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31 décembre 2022

Les Banshees d'Inisherin

J'étais resté en mauvais termes avec Martin McDonagh suite à son lourdingue Three Billboards mais je gardais toutefois un agréable souvenir de Bons baisers de Bruges. Il réunit justement ici le même duo d'acteurs, Colin Farrell et Brendan Gleeson, mais, s'amusant de nos attentes de spectateurs conscients de l'alchimie si particulière des deux irlandais, McDonagh nous narre ici une drôle d'histoire de rupture amicale, un anti-buddy-movie en forme de réflexion amère sur le temps qui passe et la condition humaine. C'est un véritable chagrin d'amitié que nous vivons à travers les yeux (et sous les sourcils si expressifs) d'un brave type, gentil mais un peu simple, incarné avec une justesse étonnante par un superbe Colin Farrell qui trouve ici l'un de ses plus beaux rôles. Dès la première scène, celui-ci apprend que son compagnon de tous les jours, Gleeson donc, ne veut tout simplement plus le voir ni perdre davantage de son précieux temps à ses côtés. Nous sommes en 1923, sur une île magnifique aux larges de l'Irlande, Inisherin. Au loin, le pays, en pleine guerre civile, se déchire, nous entendons détonations et explosions. La métaphore n'est pas spécialement légère mais elle n'est guère centrale et ne gâche en rien ce film, à la fois petit, humble mais profond, dont l'ambiance et le ton singuliers nous happent rapidement. 


 
 
Martin McDonagh teinte encore une fois son œuvre de cet humour assez spécial qui est le sien et fonctionne ici plutôt bien, tantôt noir tantôt absurde, alliant discrétion et coups d'éclat, quelques bons mots et petits numéros d'acteurs. À ce propos, si Brendan Gleeson et Colin Farrell sont irréprochables, le premier presque toujours nimbé d'un nuage noir invisible qu'il rend palpable par sa présence intimidante et le second dans un rôle pourtant bien compliqué qu'il rend tout à fait crédible, c'est peut-être au plus jeune Barry Keoghan que revient la plus belle scène du film. La plus touchante à mes yeux en tout cas. C'est une sorte de remake à peine déguisé de l'un des plus grands moments de l'histoire du cinématographe : quand, dans Dumb & Dumber, Jim Carrey demande à Lauren Holly quelles sont ses chances auprès d'elle. Dans un élan de courage similaire mais un contexte tout de même plus romantique, Barry Keoghan pose à peu près la même question à la sœur de Colin Farrell, autre joli personnage joué avec délicatesse par Kerry Condon. Il obtient alors une réponse du même tonneau mais, à la différence de Carrey et bien qu'il n'ait pas non plus la lumière à tous les étages, Keoghan comprend tout le sens de cette réponse et à quel point celle-ci obscurcit son avenir insulaire. Il tente alors de sauver les apparences et lâche cinq mots d'une désarmante sincérité, aussi simples que beaux, avec une élégance gauche qui participe à les rendre d'autant plus poignants : "Well, there goes that dream". 
Quant à moi, je suis désormais réconcilié avec Martin McDonagh.
 
 
Les Banshees d'Inisherin de Martin McDonagh avec Colin Farrell, Brendan Gleeson, Kerry Condon et Barry Keoghan (2022)

1 décembre 2020

Calm with horses

Calm with horses est la confirmation des débuts très encourageants de Nick Rowland derrière la caméra, lui qui avait déjà signé auparavant des courts métrages assez remarquables (visibles sur sa page Vimeo). Ce film de gangsters irlandais nous empoigne dès ses premières images par son ambiance forte et son style soigné, plein d'assurance, bien nourri par les nappes sonores électroniques de Blanck Mass. Pour son premier long, Nick Rowland a choisi d'adapter une nouvelle signée Colin Barrett et, à la vue de son film et sans en avoir lu une seule ligne, on est convaincu qu'il a dû savoir en capturer l'essence ou en tout cas en exploiter parfaitement le potentiel. Calm with horses s'ouvre par quelques mots prononcés en off par son personnage principal, Douglas, alias Arm, un ex-boxeur devenu homme de main pour la famille de truands qui tient la région. C'est lui que l'on envoie foutre des roustes pour régler quelques problèmes et faire le sale boulot. Il est un peu simple et c'est là une façon comme une autre de se servir de ses muscles, alors il s'exécute, machinalement. Jusqu'au jour où on lui demande carrément d'évincer un pauvre type... Ça, il ne peut pas, il n'y arrive pas, car, au fond, Douglas n'est pas un mauvais bougre, loin de là, il préfèrerait se remettre dans le droit chemin, se rabibocher avec son ex et pouvoir s'occuper de leur gamin.





Calm with horses nous plonge en douceur dans l'Irlande profonde et rurale, avec ces reliefs verts et boisés, ces villages un peu crados, ces quelques maisons isolées et ces barres d'immeubles curieusement paumées là, vétustes, giflées par une petite bruine permanente et écrasées par des nuages gris massifs, omniprésents. Malgré ce décor a priori plombant, Nick Rowland ne tombe pas dans la grisaille facile et n'en fait pas des caisses sur la misère qui frapperait les lieux et ses habitants, on sent plutôt qu'il doit aimer la région : les paysages sont magnifiques et les bâtisses joliment filmées. Également habile quand il s'agit de filmer la tension et l'action, avec notamment une courte poursuite en voiture aussi simple qu'efficace, Rowland réussit aussi à dresser une petite galerie de gangsters très crédibles, aux tronches plus ou moins ravagées par l'alcool ou autres drogues. Sans en faire trop, en quelques coups de pinceaux, il nous fait croire en ces types-là et peut s'appuyer sur des acteurs au diapason. Déjà croisé dans Dunkerque et La Mise à mort du cerf sacré, Barry Keoghan propose de nouveau une prestation intéressante, très nuancée. Il campe ici le petit frère du personnage principal, plus mauvais et retors, c'est lui qui le mène par le bout du nez et lui fait commettre des saloperies.





Surtout, le réalisateur britannique parvient très vite à nous rendre intéressant son personnage principal, dès ses premiers mots, que l'on imagine directement empruntés à l'auteur de la nouvelle, où notre homme s'interroge sur l'origine de sa violence. "I can hurt people but there's no hate in any of it now. Don't go thinking all violence is the work of hateful men. Sometimes... it's just the way a fella makes sense of his world." Par sa trajectoire narrative et sa façon de nous lier si fermement au destin d'un pauv' type que l'on aimerait malgré tout voir s'en sortir, s'affranchir pour de bon de son milieu dominé par des gangsters camés, Calm with horses peut rappeler le deuxième volet, le plus réussi, de la trilogie Pusher de Nicolas Winding Refn. Et si ce film acte la naissance d'un réalisateur doué, il est aussi la révélation d'un acteur étonnant, comme Pusher II révélait Mads Mikkelsen, un acteur à la tronche fascinante déjà entraperçue dans Lady Macbeth, le dénommé Cosmo Jarvis. Il impressionne par son allure totalement crédible pour ce rôle : une carrure très large, un intimidant bloc de force brute, et un visage insaisissable, légèrement dissymétrique. Il est tour à tour très beau et disgracieux, dans tous les cas charismatique, et même magnétique pourrait-on quasiment dire, tant l'acteur dégage quelque chose de spécial, parfaitement saisie par le cinéaste. Les dernières minutes sont entièrement consacrées à ce visage tourmentée et en souffrance, centre de gravité d'un premier film réussi qui constitue une belle promesse pour l'avenir, porté par un acteur et un réalisateur dont on garde les noms dans un coin de la tête. 
 
 
Calm with horses de Nick Rowland avec Cosmo Jarvis et Barry Keoghan (2020)