9 août 2020

Aux postes de combat

Sorti en 1965, Aux Postes de combat (The Bedford Incident en vo) se situe quelque part entre le terrible Fail-Safe (aka Point Limite Zéro) de Sidney Lumet et le plus corrosif Docteur Folamour de Stanley Kubrick, deux titres assez imposants, certes, avec lequel il supporte toutefois la comparaison. Il est d'ailleurs réalisé par James B. Harris, plus connu pour avoir été le producteur de plusieurs films de Kubrick. En voici le pitch en une phrase : en pleine Guerre Froide et peu après la crise des missiles de Cuba, un destroyer américain, mené par un capitaine brutal et autoritaire, se lance mordicus à la chasse d'un sous-marin soviétique à travers les eaux glacées de l'Arctique. Le capitaine est incarné par Richard Widmark, tout bonnement génial dans ce rôle de militaire individualiste, mégalo et un peu cintré, qui tient son équipage entier à sa botte. On sent d'emblée tout le rayonnement négatif de cet homme implacable, avant même sa première apparition qui se fait intelligemment attendre. Déjà omniprésent bien qu'encore absent à l'écran, on comprend immédiatement qu'il dirige ses hommes d'une main de fer (ce qui aura des conséquences fatales...) et, une fois qu'il apparaît, nous ne sommes en rien déçus du phénomène.




Richard Widmark, également producteur du film, est ici impressionnant, lui dont la grande filmographie démontre qu'il était capable de tout jouer, du pauvre type pathétique à l'impitoyable salop. Il magnétise la pellicule avant que l'attitude insensée de son personnage ne finisse, littéralement, par la brûler, dans un final qui nous met au tapis et rappelle forcément la conclusion abrupte du Lumet, sorti juste un an plus tôt. L'acteur au front menaçant est ici opposé à celui qui était dans la vraie vie l'un de ses plus grands amis : Sidney Poitier. Ce dernier incarne un journaliste fraîchement héliporté sur le destroyer, au tout début du film, pour réaliser un reportage sur la Marine. Toutes les opérations du capitaine se font donc sous son regard éberlué et les meilleures scènes sont indiscutablement celles qui nous proposent une confrontation entre les deux hommes. La manière dont le personnage joué par l'excellent Sidney Poitier essaie d'échapper à l'autorité de son interlocuteur, de sortir de son halo tyrannique, est très habilement dépeinte, c'est un vrai plaisir d'assister à ce petit spectacle, tout en langage corporelle et en jeux de regards subtils. On sent une vraie alchimie entre les deux comédiens, dont ils parviennent à tirer profit dans une situation d'antagonisme. Du grand art.




Un autre homme est arrivé sur le destroyer en même temps que le journaliste, un médecin assez naïf animé des meilleures intentions vis-à-vis de l'équipage, campé par un tout aussi excellent Martin Balsam, un acteur plein de bonhommie. Celui-ci apporte une touche comique et légère inattendue et tout à fait bienvenue à The Bedford Incident qui permet de l'affirmer encore davantage comme un divertissement de très haute volée, où la tension peut être palpable sans pour autant devoir faire cavalier seul. Il est rare, de nos jours, de voir ces différents registres aussi habilement mêlés et il est donc d'autant plus appréciable de découvrir un tel film aujourd'hui... Quelques scènes plus légères fonctionnent tout aussi bien que les autres plus tendues, elles réussissent à faire bon ménage avec une intrigue au cordeau et viennent renforcer notre attachement ou notre intérêt pour les différents énergumènes qui travaillent dans ce destroyer. Certains rôles secondaires sont très réussis, comme le jeune officier brillant mais sujet au stress ou l'ancien capitaine de la Kriegsmarine, un homme imperturbable qui apporte désormais son expertise à la Marine US et seconde le capitaine en chef. La façon de planter les différents protagonistes en quelques coups de pinceaux apparaît comme un modèle d'efficacité. Les enjeux sont également très vite exposés et le tout est mené à un rythme qui ne faiblit jamais. Ajoutez à cela le petit plaisir cinéphile de croiser un Donald Sutherland tout jeunot dans l'un de ses premiers rôles, et vous constaterez que tous les éléments sont bel et bien réunis pour passer un chouette moment.




Pour finir, je vous propose une petite trivia de derrière les fagots. Il existe outre-Atlantique une très fréquente confusion entre ce film intitulé, je vous le rappelle, The Bedford Incident, et une anecdote très célèbre, connue dans le milieu sous le nom "the Beresford incident" : une drôle de mésaventure survenue dès le premier jour du tournage de Miss Daisy et son chauffeur au cinéaste australien Bruce Beresford. Lors d'une manœuvre a priori anodine de son véhicule, un Morgan Freeman peu habitué à rouler en ville, à "manipuler un tel carrosse" et gêné, toujours selon son témoignage amusé, par une abeille coincée dans l'habitacle, roula à deux reprises sur le pied gauche du réalisateur, d'abord en marche arrière, puis en avançant. Bilan : un fou rire mémorable pour l'acteur principal, plié en deux ; quelques éclats incontrôlables chez les techniciens, spectateurs médusés de la scène ; deux fractures, six os déplacés et quatre semaines d'arrêt de travail pour le réalisateur. Plus de peur que de mal, donc, le tournage ayant du se poursuivre malgré l'absence de Beresford afin de respecter le planning serré imposé par le studio, et une histoire qui s'est terminée de la plus belle des façons : un couronnement aux Oscars pour un film dont plus personne ne se souvient. Aujourd'hui encore, Bruce Beresford boîte légèrement et a coutume de dire, le sourire aux lèvres, qu'il n'échangerait pour rien au monde une démarche normale contre son Oscar du Meilleur Film. Le hold-up parfait pour celui qui, littéralement, ne donna que le premier tour de manivelle au film injustement récompensé. 


Aux postes de combat (The Bedford Incident) de James B. Harris avec Richard Widmark et Sidney Poitier (1965)

4 août 2020

Jurassic World : Fallen Kingdom

Maté ! Faisons le point sur JFK aka Jurassic world Fallen Kingdom, le royaume déchu du monde jurassique. Ce cinquième volet des aventures de Jurassic part bille en tête avec trois thématiques a priori intéressantes : la génétique et ses dérives, les droits des animaux, et l'extinction des dinosaures. Le premier thème avait déjà été abordé par Monsieur Steven Spielberg en 1993 mais il y avait moyen d'aller plus loin encore puisque le scénario de ce dernier opus nous cause de croisements entre espèces et on y retrouve même une petite fille clonée ! Le deuxième thème avait également été abordé par Spielby dans l'épisode numéro 2 mais il y avait encore moyen d'aller plus loin puisque l'on s'intéresse ici à l'attachement affectif entre un humain et un dinosaure singulier. Le troisième thème n'avait quant à lui jamais vraiment été abordé. A partir de ce constat, je me lançais à corps perdu dans le film de Juan Antonio Bayona, un cinéaste qui avait déjà été très lourdement associé à tonton Spielberg à la sortie du pourtant très mauvais The Impossible.




A la sortie de la séance, je fais le bilan. Outre que le film est hyper mauvais et traite super mal tout ce qui est rythme, timing, suspense, mort des méchants et création de tension dramatique, il laisse hélas ces trois thématiques très intéressantes s'abîmer dans un océan de merde noire. La génétique n'est abordée qu'incidemment et, au final, on n'a aucun dilemme moral réel et aucune véritable remise en question des expérimentations. Les droits des animaux ne sont pas davantage traités : il y a simplement le dialogue "On ne peut pas les laisser mourir" qui revient deux fois, toujours suivi d'un haussement d'épaules et, à la fin, on les laisse tous s'échapper dans la nature. L'extinction des dinos, à la limite, donne lieu à une séquence catastrophe à la Roland Emmerich suivie par un plan façon Kapo où l'on voit un brachiosaure brûler sur un quai, la lave l'ayant rattrapé avant l'arrivée salvatrice du train ("sortez vos mouchoirs !"). A part ça, on a droit aux poncifs : il y a un enfant insupportable qui fait chier tout son monde, les méchants capitalistes finissent par se faire bouffer par leurs créations monstrueuses (à la différence des producteurs de cette énième saloperie), et les geeks sont encore une fois bien utiles aux aventuriers. A fuir.


Jurassic World : Fallen Kingdom de Juan Antonio Bayona avec Chris Pratt, Bryce Dallas Howard et Rafe Spall (2018)

28 juillet 2020

1917

1917 ou la guerre de tranchées vue comme un jeu de plateformes, avec ses bosses, ses fosses, ses souterrains, ses ponts bringuebalants et ses immenses chutes d'eau (?). C'est qu'il fallait réussir à varier les plaisirs, même en plein plat pays ! Et tout ça pour finir devant la tronche enfarinée de Benedict Cumberbatch ! Dans les rôles de Mario et Luigi, deux jeunes soldats britanniques que l'on a chargés de transmettre un message de la première importance à un bataillon qui s'apprête à lancer une attaque suicidaire. Pour cela, ils doivent traverser le no man's land et les lignes ennemies, ce qui signifie passer une succession de niveaux, dans des décors divers, empilés les uns sur les autres par Sam Mendes lors d'un long plan séquence qui ne rend son film que plus monotone et révèle toute la pauvreté de sa mise en scène. La moins mauvaise idée du cinéaste est peut-être d'avoir choisi d'engager deux acteurs méconnus, qui font leur travail avec sérieux, pour incarner les deux soldats. Le constat est un peu sévère, certes, car nous sommes tout de même pris au jeu un moment, avouons-le, mais on finit par décrocher et, quelques temps après le générique de fin, il ne reste presque plus rien du film. De trop rares et très brefs instants sortent du lot, grâce aux techniciens doués impliqués là-dedans, à savoir le dirlo photo Roger Deakins et ses ouailles : ils illuminent avec une certaine imagination les ruines chelous d'Écoust. Une mort inattendue rappelle toute l'absurdité de la guerre et surprend un peu, elle ne laisse pas tout à fait indifférent et sans doute chamboulera-t-elle les collégiens qui se taperont ce film en cours d'histoire. Pour le reste... On cherche forcément les raccords tout le long, et on en repère quelques-uns. Prouesse technique qui brasse du vide, 1917 est assez insignifiant, à l'image de son auteur, qui pourrait remettre tout son savoir-faire au service de la saga James Bond, dont on sait se tenir éloigné, sans jamais nous manquer.


 


1917 de Sam Mendes avec George MacKay et Dean-Charles Chapman (2020)

21 juillet 2020

Train de nuit

Un train de nuit traverse la Pologne en direction de la mer du Nord. Parmi ses passagers, un homme et une femme se retrouvent par inadvertance dans la même cabine. Les deux paraissent fuir quelque chose ; ils vont très lentement se révéler l'un à l'autre. Ils constitueront le centre de gravité de ce film étonnant que l'on ne peut faire entrer dans aucune case. Faux thriller aux accents hitchcockiens, non film noir en huis clos au suspense endormi, sans vrai mystère sous-jacent, romance parfumée de Nouvelle vague que l'on devine contrariée dès le départ, Train de nuit est un peu tout cela à la fois, mais finalement bien plus. S'il est sans doute une métaphore habile de la Pologne d'après-guerre, le film atteint un caractère universel, que l'on peut aisément constater aujourd'hui en le découvrant vierge de toute information. En nous faisant ressentir autant de compassion pour ces quelques âmes en peine, parmi lesquels des amoureux déçus ou heureux, montées à bord de ce train, autant de curiosité pour ces passagers qui se croisent, font connaissance ou s'évitent, et en nous montrant aussi l'effet de groupe pernicieux, à travers cette masse dangereuse entretenant la rumeur et prête à s'acharner aveuglément sur un pauvre bougre, assassin présumé de l'intrigue policière presque accessoire du film, Jerzy Kawalerowicz dresse un portrait particulièrement subtil et émouvant de l'humanité, dont il réunit ici un petit concentré représentatif. Avec une délicatesse et une précision de chaque instant, le cinéaste déploie et dépeint une petite ribambelle de personnages divers, assez touchants et si humains, tous facilement identifiables alors qu'ils sont plutôt nombreux et que le film est relativement court compte tenu de son ambition. Des intrigues, parfois à peine esquissées, gravitent autour des deux personnages principaux, dont on rejoint régulièrement la cabine.




Dans un espace si restreint, la caméra de Jerzy Kawalerowicz fait preuve d'une ingéniosité redoutable pour des cadrages jamais monotones, toujours pertinents, comme si chaque détail dans l'attitude des personnages comptait et ne devait surtout pas nous échapper. Sa mise en scène fait souvent preuve d'une virtuosité admirable, naviguant dans les couloirs étroits et s'amusant des jeux de reflets dans les vitres épaisses des voitures ; elle est légère, fluide et même plus d'une fois poétique lors de quelques passages à la beauté fascinante, souvent provoquée par des changements de tons, des ruptures inhabituelles, brusques mais gracieuses, qui nous laisse subjugué. Je pense entre autres à ce moment d'abord presque terrifiant quand, alors qu'elle est penchée à la fenêtre grande ouverte de sa cabine, un autre train vient brutalement croiser le notre, envahissant la bande son et nous plongeant dans une obscurité à peine contrariée par quelques flashs de lumière, avant que la jeune femme ne recule de quelques pas pour se regarder tranquillement dans le miroir et ainsi apprécier d'un sourire timide et satisfait la coupe de cheveux que le courant d'air soudain lui a fait, le film pouvant alors retrouver son ambiance sonore cotonneuse et feutrée.




L'ambiance musicale de ce Train de nuit contribue à sa singularité. Jerzy Kawalerowicz fait le choix d'une musique jazzy éthérée du plus bel effet, elle colle parfaitement au vague à l'âme dans lequel sont plongés certains passagers, elle contraste avec la vague intrigue policière du scénario et, surtout, participe pas mal à la dimension intemporelle, abstraite, comme coupée du temps, du film entier. On se demande d'ailleurs si certains motifs sonores n'ont pas directement inspiré Roman Polanski pour les chants de Mia Farrow qui accompagnent le générique d'ouverture de Rosemary's Baby. Train de nuit nous fait donc passer d'une émotion à l'autre, dans un mouvement quasi continu, seulement interrompu lors d'une scène assez terrible de châtiment populaire, la seule se déroulant hors des rames, où la culpabilité semble peser sur chaque individu, dans un lieu désolé et oublié, où de rares croix tiennent encore fragilement sur quelques tombes anonymes. Les passagers remontent ensuite dans leur train, et le film reprend son mouvement, nous menant tranquillement vers une conclusion poignante, centrée sur ce personnage de femme solitaire, puis parcourant une dernière fois ces wagons vides lors d'un travelling final silencieux. Des cabines vides, ou presque, puisque des jeunes amoureux sont restés dans leur couchette, encore étourdis par leur nuit... Train de nuit est un petit bijou discret. 


Train de nuit (Pociag) de Jerzy Kawalerowicz avec Lucyna Winnicka, Leon Niemczyk, Teresa Szmigielówna et Zbigniew Cybulski (1959)

8 juillet 2020

The Lodge

Une petite fille et son ado de grand frère (Jaeden Martell et Lia McHugh) se retrouvent coincés dans un grand chalet isolé avec celle qu'ils estiment être la cause directe du suicide de leur maman : la nouvelle petite-amie de leur père. Celle-ci, incarnée par Riley Keough, est l'unique survivante du suicide collectif d'une secte millénariste et s'avère donc encore assez fragile et instable psychologiquement. Les deux gosses vont-ils échafauder un plan machiavélique pour se débarrasser de celle qui s'apprête à devenir leur belle-mère ? Cette dernière va-t-elle sombrer progressivement dans la folie et s'en prendre aux enfants ? Ou bien va-t-il s'agir d'autre chose : une menace extérieure, la maison est hantée, etc ? Le film joue longtemps sur les différents tableaux, trop longtemps sans doute, car, à force de cacher son jeu, il peine à nous intéresser complètement, même s'il ne nous perd jamais totalement. Toujours un brin masochiste sur les bords et très durs, Veronika Franz et Severin Fiala, déjà coupables du bien trop douloureux et hanekien Goodnight Mommy, n'ont pas beaucoup changé, mais ils sont tout de même en progrès et leur nouveau long métrage est moins austère et pénible que le précédent, qui avait eu le don de me foutre de mauvais poil.




La musique, à grands coups de violons stridents et de plages dissonantes, les thèmes, abordés de front, sous fond de deuil familial et de religion sectaire, et nombre de motifs visuels, comme notamment cette maquette, réplique exacte du chalet où sont enfermés les personnages : tous ces éléments font que l'on pense inévitablement, et dès la toute première image, à Hérédité, titre décidément marquant de l'horreur récente, malgré tous ses défauts, et que notre duo de cinéastes autrichiens a dû particulièrement apprécié, au point, chose étonnante, d'accepter d'évoluer dans son ombre du début à la fin alors qu'il paraît évident qu'aux yeux des amateurs conquis par Ari Aster, The Lodge souffrira de la comparaison. Soit dit en passant, ils adressent également un hommage sympathique à The Thing, qui est tout naturellement le film que notre trio, condamné à l'autarcie au milieu d'un paysage immaculé, choisit de regarder ensemble. S'inscrivant donc dans l'horreur sectaire, tellement en vogue depuis des années, et marchant sur les plates bandes de bien d'autres films d'isolation où la terreur est avant tout psychologique, The Lodge échoue à trouver son identité propre et à sortir du lot.




Veronika Franz et Severin Fiala pensent de nouveau nous impressionner en nous assommant d'entrée de jeu (le suicide de la mère des enfants est montré sans chichi, le plus simplement du monde), en nous étouffant par un rythme lent et une ambiance lourde, en accumulant les détails sordides et en évitant de peu de procéder à une sorte d'empilement de souffrances chez les protagonistes, encore soumis à de sacrées épreuves et autres traumatismes. Le résumé de leur histoire pourrait être le suivant : la religion, c'est de la merde et ça peut rendre complètement maboul, surtout quand elle est inculquée dès le plus jeune âge. Au bout du compte, tout cela est assez simple, mais racontée de manière particulièrement tordue. On peut regretter que le film peine à décoller et à convaincre pour de bon, malgré toute l'application, parfois un poil forcée, de Franz et Fiala, qui apportent un soin évident à leur mise en scène aux petits effets savamment calculés, leur style étant chiadé, presque maniéré.




Les acteurs font eux aussi tout ce qu'ils peuvent. Les deux ados sont pas mal du tout, en particulier le jeune Jaeden Martell, à la tronche lunaire désormais familière, lui qui avait commencé devant la caméra peu inspirée de Jeff Nichols dans Midnight Special et qui a tourné depuis dans les deux tristes chapitres de Ça et le sympathique Knives Out. Le visage particulier de Riley Keough est bien exploité par les réalisateurs, qui la filment sous toutes les coutures, dans ces angles parfois un peu caricaturales chers au cinéma de trouille. L'actrice s'en tire plutôt bien dans un rôle compliqué et démontre encore une fois son appétence pour le cinéma de genre indé, elle que nous avions déjà croisé dans le décevant It Comes at Night. On espère la voir un jour dans un film d'horreur réellement réussi, où sa présence et son charme ambivalents nous marqueront davantage.




Terminons sur une note anecdotique mais positive. Ce que j'ai préféré là-dedans, c'est une petite idée sonore toute bête mais brillante. Quand, à son arrivée sur les lieux, Riley Keough monte les escaliers du chalet pour apporter ses affaires dans sa chambre, elle fait traîner sa valise à roulettes sur les marches puis le plancher, produisant un vacarme particulièrement désagréable. Le chalet étant encore plongé dans l'obscurité et le cadrage choisi rendant la scène difficile à cerner, on en vient aussi à se demander si Riley Keough ne trimballe pas déjà un cadavre ou autre chose de glauque et morbide. C'est un détail, mais c'est bien vu. Et il est amusant de constater que, malgré tous les efforts bien visibles déployés par les auteurs de ce film, l'angoisse et le trouble naissent du simple bruit d'une valise à roulettes. Maudites valises à roulettes...


The Lodge de Veronika Franz et Severin Fiala avec Riley Keough, Jaeden Martell et Lia McHugh (2020)

4 juillet 2020

The Vast of Night

Et voilà, c'est souvent comme ça : on espère découvrir la dernière pépite en date et on finit par flinguer une heure et demie de sa chienne de vie. 90 minutes, 89 pour être exact, parties en fumée. C'est pas long, certes, mais c'est déjà trop, beaucoup trop. Trop pour une si vaine démonstration technique. Trop pour un scénario si mince et nébuleux. Et encore bien trop pour des personnages aussi antipathiques. The Vast of Night se présente d'emblée et avec fausse modestie comme l'épisode d'une anthologie de science-fiction des années 50. On pense évidemment à La Quatrième dimension. Le premier plan du film nous fait littéralement entrer dans la petite télévision à tube cathodique qui diffuse ce programme, un écran dont on sortira et reviendra régulièrement, l'image devenant noir & blanc puis se colorant, pour des effets jamais vraiment justifiés. Plus le film avance, plus on pense à d'autres œuvres mineures comme le récent Vivarium qui, elles aussi, ont l'air d'épisodes à rallonge de Twilight Zone ou Black Mirror. Des films que l'on a envie d'aimer, qui sont souvent prometteurs sur le papier, avec parfois une idée de départ engageante, mais qui finissent en général par se dégonfler pitoyablement, et plus ou moins vite, sous nos yeux déçus, tels des vieux ballons de baudruche que l'on aurait oubliés en plein soleil, sur un parking jonchés de détritus. 




The Vast of Night nous raconte la nuit mouvementée de deux jeunes habitants d'un petit bled perdu du sud des États-Unis : une greluche, opératrice téléphonique à ses heures perdues (Sierra McCormick), et l'animateur égocentrique et arrogant, aux ambitions démesurées, de la station radio locale (Jake Horowitz). La première reçoit un appel dont émanent des sons étranges et inidentifiables qu'elle transmet aussitôt au second pour qu'il les diffuse en direct à l'antenne afin de demander à ses auditeurs ce qu'ils en pensent. Ils vont ainsi tous deux essayer de remonter à la source de ce qui semble être un contact extraterrestre... Voici donc le pitch de ce premier film auquel j'avais pourtant très envie d'adhérer et que j'ai lancé la fleur au fusil. Radio et cinéma fantastique peuvent faire bon ménage, comme l'avait démontré il n'y a pas si longtemps le bien plus humble et sympathique Pontypool, et c'est toujours une idée très judicieuse, pour un film de genre à si petit budget, de miser autant sur l'ambiance sonore et le hors champ. Hélas, force est de constater que cela produit ici bien peu d'effet et que l'exercice paraît stérile. 




Dès les premières secondes, on sent toute la prétention du cinéaste débutant qui nous sert de longs plans séquences, joliment exécutés mais assez gratuits, lors desquels une caméra très mobile, qui cherche vraisemblablement à évoquer les plus belles heures de la steadicam, suit les personnages principaux d'un endroit à l'autre, d'abord dans le gymnase de la ville où l'équipe de basket locale s'apprête à jouer devant toute la population réunie, puis à travers les rues sombres que parcourent nos deux zigotos. Un peu plus tard, c'est un trèèèès long plan séquence, autrement moins mobile, sur notre demoiselle du téléphone affairée à répondre et recevoir plusieurs appels inquiétants que l'on est supposé admirer. Pendant tout ce temps, l'encéphalogramme demeure pourtant tristement plat, la tension est aux abonnées absentes et le temps commence, déjà, à paraître bien long. Au milieu du film, Andrew Patterson croit nous en mettre définitivement plein la vue avec ce plan certes bluffant où sa caméra parcourt des centaines de mètres dans les rues du patelin, effectuant des accélérations et quelques détours soudains, passant à travers les fenêtres, entre les bagnoles et virevoltant entre les basketteurs avant de finir enfin sa course... où ? Eh bien je ne sais plus, tant ce passage est aussi bien foutu que totalement superflu !




Face à tout cela, on a la désagréable impression d'assister à la démonstration lourdingue des capacités techniques d'une petite troupe très fière d'elle qui sort de l'école ou qui y est encore et fait mumuse avec ses nouveaux joujoux. C'est bien fait, oui, mais contentez-vous de regarder ça entre vous... Le comble de l'ennui est atteint lors de ce monologue interminable d'une pauvre vieillarde qui raconte son anecdote personnelle liée au fameux bruits aliens et qu'un très lent travelling avant ne suffit pas du tout à rendre un tant soit peu captivant. Pour couronner le tout, on note aussi là-dedans un fétichisme déplacé et pénible pour tous ces vieux objets des fifties, du magnétophone énorme que manipule le triste protagoniste à l'écran de télévision incurvé dans lequel on sort et revient régulièrement sans raison, en passant par ces lunettes à grosses montures démodées et ces vieilles bagnoles de collection flambant neuves que l'on croise à chaque coin de rue. 




Tous ces efforts formels ne suffisent pas à masquer la maigreur et la vacuité d'une histoire trop vague. L'apparition finale, visuellement réussie elle aussi, d'un ovni transparent aux jolies lumières, ne vient rien rattraper, il faut dire que j'étais out depuis longtemps. Les extraterrestres ignorent sur quels sombres spécimens de l'humanité ils sont tombés... The Vast of Night nous affiche du début à la fin sa pseudo virtuosité à la gueule et l'on pourrait sans doute faire preuve d'indulgence si l'histoire était prenante, si les personnages en présence n'étaient pas aussi antipathiques, s'il se passait réellement quelque chose entre eux. La palme revient donc à cet animateur radio égocentrique et imbuvable dont on se demande bien comment la jeune fille fait pour ne pas le planter au bout de cinq minutes ; faut-il qu'elle soit une tocarde elle aussi pour accepter de le supporter. Les deux acteurs n'aident en rien et la présence au casting du dénommé Jake Horowitz dans un film quelconque agira désormais sur moi comme un puissant répulsif. On en vient à se demander si ces personnages, vides ou/et imbus d'eux-mêmes, ne ressemblent pas à leurs créateurs... Andrew Patterson a peut-être un talent de technicien et ce premier étalage de ses compétences, ce CV filmé, l'amènera sans doute vers des projets aux budgets plus importants, mais j'ai comme un gros doute sur son compte. Malgré son titre tapageur, The Vast of Night ne vous fera ressentir aucun vertige.


The Vast of Night d'Andrew Patterson avec Sierra McCormick et Jake Horowitz (2020)

30 juin 2020

Un Flic sur le toit

C'est ce qu'on appelle un polar, pur et dur. Et c'est assez curieusement au réalisateur d'Elvira Madigan que nous le devons. Bo Widerberg adapte ici l'un des romans policiers de la série des enquêtes de Martin Beck écrite par le couple d'auteurs suédois Maj Sjöwall et Per Wahlöö, une saga apparemment bien connue par les amateurs. En parcourant rapidement les commentaires au sujet de ce film édité en vidéo chez Malavida en 2017, il apparaît que celui-ci est souvent décrit comme pouvant être scindé en deux parties : une première, soi-disant soporifique, lente et donc souvent rapprochée de la série Derrick, à laquelle il faudrait survivre pour enfin profiter de la seconde, bien plus intense et enthousiasmante. S'il est vrai que le film est facilement sécable et que notre détective n'a pas des allures de playboys, la comparaison avec Derrick est un raccourci bien facile et qualifier la première partie de lente ou ennuyeuse ne rend aucunement justice à la finesse du regard posé par Bo Widerberg sur les policiers qu'il met en scène et qui fait selon moi tout le sel de son œuvre.




Le cinéaste s'attache à des détails pour rendre ces personnages terriblement humains et parvient à dresser un portrait assez précis de chacun d'eux et des rapports jamais simples qu'ils entretiennent. Bo Widerberg nous en montre quelques-uns avant qu'ils ne se rendent au travail, chez eux, et cela suffit à ce que l'on ait une idée assez nette de leur vie familiale et conjugale, bien loin des clichés des films hollywoodiens. Dans un style quasi documentaire, très réaliste, le réalisateur s'attache ensuite principalement à nous les montrer avancer, très laborieusement, dans leur enquête sur le meurtre d'un de leurs collègues aux méthodes brutales critiquées mais passées sous silence par la police. On ne lâche quasiment jamais les flics d'une semelle et le scénario, qui avance d'abord assez nonchalamment, mais sûrement, est d'une belle limpidité (moi qui suis facilement paumé, j'ai pu tout piger !). Aspect particulièrement appréciable, Bo Widerberg rend parfaitement compte de l'écoulement du temps, saisissant joliment la lumière déclinante puis renaissante dans les froides rues de Stockholm. Là encore, cela participe à la lisibilité et à la clarté frappante de son œuvre, dont on saisit très naturellement les unités d'espace et de temps.




Bo Widerberg filme les camions de nettoyage récurer les trottoirs de la capitale suédoise aux premières heures du jour comme il filme, et je reviens ici aux personnages, son enquêteur en chef retirer discretos ses pompes sous son bureau et nous montre les habitudes des flics lors de la pause café (un, deux sucre ? thé, café ? cafe con leche ?) : avec le même soin de maniaque réfléchi. Du travail d'orfèvre. Méticuleux et bien fait. Parmi les policiers, j'ai particulièrement apprécié celui nommé Einar, flic besogneux, réduit à éplucher les archives, toujours prêt à faire le boulot, tête baissée, une sorte de google avant l'heure, qui a réponse à tout et ne dort pas pendant deux jours en raison de l'affaire qui lui tombe dessus pendant son quart. Chaque commissariat, chaque lieu de travail collectif, devrait avoir son Einar ! On peut constater sa posture s'affaisser progressivement, son teint devenir de plus en plus grisâtre et ses rares cheveux partir en cacahuète à mesure que le film avance.




Cet Einar est également concerné par un petit échange entre flics que j'ai trouvé touchant, celui lors duquel Martin Beck découvre le patronyme complet de son irréprochable collègue. Ça n'a l'air de rien, dit comme ça, mais cela s'inscrit dans ces détails a priori anodins qui comptent énormément pour dessiner les relations des uns et des autres. Einar est joué par Håkan Serner, un acteur auquel je rends donc ici un hommage appuyé car il abat en toute humilité un travail monstrueux, crédible de bout en bout. D'ailleurs, tous les acteurs sont remarquables là-dedans. Dans le rôle de Martin Beck, Carl-Gustaf Lindstedt est impeccable et on a qu'une envie : que l'affaire soit vite réglée pour qu'il puisse lui aussi rentrer chez lui, tel un vieil ours fatigué retrouvant enfin dans sa tanière, pour se rabibocher avec sa femme, dormir ailleurs que sur le canapé du salon et se reposer du sommeil du juste. J'ai aimé ces quelques regards caméra troublants dus à son léger strabisme et je suis persuadé que Widerberg les a encore plus appréciés que moi. 




Impossible de causer de ce film sans évoquer la scène quasi inaugurale du meurtre du flic. On se dit alors que Bo Widerberg a dû voir les meilleurs giallo, en prenant des notes, pour s'en inspirer avec une habileté qui laisse pantois. Cette scène terrible et si bien amenée, qui surprend par sa brutalité et son caractère sanglant, est un modèle du genre. On garde longtemps en mémoire cet œil observateur qui, avant de surgir, apparaît à peine dans l'obscurité, entre deux rideaux, puis cette mare de sang dans laquelle finit par glisser la victime. Un moment réellement digne d'un grand réalisateur de films de trouille. Chapeau l'artiste. A l'image de cette première scène, la deuxième moitié du film est assez tendue et beaucoup plus portée sur l'action pure : le tueur bien armé et perché sur le toit d'un immeuble, menace de faire un carnage de flics et ces derniers essaient de trouver une manière de le mettre hors d'état de nuire.




Une scène palpitante du crash d'un hélico n'a strictement rien à envier aux meilleurs moments de grands films d'action US. Un Flic sur le toit datant de 1976, on peut aussi se dire que Bo Widerberg a dû apprécier French Connection et emprunter au fameux polar urbain de Friedkin son style de réalisation, sec et sans chichi, d'une efficacité indéniable, sachant également suspendre par moment l'intensité pour mieux laisser son spectateur sur le fil du rasoir. Widerberg a en outre l'intelligence de ne pas tomber dans la psychologie de bas étage et fait de son tueur, aux motivations désormais connues et compréhensibles, une figure presque abstraite que l'on peut ainsi aisément nourrir et interpréter. Toutes ces qualités font d'Un Flic sur le toit (dont le titre original, L'Homme sur le toit, est moins bas de plafond) un polar de très belle facture. On comprend sans souci qu'il soit considéré comme un petit classique du genre. 


Un Flic sur le toit de Bo Widerberg avec Carl-Gustaf Lindstedt, Håkan Serner et Sven Wollter (1976)