7 mai 2013

Mud

On l'a dit, on l'a redit, et on le répète, Jeff Nichols fait partie des jeunes cinéastes contemporains les plus doués et les plus intelligents. Mud, son troisième film, est un peu moins strictement indépendant que les deux précédents - avec tout ce que cela implique : davantage de personnages, de noms connus à l'affiche, d'action, de modèles narratifs canoniques et de musique, toutes proportions gardées -, et prend de vrais risques en multipliant les sujets (l'amour sous toutes ses facettes, amour filial, amical ou conjugal à tous âges) et les approches (conte pour enfant, drame adolescent, film d'aventure, récit d'apprentissage, drame familial, drame social, film de gangster), mais Nichols brave les difficultés, ressort grandi de tout ce qu'il tente, évite tous les écueils et réussit à nouveau un petit miracle.




L'intelligence du cinéaste est telle qu'il se tire de tous les guêpiers dans lesquels il s'est lui-même fourré (rappelons qu'il est aussi scénariste de ses films). Et si l'on ne peut s'empêcher de donner une fois de plus dans la critique positive par la négative, vantant les mérites d'un artiste pour tout ce qu'il ne fait pas et que tant d'autres à sa place auraient malheureusement fait, chose qui ne viendrait pas à l'esprit pour d'autres cinéastes de l'acabit de Nichols (ne citons que Kelly Reichardt), c'est que Jeff Nichols, au lieu de se tenir à l'écart des sentiers battus, se les impose et les affronte, quitte à composer avec des situations narratives éculées qui suscitent des attentes inquiètes chez les spectateurs mal-habitués que nous sommes. Il faut dire à quel point on se désespère, devant un film d'une telle subtilité, d'être à ce point conditionné par la vision répétée de films qui n'en ont aucune. Qui ne s'attend pas, quand Galen (le toujours excellent Michael Shannon) aperçoit son neveu en train de causer avec Mud (le très beau McConaughey), à ce que l'oncle du petit Neckbone (Jacob Lofland) dénonce le meurtrier en cavale, ou empêche son protégé de l'aider ? Qui n'est pas persuadé qu'Ellis (le jeune Tye Sheridan est déjà impressionnant) va se faire attraper par les chasseurs de prime quand il retourne voir Juniper (Reese Witherspoon) au motel ? Qui ne craint pas, dans la fusillade finale, que le père d'Ellis tire sur Mud en le prenant pour l'agresseur de son fils ? Ou que les salopards de l'histoire ne s'en prennent au petit Neckbone qu'ils viennent de capturer, pour parvenir à leurs fins ?




Et pourtant rien de tout cela n'arrive. Et quel soulagement. Mais le plus fort dans tout ça, c'est que Nichols, qui a le don de prendre des tournants surprenants face à la plupart des pièges qu'il s'est créés, se laisse néanmoins aller à certaines facilités, glisse parfois vers l'attendu et le redouté, comme lorsqu'Ellis tombe dans le ruisseau ou quand le vieux Tom Blankenship (gigantesque Sam Shepard), ancien tireur d'élite, comme le scénario nous l'a plusieurs fois répété, reprend finalement du service et fait parler la poudre au moment opportun. Dans ce dernier cas, on est typiquement face à un "truc" de scénario qu'on attend d'un film d'action bateau, d'ailleurs c'est plus ou moins ce qu'on nous sert à la fin du récent Jack Reacher, et si tant est qu'on l'accepte dans un film avec Tom Cruise, c'est tout ce qu'on ne veut pas voir chez Nichols. Pourtant, allez savoir comment, le cinéaste a un talent tel que rien ne paraît idiot ou facile chez lui, et qu'on marche à fond dans son histoire, y compris quand il emprunte quelques raccourcis et marche sur des cordes bien usées. C'est que la beauté des personnages écrits par Jeff Nichols, caractères sensibles, intelligents et touchants, tous aimables, au sens littéral, ajoutée au talent immense du cinéaste pour choisir et diriger ses acteurs, à la finesse qui se dégage du script ainsi que de la mise en scène, emporte le morceau et nous a conquis de longue date quand ces éventuels poncifs surviennent.




Se confronter à des stéréotypes narratifs et les sublimer - le jeune Ellis est à l'image de son auteur, lui qui projette un idéal romantique cliché et tente de le reproduire en mieux - n'est qu'une preuve parmi d'autres du courage du jeune cinéaste américain. Écrire un film d'une telle richesse thématique, entremêler autant de personnages, de genres et d'émotions, convoquer qui plus est tout un réseau de références littéraires, cinématographiques ou mythologiques, n'était pas une mince affaire. C'est par conséquent sur le récit, les personnages et l'émotion que Nichols se concentre en grand "storyteller", quitte à retourner vers une mise en scène discrète, digne de son premier film Shotgun Stories, moins audacieuse ou frappante que celle déployée dans le sublime Take Shelter. Le cinéaste travaille clairement ici sur l'histoire, une histoire qui rappelle les romans d'aventure de l'enfance. On pense, dès le début du film, aux oeuvres de Mark Twain (quand Ellis et Neckbone traversent le fleuve Mississippi), voire à L’île aux trésor de Stevenson (via l'apparition de Mud, avec son empreinte marquée d'une croix), mais aussi au cinéma de Robert Mulligan (To Kill a Mockingbird) ou à Stand by Me, films centrés sur des petits sudistes, rendus matures par les difficultés économiques et sociales de leur coin et déjà marqués par les aléas sentimentaux de leurs parents ou par leur absence, qui se mettent en quête d'une histoire à vivre, quitte à grandir d'un coup et à recevoir quelques coups. Nichols évoque aussi de grands récits métaphysiques (évidemment Aguirre, la colère de Dieu, avec ce bateau perché dans un arbre) et propose une plongée franche au cœur du romanesque, celui des contes fantastiques (après tout l'histoire est engendrée par un gamin, et même les noms évoquent les romans de piraterie ou la mythologie : Mud, Neckbone, Juniper...) avec leur lot de magie et de cruauté.




Mud apparaît donc autant comme un film d'aventure que comme une réelle aventure cinématographique pour son auteur qui, contrairement à ce que pourrait laisser croire la tournure (relativement) plus commerciale de son nouveau film, prend des risques et gagne encore en ampleur avec ce récit très riche, très étoffé, ancré dans une foule de genres et de courants romanesques réinvestis avec talent. On a hâte que le cinéaste renoue avec les tentatives formelles plus franches et très réussies de son deuxième film, mais on se réjouit de le voir nous embarquer avec brio dans un grand récit sur l'amour, ses conditions et sa force de conviction. D'autant que le cinéaste, principalement occupé à raconter, n'en oublie pas de filmer et le fait magnifiquement, qu'il s'agisse de mettre en avant ses superbes acteurs ou la nature sauvage, mystique, de l'île secrète et réservée. Ces plans de paysage qui ponctuent les trajets de Mud et des deux garçons sur la petite jungle flottante, sont tout sauf des plans de coupe ou des contemplations extatiques et esthétisantes, ils participent de l'envoûtement fantastique du récit et sont autant de lieux parcourus ou à parcourir par une enfance en voie de métamorphose, sur le point d'apprendre le mensonge et la trahison et d'essayer de se maintenir hors de leur portée. Car même si l'espoir demeure un horizon, rien n'est simple dans le monde dépeint par Jeff Nichols, qui mêle les histoires et les registres, parvient aussi à jongler entre humour et émotion, et réussit son nouveau défi avec l'intelligence qu'on lui connaît, intelligence qui désormais n'est plus à prouver.


Mud de Jeff Nichols avec Tye Sheridan, Matthew McConaughey, Reese Witherspoon, Sam Shepard, Sarah Paulson, Ray McKinnon et Michael Shannon (2013)

25 commentaires:

  1. Je me retrouve pleinement dans cette critique ! J'aurais pas dit mieux !

    Dans les films auxquels j'ai pensés devant Mud, y'a aussi Hud pour le personnage de Paul Newman, boloss assez infréquentable mais qui exerce aussi une drôle d'attraction sur un autre bien plus jeune que lui ; et Cool Hand Luke, avec le même Paul Newman. Ça m'étonne pas que Nichols les cite régulièrement en interview.
    Puis il y aussi L'Autre rive, de David Gordon Green, dont je causerai bientôt !

    Vivement le prochain film de Jeff Nichols ! :D

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  2. Suis pas fan du bonhomme, mais ... vous m'avez donné envie.

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    1. N'hésite pas à nous donner tes impressions quand tu l'auras vu !

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    2. Je n'ai malheureusement pas été touchée, loin de là :(

      tout de même, le dernier quart d'heure... wow

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  3. Vu hier et comme TANK, j'aurai pas dit mieux ! C'est typiquement le genre de film que j'affectionne, ces passages charnières de l'enfance à l'âge adulte, les relations familiales...Les acteurs (Tye Sheridan en particulier) sont époustouflants. Un film que j'ai déjà envie de revoir...

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  4. J'aurais bien imaginé Eva Mendes à la place de Reese Witherspoon. Plus sexy et plus à même de rejoindre Mud au Mexique dans Mud², que j'attends de pied ferme.

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    1. Friman et Isolt13 mai 2013 à 02:16

      Justement, l'intérêt c'est qu'elle incarne la petite nana sexy lambda, pas plus intéressante qu'une autre, et qui en plus, commence à prendre de la bouteille, c'est ça la rend touchante et... intéressante.
      Le choix de Witherspoon n'est pas une opportunité de casting. Il a du sens.
      Par ailleurs, le faciès assez masculin et la charpente "robuste" d'Eva Mendes auraient rompu un équilibre face à la fragilité déglinguée de Matthew Mac C. Ce couple eût été un concept bizarre, limite freaks, dans le récit de Nichols. Il me semble.
      Et puis en effet, il y a du Mulligan dans ce film, à l'évidence. Nichols se souvient aussi bien de "Kill a Mockingbird" que d' "Un été en Louisiane" qui ressemble, de façon étonnante, et comme un 'grand frère jumeau' à "Mud"....
      "Un été en Louisiane" où, hé hé, débutait Reese Witherspoon, toute gamine! J.Nichols a-t-il voulu faire un discret hommage à Robert M. ?
      Cela ne m'étonnerait pas.
      Pour ma part j'aime énormément "Mud". Peut-être, s'il faut chipoter, que 10/15 minutes de moins auraient resserré et tendu un peu les fils, donné plus de force à la mise en scène? (attention, elle est bien, la mise en scène, mais... mais un peu de punch en rab ne lui aurait pas fait de mal). J'attends que Nichols s'affranchisse de ses références, ou du moins les transcende, et qu'il ait moins peur de ce qui dépasse de la caméra. Il est jeune, ce garçon, non ? Il démarre plutôt bien.
      Note : j'ai adoré Sam Shepard . Là où le Nichols il est super balèze, c'est en direction d'acteurs.
      J'adore aussi cette saleté de Joe Don Baker! Toujours aussi exécrablement mauvais, à tel point que ça en devient du génie ! (Nichols ne lui donne, prudemment, que 4 lignes de texte). Si, si. Je l'aime vraiment (même si c'est pour des raisons totalement opposées à celles qui me font aimer Shepard !).

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    2. Rassure-toi, c'était un peu pour plaisanter, ma remarque sur Reese/Eva Mendes. Je rejoins ton avis. Reese W apparaît parfaitement choisie, pour les raisons dont tu parles.
      En ce qui concerne les 10/15 minutes de moins, c'est aussi ce que j'ai pu me dire devant le film. On verra à la revoyure...
      Et Shepard a notamment une scène grandiose, ouais !

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    3. Pas ressenti votre quart d'heure en trop.
      Jeff Nichols n'a que 34 ans, mais c'est déjà l'un des plus brillants de son temps, m'est avis. Du coup l'impatience de découvrir ses films suivants, logiquement encore plus maîtrisés, maturés, libres et puissants, me ronge littéralement !

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    4. Jeff Nicholson13 mai 2013 à 10:13

      Normal. Surtout que tous ses interviews donnent la bave aux lèvres et laissent imaginer le meilleur ! Par exemple, vu qu'il se dit fan de Fletch, je l'imagine volontiers tourné un jour un Will Ferrell, dont l'humour est très proche ! Ouais, bon j'imagine...

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  5. C'était chouette ce film ! Mais c'est vrai qu'il aurait pu durer un peu moins longtemps en virant un aller-retour des gamins par exemple. 10-15 min de moins ça aurait été cool.

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  6. Bon les gars au moins sur Mud on est copains :)!

    J'ai repensé à votre article sur Shotgun Stories dans lequel vous pontiez du doigt l'habileté de Nichols à éviter les pirouettes et raccourcis faciles. C'est d'ailleurs ça qui est à la fois triste et beau à pleurer. Nous sommes habitués à voir beaucoup trop de scènes merdique tellement semblables. Ce n'est pas les effets spéciaux l'horreur mais bel et bien le j'm'en foutisme, le manque d'ambition et cette attitude qui vise à considérer que faire des films c'est suivre une procédure déjà approuvée ou faire un métier comme les autres. De cette façon j'ai eut presque envie de pleurer en voyant la jolie scène des deux parents autour du jeune héros. Ses parents semblent constamment slalomer entre les scènes "pièges" (je pense notamment au moment où la mère fout une pichenette à son mari, qui aurait été suivie par une tarte colérique du père, des cris d'enfants, peut être un mort ou que sais je, par un autre que Nichols). Et puis il y a cette chose incroyable qu'il fait. Ne jamais prendre de haut ses personnages en essayant surtout de prouver que le beau existe dans l'Amerique Wal Mart, que tout le monde n'est pas un gros beauf obèse et con, le tout en affichant comme à l'accoutumée des tee shirts sales, des baskets et jeans trouées, des carcasses de bagnoles et un ciel souvent gris, le tout enrobé d'un problème de thunes.

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  7. Enfin vu et je me retrouve aussi totalement dans cette belle critique.

    Ca fait un bien fou de se retrouver devant un film qui ne craint pas le storytelling et les émotions, qui s'y jette à ce point franchement mais avec tant de sensibilité. Malgré certaines situations en effet dangereuses, à aucun moment on n'a l'impression que Nichols tire des ficelles émotionnelles faciles, et quand Ellis craque et pleure sa déception à Mud, ce grand frère idéalisé, on pleure avec lui.
    Et puis oui, quitte à encore une fois "donner dans la critique positive par la négative", la façon dont il filme ces paysages, cette nature et ces petites villes miteuses, et dont il y inscrit les personnages, c'est tellement plus beau que ce que peut faire Malick, le grand manitou d'Austin... La mise en scène est limpide, paraît toute simple, et pourtant elle est hyper précise (je crois que Nichols storyboarde tout et colle à ses scénarios comme un maniaque) sans donner dans les effets de style. L'exemple qui me vient et résume le petit miracle du film, le "pacte de croyance" qu'il arrive à créer avec le spectateur, c'est la façon dont est abordée l'histoire amoureuse entre Ellis et May Pearl. Cette histoire peut sembler incongrue, Ellis a vraiment l'air d'un enfant à côté de May Pearl qui ressemble déjà à une jeune femme. Quand ils sont côte-à-côte elle paraît géante, on dirait qu'elle va le dévorer, et pourtant la fascination qu'elle exerce sur lui, et l'intérêt qu'il suscite chez elle sont absolument sensibles. Juste parce que Nichols se met à leur hauteur et qu'on sent son amour pour eux, condition sine qua non pour qu'on croie à leur amour à eux. Ce qui n'empêche évidemment pas (et rend d'autant plus bouleversante) la tournure inévitablement cruelle que prend leur relation.
    C'est surtout ça en fait ce film, et tous les films de Nichols : les films d'un type qui aime ses personnages et sait nous les faire aimer, sans aucun cynisme ni jugement, mais avec ce qu'il faut de cruauté. Comme les plus grands, comme Renoir. Ouais !

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  8. lisetta mirafonte27 mai 2013 à 23:08

    Tché, Simon !... Tu parles d'or, mon grand.

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  9. Le Chat de Chester9 juillet 2013 à 14:37

    Très chouette film !! J'ai adoré tout là dedans ! La photo et les persos ! Un vrai rêve, brute de coeur, sincère comme un upper-cut, du bon du bon !!! <3

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  10. Vu à l'instant, et bordel qu'est-ce que j'aurais adoré voir ce film à 10-13 ans. C'est un hommage parfait aux young buddy movies des années 80-90, j'ai savouré à mort cette madeleine pur beurre ! Avec juste ce qu'il faut de déconstruction de mythe (la nana qui se désintéresse du héros d'un coup).

    J'aime bien le parti pris de Nichols, comme dans Take Shelter (attention spoiler), de nous présenter un personnage qui semble complètement divaguer, dans son monde, et qu'au final ce qu'il dit, aussi extraordinaire que ça puisse sembler, se révèle vrai.

    Number one cette année pour l'instant, à l'aise (faut dire que j'ai presque rien vu cette année)

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  11. Je viens de voir qu'il était en compétition à Cannes en 2012, et qu'évidemment, comme tous les vrais grands films, il n'a eu aucun prix... Quelqu'un pour jeter Thierry Frémeaux à la poubelle une bonne fois pour toutes ?

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    1. Thierry Frémeaux n'y est pour rien dans les palmarès a priori. Là on peut juste le féliciter d'avoir sélectionné le film en compétition. ;-)

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    2. Oui mais c'est tellement un pauvre type que ça me faisait du bien de le dire. Et il est tellement partout que ça ne m'étonnerait pas qu'il pèse son poids sur les décisions des jurys.

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  12. Tye Sheridan ne gagne pas à être vu sur tapis rouge...
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    1. On mettra ça sur le compte de l'âge...

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    2. Le pire dans son corps (sur cette photo hein) c'est ses pattes :(

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