8 février 2023

Intacto

Tomas Thiboult, un braqueur de banques de 18 ans, est l'unique survivant d'une effroyable catastrophe aérienne. Il pourrait bien être l'instrument de la vengeance de Federico Le Goff, 42 ans, qui a de son côté survécu à un tremblement de terre sans précédent et a découvert dans la foulée qu'il possède le pouvoir de voler leur chance aux autres êtres humains en les touchant : il a ce qu'on appelle "le Don". Samuel Guyader, 85 ans, est quant à lui le survivant absolu, celui qui a tout paumé sauf la vie pendant les heures les plus sombres de la Seconde Guerre mondiale. Il a en effet survécu aux camps de concentration, il est donc théoriquement intouchable, tranquille, le cul bordé de nouilles. Pour s'en mettre plein les poches et repérer aisément les plus chanceux, le vieux Sam dirige un casino avec l'aide de Federico aka Fedex. Lorsque ce dernier rompt leur association pour une sombre histoire de carte Fnac égarée, Sam le bannit de son paradis fiscal et va jusqu'à lui retirer de facto sa capacité à voler leur chance aux autres ! Federico le prend très mal et veut à tout prix se venger en défiant papy Sam à son jeu favori : la roulette russe. Pour cela, il va se lier d'amitié au jeune Tomas – le personnage évoqué dans la première phrase du présent texte – en lui imposant un parcours initiation afin de tester sa chance et estimer ses capacités...




Vous n'avez pas mal au crâne ? Vous pourriez, car vous venez de lire le terrible pitch d'Intacto, un film paranormal espagnol réalisé par Juan Carlos Fresnadillo sur un scénario écrit par lui-même avec l'aide du célèbre et si charismatique gardien allemand des années 90, Andréas Köpke. Cette histoire s'inspire vraisemblablement du pavé de Dan Simmons, L’Échiquier du Mal, un ouvrage efficace et haletant qui avait bien su combler quelques tristes heures de mon année en Cité U. Chez Dan Simmons, des personnages dotés d'un don exceptionnel jouaient la vie de leurs semblables dans des jeux d'échecs grandeur nature. Parmi eux, se trouvait un survivant des camps de concentration, qui en avait donc vu des vertes et des pas mûres. Dans Intacto, c'est l'immortel Max von Sydow qui prête ses traits fatigués au vieux juif chanceux. A travers ce personnage, Juan Carlos Fresnadillo nous apprend donc qu'avec une chance supérieure à la moyenne, il était possible de survivre aux camps. On salue la mémoire des moins fortunés...




J'ai maté Intacto en compagnie de mon acolyte Rémi il y a quelques années mais je m'en souviens encore à peu près. En plein milieu du film, Rémi s'est levé d'un seul coup du canapé en gueulant "POUAH", et a continué son chemin vers le frigo, à la recherche d'un produit quelconque qui lui permettrait de tenir le choc. Sans doute du Yop Vanille. Face à Intacto, nous n'en menions pas large, nous qui sommes pourtant habitués à nous infliger les pires sévices cinématographiques. Il y a une scène qui nous a particulièrement mis sur le carreau. Celle dans laquelle des mecs se mettent un bandeau sur les yeux et courent le plus vite possible dans une immense forêt, quitte à crever sur le coup en prenant une branche d'arbre bicentenaire de plein fouet sur le front. C'est une drôle de méthode pour tester sa chance, je n'y aurais guère pensé. Je croise les doigts pour que mes parents, qui m'ont toujours répété "Féfé, t'as le cul bordé de médailles" avant de m'en coller une, ne tombent jamais sur ce film maudit. Intacto nous a anesthésié la partie gauche du cervelet. 


Intacto de Juan Carlos Fresnadillo avec Max von Sydow, Leonardo Sbaraglia et Eusebio Poncela (2003)

28 janvier 2023

Smile

C'est l'un des plus grands succès du cinéma d'horreur de l'année passée et c'est encore un assez mauvais film. Cependant, avec l'âge avançant, on a peut-être tendance à choisir de voir le verre à moitié plein, à ne retenir que le positif, à s'adoucir, tout simplement. Alors, plutôt que de perdre mon temps à vous dire tout le mal qu'il y a à penser du premier long métrage de Parker Finn, que l'on devine être une laborieuse rallonge de son court métrage breakthrough, farcie de jump scares ridicules et dotée d'un scénario à coucher dehors, je vais simplement vous signaler qu'on y trouve tout de même une vraie bonne scène et une idée valable. La bonne scène, c'est celle de l'anniversaire du petit neveu binoclard de notre pauvre héroïne psychiatre (celle-ci est victime d'une malédiction, refilée par une de ses patientes, qui lui fait perdre peu à peu le contrôle de sa vie et la rend sujette à de terribles hallucinations). Le jour dudit anniversaire, notre héroïne, en congé maladie forcé, se pointe chez sa débile de sœur le sourire, peu naturel, aux lèvres, avec un beau paquet cadeau pour le gosse. Pour une fois, Parker Finn n'use pas de ficelles faciles et parvient à mettre en place un suspense tout à fait opérant. Nous sommes impatients, complices de l'atrocité à venir, que l'on attend avec ce plaisir typique partagé par les spectateurs de film d'horreur. La tension monte progressivement jusqu'à l'ouverture du fameux cadeau par le gosse, au centre de l'attention d'une importante assemblée d'autres morveux et de leurs parents, tous très propres sur eux. Nous sommes convaincus qu'il y aura une surprise à la clé parce que nous avons bien vu, auparavant, quand l'héroïne s'était rendue au magasin de jouets pour choisir son présent, supposé être un train électrique, la caméra s'attarder, pour clore cette scène qui ne servait donc qu'à préparer le terrain, sur la boîte d'un joujou décorée d'une famille modèle dont chaque membre arbore un très large sourire, motif synonyme ici d'horreur annoncée... Et ça ne manque donc pas. Pendant quelques précieuses secondes grâce, notamment, à une intelligente utilisation du hors champ et une actrice, Sosie Bacon, la fille de Kevin, tout le long irréprochable, nous partageons la terreur ressentie par tous les convives, horrifiés à la découverte de la nature si sordide du cadeau et par la réaction de l'héroïne, frappée d'une folle stupeur. C'est une terreur amusée, agréable, plaisante, car il y a aussi quelque chose d'assez comique là-dedans, surtout quand nous ne sommes pas spécialement sensibles à la maltraitance d'animaux domestiques au cinéma...
 
 
 

 
Enfin, quelques jours plus tard, l'héroïne retourne voir sa sœur dans le cadre de sa laborieuse enquête sur leur passé commun et, après que sa cadette lui ait gentiment demander de sortir au moins temporairement de sa vie pour ne plus traumatiser encore sa famille, notre psy en pleine descente aux enfers retourne piteusement dans sa bagnole. Parker Finn la filme alors à l'intérieur de l'habitacle, sous le choc, en train d'essayer de reprendre ses esprits, puis nous devinons, dans l'arrière-plan, sa sœur ressortir de chez elle puis s'avancer d'un pas décidé vers la voiture. Son buste finit par envahir tout le cadre de la fenêtre et l'héroïne s'apprête à baisser sa vitre quand, soudainement, la tête de la sœurette tombe à la renverse, dans un angle impossible, et apparaît donc d'un seul coup à notre vue. Elle arbore un sourire hystérique dans ce qui s'avèrera être une énième vision cauchemardesque du personnage principale. L'effet est très inattendu, accompagné d'un son strident inévitable, mais l'idée est assez chouette. C'est un jump scare, un de plus dans ce film qui doit en compter plus d'une dizaine, mais celui-ci mérite au moins d'exister ! Bon, à part ça, RAS : rien à sauver. Smile m'aurait peut-être plu si je l'avais découvert à 10 ans, à l'époque où j'enregistrais les films programmés par M6 dans le cadre des Jeudis de l'angoisse pour les mater dès le lendemain à mon retour du collège. Encore que, j'avais meilleur goût que ça à l'époque (oui, j'aime m'envoyer des fleurs), et je suis à peu près sûr que ce film, dont j'aurais peut-être mieux accepté l'histoire à la mords-moi-le-nœud, m'aurait déjà paru beaucoup trop long. Je ne sais pas ce que fera Parker Finn par la suite, mais ne comptez pas sur moi pour vous en informer.


Smile de Parker Finn avec Susie Bacon (2022)

22 janvier 2023

Jeremiah Johnson

Revoir ce western c'est s'assurer un voyage vers de formidables contrées, un départ pour l'élégance et la majesté, une longue marche vers un spectacle peu commun, une ascension direction le royaume du monde sauvage, la grâce, le charme, la beauté tout simplement. Et ce pays porte un nom : Robert Redford. L'acteur est d'absolument tous les plans et les crève un par un pendant une heure trois quart. Dire que Bob Redford fut beau n'est guère nouveau, je vous l'accorde. Mais dans Jeremiah Johnson, c'est quelque chose. Comme dans quasiment tous ses autres films. Ce qui me fascine surtout c'est sa chevelure. L'acteur brave des températures inhumaines, à moins cinquante sous zéro, il affronte le blizzard, des torrents de pluie, la neige par avalanches, la faim et la soif, mais il ne quitte jamais une coiffure en tout point admirable. Ses cheveux sont épais, soyeux, toniques et brillants. Quel est son secret ? Peut-être la graisse de saumon ? Le foie de grizzli ? Je ne sais pas mais je veux le même régime alimentaire et surtout le même shampoing. Quelle tignasse de rêve ! 
 
 


 
Rien d'étonnant à ce que tous les personnages qui gravitent autour de lui, du vieux chasseur d'ours qui lui apprend à vivre seul en milieu hostile au gros couillon qu'il trouve enterré jusqu'au cou par les indiens en passant par les indiens eux-mêmes, sans oublier l'orphelin qu'il prend sous son aile et la squaw qu'on le force à épouser, tombent tous en pâmoison devant cette enflure et rêvent de le scalper.





Même quand il cède à un besoin de vengeance et devient la Nemesis de tous les indiens Crows de la région, qui lui tombent dessus l'un après l'autre, parfois à dix contre un, sans prévenir, interrompant sans ménagement un énième apéro mousse de notre bellâtre au bord d'un millième ruisseau, indiens qu'il massacre les uns après les autres, retournant à sa fourchette sitôt après en avoir occis un qui venait de lui sauter sur le râble en plein bol de cheerios, ou finissant tranquillement de s'essuyer avec une feuille de cactus après en avoir expédié un autre en enfer qui venait de jaillir d'une motte de neige alors qu'il faisait sa commission, recevant ça et là un coup de coutelas dans le creux des flancs, swissss, une flèche dans l'omoplate, flaaaaak, là un coup de tomahawk dans l'entrejambe, craaaaaaak, mais n'en ayant jamais rien à cirer et continuant à sauter de rivière glacée en piton rocheux, de fourré de ronces en talus rocailleux, tuant des Corbeaux à qui mieux mieux, eh bien même là sa coiffe est à tomber. 
 
 

 
Sa légende enfle, il devient le guerrier favori de ses pires ennemis, hante les bois et court les Rocheuses sans jamais crever malgré ses mille blessures mortelles, ses trois cent plaies ouvertes, sa couille abandonnée au fond d'un ravin et les douze mille litres de sang perdus, mais Redford Bob reste parfaitement bien coiffé. C'est le seul reproche que l'on peut faire au film de Pollack, par ailleurs si plaisant : ne pas avoir décoiffé sa star ni son film (avec, par exemple, un peu de la folie d'un Man in the Wilderness, sorti par Sarafian un an plus tôt) quand son héros éponyme devient tout autre, accède à une nouvelle dimension, de simple trappeur à Belphégor des contrées sauvages, de chasseur cueilleur à Bête du Gévaudan, de petit pionnier incarnant la grandeur du métissage et du multiculturalisme à Dame Blanche avec un max de chocolat fondu sur deux boules de vanille. 
 
 
A ce moment-là du film, la coiffure de Redford a pris son autonomie, plus resplendissante que jamais.

Ca méritait un petit coiffé-décoiffé, non ? un petit délire de scénariste ? Quelque fantaisie de mise en scène ? Pollack, ici à son meilleur, reste Pollack. D'un âne on ne fait pas un cheval de course. Un fier baudet tout de même à l'époque (dont il faudra un jour que j'évoque ici le second film, Propriété interdite, avec le même Redford et surtout l'immense Natalie Wood, film fort apprécié), et auteur jadis de quelques faits d'armes remarquables jusqu'aux Trois jours du Condor en 75. Filmographie qui mourra ensuite de sa belle mort, mais dont Jeremiah Johnson demeure un highlight sacrément bien coiffé.
 
 
 Jeremiah Johnson de Sydney Pollack avec Robert Redford, Will Geer et Allyn Ann McLerie (1972)

18 janvier 2023

Halloween Ends

Ça y'est, c'est fini ! Ouf ! La trilogie de David Gordon Green s'achève enfin. Il ne devrait plus y revenir, vu les résultats au box office qui vont logiquement décrescendo. Bon, il paraît qu'il s'attaque maintenant à un remake de L'Exorciste, mais je préfère ne pas encore y penser. Chaque chose en mon temps, comme disait Yves. Pour l'instant, réjouissons-nous de cette conclusion tant ce fut laborieux et douloureux d'y parvenir. Après deux films passés à tourner en rond, à ridiculiser des personnages bien connus et à brasser du vide en abordant plus ou moins des thèmes dans l'air du temps, David Gordon Green a décidé cette fois-ci de s'entourer de toute une équipe de scénaristes pour essayer de se renouveler, d'apporter quelque chose d'un peu neuf à sa trilogie. Il était temps. Le piteux semblant de nouveauté apporté ici m'a tout de même permis de suivre cet ultime volet avec moins de difficulté, sans trop souffrir. Je m'attendais à la bouse ultime et j'ai donc été un peu surpris, les épisodes précédents étaient pour moi bien plus compliqués à encaisser. Je l'avoue : la scène d'ouverture, sur laquelle je reviendrai, m'a même plutôt emballé, c'est le meilleur moment du film et, heureusement, on est supposé l'ignorer au moment de la découverte dudit film...




Contraint par le COVID de changer les plans d'une trilogie dont l'action devait initialement se dérouler sur une paire de jours seulement, David Gordon Green va donc à l'encontre des attentes du spectateur en situant ce troisième opus quelques années après Halloween Kills. Michael Myers a disparu de la circulation après ses sanglants exploits mais les habitants d'Haddonfield demeurent traumatisés et le mal semble s'être répandu dans la ville, sujette à de nombreux événements sordides (suicides, agressions, cambriolages, chiens et chats perdus, pertes de clés, droite au pouvoir, etc.). L'introduction nous propose donc d'assister à l'un de ces événements : on y rencontre le jeune Corey Cunningham (peut-être un clin d’œil au réalisateur du premier Vendredi 13...), gaillard de vingt berges engagé comme baby-sitter pour garder le gosse infect d'une riche famille de la ville. Alors que The Thing passe à la télé (vous avez la rèf là aussi ?), le gosse ne trouve rien de mieux à faire que d'enquiquiner son garde-chiourme en le rappelant à sa condition de souffre-douleur du bled et en provoquant une partie de cache-cache endiablée dans l'immense baraque. Le petit jeu tourne au vinaigre quand le gamin bascule accidentellement dans le vide, du haut des escaliers, et atterri trois étages plus bas, sous le regard stupéfait de sa mère, tout juste rentrée de sa soirée. Compte tenu du bruit sourd émis à l'atterrissage, de l'angle contre-nature pris par le petit corps et de la mare de sang qui se forme dans tout le hall, nul besoin d'autopsie : le pauvre gamin a claqué sur le coup et n'a (hélas) pas trop souffert... 




Après cette ouverture plutôt efficace qui aboutit à une énième variation lourde de sens autour du fameux générique, ritournelle habituelle sensiblement revue et corrigée par un trio Carpenter que le travail n'a pas dû submerger, nous retrouvons donc Laurie Strode et sa petite-fille dans leur maison d'Haddonfield, vivant dans une ambiance plutôt sereine et apaisée. La première écrit ses mémoires, ce qui permet des flashbacks explicatifs lourdauds (mais bien pratiques pour les plus malins d'entre nous qui ont su éviter les chapitres antérieurs et n'auraient pas pu échapper à celui-ci), tandis que la deuxième taffe dans une clinique aux côtés d'un vieux médecin imbuvable et d'une collègue odieuse. Mais c'est donc surtout Corey Cunningham que nous suivons de plus près, et c'est peut-être la partie la moins complètement inintéressante du film. Le parallèle et les correspondances opérés entre le jeune homme et Michael Myers se font de plus en plus insistants (sa tronche enfarinée rappelle vaguement celle du Michael Myers entraperçue dans l'œuvre originale, il bosse dans un garage en combinaison grise anthracite idoine, il se relève de la même manière que l'Undertaker quand il se retrouve au sol, etc., vous aurez compris que DGG ne fait jamais dans la dentelle). Jusqu'au jour où, croyant avoir trouvé refuge dans les bras de la petite-fille de Laurie (tout le versant du film, assez conséquent, consacré à leur romance est tout simplement affligeant), Corey se voit de nouveau enquiquiné par les tocards du coin, finit balancé par dessus la rambarde d'un pont (décidément !) et termine la nuit dans les égouts, le repère d'un Michael Myers extrêmement diminué qui contamine son jeune et malheureux visiteur en le regardant dans les yeux lors d'une scène assez ridicule... 




Avec cette ville farcie de crétins finis sur laquelle plane l'ombre d'une malédiction ancestrale, où sommeille dans l'antre obscure un démon à peine endormi prêt à se réveiller à tout moment, cet Halloween rappelle étrangement les récits de Stephen King et notamment Ça. Mon analyse sur ce point-là n'ira toutefois guère plus loin : je fais ça bénévolement, rappelez-vous, pour mon seule plaisir personnel, sans aucune autre ambition, et loin de moi l'idée de me replonger dans King et les adaptations moisies de ses bouquins pour étayer ma fragile comparaison. Je suis plus à l'aise dans l'autoanalyse, à essayer de comprendre comment j'ai pu mieux vivre cet ultime épisode dont le scénario écrit à dix mains paraît torché à la va-comme-je-te-pousse comme pour respecter des délais de production intenables. David Gordon Green cherche donc timidement à renouveler la saga. C'est beaucoup trop tard et plutôt pathétique, mais il essaie et c'est tout de même un peu moins insupportable que l'étalage de débilités prévisibles subies dans les deux précédents opus. Aussi, le côté nanard paraît ici beaucoup plus assumé. On se prend bien moins au sérieux qu'en 2018 et c'est tant mieux. Il y a des scènes qui flirtent avec la parodie, pas mal de détails humoristiques disposés ici ou là, plutôt bienvenus. Il est simplement un peu dommage que cette espèce de je-m'en-foutisme parfois comique éclabousse les personnages-clés de la saga (si l'on peut parler de "personnage" quand on évoque la figure de Michel Myers). 




Laurie Strode n'a jamais été aussi risible que là-dedans, à déblatérer sa grande théorie sur les différentes formes de mal au petit matin sur son rocking-chair histoire de nous expliquer clairement où le cinéaste veut en venir. On a presque de la peine pour la sympathique Jamie Lee Curtis, qui mérite bien mieux que ça. Le film touche le fond quand il nous propose un énième affrontement musclé entre Laurie Strode et son ennemi juré. Un passage obligé, qui se déroule ici dans la cuisine de la maison : après avoir pris quelques coups de poêle à frire, Myers finit coincé sous le réfrigérateur, crucifié au plan de travail par divers ustensiles bien aiguisés. C'est à pleurer ! Un souffle ténébreux balayait les pavillons de banlieue du film de Carpenter, qui baignait dans la si belle lumière funèbre et automnale de Dean Cundey ; une odeur de pet, des reflets du néant absolu et un abîme de nullité irriguent chaque plan du film final de Gordon Green. En 1978, les lieux les plus communs et familiers paraissaient hantés, maudits. Ici, on s'interroge sur le contenu du frigo abattu sur Myers ou la marque de cette poêle si solide qui l'a sonné du premier coup. On sent que la figure du fameux boogeyman n'intéresse plus David Gordon Green, il n'en fait strictement rien, en dehors de quelques clins d'œil inévitables qui s'apparentent plutôt à de violents coups de coude administrés dans les côtes du spectateur et de deux trois tristes plans en contre-plongée faits pour la bande-annonce. Bon, j'essaie de trouver du positif là-dedans, après y avoir paumé six heures de ma chienne de vie au total, mais il ne faut pas se mentir, c'est d'une pauvreté absolue et il n'y a pratiquement rien à sauver. 

C'était la triste fin du petit enfant huître.


Halloween Ends de David Gordon Green avec Jamie Lee Curtis, Andi Matichak et Rohan Campbell (2022)

13 janvier 2023

Cœurs / Morse

Je n'ai découvert que cette année le Morse de Tomas Alfredson, sorti en 2008, que John Carpenter cite souvent comme la réussite du cinéma de genre de ces vingt dernières années quand on lui pose la question. On peut le piger. J'ai aimé ce film, qui n'est pas le seul à le faire mais qui intègre avec finesse et intelligence le mythe des vampires dans la société contemporaine sous une forme plutôt réaliste, à travers la relation entre un jeune garçon suédois de 12 ans, Oskar (Kåre Hedebrant), victime de harcèlement scolaire, et une gamine, Eli (Lina Leandersson), du même âge, récemment installée dans le même bâtiment avec son "père". Eli s'avère assez vite être une petite vampire. Elle vit recluse dans sa chambre et la nuit venue ose fouler la cour de l'immeuble où elle erre, pâle et les yeux dilatés, pieds nus dans la neige et le froid qui ne l'atteint pas. 
 
 


 
C'est là qu'elle rencontre Oskar. Lui passe son temps sur un portique pour enfant à fantasmer et mimer le poignardage vengeur de ses harceleurs. Ils font connaissance. Oskar prête son Rubik's cube à Eli. Après leurs échanges, elle rentre chez elle, où son tuteur (Per Ragnar) la fournit régulièrement en sang frais après avoir commis de sordides meurtres dans les environs. Rassasiée, Eli communique encore avec Oskar, en morse, à travers le mur mitoyen de leurs chambres. Voilà pour les prémices du scénario de Morse, sans trop en dire sur le deuxième assassinat commis par le fournisseur en hémoglobine d'Eli, d'un pilier de bar du coin, qui tourne plutôt mal, et dont un voisin est témoin, ni sur la révolte pour le moins radicale d'Oskar face à son principal agresseur. Non, plutôt dire un mot de ce plan du film d'Alfredson qui m'a ramené non pas en 2008, son "acte de naissance", mais en 2006, deux ans avant la sortie de Morse, et à un autre film sorti cette année-là, vous l'aurez compris, il s'agit de Cœurs, d'Alain Resnais, que, quant à lui, j'ai vu à sa sortie, il y a 14 ans donc, deux ou trois fois même, je crois, une au cinéma puis dans chez moi, mais que je n'ai pas revu depuis.





Sorti trois ans après un opus relativement mineur de Resnais, Pas sur la bouche, et signant le retour du cinéaste français vers les sommets, avant les trois derniers grands films que seront Les Herbes folles (2008), Vous n'avez encore rien vu (2011) et Aimer, boire et chanter (2013), Cœurs est un film choral hivernal mêlant les destinées de plusieurs personnages, qu'ils se rencontrent ou non, également reliés dans le montage par des plans de chutes de neige. Le film de Resnais en convoque lui-même d'autres, bien sûr, comme On connaît la chanson (1997) avec ses séquences collées non par des plans de neige mais par des plans de méduse, ou encore, pour remonter plus loin, Hiroshima mon amour (1959) et son fameux faux-raccord sur les mains et les bras d'Emmanuelle Riva caressant le dos d'Eiji Okada, mains et dos d'un seul coup couverts de cendres, celles de la ville rasée et reconstruite, puis de poussières humides et luisantes.
 
 


 
Le plan qui y fait écho, dans Coeurs, est sûrement le plus mémorable du film : il s'agit de ce plan, également monté en faux-raccord, sorti de nulle part et voué à y retourner, qui évoque la mémoire lui aussi, la mort, où le personnage de Sabine Azéma, Charlotte, pose sa main sur celle, tout à coup morte, sombre comme un morceau de bois, un bras de marionnette ou un corps pourri, du personnage qu'incarne Pierre Arditi, Lionel, au beau milieu d'une conversation dans laquelle ce dernier, pour la première et seule fois, comme une parenthèse dans sa vie, se confie sur ses relations à son père déclinant. La table autour de laquelle ils échangeaient jusque là se retrouve soudain, dans ce plan, couverte de neige, contre toute vraisemblance : ils sont à l'intérieur, dans la cuisine de Lionel, à l'abri de la neige qui tombe dehors, dont l'apparition est impossible et qui disparaîtra dès le plan suivant. On pourrait même penser, avec tout ça, à Smoking / No Smoking, étant donné les deux acteurs en présence, tout à coup autres, transportés ailleurs, dans une autre réalité, peut-être une autre version d'eux-mêmes, par ce simple raccord magique et mélancolique. Les personnages de Charlotte et Lionel (Lionel était déjà le prénom d'un des avatars d'Arditi dans le diptyque de 1993) sont d'ailleurs eux-mêmes assez versatiles et semblent vivre plusieurs vies en une, en particulier Charlotte, qui se montre sous des jours très différents.





Mais, j'ai maintenant découvert Morse, et ce plan du film de Resnais me transportera aussi, quand je reverrai Cœurs, vers le futur, vers le Morse d'Alfredson. En fait, donc, un peu partout dans le temps de l'Histoire du cinéma, temps long, qui défie la mort, temps de vampire (je ne sais plus qui, mais je crois que c'était Serge Daney, qualifiait les cinéphiles de zombis...). Aussi reverrai-je un jour ou l'autre Morse comme un petit cousin du cinéma d'Alain Resnais, bizarrement. Le cinéaste français hantera ce film de genre suédois aimé de Carpenter dans lequel une jeune vampire en proie aux pires difficultés (outre sa réclusion, elle se retrouve rapidement seule, obligée de se nourrir sur site et traquée) s'évertue, alors que le sort s'acharne contre elle, à accompagner un garçon timide, à devenir son amie et sa confidente et à lui donner du courage et de la force pour affronter les débiles qui l'ennuient à l'école. Il me semble que c'est quelque chose de très présent dans le cinéma de Resnais, tiens, qu'un de ses personnages se donne du mal pour en soutenir un autre et lui transmettre un peu de force dans une mauvaise passe. Je crois (c'est plus une impression, une intuition, qu'une affirmation, il faudrait revoir les films) que les personnages de Sabine Azéma en particulier ont souvent à un moment donné ce rôle de soutien. Elle aide son époux revenu d'entre les morts dans L'Amour à mort ou sa sœur accablée par une dépression post-thèse dans On connaît la chanson (où elle vient aussi en aide à l'autre dépressif du film, interprété par le regretté Jean-Pierre Bacri). Je crois voir Sabine Azéma tirer d'autres êtres à bouts de bras dans d'autres films de Resnais, peut-être dans certains "et si..." de Smoking / No Smoking ? C'est à confirmer (ou pas).





Dans Cœurs, elle tente de mettre du baume sur celui de son collègue agent immobilier Thierry (André Dussolier) en lui refilant des cassettes vidéo soporifiques, enregistrements de variétés religieuses, qu'il se force à regarder jusqu'au bout, profitant d'être seul quand sa petite sœur Gaëlle (Isabelle Carré), en mal d'amour, sort rejoindre ses tristes rencards, pour pouvoir faire face à sa sympathique collègue le lendemain matin. Il découvre alors, au bout des vidéos et après une brève plage de "neige", d'autres enregistrements plus croustillants dans lesquels sa collègue folle en christ danse, donc, visage coupé par l'angle de caméra, en tenue sexy sur des rythmes peu catholiques. Mais en fait, ça ne concerne pas qu'Azéma. La plupart des personnages du film tentent d'aider leur prochain. Alors, certes, la méthode employée par Eli pour sauver Oskar de la noyade à la fin de Morse n'est pas franchement "resnairienne". N'empêche. Le coup de main est là. Comme un pont entre les films. Vous me direz peut-être que je force un peu la parenté. Et vous n'aurez pas tout à fait tort.





Mais enfin il me faudra revoir Coeurs en l'envisageant lui aussi d'un autre œil et, qui sait, peut-être comme un film de vampires, en particulier avec le personnage de Lionel (Pierre Arditi), barman la nuit, accaparé le jour par un père en fin de vie, qu'on ne voit jamais mais que l'on entend (c'est la voix de Claude Rich) sans cesse l'invectiver et insulter les aides à domicile que son fils engage l'une après l'autre pour prendre soin de lui chaque nuit. Il finira, après avoir essuyé mille démissions, par tomber sur Sabine Azéma, encore elle, qui ne se contente pas de son salaire d'agente immobilière mais donne de sa personne avec un sens de l'abnégation à toute épreuve, toujours par charité chrétienne, quitte à endurer sans fléchir les pires humiliations du paternel acariâtre d'Arditi, ce fantôme qui hante les nuits de ses protectrices, et que Charlotte, la bigote, hantera bientôt à son tour en lui offrant l'une de ses danses de l'enfer sur une musique peu catholique.





C'est ce Lionel qui, s'épanchant enfin sur sa dure vie, reçoit sur la main, noire et enfoncée dans la neige, celle, pleine de sollicitude, de Charlotte, avant de retourner servir des cocktails toute la nuit à de pauvres hères moins malheureux que lui mais tout aussi déprimés, comme Dan (Lambert Wilson), qui noie son chagrin de militaire dégradé et alcoolique loin de sa très dynamique femme Nicole (Laura Morante), auprès de cet éternel barman de nuit sans âge, dont il ne sait rien mais qui l'écoute et le soutient, empathique et souriant malgré tout. Tomas Alfredson, disciple de Carpenter et de Resnais ? On connaît mariage plus attendu mais moins prestigieux (qui aura cependant possiblement donné un fils complètement taré, car si Morse annonçait une belle carrière, les opus suivants de Tomas Alfredson n'auront guère convaincu). Pierre Arditi dans son seul rôle de vampire ? Ou de fils de vampire, nourrissant secrètement son vieux père détestable, barricadé dans sa chambre, de la dignité de ses aides à domicile ou du sang des cœurs dépressifs qui hantent son bar ? Je ne suis pas sûr de ce que je raconte (j'en aurai tartiné du clavier avec deux plans qui se ressemblent, dommage que je ne sois pas payé à la ligne), mais voilà de quoi revoir Morse et Cœurs encore et encore, pour moi à jamais liés par deux plans fugaces, qui cependant n'ont pas besoin de ça pour mériter d'être revus. Oubliez tout ce que j'ai dit.
 
 
Cœurs d'Alain Resnais avec Sabine Azéma, Isabelle Carré, Pierre Arditi, André Dussolier, Lambert Wilson et Laura Morante (2006)
Morse de Tomas Alfredson avec Kåre Hedebrant, Lina Leandersson et Per Ragnar (2008)

8 janvier 2023

Affamés

Scott Cooper fait partie de ces cinéastes indéchiffrables. Capables de films corrects qui, parfois, se font remarquer et déclenchent un engouement éphémère (Hostiles), mais le plus souvent adeptes d'une molle médiocrité, de celle qui ne déclenche aucune hostilité, simplement une indifférence polie. Il est un réalisateur touche-à-tout, qui s'essaie au western, à l'horreur, en passant par le bon gros mélo ou le polar pur et dur, autant de genres qu'il aborde avec toujours le même sérieux. Si l’on veut essayer de trouver un fil conducteur à sa filmographie, c'est l'Amérique. Scott Cooper est un cinéaste américain, très américain, seule l'Amérique l'intéresse, et plus particulièrement l'Amérique marginale, défavorisée et délaissée, encore marquée par les traces d'un florissant passé qui contraste avec la décrépitude, la grisaille et la rouille d'aujourd'hui. Rust belt, timber belt, corn belt, tout ça, ça parle à Scott Cooper, qui doit avoir quelque chose à nous dire sur son grand pays. C'est dans une ancienne petite ville minière de l'Oregon, frappée par une malédiction primitive, que se déroule Antlers – cela signifie ramures, comme les bois des cervidés, un titre que le scénario fumeux justifie sans problème qui a cependant été transformé en français par le super plat Affamés, seulement raccord avec le pluriel original et, hélas, avec la médiocrité de l’œuvre à proprement parler.



 
Reconnaissons-le tout de même : Scott Cooper n’est pas un manchot, il doit avoir une certaine rigueur esthétique. Son film n’a pas mauvaise allure. On comprend que la bande-annonce ait pu, à l'époque, éveiller la curiosité des amateurs de cinéma d'horreur : il n'est pas bien difficile de trouver là-dedans quelques plans bien torchés, joliment éclairés, qui peuvent faire illusion. A l'annonce de sa sortie, longtemps repoussée en raison du Covid, Antlers avait ainsi suscité une grosse attente sur les réseaux, une impatience également motivée par la présence, en tant que producteur, de Guillermo Del Toro, au nom toujours bien mis en évidence. Depuis sa sortie, en revanche, force est de constater que plus grand monde n'en cause... Personne, en vérité. Et c'est normal. Parce qu'Antlers est un film d'horreur sans intérêt qui rejoint ainsi bon nombre de productions estampillées Del Toro. Il ne parvient strictement jamais à susciter frisson ou surprise chez le spectateur, très vite blasé quand il n'est pas somnolent. Tout paraît écrasé sous le poids d'un sérieux plombant, d'une écriture très lourde et de personnages dessinés à la truelle. Le scénario accumule les poncifs, le récit donne l'impression étonnante de se traîner laborieusement, alors qu'il n'y a quasi rien à raconter, puisque rien n'est creusé. En apnée, notre vigilance est mise à l'épreuve : il ne faut pas louper les cinq petites minutes cruciales où le vieil amérindien du coin nous explique l'origine du malheur ancestral qui ronge la région. C'est à dormir debout, on se croirait dans du sous-Stephen King (et du sous-Stephen King, ça ne vole pas bien haut, croyez-moi).


 
 
Tout est donc pesant là-dedans et, si rien n'agresse l’œil – quelques images feraient même de bons papiers peints, de jolies cartes postales morbides de l'Oregon –, l'ambiance est archi rebattue, avec ces tristes individus dont on se fout éperdument qui n'aiment pas la lumière directe et évoluent en permanence dans le noir ou le brouillard. On comprend aisément où le réalisateur veut en venir quand il filme ces vastes friches industrielles cernées par une nature souveraine qui semble reprendre ses droits et se venger de l'avidité des hommes : celle-ci provoque leur propre perte en réveillant une sorte de démon qui sommeillait au fond d'une mine de charbon que l'on s'apprête à remettre en service... Dans ce film qui fait donc le choix du surnaturel, il y a un point positif surprenant : ladite créature s'avère plutôt réussie. Les CGI, qui trop souvent annihilent toute impression de réelle existence de la chose animée, ne viennent pas gâcher la fête. Rien de dingue, certes, mais ça passe. Par ailleurs, les quelques scènes où le monstre a la vedette ne sont guère les moins réussies du lot. C'est toutefois largement insuffisant pour sauver les meubles. Et l'on termine ce film d'humeur maussade. Scott Cooper est définitivement l'un de ces cinéastes indéchiffrables, dont l'impressionnante régularité dans la médiocrité finit par transformer notre indifférence en mépris.


Affamés de Scott Cooper avec Keri Russell et Jesse Plemons (2021)

5 janvier 2023

The African Queen

Chef-d’œuvre du cinéma d'aventure signé John Huston, maître du genre, The African Queen, 1951, est presque un huis-clos sur l'eau, se déroulant pour ainsi dire entièrement à bord du bateau qui donne son nom au film. Son capitaine et, d'ordinaire, unique passager, le canadien Charlie Allnut (Humphrey Bogart), s'y retrouve soudain, la première guerre mondiale venant d'éclater, en compagnie de Rose Sayer (Katharine Hepburn), une missionnaire catholique britannique d'une quarantaine d'années en poste dans un petit village d'Afrique orientale allemande, embarquée avec le baroudeur Allnut suite à la destruction de son village et la mort de son frère pasteur. Toute l'aventure tient alors dans la descente de la rivière Ulanga vers un grand lac que sillonne une canonnière allemande, la Louisa. Quand Rose apprend l'existence de ce vaisseau qui empêche toute contre-attaque britannique, elle convainc Charlie de transformer l'African Queen en torpille artisanale et d'aller couler la Louisa, quitte à passer quelques épreuves, comme ce fort allemand sis sur une rive un peu plus au sud et ces séries de rapides périlleux qui les attendent.





Le scénario, écrit par Huston et James Agee à partir d'un bouquin de C.S. Forester (auteur de la saga qui donna un autre magnifique film d'aventures signé Raoul Walsh la même année, Captain Horatio Hornblower), est si bien construit qu'on se laisse porter comme sur les flots de l'Ulanga, et que revoir le film encore et encore est un plaisir non seulement répété mais sans cesse plus grand. La beauté des plans de Huston, en technicolor, avec ces couleurs émeraude, or et bleu, et la touffeur palpable des bords de la rivière, l'étouffante puanteur du marais qui précède le lac, l'air qui souffle enfin sur ce dernier, tout cela qu'on croit boire par les yeux et par les narines, ajouté à une musique entraînante à souhait dans la première partie du film et aux comédiens en présence, dont je vais reparler, tout cela fait de The African Queen un pur régal.





Sans compter les personnages et leurs interprètes donc, nerf de l'affaire. Ce Charlie Allnut, gouailleur et sympathique, alcoolique aussi, dont le ventre gargouille dans un barouf de tous les diables lors de la séquence qui nous le présente, assis pour le souper entre Rose et son frère, gênés. Bogart, sec et suant, cause en souriant, presque toujours, avec ces deux dents de devant un peu en avant, sorties hors du bec, tel un Bugs Bunny à casquette. Son nom toutefois, Allnut, évoque plutôt un écureuil. 
 
 


 
Ses gestes trahissent cette même part d'animal de cartoon, peut-être un singe quand il file des petits coups de pied très rapides à la chaudière de son bateau (il pourrait ôter le tournevis tombé dedans, qui menace régulièrement de la faire exploser, comme le lui suggère pertinemment Rose, mais taper dessus l'amuse davantage dit-il), idem quand il se perche sur une caisse près de Rose pour passer une nuit d'orage diluvien à l'abri, tout relatif, de la cabine, ou quand il crie sur sa compagne, bien décidée à les envoyer à la mort, et déclenche le hurlement des macaques de la forêt en écho. Plus tard, il imite longuement les hippopotames pour se foutre d'eux et amuser Rose, qui rit de bon cœur, moins parce qu'elle trouve ça drôle que parce qu'elle l'apprécie, ce qui ne les rend tous deux que plus aimables à nos yeux.





Rose, justement, quel personnage ! Elle qui encaisse les remarques sur son âge et sa pseudo frigidité sans mot dire, dont le visage s'éclaire quand elle clame à Charlie sa joie à la découverte des plaisirs de la navigation après le passage des premiers rapides. Dans un grand film d'aventure (on lit parfois que L'Odyssée de l'African Queen, titre français, ou encore La Reine africaine, ô tristesse, serait un film de guerre, ou une comédie romantique... rien du tout, c'est un film d'aventure), tout n'arrive pas qu'aux paysages, tout arrive aussi aux visages : celui de Katharine Hepburn à ce moment-là est inoubliable. Et aux corps ! Rose, après s'être baignée à la poupe du petit navire tandis que Charlie se baignait à la proue, essaie de remonter sur le bateau en prenant appui avec les pieds sur la coque, puis en les balançant par-dessus le bastingage... avant d'appeler Charlie à l'aide. On est encore au début du film et déjà Rose, débarrassée de son corsetage, baignée dans ces eaux peu claires, usant de son corps d'une nouvelle manière, comme qui dirait pour la première fois, est autre, neuve, vivante, exaltante et amie. 
 
 


 
Le cœur palpitant du récit d'aventure est là, dans notre amitié avec les deux personnages et dans leur amitié, puis dans l'amour qu'ils vont improviser. Dans la limpidité de l'évolution de leur relation et dans l'impression d'enfance qui se dégage d'eux et de leurs gestes. Ils commencent à s'aimer de la même manière qu'ils se sont lancés dans une descente de rivière improbable à travers tout le pays et dans une aventure suicidaire : ils ont la parole réalisatrice, se disent des choses, y croient, les font, jusqu'au mariage et pourquoi pas la mort, avec énergie et fougue, dans un mélange de gravité, de plaisir, d'inconscience, de peur et de rire, et finiront à l'eau, chantant comme deux gamins. Quoi de plus beau ?
 
 
The African Queen de John Huston avec Katharine Hepburn et Humphrey Bogart (1951)