4 août 2021

Nadia, Butterfly

Quelques jours, les derniers, dans la vie d'une athlète de très haut niveau qui a pris la difficile décision d'arrêter sa carrière. Nous sommes aux JO de Tokyo et Nadia n'a que 23 ans, elle est l'une des nageuses les plus douées de son pays, le Canada, mais elle veut tourner la page, épuisée par la compétition, par son sport et par cette vie qui n'en est pas tout à fait une et qu'elle veut refaire sienne. A partir de ce point de départ que l'on pourrait craindre limité, le cinéaste québécois Pascal Plante parvient à signer un film assez original qui très vite intéresse et captive. Nous sommes d'emblée plongés en pleine compétition, immédiatement saisis par le contraste frappant qui existe entre le mal-être palpable de la nageuse vedette magnétisant l'objectif, l'ambiance agitée des Jeux Olympiques soutenue par les vivats d'un public hors-champ et la ferveur de façade des autres compétiteurs présents que l'on croise subrepticement. Tout le long, nous resterons au plus près de Nadia, dans un format d'image et un cadre presque toujours resserré sur elle, comme pour mieux cerner les hésitations, les incertitudes et tous les sentiments, contradictoires ou non, qui habitent ce personnage tourmenté, mélancolique, à un tournant de son existence. Une existence jusque-là contrainte, entièrement dédiée au sport et à la performance, que Nadia a hâte de laisser derrière elle.


 
 
Dans le rôle principal, Katerine Savard, nageuse canadienne professionnelle encore en activité, s'en tire à merveille et peut croire en une reconversion comme actrice. De brèves recherches nous apprennent que le film est très certainement nourri d'expériences qu'elle a vécues. Nous comprenons ici toute sa solitude, elle qui n'entretient que des rapports très superficiels avec ses coéquipières à l'exception de l'une d'elles, peut-être sa seule amie. Nous percevons aussi toute sa lassitude, sa fatigue, elle qui honore très machinalement les passages obligés des athlètes récompensés, remise de médailles et interviews, après avoir nagé avec une grâce et une perfection qui ont presque, eux aussi, quelque chose d'inhumain, de mécanique. Humain, le regard du cinéaste l'est, et nous saisissons donc complètement toute la difficulté que représente le fait de tenir cette décision et d'imposer son choix d'arrêter, en dépit des sollicitations extérieures incessantes notamment son coach, qui l'encourage à continuer et de la peur, forcément, du grand vide que constitue la vie d'après, malgré les projets de reprise d'étude envisagés, une peur que l'on devine sans peine dans les grands yeux si expressifs de Katerine Savard.


 
 
Pascal Plante refuse donc systématiquement le spectaculaire pour se consacrer pleinement à son héroïne et au milieu qu'elle s'apprête à quitter. Ce choix s'avère intelligent, car il permet sans doute au cinéaste de se départir d'un budget que l'on imagine modeste, et très pertinent, car cela fait de Nadia, Butterfly un film de sport assez unique en son genre, précieux. En outre, malgré cette mise en scène restreinte, focalisée sur son personnage central, nous ressentons bel et bien cette intensité grisante propre à la compétition, en particulier lors de la course, survenant très tôt dans le film, qui rapporte une médaille de bronze aux quatre nageuses canadiennes. Ce sera la seule course que nous verrons, mais elle suffit amplement. C'est l'aspect psychologique qui intéresse le réalisateur, voué à sa nageuse et dont il nous montre comment l'identité et la personnalité sont pernicieusement gommées par les équipements, les sponsors et tout l'attirail officiel étouffant, omniprésent, tout autour d'elle.


 
 
Par sa façon de filmer cet environnement si singulier, de ces logements anonymes du "village olympique" à ces piscines qui se ressemblent toutes, en passant par ces longs couloirs où l'on se croise et s'ignore, nous nous mettons à espérer que Nadia s'envole loin de là, prenne définitivement le large... Pascal Plante se permet aussi quelques pointes de poésie, en jouant assez astucieusement avec le motif de l'eau, qui vient submerger le cadre lors de transitions faisant toujours sens, appuyant son propos sans lourdeur. Alors certes, le film a peut-être quelques longueurs : il y a une paire de scènes où nous avons tôt fait de comprendre où le réalisateur veut en venir, mais qui durent quand même. Nadia, Butterfly aurait gagné à être plus court, plus concis, compte tenu de son propos somme toute modeste, mais il n'en reste pas moins une petite réussite et un aperçu qui sonne terriblement vrai de la vie de ces sportifs absorbés par leur discipline depuis leur plus tendre enfance, au point de n'avoir connu que ça, prisonniers de leur talent et de leur performance, en quête d'une liberté et d'une vie normale. 
 
 
Nadia, Butterfly de Pascal Plante avec Katerine Savard (2020)

2 août 2021

The Mortal Storm

En 1940, Frank Borzage évoque et filme les camps de concentration (dont on feindra de découvrir l'existence cinq ans plus tard) dans The Mortal Storm, film qui relate la montée du nazisme dans l'Allemagne du milieu des années 30 à travers les déchirures d'une famille fracassée par l'accession au pouvoir d'Adolf Hitler. D'un côté le beau-père, vieux savant et professeur d'université fort respecté aux portes de la retraite, sa femme et Marin (James Stewart), un jeune fermier ami de la famille. De l'autre, les fils du vieux couple, biberonnés au national-socialisme, exaltés par la verve hitlérienne, intolérants à toute voix dissidente et prompts à harceler quiconque possède un profil peu aryen, tant pis si leur beau-père chéri en fait partie. Entre les deux, Freyda (Margaret Sullavan), unique sœur de la fratrie des fachos abrutis. Fiancée à l'un d'entre eux, elle est dans le radar de Martin, le Juste qui tient tête aux jeunes nazis et s'échine à faire passer les persécutés en Autriche par un col de montagne peu surveillé. 
 
 

 
Fin du film, vient cette séquence où, après que deux des frères S.S., pourtant soudés par leur immense connerie jusque là, se retrouvent finalement séparés eux aussi par le désastre de leurs actes (la destruction de leur propre famille), la caméra se déplace dans la maison familiale vide et se fixe plusieurs fois, filmant les lieux désertés de leurs habitants, une table, l'ombre d'une chaise vide sur le sol, une cage d'escalier ; et l'on entend l'écho des paroles prononcées au début du film par l'aïeul dans ces mêmes lieux pleins alors de tous les personnages d'une famille nombreuse, et aussi les pas des bottes martiales du seul fils sceptique face aux conséquences de ses choix, dernier présent dans la demeure, lui qui se souvient de ces heures heureuses, et qui maintenant fuit les reflux de sa mémoire quand, par son fanatisme, il a contribué à vider son foyer et à s'endeuiller, causant la perte de plusieurs individus parmi les plus chers.
 
 
 

 
C'est un peu le même final que celui de La Corde, avec le même James Stewart, qui ici est un élève du professeur de sciences, vieil homme du jour au lendemain vénéré puis harcelé, arrêté et parqué dans un camp de concentration par de jeunes idéologues sûrs de leur suprématie. James Stewart, chez Hitchcock, incarnera à son tour le professeur adulé trahi par ses propres élèves au nom, là encore, d'une catégorie d'hommes supérieure à une autre (mais coupable, quant à lui, d'élucubrations théoriques fumeuses sur le droit au crime accordé à une pseudo-élite élevant la discipline meurtrière au rang des beaux-arts). J'ai vu récemment ce type de séquence dans un autre film, mais je ne me souviens pas lequel. Dans celui de Borzage, c'est la mise en scène de la mémoire et de la perte, dans celui d'Hitchcock, la projection mentale, dans l'espace vacant, du crime qui s'y est déroulé quelques heures plus tôt (juste avant le début du générique d'introduction). Dans un recours formidable aux puissances de l'image et du son, qui suffit à annihiler la supposée prérogative de l'art littéraire sur l'art cinématographique réservant au premier la capacité de nous laisser fabriquer nos propres images, la caméra filme des lieux vides de corps mais paradoxalement habités, surchargés de récit, de drame, d'émotion et de présences par celle des objets, des lieux et d'une voix off puissamment iconogène, qui nous laisse le soin et le plaisir (ou la douleur) de remplir le cadre, de refabriquer de l'image, de voir ce qui n'est pas (ou plus).
 
 

 
 
The Mortal Storm de Frank Borzage avec James Stewart, Robert Stack et Margaret Sullavan (1940)

27 juillet 2021

Onoda, 10 000 nuits dans la jungle

Sommes-nous en train d'assister à l'éclosion d'un grand cinéaste ? On a toutes les raisons de l'espérer après avoir vu le brillant Onoda, 10 000 nuits dans la jungle, le deuxième film d'Arthur Harari, qui atteste d'une ambition et d'une maîtrise rarement observées si tôt dans une filmographie, et tout particulièrement chez un réalisateur français. Dès son premier long métrage, sorti en 2015, Arthur Harari annonçait pourtant la couleur en affichant déjà de fort belles intentions : son Diamant Noir était une tragédie familiale audacieuse sous les allures d'un film noir assez bien mené qui prenait place dans le milieu des diamantaires anversois. Un peu alourdie et étouffée par son scénario retors et un ou deux personnages superflus, cette première œuvre était néanmoins remarquable et prometteuse. Le cinéaste, aujourd'hui âgé de 40 ans, s'est attaqué à un projet d'une envergure tout autre en adaptant librement l'histoire insensée de Hirō Onoda, l'un des soldats japonais restants, s'en allant pour cela tourner loin de nos frontières, en langue étrangère, et aux côtés d'acteurs, tous impeccables, asiatiques. Le résultat est un film magistral de près de 3 heures qui n'ennuie à aucune moment, frappe tout le long par son extraordinaire limpidité et impressionne a posteriori par son ampleur étonnante ; c'est une fresque intime où l'histoire tourmentée d'un pays se trouve mêlée à la vie intérieure d'un homme, prisonnier de ses convictions et de l'embrigadement dont il a été l'objet, emportant dans sa folie si rationnelle une poignée de soldats pour lesquels la guerre va durer et durer encore. Une œuvre imposante, franchement digne d'éloges, qui mérite tout à fait d'être saluée et que l'on recommande au passage de voir au cinéma pour en apprécier la juste valeur. 
 
 
 
 
Herzog, Cimino, Kurosawa, Lean, Ōshima... Une généreuse pelletée de noms imposants ont été cités pour situer le nouveau film d'Arthur Harari. Je me contenterai pour ma part de poursuivre la filiation avec James Gray, dont l'ombre planait déjà sur Diamant Noir. On pouvait effectivement penser à Little Odessa ou The Yards devant le premier long métrage encourageant d'Harari, et l'on pencherait plutôt cette fois-ci du côté de The Lost City of Z. On y retrouve une harmonie discrète similaire, une même espèce de modestie distinguée, malgré la grandeur de l'histoire contée, ainsi qu'un souffle et un lyrisme délicats qui s'appuient là aussi sur une mise en scène au classicisme élégant qui nous réserve nombre de moments de toute beauté. Mais n'allons pas plus loin dans ce petit jeu de comparaison hasardeux, ce rapprochement sans doute réducteur ne rend pas entièrement justice au talent croissant du cinéaste français, qui a su trouver un ton bien à lui et dont on observera avec impatience l'évolution. Ces associations flatteuses aident surtout à avoir une idée de l'enthousiasme, pour une fois justifié, avec lequel a été accueilli ce film par les critiques et les cinéphiles, depuis sa projection à Cannes, où il a ouvert la sélection Un Certain regard alors même qu'il aurait largement mérité la compétition officielle avec, à la clé, un grand prix, au moins.


 
 
En ce qui me concerne, il me manque tout de même un petit quelque chose pour qualifier Onoda de chef d’œuvre ou de grand film. Peut-être quelques failles, digressions ou fulgurances, que sais-je... Un grain de folie ou un plus fort impact émotionnel, d'autres qualités du même genre, plus précieuses et difficiles à atteindre, mais parfois bien présentes dans les meilleurs films de quelques-uns des cinéastes évoqués précédemment. Si le scénario s'étend sur trente longues années, de 1944 à 1974, période durant laquelle Onoda continua de mener sa guerre secrète sur son île du Pacifique, je n'ai pas, ou pas assez, reconnu la sensation du temps qui passe. L'ennui, la lassitude, voire la solitude, sont finalement peu filmés. Arthur Harari déploie une science de l'ellipse et du flashback peu commune, son récit est si minutieusement construit et d'une telle fluidité que le temps semble passer bien vite, paradoxalement ! En outre, la grande amitié qui finit par unir Onoda à son plus fidèle lieutenant, Kinshichi Kozuka, ne m'a guère beaucoup touché : malgré quelques scènes très belles qui lui sont consacrées et émaillent la dernière partie du film, il m'a manqué une pointe d'émotion supplémentaire. Enfin, la nature, élément-clé de ce qui est aussi un survival à part entière, m'a également semblé sous-exploitée : elle est considérée sous ses deux aspects antagoniques, elle nourrit aussi bien qu'elle empoisonne, menace autant qu'elle protège, mais il y a comme une retenue qui nous laisse à distance, spectateur peu impliqué de la survie quotidienne de notre petite troupe de vaillants soldats. Sur ces différents aspects, Onoda s'apparente à la copie parfaite d'un élève surdoué mais peut-être trop scolaire, trop appliqué... Tout cela est cependant très subjectif et il s'agit simplement de bémols, de petites réserves émises par un cinéphage à la gourmandise insatiable auquel avait été promis un festin sans pareille. Pour l'essentiel, je m'aligne à l'avis unanime, en admettant que l'on tient là une réussite éclatante. Arthur Harari fait preuve d'un talent évident et a su trouver ici un équilibre rare et subtil, ne se trompant dans aucun des nombreux thèmes abordés et démontrant une maîtrise globale prodigieuse, à la hauteur de ses folles ambitions. Son film splendide reste en tête et, quand j'y repense, ce sont les deux regards d'Onoda, puissamment incarné par Yūya Endō puis Kanji Tsuda, qui me viennent à l'esprit : celui qu'il affiche au début de son épopée intérieure, empreint d'une détermination écrasante et d'une profonde certitude, puis ce masque stoïque, d'une sagesse imperturbable, gagné au fil du temps, après des décennies de guerre contre un ennemi évanoui, qu'il porte à la toute fin, plus fascinant que jamais. 
 
 
Onoda, 10 000 nuits dans la jungle d'Arthur Harari avec Yūya Endō, Kanji Tsuda, Shinsuke Kato, Issei Ogata, Kai Inowaki et Nobuhiro Suwa (2021)

21 juillet 2021

The Hole in the Ground

Voici donc le premier long métrage de Lee Cronin, un réalisateur irlandais qui s'est d'abord fait remarquer pour ses courts, copieusement récompensés en festivals, et qui semble bien décidé à se spécialiser dans le cinéma d'horreur puisqu'il signera le prochain opus de la franchise Evil Dead. The Hole in the Ground a été distribué par A24, désormais perçu par certains comme un gage de qualité en matière de films de genre, et a également bénéficié d'un accueil assez favorable outre-Atlantique. Mérité ? Plutôt... Ce film, bêtement réintitulé The Only Child - L'Enfant unique pour sa sortie vidéo française, se présente d'abord comme une énième variation autour du thème de la possession démoniaque, de l'enfant diabolique, mais se distingue du tout-venant par une certaine retenue, une construction lente et habile de l'intrigue, et une attention particulière portée aux deux personnages principaux : cette maman et son fiston partis vivre dans une baraque à retaper, dans un coin forcément très reculé, située non loin d'une vaste forêt abritant un étrange cratère, trou ou doline (je laisse le soin aux experts de se pencher sur la question pour déterminer la nature exacte de cette particularité géomorphologique étonnante). 





Le personnage au cœur du récit est incarné par une actrice concernée et convaincante, j'ai nommé Seána Kerslake, la jeune mère, dont nous ressentons bien le malaise grandissant de se retrouver face à un petit être qui lui échappe, qu'elle ne reconnaît plus. Lee Cronin joue convenablement avec cette vieille peur primitive, déjà abordée des milliards de fois par le cinéma d'horreur et de manière bien plus marquante ; il le fait avec sérieux et application, ce qui empêche de le prendre en grippe d'emblée ou de se désintéresser petit à petit de son histoire. Malgré une photographie grisâtre et terne comme le cinéma de genre actuel en regorge, le réalisateur donne une bonne allure générale à son film, notamment par une utilisation maline du hors champ. Lee Cronin évite ainsi les effets grand-guignolesques, trop souvent de mises lorsque l'on a affaire à un gosse au comportement bizarre et doté de pouvoirs maléfiques paranormaux. Il préfère laisser principalement cela à l'imagination du spectateur, ce qui ne l'empêche pas néanmoins de nous gratifier de quelques bons moments de tension.





Surtout, le réalisateur a l'intelligence de ne pas révéler de façon trop explicite les éléments d'horreur folklorique qui demeurent en toile de fond et finiront par occuper une place essentielle, justifiant les événements surnaturels à propos desquels nous aurons été amenés à douter de la nature jusqu'au dernier acte, assez rondement mené. Cela s'avère être un choix payant car la description trop directe des légendes et des mythologies locales, prétextes bien pratiques à quelques scénarios tordus, aboutit généralement à des moments douloureux, laborieux, avec toujours le risque de sombrer dans le ridicule. Lee Cronin s'appuie là encore sur l'imagination du spectateur et sa capacité à relier les indices, à combler les quelques vides astucieusement laissés à son appétit. Alors certes, The Hole in the Ground manque de profondeur, d'originalité, et ne nous laissera pas un souvenir indélébile, mais il n'en reste pas moins une bobine horrifique tout à fait honnête, nettement au-dessus de la moyenne actuelle et qui révèle un cinéaste adroit sur lequel il faudra garder un œil curieux. 


The Hole in the Ground (The Only Child - L'Enfant unique) de Lee Cronin avec Seána Kerslake (2019)

12 juillet 2021

Leto

Il est bien rare qu'un film ait une telle influence sur mes écoutes musicales. Lou Reed, David Bowie, T. Rex, Mott the Hoople et compagnie ont illico réintroduit ma playlist du moment, accompagnés de Kino, le groupe de Viktor Tsoï que j'ai ainsi pu découvrir et dont l'ultime album éponyme, sorti en 90, vaut vraiment le coup. C'est dire si le cinéaste Kirill Serebrennikov, qui nous raconte ici les premiers pas de Viktor Tsoï sur la scène rock underground de Leningrad, de la fin des années 70 au début des années 80, est parvenu à me communiquer son amour pour cette musique et ses auteurs. "Enivrant" peut-on lire en gros sur la jaquette du dvd, et force est de reconnaître que le mot est plutôt bien choisi. Il y a presque quelque chose d'étourdissant dans la manière, pourtant en apparence très simple et douce, qu'a choisi le réalisateur de nous plonger dans cette période, où la contre-culture était en pleine effervescence. Tourné dans un format scope parfaitement exploité et un très joli noir & blanc, Leto est d'une beauté formelle évidente ; la mise en scène du réalisateur russe est d'une fougue saisissante et transmet une passion débordante, forcément contagieuse.


 
 
Servi par des acteurs impeccables et charismatiques (Irina Starchenbaum et Teo Yoo en tête), nimbé d'une ambiance mélancolique qui ne paraît nullement forcée ou déplacée, Leto est aussi un film très stimulant, invitant donc à la découverte et à l'échange, s'amusant avec nous. Dans cet esprit, les parenthèses musicales, toujours parfaitement introduites et propices à quelques débordements visuels plaisants, instaurent très délicatement un jeu ludique pour le spectateur, amené notamment à s'interroger sur la réalité de la scène à laquelle il assiste, son début et sa fin, et sur la provenance de la musique interprétée. Bien que le terme "jouissif" soit désormais proscrit, on serait presque tenté de l'employer ici, ce serait quasi à bon escient... On a comme la certitude que l'on tient là le film d'un fan pur jus, un fin connaisseur de Viktor Tsoï et des musiciens qui gravitaient autour de lui, en particulier Mike Naoumenko, du groupe Zoopark, avec la compagne duquel se forme progressivement un triangle amoureux (dépeint, là encore, avec une rare finesse). Kirill Serebrennikov est un fan qui a donc très bien su nous partager sa passion, nous intéresser pour son sujet, et même lui donner l'ampleur et la résonance qu'il méritait : les airs de Kino font vibrer l'Histoire, alors sur le point de basculer.


 
 
Célébration de la musique, de la jeunesse et de la liberté, au-delà d'un simple portrait, aussi réussi soit-il, de quelques leaders d'un mouvement culturel bouillonnant et annonciateur de l'inévitable perestroïka à venir, Leto devrait, pour toutes les raisons précédemment évoquées, servir de modèle. Viktor Tsoï, ce musicien au statut d'idole en Russie, qui gagnerait à être davantage connu au-delà, mort accidentellement à l'âge de 28 ans en 1990,  n'aurait pas pu rêver d'un plus bel hommage. Et à l'heure où Hollywood aligne encore les biopics lourdingues sur des stars de la pop, qui permettent au passage à quelques acteurs souvent médiocres de récupérer un Oscar en singeant des vedettes bien connues, beaucoup devraient en prendre de la graine et regarder attentivement le film de Kirill Serebrennikov. Dans le genre, sa grâce, son souffle et son intelligence n'ont pas d'égal récent, tout simplement. 




Leto de Kirill Serebrennikov avec Irina Starchenbaum, Teo Yoo et Roma Zver (2018)

9 juillet 2021

Columbus

J'aimerais revenir sur deux dialogues qui en disent long sur le talent de Kogonada, le type qui a fait ce film et qui n'a donc pas de prénom. Pour que vous les compreniez, il faut bien une petite remise dans le contexte. Le film se déroule à Columbus, une ville que tente visiblement de nous vendre le réalisateur puisque les deux personnages principaux passent leur temps à s'extasier devant la beauté supposée de chaque édifice (ils ont chacun des velléités d'architecte). Cela nous rappelle à quel point les américains sont doués pour faire la publicité de leur pays, quand bien même ce qu'ils nous donnent à voir ressemble surtout à un terne et interminable lundi matin dans le trou de balle bétonné de leur si vaste territoire. Bref. Le scénar miteux de Columbus adopte le modèle bien connu du return home movie si cher au pire de l'indiewood (Garden State, La Famille Hollar et tant d'autres). Un type (John Cho) est de retour dans sa ville car son enflure de père est dans le coma, il y rencontre une jeune étudiante (Alley-oop Richardson), plutôt mignonne, rêvant de devenir architecte. Bon an mal an, ils se mettent à zoner ensemble et à échanger sur la vie et ses grands mystères ; un rapprochement s'opère entre eux, teinté d'une attirance sexuelle réciproque évidente, malgré les années (une bonne quinzaine) qui les séparent.




Kogonada nous fait subir cette parenthèse de quelques jours durant laquelle ces deux personnages imbitables vont se tourner autour, se jauger mutuellement, sans jamais passer à l'acte. Rien de neuf donc, on s'est déjà farci ce genre d'idylles platoniques environ 200 fois. Une mise en scène soi-disant chiadée faite de longs plans fixes et privilégiant la lumière naturelle (généralement grisâtre) a suffit à exciter la critique américaine et quelques autres curieux. Passons plutôt aux deux extraits si significatifs que j'évoquais plus haut. Le premier révèle pitoyablement toutes les intentions du cinéaste. Il faut savoir que sa si douce protagoniste aime mijoter des petits plats à sa mère qu'elle surveille d'un œil inquiet car c'est une ancienne toxico prête à retomber à tout moment dans la came. Elles aiment toutes deux se retrouver chaque soir et bouffer devant la télé, recroquevillées sur leur assiette dans leur canapé mollasson, histoire d'être dans les dispositions optimales pour rendre hommage au prétendu talent culinaire de la gosse. Lors d'un de ces maudits repas, voici le dialogue que l'on peut savourer :
- Tu aurais pu mettre un peu plus d'épices, ose la mère.
- Tu trouves ? demande sa fille, un peu ébranlée dans son for intérieur.
- Peut-être...
- Je voulais que ça soit un peu plus subtil, précise la jeune.
- Je sais même pas ce que ça veut dire, répond pathétiquement sa débile de daronne.
- Moins évident, l'aide sa fille.
- Pourquoi ?
- Parfois, ça a plus de saveur et un meilleur arrière-goût...
 
*soupir* 
 
Il est évident que Mr Kogonada nous livre ici un commentaire sur sa propre œuvre. A travers cet échange a priori anodin, il nous donne les clés pour mieux comprendre son merdier de film, son trop long métrage au rythme si lent, qui prend son temps à révéler pleinement sa débilité absolue et espère marquer le spectateur pas habitué à se taper un tel chemin de croix. Ces clés, qu'il nous livre de façon faussement nonchalante, l'air de rien, on a seulement envie de les lui renvoyer à la gueule car tant d'orgueil pour une si petite daube, ça fout la rage !




Le second extrait vous donnera enfin une idée plus précise de la profondeur abyssale des conversations entre nos deux tourtereaux. Pour se mettre la jeune tocarde dans sa poche, le zonard en chef lui sort une grande phrase qui ferait déjà pitié griffonnée dans l'agenda d'un collégien rebelle : "La religion, c'est comme la monarchie... Il peut y avoir de bons rois, mais le système en soi est pourri". Joli, vieux... T'as rien d'autre ? Cela suffit à emballer l'étudiante, qui le regarde alors avec un air béat qui peut vous donner des envies d'extinction massive de l'espèce humaine. Devant ce triste spectacle, on pense forcément à Dick Linklater et à sa très verbeuse trilogie amoureuse (Before Sunrise, Before Sunset, Before Midnight). Kogonada a d'ailleurs consacré un court-métrage documentaire à son modèle, auquel il n'arrive toutefois pas à la cheville, et la cheville de Dick Linklater, c'est pourtant pas bien haut. 


Columbus de Kogonada avec John Cho et Haley Lu Richardson (2017)

5 juillet 2021

Sans un bruit 2

Sans un bruit 2
s'ajoute à la trop longue liste de ces titres qui, dans leurs versions françaises, passent assez mal à l'oral avec l'ajout d'un chiffre au titre initial : je pense au fameux cas Blade 2 déjà évoqué ici, à la saga Saw, très problématique passé l'épisode 5, et au plus méconnu mais encore plus disgracieux direct-to-video Troie 3 – et défaite aux tirs au but contre la SUISSE, que tout le monde veut chasser de sa mémoire. Sans un bruit de...? De pet ? On nous incite donc à évoquer auprès de la charmante ouvreuse de notre cinéma favori un pet silencieux mais très odorant ? Ceci dit, ce titre abscons n'est pas le plus gros handicap de cette suite qui m'a tout de même parue moins insupportable que l'original. Ça tient à peu de chose, une seule en réalité, et je sais que je n'ai pas un regard tout à fait objectif sur ce machin-là. Je n'aime pas les films d'horreur pop-corn, si grand public, c'est antinomique. J'ai une dent contre ces purs produits de conso conçus pour les ados et réalisés par des guignols opportunistes. Entre John Krasinski et moi, c'est viscéral, le courant ne passe pas. Ou ne passe plus, car je le trouvais tout à fait à sa place, sympathique, presque mignon, assis derrière son bureau, dans The Office. Mais depuis, il a enchaîné les développés couchés, il a pécho Emily Blunt, il a joué au petit soldat chez Michael Bay, il a explosé le box office, bref, il a pris le melon gravos, et ça suinte à présent de tous ses pores. Son souci, c'est qu'il s'était sacrifié en héros à la fin du premier opus, et qu'il ne pouvait donc plus apparaître à l'écran dans cette suite directe. Il était coincé.
 
 
 
 
Après quelques nuits blanches à se creuser la tronche, il a trouvé la parade pour nous faire de nouveau subir sa grosse tête d'idiot du village en démarrant son film par un long flashback qui nous raconte le premier jour de l'invasion d'aliens aveugles tel que l'a vécu sa petite famille. Un dimanche lambda où ils étaient tous allés assister amoureusement au match de baseball de l'aîné. C'est qu'il en faut de l'amour pour se taper ça. C'est interminable et le gosse est une véritable brèle. Heureusement les choses finissent par se gâter, l'occasion pour Krasinski de se prendre encore une fois pour une vedette d'action et d'en faire des caisses dans des postures déjà vues et revues des milliards de fois dans les pires bande-annonces de films catastrophes ou d'invasion extraterrestres où des américains débiles regardent tour à tour, impuissants, la menace débouler droit sur eux. Je dis ça, mais cette introduction constitue peut-être le meilleur moment du film, ou en tout cas le plus prenant. Après ça, on revient dans le présent du récit et l'on retrouve notre petite famille de survivants, chapeautée par la seule Emily Blunt, de nouveau réduite à dire "chut !" à ses cons de gamins pendant 80 minutes (la qualité principale du film : sa courte durée, mais c'est déjà beaucoup quand on a rien à raconter). Se sentant visiblement un peu seuls depuis la mort tragique du saint père, ils décident d'aller à la rencontre d'autres rescapés. Et c'est ainsi qu'ils atterrissent dans la vieille usine désaffectée pourrie où Cillian Murphy, habitué à jouer les derniers survivants (28 jours plus tard, Retreat) grâce à son élégant profil de pithécanthrope, a décidé de passer le restants de ses jours à attendre, oklm. Ouf, un nouvel homme fort est là pour protéger les plus faibles ! Ayant trouvé le talon d'Achille des aliens (les sons basse fréquence et tout ce qui est larsens ou grésillements – ils sont un peu comme oim), la gamine muette de la tribu décide de son propre chef de partir à l'aventure pour faire goûter aux envahisseurs le plaisir collectif des ultrasons grâce à une diffusion sur cette fréquence radio que d'autres humains utilisent depuis une île...


 
 
Disons-le tout net : Sans un bruit 2 est un épisode de transition où il ne se passe quasiment rien d'intéressant. On est souvent plus proche du jeu vidéo que du cinoche, avec des personnages réduits à leurs maigres attributs distinctifs qui parcourent un monde post-apo archi rebattu, envisagé comme une série de niveaux à dépasser. Mais c'est dans l'air du temps, c'est ce qui plaît actuellement. On repense aussi à l'adaptation de La Route, en moins glauque toutefois, et ce n'est pas là un compliment tant plus personne aujourd'hui n'aurait envie de se replonger dans le film faisandé de John Hillcoat. On a ici droit à une succession de scènes répétitives, au montage alterné systématique, où John Krasinski essaie laborieusement de faire grimper notre trouillomètre en nous montrant les mésaventures simultanées d'individus tous plus teubês les uns que les autres (la palme revenant à l'aîné, qu'un piège à loups ne suffit pas à rendre moins remuant). Les créatures, crachats de CGI ambulants, sont toujours aussi mal conçues et foutent toujours aussi peu les j'tons. Sans idée d'écriture ni de mise en scène, Krasinski nous ressert son beau discours sur la famille. Chaque génération est donc prête à se sacrifier l'une pour l'autre, les enfants finissent par prendre les armes sous les regards admiratifs de leurs parents lors d'un final mollasson qui annonce évidemment un troisième chapitre. Cela plaira sans doute à ceux qu'un rien satisfait, aux spectateurs peu regardants qui avaient déjà passé un bon moment devant le premier. Et si j'ai de mon côté moins souffert, je l'admets, cela ne tient donc qu'à une chose, comme je le disais plus haut : on se tape cette fois-ci la vieille ganache de John Krasinski durant seulement 10 minutes au lieu de 80.


Sans un bruit 2 de John Krasinski avec Cillian Murphy, Noah Jupe, Millicent Simmonds, Emily Blunt et tout de même John Krasinski (2020)