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28 janvier 2021

Lawrence d'Arabie

Il y a une scène que j'aime beaucoup dans le célèbre film de David Lean. Pour situer : T.E. Lawrence (Peter O'Toole), le Chérif Ali ibn el Kharish (Omar Sharif) et ses cinquante hommes, envoyés à Lawrence par le le prince Fayçal ibn Hussein (Alec Guinness) pour attaquer le port d'Aqaba selon son plan, par l'intérieur des terres, où ses défenses sont faibles, viennent de traverser le désert de Nefud, réputé infranchissable même par les Bédouins. Au matin, ils s'aperçoivent que Gasim, l'un des hommes d'Ali, est tombé de son chameau au beau milieu du désert pendant la nuit. Lawrence repart seul dans la fournaise pour le retrouver et le ramener. Pure folie. Et il réussit. Pour le remercier, Cherif Ali lui remet la tenue traditionnelle des cavaliers arabes. Étonnamment, alors que les hommes de la caravane le fêtaient, Lawrence s'en va derrière une dune pour se changer. Fier comme Artaban, et gêné à la fois, il se cache pour ce moment solennel, et le vit tout seul. 
 
 

 
On le voit alors, dans l'intimité des dunes, s'admirer dans cette tunique de soie blanche, qu'il fait bouger dans un semblant de chorégraphie improvisée, se coiffer du keffieh, et manipuler la janbiya, poignard à lame courbe, jouant dans le vide, exactement comme un enfant le ferait. Il sera bientôt surpris par Auda abu Tayi (Anthony Quinn), chef de la tribu bédouine des Howeitat, qu'il convaincra alors de se rebeller contre les Turcs. Mais, dans ce grand et long film épique, où des acteurs (aucune actrice ici) anglais et américains grimés jouent des arabes en parlant anglais et en roulant les r, dans ce film emmené par une musique inoubliable et scandé par de grandes scènes de voyage et de batailles, le moment que j'aime le plus (car il y en a quelques autres) est une séquence courte, sans spectacle, où le héros se comporte comme un gosse, heureux de revêtir l'habit (le thawb ? le qamis ? je ne suis pas sûr d'avoir le bon nom pour ce vêtement) des Arabes du désert. Je reconnais mon enfance dans le personnage, à ce moment précis, moi qui rêvais le même rêve que lui quand, entre 4 et 6 ans, je regardais en boucle la mini-série Le Secret du Sahara, fasciné par la beauté des paysages et des noms arabes et par le mouvement des chevaux, des sabres et des vêtements dans les dunes de sable, sur une autre musique envoûtante, signée Ennio Morricone. C'est certainement la séquence du film de David Lean qui dit le mieux, et avec le moins de moyens, la fascination du personnage pour l'Arabie du titre et le goût de l'aventure qui le lie à ces pays.

 

Lawrence d'Arabie de David Lean avec Peter O'Toole, Alec Guinness, Anthony Quinn et Omar Sharif (1962)

13 novembre 2019

Sierra torride

Don Siegel à la réalisation, Budd Boetticher au stylo, Ennio Morricone à la baguette et, face caméra, Shirley MacLaine et Clint Eastwood. Pas mal. L'ouverture nous embarque tout de suite grâce au thème principal signé Ennio (thème forcément réutilisé depuis à foison), qui est génial comme du Morricone, avec ce mélange de bizarrerie et de grâce qui fait tout son génie. A l'image, c'est Hogan, Clint, mercenaire, qui chevauche pépère dans le désert et qui finit par tomber sur trois truands en train de déshabiller une nonne, sœur Sara, Shirley MacLaine. Il en dégomme deux, balance un bâton de dynamite sur le troisième pour l'obliger à lâcher la religieuse et le tour est joué. Parce que c'est une sœur, Clint accepte de l'aider encore un peu, et parce qu'il accepte de l'aider encore un peu, Sara reste une sœur. Sauf qu'elle est traquée par l'armée française pour avoir aidé les révolutionnaires mexicains, qu'elle ne craint ni le cigare ni le whisky et qu'elle n'a pas peur de mentionner son "cul". Et petit à petit les deux personnages se retrouvent liés dans la guérilla aux côtés des partisans de la révolte.




Le film, quoique très plaisant à suivre, souffre de quelques petites longueurs. Mais ce qui s'en dégage de plus agréable, c'est la sympathie palpable entre Clint et Shirley. Ici, Clint Eastwood fait du Clint Eastwood, et il le fait plutôt bien, trimballant la même dégaine plus ou moins que chez Leone (qui, le comparant à Bob De Niro, disait que Clint était un bloc de marbre et une star quand Robert était un acteur, que quand De Niro souffrait à l'écran, Eastwood geignait, que les deux enfin ne faisaient même pas vraiment le même métier). Shirley MacLaine est parfaite, réunissant en elle-même les trois rôles historiquement dévolus aux femmes dans le western : la nonne, la mère (formidable séquence où elle soigne Eastwood d'une flèche reçue près du cœur) et l'autre. Tout en parvenant à être bien plus, à être aussi touchante que drôle (et les deux à la fois plus souvent qu'à son tour, rien que dans toutes ces scènes où elle flatte sans cesse la croupe de sa minuscule mule pour la faire grimper dans la sierra - le titre original du film étant Two Mules for Sister Sara), aussi grave que pétillante, bref, aussi Shirley MacLaine que possible. Avant de voir ce film, j'avais croisé plusieurs photos de plateau où l'on voyait l'équipe, et en particulier les deux têtes d'affiche, en train de passer du bon temps, se marrer, s'amuser. C'est formidablement palpable dans le film, et tout du long je ne rêve que d'être l'ami de madame MacLaine.


Sierra torride de Don Siegel avec Shirley MacLaine et Clint Eastwood (1970)

2 octobre 2018

Les Incorruptibles

Incroyable mais vrai : je n'avais jamais vu ce film, qui est pourtant un "gros morceau", et je l'ai seulement découvert il y a quelques jours. Je suis dans une période "film de gangsters", j'enchaîne les films de gangsters, qu'ils aient été réalisés par des gangsters ou qu'ils mettent en scène des gangsters. J'ai maté tous les Mocky et même quelques matchs de foot d'équipes entraînées par Rolland Courbis (le Marseille-Montpellier de 98 est entré dans l'Histoire). Les Incorruptibles appartient aux deux catégories à la fois puisque le gros Brian De Palma, le roi des petites combines, est à la barre. Je dois cependant vous avouer que je suis un tantinet déçu. J'ai trouvé ça pas mal... mais c'est tout ! Le film a un peu vieilli. On dit ça de ces films dont les dvds ne tiennent pas le coup, attirent plus la poussière que les autres. C'est généralement une histoire de placement dans la dvdthèque, tout en bas de l'étagère, près des godasses et des chaussettes sales, ou tout en haut, avec les araignées. La musique de Morricone aussi a pris du plomb dans l'aile, et Dieu sait que j'aime Ennio (un type délicieux). Je suis un fan du bonhomme, mais il flirte plus d'une fois avec le mauvais goût, peut-être très peu inspiré par les images de son compatriote... 

Le cas Kevin Costner pose également question. Pourtant je l'aime aussi, littéralement, puisque je le considère comme mon premier amour (j'étais gosse et il avait une classe d'enfer dans les années 90-94). Il m'a ici fait une très drôle d'impression : dans quelques scènes il me paraît un peu mauvais, sa voix dérape sur certaines répliques, on dirait qu'il ne sait pas quoi faire de ses paluches (ce qui est vrai de l'acteur comme de l'homme, d'où les nombreuses mains au cul sur tapis rouge : il n'est pas obsédé sexuel, loin de là, il ne sait juste pas où foutre ses pattes alors il les plaque contre les culs). Bref, Costner manque d'assurance là-dedans, c'est criant. Comme si De Palma pouvait le virer d'une seconde à l'autre. Mais d'un autre côté ça colle parfois pas trop mal à son rôle de flic ripoux et ça l'éloigne des clichés. Une prestation surprenante et intrigante en tout cas, qui est l'un des trucs qui m'a le plus captivé dans cet assez mauvais film. On se situe toutefois dans le haut du panier de la filmographie de De Palma. Sean Connery y est cool aussi, mais ça, c'est inhérent à sa personne, De Palma y est pour que dalle.

Pas un mot sur Robert De Niro, que je n'ai tout simplement pas reconnu.

Nb. Je me suis toujours demandé si le nom du fameux webzine Les Inrockuptibles était dû à ce film, ou si c'était pas l'inverse. Qui de l'œuf ou de la poule... Bref, le genre d'énigme qu'on ne résoudra jamais.


Les Incorruptibles de Brian De Palma avec Kevin Costner, Robert De Niro et Sean Connery (1987)

7 avril 2016

Les Huit salopards

Script faisandé, vérolé, pas étanche, à fuite, piraté, mais script néanmoins filmé. Et franchement y'avait pas de quoi chialer à l'idée que quelqu'un le foute sur le net... Commençons par le positif : le dernier Tarantino est nettement moins énervant que les précédents. Et ce pour une raison simple : il est absolument vide de tout. Y compris de ces velléités de justicier qui animaient récemment Tarantino et achevaient de plomber ses dernières fèces filmiques destinées à réparer les horreurs de l'Histoire avec l'intelligence et la finesse d'un mauvais écrit du brevet d'histoire-géographie-enseignement moral et civique rédigé par un adolescent ayant tiré un trait sur l'obtention du DNB depuis la fin du CP. Autre louange : le main theme signé Morricone est cuisiné aux petits oignons. C'est tout pour le big up. Le premier plan du film est le plus agréable : pas d'acteurs, pas de dialogues, juste la musique d'Ennio Morricone. Dès que la carriole s'arrête, stoppée par Samuel L. Jackson, tout s'écroule. Tarantino retombe dans ses travers : dialogues surécrits, répliques d'une pauvreté terrible censées faire mouche, acteurs grimés à la truelle qui en font des caisses à coups d'accent juteux ou de chansonnettes "cool", effets de ralenti hideux, pseudo-tension aussitôt mutée en torpeur absolue, etc.




L'histoire se résume à une fusillade dans une auberge. Pourquoi ? Parce qu'un type veut libérer sa sœur. Ce qui donne à Channing Tatum l'occasion de ne pas briller, dans le pire rôle qui soit. Et pour gratiner cette triste affaire, Tarantino met en place un vague whodunit dont tout le monde se tape royalement. Peu importe qui a empoisonné le café, qui veut libérer Jennifer Jason Leigh... n'importe quel personnage pourrait crever à n'importe quel moment sans que cela nous fasse ni chaud ni froid tant ils sont dépourvus de toute histoire, de tout intérêt ou de toute qualité. D'ailleurs, quand Samuel L. Jackson se fait ratiboiser les burnes, on n'éprouve aucune forme de surprise, ou d'empathie pour lui, alors que Tarantino lui consacre la plupart de son temps. Notamment la grande scène du film, le moment de bravoure, le dialogue déjà culte avant d'avoir été écrit, qui ferait pitié même dans la bouche d'un collégien... après avoir fait un vague buzz de cinq minutes en cours de mathématiques. Ce moment accablant où le nordiste Jackson, pour pousser un vieil officier sudiste (Bruce Dern) à dégainer son arme et ainsi le tuer en tout légitimité, raconte à ce dernier comment il a forcé son fils à crapahuter tout nu et à sucer sa queue. Et tout ça dans un 70mm tout feu tout flamme qui ne sert rigoureusement à rien, surtout sur notre télé de poche.




Ce dialogue rejoint quelques autres lignes fameuses signées Tarantino ces dernières années, elles aussi dignes de la cour de récréation d'un collège en détresse : rappelez-vous de la longue conversation mythique entre Kill et Bill à la fin de Kill Bill à propos de cette prise de judo légendaire qui force l'adversaire à se chier dessus, et de ce débat insipide sur Batman et Superman. Pas de quoi se relever la nuit. Sans parler de Boulevard de la mort, et de toute l'anecdote autour d'une femme tombée connement dans un ravin... Ceci dit, avec sa longue tirade sur sa bite sucée par un type tout nu, Samuel Jackson tient peut-être le pompon... Ah si, autre point positif : on a beaucoup plus entendu parler du film avant sa sortie qu'après.


Les Huit Salopards de Quentin Tarantino avec Samuel L. Jackson, Kurt Russell, Jennifer Jason Leigh, Bruce Dern, Tim Roth et Michael Madsen (2016)

30 mai 2011

Mission

En l'an de grâce 1986, le cœur d'un réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl entra en fusion, le nuage radioactif fit demi tour à la frontière belge et Roland Joffé remporta la Palme d'Or du festival de Cannes des mains du président Sydney Pollack pour son deuxième film après le très remarqué La Déchirure sur le génocide Cambodgien. C'est de cette Palme attribuée à The Mission dont je voudrais vous parler dans le cadre de notre semaine thématique consacrée aux grands lauréats du festival de Cannes. Après un premier film au sujet déjà périlleux, Roland Joffé, réalisateur britannique, poursuivit sa carrière en abordant immédiatement un autre grand fait historique. Le film évoque les 150 ans d'histoire des réductions Guaranies. C'est ainsi qu'on appelait les missions bâties pour accueillir les indiens Guaranis et pour les évangéliser dans des sortes de républiques autonomes créées par les jésuites et approuvées par le pouvoir colonial espagnol aux confins de l'Amérique du Sud. Suite à des conflits d'intérêt avec l'église catholique et le pouvoir Portugais, ces missions furent compromises et l'entreprise déboucha sur la guerre des Guaranis qui s'étendit de 1754 à 1756.




Le film est raconté en voix-off par le cardinal Altamirano, visiteur apostolique de ces missions jésuites écrivant son rapport au Pape après avoir été envoyé sur les lieux pour, officiellement, estimer le degré d'humanité des indiens, officieusement, pour en signer l'arrêt de mort afin de préserver l'intérêt supérieur de l’Église. Son récit nous présente un prêtre jésuite, le Père Gabriel, interprété par le toujours excellent Jérémy Irons, accompagné d'un frère joué par Liam Neeson, tous deux voués à convertir les Amérindiens à l'amour de Dieu et œuvrant pour les réunir par le travail partagé dans des missions paradisiaques. Mais ils sont très vite rejoints par un chasseur d’esclaves sans pitié, Rodriguo Mendoza, incarné par le Robert De Niro, venu capturé les Guaranis en vue de les vendre aux Portugais. Après une rapide rencontre dans la forêt luxuriante du Paraguay entre les personnages antagonistes que sont le Père Gabriel et Mendoza, le film se détourne étonnamment des peuplades indiennes et de leurs convertisseurs pacifiques pour se focaliser sur De Niro rentrant en ville avec ses nouvelles prises pieds et poings liés. Mendoza a le port altier et fière allure sur son étalon noir quand il croise le regard de sa promise, jouée par la très jolie Cherie Lunghi (alors épouse de Joffé), penchée au balcon et faisant grise mine. On aura tôt fait de découvrir que la jeune femme couche amoureusement avec le frère de Mendoza quand celui-ci est absent, occupé à chasser de l'Indien. Découvrant le pot-aux-roses, De Niro est abattu. Il tire alors cette tronche qu'on lui connaît, cette face contrariée et chiffonnée qui ne donne pas envie de s'y frotter.




Mendoza s'éclipse d'abord, méditant la tromperie de sa femme et de son frère et ressassant certainement son désespoir en les imaginant en train de batifoler dans son dos. Quiconque est cocu se met involontairement à imaginer sa femme dans les bras de l'autre, mais qu'en est-il de la précision des images ainsi fabriquées quand la babouse trompée connaît aussi bien son épouse que l'amant de son épouse ? On se figure assez bien la torture que cela doit être en admirant le visage bouchonné de De Niro. Quelques courtes minutes plus tard, la nuit venue, De Niro rumine encore la trahison des deux êtres qui lui sont le plus chers (et on le comprend), quand il tombe sur son frère au cours d'une fête de village bariolée et bien rythmée. La bousculade a lieu et implique un tiers qui se plaint qu'on lui marche sur les pieds, regrettant ses mots quand De Niro s'approche de lui et lui demande en substance : "Are you talkin' to me ?", dans un échange de regards tétanisant. Le type agressé fait dans son froc et, pour détourner Mendoza de ce conflit en germe, son frère le bouscule à nouveau. S'ensuit une baston qui aboutira à la mort du petit frère judas.




Après ce meurtre atroce, commandé par la rage, Bobby De Niro s'enferme dans une geôle et dans le silence pour expier son péché. C'est alors qu'un religieux le présente au Père Gabriel (Irons donc), bien décidé à lui venir en aide malgré ce qu'il sait des exactions criminelles de celui qui devrait être son ennemi juré. Quêtant la rédemption, Mendoza accepte de suivre le prêtre dans son nouveau voyage en terre Guaranie mais à une condition : tirer d'un bout à l'autre du trajet un énorme fardeau, littéralement matérialisé par un arsenal d'armes et d'armures amassées dans un sac de cordes que l'ancien chasseur de prime est bien décidé à traîner sans aucune aide jusqu'au cœur de la forêt et à flanc de falaise, sous ces grandes cascades d'eau que Joffé filme avec exaltation. Après être arrivé à destination, Mendoza se convertit et devient frère pour aider, à la suite du prêtre, le peuple Guarani. Plus loin dans le film il sera question de cette foi et de la meilleure façon de l'accomplir. Il sera aussi question de guerre et de la légitimité ou non qu'il y a à se battre pour se défendre, à répondre à la violence par la violence ou à tendre la fameuse autre joue pour s'en reprendre une louchée dans la tronche.




Quand la mission est attaquée par l'armée à la fin du film, Mendoza s'oppose au Père Gabriel et renonce à ses vœux pour combattre auprès des Guaranis dans une lutte sans espoir. Le prêtre quant à lui préconise l'amour et préfère mourir sans opposer de résistance. Joffé filme assez remarquablement ce dilemme tout en représentant avec justesse la barbarie des soldats gouvernés par l’Église catholique. Libre au spectateur de pencher pour l'une ou l'autre vision de la réaction la plus noble à adopter face à une agression caractérisée. Par ailleurs, on est tenté de pinailler face à la vision idyllique des missions jésuites que propose le cinéaste. Les prêtres convertisseurs venus évangéliser les indiens sont légèrement idéalisés et leur accomplissement, ces villages élevés à la gloire de Dieu et ces indiens chantant les évangiles sans les comprendre, sont éclairés avec amour et filmés comme un havre de paix touché par la grâce. Mais c'est oublier que le film est raconté du point de vue du cardinal Altamirano, que le réalisateur filme lorsqu'il découvre les missions avec un regard ébahi, subjugué et ému. Sans compter que Joffé filme son sujet en respectant les points de vues de l'époque qui sert de décor à l'histoire, une époque où la nécessité d'évangéliser les indiens était indiscutable et où la seule discussion possible portait sur la question de la nature des autochtones, humains ou animaux, et sur la possibilité ou non de les convertir à Dieu si jamais on les considérait comme égaux. Ce portrait d'une époque et de ses mentalités, sans jugement à posteriori, donne un grand intérêt au film de Joffé. C'est ce que parvint aussi à faire quelqu'un comme Jean-Claude Carrière dans l'excellente Controverse de Valladolid, qui opposait le dominicain Bartolomé de Las Casas (Jean-Pierre Marielle) et le théologien Juan Ginés de Sepúlveda (Jean-Louis Trintignant) dans un débat quant à la nature présumée des amérindiens.




Mais je voudrais revenir sur la superbe séquence où Bob De Niro tire son lourd fardeau de métal à bout de corde tout en se hissant difficilement en haut des immenses falaises de la jungle et sous des cascades assourdissantes. Cette scène est magnifique. Voir Robert De Niro en guenilles, tirant la tronche, comme d'hab, avec ses longs cheveux bouclés détrempés, sa barbe hirsute et ses pieds nus écorchés par la roche, forcer sur ses bras et sur ses pattes pour monter un colis inutile en haut d'une interminable falaise, c'est un plaisir des yeux infini. Un plaisir des ouïes aussi, car la musique qui accompagne cette longue séquence est signée Ennio Morricone. Ce cher Ennio ! Comme c'est parfois le cas avec les bandes originales du grand compositeur italien, le morceau est presque irritant, il est lancinant et mime une ascension lente et pénible, épuisante et difficile. C'est presque énervant et dans le même temps c'est envoûtant. A l'image de cette scène que la musique emporte et où nous admirons le grand Robert, l'immense De Niro, beau comme un Dieu, tirant sa charrue impie avec passion comme le Christ portait sa croix.




A la fin de la séquence, les prêtres et Mendoza arrivent enfin au sommet de la falaise et sont reçus par les Guaranis qui commencent par s'inquiéter en voyant débarquer leur nemesis, celui qui a capturé et assassiné des dizaines de leurs frères, même s'il apparaît bien réduit après une telle grimpée et s'il a perdu un peu de sa superbe de conquistador à barbichette. Pourtant Dieu m'est témoin qu'il est plus beau que jamais. Et les indiens semblent être de mon avis puisque l'un d'entre eux s'approche de De Niro, lui met un couteau sous la gorge, l'insulte probablement dans sa langue, et finit par couper la corde qui le relie à son fardeau, qu'il pousse dans la cascade pour ensuite retourner près de De Niro et l'embrasser en riant. Tous les Guaranis éclatent de rire, d'un rire de joie, tandis que Mendoza fond en larmes, épuisé, libéré de sa culpabilité et de sa peine, déchargé de toute sa haine et profondément bouleversé par le pardon que lui accordent sans procès les indiens Guaranis. Il faut voir De Niro chialer comme un bébé, c'est quelque chose que vous n'oublierez jamais.




Pour terminer sur une trivia croustillante, sachez que toute l'équipe du film, et quand je dis toute c'est toute, de Joffé à Irons en passant par Neeson et Morricone (pourtant resté chez lui en Italie, mais le courrier peut porter des germes), toute l'équipe du film a contracté la dysenterie sur le plateau. Le Cast and Crew quatre étoiles venu tout droit d'Hollywood a fait de la jungle sud-américaine un cabinet grandeur nature. Entre deux prises, Jérémy Irons et Liam Neeson jouaient des coudes pour atteindre le pipi-room en premier, c'est-à-dire le fleuve le plus proche, histoire de déféquer tous leurs morts dans une diarrhée en cascade. Mais quand je dis toute l'équipe, c'est toute l'équipe sauf Robert De Niro. Véridique. Alors d'aucuns diront que l'acteur américain number one est un surhomme intouchable, un géant de fer inoxydable, d'autres comme moi penseront plutôt que s'il n'a pas chopé la tourista c'est parce que De Niro souffre depuis des lustres d'un fécalome. Mais le seul moyen de diagnostiquer cette forme de constipation abdominale et abominable étant le toucher rectal, l'acteur préfère souffrir en silence car, comme il l'a déjà glissé dans quelques uns de ses films au détour de dialogues pas toujours appropriés - et notamment dans une scène mémorable des Nerfs à vif - en tournant les talons et en pointant son derrière du bout de l'index, personne n'est jamais passé là et par là jamais personne ne passera. Cette accumulation de matières fécales déshydratées et stagnantes dans le rectum de notre acteur préféré explique peut-être son éternel rictus d'agacement et les accès de colère noire du président du jury sur la croisette lors du dernier festival de Cannes.


Mission de Roland Joffé avec Robert De Niro, Jérémy Irons et Liam Neeson (1986)