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19 novembre 2017

Péché mortel

On n'entend pas très souvent parler de John M. Stahl. Je n'ai croisé son nom qu'à travers celui de Douglas Sirk, auteur de plusieurs remakes des mélodrames réalisés par son aïeul. Récemment, c'est Voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma américain, documentaire passionnant, constituant un massive spoiler permanent mais très pratique pour se donner envie de découvrir mille et un films (tout comme son équivalent sur le cinéma italien), qui m'a aiguillé vers Péché mortel, ou, en anglais, Leave Her to Heaven. Ce mélodrame de 1945, tourné dans un sublime technicolor, lorgne vers le film noir grâce à la figure de femme fatale incarnée par la sublime Gene Tierney, au faîte de son talent et de sa beauté, qui incarne ici, signe des temps, le mal absolu.





La séquence révélée in extenso dans son documentaire par un Scorsese peu scrupuleux mais habile, est l'une des plus marquantes du film. Il s'agit de celle où Ellen Berent (Gene Tierney donc) laisse le petit frère hémiplégique de son récent époux, l'écrivain Richard Harland (Cornel Wilde), se noyer sous ses yeux dans les eaux du lac de Back of the Moon, le petit coin de paradis cher à Richard où le couple vient de s'installer. Dans sa robe blanche, avec ses cheveux et ses lunettes noires, ses lèvres et ses ongles rouges, Gene Tierney reste assise dans la barque tandis que le jeune garçon, victime d'une crampe, l'appelle à l'aide, plusieurs fois, se débat, longuement, et sombre. La scène est terrible et la glace dont est faite Ellen, le personnage principal, s'empare de nous tandis que l'enfant cesse de reparaître à la surface dans un silence insupportable. On pourra se consoler en songeant que le jeune garçon, encore assis à quelques encablures de sa divine belle-sœur, soit quelques secondes avant de se mettre à l'eau et d'y rendre l'âme, venait de découvrir les joies bénies de l'érection, conjurant un temps son hémiplégie, et d'offrir un mât providentiel à sa petite embarcation. Malheureusement pour lui, Gene aura attendu que l'adolescent disparaisse sous la flotte pour se mettre en maillot et faire mine de voler à son secours... contrairement à la non moins divine Laura Antonelli, se débarrassant de son deux pièces dans le même genre de barque en présence du jeune Alessandro Momo obligé de lui tourner le dos, dans Péché (non pas mortel mais) Véniel de Salvatore Samperi. Mais revenons-en à notre odieuse héroïne. Le mobile de ce meurtre perpétré sans y toucher ? L'absolue possessivité d'Ellen à l'égard de son mari.





Séquence d'ouverture, hasard diabolique, Ellen était plongée dans la lecture d'un roman de Richard à bord d'un train au moment où son pied a frôlé celui de l'écrivain, qui a le malheur de ressembler au défunt père de la jeune femme, lui-même premier objet de son obsession dévorante. Hitchcock se rappellera probablement de cette scène pour son Inconnu du Nord-Express, à moins que l'on puisse ici typiquement parler de plagiat par anticipation (tel que théorisé par le taquin Pierre Bayard), car c'est en partie grâce à Hitchcock que la séquence de la rencontre opportune entre deux individus se faisant du pied dans un train chez John M. Stahl allume tous les voyants du film noir dans l'esprit du spectateur. Et ce même si les allusions à d'autres genres se multiplient tout au long du film, comme le western, quand Gene Tierney, à cheval dans un décor montagneux du Nouveau-Mexique, répand les cendres de son paternel dans la nature entre deux réunions familiales autour du piano, où sa sœur, Ruth (Jeanne Crain), joue du Chopin (impression que deux bobines se sont collées par accident) ; ou encore le film de procès, avec cette dernière partie au tribunal où Vincent Price débarque en procureur véhément pour faire condamner Richard et la sœur d'Ellen, que cette dernière, dans son délire de jalousie paranoïaque, tente de détruire jusqu'au bout et par tous les moyens.





Mais au gré de ces variations de genre et de ton, le film tout entier tient sur Ellen, ce personnage fascinant, qui finit même par en devenir le scénariste, et qui existe par-delà son absence, comme un cauchemar éternel ou une malédiction. Rien n'est à sauver chez cette sublime créature, prête à tout pour s'accaparer ceux qu'elle aime, et que rien ne retient, ni le meurtre ni sa propre mort. Gene Tierney incarne ici peut-être plus qu'une succube, pourquoi pas le Diable lui-même, qui n'a jamais eu plus fière allure. Une autre séquence glace les sangs, après celle où le jeune Danny se noie sous le regard impassible de la démone : celle où Ellen, enceinte, se laisse tomber dans les escaliers pour supprimer l'enfant qu'elle porte et qui lui apparaît soudain comme un obstacle entre elle et sa proie, son mari. La robe bleue que porte alors Gene Tierney (et nous l'avons vue aller la choisir dans sa garde-robe, comme le costume idéal pour la grande scène du sacrifice), ainsi que le gros plan opéré par John Stahl sur son pied, quittant son soulier à talon après l'avoir volontairement enfoncé dans un pli de la moquette juste avant de se jeter du premier étage, achève de déplacer insidieusement les effets de la séduction destructrice du personnage depuis le mari malheureux jusque sur nous, pauvres spectateurs médusés.


Péché mortel de John M. Stahl avec Gene Tierney, Cornel Wilde, Jeanne Crain et Vincent Price (1946)

3 août 2014

Un été 42

J'évoquai dans ces pages, il y a déjà presque deux ans, To Kill a Mockingbird, film de Robert Mulligan sorti en 1962 et dressant un portrait particulièrement précis et touchant de l'enfance, de son innocente cruauté, ses fabulations sans bornes et ses étonnantes prises de responsabilité. En 1971, le même cinéaste tournait Summer of 42, film cette fois-ci centré sur un portrait de l'adolescence et sur un moment charnière de cet âge, celui des premiers émois et de la première fois. Comme dans son chef-d’œuvre tourné presque dix ans plus tôt, Mulligan filme une petite troupe de jeunes gens réunis par les vacances estivales et tâchant de parer à l'oisiveté qui les caractérise, sauf qu'à la canicule alabamesque du film de 62 se substitue le grand air de l'île de Nantucket, au large du Massachussets, dans l'océan Atlantique, où Hermie (Gary Grimes), le héros du film, et ses amis Oscy et Benjie, passent leurs vacances avec leurs parents, dans une indifférence totale à la guerre qui fait rage dans le reste du monde. Si Gregory Peck, dans le rôle du fameux Atticus, partageait avec les petits Jem, Scout et Dill le haut de l'affiche de To Kill a Mockingbird, ici les parents des protagonistes n'ont pas droit de cité (c'est à peine si la mère d'Hermie se fait entendre en voix-off), de sorte que le récit se focalise complètement sur les rapports amicaux complexes entre les trois garçons et sur leurs fixations et questionnements bien naturels de jeunes adolescents.




Le film se consacre, pas seulement mais principalement, à la peinture des fantasmes universels des jeunes gens à l'égard des jeunes femmes plus âgées (fantasmes strictement amoureux d'abord, évidemment doublés de désirs sexuels à l'âge adolescent). On parle bien de fantasmes, car il est très rare que ces émois et autres désirs dépassent ce stade pour se réaliser, contrairement à ce que prétend l'affiche du film, qui affirme avec aplomb que "Tout le monde a son été 42". Si c'est vrai j'aimerais savoir (et je ne pense pas être le seul) si c'est seulement rétroactif... "Tout le monde a rêvé son été 42" serait plus juste, et le fantasme du déniaisement assouvi par une jeune femme plus expérimentée a d'ailleurs inspiré les auteurs depuis la nuit des temps, de Colette et son célèbre Blé en herbe, où deux amis amoureux de longue date, garçon et fille de 15 et 16 ans, sont temporairement déchirés quand le garçon découvre l'amour charnel auprès d'une dame en blanc plus âgée lors des rituelles vacances estivales, à Radiguet et son immense Diable au corps, dont le narrateur licencieux, âgé de 15 ans, s'éprend de Marthe, jeune femme de 18 ans fraîchement mariée à un soldat engagé dans la guerre des tranchées. Summer of 42 est plus ou moins un mélange de ces deux histoires, puisque c'est pendant les vacances d'été qu'Hermie tombe fou amoureux de Dorothy, la jeune épouse d'un soldat tout juste parti pour le front.




Le topos de l'adolescent(e) exaucé(e) amoureusement et sexuellement par un amant ou une maîtresse plus âgé(e) a également servi quelques films érotiques mémorables, du Malizia de Salvatore Samperi, avec l'inoubliable Laura Antonelli, au Private Lessons d'Alan Myerson, avec Sylvia Kristel, l'éternelle Emmanuelle, qui nous a quittés récemment. Ici c'est la sublime Jennifer O'Neill qui joue le rôle du rêve incarné, de l'idéal féminin, rêve et idéal qui contaminent dès les premières secondes ceux des spectateurs du film, et de tous âges. Je dois avouer que je suis personnellement épris de Jennifer O'Neill depuis la vision de Rio Lobo, ultime film du génial Howard Hawks, et il faut la voir ici, filmée par un Robert Mulligan manifestement épris lui aussi, envoûté à tout le moins. C'est en partie la simple vision de quelques photogrammes de miss O'Neill dans ce film qui m'a immédiatement convaincu de me jeter sur cet opus de la filmographie du bon Bob Mulligan. L'actrice est fréquemment baignée d'une lumière vaporeuse, "gélatineuse" faudrait-il dire, typique d'un certain cinéma américain des années 70 (on n'est ni dans le flou artistique assez grotesque du pédophile David Hamilton, ni dans les sublimes ambiances nimbées de pâleur mortuaire ou de flous mélancoliques de Vilmos Zsigmond dans un McCabe and Mrs Miller ; mais on peut penser à la photographie parfois chatoyante du Lauréat, éclairé par le même chef opérateur, Robert Surtees), avec ces couleurs pastels et ce halo vague autour des figures détachées sur un ciel bleu, atmosphère qui convient parfaitement à un souvenir d'enfance estival nécessairement embelli et qui sied à ravir au visage irréel de Jennifer O'Neill.




Mais après avoir filmé son actrice, d'une beauté hypnotique, avec amour et sous toutes les coutures, et dans des tenues étonnantes de surcroît, Robert Mulligan, qui n'a eu de cesse de créer des situations équivoques, de nous placer en bienheureux voyeurs au-dessus de l'épaule pas bien haute du personnage principal et de nous amuser de conversations idiotes entre les membres de la petite troupe d'amis, candides adolescents excités et impatients, s'interdit de tomber dans un érotisme idiot au moment où ce dernier devrait justement surgir. La scène cruciale, si attendue, n'est pas tant sensuelle que bouleversante, et le scénario justifie (d'une manière que je ne dévoilerai pas) qu'elle advienne, ce qui n'était pas donné, tout en lui conférant une dimension tragique et tendre tout à fait inattendue. Après ce tournant, on entend d'une façon toute neuve la phrase a priori banale prononcée en voix-off par le narrateur, qui n'est autre que Hermie adulte, à la fin du film (et Rob Reiner y a certainement pensé en tournant Stand by Me, narré en off par Richard Dreyfuss), quand il affirme avoir perdu une partie de lui-même cet été-là : il s'agit moins de sa virginité, de son ignorance ou même de son enfance, au sens clinique du terme, que de son innocence. Dans les bras de Dorothy, le héros étreint la tristesse la plus insondable qui soit et découvre l'amour, mais par procuration, bouleversement bien plus profond que prévu, pour lui-même comme pour le spectateur, qui n'en attendait pas tant.


Un été 42 de Robert Mulligan avec Gary Grimes, Jennifer O'Neill, Jerry Houser et Oliver Conant (1971)

16 août 2013

Ma femme est un violon

"Mon cœur est un violon
Sur lequel ton archet joue
Et qui vibre tout au long
Appuyé contre ta joue"

La sortie récente en dvd de L'Amour à cheval de Pasquale Festa Campanile et la ressortie en salles de Mon Dieu, comment suis-je tombée si bas ?, avec Laura Antonelli, sont une occasion trop belle de parler d'un film de Pasquale Festa Campanile avec Laura Antonelli. Ma femme est un violon (Il merlo maschio, 1971) est, à ma connaissance, l'autre grand film érotique parmi la poignée de ces comédies friponnes italiennes des années 70 qui furent entièrement bâtis sur le charme de l'incroyable Laura Antonelli. Le premier (en fait second d'un point de vue chronologique, car sorti en 73) étant bien entendu Malizia, évoqué dans ces pages il y a maintenant quelques temps. Ledit film, réalisé par Salvatore Samperi, se base sur un fantasme bien connu et bien répandu, celui qu'ont les garçons d'être initiés aux joies de la sexualité par une belle et plantureuse jeune femme évidemment plus âgée. Ce sujet se double dans Malizia d'un autre topos érotique, tout aussi universel, puisque le garçon en question se gargarise d'orienter les faits et gestes de ladite initiatrice en la poussant, en l'occurrence par quelque chantage, à révéler ses charmes plus vite que prévu. Ma femme est un violon s'attaque à un tout autre fantasme masculin, moins banal, plus étrange à vrai dire, mais qui a également inspiré un certain nombre d’œuvres érotiques, littéraires ou cinématographiques. Il s'agit du candaulisme, qui consiste à prendre du plaisir au fait d'exhiber sa compagne exclusive ou l'image de celle-ci ; voire de la partager physiquement avec d'autres hommes, sans participer aux ébats.




La liste des films centrés sur ce sujet doit être nombreuse. On peut penser bien sûr à La clé de Tinto Brass (1983), avec la sublime Stefania Sandrelli, dont le vieux mari est violemment titillé à l'idée de la voir touchée par son propre gendre. Un modèle du genre. Qui l'a vu ne peut oublier les premières scènes, où l'époux de Stefania transpire de voir l'ami de sa propre fille tamponner les fesses nues de son épouse pour lui faire une piqure après un malaise. Je me rappelle aussi, en partie seulement, d'un autre film érotique aperçu il y a bien longtemps, où un homme jouissait de voir sa femme se laisser reluquer puis entreprendre par d'autres types tout au long d'un voyage en train. Je n'ai jamais pu retrouver le titre de ce film, ni le revoir, peut-être qu'un fin limier pourra tôt ou tard éclairer cette zone d'ombre en mettant un titre sur ce vague souvenir.

Ma femme est un violon raconte l'histoire du bien nommé Niccolò Vivaldi (Lando Buzzanca), violoncelliste sans renom, las de vivre dans l'anonymat, qui découvre que sa magnifique épouse suscite l'admiration béate des hommes qu'elle croise, et décide de récolter les miettes de ce succès pour éprouver enfin, et par procuration, un sentiment de reconnaissance. Pour ce faire, il ne voit d'autre option qu'exhiber sa femme en public histoire de jouir de sa gloire, et découvre chemin faisant que la vision de sa femme abandonnée aux mains, ou du moins aux regards d'un autre, l'excite et l'inspire au plus haut point. Vous avez peut-être déjà croisé l'image (vaguement reprise sur l'affiche), inspirée d'une célèbre photographie de Man Ray, où Laura Antonelli, nue et de dos, est, passez-moi l'expression, "rangée" dans un étui à violoncelle. L'actrice possédait il faut bien le dire la courbe de hanches d'un violon d'Ingres, et nul doute que l'homme, évidemment italien, qui inventa cette instrument s'inspira d'une femme telle que Laura. Quoiqu'il eût fallu que le violon possédât des courbes encore plus parfaitement affolantes en haut qu'en bas, que la boucle supérieure du 8 soit plus hypnotique qu'une boucle inférieure déjà gratifiante, et tel n'est pas le cas. Toujours est-il que le fantasme ultime de Niccolò tient tout entier dans cette idée : que sa femme soit son instrument et qu'on l'admire d'avoir l'opportunité, le privilège, l'insolence d'en joue(i)r. Et s'il commence par photographier Costanza endormie dans le plus simple appareil pour diffuser son image dans les journaux et s'enfler d'orgueil à la vue des "lecteurs" fascinés de l'ouvrage, le violoniste opportuniste demande vite à sa femme de participer activement à sa quête de reconnaissance.




Après quelques protestations de bon aloi, Costanza accepte, avec ce sourire compatissant qui fait de Laura Antonelli un songe. La voilà donc qui pose dans toutes les positions, dans toutes les tenues et dans toutes les pièces de l'appartement familial sous l'objectif lubrique de Niccolò ; qui se déshabille chez le médecin tandis que son voyeur de mari, plus échaudé encore, l'observe par le trou de la serrure ; qui feint un malaise dans sa baignoire pour être manipulée par un autre médecin aux abois ; prétend s'être fait piquer par une abeille alors qu'elle portait une combinaison intégrale qui l'oblige à se dévêtir intégralement face à un énième docteur tétanisé (la médecine serait donc le plus beau corps de métier qui soit chez nos voisins transalpins ?) ; qui se dénude encore dans une cabine de train face à des ouvriers médusés (on retrouve là un aspect du film mystère dont je parlais plus haut) ; ou retire le haut en plein récital de l'orchestre de son époux. Toutes ces séquences sont autant d'occasions de s'émerveiller, et mieux que jamais, devant le corps extraordinaire de la radieuse et espiègle Laura Antonelli, l'une des plus belles femmes qui aient vécu et que le cinéma nous ait permis d'admirer sans retenue. "Un visage d'ange sur un corps de pute" disait Claude Chabrol (qui a fait tourner Laura Antonelli aux côtés de son mari de l'époque, Jean-Paul Belmondo, dans Docteur Popaul) à propos d'Emmanuelle Béart. La formule pourrait s'appliquer à Laura, visage de madone sur un corps irrésistible en diable.

Et c'est là que le film marque des points. L'érotisme doit, en théorie (c'est du moins la mienne), s'opposer à la pornographie (il ne s'agit pas de porter l'un aux nues pour condamner l'autre, c'est une question de nature, et la beauté de la pornographie existe certainement, mais sur un autre plan) en faisant de nous les fils de Tantale, d'éternels insatisfaits, constamment attisés, jamais assouvis. De purs admirateurs du fruit défendu. C'est ainsi que l'érection (littérale, vers le fruit sacré intouchable quoiqu'à portée de main) demeure intacte et permanente, et que le désir croît sans fin. Mais encore faut-il percevoir le fruit pour le désirer. Les films érotiques dignes de ce nom sont ceux qui nous donnent à admirer sans réserve, et qui ce faisant maintiennent le désir vivant. "Admirer" n'est d'ailleurs le mot juste que si la chose est admirable, ici une épouse bien sous tout rapport, loin de toute idée licencieuse, donc inaccessible a priori. Et même si l'idée est là - après tout pourquoi pas - le personnage, admirable quoi qu'il arrive, c'est-à-dire tout simplement aimable, au sens premier de "digne d'amour", doit idéalement avoir à franchir un cap, à passer une frontière depuis l'idée vers l'acte, pour que l'événement soit grand et inattendu. L'objet du désir se déplace alors d'une sphère à l'autre, et c'est dans cette transgression-là que gît une grande part de l'érotisme, à l'instar de Belle de jour, de La Belle Noiseuse, de Lady Chatterley et de tant d'autres. D'où l'échec relatif, à mon avis (je ne saurais réduire l'érotisme à un modèle, il en existe autant que d'individus pensants ou à peu près, je ne fais qu'évoquer une sorte d'érotisme idéal selon moi à l'instant T), de tant de films, surtout actuels, de genre ou non, qui prennent pour héroïnes des filles de si petite vertu, débiles et vulgaires, à moitié nues en toutes circonstances et d'une grossièreté entière. D'où, a contrario, la réussite de Malizia et de Ma Femme est un violon, petites comédies de rien du tout, mais d'une grande force érotique par les efforts qu'ils déploient pour donner à voir, et pleinement voir, l'une des plus belles femmes du monde, et pour la rendre aussi absolument aimable, donc désirable, que somme toute, d'une manière ou d'une autre, et pour notre plus grande joie, inatteignable.


Ma femme est un violon (Il merlo maschio) de Pasquale Festa Campanile avec Laura Antonelli et Lando Buzzanca (1971)

8 mai 2008

Malizia

En 1973, en pleine révolution érotico-pornographique, Salvatore Samperi, brave réalisateur italien de comédies érotiques qui sévit encore aujourd'hui, comme son camarade Tinto Brass et d'autres, sort consécutivement deux films : Peccato Veniale ("Péché véniel") et Malizia. Ces deux films vont de toute évidence de paire. Réalisés la même année, réunissant tous deux Laura Antonelli et le jeune Alessandro Momo au casting, ils traitent le même sujet : l'éveil d'un jeune homme à la sexualité par une femme de plusieurs années son aînée. À mon grand dam je n'ai pas encore pu voir Peccato Veniale (ces films sont malheureusement très difficile à se procurer de nos tristes jours), mais je ferai sans pour vous parler un peu de Malizia. Ce dernier est tout ce qu'un film érotique a de mieux à offrir. C'est l'histoire d'une famille italienne dont la mama vient de passer l'arme à gauche et dont le paternel, gros et lubrique, décide d'engager une bonne pour s'occuper de la maison et de ses trois fils, un grand dadet, un petit garçon et Nino (Alessandro Momo), celui du milieu, âgé d'environ 14 ans. Évidemment la bonne, Angela (Laura Antonelli), s'avère être bonne dans tous les sens du terme. Bonne et divinement belle. Laura Antonelli avait alors 32 ans, elle venait de tourner Sans mobile apparent de Philippe Labro, Les Mariés de l'an II de Jean-Paul Rappeneau et Docteur Popaul de Claude Chabrol aux côtés de Jean-Paul Belmondo (qu'elle épousa ensuite), et elle était sublime, la grâce même. Elle avait qui plus est, ce n'est pas un détail, les plus beaux seins du monde.



Salvatore Samperi avait compris quelque chose d'essentiel à l'érotisme. Il avait compris qu'il se devait de tout miser sur l'attente, le désir, le fantasme et l'interdit. Et tous les ingrédients sont réunis dans Malizia. La première scène tant soit peu évocatrice met un certain temps à venir, et elle est aussi brève que fugace. Le plus petit garçon de la fratrie se met à pleurer en pleine nuit et Angela vient le consoler quand Nino, réveillé lui aussi par les cris de son frère, aperçoit dans le contre-jour de la lumière provenant du couloir et par un propice jeu de transparences les formes tellement généreuses de Laura Antonelli, véritable apparition sous sa fine robe de nuit. Ce qui n'était alors que vague suggestion se matérialisera un peu plus tard encore quand Nino regarde sous la jupe d'Angela tandis qu'elle range des livres dans la bibliothèque, juchée sur une petite échelle : remarquant l'œil libidineux du garçon, la bonne, agacée, relève complètement sa jupe pour lui montrer une bonne fois pour toutes sa blanche culotte.



Je dois confesser que j'ai obtenu ce film par des moyens illégaux et en version originale non sous-titrée. Inutile d'espérer trouver des sous-titres pour ce genre de document digitalisé depuis la vieille bande d'une cassette vidéo enregistrée en 1974. Et ne parlant pas un mot d'italien, encore moins depuis le 9 juillet 2006 et l'arrêt de Gianluiggi Buffon sur la tête impeccable de Zidane, j'ai dû me résoudre à deviner l'évolution du scénario et la substance des dialogues au seul moyen de la trame scénaristique telle que la déploient les images et le ton des personnages. J'ai bien cru comprendre que la jeune bonne Angela, espérant épouser le père de famille veuf, nanti et installé, subit un chantage véhément de la part de Nino, qui se sert des attentes de la jeune femme à l'égard de son père pour obtenir d'elle ce qu'il veut, et ce qu'il veut c'est son corps. Et il faut le comprendre le jeune Nino, il est en pleine puberté et cette magnifique femme déambule toute la journée et toute la nuit dans sa maison, est supposée le "servir" et va jusqu'à soigner une blessure à l'aine qu'il s'est faite en jouant au foot, avec minutie et assiduité... Alors quand toute la sainte famille regarde la télé le soir dans l'obscurité et que Nino est assis par terre à quelques centimètres des mollets d'Angela, qui reprise du linge assise dans un fauteuil, il n'a pas d'autre choix qu'envoyer les mains sous la jupe de la bonne pour toucher ses genoux divins. Et lorsqu'Angela laisse retomber l'étoffe qu'elle coud sur les mains cavaleuses du petit Nino, elle lui cède une première fois et n'est pas près de s'imaginer où la chute de ce dernier rempart la mènera.


Ainsi avons-nous droit à quelques séquences inoubliables, comme cette scène de repas où toute la petite famille reçoit à déjeuner le curé du village et où Nino, assis à côté d'Angela, se démène sous la table tout en parlant à son père et au curé pour retirer la culotte de sa voisine, qui résiste longuement d'abord, puis abandonne et le laisse faire avant de laisser aller son précieux atour et de le faire glisser aux pieds du jeune homme qui laisse tomber sa serviette afin de s'en emparer et le glisser dans sa poche. Il y a aussi cette autre scène où Nino, enfermé dans la chambre de la bonne avec elle, s'amuse à la peloter sans ménagement tandis qu'elle refuse les avances du père de l'enfant qui, de l'autre côté de la porte, espère un peu d'attention. Nino va jouer tant que possible avec Angela, jusqu'à la forcer à se déshabiller dans sa chambre, allongée sur son lit, tandis que lui et son meilleur ami la reluquent depuis une petite lucarne surplombant la pièce, ou encore en la poussant à servir le petit déjeuner au lit à son père en ouvrant plus que de raison son décolleté, attendant que le paternel affolé essaie de la forcer pour la voir lui retourner une grande gifle compromettante. La domination absolue de Nino se fera plus que jamais ressentir dans une scène très chaste et assez dérangeante où le jeune homme se rend la nuit dans la chambre de la bonne et fait les cent pas autour de son lit en la fixant d'un regard inquisiteur quand, impuissante et effrayée, elle commence à pleurer et implore le garçon d'obtenir ce qu'il veut pour en finir.



Toutes ces scènes sont plutôt bien tournées et jalonnent le film avec parcimonie pour le relancer régulièrement, car pour le reste on est malgré tout en présence d'une comédie érotique italienne de derrière les fagots. On peut en effet faire pas mal de reproches à Samperi, comme une certaine lenteur, une surabondance de scènes de comédie (pas très bonnes) qui s'étalent trop largement sur la durée de l’œuvre. Mais ce sont les scènes dont je parle qui comptent, et peut-être ne les attendrait-on pas avec la même impatience, et ne les verrait-on pas avec le même intérêt si les scènes de comédie qui les séparent étaient trop brèves. C'est un prêté pour un rendu. On attend de voir le corps plantureux de Laura Antonelli se dévoiler, on la désire par-dessus tout, on fantasme l'histoire du petit Nino, espérant qu'il transgresse finalement l'interdit. Et il le fera dans une séquence finale assez onirique. La maison est vide et pendant un grand orage, alors que les fusibles ont sauté, Nino, armé d'une lampe de poche, aveugle Angela et lui ordonne prestement de se dévêtir. Ce qu'elle finit par faire en l'insultant copieusement ("filio de putana !", etc.), à demi éclairée tantôt par la lampe torche, tantôt par des éclairs fournis. Après s'être libérée de sa rage elle commence à jouer à cache-cache avec le petit Nino, toute nue et rieuse, rendue hystérique par la situation. Et puis elle finira par voler sa lampe à Nino pour lui rendre la pareille. Et finalement le coït tant redouté et tant espéré arrive dans la lumière zébrante et chaotique des éclairs de tonnerre. En guise de conclusion, au mariage de son père et d'Angela, Nino s'en va embrasser sa nouvelle belle-mère et lui dit avec un sourire malicieux, cruel : "Félicitations maman !"



Ce film sur l'éveil sexuel d'un adolescent par une femme adulte deviendrait presque un film sur l'inceste consommé avec consentement. Presque seulement, après tout elle n'est que sa belle-mère. On n'est pas encore dans la liberté de ton (presque inquiétante) de la série américaine de films porno "Taboo", avec Kay Parker, dont je vous parlerai peut-être une prochaine fois. Mais sans atteindre la limite franchie par ces films porno américains des années 70, l'irrévérence était au rendez-vous chez Samperi. Et pour qu'un film simplement érotique procure tant d'émois, il faut qu'il soit un minimum transgressif. Il faut aussi et surtout une actrice comme Laura Antonelli, ce qui ne court pas les rues. En 1992, soit 19 ans plus tard, Salvatore Samperi, fort du succès d'estime de son film et de la communauté grandissante de ses fans, a tourné Malizia 2000, la suite des aventures d'Angela, toujours avec Laura Antonelli. J'espère pouvoir mettre la main dessus un de ces jours pour vous en toucher deux mots.

(Comme cet article est le 100ème article posté sur le blog, je me permets un petit cadeau d'anniversaire, avec quelques photos complémentaires à l'affiche, qui dérogent un peu à la coutume de ce blog, mais qui s'en plaindra ?)


Malizia de Salvatore Samperi avec Laura Antonelli, Alessandro Momo, Turi Ferro et Tina Aumont (1973)