22 mai 2022

Rapport confidentiel

Une suite de flashbacks s'enchaînant à un rythme assez soutenu et épousant différents points de vue nous révèlent progressivement comment un policier débutant a pu tuer une jeune collègue infiltrée dans le milieu de la drogue. Nous sommes au début des années 70 et le film de Milton Katselas cristallise les tensions de cette époque en nous dépeignant un New York poisseux et bouillonnant où la police est plus occupée à couvrir un scandale qu'à faire régner la justice dans des rues où la drogue et la prostitution sont omniprésentes. C'est donc un rapport confidentiel (le titre français du film, qui lui va plutôt bien, étant donné sa si modeste et injuste notoriété) dont nous avons l'impression d'éplucher chacune des pages en détail, du début de l'affaire, qui correspond à l'entrée dans la police de ce flic frêle et sensible, à sa résolution, c'est-à-dire les choix faits, dans le secret de grands bureaux à la lumière tamisée, par le chef de la police pour limiter ses conséquences, pour couvrir les failles et les incompétences des uns et des autres.


 

 
On peut d'abord craindre que le personnage au centre de l'intrigue, ce rookie au charisme inexistant qui apparaît d'emblée si fragile, ne soit un peu trop léger et transparent pour nous intéresser. Mais nous découvrons petit à petit la belle personnalité de cet ancien hippie qui reconnaît, face à ses interrogateurs, s'être engagé dans les rangs des forces de l'ordre pour faire plaisir à son père suite à la mort de son frère au Vietnam. Ce jeune flic, campé avec sensibilité par un Michael Moriarty très crédible, n'a pas peur d'afficher ses convictions et ses valeurs au collègue plus expérimenté qui lui est assigné, incarné par le sympathique Yaphet Kotto, et ses idéaux vont se confronter à la rude réalité. Nous percevons, sans que cela ait besoin d'être trop appuyé, le léger trouble qu'il ressent lorsqu'il rencontre la flic infiltrée, là encore solidement jouée par une charmante et énigmatique Susan Blakely. Ce personnage singulier prend donc peu à peu une vraie épaisseur et finira même par nous émouvoir, victime d'un monde impitoyable, lors d'un ultime plan cruel qui reste durablement en tête et achève de faire de ce Report to the commissioner une charge virulente contre la police et ses dérives. Milton Katselas semble également prendre la photographie d'une période : il nous montre sans chichi le racisme et la violence sous-jacente de la société américaine d'alors, avec le traumatisme, si prégnant, de la guerre du Vietnam, régulièrement évoquée dans les dialogues, et l'évocation explicite de la lutte pour les droits civiques des noirs. 


 

 
Le scénario, que l'on doit à deux spécialistes du polar (Abby Mann et Ernest Tidyman), est tiré d'un bouquin de James Mills, un type qui devait bien connaître l'ambiance du New York d'alors puisqu'il est également l'auteur du roman Panique à Needle Park à l'origine du mémorable film de Jerry Schatzberg avec Al Pacino. Ce scénar, c'est du costaud : il est assez subtil et jamais manichéen, mais aurait peut-être mérité d'être plus clair, plus explicatif, sur certains points, pour éviter que l'on suspecte la moindre incohérence. Le cinéaste donne l'impression de compter à fond sur la vigilance du spectateur, qui n'a pas intérêt à rater la moindre réplique s'il tient vraiment à comprendre le pourquoi du comment et à saisir chaque détail. Trois moments forts sortent du lot : une poursuite très originale entre un cul-de-jatte équipé d'une planche à roulettes et un taxi dans les rues bondées de la ville ; une autre course poursuite, cette fois-ci à pieds, depuis les toits des buildings jusqu'au hall d'un grand magasin, en passant là encore par les trottoirs surchargés de la métropole ; puis ce climax étonnant, long et tendu, claustrophobe... Il se déroule en bonne partie dans un ascenseur bloqué entre deux niveaux où flic et dealer se retrouvent face à face dans un des plus longs mexican standoff de l'histoire avant de devoir faire preuve d'une certaine solidarité puis d'être tous deux pris pour cible lors d'un final glaçant qui nous rappelle que nous sommes loin d'être tous égaux face à une horde de flics prêts à appuyer sur la détente. Auparavant, nous aurons notamment eu l'occasion de reconnaître Richard Gere dans un second rôle de mac au look douteux, pour sa première apparition au cinéma, et de regretter parfois la musique un peu datée d'un Elmer Bernstein en mode pilote automatique. Certes, il manque au film un brin d'intensité et une mise en scène plus enlevée pour être du niveau des plus grands thrillers policiers américains des années 70, mais il n'en reste pas moins une œuvre sous-estimée, injustement méconnue, qui mérite clairement le coup d’œil.
 
 
Rapport confidentiel (Report to the commissioner) de Milton Katselas avec Michael Moriarty, Yaphet Kotto et Susan Blakely (1975)

14 mai 2022

Bull

C'est par respect pour la chronologie des médias que je vous parle seulement aujourd'hui de ce film que j'ai découvert bien avant vous. Non distribué dans nos salles mais projeté lors de quelques festivals plus ou moins confidentiels consacrés au cinéma de genre, Bull est désormais visible en VOD. Une destinée hélas prévisible pour ce revenge flick british hyper violent qui a la modeste prétention de nous faire passer 88 petites minutes de haute intensité en très très mauvaise compagnie. Le pitch pourrait être le fruit de l'imagination débridée d'un ado d'une dizaine d'années amateur de légendes urbaines et d'anecdotes sordides, et c'est aussi ce qui fait tout son charme. Bull nous raconte une histoire de vengeance d'une terrible simplicité que seul le montage malin et non linéaire du récit rend surprenante et intéressante. Impitoyable homme de main d'une petite bande de gangsters de la campagne anglaise dirigée par son beau-père, le (très à propos) surnommé Bull revient au bercail après dix ans d'absence, bien décidé à en découdre avec ceux qui l'ont éloigné de force du seul être qui suscitait chez lui un peu de douceur et d'humanité, son fils. Dans les faits, cela se traduit par l'élimination méthodique et sanglante, perpétrée à l'aide de scotch américain et d'une machette bien aiguisée, de toutes les personnes que Bull estime impliquées dans cette séparation forcée, à commencer par celui dont il était jadis le gendre pas si idéal que ça... 




Paul Andrew Williams a donc l'heureuse idée de développer deux trames temporelles que son montage malin et sans affèterie agence de la façon la plus simple qui soit : le présent de la froide vengeance du personnage principal, animé par une rage implacable, nous est ainsi progressivement éclairé par des scènes de son passé. Passé comme présent se jouent sur un temps très resserré, une paire de jours tout au plus, ce qui participe grandement à l'agréable concision du film et à la clarté de son intrigue qui convoque une galerie d'énergumènes fort peu recommandables (le vieux chef de meute, campé par David Hayman, sortant du lot grâce à la répugnance feutrée que l'acteur écossais parvient à susciter avec ses petits yeux vicieux sous son petit crâne ridé et tâché). Pour couronner le tout, et je vous invite ici à ne plus me lire si vous avez la moindre chance de regarder ce film un jour, Bull s'achève par un twist assez osé et dingue puisqu'il nous fait d'un coup basculer sans ambages dans le surnaturel, ni plus ni moins. Cette pirouette finale nous conforte dans la charmante impression que ce thriller quasi horrifique, à l'humour noir discret mais salvateur, aurait pu être la concrétisation en images de quelques sombres fantasmes d'un jeune et enthousiaste esprit avide d'histoires glauques. Ce twist diabolique renforce aussi ce sentiment fugace : celui de voir en ce protagoniste craint de tous, friand d'arme blanche, à la gestuelle et aux expressions plutôt minimalistes, à la démarche résolue et toujours égale, laissant désolation et cadavres saignants dans son sillage, un lointain cousin anglais de l'impassible et immortel Michael Myers. Une parenté d'autant plus inattendue et presque amusante quand on sait que notre personnage éponyme est puissamment incarné par Neil Maskell (déjà vu et apprécié dans Kill List, du regretté Ben Wheatley – paix à son âme), tout en rage mal retenue et éclats de folie et d'ultra violence coupante. Or, le sympathique Neil Maskell est un sosie bedonnant de Will Forte, cet acteur comique américain que l'on imagine difficilement faire du mal à une mouche... Autant de rapprochements plaisants, à l'image de cet ultime retournement audacieux, qui font de Bull un film de genre concocté avec malice qui remplit dignement son office.


Bull de Paul Andrew Williams avec Neil Maskell, David Hayman et Lois Brabin-Platt (2021)

10 mai 2022

Vigilante

D'ordinaire assez peu friand des films d'auto-justice, je dois avouer que celui-ci m'a bien botté ! Il est l’œuvre de William Lustig, un drôle de loustic à qui l'on doit également la trilogie Maniac Cop et, surtout, le terrible Maniac, sordide portrait hyperréaliste d'un serial killer new yorkais qui marqua nombre de cinéphiles avides de sensations fortes – je l'ai pour ma part découvert sur le tard, assez récemment, et, bien qu'aguerri à ce type de films parfois dépassés par leurs propres réputations, j'ai pu constater que celle-ci n'était guère usurpée. Pour son deuxième long métrage, réalisé en 1982, William Lustig reprenait à sa sauce la recette du polar sécuritaire, très en vogue depuis le milieu des années 70 et le retentissant succès d'Un Justicier dans la ville, ce film de Michael Winner où Charles Bronson appliquait à sa façon la tolérance zéro dans les rues sombres de la Grosse Pomme. C'est ici Robert Forster qui voit rouge. Bob Forster, cet acteur, décédé en 2019, à la tronche de boxeur, à la filmographie longue et cabossée, homonyme du co-leader des Go-Betweens, que Tarantino avait remis en selle dans Jackie Brown, et dont le charisme est ici à son zénith. Le brun au regard si dur en vient aux armes après l'agression de son épouse et le meurtre de son fils par un gang sans foi ni loi. Remonté à bloc, écœuré par l'impuissance de la police et le système corrompu de la justice, Forster rejoint un groupe d'auto-défense, organisé par ses collègues ouvriers, afin de venger sa famille. Un groupe d'une redoutable efficacité mené par le magnétique Fred Williamson, grande vedette de films de blaxploitation, dont les monologues habités constituent sans doute mes passages préférés. C'est d'ailleurs l'un d'eux qui ouvre Vigilante et annonce d'emblée le ton du film : sec, direct et efficace.  


 
 
On tient là une pure série b, totalement assumée, un western urbain nerveux qui aborde l'auto-justice avec un tel nihilisme et un tel jusqu'au boutisme que l'on tend quasiment vers l'absurde. On se fiche pas mal que les réactions des personnages soient parfois difficiles à avaler, on n'est pas du tout là pour ça. Vigilante captive par son ambiance délétère, son rythme toujours égal, sa mise en scène soignée, et par la faculté de William Lustig à nous plonger dans les coins les plus sombres de la ville, à nous traîner dans la fange. Le film est également émaillé de longues scènes de poursuites à pieds ou en voiture qui valent franchement le détour. Très vraisemblablement inspirées par celles de French Connection, ces courses-poursuites sont accompagnées par une bande son d'enfer qui participe grandement à faire de Vigilante une pépite du genre. Le puissant thème musical soutient le meilleur moment du film, en tout cas mon favori, celui où nous voyons notre héros, plus ténébreux que jamais, sortir de taule et rejoindre le groupe d'auto-défense après avoir traversé, impassible, un terrain de squash en plein air en gênant tous les joueurs. Tous le matent en se disant "Mais il est con ou quoi ?" et la réaction, très fugace, en arrière-plan, de l'un d'eux, vaut son pesant d'or. Robert Forster a toute la place pour les éviter et ne pas faire de vague, mais non, il passe là où ça les enquiquine le plus, vraisemblablement déjà désireux d'en découvre avec le premier qui osera lui chercher des noises. C'est là l'attitude d'un homme qui a tout perdu et n'en a plus rien à foutre de rien...
 
 
 « I'll tell you this. Sooner or later, man, we're gonna run out of places to hide. What do we do then, huh ? Climb on some high mountain where it's nice and safe ? Wrong. After they finish turning this neighborhood into a cesspool, what makes you think they're not gonna look up at that high mountain of ours and want that too. »
 
Une poignée de moments trop bon trop con comme celui évoqué juste avant, de très chouettes scènes d'action pure, une BO du tonnerre, quelques dialogues en or balancés avec une étonnante ferveur, un casting composé de tronches pas possibles que l'on est heureux de recroiser (Woody Strode, Joe Spinell, Richard Bright...), un scénar qui surprend par sa noirceur et semble avancer, inexorablement, dans la nuit et les rues poisseuses de NY... il y a là tout ce qu'il faut pour passer un bon moment de détente amorale et malsaine. 

 
Vigilante de William Lustig avec Robert Forster, Fred Williamson, Carol Lynley, Woody Strode et Joe Spinnell (1982)

4 mai 2022

Sweet Country

Cinéaste australien d'origine aborigène récompensé à Cannes d'une Caméra d'Or en 2009 pour son premier film (Samson et Delilah), Warwick Thornton a depuis continué son petit bonhomme de chemin, en officiant en tant que chef opérateur ou en réalisant quelques documentaires, sans se faire trop remarquer. Jusqu'à son troisième long métrage, Sweet Country, grand vainqueur à l'équivalent des oscars australiens et récipiendaire du prix spécial du jury à Venise en 2018. Malheureusement non distribué dans nos salles, les prix récoltés par le film sont tout à fait justifiés. Warwick Thornton nous livre là un western beau et intelligent qui, s'inspirant d'une histoire vraie, a la noble ambition d'exposer au grand jour et sans ambages les tensions racistes sur lesquelles son pays s'est construit.


 
 
Ce film, que l'on pourrait facilement diviser en trois parties, nous plonge d'abord dans la région inhospitalière du nord de l'Australie, au début du siècle dernier, dont on découvre le triste fonctionnement. Des aborigènes sont exploités par des anglais qui, alcooliques ou traumatisés par la guerre, semblent avoir échoués là contre leur gré. Employés pour les travaux agricoles et comme homme et femme à tout faire, ils sont le plus souvent traités comme des esclaves. Seul le grand Sam Neill, un saint homme à l'écran comme dans la vie, se comporte avec la plus grande dignité. Il commet toutefois l'erreur fatale d'autoriser l'un de ses cons de voisins à user des services de son ami aborigène, Sam Kelly (incarné par l'impressionnant Hamilton Morris). Après avoir dû tuer, en état de légitime défense, cet homme raciste, ivre et particulièrement belliqueux, Sam Kelly sera contraint de prendre la fuite avec sa femme...


 
 
Rien de très original à première vue, et le scénario nous propose effectivement beaucoup de situations assez prévisibles, familières, ce qui empêche peut-être Sweet Country d'accéder à un autre rang, mais Warwick Thornton fait ça très bien et son film a vraiment belle allure. Sur un rythme très tranquille, peut-être un peu trop, on suit donc avec plaisir la fuite et la traque de Sam Kelly, à travers les paysages si cinégéniques de l'outback australiens, que le cinéaste filme avec talent et un sens du cadre évident. Autre particularité de sa mise en scène : des affèteries de montage, intéressantes mais pas toujours pertinentes, sous la forme de flashforwards très fugaces qui produisent un effet de déjà-vu lorsque les événements arrivent bel et bien. Ainsi, quand frappe la terrible fatalité, on ne peut guère reprocher à Thornton de ne pas nous avoir prévenus...


 
 
Sweet Country prend une subtile nouvelle tournure et regagne un plus vif intérêt dans sa dernière partie, où se déroule le procès de Sam Kelly et sa femme. Nous sommes alors pendus aux lèvres de chaque personnage, le cœur serré, espérant que la justice ne se trompe pas. Le film parvient alors à développer une assez forte tension dramatique, jusqu'à une fin cruelle qui ne manque pas de nous ébranler. On ne peut alors que reconnaître que Warwick Thornton a atteint son but. Les derniers mots reviennent à Sam Neill qui, désespéré, lâche "What chance have we got ? What chance has this country got ?" résonnant encore quelques temps après la fin du film.


Sweet Country de Warwick Thornton avec Hamilton Morris, Shanika Cole, Bryan Brown et Sam Neill (2018)

24 avril 2022

Swiss Army Man

J'ai enfin vu Swiss Army Man ! Je dis "enfin" juste parce que c'était l'un des plus vieux fichiers qui traînaient encore sur mon disque dur. C'est une délivrance, un soulagement, une bonne chose de faite. Je ne compte plus les soirs où j'ai longtemps laissé mon curseur sur le nom de ce maudit fichier, avant de l'esquiver au dernier moment, ne sachant pas que je venais là de sauver ma soirée. J'ai donc fini par le lancer, avec bon espoir, croyez-moi, la bouche en cœur, les bras ouverts, croyez en ma bonne foi ! Je devais encore venir de croiser sur le web un énième commentaire laudatif au sujet de ce truc, devenu culte pour certains. C'était la petite poussette qu'il me manquait... Et plouf. Faut dire qu'on en lit des conneries, sur Twitter. Alors je vous préviens : vous espériez tomber sur une critique argumentée qui démonte cette horreur de trop long métrage point par point ? Nope... Vous recherchiez seulement le blog d'un hater farouche et belliqueux de ce sombre film ? Bingo ! Là, vous êtes tombé sur la bonne page web, ne partez pas.



 
 
Malgré toute ma bonne volonté, Swiss Army Man m'a donc très vite paumé. Mes efforts pour y accrocher étaient sincères et ont dû s'intensifier dès les toutes premières minutes, où le film commençait déjà à jouer avec mes nerfs à vif. Une introduction qui se veut intrigante, osée, anormalement longue et muette, mais qui affiche et crie même toutes ces fausses qualités, tout sa singularité d'apparat, comme le titre du film ou son casting visent une originalité à tout prix. On tient là un film qui cherche tellement à arracher de toute force son statut de bizarrerie vouée à devenir culte qu'il ne parvient à rien, ou qu'à m'agacer. Bon, apparemment, ça a marché pour quelques-uns. C'est cool, hein, il en faut pour tous les goûts, même les plus mauvais ! En tant que tel, Swiss Army Man est une pure saloperie indé, soi-disant "décalée", en réalité tellement calibrée. Il y a plein de passages tout mignons et hideux, qui se veulent manifestement poétiques et déconcertants, ou quand le gore, le macabre se met au service d'une bromance (horrible terme) faisandée... J'en ai eu les larmes aux yeux, vraiment.
 
 

 
 
On est quelque part dans un no man's land putride où je ne veux plus jamais foutre les pieds de ma vie d'aventureux cinéphage, dans une zone sinistrée entre Michel Gondry, Terry Gilliam et ce genre de tocards finis aux petites idées tristes, aux "univers" écœurants, dont le cinéma a généralement la particularité rare d'avoir une date de péremption ultra courte (si si, regoûtez-y un peu pour voir). Ça se veut un hymne à l'amitié, une réflexion sur la place de l'homme dans ce bas monde, ou que sais-je. A vrai dire, je n'ai pas tout suivi, on croirait subir les interrogations métaphysico-philosophiques d'ados découvrant à peine la vie et ses grands mystères. On sent bel et bien que ce scénar et ces dialogues nocifs sont le fruit de la réunion de deux cerveaux en berne qui se stimulaient mutuellement (Daniel Kwan et Daniel Scheinert, je retiens vos noms). Une chose est sûre : cela a eu pour seul effet de me foutre à cran. J'étais réellement de sale humeur après ça. Faut dire que j'avais tout misé là-dessus ce soir-là. Ce jour-là même. On était en plein confinement, et il n'y avait alors pas grand chose dans ma vie. J'avais donc misé gros là-dessus. Et j'ai perdu beaucoup, beaucoup d'argent. C'était un pari putain de perdant. Swiss Army Man, c'est peu ou prou de la merde.
 
 
Swiss Army Man de Daniel Kwan et Daniel Scheinert avec Paul Dano et Daniel Radcliffe (2016)

19 avril 2022

Egō

Une belle couvée. Vainqueur de la dernière édition du festival de Géradmer, où il a fait coup double en récoltant le Grand Prix et le Prix du public, puis présenté avec enthousiasme aux cinéphages méridionaux de mon espèce lors de la troisième édition du Grindhouse Paradise de Toulouse, Egō est le premier long métrage de la cinéaste finlandaise Hanna Bergholm. Mélangeant agréablement les tons, du comique satirique à l'horreur corporelle, et attestant par moments d'une belle inventivité, on tient typiquement là le genre de films qui, malgré ses défauts évidents, appellent à la plus grande bienveillance de la part de l'aficionado de pellicules originales, portées par la sincérité et la fraîcheur des débuts de carrière. Tout semble aller pour le mieux dans la "super vie" de cette famille finlandaise modèle que l'on croirait issue d'un catalogue : des parents amoureux et soudés, un petit garçon exemplaire, à binocle et bien coiffé, et une jolie adolescente blonde, gymnaste désireuse d'être à la hauteur des attentes de sa mère. Le tableau, qu'immortalise chaque jour la maman sur son blog vidéo, est parfait, trop parfait, et, dès la première scène, l'imprévu et la violence s'immiscent au sein du foyer et de cette maison immaculée : c'est un corbeau qui s'invite dans le salon en passant par la fenêtre du salon et cause de sacrés dégâts matériels. Jusqu'à ce que la fille parvienne à le capturer sous une couverture, puis transmette le prisonnier croassant à sa mère. Celle-ci le prend dans ses bras puis lui tord le cou, sans pitié, et le rend à sa fille, restée coi, tout en lui conseillant, avec un grand sourire, de bien faire attention de le jeter au compost. 


 
 
Dès cette première scène, amusante et inattendue, tout est là et le décor est planté, tous les éléments qu'explorera par la suite la cinéaste sont réunis, ne demandant qu'à éclore pour de bon. Quelques minutes après, la jeune fille, véritable centre de gravité du film, sera attirée dans les bois jouxtant sa maison et découvrira le pauvre oiseau noir, à l'agonie. Elle abrègera difficilement ses souffrances avant de découvrir, délaissé tout à côté, un œuf, qu'elle choisira d'emporter avec elle puis de préserver, dans le secret de sa chambre... Il serait dommage d'en révéler davantage pour ne pas porter atteinte au plaisir modeste que réserve la découverte de ce film délicatement surprenant, dont le récit concis nous révèle ses cartes tranquillement et avec assurance, malgré un scénario finalement assez mince et fragile. Pour situer ce film étrange, on pourrait se creuser la tête et citer pêle-mêle quelques titres : E.T., pour la relation exclusive et cachée que noue un temps l'ado avec la créature, Black Swan, pour l'aspect dévorant de sa pratique sportive (encore que...), Canine, pour la peinture acide de cette famille nordique faussement parfaite, Grave, pour le regard féminin porté sur cet énième passage sanglant à la maturité où body horror s'accorde encore avec coming-of-age, ou même le récent Pixar Turning Red avec lequel Egō semble partager une étonnante similitude (et j'éviterai de nommer le grotesque Malignant par respect pour le travail de la réalisatrice finlandaise) mais, en dépit de toutes ces associations plus ou moins lointaines, farfelue ou forcées, le film dégage une vraie singularité. 


 
 
Egō avance à un rythme régulier, ne monte pas en tension comme on pourrait s'y attendre, et reste cohérent de bout en bout avec les thèmes et les personnages pointés d'entrée de jeu, bien servis par des acteurs impeccables, en particulier la toute jeune Siiri Solalinna, parfaite dans le rôle de cette gamine étouffée par la folie narcissique, égoïste et perfectionniste de sa mère timbrée. On ignore si la cinéaste a des comptes à régler avec sa maman, mais sa première œuvre ressemble à un catharsis personnel. Hanna Bergholm joue également avec l'image de pureté et de quiétude que l'on projette sur les pays scandinaves, dont elle écorne ici avec malice le portrait de la famille-modèle (j'ai particulièrement apprécié le personnage du père, d'une passivité bêta, et celui de son clone de fils, que l'on aimerait presque voir davantage tant ils sont délicieusement ridicules). Son film peut aussi être vu comme un conte sur l'adolescence, le passage à l'âge adulte, qui ne raconte peut-être rien de nouveau mais le fait avec une sorte de spontanéité galvanisante. La réalisatrice ose parfois de jolies choses, n'a pas peur d'opérer des rapprochements évidents et des métaphores très claires. Ces choix intelligents servent son film, qui évitent ainsi les écueils d'une horreur trop hermétique ou sibylline et dont la conclusion maintient tout de même un mystère et un pouvoir de stupéfaction. Avant cela, on aura aussi pu apprécier quelques idées aussi simples qu'intéressantes comme cet œuf caché qui grossit jusqu'à atteindre une taille démente, ou cette transition assez géniale qui évite la lourdeur d'un montage alterné trop attendu, faite en un mouvement de caméra circulaire verticale qui effectue une transition fluide et renversante entre les acrobaties de la jeune gymnastes et les méfaits que s'apprête à effectuer son double maléfique. Notons enfin, et cela semble aujourd'hui important de le relever tant c'est devenu rare, que les effets spéciaux sont franchement réussis, d'autant plus quand on imagine la petitesse du budget. Ils parviennent à donner vie à une drôle de créature, qui n'impressionne guère par sa monstruosité ou la peur qu'elle provoque mais fascine par la vulnérabilité et la détresse affective qu'elle dégage et porte en elle. 


Egō de Hanna Bergholm avec Siiri Solalinna, Sophia Heikkilä et Jani Volanen (2022)

12 avril 2022

Glass

On le sait, on connaît notre Schumi, quand il est attendu au virage, en général il ne tourne pas et ça se finit dans un grand bruit de tôle froissée. Cette phrase risque cependant de brouiller les pistes chez nos lecteurs·trices, car il se pourrait qu'elle ne reflète et n'annonce qu'à moitié la teneur de cette critique, qui risque de se constituer de nombreuses antiphrases. En effet, au sein des bureaux de la rédaction (soyons honnête, il n'y en a qu'un, que l'on se partage, et c'est plutôt une table basse qu'autre chose, une palette sur deux parpaings, parsemée de cadavres de pistaches et de quelques douzaines d'épaves de bouteilles de Cacolac), il y a schisme, scission, split. L'un essaie de rasséréner l'autre, l'autre enfonce le doigt où ça fait mal, pour zéro effet. Le premier ne bougera pas d'un iota, l'autre adore qu'on lui enfonce le doigt où ça fait mal. Film déceptif pour l'un, décevant pour l'autre (les deux finissant par s'envoyer des baffes au sujet de la définition exacte du mot "déceptif", pour finalement se mettre d'accord sur la gémellité parfaite des deux termes : déceptif = décevant, ce sont ce qu'on appelle des faux-amis qui mettent à mal notre amitié).




On est quand même d'accord sur certains points, notamment sur l'idée que le film est aussi déceptif que décevant. Plus l'un que l'autre, pour l'un, plus l'autre que l'un, pour l'autre. Mais ça se joue à des détails. Le problème, qui est peut-être aux fondements du projet Glass, c'est que l'on a tous les deux été déçus, mais l'un plus que l'autre. L'un parvient à étouffer sa déception en mettant en avant ce qui mérite de l'être à ses yeux (et pas aux yeux de l'autre). L'autre se laisse dévorer par la déception, ne procède que par insultes, emploie des mots forts, irréversibles, rares quand il s'agit de Schumi (signe d'une vraie trahison), et tourne fou depuis la sortie du film car dans sa tête tourne en boucle le slogan "Car Glass répare, car Glass remplace" (la tagline originale du métrage à Pondichéry). Celui des deux qui demeure magnanime, et qui a quitté la salle dans un état d'excitation intense, au point de refaire le film dans sa tête toute la nuit durant, voyait là l'avènement semi-décevant, l'aboutissement semi-déceptif de pas moins de quinze ans d'attente (toute une vie d'adulte, et la moitié de la sienne). Il fallait voir les larmes que la guichetière du cinéma a larguées sur son clavier quand cet aveu est sorti tout seul au moment d'acheter le ticket magique (11,90€, tarif local qui ne permet guère de sortir en colère vu qu'on entre déjà avec la rage et que le travail psychologique de pré-achat a duré des mois, comme pour toute dépense à deux chiffres).




Pour faire court et ne pas prendre le risque de vous saouler, car on sait qu'on a quand même un peu tiré sur la corde avec les deux premiers paraphets, la scène finale cristallise nos positions respectives. Quand, à l'évocation de cette séquence, l'un ouvre les hostilités en jurant que le parking qui sert de triste cénacle à l'opposition volontairement déceptive des trois guignols dotés de super-pouvoirs du film semble filmé avec la bite, l'autre rétorque du tac au tac, dans une répartie qui a cela de flippant qu'elle a l'air instinctive alors qu'elle n'a rien de naturel, que la bite de Shyamalan fait mieux que les deux mains d'un Quentin Dupieux. Et au blog ilaosé (cliquez sur le lien pour y accéder) de retrouver son noyau dur, sa cohésion, son sens tout simplement, et la vie de suivre son cours. Schumi a grillé une cartouche auprès de l'un et a déçu l'autre, mais il reste dans nos petits papiers.


Glass de M. Night Shyamalan avec Bruce Willis, Samuel L. Jackon et James McAvoy (19/01/2019)