11 mai 2021

Godzilla vs. Kong

Satan-le-Tentateur aura eu raison de moi et d'une de mes soirées. Il m'a guidé vers ce film. Je n'ai pu résister. Je voulais peut-être répondre à cette question qui me hantait tant devant l'affiche : pourquoi Godzilla vs. Kong et pas Kong + Godzilla vs. le reste du monde ? Pourquoi ces deux-là ne seraient-ils pas d'emblée amis, étant donné qu'ils sont un peu seuls dans leur gabarit ? Normalement, ça devrait créer un lien très fort entre eux. Là, ça se traduit seulement par beaucoup d'animosité... Or je n'ai pas trouvé la solution à cette énigme devant ce film nul et non-avenu mais devant la bande-annonce de son ancêtre de 1962, King Kong contre Godzilla de Ishirō Honda, le fameux concessionnaire. On apprend dans ce teaser d'époque que les capacités cognitives des deux bêtes divergent grandement, d'où probablement des disparités de comportements et, au bout, inévitable, le conflit.
 
 

 
 
Kong a un cerveau de gorille, très proche de  celui de l'homme, mais démultiplié par sa taille phénoménale. Il possède donc les capacités intellectuelles d'un marsupial de bonne taille multipliées par 10 ou 15, peut-être plus ? Résultat, il étale le plus brillant des homo sapiens, y compris un type comme Pep Guardiola. Problème : il n'a toujours pas accès à la parole. Imaginez le bouillon de culture dans sa tronche. Kong a résolu tous les mystères de l'univers, mais il est incapable d'en parler à quelqu'un, ce qui le rend nerveux. Au contraire de lui, et toujours d'après le film-annonce de la version japonaise de 62,  le cerveau de Gozilla a la taille "d'une couille humaine" (sic.), et cette petite bille se balade dans sa gigantesque boîte crânienne comme une boule de flipper à chaque fois qu'il tourne la tête. C'est un pur et faramineux abruti. Un débile modèle géant. 
 
 

 
 
Kong et Godzilla sont donc comme deux gosses prématurés, l'un surdoué, l'autre attardé, tous les deux physiquement surdimensionnés, perdus dans une cour de récréation, à part et rejetés par le groupe des morpions humains, mais incapables de fraterniser, le plus malin des deux incarnant la tronche de turc idéale de l'autre jobastre atomique. Kong est un authentique génie mutique au physique ingrat. Godzilla est le beau gosse entièrement guidé par sa queue gigantesque, mieux innervée que le pois chiche qui roule des mécaniques dans sa casemate. Bilan, ils fracassent tous les mômes qui courent autour d'eux et, quand ils tombent l'un sur l'autre, ils se ruinent aussi la tronche...
 
J'arrive au bout de ce papier et je n'aurai guère parlé du film, gardant plus de souvenirs de la bande-annonce du prequel de 62, beaucoup trop cité ici, que du film d'Adam Wingard. Mais tout le monde sait, celles et ceux qui ont cédé à l'appel du Diable et l'ont regardé, comme moi, autant que tous les gens qui ont résisté à l'appel de Cthulhu, que ce film, qui d'après la bande-annonce de son homologue du passé devrait "nanifier tous les autres films", est une innommable merde. Gozilla et Kong, les deux géants du cinéma, au temps du COVID, auront fini leurs roulés-boulés sur toutes les petites lucarnes du monde. Ou quand l'infiniment petit (le virus) fait un pied de nez à l'infiniment gros (les deux cons).


Godzilla vs. Kong de Adam Ringard avec Kyle Chandler, Charles Dance, Millie Bobby Brown et tout le monde s'en fout (2020)

4 mai 2021

Miracle

Ce film nous raconte l'exploit réalisé par l'équipe américaine de hockey sur glace qui a réussi à vaincre les invincibles soviétiques lors des Jeux Olympiques d'Hiver de 1980. Une véritable prouesse sportive que les commentateurs ont tôt fait de désigner sous l'appellation grandiloquente de "miracle sur glace", d'où le titre, et qui a même été désignée par la IIHF (Fédération internationale de hockey sur glace) comme le plus bel accomplissement réalisé dans ce sport. Il est vrai que la victoire des jeunes américains paraissait très improbable face aux ogres soviétiques qui dominaient totalement ce sport depuis près de vingt ans avec leur команда мечты (dream team en russe) ultra expérimentée au jeu inégalable. Mais relativisons cet exploit : les américains jouaient à domicile, peinards, rentrant chez eux pour retrouver père et mère après chaque match, tandis que les russes étaient encore en plein jet lag, éloignés de leur famille, sous le choc de la découverte de la société capitaliste américaine, si différente de la leur. Dans de telles circonstances, il n'y a en réalité pas de quoi être très fier de l'avoir emporté de justesse face à une bande de vieux russes désorientés qui avaient simplement hâte de rentrer à la maison. Ce détail précisé, concentrons-nous à présent sur le film de Gavin O'Connor, ici plus en forme que pour le récent The Way Back.




Le générique est à lui seul un véritable tour de force qui cueille le spectateur innocent dans son fauteuil : en deux minutes et dans un gloubi-boulga d'images d'archive étonnant, Gavin O'Connor parvient à synthétiser un siècle d'histoire des États-Unis d'Amérique ! Une histoire déjà bien orientée et fortement teintée de patriotisme, mais après tout, en lançant un tel film, on sait très bien à quoi s'attendre. Gavin O'Connor est bel et bien là pour nous raconter un miracle purement américain, des jeunes hommes venus des quatre coins du pays qui ont su s'unir sous l'aile d'un leader infaillible, leur coach illuminé, pour former une vraie équipe, une "famille", afin de vaincre l'ennemi soviétique sur la glace, en plein contexte de Guerre Froide. Miracle est également un film Walt Disney, les violons sont de sortie et accompagnent chaque moment un peu poignant, chaque scène clé. On ne fait pas dans la dentelle, et nous sommes donc prévenus dès les premières images.




Heureusement, le cinéaste peut s'appuyer sur des acteurs concernés, à commencer par l'irréprochable Kurt Russell dans la peau du célèbre Herb Brooks, qui nous offre le portrait crédible d'un entraîneur surmotivé par un regret personnel, désireux d'accomplir ce à côté de quoi il est passé dans sa jeunesse, une reconnaissance internationale. Il met pour cela en pratique des idées toutes simples mais nouvelles pour les hockeyeurs ricains, en s'inspirant également du modèle russe et des préceptes de Didier Deschamps, à savoir : le bon fonctionnement et la complémentarité de l'équipe sont plus importants que le talent des individualités. Food for thoughts... Les speechs prononcés par Kurt Russell atteignent toujours leur but. L'acteur n'en fait pas des caisses, il n'en a pas besoin. Face à lui, aucune star, les joueurs sont interprétés par des acteurs aux tronches toutes similaires mais plutôt sympathiques, que l'on a recroisées dans rien de marquant depuis.




Le scénario du film a aussi cette qualité qu'il ne s'embarrasse pas d'à-côtés encombrants qui freineraient la progression vers le climax tant attendu, le match contre l'URSS. Pas d'histoire de cœur. Pas de girlfriend un peu gênante. Et même sans cela, Miracle atteint déjà allègrement les deux heures. Les joueurs de hockey restent sur la glace et nous ne les voyons que très peu en dehors. Seule la vie conjugale du coach nous est un peu partagée, mais cela ne parasite pas vraiment le déroulement naturel du film, au contraire même, et le fait que la femme de Kurt Russell soit campée par l'agréable Patricia Clarkson participe beaucoup à la qualité de ces scènes. Il faut ensuite reconnaître un certain savoir-faire à Gavin O'Connor qui parvient sans souci à nous intéresser à cette équipe de hockey et à nous captiver lors des séquences de matchs énergiques et assez bien menées compte tenu de la réelle difficulté de filmer et rendre lisible un tel sport, si rapide et riche en bousculades. Le fameux match contre les soviétiques est à la hauteur de l'attente entretenue tout le long. On retrouve ici l'efficacité dont O'Connor a aussi su faire preuve dans Warrior, cet autre film sportif où Tom Hardy et Joel Edgerton jouaient deux frères amenés à en découdre en ultimate fighting. On retrouve également l'aspect patriote et cette grosseur du trait chers au cinéaste, jamais très finaud.




On attend désormais de pied ferme un film sur le regretté Loulou Nicollin et sa bande qui réussirent à devancer le géant parisien lors de la saison de Ligue 1 2011-2012. Assez disponible, Olivier Giroud pourrait facilement jouer son propre rôle et il s'agirait d'un hommage qui tomberait à pic pour un grand président parti trop tôt. Les dernières images de Miracle nous apprennent d'ailleurs que le pauvre Herb Brooks est décédé dans un accident de voiture avant même la fin du tournage. Une ligne précise "Il ne l'a pas vu. Il l'a vécu" et conclut comme il se doit ce film de sport tout à fait honnête.


Miracle de Gavin O'Connor avec Kurt Russell et sa team (2004)

29 avril 2021

Éléonore

Qu'il est difficile d'avoir la trentaine en l'an 2020. La pression sociale, professionnelle, familiale, et j'en passe... L'enfer ! Et qu'il est pénible de regarder un film sur ce sujet quand celui-ci est écrit et réalisé par Amro Hamzawi et joué par sa sœur Nora. Celle-ci incarne donc Éléonore, une écrivaine ratée qui vit dans un petit appart parisien avec son chat, multipliant les coups d'un soir et les projets sans lendemain. Elle n'est pas encore vraiment sortie de l'adolescence aux yeux de sa sœur et de sa mère qui, infectes et étouffantes, veulent la remettre sur les rails manu militari, la recadrer dans tous les domaines, y compris vestimentaire (ce qui ne sert à rien d'autre que nous montrer Nora Hamzawi passer du vieux pyjus ou survêt' trop large à des tenues affriolantes incongrues). Elles la pistonnent d'abord vers un job "normal" : secrétaire de direction dans une maison d'édition de romans érotiques, ce qui sera propice à quelques tentatives d'humour pathétiques. C'est qu'il serait temps d'avoir un vrai boulot et d'arrêter de croire une bonne fois pour toutes en ses talents d'autrice imaginaires. Accessoirement, pour compléter le tableau, il serait bon de s'engager enfin dans une relation stable, adulte, satisfaisante sous tous rapports : mère et sœur conditionnent donc la rencontre d'Éléonore avec un homme friqué, présenté comme le mari, le coup, idéal. Quand bien même le type en question ressemble littéralement à un gland mal décalotté, il est pété de thunes et propriétaire d'un vaste appartement en plein Paris, c'est bien là le plus important, cela garantit la stabilité tant recherchée. Monsieur est aussi très enclin à pourvoir sa conquête facile en plaisirs simples, ce qui nous fout un peu mal à l'aise lorsqu'Amro Hamzawi filme sa propre sœur simulant un orgasme au cours d'une piètre scène de sexe oral. 




Au bout de 90 minutes de supplice, le petit message que nous délivre la famille Hamzawi est le suivant : il faut s'assumer. Il faut d'abord s'accepter soi-même et s'aimer tel qu'on est pour être heureux et pour réussir à faire fi des pressions sociales. Et peut-être ainsi pour mieux s'y plier naturellement... Dans la dernière partie de cette abomination autocentrée qui semble ne jamais finir et pourrait dégoûter à tout jamais le spectateur innocent et mal informé des notions de "film d'auteur" et de "cinéma français", Éléonore plaque cette vie étriquée qu'elle n'avait pas choisie, retourne dans son T1 puant la litière pour chat, ressort sa vieille machine à écrire vintage de son carton puis se met à taper d'une salve ses réflexions, que nous imaginons tellement profondes et justes, inspirées par l'expérience et les épreuves vécues. A la toute fin du film, notre héroïne du monde moderne finit par rencontrer par hasard, au coin de la rue, à la sortie de la supérette où elle va s’approvisionner en croquettes, un grand dadais qui lui ressemble étonnamment : il achète la même marque de croquettes, rendez-vous compte !, il semble un peu décalé, lunaire, pas tout à fait fini. C'est son duplicata masculin, la promesse d'un amour enfin durable, et au reste de suivre bon an mal an... Amro Hamzawi peut nous quitter sur un plan final sublime, à ajouter sans plus tarder à la collection des One Perfect Shot, nous montrant sa sœur, aux côtés de son nouvel ami, remonter son quartier si vivant de Paris, sous la lumière pleine de promesse du bon matin, avançant le pas décidé vers un avenir plus radieux et serein. J'en avais les larmes, je vous jure !




Si vous êtres un lecteur régulier de ce blog, vous aurez peut-être constaté qu'au fil des années, nous nous sommes drôlement adoucis, nous parlons de moins en moins souvent des films que nous n'aimons pas. C'est la raison pour laquelle, par exemple, j'ai préféré garder le silence au sujet de cette infâme bouillie nommée Tenet : cela reviendrait à se mettre deux fois pour le prix d'une dans cet état d'affliction terrible dans lequel m'a plongé le dernier bébé de sieur Nolan. C'est trop pour moi, j'ai passé l'âge, ça vaut pas l'coup ! Cependant, il reste parfois des films, pourtant plus petits et inoffensifs, comme celui-ci d'Amro Hamzawi, qui n'échappent pas aux balles. Pourquoi ? Allez savoir, le monde est ainsi fait : cruel et injuste... Peut-être simplement, aussi, pour la petite satisfaction fugace, très personnelle et égoïste que cela procure, durant quelques précieuses secondes, lors de la rédaction et de la publication du billet en question. Ce papier est donc une anomalie et, pour rejoindre le thème si cher à Nora Hamzawi et son frère, ça doit aussi être ça, la trentaine : s'assagir, apprendre à laisser pisser, éviter les saloperies de ce genre, préférer kiffer. Des fois, on n'y arrive pas, les vieux démons nous rattrapent. Désolé !
 
 
Éléonore d'Amro Hamzawi avec Nora Hamzawi, André Marcon, Julia Faure et Dominique Reymond (2020)

23 avril 2021

The Empty Man

David Prior a commencé sa carrière à Hollywood du mauvais pied. Attiré depuis son plus jeune âge par le domaine de l'imaginaire et de l'étrange, lecteur précoce de Lovecraft et fan invétéré de la saga Alien, David Prior a connu sa première expérience sur un plateau de cinéma en 1997, devant la caméra hésitante de Jean-Pierre Jeunet. C'est en effet nul autre que David Prior qui, sous une impressionnante couche de maquillage et de latex, incarnait le monstre mi-alien mi-humain qui faisait un gros câlin à Sigourney Weaver dans la scène la plus embarrassante du film de Jeunet (avant de se faire sanibroyer et aspirer vers le vide intersidéral). De David Prior, nous ne devinions en réalité que les yeux, deux billes de jais pathétiques qui, dans leur reflet humide, exprimaient la plus profonde des tristesses et un mal-être terriblement communicatif. Le regard de David Prior, personne ne l'a oublié, bien que tout le monde se soit efforcé de l'effacer de sa mémoire de cinéphage. Ses yeux caves, emplis de désespoir, offraient une image saisissante rendue possible par une détresse bien réelle, non feinte, chez celui à qui on avait annoncé qu'il allait incarner le fils de Ripley. Prior, certes un peu naïf, avait endossé ce "rôle" de façon bénévole, s'imaginant qu'il était voué à reprendre le flambeau du personnage iconique inventé par Dan O'Bannon et Ronald Shusett dans d'éventuelles suites. Durant ses quelques jours de participation à Alien la Résurrection, il s'est donc montré particulièrement serviable en coulisse, un amour d'homme, se donnant à fond, croyant vivre un rêve éveillé. En réalité, personne d'autre n'avait accepté de passer une semaine gratis dans la loge exiguë et surchauffée de maquilleurs rustres et peu appliqués pour les besoins de l'une des pires scènes de l'histoire du cinéma. Tuyauté par un vieil ami surnommé le Tank, qui s'est également avéré être l'amant de sa femme, David Prior avait quant à lui accepté du tac o tac, emporté par son enthousiasme débordant pour la saga et sans lire une seule ligne d'un scénario de malheur dont aucune copie ne lui avait été fournie. Le retour à la réalité a été douloureux, vous imaginez bien...


David Prior, circa 2005
 
Mais tout n'est pas si noir en ce bas-monde et, comme il est d'usage de le dire, David Prior a tout de même eu un peu de chance dans son malheur. Son ineffaçable regard, si poignant et hideux, d'ersatz d'homme et d'alien avait tapé dans l’œil, et le bon, d'un autre grand fan de la fameuse saga de science-fiction. Un fan, lui aussi, remonté à bloc et contrarié à jamais par son expérience particulièrement douloureuse vécue durant la réalisation d'Alien 3. Cet homme-là, c'est évidemment David Fincher. Très secoué par la fin cruelle du film de Jeunet, qu'il déteste copieusement, Fincher a remué ciel et terre pour retrouver l'acteur, l'être humain, caché derrière le monstre. A qui appartenait donc cette paire d'yeux chargée d'une telle tristesse mais allumée de cette flamme de vie si ardente ? A l'évidence, à quelqu'un qui avait conscience de la mascarade dans laquelle il était mêlé malgré lui. Après des années de recherches, menées en parallèle à des tournages assurés par-dessus la jambe, vite fait mal fait (notamment pour Panic Room, où le cinéaste était plus occupé par son enquête personnelle que par son travail de metteur en scène), David Fincher a entendu, tout à fait par hasard, dans les couloirs d'un studio, un machiniste qui avait participé au tournage du quatrième Alien et évoquait, avec une nostalgie sincère et une once de pitié, les "si bons cafés préparés par cet assistant, aux yeux aussi noirs que ce café délicieux qu'il nous servait amoureusement". Cet assistant qui, lui a-t-on précisé ensuite, "avait fini humilié dans la peau de l'hybride final ignoble". Bingo ! David Fincher avait enfin retrouvé la trace de David Prior. Il ne lui restait plus qu'à mettre sur le coup toutes ses relations au FBI, tissées lors de la préparation de Se7en, pour dénicher ses précieuses coordonnées, un 06, un mail, une adresse postale, quelque chose.


David Fincher, seul dans l'Enfer des studios, sur le tournage d'Alien 3.
 
Cela n'a pas été si simple de remonter jusqu'au bon David Prior puisqu'il en existe 3862 rien qu'à Los Angeles. Et le FBI se montrait d'une aide particulièrement nonchalante pour celui qui les avait tant saoulé par son perfectionnisme et sa maniaquerie déplacés. Les recherches traînaient. C'est dans ce laps de temps, avec peut-être l'espoir de forcer ainsi le destin, pour réparer une anomalie, rendre un peu justice à celui qui était encore pour lui un estimable inconnu, que David Fincher est allé lui-même compléter la fiche IMDb du film de Jean-Pierre Jeunet, afin d'y mentionner le nom de David Prior dans le rôle de l'alien final. Une petite anecdote méconnue qui en dit toutefois très long sur la relation à venir entre Fincher et Prior. Et c'est encore le pur hasard qui devait leur permettre de se rencontrer enfin pour de bon. Durant les repérages effectués pour les besoins de Zodiac, David Fincher a simplement eu envie de tester ce troquet dont on lui avait maintes fois parlé, comme quoi on pouvait y boire le meilleur café d'Arlington Heights. L'air abattu du serveur, son dos voûté et, surtout, son regard reconnaissable entre mille sont alors apparus comme une révélation immense pour Fincher. Les deux hommes munis du même prénom et animés d'une même passion étaient enfin réunis ! C'était un beau matin de janvier 2005, au coin d'une rue de L.A., autour d'un café bien chaud, succulent, mais loin d'être aussi bon que tous ceux que Prior allait être amené à préparer sur les tournages des projets suivants de son nouvel ami et mentor.


David Prior (tourné) et David Fincher (pointilleux), sur le tournage de Gone Girl.

David Fincher avait fait la connaissance d'une âme sensible, fragile, blessée, en grande difficulté ; un vrai paumé, hébergé en établissement médico-social, sans attache ni famille, qui parvenait à susciter encore plus d'empathie que son maudit regard aperçu auparavant ne le laissait envisager. Touché en plein cœur, décelant chez cette personne qu'il avait tant recherchée une passion sans borne pour le septième art qui pourrait peut-être lui être utile, David Fincher a alors choisi de prendre sous son aile David Prior. C'est donc autant par charité que par calcul et opportunisme que Prior est devenu le protégé d'un Fincher pour une fois compatissant, très humain. Fincher a d'abord permis à Prior de réaliser ses propres courts métrages, en lui prêtant du vieux matériel qu'il n'utilisait plus, lui laissant libre accès à ses studios personnels. Le matériel était, selon les termes de Fincher, totalement dépassé, "fucking useless", mais il ne faut pas oublier que le papa de Benjamin Button a toujours eu un temps d'avance sur la technologie audiovisuelle. Prior était donc ravi, car il pouvait en réalité profiter d'un matos encore à la pointe, que beaucoup lui auraient envié. Il bénéficiait en outre des conseils avisés de son mentor, qui ne lui fermait jamais la porte, toujours désireux d'étaler sa science. Dans le même temps, Fincher invitait son padawan à réaliser des making of sur les tournages de ses propres films. Des expériences très enrichissantes. C'est ainsi que le nom de David Prior apparaît inévitablement dans les featurettes présents sur les dvds des films de Fincher depuis 2007. En plus d'une loyauté et d'une fidélité infaillibles, Fincher pouvait compter sur sa disponibilité, son professionnalisme et son souci permanent de bien faire. En outre, Prior répondait toujours présent quand il fallait brosser le réalisateur de Social Network dans le sens du poil, lui rappeler qu'il était le meilleur et n'avait pas d'équivalent sur cette terre, ce qui s'avérait parfois très utile face à des techniciens dubitatifs et éreintés qui ne comprenaient pas pourquoi la caméra devait forcément passer par l'anse de la tasse de café tenue par Brad Pitt. Pendant ce temps, d'ailleurs, le café incroyable de David Prior continuait de faire des émules et de voir sa réputation grandir. C'est sur le tournage de Millenium que David Prior a confectionné sa propre machine à café semi-automatique, une merveille d'ingénierie produisant le meilleur café du continent nord-américain. L'adaptation ratée du best-seller de Stieg Larsson aura au moins servi à ça !


David Fincher et David Prior sur le tournage du making of de Gone Girl sur le tournage de Gone Girl.

Parallèlement à ces tâches que l'on pourrait qualifier d'ingrates mais néanmoins fructueuses et instructives, David Prior continuait à travailler dans son coin, pour ses propres projets. Souvent des trucs complètement barrés que lui seul comprenait. C'est après des nuits et des nuits de dur labeur qu'en juillet 2008, Prior s'est présenté au domicile de Fincher en portant triomphalement une clé USB qui contenait la première œuvre dont il était assez satisfait pour oser la montrer à son guide. Il s'agissait d'un moyen métrage de 39 minutes sobrement intitulé AM1200, un thriller aussi mystérieux que minimaliste qui attestait d'un véritable talent de cinéaste. Le film ne menait nulle part, mais on s'y laissait prendre, on n'y comprenait strictement rien, mais on le suivait malgré tout, happé par la beauté des images, la qualité de la photographie et une atmosphère inquiétante à souhait. Fincher était sur le cul, Prior avait réussi son coup ! Plus tard, en aparté d'un interview pour la promotion de son pire film (sans doute Benjamin Button), Fincher a déclaré, pour mettre enfin en lumière le travail de son disciple : "En 40 petites minutes, David Prior montre pourquoi il est l'un des cinéastes les plus prometteurs que j'ai jamais vus. Les gens me demandent toujours comment faire pour obtenir une carte de visite à Hollywood. Eh bien, faites quelque chose comme ça, et essayez de faire à moitié aussi bien." Une bien jolie pub de la part de l'un des cinéastes les plus respectés (à tort) d'Hollywood ; trois phrases qui ont changé la vie du réalisateur en devenir, dont le statut passait immédiatement à "under the radar" sur le site de référence Metacritic. D'abord visible sur le compte Viméo de David Prior puis mis en ligne sur YouTube par un fan pirate, AM1200 allait finir par devenir le moyen métrage le plus populaire du début du siècle, rien de moins (il a même connu les honneurs d'une édition dvd spéciale).


AM1200 ou la revanche de David Prior, sélectionné et primé dans les festivals du monde entier.

Les années ont passé et les rapports entre Fincher et Prior n'ont guère changé, à quelques menus détails administratifs près : le premier est désormais le curateur renforcé du second dont il était auparavant le tuteur. Un allègement de la mesure de protection qui devait permettre plus d'autonomie à Prior dans la gestion de ses propres biens et de ses droits de propriété intellectuelle. Malgré quelques déboires sentimentaux, David Prior a continué de nourrir d'ambitieux projets. Et, fin 2016, à la veille de l'achat de la Fox par Disney, Prior s'est pointé dans des locaux pratiquement vides pour demander le financement de son dernier scénario, un pavé illisible de 666 pages inspiré d'un comic book qui l'avait longtemps empêché de dormir, au titre énigmatique : The Empty Man. S'aventurant à pousser la porte d'une pièce plongée dans l'obscurité, Prior est alors tombé sur un homme seul et ravagé, un producteur jadis omnipotent qui venait tout juste de ranger son revolver dans le tiroir de son bureau. Après avoir baratiné son pauvre auditeur pendant un long moment, lui racontant qu'il tenait-là une histoire terrible qui s'inscrivait de plein pied dans l'horreur cosmique chère à H.P. Lovecraft, mêlant allègrement et audacieusement les genres du fantastique et du polar, David Prior a réussi à obtenir un feu vert complet, le final cut et un budget tout à fait satisfaisant. Sans le savoir, il avait aussi rappelé à ce producteur de la Fox, au bord du gouffre et à quelques secondes de commettre l'irréparable, que l'air était sans doute plus respirable ailleurs, qu'une échappatoire était encore possible, que la vie valait peut-être le coup d'être vécue. Paradoxalement, The Empty Man venait de remplir un être à la dérive d'un nouveau souffle de vie... Le film devait être le dernier projet produit par la Fox, un film de genre bizarre et débordant d'une ambition mal maîtrisée, comme il ne s'en fait quasiment plus de ce côté-ci de l'Atlantique. Une anomalie, à laquelle je vais désormais m'intéresser (il était temps).

 

 
Bouthan, 1995. Deux couples d'amis font une randonnée en haute montagne quand l'un d'eux est attiré par un étrange bruit de flûte à l'origine inconnue. Comme envoûté par ce son curieux qu'il est le seul à entendre, le randonneur fonce droit devant lui et chute dans une crevasse au bout de quelques pas. En panique, les autres vont aussitôt le secourir et le retrouvent indemne, assis en tailleur au centre d'une grotte, silencieux, imperturbable, comme médusé par un immense squelette, qui semble humain et rappelle certains croquis de H. R. Giger, gisant devant lui. Ses amis l'ignorent, les spectateurs commencent déjà à s'en douter : le pauvre gars vient de voir son esprit vidé puis possédé par une entité millénaire et innommable. Il est devenu l'homme vide du titre, le réceptacle et transmetteur d'un esprit maléfique sans âge capable de commander son monde, de dicter à n'importe quel quidam de commettre les pires atrocités, gratuitement, sans raison, comme pour rappeler à l'homme son inimportance et le confronter aux mystères insondables qui l'entourent... Ce prologue d'un quart d'heure situé dans les contreforts de l'Himalaya suscite à la fois méfiance et curiosité. Il est très ambitieux mais déjà trop long, esthétiquement soigné mais infesté de personnages inintéressants au possible, l'histoire entamée surprend mais paraît d'emblée très absurde. En fin de compte, cette introduction annonce totalement la couleur de ce qui nous attend. Le titre apparaît, avec une lettre manquante (le "P", ourquoi ?), uis nous nous retrouvons rojetés quelques années lus tard, aux States, où un ancien olicier, travaillant désormais dans un magasin de matériel de surveillance et d'autodéfense, mène une enquête suite à la dis arition inex liquée d'une jeune fille qui lui était roche. Avant de s'envoler dans la nature, celle-ci a eu le temps d'écrire, au sang, sur les murs de la salle de bains "The empty man made me do it". Une phrase que l'on retrouvera sur d'autres lieux, théâtres de disparitions inquiétantes et irrésolues, avec toutefois quelques variantes selon le niveau grammatical des victimes présumées : "Emptyman did dat", "Da empty man just wanna have fun", ou encore le plus interrogateur "Is the glass full or half empty, man ?" qui s'avèrera non lié aux autres cas.

 

 
Menace indicible et immémoriale, humanité dépassée, sans défense, remise à sa place insignifiante dans l'univers... C'est assez réducteur mais les éléments de base sont vaguement là : on peut donc effectivement parler d'horreur cosmique, comme l'avait promis Prior à la Fox, et ce, dès l'introduction, très lointainement apparentée à celle d'Alien, qui tente à l'évidence de convoquer ce grand frisson, ce vertige quasi addictif produit par Lovecraft dans la plupart de ses écrits. Précisons cependant que cette association n'est pas vraiment un très bel hommage fait à l'écrivain de Providence tant plusieurs mondes séparent les œuvres en question... Après son ouverture à moitié prometteuse, le premier long métrage de David Prior prend des allures de thriller surnaturel bouffant un peu à tous les râteliers. Cela pourrait ne pas être une mauvaise chose du tout si le mix fonctionnait mieux que ça. Sont ainsi notamment convoqués les codes habituels du slasher puisque l'on décline ici le mythe, surtout véhiculé par des memes internet, du Slender Man, cette espèce de croque-mitaine mystérieux qui prend l'allure d'une ombre filiforme et menaçante en arrière-plan de photographies de toutes les époques et de tous les coins du monde. Le film flirte aussi plus d'une fois avec la j-horror, invitant ses fantômes urbains, chevelus, mal fringués, et ses adolescents errants, destinés à être les premières victimes d'une malédiction ancestrale. On dérive également peu à peu vers l'horreur sectaire, le scénar empruntant grosso modo la même trajectoire que le Kill List de Ben Wheatley (paix à son âme) avec, au programme : organisation secrète, gourou illuminé, sombre sermon, rites païens et... arroseur arrosé. Enfin, on tient là un film policier, où l'on suit de près la procédure et l'investigation d'un ex-flic, personnage principal des plus bateau campé par un James Badge Dale plutôt convaincant qui a bien la tronche de l'emploi. Des recherches menées à grands coups de plans de coupe répétés sur des écrans d'ordinateur surfant sur Wikipédia, de vieilles brochures de journaux, et autres documents du même genre qui, c'est assez rare pour être signalé, sont pour une fois assez joliment filmés. 


 
 
Sans surprise, on pense très facilement au cinéma de Fincher, puisque Prior filme un peu de la même façon, mais plus sobrement, et cherche visiblement à insuffler une ambiance similaire aux titres les plus connus de son modèle. La parenté est toutefois suffisamment superficielle pour ne pas agacer. Le résultat à l'écran n'est jamais désagréable à l’œil, David Prior priorise la forme au fond, c'est un esthète, c'est évident. Dommage qu'il n'ait pas encore toute sa tête... Son premier long est beaucoup trop lent, inconsistant et nébuleux pour réellement accrocher. Notons également que le cinéaste tente peut-être d'apporter une dimension philosophique à son œuvre en nous montrant ostensiblement le fronton d'un lycée du nom de Jacques Derrida, ce qui ne suffit pas : ce plan n'a pas d'autre intérêt que de nous montrer que son auteur a de saines lectures. En fin de compte, toutes ces références, ces sous-genres, ces influences, mélangés pendant près de 2h30, font de The Empty Man un gloubi-boulga audacieux, oui, qui a son petit charme, certes, (ce qui suffit, si l'on en croit Wikipédia, à ce que le film jouisse d'un cult following – déjà !), mais qui est très très loin d'être réellement réussi. Trop pris par le développement pénible du très pénible Mank, David Fincher n'était guère là pour prodiguer ses conseils, et personne d'autre n'était dispo pour contrecarrer les petits plans d'un David Prior trop isolé et sûr de ses effets. The Empty Man est l’œuvre d'un homme sans doute sympathique et plein de bonnes intentions, mais livré à lui-même. Un film trop ambitieux, un peu fou, vraisemblablement issu d'un esprit pas encore très en ordre, en roues libres, qu'un ultime twist finit par rendre complètement incohérent et absurde. Une jolie promesse non tenue. Espérons que David Prior fera mieux, je continuerai à garder un œil sur sa carrière. En tout cas, si David Fincher a vu The Empty Man et qu'il continue de défendre son cher poulain dans les médias, il est bien plus qu'un mandataire judiciaire de renom, c'est un véritable ami ! 
 
 
The Empty Man de David Prior avec James Badge Dale (2020)

18 avril 2021

First Man – le premier homme sur la Lune

Au moment de faire le bilan ciné des années 2010, cet inventaire indispensable que nous nous devons d'établir à présent que cette décennie est (enfin !) entièrement révolue, il y a un film dont nous n'avons dit mot et qui nous avait pourtant marqués au fer rouge. Trêve de suspense, ce film, c'est évidemment le First Man du sorcier Damien Chazelle, le fils prodigue du cinéma contemporain. Sorti à l'automne 2018, ce métrage est une épopée sensorielle, puissante et même lyrique : First Man ou quand le cinéma devient cosmique. Il y a tant et à la fois si peu à dire de cette œuvre que je vais me risquer à une titrologie analytique. "First Man : le premier homme" : cette double répétition dans le titre complet, suggéré par l'auteur lui-même (dont on rappelle au passage les racines françaises – cocorico !), en dit long sur le projet artistique visant à nous livrer un double portrait de cet homme, premier marcheur sur la Lune, dans l'espace et au foyer. Plutôt confiant et sûr de lui dès qu'il passe la porte de ses bureaux à la NASA et qu'il s'envoie en l'air avec ses petits copains en tenue de bibendum Michelin, Neil Armstrong s'avère être une larve amorphe, impuissante et inexpressive quand il rentre chez lui, où il doit affronter la colère de sa femme et la maladie de sa fille, débiles de naissance. Damien Chazelle nous place sur orbite, non sans oublier de nous faire tourner sur nous-mêmes : il révolutionne l'intime et l'Histoire, mêle l'utile à l'agréable, dans un film-miroir, comme son intitulé intégral, qui n'a pour reflet que ce que nous acceptons de révéler à nous-mêmes. First Man : le premier homme, c’est aussi l'exemple-type d'un titre éponyme concentré sur la dualité du personnage éponyme de ce film éponyme. Vertigineux.
 
 
 
 
Ce film éponyme est une expérience amniotique, fœtale même (en tout cas, c'est bien dans la position du fœtus que je me souviens m'être surpris, à la fin de la séance). Je n'ai pas touché terre de toute la projo, mais quelque chose de plus mou... de plus doux... le sol de la Lune ? Non, simplement le fauteuil de la rangée de devant, à laquelle un filet de bave me reliait ! Loin d’être un trip régressif, les stimulis qu’active Chazelle sont de toute nature. On tient là un film qui a besoin de décanter 2-3 jours, mais pas plus, surtout pas, il pourrait tourner... Sur le coup, on est un peu sonné. First Man ne ressemble à rien, et il est assez compliqué de situer Chazelle sur l'échiquier cinématographique actuel où il a pris tant d'importance. C'est un peu du Kubrick easy-listening, le melon en moins, ou du Bergman réactualisé, à la portée de la plèbe. Un homme dont on attend aussi des réponses... Alors qu'il était attendu au tournant comme le messie, le film ne prend pas parti sur un sujet encore polémique : pied droit, pied gauche ? On ne saura pas. On ne saura jamais. Satellite ? Planète ? Le film laisse aussi cette autre question en suspens, plus désireux d'ouvrir de nouvelles pistes que d'en baliser d'anciennes, dans un grand chamboule-tout des repères spatio-temporaux. Ivre de la superbe de son film étincelant, épaulé par un Ryan Gosling de nouveau synesthésique, Chazelle laisse place aux rêveries : on en a même oublié notre alarme le lendemain matin ! C'est peut-être le cinéma d'après-demain, et il est encore impossible d'en mesurer l'impact ; c'est une expérience physique hors du commun en termes d'immersion et de submersion. Tétanisant, bouleversant, renversant, malfaisant et d'une beauté sans égal, on en ressort avec une gerbe terrible, et un goût de reviens-y... Dans l'espace, personne ne nous a entendu pleurer. 


First Man – le premier homme sur la Lune de Damien Chazelle avec Ryan Gosling et Claire Foy (2018)

16 avril 2021

Dark Waters

On a connu Todd Haynes moins engagé mais plus délirant. On l'a croisé une ou deux fois en soirées à Cannes ou chez lui à Brooklyn, et d'habitude y'a qu'à lui servir un martini blanc et l'écouter déblatérer pour littéralement décoller de son siège. Todd a toujours eu ça pour lui. Cet art du récit, ce souci du détail, ce sens de l'anecdote qui n'en finit plus, cette grande chaleur humaine et cette conscience aiguë de l'autre. Et puis, mon dieu, on se marre avec lui ! Il est pétri d'humour et d'amour à gogo. Pourtant, pourtant... son dernier film en date, Dark Waters, lancé directement depuis le canapé dans la platine, en un jet du disque plein de certitude et d'effet boomerang, nous a sapé le moral et cloués au tapis pour des jours et des jours. Autopsie d'une dépression. Plongée en eaux troubles.

Tout grand cinéaste américain a au moins un film-dossier à son actif, un film à charge, un film coup de poing, un film engagé qui remet les compteurs à zéro, les pendules à l'heure et l'église, la mosquée, la synagogue et le temple au centre surchargé du village. Chaque scandale américain ou international possède son film-signature, son mémorandum filmé qui le fait directement entrer dans les archives de la mémoire collective et l'établit en affaire classée dans les caboches de celles et ceux qui l'ont maté. La Amistad par exemple. Qui se souviendrait de la traite négrière sans le film de Steven Spielberg ? Pentagon Papers ? Qui se souviendrait du mic-mac des pentagone papiers sans la piqure de rappel de, une fois de plus, Steven Spielberg ? Lincoln ? Qui aurait eu vent de la carrière de cet avocat de renom sans le vaccin double-rappel de, on vous le donne en mille, Steven Spielberg ? La Liste de Schindler ? Qui aurait la moindre idée de la notion de génocide, ou d'ailleurs le réflexe d'établir des listes (ne fût-ce que de courses), sans le pense-bête de, bam, Steven Spielberg ? Réponses : personne. Et on pourrait continuer avec 1941, La Couleur prepou, L'Empire du soleil, L'Empire contre-attaque, Munich, ... Tous les grands scandales de l'Histoire ont eu un grand cinéaste américain pour s'occuper d'eux, et c'était souvent Steven Spielberg.
 
 

 
Il ne restait que le Téflon à torcher (bientôt viendront le temps d'AstraZeneca et de Pfizer). Et Todd Haynes, en grand cinéaste américain, s'y est collé. Petit rappel de son CV ? On a tendance à oublier ses faits d'armes et à minimiser ses réussites, ses prouesses. Tout ça parce qu'il n'est pas du genre à la ramener (à part en soirées où il monopolise la parole, l'attention, les vivats mais aussi tous les empanadas à portée de main, et de façon plus générale tout ce qui se gobe). Tout ça parce qu'il est gentil, discret, humble, généreux. C'est un amour d'homme qui passe le plus clair de son temps. Il le passe, tout simplement. Il n'emmerde personne avec ça. Il n'est pas du genre à signer son film d'un ronflant (et imprononçable) Todd Haynes's Teflon, ou Todd Haynes's Scarole, pour citer son précédent film magnifique sur les amours de deux femmes dans le New York des années 50. Les gens sont d'autant plus virulents avec les innocents, les non-violents, les êtres pacifiques qui ramassent les coups en se pliant en boule. Combien ont déféqué sur Le Musée des merveilles, que nous tenons pour un bien beau film. L'homme, Todd Haynes, est pourtant visionnaire, ayant signé bon nombre de films d'hier qui parlent potentiellement de demain (exemple canonique : Safe).
 
 

 
Les soirées chez Todd, c'est bruitiste. On ne s'entend pas penser. On n'entend que lui, qui aboie au milieu de la pièce parmi les décibels et distorsions de Sonic Youth. Non pas que les vinyles tournent sur la platine, non, le groupe vient jouer chez lui chaque week-end. Il a quasiment inventé Sonic Youth et leur a suggéré d'ajouter "Sonic" à "Youth", ou l'inverse. Le groupe mythique devrait même s'appeler Todd Haynes's Sonic Youth. C'est aussi à lui qu'on doit l'avènement Julianne Moore, dont il a cerné la personnalité hors-normes et le toupet face caméra. C'est aussi à sa majesté Haynes qu'on doit la carrière de Kelly Reichardt, qu'il produit, et qu'il a sortie des ronces à ses débuts. Todd Haynes porte en lui-même quelques unes des plus grandes carrières du cinéma américain d'aujourd'hui. On pourrait le comparer au James Stewart du film de Capra, La Vie est belle, victime parfois de coups de blues pas possibles mais qui régale en soirée et distribue les billets allers pour la joie et le kiff sans escale quitte à parfois se mettre en danger. Quand Todd est au fond du seau, en général le surlendemain de ses soirées de légende (le lendemain il n'est pas , on peut lui parler mais dans le vide complet, et on peut facilement s'y tromper car il a cette particularité de garder les yeux grands ouverts dans ces moments-là, deux yeux qui ressemblent à des clous de girofle), on aimerait pouvoir lui montrer l'état du cinéma américain s'il n'avait pas existé ces trente dernières années et s'il ne s'était pas démené pour l'embellir de sa si délicate et précieuse façon.
 
 

 
Il lui fallait donc, comme tous les grands, son film-dossier. C'est un peu la faute du fort louable Mark Ruffalo, homme doté de toutes les qualités, qui n'aime rien tant qu'accumuler les films-dossiers, considérant par là qu'il allie l'utile et l'agréable, le politique à la fiction. Ruffalo avait chez lui cette batterie de casseroles en téflon qui lui faisait littéralement pisser du plomb après chaque repas, mais qui ont permis quand même toutes ces scènes où il se transforme en Hulk en un claquement de doigts dans la saga Avengers, et l'acteur avait à cœur d'en faire quelque chose d'utile. Après avoir revendu ses poêles à frire à prix d'or sur e-bay, le comédien, alerté des dangers du téflon par son médecin traitant inquiet de le voir régulièrement tripler de volume et changer de couleur de peau, a donc forcé la main à l'un des plus grands cinéastes américains de son temps, Todd Haynes, qui lui en devait "une belle" (le prix de la came pour une soirée, lors de laquelle Todd a mis à sac la baraque de son ami comédien : il y a parfois des soirées qui tournent mal pour Haynes, quand il n'est pas "dans son monde", comprendre embué par la musique de Sonic Youth venue le canaliser et calmer ses nerfs à vif). 
 
 

 
C'est sans la passion qui le caractérise au quotidien que Todd Haynes s'est lancé dans le tournage (long et laborieux, selon ses dires, et dieu sait qu'il ne supporte pas de tourner dans un autre ordre que chronologique : sans ça, il "ne suit plus"...) de ce film-dossier sur les méfaits du téflon. Petit manque de motivation de la part du maestro pour ce film de commande, cette dette de jeu à un pote de longue date, vite transformé en manque d'inspiration, qui touche jusqu'à l'affiche : on a attendu la course-poursuite jusqu'au bout du générique de fin, espérant une scène post-générique ultra nerveuse dans laquelle Mark Ruffalo allait appuyer à fond sur le champignon. Et jusqu'au titre du film, Dark Waters, qui est déjà le titre d'au moins trois autres films, dont deux films d'horreur portant sur le même sujet, le téflon, et un porno reptilien à vous glacer le sang. Le résultat du travail de Haynes et de Mark Ruffalo est certes terne, lent, gris, vert, lourd, monotone et vite expédié, il n'en reste pas moins un film-dossier qui peut en remontrer à bien d'autres films-classeurs et autres films-chemises beaucoup moins rigoureux et définitifs. 
 
 

 
Todd Haynes a vidé le dossier, essoré le fichier, nous donnant l'impression, d'un bout à l'autre de la projection, d'être , dans notre salon, d'ouvrir les archives l'une après l'autre, de les éparpiller sur le carrelage et de nous balancer au visage les preuves les plus accablantes sur les dangers du téflon, nous gueulant au visage "Et vise un peu ce document ! Et jette un œil sur celui-là ! Tu me crois maintenant ? C'est pas du lourd ça ?" Si. Vous ne pourrez plus rien nier après avoir vu ce film, même si vous faites actuellement fortune dans le téflon, même si vous êtes plongé jusqu'au cou dans l'affaire et si vous en avez retiré des bénéfices. Personne ne peut plus rien réfuter. Qu'on soit sur le banc des accusés ou victime, on baisse la tête et on plaide coupable. Même si on trouve ça bien pratique quand l’œuf surfe à ce point sur la poêle sans la moindre goutte d'huile ou de beurre, lévitant au-dessus du revêtement noir auquel il ne veut surtout pas accrocher (toujours trouvé ça chelou...). Nous, depuis ce film, c'est bien simple, on cuisine et on mange à même la plaque vitro-céramique. Et en fait ça passe. A condition de sortir le matos du carton d'emballage et de déballer des vivres consommables. Il faut dire qu'on ne bouffe que de saison : les knackis balls c'est de janvier à décembre, faut pas se mentir.

 
Dark Waters de Todd Haynes avec Mark Ruffalo (2020)

11 avril 2021

Shadow in the Cloud

Vous vous souvenez de Sils Maria d'Olivier Assayas ? Nope ?... Mais si ! Ce film où Kristen Stewart et Juliette Binoche faisaient de la rando dans les Alpes et allaient admirer les nuages serpenter dans les vallées ! Toujours pas ?! Bref. Dans les méandres métadiscursifs vertigineux issus du cerveau dérangé d'Assayas, Chloë Grace Moretz incarnait une starlette hollywoodienne en plein boom, sur le point de jouer dans un film d'auteur européen aux côtés de notre Juliette Binoche nationale. Cette dernière, pour mieux connaître sa future partenaire, allait voir par curiosité l'un de ses derniers films en salle. Elle découvrait alors, stupéfaite et hilare, une caricature de blockbuster américain : un film de SF abscons, décérébré et grotesque dont elle ne comprenait strictement rien, où la jeune vedette jouait (fort mal) une héroïne à laquelle rien ne résistait. Eh bien Shadow in the Cloud, c'est un peu ça. La prophétie du devin Assayas, qui ne prenait certes pas un très grand risque en imaginant son actrice dans ce genre de productions, s'est réalisée. La réalité a rejoint la fiction. Ou plutôt, les deux fictions ont fait corps, les étoiles se sont parfaitement alignées dans ce que l'on nommera dorénavant l'Olivier Assayas Universe.



 
Shadow in the Cloud est donc l'amusante parodie d'Assayas, à quelques détails près... Il ne s'agit pas d'un infâme blockbuster US au budget faramineux mais d'une plus modeste production en grande partie néo-zélandaise. C'est une série B dont la sortie n'a pas pu se faire en fanfare dans nos salles, en raison du contexte sanitaire, et qui a plus logiquement fini sa course sur ces plateformes VOD auxquelles elle semblait destinée. C'est enfin un véhicule pour sa jeune actrice blonde, jusqu'à présent plus souvent cantonnée aux rôles d'adolescentes, qui lui permet d'affirmer sa maturité et sa féminité en incarnant une véritable héroïne de films d'action : une aviatrice qui n'a pas froid aux yeux doublée d'une mère désireuse de sauver la vie de son bébé, envers et contre tous.

 

 
Le scénario, au sous-texte féministe brouillon qui le rend à peine sympatoche, est un foutoir complet. Bavard à un point agaçant dans sa trop longue première partie, il accumule ensuite les incohérences et les absurdités. Évidemment, la vraisemblance n'est pas ce que l'on attend d'un tel film, où une hideuse bestiole ailée et griffue s'en prend à un avion de chasse en pleine Deuxième Guerre Mondiale. Mais il est tout de même déconcertant de voir les réactions, ou plutôt l'absence de réaction et du moindre étonnement, des uns et des autres à la vue de cette vilaine chose agressive qu'ils prennent pour un gremlin en raison de cette légende, soutenue par les spots de propagande de l'époque (l'un des plus connus ouvre d'ailleurs le film), qui attribuait les avaries de l'aéronautique militaire des Alliés aux méfaits de ces créatures imaginaires et malfaisantes (une légende déjà exploitée dans un épisode mémorable de la série La Quatrième dimension, Cauchemar à 20 000 pieds).


 
 
Mais si on a la curieuse impression que le scénar a été écrit en mode cadavre exquis lors d'une soirée trop arrosée (ou pas assez...), c'est peut-être parce qu'il a connu une gestation très particulière. Le maudit texte est passé de mains en mains après une première version signée Max Landis (fils de John), accusé entre temps par plusieurs femmes de harcèlements sexuels répétés (père et fils cumulant à eux deux un beau CV). C'est finalement Roseanne Liang, aussi à la réalisation, qui y a apporté la touche finale, révisant tout le récit à la lueur du casier judiciaire de son premier auteur, faisant de son film un réquisitoire à peine déguisé contre la masculinité toxique. La démarche est honorable, l'intention est bonne, mais le trait est hélas trop lourd, maladroit et force est de constater qu'à l'écran, cela ne fonctionne pas complètement. On a pigé la métaphore, on a compris où réside la véritable monstruosité et contre quoi il est le plus important de lutter, mais ça n'est pas brillant pour autant, loin de là. 
 

 
 
Admettons cependant qu'il est plutôt plaisant de voir la frêle Chloë Moretz donner une leçon à ses compagnons d'infortune, à la virilité mise à mal, avant d'administrer une terrible rouste au pauvre gremlin qui, en plus des ennemis de l'Axe, leur menait jusque-là la vie dure. Une créature disgracieuse que nous prendrions presque en pitié quand, à la toute fin du film, notre impitoyable héroïne la défonce sans sommation après l'avoir trainée dans la boue en la tirant par la queue : une vraie humiliation. Aussi, le film a un rythme trépidant et nous réserve sont lot de situations tellement too much qu'elles en deviennent captivantes : il faut voir Moretz accomplir des acrobaties aériennes impossibles en portant en bandoulière l'espèce de cartable contenant son bébé (un cartable qui devrait déborder de rejets corporels en tout genre...). La BO très électro qui, pour le meilleur, ressemble à un hommage trop appuyé à John Carpenter et, pour le pire, à un pur instrument de torture auditive, apporte également son petit charme à l'ensemble. Mais ne vous y trompez pas, si Shadow in the Cloud est une toute petite chose amusante comme il en sort finalement pas tant que ça, ça ne vaut vraiment pas cher et je ne vous le recommande pour rien au monde. 
 
 
Shadow in the Cloud de Roseanne Liang avec Chloë Grace Moretz et des guignols (2020)