27 mai 2011

4 mois 3 semaines 2 jours

Cannes. 27 mai 2007. 19h27. Stupeur sur la Croisette : le jury présidé par Stephen Frears offre la Palme d’Or tant convoitée à 4 mois 3 semaines 2 jours du roumain Cristian Mungiu. Sous de timides applaudissements et quelques hués, le jeune réalisateur bondit de son siège, gagne l’estrade et se rue sur Diane Kruger, la maîtresse de cérémonie. A l’antenne, sur Canal +, le vétéran Philippe Dana a bien du mal à cacher sa gêne : ses commentaires en voix off bafouillent et frisent le politiquement incorrect lorsqu’il reproche aux « romanichels » de ne plus se « limiter aux poules ». Le malaise est partagé dans la salle. Qu’un roumain mal rasé aille chercher la Palme tout sourire sous les regards belliqueux de l’assemblée, alors que les frères Coen (pour No Country for Old Men), David Fincher (Zodiac) et Quentin Tarantino (Le Boulevard de la Mort) étaient aussi en compétition, ça la foutait mal ! Sur le moment, diverses hypothèses furent émises par les festivaliers pour expliquer une telle surprise. Parmi elles, l’une relevait que le cinéaste Stephen Frears, s’étant lui-même essayé sans succès au film social ultra glauque quelques années auparavant avec le sinistre Dirty Pretty Things, voulait sans doute honorer ce qu’il n’était pas parvenu à faire. Mouais…


Lui-même ne sait pas comment il en est arrivé là et s'en excuse.

Une chose est sûre : cette année-là, le président était très contesté, d’abord par les autres membres du jury, qui ne trouvaient rien à envier à sa carrière, mais aussi par les cinéastes en compétition, leurs acteurs, les cinéphiles qui suivaient l’évènement, les journalistes qui le couvraient, bref, par tout le petit monde du cinoche. Alors qu’il y a quelques jours Jean Dujardin s’est lamentablement agenouillé face à De Niro lors de la remise de son prix d’interprétation dans un geste stupide de dévotion suggéré par ce déni d'humanité qu'est Gilles Lellouche, une toute autre ambiance régnait lors de la cérémonie de clôture du festival de Cannes 2007. Celle-ci fut plutôt le théâtre de preuves flagrantes de manque de respect envers le pauvre Stephen Frears. La cérémonie fut ainsi marquée par une série de pets affreux dès que les lauréats passaient devant un jury littéralement pris pour cible, qui trinquait pour son président, tout en feintant de ne rien sentir d’anormal pour conserver sa dignité. L’odeur pestilentielle qui hanta le grand palais en ce dimanche fiévreux fut par la suite mise sur le dos de Stephen Frears himself, bien connu dans le milieu pour ne pas fleurer la rose.


Le regard qu'affiche Frears est assez touchant. Peut-être parce qu'il ignore ce à quoi pense Mungiu derrière son sourire figé : que la tronche du cinéaste britannique est la copie conforme de celle, monstrueuse, qui sort de la mâchoire-thorax du The Thing de John Carpenter.

A l'image du cinéaste britannique, 4 mois 3 semaines 2 jours est une palme assez décriée par le grand public, peu avide de curiosités roumaines, et qui y voit généralement le stéréotype du cinéma d’auteur considéré comme chiant et déprimant souvent primé sur la Croisette. Et pourtant, le film de Cristian Mungiu est tout à fait admirable, et sans nul doute bien meilleur que ses concurrents d’alors. Sa Palme d’Or est donc amplement méritée. Je comprends cependant que l’on puisse être refroidi par l’histoire qui s’annonce... Celle de l’avortement clandestin d'une jeune femme dans les dernières années du communisme, en 1987, dans une Roumanie où cet acte, illégal depuis 1966, fut pratiqué en masse, causant la mort de plusieurs milliers de femmes. Mais c’est ignorer que le film, dans ce qu'il nous fait ressentir, penche à mon sens plus du côté du thriller ultra tendu que du brûlot social méga glauque et gris. A la manière du film également roumain La Mort de Dante Lazarescu, auquel il ressemble sur bien des points (j'y reviendrai), le long-métrage de Cristian Mungiu nous scotche littéralement à notre fauteuil, mais sans nous plomber le moral ni nous dégoûter de la vie gratuitement. On pourrait même dire qu'il se dégage de son actrice principale, Anamaria Marinca, une énergie assez revigorante, quasi rassurante et très positive malgré les évènements qu’elle traverse. En outre, le réalisateur parvient tout au long du film à trouver miraculeusement la bonne distance. Celle qui permet de ne pas nous flinguer comme si on était devant un épisode de Zone Interdite ou autre émission télé française du dimanche soir.




La mise en scène de Cristian Mungiu, faite de longs plan-séquences et de passages en caméra portée qui font toujours sens, est d’une efficacité redoutable. Le cinéaste déploie une vraie maestria se caractérisant notamment par un souci du détail fascinant qui donne toujours plus de force et de puissance à son œuvre. Ce qui m’a particulièrement frappé est la maitrise du suspense dont le réalisateur roumain fait preuve, sa capacité à nous happer complètement dans son film lors de moments où la tension atteint des sommets. Il réussit merveilleusement à nous mettre à la place de son personnage principal, une jeune femme énergique et attachante interprétée par une actrice en état de grâce, en nous faisant ressentir toutes ces émotions. Je pense par exemple à ce plan-séquence superbe où, tandis que son amie est clouée au lit d’une chambre d’hôtel attendant de perdre son bébé, la jeune femme se retrouve au milieu d’un dîner mondain, le regard dans le vague, noyée par des conversations que s’échangent des personnes vraisemblablement coupées du monde et de sa réalité. Avec son film, Cristian Mungiu fait davantage que nous dépeindre les spasmes d’un système mourant qui étouffe des individus impuissants, il nous offre le portrait d’une très belle amitié entre deux jeunes femmes à la fois condamnées et décidées à faire face ensemble, deux personnages dont les caractères si vrais sont croqués par petites touches diablement intelligentes. Une amitié sincère et profonde scellée par la dernière scène magnifique du film. En nous donnant l’impression d’être un récit-vérité conté en quasi temps réel, 4 mois 3 semaines 2 jours se rapproche donc de La Mort de Dante Lazarescu de Cristi Puiu, cet autre drame social intense qui parvient à resserrer l'étau sur son spectateur sans le malmener. Les deux films ont aussi la particularité de se terminer pile quand il faut, en nous laissant sur un plan dont la simplicité et l’évidence n’ont d’égale que la puissance de son impact. Une image que l’on garde en tête bien longtemps après la vision du film.




Pour terminer cet article sur une note plus légère, sachez que j’ai vu ce film avec ma cousine aveugle. Elle ne comprenait rien au film, évidemment, puisque je le regardais en VO et que j’avais décidé de ne rien lui expliquer. Mais ses autres sens étant surdéveloppés, ma cousine m’a tout de même sorti à un moment : « Ça pue la Palme ! ». Je lui alors répondu que si elle n’y voyait rien, elle jouissait bel et bien d’un sixième sens car ce film avait effectivement reçu la Palme d’Or et qu’elle pouvait toujours aller chécker sur Wikipédia si elle ne me croyait pas. Elle m’a simplement rétorqué, avec sa spontanéité légendaire : « Tu m’étonnes, bien sûr que j’y vois juste ! Ça puait la Palme ! ».


4 mois 3 semaines 2 jours de Cristian Mungiu avec Anamaria Marinca, Laura Vassiliu et Vlad Ivanov (2007)