10 novembre 2013

Inside Llewyn Davis

Si vous êtes fous des chats roux mignons et de la folk morose, vous pourrez éventuellement passer un moment géant devant Inside Llewyn Davis. Sinon, vous risquez de trouver le temps long et de regretter que les si géniaux frères Coen n'aient rien fait de plus avec un sujet pareil. Rien de plus que le (faux) biopic d'un raté absolu qui aurait sans doute mérité mieux. Le film ne montre et ne dit rien d'autre que la lente dégringolade d'un grateux dépressif, qui s'enfonce sans réagir dans une spirale de l'échec, par définition répétitive et sans issue. Les déboires s'enchaînent pour notre sympathique victime, dont le tandem s'est suicidé, dont l'agent est un escroc, qui est haï par sa meilleure amie et dont le père se chie dessus dans un asile. J'en passe des pires et des meilleures pour éviter de gâcher toute surprise. Llewyn Davis (Oscar Isaac), petit brun avec une chaussure mouillée, s'il a le mérite de ne pas être un débile, contrairement à pas mal de personnages des Coen, est bel et bien une authentique jaunasse. Sauf qu'au-delà de cette théorie du naufrage permanent, très chère aux Coen, il n'y a pratiquement rien à puiser dans ce film, ni dans le propos, ni dans la mise en scène, dont la seule forme d'excès consiste à représenter en champ-contrechamp la vue subjective d'un chat qui zieute le nom des stations de métro dans les bras de son porteur cadavérique.




La première scène, où Llewyn chante dans un petit bar, annonce la couleur. Filmée platement, comme un concert lambda, la scène est éventuellement sympathique, pas méchante, mais anodine et sans caractère, et le film est à son image, pas désagréable mais peu marquant. On reste loin des biopics hollywoodiens et de leurs sempiternelles scènes de démonstration de talent, mais avec cette suite de plans académiques, ou plus loin quand Oscar Isaac joue devant F. Murray Abraham en champ-contrechamp avec zoom lent sur le visage du personnage transcendé, on se dit que les Coen ne nous ont rien montré. Tout cela manque sérieusement d'audace et d'idées. Tout comme le scénario d'ailleurs, qui patine fréquemment, se repaît de chansons interprétées dans leur monotone intégralité, et cherche une vaine issue dans un vague intermède absurde et décalé (comme une grosse signature posée en plein milieu d'une dissert') impliquant notamment John Goodman dans un rôle absolument sans intérêt. Toute cette parenthèse centrale du film ne trouve de sens que dans sa conclusion, quand Llewyn - et le film avec lui - abandonne John Goodman dans sa voiture comme les Coen abandonnent (temporairement peut-être) cette veine plus perchée de leur cinéma. Mais le moment, assez frappant, de l'abandon est bref et après lui reprend le défilé de plates emmerdes qui jalonnent la vie de notre troubadour sans pénates, nouvelle incarnation moderne du héros de l'Odyssée d'Homère à l'actif des Coen (après O'Brother), comme le surligne inutilement la scène où le nom du chat insaisissable, Ulysse, est révélé (en termes de surlignage, c'est toujours mieux que ce moment où Llewyn reste planté devant une affiche de L'Incroyable voyage, ce film Walt Disney où deux clébards et un greffe paumés dans les paysages de l'Amérique cherchent à rentrer au bercail).




Si Oscar Isaac fait le boulot dans le rôle du zicos déprimé, on ne peut pas en dire autant de la très mauvaise Carey Mulligan, dans la peau d'un personnage inexistant et pourtant insupportable. L'actrice souffre en prime un maximum des coiffures et costumes vintage qui participent de l'étouffement du film, ainsi que de sa lourde photographie, tantôt grise tantôt marronnasse, dans tous les cas blafarde. Livide, Carey Mulligan traverse le film tel un cadavre à frange ambulant. Elle joue fort mal mais, à sa décharge, son personnage est particulièrement mal écrit, grossièrement brossé, comme un certain nombre de protagonistes chez les Coen, et cet opus ne fait pas exception. On retrouve leur goût pour les figures gentiment ridicules sur lesquelles se porte le rire des spectateurs, notamment des parodies de juifs new-yorkais parmi les amis du héros. On est d'ailleurs surpris de croiser Marilou Berry dans un film primé à Cannes. Mais ça doit faire partie des nombreuses vannes irrésistibles de nos impayables génies du 7ème art (inutile de préciser que je n'ai pas vraiment trouvé à rire devant ce film). Au final, ce trop long métrage, ni bon ni mauvais, se regarde mais, comme la plupart des dernières moutures des Coen, déçoit grandement par son manque patent de couilles. On retiendra deux répliques : celle où Llewyn, de retour de Chicago, dit : "C'est vrai que c'était court mais ça m'a paru méchamment long", et celle où la fameuse Marilou, à propos de son gros matou, s'écrie à plusieurs reprises : "Où sont passées ses burnes !? Où sont passés ses glaouis ?!".




A la fin du film, après que Llewyn Davis a joué sa chanson du pendu (pour la seconde fois, le film, replié sur lui-même, adoptant la structure d'une boucle éternelle), et tandis qu'il sort se faire casser la gueule dans l'arrière-cour du Gaslight Café, on aperçoit le jeune chanteur qui a pris sa place sur scène et dont la voix, reconnaissable entre mille, nous dit aussi sec qu'il s'agit de Bob Dylan. Et au lieu, comme l'espèrent peut-être les Coen, de songer avec mélancolie à tous ces folkeux à la petite semaine du New-York des années 50, tristement passés aux oubliettes et qui n'eurent pas la chance de devenir aussi fameux que Dylan, on se dit qu'après lui, et depuis des lustres déjà, tous ces gentils interprètes de folk à barbes de velours et autres adeptes de la pop indépendante sauce aigre-douce avec option suicide collectif ont occupé le devant de la scène sans faire montre de la même originalité de son, de la même force d'écriture, du même génie. Ceux-là vengent et re-vengent tous les Llewyn Davis d'antan en nous les brisant menu, et à l'aune de longues années de braves Llewyn Davis par wagons, l'injustice que nous vendent les Coen paraîtrait presque, pour être vache, assez juste. Vive Dylan.


Inside Llewyn Davis de Joel et Ethan Coen avec Oscar Isaac, Carey Mulligan, John Goodman, Justin Timberlake et Adam Driver (2013)

18 commentaires:

  1. Votre dernier paragraphe est franchement dégueulasse et le pire c'est que j'ai peur que vous soyez sérieux ...

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    1. Il est un peu vache et de mauvaise foi (si tous les chanteurs de folk actuels chantaient comme Oscar Isaac, on s'en sortirait bien), mais "franchement dégueulasse", je vois pas trop...

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  2. Fucking Amen to that !

    Et puis les Coen vous commencez pas à en avoir plein le cul ? Je veux dire, pas seulement eux, mais tous ces tocards québlos dans la spirale de la lose, la spirale du gris, le tourbillon du désespoir. Qu'ils aillent tous se faire empapaouter et qu'on passe à des gens plus sérieux (oui parce que "sérieux" n'est pas synonyme de "chiant" ou de "triste" en fait, ni non plus de "réalisme" et d'ailleurs "réalisme" n'est pas non plus synonyme de "chiant" ou "triste"). Merde, quoi, ça va à la fin.

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    1. Alabama pas Monroe ow10 novembre 2013 à 11:49

      Bah c'est surtout que le film n'est pas chiant ou triste, et en l’occurrence on n'est pas dans le truc désespérant avec des "tocards québlos dans la spirale de la lose" justement parce que les Coen ne se contentent pas de filmer un "tourbillon de désespoir" - ce qu'ils n'ont jamais fait par ailleurs (à part peut-être dans A Serious Man mais je ne l'ai pas vu, donc...).

      Et donc non, j'en ai pas ras le cul des frères Coen. Le film m'a un peu déçue, mais il a suffisamment de qualités (ça vaut pour ce film en particulier et pour les frangins en général) pour en redemander :)

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    2. Je peux concevoir que ma critique soit trop rude, par contre je maintiens que le film est "triste" et "désespérant" (pour reprendre les termes de Joe G.), avec un (relativement sympathique) "tocard québlo dans la spirale de la lose".

      Certes le personnage essaie de s'en sortir, même s'il semble parfois se complaire dans l'échec volontaire, et certes on peut, avec quelque effort, trouver dans les recoins un fond d'espoir ou un reliquat de joie, mais globalement les frères Coen nous présentent, me semble-t-il, un parfait "tourbillon du désespoir" (dans le résumé du film j'ai fait l'impasse sur beaucoup d'éléments de scénario qui enfoncent encore Llewyn Davis dans sa misère, quid du non-avortement de Diane, de la licence de marine perdue, de la révélation du barman à la fin et ainsi de suite). Sans parler de l'ultime séquence, en forme de boucle, où l'on quitte Llewyn Davis le nez pété, gisant par terre dans le froid tandis que Bob Dylan remporte le morceau dans le bar derrière lui.

      Je ne dis pas non plus qu'on éprouve le même agacement que devant ces films qui s'acharnent sur leurs personnages (ce que les frères Coen ont souvent fait à mon avis) et accumulent les malheurs et les déconvenues en répondant à une sorte de loi de l'emmerdement maximum ultra exaspérante pour le public. Mais on est quand même devant un film où tout, du personnage aux péripéties en passant par l'humour noir et la photographie, dit : "tristesse".

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  3. Moi je commence à me demander si les seuls bons films des Coen (Lebowski et Fargo) ne sont pas un peu des accidents...

    (je sais que vous n'êtes pas d'accord sur The Big Lebowski mais c'est tout simplement parce que parfois vous êtes trop cons !)

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    1. Lebowski est le seul que je sauve, moi, mais parce qu'il a des connotations nostalgiques personnelles (non pas que je m'identifie aux gens dans le film mais c'est un film beaucoup vu à une époque). Cela dit, ça reste pas un grand movie. Pour moi les Coen commencent à tendre à se rapprocher (dans mon cerveau associatif qui associe les choses) à ce que j'ai pensé de Platane, la série d'Eric Judor : on filme des connards qui s'enferment dans leur malchance invertueuse. C'est le "cinéma" (les guillemets sont pour Judor) de la tragédie au sens bête de la tragédie (qui n'y a rien compris). BLA BLA.

      PS : Fargo je ne m'en souviens plus.

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    2. La grosse différence (c'est pas comme si c'était la seule en même temps...) c'est que, dans Platane, série merdique s'il en est, Judor incarne un pur connard. Les Coen filment parfois des gens idiots, rarement des connards, et Llewyn Davis n'est ni l'un ni l'autre.

      Revu Fargo récemment, c'est nettement dans le haut du panier des frères Coen.

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    3. Fargo, O'Brother, The barber et A serious Man pour moi.

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  4. Alabama pas Monroe ow10 novembre 2013 à 12:28

    Ils ont des ratés, c'est sur (Intolérable cruauté - qu'il faudrait que je revoie cependant - ou Ladykillers par exemple), mais ils ont de bons films (notamment tous les premiers) et de franches réussites (Barton Fink, Fargo, ou No Country for Old Men).
    Après ils font rarement des films parfaits (sauf No Country), mais ça n'enlève vraiment rien à leur talent à mes yeux.

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  5. Je dirais que, de ce film, je n'ai aucune envie de le découvrir, je dirais même que j'en ai RAS (Rien À Secouer). Bref, RAB.

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  6. Qu'elle est laide Carey Mulligan, vivement un autre article pour ne pas avoir sa tronche aussi haut dans la page du blog :(

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    1. Arrête, ça me donne envie de renier mon article sur Never Let Me Go... :(

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    2. C'est normal cette réaction, il faut du temps pour digérer Carey Mulligan et la traiter comme elle le mérite. J'ai eu cette révélation devant Shame.

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    3. Sa tronche m'énerve presque autant que celle de Yann Barthes

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  7. Si ça marche pour toi
    T'auras qu'à dire : "Bah, c'est la vie"
    Ça marche pour toi
    Je vous présente Paris : ma ville
    Ça marche pour toi
    Entre les bus et les Vélibs
    Y'a grave le choix

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  8. Là, vraiment, vous êtes passés à côté.

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