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10 mars 2021

Le Voyage à Lyon

Sorti en 1981, écrit, produit et réalisé par la cinéaste allemande Claudia Von Alemann (autrice de nombreux documentaires), Le Voyage à Lyon, tourné durant les étés 78 et 79, suit les pas d'une jeune historienne venue d'outre-Rhin, Elisabeth (Rebecca Pauly, remarquable), débarquée à la gare de Lyon pour mener des recherches sur Flora Tristan, écrivaine socialiste du XIXème siècle, engagée dans la lutte pour une internationale ouvrière et embarquée dans un "tour de France" à la façon des Compagnons, dont elle tira un journal longtemps ignoré, refusé par les éditeurs après sa mort et dont Elisabeth a découvert le manuscrit comme par miracle, sachant aussitôt qu'un lien étrange mais puissant la lierait à cette femme qui la fascine. Elisabeth connaît déjà l’œuvre de Flora Tristan, sa pensée, ses idées, sa vie, mais ce qu'elle voudrait, un siècle et demi après le passage de son égérie à Lyon, ce n'est pas seulement retracer son parcours ou mettre au jour des documents d'archives qui permettraient d'approfondir les connaissances sur son sujet d'études : elle voudrait établir une épreuve sensible de l'existence de Flora Tristan, mettre ses pas dans les siens, voir ce qu'elle a vu, entendre ce qu'elle a entendu, sentir ce qu'elle a senti, tirer de la ville l'empreinte sensorielle du passage de cette femme qu'elle admire.

 



Le film, donc, superpose les époques et les voix. A nos yeux, Elisabeth semble, par moments, incarner cette femme du passé qu'elle fait revivre, en partie parce qu'elle lit, régulièrement, à l'écran ou en voix off, les textes de Flora Tristan, qui parle à travers sa voix (ceux, par exemple, très forts, où la militante déplore de devoir non seulement convaincre les ouvriers de lutter pour leur condition, mais, au sein du monde ouvrier, d'avoir à combattre pour se faire entendre en tant que femme). Comme elle marche où son aïeule a marché, s'assoit dans des bars où elle a pu s'assoir, visite des fabriques et usines d'un autre âge encore en activité où certainement l'écrivaine révolutionnaire a dû dialoguer avec les ouvriers de l'époque, le corps d'Elisabeth endosse en quelque sorte celui, absent, de celle dont elle tente d'épouser la trajectoire. 

 

 


Ce sont aussi ces scènes où Elisabeth enregistre sur un dictaphone des conversations lointaines surprises au bas d'un immeuble ou au détour d'une place, puis écoute ces bandes, comme le murmure de la ville peu fréquentée en cette période de vacances, qui pourrait correspondre au murmure éternel de Lyon, tel qu'on aurait pu le surprendre en 1844. Participent de ce ronron urbain certaines scènes (la sempiternelle partie de belote au restaurant, qui revient à intervalles réguliers, comme une série de tableaux impressionnistes, ou l'étrange dialogue de ces trois types qui font la liste des plats qu'ils adorent manger), certains visages (la sympathique tenancière, avec ses dents du bonheur, sa voix éraillées de clopeuse, son pot de cornichons offert en réconfort et son récit du massacre des juifs dans la cour de l'immeuble quand elle était enfant ; visage éternel, au point que l'un des plans sur elle assise derrière son comptoir revient trois fois, comme une boucle temporelle), certains personnages, qui sait (l'amant embrassé dans un appartement vide après son drôle de discours sur la question du rythme). Mais Le Voyage à Lyon superpose aussi les lieux, quand Elisabeth utilise le même dictaphone pour écouter un autre murmure, celui de son mari et de sa fille, laissés en Allemagne, qu'elle a manifestement quittés sans beaucoup plus d'explications pour se consacrer à ses recherches sur une figure majeure de l'histoire du féminisme.

 


De sorte qu'au bout de cette collision spatiale, de ces surimpressions temporelles, vocales, corporelles, l'historienne, dont la démarche ne convainc guère le ponte universitaire auquel son mari l'a recommandée par lettre, et la femme historique, dont elle ne parvient guère à retrouver les traces, qui ne se trouvent pas, sont d'une certaine manière tout de même réunies, mais bien au-delà des recherches scientifiques ou des archives palpables qui, pour Elisabeth, n'ont "pas suffi" : dans l'expérience des lieux d'une ville où l'on peut "transformer l'émotion en action", au-delà de la simple compréhension, et plus profondément dans une étrange pesanteur. Celle de la ville, presque déserte, peuplée seulement de quelques chiens et chats et d'une poignée de gens et d'enfants désœuvrés, chauffée par un soleil d'été un peu terne et plombant, ville si vieille, montrée dans toute la lourdeur de sa pierre, dans l'immobilité sale et poisseuse d'un passé qui s'accroche encore à elle en cette fin des années 70, sans aucune complaisance dans la mise en scène, très documentaire, de Claudia Von Alemann. 

 


Le film en dit plus sur Lyon à cette époque que sur le combat de Flora Tristan ou sur l'histoire militante des Canuts, avec ses nombreux plans fixes sur des lieux de la ville mais aucune "vue" globale ou touristique de Lyon, ni aucun intérêt profond pour ses monuments, statues et compagnie, au profit de lieux populaires, comme les traboules des pentes de la Croix-Rousse, les bords du Rhône, un cimetière ou la place des Terreaux, et des lieux anonymes, souvent vides, comme si la ville était filmée sans habits d'apparat, nue, intime, fragile, tels les visages des lyonnais croisés au fil des rencontres d'Elisabeth, avec toute l'impudeur qu'il peut y avoir à regarder un visage, et donc une ville filmée ainsi. Il faut rendre grâce aussi à la douce photographie de Hille Sagel (même si l'on ne peut que deviner le grain 16mm, à défaut de voir le film en salle, projeté avec le matériel ad-hoc), qui compose des couleurs pastel très belles et donne une harmonie lumineuse à l'ensemble du film, malgré les trouées plus sombres et parfois presque malaisantes sur les coins de rue usés, les passages souterrains crasseux ou ces intérieurs vieux qu'on imagine chargés d'odeurs de café froid, et y compris quand le travail sur le son ne cède rien au réalisme, comme dans l'usine de textile, où l'on n'entend rien au dialogue entre Elisabeth et l'ouvrier qu'elle interroge tant la machine derrière eux est bruyante, ou, de façon plus triviale, quand la jeune femme croque dans un gigantesque sandwich, assise sur un banc en bois de la gare. 

 



La pesanteur, aussi, de cette femme, Elisabeth, qui paraît d'abord toute légère, à la sortie du train, dans sa petit robe, par contraste avec sa lourde valise, et quand elle monte sur les fauteuils de la gare pour voir l'autre côté du hall, puis qui se confronte vite au temps, à la durée, à l'ennui, reste de longues minutes dans ce hall vide, commence à lire puis s'allonge, fatiguée par le voyage, plus tard attend longtemps l'impression du photomaton, sous le regard pesant d'un type qui la colle sans raison et sans rien dire (il y a certainement quelque chose du cinéma de Chantal Akerman dans ces durées). Après cela, la jeune femme est à plusieurs reprises frappée par une torpeur terrible, un épuisement périodique, comme lors de son arrivée à l'hôtel, quand elle se déchausse et marche pieds nus, à pas comptés, pour installer sa machine à écrire, sur laquelle on la retrouvera complètement avachie plus tard dans le film (le poids sur ses épaules quand elle doit écrire pour ses recherches, et comme on la comprend... ou quand elle lit la lettre de son fiancé, la tête appuyée, dans une drôle de posture, contre un meuble) puis ne trouve pas le sommeil, ou quand elle marche lentement, si lentement, lors de sa première entrée dans le café-restaurant où elle aura bientôt ses habitudes : on ne sait pas, au début, si elle marche lentement pour permettre au pano de la caméra de la suivre ou si c'est, plus vraisemblablement, l'inverse.

 



Que l'on se rassure, elle a aussi des déambulations beaucoup plus dynamiques dans les rues de Lyon, devant les boîtes aux lettres, dans les nombreux escaliers ou dans les catacombes, et alterne les larmes et les rires lors de ses entretiens avec des inconnues (elle est aussi très attentive, comme avec cette femme, au café, qui chaque jour découpe les titres et articles des journaux pour les recomposer en une seule page donnant à voir tout ce qui s'est produit en une journée, du plus important, soi-disant, au plus anodin, de façon globale, dans un montage plus équilibré, plus vrai et plus juste - démarche très godardienne). Mais tout de même, il y a de la solitude, de l'échec (qui n'est jamais total), dans tout ça. Et quand Elisabeth, après un coup de fil raté à son mari, se réveille en pleine nuit pour vomir, prend une douche toute habillée, en sort trempée puis déclame à toute vitesse la chanson My body is over the ocean, my body is over the sea, my body is over the ocean, bring back my body to me, on atteint à une forme de dépression qui correspond peut-être aussi bien à l'état d'esprit de Flora Tristan tel que le révèlent les paroles sauvées de son journal qu'à cette parenthèse, ce voyage sur les pas d'une morte entrepris par Elisabeth. Je disais plus haut, à propos de la lenteur de la marche dans le café et du pano qui la suit, "on ne sait pas". En fait si. Et même si, en effet, on ne sait pas, du moins je ne sais pas, je veux dire intimement, l'expérience sensible de Flora Tristan dans cette ville peu avant sa mort, ni ce que ce fut de se battre au sein de ses propres troupes pour se faire entendre en tant que femme, ni la vérité de la relation amoureuse compliquée d'Elisabeth, ni les raisons profondes qui l'ont poussée à abandonner les siens (ou celles qui ont poussé des femmes, écrivaines, comme Virginia Woolf, Sylvia Plath, Karin Boye, cinéastes, comme Chantal Akerman, à se suicider), et à entreprendre cette quête dans les rues d'une ville, à défaut peut-être de savoir, profondément, on sent et ressent bien des choses en regardant les gestes, la marche, les regards de Rebecca Pauly, et devant le film de Claudia Von Alemann.

 

Le Voyage à Lyon de Claudia Von Alemann avec Rebecca Pauly (1981)

29 juillet 2015

Tabou

Quitte à passer pour un chien galeux, je dois l'avouer, je n'ai pas aimé Tabou de Miguel Gomes. J'ai pourtant vu ce film dans les conditions idéales, sur grand écran. C'était un film Jean Mineur, 0, 0, 0, 0, 8. Un film né sous une bonne étoile, d'après Arte. Je ne comprends pas ce qui s'est passé. Que ceux qui placent le film de Miguel Gomes au sommet des sommets (et qui prononcent son nom correctement, c'est-à-dire Miguéou Gomsh), me pardonnent. Je fus le premier déçu. D'autant plus qu'à la sortie du film, après m'en être laissé conter monts et merveilles, j'espérais l'éblouissement promis. Mais je ne suis ressorti de la projection de ce chef-d’œuvre unanimement annoncé que très circonspect, et noyé d'ennui. Je vais tâcher de m'en expliquer en abordant les trois étapes du film, qui se découpe en deux grandes parties plus un prologue, prologue si supérieur à la suite que les beaux plans qui le composent ont pratiquement suffi à illustrer la grande majorité des critiques que l'on a pu croiser à l'époque.


Adieu beau prologue...

Le prologue donc contient en effet de belles choses, à commencer par le premier plan du film, avec cet homme en tenue coloniale planté au milieu de la jungle et de la caravane de ses sujets. Les plans qui suivent ne sont pas en reste : le même personnage debout devant une rivière et se retournant vers ses suivants, ou découvrant le fantôme de sa défunte lors d'une pause dans sa marche mélancolique, puis dévoré par un alligator et transformé en crocodile heureux, heureux de côtoyer sa femme retrouvée. Les images de ce conte africain sont belles et (quoique loin en l'espèce de la charge mystérieuse des premiers plans d'Oncle Boonmee sur une jungle endormie) elles composent par le montage une durée singulière plutôt fascinante. Le récit que fait ce prologue, portrait d'un homme éperdu d'amour, désespéré au cœur d'une forêt, prêt à se laisser avaler par une créature terrible pour rejoindre sa femme au pays des monstres et des esprits, est du reste pour le moins prenant. Plus captivant d'ailleurs que réellement percutant. Contrairement par exemple au prologue de La Folie Almayer de Chantal Akerman, également sorti en 2012, ou à l'ouverture du film de Weerasethakul, encore elle, avec son buffle libéré dans la jungle nocturne (que Miguel Gomes a dû admirer comme il a dû apprécié les Bad Lieutenant et autres Dans la grotte des rêves perdus de Werner Herzog, avec leur motif commun, ce leitmotiv reptilien en général et crocodilesque en particulier).


Ma douce et moi-même avant d'aller voir Tabou.

Il faut reconnaître le charme réel qui se dégage de ce prologue. Le vrai problème du film vient en fait immédiatement après et prend la forme de toute la première partie, intitulée "Paradis perdu". Durant près d'une heure Miguel Gomes filme deux voisines. Pilar, une dame d'un certain âge, vivant seule, vaguement courtisée par un ami, éprise de religion et vouée aux bonnes causes. Et Aurora, une vieille femme de caractère, en fin de vie, perdant la tête, souvent accompagnée de Santa, sa femme de ménage cap-verdienne. Dès que cette longue partie commence, tandis que la plus âgée des deux voisines raconte ses rêves soporifiques, dix bonnes minutes durant, sur la terrasse tournante d'un restaurant de casino, l'ennui s'installe en profondeur. Après un prologue à la beauté potentiellement hypnotique, Miguel Gomes rompt le charme et nous endort pour de bon (la récurrente voix-off placide et monocorde, assez proche de celle qui irrigue le très long et très beau Val Abraham de Manoel de Oliveira, n'aidant pas). On se surprend à porter aussi peu d'intérêt à des personnages, à leurs histoires et, il faut bien le dire, à la façon dont ils sont filmés. Cette heure de film, interminable, assommante, soumet à notre attention défaillante des vieilles femmes seules et tristes qui s'ennuient, mais Gomes, faute de transcender ce sujet, nous laisse seuls, tristes et bien ennuyés nous aussi, à moins de trouver le moyen de se passionner pour des personnages sans vie et pour une mise en scène au noir et blanc sentencieux toute en plans-séquences raides qui ne leur en insuffle guère elle-même. Le cinéaste portugais aurait voulu dénoncer le monde sans fiction dans lequel nous vivons, idée qui peut légitimement paraitre non seulement totalement fausse mais qui requiert selon Miguel Gomes une heure de fiction sans grand intérêt pour s'imprimer dans les consciences les moins assoupies.


Ma meuf et oim, pendant la projo.

La deuxième partie de Tabou, "Paradis", consiste en un long flash-back racontant la jeunesse d'Aurora et son aventure adultérine en Afrique. A la jonction des deux grands chapitres du film, l'ex-amant de la défunte Aurora, le bien-nommé Ventura (dont les pâles aventures en Afrique font regretter celles de son homonyme Ace), rencontre Pilar et Santa lors de l'enterrement de sa maîtresse d'autrefois et décide de leur raconter son aventure amoureuse africaine avec la disparue dans une galerie marchande décorée en jungle de plastique. Cette deuxième partie tant attendue est fort heureusement meilleure que la première et se veut beaucoup plus intrigante (la plupart des admirateurs de l’œuvre s'y entendent), tant sur le fond que dans la forme. D'abord parce que certains jeux de correspondance se mettent en place, via les singes, les crocodiles ou encore cet écho très net entre la première et la deuxième partie quand, à la scène où Pilar se rend au cinéma avec son vieux courtisan fatigué et pleure en entendant une chanson (Be my baby des Ronettes), répond cette séquence où la jeune Aurora de la deuxième partie du film écoute la même chanson de variété à la radio, en pleurant elle aussi (car c'est Ventura, son amant musicien, qui l'enregistre dans un studio au même moment). De sorte qu'il semble rétrospectivement que Pilar, dans la première partie, regardait le film romantique volontairement cliché des amours secrètes d'Aurora, qui constitue la deuxième partie, avant même de s'entendre narrer cette histoire par Ventura. Et puis le travail sur le noir et blanc, et surtout celui sur le son, ont enfin de quoi nous réveiller et nous sortir de notre grande torpeur.


Retour du cinoche. Grosse ambiance.

Considérant avec intuition ce fait vrai que la mémoire n'est pas aussi scrupuleuse qu'un enregistrement cinématographique, et que des souvenirs lointains mais précis ne nous reviennent que de vagues sonorités, quelques bruits d'ambiance, à défaut des paroles perdues prononcées par les êtres chers, dont nous oublions parfois jusqu'à la voix après en avoir été séparés trop longtemps, Gomes a la grande idée (aucune ironie ici) d'effacer les voix de ses acteurs au montage tout en restituant aux images leurs autres sons dans un film désormais à la fois muet et, plus que sonore, bruitiste. L'idée est aussi singulière que remarquable et l'effet poétique fonctionne à plein. Le seul problème, c'est qu'étendue sur une longue heure cette idée finit par s'essouffler, surtout que le cinéaste ne nous offre pas grand chose d'autre à admirer, sinon, entre autres jolis moments, une scène d'amour physique qui doit plus à la cinégénie du corps de son actrice et à ce vague plan final sur son giron fécond caressé par la main de l'amant illégitime qu'à l'émotion qu'elle recèle. Une raison à cela : si le récit de la jeunesse d'Aurora est ô combien plus passionnant que le portrait de sa vieillesse, il n'en demeure pas moins que Gomes nous raconte, et sciemment (d'où l'écho entre les deux parties via le morceau de musique guimauve diffusé à la radio et servant de bande originale à un probable mélodrame pour mamies portugaises diffusé sur grand écran), une bête histoire d'adultère entre deux blancs colons. On admire un Sur la route de Madison portugais, meilleur que l'original certes, parce que tout à fait conscient de ce qu'il est, en sa qualité de pure réflexion post-moderne (Gomes nomme entre autres le crocodile d'Aurora "Dandy", pour jouer avec la référence à Crocodile Dundee...), mais pas beaucoup plus stimulant pour autant. Difficile par conséquent, en tout cas me concernant, d'être touché par cette histoire, et de fait par le film dans son entier.


Quand on rentre à la casbah, comme d'hab, on bouffe un macdalle en causant du film.

Miguel Gomes a lui-même expliqué qu'il a voulu ouvrir son film sur une légende (le fameux prologue), un conte sentimental aux airs de cinéma primitif, pour ensuite s'en éloigner assez nettement dans sa première partie et y revenir petit à petit afin de simuler sur la durée d'un seul long métrage le parcours difficile de refictionnalisation qui marque tout l'art contemporain. D'une partie à l'autre, il souhaitait revenir vers cette croyance initiale, ce cinéma des premiers temps, cette histoire au goût d'absolu, ce romanesque ancestral. On pouvait espérer qu'il y revienne non seulement plus vite mais qu'il y revienne vraiment. Car si la seconde partie s'en rapproche, on est loin encore de l'émotion du prologue ou de sa capacité à nous émerveiller. Cette déclaration du cinéaste dénote peut-être d'ailleurs une volonté trop affirmée de se plier à des schémas structurels prédéfinis et de s'y conforter, au prix semble-t-il d'un déséquilibre flagrant et dommageable pour le film. Y compris dans la seconde partie du film, formellement surprenante quoique finalement insuffisante, mais surtout en grande carence de contenu, puisque sous prétexte de retourner vers le romanesque Miguel Gomes choisit le plus premier degré qui soit et, en vérité, le plus niais, celui de Dirty Dancing (la comparaison est osée, suggérée uniquement par la chanson des Ronettes qui servait de bande originale à la comédie musicale menée par Patrick Swayze) et de Out of Africa (que Gomes cite lui-même en entretien). En réduisant le romanesque et la fiction au gros mélodrame à lourds sabots sans parvenir à sublimer ce type de sujet (comme beaucoup l'ont fait) par une forme qui serait plus sidérante que celle pour laquelle il a opté, le cinéaste pénalise lui-même son œuvre et sa portée. Gomes est semble-t-il plus doué pour créer une imagerie originale où le poétique prime sur le théorique, que pour mettre en scène de strictes idées théoriques sur le cinéma, ou d'ailleurs sur l'art de façon plus générale, aussi justes soient-elles. Prenons deux exemples, l'un dans la première partie, l'autre dans la deuxième.


Quand Félix m'a demandé si j'avais aimé.

Commençons par la séquence, déjà évoquée, où la vieille Aurora raconte ses rêves devant un décor flou et tournant, un arrière-plan d'images en mouvement qui s'accordent à la portée onirique de son propos. Qu'avons-nous là à admirer sinon une pure idée (qui tourne en rond) étalée elle aussi sur de trop longues minutes, et qui s'arrête au stade du papier sans provoquer la plus petite émotion ? La mise en scène et le discours qu'elle relaie sont potentiellement intéressants mais en réalité terriblement maigres, et perdent le peu de leurs qualités une fois tartinés sur la longueur. Pour aller vers la deuxième partie, puisqu'elle est plus réussie, citons Gomes lui-même, qui dans son entretien avec les Cahiers du Cinéma, à l'époque de la sortie du film, évoquait cette séquence où Aurora et Ventura, fous amoureux, courent dans la jungle puis s'arrêtent net et regardent la caméra. Le cinéaste explique avoir tourné cette scène pour dénoncer la perte de latitude du champ romanesque, pour démontrer que ce dernier ne va pas de soi aujourd'hui, qu'il dépend de la bonne volonté du spectateur et d'un pacte de confiance tacite signé avec lui. D'où la course romantique des amoureux brusquement stoppés dans leur élan, comme pour demander au spectateur le droit de poursuivre et s'assurer que ce type de scène peut encore fonctionner. La scène ne donne pratiquement rien sur le plan émotionnel, peut-être parce que le cinéaste rompt lui-même la ritournelle du cinéma classique, comme Godard le faisait il y a cinquante ans, plus qu'il ne nous demande notre accord pour la continuer. Gomes a qui plus est un tout petit wagon de retard en posant la question de cette façon quand Weerasethakul, Kiarostami, De Oliveira, Herzog ou Carax l'ont mieux posée et y ont répondu juste avant lui. Oui le romanesque est encore possible, oui la fiction fonctionnera toujours, sauf peut-être à la réduire, ne serait-ce qu'en termes narratifs, et sans prendre vraiment le dessus sur cette faiblesse en termes esthétiques, à ce qu'elle a fait de pire, au chromo hollywoodien le plus mièvre qui soit, à Out of Africa, fiction qui peut-être un jour finira bel et bien par ne plus aller de soi.


Et Gomes nous demande la permission de continuer...

Que le "Paradis" soit si plat n'est pas un problème en soi, à condition que le réalisateur pousse la forme d'un cran encore et nous rende cette amourette indispensable, au lieu de quoi il accouche d'un film d'ennui que la joliesse ponctuelle de sa mise en scène et sa belle idée sonore - la seule qu'on retiendra vraiment dans tout ça, qu'un court ou moyen métrage aurait suffi à honorer, faute de véritables prolongements ou rebondissements formels - ne peuvent sauver. Il est en fin de compte très difficile de parler d'une œuvre pareille, très noble en maints aspects, portée par de bonnes idées, dont certaines scènes sont effectivement très belles, et dont l'auteur et ses intentions sont absolument respectables, bien qu'il soit peut-être, à mes yeux, passé à côté d'une réussite totale. A moins que je ne sois totalement passé à côté de sa réussite, ce qui n'est pas exclu. Je ne nie pas un style singulier et un talent certain, mais le film reste malheureusement incroyablement ennuyeux et ne m'aura touché à aucun instant, encore moins si je repense, et Gomes m'y pousse, à d'autres films aussi ambitieux que le sien sortis ces dernières années, dont il s'est peut-être nourri à l'excès (jusque dans son goût, qui ne se limite pas à ce film, pour les structures coupées en deux, qui débarque après Lynch et son Mulholland Drive ou Weraseethakul et son Tropical Malady, entre bien d'autres), et qui le surpassent de beaucoup. Le propos de Tabou pourrait être passionnant mais sa mise en cinéma le rend aussi pesant que distant, et donne au final un sentiment de gâchis.


Tabou de Miguel Gomes avec Ana Moreira, Carloto Cotta, Teresa Madruga, Laura Soveral et Isabel Cardoso (2012) 

14 août 2013

Adieu

Impatient de découvrir Michael Kohlhaas d'Arnaud des Pallières, présenté à Cannes en mai et visible dans les salles aujourd'hui, je me suis lancé dans Adieu, réalisé par le même cinéaste en 2003, et dont l'affiche ne laisse pas d'étonner (je suggère un petit clic sur "rotation à droite", ça ne mange pas de pain). Film extrêmement impressionnant, Adieu évoque les thématiques de l'abandon et de l'accueil, traite de la disparition des uns et de ceux qui restent, sujets explorés à la fois à travers l'expérience de la mort d'un proche dans une famille d'exploitants agricoles et à travers celle d'un immigré clandestin algérien (Mohamed Rouabhi) qui, menacé dans son pays, est contraint de laisser femme et enfant derrière lui et tente d'entrer en France sans papiers pour y obtenir le statut de réfugié politique, le tout sur fond d'interrogation profonde sur l'existence de Dieu et de parabole biblique, via le récit par l'immigré clandestin de la vie du prophète Jonas qui, ayant désobéi à Dieu en choisissant de se rendre dans une ville plutôt que dans une autre, vit son bateau frappé par une tempête et fut jeté à l'eau, avalé enfin par une baleine qui le recracha sur sa rive d'origine.




Le thème de l'étranger étant au centre de l’œuvre - qui ne possède d'ailleurs pas vraiment de centre en termes de structure narrative - les deux récits ne se rencontrent pratiquement pas, évoluant en parallèle dans un montage extrêmement brillant qui témoigne d'une maîtrise impressionnante. Les deux histoires ne se rencontrent pas mais il s'en sera fallu de peu. Vers la fin du film, un personnage de passeur (Carlo Brandt), camionneur de profession qui est aussi l'amant de l'épouse (Aurore Clément) de l'un des frères de la famille endeuillée (Axel Bougousslavsky, découvert au cinéma dans Les Enfants de Marguerite Duras), décide de transporter des clandestins dans son engin, parmi lesquels se trouve l'immigré algérien, incarnation moderne du prophète Jonas. C'est donc logiquement un passeur qui, de très loin, tente de faire le lien entre les deux récits du film, étrangers l'un à l'autre. Mais il échoue dans son entreprise et voit avec nous le lien ténu entre les deux histoires et entre leurs personnages respectifs se rompre tragiquement. C'est l'histoire du film : les mondes (la vie et la mort, l'Afrique et l'Europe), ne font qu'amorcer une communication vouée à l'échec, impossible en soi ou sciemment empêchée. L'un des membres de la famille (Laurent Lucas), en apnée dans son bain, entend la voix de son frère mort. L'Algérien est pris en charge par un passeur jusqu'à ce que la douane s'en mêle. Et tous sombrent dans le mutisme : l'immigré se tait tout au long de son voyage, y compris quand on le recrache chez lui, même si son parcours est accompagné en voix-off par la lecture d'une lettre à sa femme, qui raconte l'histoire du prophète ; le père de famille (Michael Lonsdale) ne répond plus à ses fils et erre dans sa propriété agricole. On le voit marcher au milieu des parcs à bestiaux dans des plans qui rappellent Cochon qui s'en dédit de Jean-Louis le Tacon, film par ailleurs tout à fait autre (et unique en son genre) avec lequel Adieu partage aussi un sentiment d'étouffement, un mélange des tons, entre réalisme froid et fulgurances mystiques oniriques, et un va-et-vient entre fiction et réalité, quand Arnaud des Pallières filme la chaîne de montage d'un camion blanc, future barque du passeur d'âmes, pour ouvrir son œuvre, avant d'embrayer sur un récit double, où la part de fiction est immense car redoublée par le romanesque du mythe religieux et ancrée dans les méandres du mystique comme dans les tréfonds de la conscience.




Adieu est donc un film extrêmement riche, qui fait parfois penser au cinéma de Godard ou à celui de Desplechin, avec ce recours aux textes sacrés, aux grands mythes et à une voix-off envoûtante posée sur des images travaillées en profondeur par la lumière et par les couleurs, avec ce récit multiple aussi, faisant le portrait d'une famille en crise suite au décès de l'un de ses membres et dressant le constat d'une foi profondément remise en question (à travers le personnage du prêtre joué par Thierry Bosc). Et comme chez les deux immenses cinéastes français cités, le poids spirituel du projet et sa structure très organisée pourraient le faire passer pour prétentieux ou écrasant si on ne retrouvait pas dans le film d'Arnaud des Pallières une forme de simplicité dans l'adresse directe aux sens du spectateur qui en passe par un énorme travail formel, sur chaque plan sans exception, et qui porte de bout en bout un film aussi vivement intelligent que profondément poétique. On est sans cesse fasciné par tout ce qui se passe dans l'image et dans la bande sonore. Le cinéaste, mêlant le prosaïque et le sacré, parvient à donner à l'un les qualités de l'autre dans une unification qui restitue au monde sa structure. Et la progression même du film (le camion qui sort de l'usine au début servira de transport au passeur à la fin) sert moins d'effet d'annonce ou de pirouette scénaristique que de métaphore à la construction même d'un récit, en même temps qu'elle permet à cet objet si banal, technique, pratique qu'est un poids-lourd de devenir, ainsi présenté en amont de tout indice narratif, et dès lors de rester à tout jamais un pur objet de fascination et de puissance esthétique. C'est quasi hypnotique quand Arnaud des Pallières touche à l'expérimental (dans la scène du cimetière, où l'image est comme démultipliée sur elle-même), mais aussi quand il filme ce simple, ce bête camion blanc en travelling latéral au sortir d'une chaîne d'assemblage. Le soin apporté aux puissances d'impression rétinienne et d'envoûtement inconscient via de pures relations audio-visuelles rappelle le dernier film de Chantal Akerman, La Folie Almayer, qui compte parmi la poignée des très grands films sortis l'an passé. Adieu est pour résumer un film à voir, à voir et entendre, au sens littéral, et qui rend d'autant plus impatient de découvrir Michael Kohlhaas.


Adieu d'Arnaud des Pallières avec Mohamed Rouabhi, Laurent Lucas, Michael Lonsdale, Olivier Gourmet, Axel Bougousslavsky, Aurore Clément, Thierry Bosc et Carlo Brandt (2003) 

12 janvier 2013

Bilan 2012



Du 1er janvier 2012 à zéro heure au 31 décembre 2012 à minuit, nous avons épié l'actu ciné. Plus qu'hier et moins que demain, le cinéma a rythmé nos vies. Profitant d'une situation de demandeurs d'emploi jouissive, nous avons pu caler quelques séances de salles obscures entre deux rendez-vous avec des conseillers Pôle-Emploi malheureusement trop peu cinéphiles. A défaut de pouvoir partager nos passions avec eux, nous l'avons fait avec vous pour la quatrième année consécutive, et toujours avec autant de plaisir. Que le débat se poursuive dans les commentaires ou sur les réseaux sociaux à la mode, l'essentiel est de communiquer avec vous nos enthousiasmes, nos déceptions et nos dégoûts, et surtout de découvrir les vôtres. Connectés à Facebook et à Twitter, nous avons pu échanger tout au long de l'année sur les films qui sortaient chaque semaine et sur ceux, plus vieux, que nous découvrions sur le tard. Nous nous sommes également servis de ces réseaux pour tenter d'entrer en contact avec la petite famille du cinéma, de solliciter des retweets sympathiques de Marina Hands et Frédérique Bel ou des retweets haineux de Leïla Bekhti, Géraldine Nakache, Charlotte le Bon, Emma de Caunes, Mouloud Achour et Romain Levy, sans obtenir ni des uns ni des autres de réponses satisfaisantes. Soucieux d'être envahis un jour ou l'autre par le GIGN, nous avons tenté de provoquer à coups de "Lov' ur chest. Pleazzze RT" et autres "RT mes Nike fluo Mouloud, moi aussi je possède des sneakers pourries !", en vain. Bref nous avons voulu être un grain de sable inattendu dans le petit monde confortable du ciné. Mais rien de trop croustillant à raconter en matière d'anecdote de chantier, donc revenons sur ce qui nous a vraiment intéressés, c'est-à-dire échanger avec vous. Comparer nos préférences, défendre les films que nous aimons, puis connaître vos cinéphilies singulières et entendre ce que vous avez à en dire, c'est encore le but de nos grands articles bilans annuels, qui comme vous le savez réservent toujours une place à vos classements. Ainsi succédera à nos petites listes personnelles votre grand bilan collectif, avec d'un côté les dix films que vous avez préféré en 2012 et de l'autre ceux que vous avez le plus détesté.


Holy Motors de Leos Carax

De notre côté si on fait le bilan on peut être satisfaits de nous-mêmes : nous avons publié 176 articles dans l'année, soit deux par jour. Parmi ces articles figurent la majorité des films que nous avons aimés et surtout les principales sorties de 2012, à l'exception, pour l'instant du moins, de The Hobbit et L'Odyssée de Pi (nous n'avons pas pris en compte le mois de décembre), Skyfall (on l'a vu au ciné et on avait toute la critique dans la tronche en sortant de la salle, mais on n'avait pas de calepin et le lendemain : trou noir), Astérix au service de sa majesté (ici on ne tire pas sur les ambulances), Hunger Games (on attend le jeu de plateau), Argo (on ne maîtrise déjà pas le verlan), Starbuck (on l'a pas vu mais on y est souvent allés, tout comme nous sommes souvent allés manger au Subway alors que nous n'avons toujours pas vu le film de Luc Besson, highlight de 1985), MIIIB (on n'avait pas vu MIIB), The We and the I et Camille redouble (trop de mauvais souvenirs de ce bahut qu'on essaye de quitter depuis plus de dix piges), Blanche-neige et le chasseur (Chris Hemsworth joue dans le film et nous n'aimons pas que des trisomiques soient exposés sur un écran) ou Le Lorax (on n'avait pas compris que c'était un film). Ces gros titres ne se retrouveront donc pas dans nos Tops malgré notre envie de surprendre.


Les Chants de Mandrin de Rabah Ameur-Zaïmeche

Nous n'avons peut-être pas tout vu mais dès le mois de mars, quand nous avons commencé à trier nos préférences, à hiérarchiser la catégorie socio-professionnelle "cinéaste", nous avons déjà entraperçu les grandes lignes directrices de nos classements à venir. Dès le premier film de l'année vu au cinéma, Take Shelter, c'était un souci de moins. Un blogueur ciné commence chaque année avec 10 soucis, les 10 films qu'il doit trouver à mettre dans son Top. Or là, paf, dès la première quinzaine de janvier un souci d'éradiqué. A l'orée du mois de juillet, nous avions la certitude de passer nos vacances au frais avec un Top 10 bien entamé, fait de bric et de broc mais déjà solide, et tout de même l'envie tenace d'éjecter quelques titres. Mi-décembre, grosse gueule de bois au réveil. Nuit de noël sans lune, sur dix œuvres intouchables dans ton Top il ne t'en reste qu'une. Emprunts à la médiathèque à gogo, achat de cartes de visites illimitées au cinéma Le Cratère et au Gaumont Pathé, abonnement à Vidéo-Futur, si ça existe encore, et passage à la fibre pour rattraper le retard et sauver les meubles. On a fini le mois de décembre avec des yeux comme des boules de bowling, incapables de distinguer la réalité de la fiction, paumés dans un univers lynchéen au possible (notre fidèle Poulpard a quant à lui passé son réveillon à éplucher Rotten Tomatoes et Metacritic pour terminer l'année avec un petit Top 4 dont il est bien fier). Et vu que l'année fut chargée en films de qualité, dresser des Tops 10 sans faire l'impasse sur quelques titres aimés s'est avéré compliqué. Nous nous y sommes pourtant pliés, au prix de fêtes de fin d'années passées entre quatre murs face à des écrans diffusant en simultané nos films préférés, à la recherche du moindre défaut. Sans plus attendre voici donc nos Tops 10 par ordre de préférence (ici et plus bas, cliquez sur les affiches pour accéder aux critiques) :


NOS TOPS
(Félix/Rémi, par ordre de préférence)
















































































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Au-delà de l'évidente profusion de grands films, que nos classements nous semblent révéler (bien qu'ils soient avant tout le simple reflet de nos cinéphilies particulières), on se réjouit du vent de fraîcheur, d'audace et de nouveauté qui aura soufflé sur le cinéma cette année. Certes nos chouchous sont là, même si Olivier Assayas et son Après mai manquent à l'appel faute de place - cruauté du Top 10... - ainsi qu'Abbas Kiarostami faute d'avoir pu découvrir Like Someone in Love en salles, où il n'est resté à l'affiche que deux heures montre en main. On retrouve malgré tout des valeurs sûres, des cinéastes incontournables dont on attendait les films de pied ferme et qui ne nous ont pas déçus, à l'image d'Alexander Sokurov (Faust), d'Alain Resnais (Vous n'avez encore rien vu) ou de Werner Herzog (Into The Abyss). A côté de ça, des cinéastes en pleine croissance et en pleine confiance, déjà remarqués mais qui gagnent peu à peu en maturité, ont confirmé un talent exceptionnel, ce sont Rabah Ameur-Zaïmeche (Les Chants de Mandrin), Jeff Nichols (Take Shelter) ou Hirokazu Kore-Eda (I Wish). Et puis il y a eu quelques surprises, des cinéastes rares revenus d'outre-tombe sur le devant de la scène pour nous épater, Leos Carax (Holy Motors) d'un côté, Chantal Akerman (La Folie Almayer) de l'autre, et Abel Ferrara (Go Go Tales et 4h44 Dernier jour sur Terre) aux États-Unis. Hasard du calendar, ce dernier s'est retrouvé deux fois à l'écran en France, pour deux chefs-d’œuvre, partageant le haut de l'affiche de 2012 avec le prolifique et déjà très grand Hong Sang-soo (The Day he Arrives et In Another Country). L'autre poule aux œufs d'or - mais les siens sont pourris - de l'année, avec également deux films au compteur, n'est autre que Steven Soderbergh, auteur de Piégée et Magic Mike, qui nous ont tous deux piégés sans aucune magie... En revanche et pour terminer, nous avons fait quelques heureuses découvertes, quelques cinéastes viennent d'éclore sous nos yeux, dont nous attendons les prochains films avec, dans certains cas, un peu d'appréhension, mais globalement avec beaucoup d'optimisme, ils se nomment Ben Wheatley (Kill List), Joachim Trier (Oslo 31 août), Guillaume Brac (Un monde sans femmes), Nick McCarthy (The Pact) et Alex Ross Perry (The Color Wheel). Parmi ces noms se trouve peut-être bien la relève de demain !


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Oslo 31 août de Joachim Trier

Se dégagent des films que nous avons préféré quelques idées communes, une même urgence à se saisir de l'actualité sans lourdeur, à la différence de cinéastes comme Jacques Audiard ou Cédric Kahn, qui nous ont torché leurs petits films sociaux misérabilistes pour se sentir bien dans leurs souliers tout en nous foutant la rage. Les cinéastes de 2012 que nous aimons partagent un regard humaniste portant l'homme au centre de toutes les attentions, et insufflent coûte que coûte la vie à leurs œuvres (y compris quand elles évoquent la peine de mort, chez Herzog, ou la fin du monde). C'est d'ailleurs sur ce point que le très froid, théorique et désaffecté Cosmopolis, film important sur la crise, n'a pas retenu notre intérêt au même titre que les œuvres de Jeff Nichols ou d'Abel Ferrara entre autres, qui quant à eux ont su se placer au cœur des enjeux angoissants de notre monde contemporain tout en aimant leurs personnages et en leur accordant une chance de bonheur et de salut non-négligeable. Certains auteurs l'an passé s'interrogeaient sur l'absence de guide à suivre les yeux fermés, et se projetaient avec doute et anxiété vers un futur incertain (La Dernière piste de Kelly Reichardt, Habemus Papam de Nanni Moretti, etc.). Cette année en revanche les cinéastes se sont souvent entendu à relier le présent au passé ou à le lire selon ses enseignements, pour constater la pérennité de la soif de lutte et de liberté (Les Chants de Mandrin), pour dénoncer le retour en arrière violent impacté par la crise et la politique de rigueur (Gebo et l'ombre, critique de l'immobilisme mortifère, que rejoignent sur ce point des films comme Faust ou La Folie Almayer), ou tout simplement pour questionner l'actualité du cinéma et de l'art en général. C'est une dimension primordiale des projets très différents que furent Vous n'avez encore rien vu et Holy Motors, mais aussi Tabou, trois films convoquant les origines du cinéma et leurs fantômes tout en jouant avec la modernité des techniques nouvelles pour les rendre plus poétiques que jamais (même si le film de Miguel Gomes ne nous a pas séduits, bien qu'il ait occupé nos soirées en famille, où l'on aime bien faire une partie de Tabou 1982, celui où il faut faire deviner Eddy Mitchell sans dire "dernière séance" ni "chaussettes noires").


Faust d'Alexander Sokurov

Dans les films de Carax et de Gomes, que beaucoup s'accordent à placer conjointement au sommet des sorties de l'année, mais aussi dans ceux de Resnais ou de Hong Sang-soo, on perçoit ainsi une envie de jouer avec l'outil cinéma (comme d'autres jouent avec le spectateur, à l'image de l'étonnant Kill List). L'énergie déployée par ces cinéastes pour sublimer leur art et créer des images poétiques fascinantes excelle à démontrer la puissance du cinéma même le plus modeste. Beaucoup de films pauvres nous ont éblouis, des Chants de Mandrin à Un monde sans femmes et de Kill List à I Wish en passant par les films fauchés de Ferrara, Oslo 31 août de Joachim Trier, The Color Wheel d'Alex Ross Pery ou Gebo et l'ombre de Manoel de Oliveira. L'économie (forcée ou consentie) de moyens (on pourrait aussi penser à Twixt, même si le film ne nous a pas convaincus), conjuguée à des efforts toujours plus grands pour réaliser des films magistraux dans un sincère élan ludique et joyeux (car même si cet adjectif ne serait peut-être pas le premier venu pour parler des films de Carax et Resnais, il se dégage une profonde joie de leurs films aussi libres que majestueux), dénote enfin un besoin de croyance et une injonction à croire en ses rêves et en son art, à faire jouer son imagination, à s'exprimer librement, y compris dans les temps difficiles que nous traversons, et c'est ce que traduisent des films aussi différents que I Wish, Go Go Tales, 4h44 dernier jour sur Terre, The Color Wheel, The Day He Arrives, In Another Country ou Un Monde sans femmes.


In Another Country de Hong Sang-soo

Mais ne tardons pas davantage à découvrir ensemble le visage de votre propre bilan, élaboré à partir de vos classements personnels réunis par un très ingénieux système de points (à raison de 10 points attribués au 1er de chaque liste, 9 aux seconds, 8 aux troisièmes et ainsi de suite). Voici donc votre Top 2012 suivi de votre Flop de l'année :


VOTRE TOP
(Par ordre de préférence)




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VOTRE FLOP
(Par ordre de répugnance)












Quel fier bilan que voilà. Un top qui nous ressemble, un top qui nous assemble... Mais au large les contagieux ! Parce qu'alors Wes Anderson, c'est déjà un gros malentendu qu'il ait eu droit à son papelard positif dans nos colonnes. Quant à Cosmopolis, nous l'avons vu, et ne nous l'offrez pas en dvd merci ! Et puis il y a le couac nommé Tabou, dont on a déjà parlé et sur lequel nous reviendrons dans un futur article.


I Wish de Hirokazu Kore-Eda

On notera dans notre classement (comme dans le vôtre plus ou moins) la relative timidité du cinéma américain, et l'absence totale de films hollywoodiens, puisque les seuls cinéastes nommés chez nous (Jeff Nichols, Abel Ferrara, Alex Ross Pery) sont des artistes indépendants, et pas qu'à moitié, on parle de films pauvres, certains tournés en DV (The Pact), d'autres réalisés au prix d'une lutte constante pour contourner les contraintes du système (Ferrara). Ce n'est ni calculé de notre part, ni faute d'avoir regardé des films à gros budgets sortis des grands studios, y compris en espérant sincèrement passer du bon temps. On a donné cher de notre peau, et la majeure partie d'entre vous aussi, en voyant et en critiquant pas mal de gros morceaux tels que Avengers, The Dark Knight Rises, Prometheus (ces deux-là arrivent en tête de vos haines annuelles - et sans doute des nôtres) ou Looper, soit la preuve par 1000 que le cinéma américain ne sait plus divertir intelligemment et poursuit son infantilisation macabre. Avengers est peut-être le plus triste succès de l'année puisque tandis que la mode du reboot et des super-héros commençait à s'enrayer, le carton phénoménal du film de Josh Whedon a relancé la machine à fric en réunissant bêtement une pléiade de personnages connus dans un délire pyrotechnique orchestré par un enfant turbulent et débile. Mais Avengers n'est venu, après un flot ininterrompu de médiocres films de super-héros, que comme l'affreux couronnement d'une entreprise bien rodée et depuis longtemps malsaine, tandis que les films de Rian Johnson, de son modèle Christopher Nolan et de l'idole de ce dernier, Ridley Scott, ont scié en deux les maigres espoirs que l'on pouvait encore placer sur la science-fiction grand public à l'américaine. On n'attendait rien du golden boy Nolan, plus grand chose du vieillard sénile Scott, mais on pouvait croire une seconde dans la soi-disant pépite à ne pas louper qu'était Looper, film encensé à droite à gauche et porté par une relique du cinéma américain populaire de qualité nommée Bruce Willis. Sauf que le film ne fut qu'une mascarade de plus, au goût particulièrement amer. Mais oublions ces dérapages industriels à des années lumières du cinéma qu'on aime. En est-ce encore vraiment ?


The Color Wheel d'Alex Ross Pery

On peut par contre noter l'absence totale, dans une sorte d'indifférence polie, des world acclamated directors que sont Steven Spielberg (Cheval de guerre), Tim Burton (Dark Shadows), David Fincher (Millenium, l'homme qui allumait des feux de paille) ou Clint Eastwood (J. Edgar). Cités nulle part, ni dans les Tops ni dans les Flops, ces noms célèbres échouent à marquer l'année, au contraire de certains de leurs camarades plus encensés, les Cronenberg (Cosmopolis), Coppola (Twixt) et autres Friedkin (Killer Joe), qui ont su aux yeux de certains d'entre vous trouver un second souffle ou une originalité faisant défaut aux exercices mollassons des premiers. Mais que leurs fans se rassurent, ces dinosaures-là reviennent chaque année tels de véritables marronniers avec une nouvelle fournée à faire croquer. On a maté Lincoln, le nouveau Spielberg, on a maté Frankenweenie, le nouveau Burton, on a même maté La Dernière chance, énième Eastwood en mode fin de vie, et on s'empéguera forcément le prochain Fincher, à notre corps défendant...


Un monde sans femmes de Guillaume Brac

Pour rester une minute de plus sur le dos du cinéma américain, que dire de l'anomalie Bellflower. Pourquoi consacrer un paraphet à ce film qui n'est rien ? Parce qu'il a été fait avec cœur, c'est indéniable, mais par quel connard ! C'est comme si votre cousin schizophrène vous montrait un film qu'il aurait mis quinze jours à tourner mais trois années à monter entre deux énormes taffes de beuh, l'esprit détraqué et démultiplié, à la Hal Ashby de Festes-St-André. Aurait-on vraiment envie de profiter des bilans annuels pour tirer une balle dans le dos d'un individu déjà pas loupé par la vie ? Personnellement non. Mais il faut croire qu'Evan Glodell a poussé le bouchon un peu trop loin pour les plus rancuniers d'entre vous, à l'image de notre collaborateur Paul-Emile Geoffroy, qui envisage de passer ses vacances à Houston juste pour "se faire" le vidéaste amateur. C'est ainsi que l'anonyme Glodell se retrouve derrière les grands noms de Ridley Scott, Christopher Nolan et Michael Haneke dans la liste de vos têtes de turcs favorites, et ce n'est pas pour nous déplaire.



On remarque aussi que cette année fut profitable à notre cher cinéma français, même si "français" ne rime pas toujours avec "prendre son pied", surtout quand on repense aux râles morbides de la pauvre Emmanuelle Riva, poussée dans ses derniers retranchements par un détraqué dans Amour, le snuff movie le plus récompensé et acclamé de l'histoire du 7ème Art, lauréat de la Palme d'Or et légitimement bien placé dans vos coups de gueule de l'année. Michael Haneke, l'homme aux deux palmes et à l'humour so british, en a semble-t-il énervé pas mal, nous y compris. Son pensum sur la peine de mort nous a laissés froids. Représentatif d'un cinéma qui nous glace le sang, nous détruit l'humeur, nous écrase de bêtise, nous sommes heureux d'avoir découvert ce film à un âge où l'on peut faire la part des choses, et s'imaginer qu'après chaque prise Trintignant buvait des verres de schnaps en écoutant du Bob Marley pour décompresser. Nous nous sommes plaints du cinéma américain mais le cinéma français et francophone nous a aussi donné du fil à retordre. Haneke n'est pas seul à la barre des accusés, bien qu'il soit en tête de gondole avec son bouc traînant sur l’échafaud. Derrière lui se tient notamment Jacques Audiard, menotté pour De Rouille et d'os, que nous avons également détesté comme nous avons détesté Bullhead, polar agricole d'une lourdeur bovine sans précédent et autre film porté par l'acteur belge Matthias Schoenaerts. Un amour au quotidien ce Schoenaerts par contre, l'homme qui vient toujours filer un coup de main, le brave jeune, qui croyait flamber à Cannes (où il s'est surtout fait remarquer quant à son comportement auprès des petits fours), et qui est reparti avec un gros coup de pied au cul, l'emprunte de godasse de Gilles Jacob, pourtant pas bien costaud mais pas mal énervé, imprimée à jamais sur la raie.


Into the Abyss de Werner Herzog

On a souffert aussi du côté des comédies à succès, avec Le Prénom, Radiostars ou Nous York, respectivement portés par Patrick Bruel, Manu Payet et Géraldine Nakache, que nous considérons ouvertement comme des usurpateurs de malheur. On pourrait aussi parler de films comme Dépression et des potes, Plan de table, Marsupilami et tant d'autres, au point que nous avons consacré un certain temps à nous lamenter et à pointer du doigt les principaux auteurs de ces private joke misérables distribuées sur 500 copies et omniprésentes sur les plateaux de nos pires émissions télé. Sur ce point, c'est l'Amérique et ses comiques sans foi ni loi qui nous sauvent et nous offrent nos seules chances de rire bien franchement devant un écran. Will Ferrell dans The Campaign et Adam Sandler dans Jack et Julie et Crazy Dad ont marqué l'année de leurs facéties et des éclats de rire qu'ils nous ont fournis. Adam Sandler a pourtant été crucifié par la critique, et on ne vous remerciera jamais assez d'avoir quant à vous choisi d'épingler des grosses cylindrées et des grands noms qui le méritaient tellement plus.


La Folie Almayer de Chantal Akerman

Revenons en vitesse sur quelques tendances plus farfelues, qu'on aimerait voir dégager à tout jamais. Nous regrettons par exemple la mode des titres en "Dark" (Dark Shadows, Dark Horse, Dark Knight Rises, Dark Hairy Pussy), autant de films à fuir comme la peste, ainsi que la vague des films de l'est portant des prénoms de femmes en "a" (Elena, Aurora, Barbara, Vahirua, Valbuena, Pauletta, Bernarbia, etc.), films austères, graves et chiants.



En priant pour ne plus avoir affaire à ce type de titres, on espère que 2013 sera aussi riche en découvertes, en surprises et en plaisirs cinématographiques que 2012. En ce qui nous concerne on a la barre au beau fixe. Cette année on va continuer à bouffer ciné, à pioncer ciné et à halluciner, parce qu'on n'est pas encore vaccinés. Nous continuerons bien sûr à critiquer les nouvelles sorties qui nous inspireront et à revenir sur de plus vieux films aimés depuis longtemps ou à peine découverts. Peut-être que quelques nouveautés viendront animer le blog, en attendant nous poursuivrons sur notre lancée, par exemple en vous proposant bientôt un nouveau dossier consacré, on vous le donne en mille, aux westerns ! Tarantino oblige... On commençait notre bilan 2011 par lui et on finit par lui celui de 2012. D'ailleurs on lui dit "à dans onze mois !", pour voir s'il n'aura pas définitivement pété un plomb d'ici là, étant donné que d'année en année on le trouve physiquement de plus en plus sous tension.


 
Kill List de Ben Wheatley

Pour finir, nous souhaitons remercier chaleureusement tous ceux qui nous suivent de près ou de loin mais surtout ceux qui ont généreusement participé à ce grand bilan en nous faisant parvenir leurs préférences par mail (on vous invite d'ailleurs à les poster en commentaire), et notamment quelques collègues cinéphiles : Gendar (toujours fidèle au poste) ; Olivier Père (de mes enfants) ; Fredastair (pour toi nous changerons de sexe) ; Nightswimming (à quand une analyse des couv' France Foot ?) ; Le Cinéphobe (dont acte !) ; Ca flim (figure de proue du snuff movie bruxellois) ; Une fameuse gorgée de poison (méfiez-vous de ses fameux cocktails) ; C'est entendu (on attend un nouvel article depuis bientôt 6 mois !) ; Thibault (notre dirlo photo) ; Christoblog (666 gravé sur le front) ; TeddyDevisme (dont on a bien pris en compte les 16 tops succesifs) ; Pausanias (qui n'a pas participé mais que l'on salue amicalement car nous avons une passion commune : les grosses aréoles) ; FredMJG (même si un bogue nous a privés de son top) ; AdrienClem (ton gros boule de black, ma main : they should meet) ; Gondebaud (que trépasse si je faiblis !) ; JeanCalin (pour lequel nous n'avons pas de link, mais beaucoup de think) ; Thibault Fleuret (bon courage pour ta recherche de films) ; Josette K. (la sœur de Joseph Kessel) ; Pierre Morin (dans l'annuaire, entre "Pierre Morin" et "Pierre Morin") ; Sylvain Métafiot (mets ta cagoule !) ; Guillaume A. (côté de la plaque - sans rancune !) ; pierreAfeu (on a respecté jusqu'à la typologie de son blaze, toujours utile en ces temps sombres) et les autres ! (si nous avons oublié quelqu'un qu'il se manifeste et veuille bien nous excuser). Avec un petit clin d’œil à Pathé pour nous avoir fait pendre au nez un procès juste parce qu'on avait mis en lumière un film d'animation obsolète qui avait bien du mal à démarrer au box-office...

Merci encore à tous et à très bientôt pour de nouvelles aventures cinéphiliques !