maîtresse, qui l'attend pour la même raison dans une autre pièce, et, entre les deux, les nobles qui veulent lui signifier leurs conditions et le menacent de lui retirer leur appui s'il laisse cette femme du peuple posséder le fameux carrosse, symbole de la grandeur du royaume. A la fin du film, c'est Camilla qui fera le va-et-vient entre trois pièces différentes de la maison léguée à sa troupe par le vice-roi Ferdinand, où l'attendront Felipe, Ramon et Ferdinand lui-même. Au palais, les pièces sont filmées à plat, distribuées sur une ligne horizontale qui donne lieu à un montage par cut constitué d'une suite de raccords-mouvement à chaque entrée et sortie du vice-roi dans les trois pièces où se joue la scène vaudevillesque, tandis que chez Camilla tout se déroule dans une grande profondeur de champ ouvrant sur plusieurs pièces successives en enfilade et permettant des croisements sans rencontre entre les personnages. Cette deuxième version de la scène, plus franchement cinématographique (à l'image du chassé-croisé final de La Règle du jeu), s'oppose en apparence à la première, plus théâtrale, étant donné la disposition des pièces filmées en plan de coupe, la caméra se plaçant toujours du même côté du décor, celui du quatrième mur des spectateurs. Mais ce serait sans compter sur l'utilisation que Renoir y fait du son lorsque Camilla, impatiente de partir en carrosse avec le vice-roi, et jalouse d'apercevoir depuis la fenêtre la maîtresse de son amant, qui l'attend elle aussi dans une pièce jumelle en vis-à-vis (ou en miroir, donc), se met à jouer de la guitare pour littéralement sonner son homme et investir tout le palais de sa personnalité aussi fière et imprévisible qu'inappropriée.





C'est ce principe d'amalgame entre théâtre et cinéma qui régit tout le film et que Renoir accomplit avec brio. Un bon exemple se trouve dans la scène déjà évoquée et qui se déroule au palais, après le spectacle qu'y donnent les comédiens : le lieu tout entier est représenté comme un théâtre par des moyens de cinéma. Les nobles commentent le spectacle de ceux qu'ils nomment les "saltimbanques", une musique de salon aristocratique sans source diégétique retentit quand soudain les serviteurs du vice-roi retirent au fond de la pièce un élément de décor du spectacle pour dévoiler les musiciens du palais, installés en cercle pour jouer une danse de salon. Quelques secondes après, dans un couloir, un rideau est tiré qui dévoile l'épouse d'un noble à ce dernier, en train d'en embrasser un autre. Surpris, les deux tourtereaux prennent la fuite sur la pointe des pieds, à la manière là encore de Marceau et Lisette poursuivis par Schumacher dans La Règle du jeu lors de la fête à la Colinière devenue ici fête au palais. Tous ces levers et toutes ces chutes de rideaux, qui ont lieu dans la profondeur de champ ou qui viennent élargir ce dernier, font certes du palais un théâtre mais valent paradoxalement pour autant d'effets cinématographiques. Nous sommes loin, encore une fois, non seulement des joutes verbales permanentes et autres soupirs à répétition des néanmoins excellents (Arletty et Maria Casarès exceptées) comédiens du film de Carné, mais loin aussi, à la fin des Enfants du Paradis, du lever de rideau orchestré par le criminel Lacenaire pour révéler le baiser échangé par Baptiste et Garance au Comte de Montray et à Frédérick, pensé et filmé quant à lui comme un pur et simple coup de théâtre.





Comparé à l'immense film de Renoir, celui de Marcel Carné, même s'il peut avoir quelque charme et s'il recèle des morceaux de bravoure de la part d'acteurs servis par un texte aux arabesques souvent virtuoses, mord la poussière. Mais puisque Les Enfants du paradis repose tant sur son texte et sur les acteurs qui le disent, on pourrait lui laisser une chance de ce côté-là et faire un match retour, le premier, celui de la mise en scène, n'ayant même pas eu lieu. Or je donnerais cent mille Arletty, avec son visage cireux, ses moues surfaites et son accent titi-parisien ridicule (que tout Paris se batte pour cette vasque vide, froide et défraîchie ne laisse pas d'étonner), pour une seule Anna Magnani, vivante, généreuse, bouleversante à chaque apparition, et notamment dans ce gros plan où, tombée à la renverse et serrant le collier en or offert par le vice-roi, des larmes perlent au bas de ses yeux après que Felipe l'a giflée. Bouleversante et belle donc, la Magnani, et drôle aussi, dans un film qui l'est énormément. Renoir, comme Chaplin pour le coup, ne s'est jamais tellement pris au sérieux, mais il touche ici et ailleurs (on pourrait parler entre autres de French Cancan, son film suivant, qui se penche également sur le monde du spectacle à travers l'histoire du fondateur du Moulin Rouge mais qui dans la forme interroge davantage quand à lui les relations entre le cinéma et la peinture) à la quintessence de son art et nous émeut, dans un film qui montre à quel point le spectacle est dans la vie et vice versa, comme le synthétise magistralement la dernière scène du film où le chef de la troupe italienne demande à Colombine, seule sur scène, de le rejoindre dans le monde du théâtre, son monde, celui qui l'obsédait tant avant qu'elle ne le délaisse pour les hommes, à quoi Camilla répond, dans une dernière réplique géniale, que ces trois hommes-là, ceux de la vraie vie, lui manquent "un peu". Renoir affirme que le spectacle ne suffit pas, qu'il faut dépasser les frontières du théâtre, ce qu'il a littéralement décrété dans l'introduction par la grâce d'une caméra repoussant les murs et élargissant la représentation artistique du monde, pour que tout cela soit précisément vivant. C'est tout ce que Carné n'a pas compris qui, à force de filmer un monde au-delà de la vie, en a oublié de la filmer elle aussi.




Le retour en grâce que connaît le film de Carné actuellement, même s'il n'a jamais cessé d'être considéré comme l'un des plus grands films français par l'immense majorité du public et de la critique, a du bon en cela qu'il pousse à se poser la question de nouveau, à essayer de déjouer les pièges de la cinéphilie et des vieilles (mais toujours vraies, plus vraies que jamais même à une époque où le cinéma "de qualité" domine partout) querelles critiques, et à choisir à nouveau non pas son camp mais son cinéma, si tant est qu'il ne nous choisisse pas. Plus de soixante ans après la bataille, j'ai choisi le mien ou bien m'a-t-il choisi, et il porte entre autres le nom de Jean Renoir. Fait de cinéma avant de reposer sur un scénario, des dialogues, des costumes et des décors, Le Carrosse d'or m'apparaît comme l'antithèse absolue du film de Carné en tant qu'il est certes parfaitement maîtrisé mais néanmoins ouvert, varié, aérien et coloré. Vous me direz, et je ne vous contredirai pas, que le film de Renoir est en couleurs et l'autre en noir et blanc, mais quand bien même le technicolor remasterisé du Carrosse d'or éclate en une symphonie de rouges, de bleus, de verts et de jaunes éblouissants portés entre autres par les maquillages bariolés de la troupe de théâtre et leurs costumes d'Arlequin, auxquels la musique de Vivaldi ne fait qu'ajouter, cela dépasse cette simple question : le film de Renoir est une explosion de vie, de naturel et de vérité là où le film de Carné, qui a, il faut le dire, beaucoup vieilli, ploie à mes yeux sous le carcan qu'il s'est imposé. C'est la différence entre un film qui respire et un autre qui ne respire pas. Je terminerai sur les mots de Serge Daney, qui disait quelque chose comme : "Si le cinéma c'était Les Enfants du paradis, j'aurais choisi l'aquarelle". Fort heureusement le cinéma c'est Le Carrosse d'or et quand on le voit on le choisit mille fois.


Le Carrosse d'or de Jean Renoir avec Anna Magnani, Paul Campbell, Riccardo Rioli et Duncan Lamont (1953)

Les Enfants du paradis de Marcel Carné avec Arletty, Jean-Louis Barrault, Pierre Brasseur et Louis Salou (1945)

14 avril 2012

Judex

Moins connu que Les Yeux sans visage, cette œuvre de 1963 est un autre grand jalon de la filmographie de Georges Franju. Repris et adapté des aventures d'un héros éponyme de feuilleton créé par Louis Feuillade, dans la lignée de Fantômas ou de Rocambolle, le film commence quand un banquier crapuleux du nom de Favraux reçoit des lettres de menaces d'un dénommé "Judex" (mot latin signifiant "juge" ou "justice"), qui lui promet un châtiment terrible pour le soir de l'annonce des fiançailles de sa fille, à minuit précise, s'il ne répare pas ses fautes. Favraux se moque de ce justicier anonyme mais engage tout de même un détective privé nommé Cocantin, chargé de le débusquer avant l'heure du crime. Le lendemain, jour où Favraux s'apprête à marier de force son unique fille Jacqueline (l'élégante Edith Scob des Yeux sans visage), il reçoit la visite intempestive d'un voisin qui prétend s'être laissé accuser à sa place devant la justice dans un échange de bons procédés et qui vient désormais reprocher au banquier de ne pas s'être acquitté de sa dette et de n'avoir jamais veillé sur sa pauvre famille comme il l'avait promis. Favraux le fait expulser puis s'éclipse ensuite et prend sa voiture pour aller tuer ce gêneur en rase campagne, mais il reçoit une nouvelle lettre de Judex prenant acte de cette assassinat et renforçant la menace déjà prononcée. Le soir du grand bal venu, tandis que le banquier profère son discours, Judex met ses menaces à exécution.




Et après avoir admirablement dressé le portrait de tous ses personnages et instauré une ambiance mystérieuse fascinante, Franju réalise alors la plus belle scène du film, celle du bal masqué des fiançailles, où tous les convives portent un couvre-chef à l'effigie d'oiseau. La séquence s'ouvre sur un panoramique aussi simple qu'impressionnant allant des pieds de celui que nous devinons être Judex jusqu'à sa tête coiffée d'un masque d'aigle. L'homme récolte dans sa main un oiseau blanc qui semble mort, entre dans le château en portant bras tendu la petite créature inerte, progresse parmi les convives qui dansent, puis s'arrête et se tourne vers l'assemblée, ressuscitant enfin et aux yeux de tous l'animal qui s'envole au milieu des oiseaux humains en costumes de bal. Interprété par Channing Pollock, un fameux illusionniste de l'époque, Judex fait encore apparaître plusieurs colombes sorties du nœud de ses rubans, qu'il jette aux invités dans une scénographie hypnotique dont l'effet de fascination est favorisé par l'ambiance de ce bal cérémonieux et silencieux qui fait immanquablement penser au film d'Alain Resnais L'Année dernière à Marienbad. La magie se poursuit quand Favraux retire son masque pour annoncer les noces de sa fille, interrompu par la sonnerie de l'horloge sonnant les douze coups de minuit, terrorisé, puis reprenant son discours quand Judex lui porte une coupe de champagne qu'il n'a pas le temps de boire avant de s'écrouler, mort comme par magie.




L'atmosphère incroyable qui règne durant toute cette première moitié du film, portée par un noir et blanc majestueusement expressionniste et par une musique inquiétante, perdure ensuite et permet de relever une deuxième partie moins extraordinaire, où le scénario s'entortille quelque peu dans une suite de péripéties répétitives, typiques du feuilleton d'aventure naviguant entre fantasque et fantastique, où l'invention gratuite (les technologies de surveillance et de détention utilisées par Judex) le mêle aux rebondissements cocasses (les quatre ou cinq enlèvements successifs de la fille Favraux par Diana Monti/Marie, soi-disant préceptrice de l'enfant de Jacqueline et en réalité manipulatrice intéressée). Sur la fin le film se laisse même aller à quelques raccourcis si invraisemblables qu'ils en deviennent amusants, comme lorsque Cocantin tombe par hasard sur la caravane de cirque d'une acrobate qu'il a jadis courtisée et qui accepte d'escalader la paroi d'un immeuble vétuste pour venir en aide à Judex, alors en mauvaise posture… Mais cette partie du film, nettement plus faible et parfois plus grotesque, est ponctuée de vraies belles idées de réalisation, comme le cri que pousse Jacqueline quand Diana Monti lui plante une seringue dans l'épaule, cri suraigüe qui s'amalgame au sifflet strident d'un train pour un effet violent et marquant sur le spectateur.




Le film a aussi le bonheur d'être servi par d'excellents acteurs et de compenser la faiblesse de caractère de certains personnage (Jacqueline, presque toujours évanouie ou bien ne comprenant rien à ce qui lui arrive) ou l'absence totale et volontaire de psychologie des autres (Judex, qui est et restera une énigme, sinon complète, car son identité sera révélée, du moins partielle, ses agissements n'étant jamais clairement expliqués), par un recours à des protagonistes secondaires drôles et attachants, j'ai nommé Cocantin et le bambin qui l'aide dans son enquête, pour ne pas dire qu'il la résout à lui tout seul. Cocantin est d'ailleurs interprété par Jacques Jouanneau, aperçu en patron de bistrot dans Domicile conjugal, et qui joue ici un détective privé absolument nul, qui ne semble faire son métier que par goût pour les romans d'aventure, préfigurant pour ainsi dire le Doinel mauvais détective de Baisers volés. Flanqué de son acolyte haut comme trois pommes, Cocantin a le charme de Chaplin dans le Kid et nous séduit immédiatement.




Franju a également la belle idée de terminer son film par un hommage franc et massif au cinéma muet et au papa de Judex, Louis Feuillade, dont le petit-fils a contribué à l'écriture du film. C'est ainsi qu'on assiste à un combat final sur les toits d'un immeuble opposant Diana Monti à l'amie acrobate de Cocantin, deux superbes jeunes femmes plantureuses vêtues de collants noirs pour l'une, blancs pour l'autre, qui font appel à Musidora incarnant le rôle d'Irma Vep dans Les Vampires, le chef-d’œuvre de Feuillade. Le combat silencieux des deux félines est magnifique et clôt le film sur une dernière note fantastique d'une poésie visuelle improbable mais réelle. Judex est plus inégal que le grandiose Les Yeux sans visage mais il est néanmoins envoûtant dans sa première partie, sublime dans une séquence de bal inoubliable, et très plaisant dans ses suite et fin plus conventionnelles bien que marquées par l'empreinte de Franju, empreinte dont le film est marqué de bout en bout, qu'il s'agisse d'y retrouver les chiens, les oiseaux, les masques, les enlèvements et autres motifs chers au cinéaste ou tout simplement son style unique et ses ambiances fantastiques, pour ne pas dire magiques.


Judex de Georges Franju avec Channing Pollock, Edith Scob, Francine Bergé et Jacques Jouanneau (1963)

27 février 2012

The Artist

Très remarqué à Cannes, lauréat de trois prix aux Golden Globes, recouvert de BAFTA awards, sept au total, vainqueur des Césars avec six récompenses dont celles du meilleur film et du meilleur réalisateur, et grand gagnant des Oscars avec cinq statuettes dont celles du meilleur acteur et, encore une fois, du meilleur réalisateur et du meilleur film (une première pour un film français), The Artist est un film sans grand intérêt. Il y a bien quelques idées de ci de là, que la plupart des critiques ont relevées : celle de "faire entendre" par l'image quand Georges Valentin sourit soudain pour nous faire comprendre que le public de son film applaudit ; la scène du cauchemar, où le son surgit et s'avère plutôt bien exploité ; un joli plan où Dujardin verse un verre d'alcool sur son propre reflet à la surface d'un piano ; l'intertitre "Bang !" à la fin du film où l'onomatopée n'est pas celle qu'on croit. En dehors de ces idées certes bien pensées mais pas non plus incroyables, l'histoire, celle d'un acteur du muet viré de son grand studio hollywoodien lors du passage au cinéma parlant, est ni plus ni moins (façon de parler, c'est beaucoup moins que ça) celle du grand chef-d’œuvre de Stanley Donen et Gene Kelly Chantons sous la pluie, auquel Hazanavicius rend plus qu'hommage puisqu'il en reprend l'idée de départ et un certain nombre de séquences. Le scénario n'a donc rien d'original et le film s'avère de fait peu surprenant, d'autant qu'il stagne énormément et n'évolue guère. Et vu que les idées ne sont pas nombreuses, le film s'étale pour faire difficilement une heure et demi. Observer durant de très longues séquences un Dujardin déprimé, brûlant ses anciens films, voulant se suicider, buvant pour oublier et ainsi de suite devient très vite lassant.


John Goodman fait le geste "emblématique" du film, le geste fétiche du personnage de Dujardin et que l'acteur a reproduit douze mille fois sur tous les plateaux télé du monde et à chaque récompense reçue. Le chien vedette ou ce gimmick gestuel : autant de manières de marquer les esprits au fer rouge.

On s'ennuie devant ce film un peu trop sage qui manque cruellement de contenu. The Artist, qui serait laborieux à voir une seconde fois, a oublié d'être autre chose qu'un exercice de style bourré de références au passé, certes élégant, mais qui tourne finalement en rond sur pas grand chose. C'est une œuvre qui se tient à peu près grâce à son honnête réalisateur mais qui s'avère plutôt maigre, et on aimerait que le triste Thomas Langmann cesse de se traîner devant toutes les caméras pour se vanter d'avoir rendu ce film possible avec son argent, son carnet d'adresse et son audace extraordinaire : un film muet en noir et blanc, rendez-vous compte, quel exploit ! Pour trouver le noir et blanc faramineux en soi en 2011 il faut avoir une connaissance bien mince du cinéma d'auteur tel qu'il se pratique aujourd'hui. Et quand bien même c'est effectivement une tentative hors du commun, voire louable, pour un gros producteur de daubes comme Langmann, ça reste un film tout à fait classique et facile d'accès, qui ne déroutera jamais le grand public et dont l'éventuelle audace initiale, plaire au plus grand nombre sans couleurs et sans dialogues, est vivement contrebalancée par un récit conventionnel au possible.


Moi devant ce film.

On a pu lire ici et là que le film est important parce qu'il réapprend à vraiment "regarder" au cinéma au lieu de juste suivre bêtement une histoire, or The Artist est très très très narratif, il procède d'une narration littéraire et non "imagée". Le film est paradoxalement très bavard et donne vraiment l'impression de raconter avec des mots bien plus qu'avec des moyens proprement visuels. On aurait aimé qu'Hazanavicius ne se contente pas de trois idées sympathiques sur le concept du muet, qu'il s'efforce de fournir un vrai travail sur le sujet à l'aune de 83 ans de cinéma parlant. The Artist n'est pas un "vrai" film muet de l'époque, évidemment, mais il ne propose pas non plus une approche moderne (ou post-moderne) de l'art cinématographique via le réinvestissement d'une forme ancienne. La maigreur du propos et la faiblesse des moyens cinématographiques mis en œuvre sont peut-être un dommage collatéral de la vraisemblable humilité de l'auteur. Car il faut dire que la modestie dont ce dernier fait preuve dans son approche de l'histoire du cinéma le sauve. Voulant rendre hommage aux films du répertoire sans tomber dans la bouffonnerie grindhouse, Hazanavicius fait preuve d'une élégante sobriété sans laquelle on aurait largement pu taxer son film de stricte arnaque intellectuelle, et cette simplicité nous change pas mal de la tendance actuelle.

Bérénice Béjo : "Who's that girl ? That's the question on nobody's lips."

Le jeu des acteurs est lui aussi dans un entre-deux un peu bancal : nécessairement plus expressifs que dans un film "normal", rien ne se passe vraiment quand on les regarde, et on imagine très bien le même jeu d'acteur dans un film basique (on a déjà vu Dujardin mille fois plus cabotin qu'ici, du reste l'acteur se contente de rejouer ce qu'on l'a déjà vu jouer mille fois et que les Américains découvrent avec enthousiasme). Le nouveau Dieu des planches affirme en interview et avec entrain que ce film lui a permis de comprendre à quel point le langage du corps est important dans son métier. C'est bien de le découvrir maintenant. En ce qui nous concerne, nous n'avons rien appris que Chaplin, Lloyd ou Keaton ne nous avaient déjà prouvé il y a des lustres, et nous n'avons pas non plus découvert qu'un film doit se regarder et s'écouter avant d'être lu comme un simple scénario. A l'ouest que dalle de nouveau. L'exercice paraît d'autant plus vain que Dujardin, malgré ses douze récompenses dont un prix d'interprétation à Cannes et un Oscar du meilleur acteur à Hollywood, et malgré son imitation du chameau sur les plateaux américains, ne révolutionne pas franchement l'acting. De même, Hazanavicius n'utilise pas vraiment le muet pour mettre l'image toute-puissante sur un piédestal. En bref, l'exercice paraît bien vain, et s'il n'est pas médiocre pour autant on le trouvera rapidement lassant. Malgré les prouesses du dénommé Weinstein et de Miramax, qui à force de publicité et de bourrage de cranes avaient déjà fait sacrer Shakespeare in Love et d'autres films du même acabit, The Artist n'est certainement pas le meilleur film de l'année. On lui reconnaîtra le seul mérite d'être finalement moins misérable et plus original que la plupart des derniers lauréats de l'Oscar du meilleur film, et c'est déjà pas si mal.


The Artist de Michel Hazanavicius avec Jean Dujardin, Bérénice Béjo, John Goodman, Penelope Ann Miller, Malcom McDowell et James Cromwell (2011)

8 janvier 2011

The Killer inside me

Dieu seul sait pourquoi j'ai regardé ce film, mais même le Tout-Puissant, dans Son infinie sagesse, doit ignorer pourquoi je l'ai maté jusqu'au bout... The Killer inside me, réalisé par Michael Winterbottom, raconte l'histoire d'un jeune shérif nommé Lou Ford et interprété par Casey Affleck, qui bosse dans une petite bourgade rétrograde du Texas et qui est chargé d'aller à la rencontre d'une putain sédentaire incarnée corps et âme par une Jessica Alba très à l'aise dans son rôle. Notre Shérif Lou Reed est censé l'expulser de la ville fissa. Mais cette péripatéticienne professionnelle s'en prend tout de suite à lui, alors qu'il ne lui a rien fait, et le gifle violemment à plusieurs reprises jusqu'à ce qu'il la force à s'aplatir sur le lit de sa vieille cambuse et lui pulvérise le cul à grand renfort de coups de ceinturon. La "pouffiasse", y'a pas d'autre mot, prend son pied à deux mains tandis que son fessier bulbé se met à méchamment ressembler à un jacuzzi bouillant. Sur ce, les deux débiles s'envoient en l'air à cent à l'heure, et c'était le début du film. Pourquoi aller plus loin ?




Mais pourquoi pas ? C'est ce qu'on se dit. On a tort de se dire ça mais on se le dit quand même. C'est typique avec ce genre de polar psychologique à trois euros. Pourquoi et pourquoi pas ? Va savoir avec Gérard Klein... Ça nous fait ni chaud ni froid. On s'en tape carrément à vrai dire. Mais on va au bout du tunnel. Le tunnel justement c'est quoi ? C'est l'histoire de ce shérif complètement taré qui est en réalité un tueur sadique, machiavélique au dernier degré et très peu malin à la fois. Pour empocher du blé et régler une obscure affaire de vengeance, il tue la pute dont il avait entre-temps fait sa maîtresse à plein temps, ainsi qu'un autre type qu'il connaissait depuis toujours et qui apparemment lui avait jadis fait une crasse ou que sais-je. Toujours est-il que cet ex-camarade d'école est assassiné sèchement, abattu de quatre balles tirées à bout portant dont une dans le front. En revanche, Jessica Alba subit un sort moins appréciable. La scène où Lou Ford Madox Ford la tue est assez rude, assez rugueuse oui...




Sans crier gare et sans que la jeune femme ne s'y attende, sans même qu'elle comprenne ce qui lui arrive, le shérif, après l'avoir baisée une énième fois, enfile des gants et se met à pincer le nez de sa roulure préférée, à lui coller quelques gifles, ce à quoi elle ne réagit pas puisqu'elle est habituée à se faire destroy pour le plaisir. Mais rapidement il se décide à lui envoyer d'énormes tampons dans la tronche, de plus en plus fort, tout en lui parlant, au point de finalement la coller au mur pour frapper dans son visage sans interruption et de toutes ses forces, longuement, fondant sur ce joli minois défragmenté comme une sauce carbo fond dans la bouche d'un fin gourmet. La fille ressemble à un steak haché depuis un bon bout de temps mais il continue encore à la tabasser, et rien ne nous est épargné ni de la violence des coups, dont témoignent entre autres les bruits secs du poing qui s'écrase sur ce bel hamburger osseux qui servait encore de faciès à Jessica Abats-de-veau cinq minutes plus tôt, ni dudit Big Tasty qui dégouline contre le mur et se brise en miettes. C'est donc une scène peu banale, qui rappelle vaguement, en mille fois plus violent et dérangeant, une scène du Doulos de Melville où Belmondo foutait une branlée avec gros pacson de baffes à la clé à une prostituée blonde pour la faire parler. Non en fait ça n'a pas grand chose à voir... Ça rappelle plutôt la scène d'Irreversible où Dupontel détruit la tête d'un type avec un extincteur, ou le flash-back de Kill Bill qui voit Uma Thurman se fait ramasser dans une église, et davantage encore cette séquence de Fight Club dans laquelle Edward Norton s'acharne sur le visage d'un blondinet avec distribution de pins dans la gueule au menu, au point de l'éclater en petits morceaux. C'est une scène peu banale donc... Vue, vue, vue et revue. Mais jamais vue par Michael Winterbottom, qui n'a peut-être rien vu de tout ça et qui a dû trouver cette idée non seulement originale mais brillante. A moins qu'au contraire il n'ait vu tous ces films, ce qui tendrait à l'enterrer encore plus profond.




Après ça le shérif est traqué par d'autres flics plus avisés que lui qui le soupçonnent lourdement car ses alibis ne tiennent pas debout (rappelons que notre anti-héros adoré n'a pas la lumière à tous les étages, et qu'il est même relativement con). Il poursuit donc ses pérégrinations, tuant un témoin puis assassinant sans raison sa propre épouse à coups de bottes dans l'estomac, alors qu'il comptait l'épouser, et aussi un autre type qui le faisait chanter... Et tout au long de cette intrigue nous suivons Casey Affleck, certes bon acteur, charismatique, et plutôt confortable dans ce rôle de doux dingue, mais qui n'a de cesse de déblatérer en voix-off, avec une voix bien à lui et proprement insupportable, des inanités, et dont le personnage se souvient régulièrement d'une enfance atypique. Abandonné très tôt par sa mère, le jeune Lou Ford a dû négocier avec un frère adopté par son paternel et susceptible de pomper une partie de son héritage, avec une belle-mère avide de roustes qui lui demandait de lui cuire le cul pour faire comme papa et qui lui donnait des photos d'elle cuisseaux grands ouverts sur la vallée de la mort, et enfin avec sa propre libido déjantée dès l'âge de 7 ou 8 ans, soulagée sur de plus petits enfants que lui qu'il violait dans des bagnoles. Typiquement le genre de type dont mon père dirait avec une triste moue : "Il est pas trop tranquille, ce jeune". Pierre Perret a fort justement dit : "T'en fais pas mon p'tit Lou, c'est la vie, ne pleure pas, t'oublieras mon p'tit Lou, ne pleure pas". Dans le mille Pierre Paul Jack. Et toute cette saloperie d'enfance, mêlée à un commentaire en off presque neutre de la part du meurtrier, ainsi qu'à quelques sourires diaboliques de Casey qui cèdent le pas à un visage inexpressif ou innocent, font du héros de ce film un gros malade mental, victime d'une société pourrie, reflet du fin fond de l'Amérique que l'introduction du film présente comme un monde impitoyable qui veut que l'on soit gentleman ou rien, et qui sous couvert de valeurs absconses livre les hommes à eux-mêmes et étouffe leur passions pour les voir rejaillir exacerbées et salement névrotiques en dehors des limites de la raison et de la loi. Or quand on parle du Lou, on en voit la queue...




A la fin du film on apprend que les flics savaient tout depuis le début car la fille de joie massacrée des premières scènes (Jessica Alba) n'était pas vraiment décédée, contrairement à ce qu'on a fait croire à Lou Ford Fiesta et au spectateur. Et donc, bien vivante, elle a pu l'inculper dès la fin des trois premiers quarts d'heure du film. Mais la flicaille texane s'est contentée de titiller le grand méchant Lou sans l'arrêter, lui permettant de buter trois autres personnes. Et à la fin de la fin, après l'avoir emprisonné sans lui dire pourquoi, les flics le relâchent, le ramènent dans sa maison et se barrent, l'abandonnant à son sort, seul toute une journée, lui laissant le temps d'imbiber la baraque du sol au grenier d'essence et d'alcool. Les policiers ne refont surface que quelques heures après avec la pute défigurée pour coincer le psychopathe et le mettre face à ses démons, incapables cependant de renifler l'odeur infecte des litrons de sans-plomb et de gazole que l'autre allumé a répandus dans toute la casbah, mélangés en sus à du bourbon. Ainsi, pour conclure le film, Lou Diarra Ford, après lui avoir fait un tacle à la ceinture régulier, va planter un coutelas dans le bide de la prostituée, voyant quoi les flics rassemblés derrière le couple à nouveau réuni par un énième coup bas du héros, littéralement un coup de canif dans l'estomac, ouvrent le feu et embrasent la baraque qui explose aussitôt dans une scène aux effets spéciaux très très spéciaux... Si je croise Michael Winterbottom, je ne lui dirai ni bonjour ni merde. Enfin si je lui dirai merde, mais pas bonjour, compte pas là-dessus Michel. Je vous dis merde à toi et à ton film, qui m'a pris le chou ! A toi qui as mis en scène ce scénario cousu de fil blanc que seul un artisan bancal a pu accoucher et qui ne résiste pas un centième de seconde au moindre spectateur curieux de la logique et des ressorts narratifs crédibles. A toi qui as filmé dix minutes durant l'anéantissement d'une femme réduite en lambeaux à coups de poings avec un intérêt mal dissimulé...




Alors à quoi bon ? Pourquoi mater ça ? Je m'énerve mais ça ne le mérite même pas... D'ailleurs ça ne m'a pas spécialement énervé, beaucoup moins peut-être que les derniers films de Fincher ou de Tarantino, puisque j'ai cité ces deux-là précédemment. On s'habituerait à voir ça ? Non je crois juste que ce film n'est pas si détestable, il est juste bidon, sans intérêt et tristement improbable. Mais pourquoi l'ai-je regardé d'un bout à l'autre ? Je sais pourquoi. Je tarde à vous le dire. Je remets à plus tard. Mais je le sais. Je sais très bien que je l'ai maté sans broncher parce que j'étais immobilisé sur mon pucier par un tord-boyaux de tous les diables. J'avais les crocs vers seize heures, en général c'est l'heure à laquelle on a les crocs. Je les avais et j'ai décidé de me faire un gueuleton sympa, à savoir des pâtes carbonara. C'est mon péché mignon, mon sésame. La carbo ça me rend dingue, ça et les pâtes c'est ce qui me rend fou. Le hic c'est que j'avais que les pâtes et qu'il me manquait justement la carbo. Je bosse pas en ce moment et j'ai pas tant d'argent que ça mais je venais de penser "Carbo" et quand j'ai pensé à la carbo, quand j'y ai pensé faut que je m'en boulotte sinon je fais un malheur et je suis capable de tout casser, de tout foutre en l'air chez moi et chez mes voisins. Donc je me suis mijoté ça rondo, pour les oignons j'ai mis du poireau, c'est idem, c'est la même en couleur. Et pour les lardons, comme j'aime pas ça (je trouve que ça a un goût de semelle), j'ai découpé en copeaux une vieille semelle de pompes qui m'allaient plus puisqu'elles taillent du 39 alors que moi je taille du 43, des Gallapagos, une horreur de godasse. J'ai vu Charlot bouffer ses grolles, donc normalement c'est ok de faire ça. Au goût effectivement j'avais des pâtes carbo, pas de doute là-dessus, je me suis régalé, le poireau a fait l'effet de l'oignon puisque j'ai chialé ma race d'un bout à l'autre du repas, et la semelle m'a rappelé la saveur si désagréable des lardons. J'étais dans mes petits souliers.




C'est après coup que mon estomac s'est rebiffé. Après une heure et demi de souffrances devant ce film, j'ai mis une goutte d'huile essentielle de camomille sous ma langue et c'est enfin passé, même si je l'ai mise sur ma langue plutôt qu'en-dessous parce que j'arrivais plus à la relever, ma langue, vu qu'à ce moment-là elle avait pris exactement la forme d'une main. J'avais une main dans la gueule, imaginez ! Mais même posée sur la langue, la goutte d'HE camomilius a fait son effet. Les huiles essentielles ça fait des miracles. On m'a offert ça pour Noël et depuis j'en bouffe dès que j'ai un creux. Il paraît que ça assainit, purifie, désinfecte tout ce que ça touche : l'air, les poignées de porte si on est méticuleux chez soi, et j'ose avouer que j'espère en secret que ces gouttes puantes feront disparaître ce mini-moi qui vit dans mes entrailles et que j'entends susurrer à mon oreille toute la journée... J'ai aussi regardé ce film en espérant qu'il allait me rencarder sur ce double en moi, ce killer inside me, cet alger-ego intestinal qui me fait du mal, qui me bute à petit feu et qui pourrait bien être un genre de ténia, un ver solitaire capable de m'entretenir la conversation ça reste peu probable mais quoi d'autre ? Ma douleur stomacale était passée pour de bon grâce à la camomille mais je me suis quand même fait un lavement dans l'évier de ma salle à manger parce que de toute façon j'adore ça. L'idée d'être clean comme un sou neuf de l'intérieur, ça me fait délirer. Tu manges comme un cochon et pourtant c'est comme si t'avais pissé dans un violon, c'est le top du top de la propreté même si ça a comme inconvénient de devoir se mettre une pomme dans le cul. Mon père dit de moi que j'ai "un grain". Ma copine, qui est restée bloquée, dit que je "crains". En tout cas manger de la chaussure c'est just, faîtes-le pas.


The Killer inside me de Michael Winterbottom avec Casey Affleck, Jessica Alba, Kate Hudson, Bill Pullman, Elias Koteas et Ned Beatty (2010)

31 août 2009

Le Temps qu'il reste

En 1948, l'armée d'Israël envahie Nazareth par la force et s'en empare. La ville devient Israélienne et demeure néanmoins peuplée de ces Palestiniens qui ne sont pas partis à l'arrivée de l'ennemi. Le futur père d'Elia Suleiman bricole des armes dans son garage, il veut lutter. Il sera battu et humilié comme beaucoup de ses compatriotes. En 1970, lui et sa femme ont un petit garçon, Elia. Ils vivent toujours à Nazareth, sous l'occupation Israélienne. La lutte continue, en sourdine. La propagande règne et la domination est largement assise. Le couvercle semble impossible à soulever. En 1980, Elia est un jeune homme qui voit son père mourir lentement, fatigué de vivre dans un pays occupé et tragiquement dénaturé. Aujourd'hui, Elia Souleiman retourne chez lui après un exil forcé à 18 ans vers les États-Unis. Il découvre un pays asphyxié et presque totalement résigné. A part quelques jets de pierre, rendus impossible par une domination militaire et psychologique absolues, les dernières infractions de la jeunesse Palestinienne américanisée tiennent dans le fait d'écouter de la musique trop fort, house-music qui se confond avec les injonctions des jeunes soldats Israéliens venus imposer le couvre-feu dans un amalgame absurde qui traduit l'incompréhension de ces "fils de".



Le film tient tout entier dans sa première séquence, sublime, plus forte que toutes les suivantes réunies (ce qui lui est peut-être tout de même préjudiciable) : la nuit, un taxi emmène un passager dont on ne devine que la silhouette immobile, tapie dans l'ombre à l'arrière du véhicule. Un énorme orage éclate, aussi assourdissant qu'aveuglant. Ne pouvant plus suivre la route, le chauffeur finit par arrêter son taxi sur le bas-coté puis dit dans un soupir, exténué par la puissance désemparante de l'orage : "Je ne reconnais plus la route. Où suis-je ?" Après cette introduction vient l'excellente première partie du film, l'invasion de Nazareth et les prémices vite étouffés d'une lutte impossible. C'est presque étonnant qu'on ait laissé Suleiman filmer ça. La torture, l'oppression, le meurtre arbitraire d'une civile par un cortège de soldats Israéliens (qui rappelle certaines scènes du Pianiste de Polanski). Bien sûr Suleiman ne filme qu'une mince partie de ce qui a pu se passer et de ce qui se passe lors de toute invasion, mais c'est déjà beaucoup pour un conflit aussi polémique et douloureux, et qui n'est pas fini.



Ensuite le film ralentit son rythme et devient plus absurde, parallèlement à l'absurdité grimpante de la situation qui gagne le pays. Suleiman filme la monotonie, le quotidien d'une vie entérinée où les plus petits gestes de lutte deviennent banals et insignifiants. Le caractère décousu du récit vient signifier l'incompréhensible de cette histoire. Si la première partie est assez brillamment ficelée, et si la seconde, transitionnelle, se veut significative du bégaiement de la vie empêchée, la troisième est une suite de sketchs saugrenus qui témoignent de la folie d'une ville transformée par la guerre et la colonisation, où les enfants devenus adultes ont perdu la force vitale de la lutte dans l'incompréhension d'une situation ubuesque. L'intelligence de Suleiman est de traiter toutes ces scènes sur le même ton, avec un certain minimalisme (la première partie y compris, qui n'est pas à proprement parler une grande scène de guerre) et un détachement assez opportun. Cette quête de simplicité à laquelle se mêle un humour pince sans rire, un peu burlesque (apparemment caractéristique du cinéaste) permet d'éviter les gros écueils des films de guerre historiques ou des films réalistico-politico-documentaire sur la dure épreuve de... Il y a une réelle originalité chez Elia Suleiman à ce niveau-là, qui parvient à être à la fois touchant et très politisé, drôle et très grave, anecdotique et "pédagogique".



Dans la dernière partie du film, le cinéaste, qui joue donc son propre rôle, fait penser à Buster Keaton (dont il prend un peu la démarche et l'air dégingandé) et à Chaplin, les plus illustres des grands clowns tristes. Le danger pointe en revanche quand il se rapproche dangereusement de Kusturica ou du Caïman de Nanni Moretti : ce cinéma politique où le goût du gag métaphorique n'est pas toujours, voire pas souvent, justifié par un talent inouï comme celui des deux génies pré-cités. Suleiman pèche parfois de ce côté-là, comme dans cette courte séquence (on pense à un sketch aux accents publicitaires intercalé dans le film) où le cinéaste saute à la perche par-dessus le mur qui sépare Israël de la Palestine ou de la Cisjordanie ; mais aussi dans cette autre séquence où le canon d'un tank israélien suit à la trace les moindres faits et gestes d'un Arabe sorti dans la rue pour passer un coup de fil anodin. Ces séquences d'un symbolisme littéral et un peu massif rompent l'abandon au récit, mais paradoxalement elles accouchent d'images frappantes et efficaces qui restent et qui nous hantent. Dans l'ensemble, Suleiman s'en sort donc plutôt très bien avec un sujet ô combien délicat. Néanmoins le cinéaste est meilleur dans la première partie de son film, plus tenue, plus cohérente et plus maîtrisée que la seconde (si on accepte que la partie centrale sert de transition entre la rage de la lutte et l'absurdité de la résignation). La seconde partie, où Suleiman fait son entrée en personne et emmène avec lui ce sens du burlesque, est nécessairement plus risquée, plus inégale et parfois plus maladroite. Mais Suleiman se sauve en se servant de cette réelle prise de risque cinématographique pour exprimer l'état improbable et insupportable de sa terre natale.



La séquence d'introduction, reprise à la fin du film, se situe aujourd'hui, et le passager à l'arrière du taxi est Suleiman lui-même, cet "absent-présent" présenté comme tel dans le sous-titre du film, qui revient dans son pays pour aller au chevet de sa mère mourante. C'est bien cette idée "d'absence-présense" que le cinéaste parvient le mieux à mettre en scène. Et cette impression passe aussi à travers son propre personnage, toujours en position d'observateur, ou par les attitudes des membres de sa famille obligés d'habiter leur propre pays comme autant des locataires indésirables, de purs fantômes. La seconde partie du film bénéficie en somme d'un potentiel beaucoup plus grand que la première qui est d'autant mieux réussie qu'elle est quelque part plus facile à maîtriser. C'est néanmoins bel et bien la seconde partie du film, avec sa part de risques et ses défauts, qui reste en mémoire.


Le Temps qu'il reste d'Elia Suleiman avec Saleh Bakri, Yasmine Haj et Elia Suleiman (2009)

30 mars 2009

Yes Man

Voir ce film, c'est comme retrouver un vieil ami... L'ami de longue date, d'après-midi rieuses, de soirées éternelles, de grasses mat', de petits-déj' salés-sucrés, de pique-niques arrosés car sous l'orage, de bains de minuit entre mecs, de douches froides avec l'interrupteur éteint, de goûters à trois heures du matin, de nuits blanches répétées, de fous-rires infinis... Bref, c'est retrouver un sacré ami, un ami qu'on aime pour la vie, un frère. On le retrouve après dix piges sans nouvelles, et on ne l'a jamais oublié. Combien de fois s'est-on remémoré les moments joyeux passés ensemble, ces instants inoubliables, uniques, délicieux ?... On le retrouve après dix années de silence, et on attend tout de cette rencontre, on en attend le meilleur du monde, les bras grands ouverts !




Et au lieu de se frapper dans le dos avec un sourire immense, du genre vissé là pour un moment, le sourire naturel et spontané qu'on arrive pas à refouler, au lieu de se fendre la ganache en deux comme avant, au lieu de se rouler de rire dans la pisse, on retrouve un macchabée, un triste sire, un fantôme du passé. Il essaye de nous faire marrer mais tout se casse la gueule. Systématiquement. Il n'est plus que l'ombre du type qu'il était jadis. Il n'est plus, tout court, il n'existe plus en tant que tel. Il est pathétique ! C'est si triste... Et la vue de ce vieil ami si cher en train de se donner en spectacle sans provoquer le moindre rire rappelle Calvero, le personnage de Chaplin dans Les Feux de la rampe. Clown triste, comique fini, triste bonhomme qui s'accroche à tout ce qu'il peut pour nous décrocher un smiley. Ce frère clamsé, c'est Jim Carrey. Le pire, c'est qu'on le sait capable... Yes Man, c'est ça.

Sans transition, ce matin ma sœur m'a présenté son amoureux, et ce con-là c'est le sosie de Bill Clinton ! Sosie ou pas sosie, le vrai souci c'est que ma sœur a 12 ans.


Yes Man de Peyton Reed avec Jim Carrey et Zooey Deschanel (2009)