24 novembre 2013

La Vénus à la fourrure

Après le décevant The Ghost Writer et le très faible Carnage, Roman Polanski revient en très grande forme. Son précédent film, satire sociale poussive et vaine, lui ressemblait finalement si peu que le voir renouer aujourd'hui avec tout ce qui fait le sel de son cinéma est un plaisir sans limites. La Vénus à la fourrure, huis-clos pour deux acteurs et quatre personnages, nous plonge au cœur d'un vieux théâtre parisien le temps d'une nuit orageuse de studio. Las d'auditionner de jeunes filles écervelées, Thomas, jeune metteur en scène en quête d'une actrice digne de ce nom pour interpréter l'héroïne de son adaptation théâtrale du roman érotique éponyme de Leopold von Sacher-Masoch (l'homme qui donna son nom au masochisme), se laisse convaincre puis guider par une femme sortie de nulle part. Cette belle blonde porte justement le prénom du personnage pour lequel elle vient auditionner, Vanda. Femme mûre quoiqu'au premier abord tout aussi exubérante et vulgaire que les innombrables cruches jusqu'alors évincées par le metteur en scène, elle obtient de jouer avec ce dernier quelques scènes de cette fameuse Vénus à la fourrure. Thomas découvre alors que non seulement cette créature féminine hors du commun connaît la pièce par cœur et s'en est procuré tous les accessoires, mais qu'en prime elle incarne assez mystérieusement le personnage, tant et si bien que l'audition tourne vite à la répétition générale.




Les deux acteurs sur lesquels tout repose, Emmanuelle Seigner et Mathieu Amalric, sont tous deux formidables. Et si le second est comme souvent parfait, la première mérite particulièrement que l'on salue bien bas son courage et son talent, car le cadeau que lui fait son époux en lui offrant ce rôle extraordinaire aurait bien pu finir empoisonné sans son abandon absolu. Si au début du film l'actrice déroute et met presque mal à l'aise par son interprétation d'une caricature de comédienne ratée habillée en pute, déblatérant dans un langage plein de tics modernes insupportables (elle place un "genre…" minimum par phrase), avec masticage de chewing-gum en bonus ; et si ensuite elle inquiète par son surjeu patent dans les tout premiers instants de sa transformation en Vanda, très vite Emmanuelle Seigner, plus sublime que jamais et d'une féminité à tout rompre, devient absolument fascinante, désarmante, et nous étourdit enfin par son art de jongler entre les registres et de faire parfois à elle seule tanguer le film entre réalité et fiction, entre drame et trivialité, passant de la "connasse" à la "déesse" et vice versa comme on marche sur une corde. Si bien que le jeu initial de la comédienne prend peu à peu tout son sens (il fallait que Vanda agace pour surprendre, et ne brille pas trop vite pour ne pas trahir son charme) et que se révèle la parfaite maîtrise dont a su faire preuve l'actrice. Maîtrise qui n'a d'égales que celles de son partenaire de jeu et de son époux et metteur en scène, qui réalise en fin de compte un film parfait, aussi précis qu'ouvert à l'improbable et au déséquilibre, où chaque plan sonne juste et gagnerait à être sondé en profondeur, où des séquences entières fascinent purement et simplement (par exemple par la grâce d'un mouvement d'appareil en gros plan tendu sur la fermeture éclair d'une botte interminable), et dont la complexité et la richesse savent se faire passer pour la plus élégante simplicité. Le film est d'une métadiscursivité permanente et consiste en une vaste et vertigineuse entreprise de mise en abyme pour questionner les rôles et places de l'homme et de la femme, les rôles et places de metteur en scène et de comédienne, et pourtant le propos n'est jamais lourd, le trait jamais grossier. Ni trop sérieux, ni trop ironique, Polanski tient son film avec cette virtuosité qu'on lui a jadis connu.




Comme dans les plus grands films du cinéaste, il n'est question ici que de rapports de force, d'amour et de domination, de sadisme et de masochisme, d'ensorcellement et d'invasion. L'ouverture du film, avec le long et magnifique travelling qui nous fait pénétrer dans le petit théâtre parisien où l'intégralité de ce drame plein d'humour va se jouer, donne le ton. Elle s'achève avec un plan stupéfiant sur Emmanuelle Seigner dans l'entrée de la salle de théâtre, diablesse sur fond d'éclairs et de tonnerre, plan qui nous révèle que le mouvement d'appareil précédent, aérien et sûr de lui, présentait la vue subjective de cette succube irrésistible prête à corrompre la victime de son choix toute la nuit durant. Polanski nous plonge ainsi immédiatement dans cet univers fantastique qui va peu à peu se déployer sous nos yeux sans en avoir l'air. Il s'agit une fois de plus chez le cinéaste de l'invasion d'un espace balisé, de la prise de contrôle d'un être par un autre entre quatre murs, et le cinéaste s'y entend pour nous captiver jusqu'au terme de l'envoûtement. Le film monte en puissance sans discontinuer, à l'image du jeu d'Emmanuelle Seigner, qui le dirige pratiquement de l'intérieur. A tel point d'ailleurs qu'elle lui devient indispensable, et qu'on manque de s'effondrer en la croyant possiblement disparue lorsque Thomas téléphone à sa femme en coulisses. Polanski, maître dans l'art du huis-clos et des espaces fuyants, laisse durer le plan dans toute sa profondeur de champ sur un couloir vide déserté par l'actrice omnipotente et fantasmatique, soudain dérobée à nos regards avides.




Et quel talent faut-il pour terminer son film comme Polanski le fait, après le délicat et délicieux renversement des rôles qui permet à Vanda de rester maîtresse d'un bout à l'autre, y compris quand son personnage est supposé baisser la garde. Elle s'empare du rôle masculin et fait de Thomas une femme avant d'en faire son chien, qu'elle dirige depuis la salle puis mène par une laisse. Polanski achève alors d'inscrire La Vénus à la fourrure dans la droite lignée de son cinéma en travestissant d'abord celui dont il avait dès le départ fait son double (au moins par la coiffure). Après Donald Pleasance déguisé en femme par son épouse insatisfaite (la belle Françoise Dorléac) dans Cul-de-sac, voici Mathieu Amalric maquillé, affublé d'un collier à clous et de talons hauts, attaché à un cactus phallique et finalement transformé en ersatz du Locataire, au bord de la pure folie schizophrénique. Quant à Emmanuelle Seigner, qui reprend son personnage diabolique de La Neuvième porte et sa danse dionysiaque de Lune de fiel, le tout après avoir revêtu une robe de toute beauté digne de celle de Sharon Tate dans Le Bal des vampires, Polanski sublime son éternel rôle de bacchante dans un finale époustouflant qui repousse toutes les attentes et fait brutalement exploser la beauté du film. Avec cette scène incroyable, Polanski tire un trait sur son précedent film en souscrivant clairement aux propos placés dans la bouche de son double fictionnel, Thomas, qui refuse ce monde où toutes les œuvres sont accaparées in extenso par les débats de société les plus plats et où tous les personnages de fiction doivent nécessairement répondre à des critères sociaux absolus : les caricatures du début du film (l'homme de théâtre intello et narcissique, l'actrice idiote et rentre-dedans) sont peu à peu balayés par le film jusqu'à voler en éclats dans la conclusion. Surtout, le cinéaste paraphe et signe un film qui fait de l'intelligence et de l'excès combinés une philosophie, et de même qu'Emmanuelle Seigner, nue bien qu'armée de lumière et de fourrure, ose libérer le monstre sublime qui l'habite sans doute depuis toujours avec force grimaces et langues tirées face caméra et en gros plan, embrassant le grotesque pour le dépasser afin de toucher à l'ivresse et au sublime, de même Roman Polanski renoue avec cet excès libérateur et cette forme de folie consubstantielle de son cinéma qui font de lui l'un des grands cinéastes vivants et qui, ces temps-ci tout particulièrement, font un bien fou.


La Vénus à la fourrure de Roman Polanski avec Emmanuelle Seigner et Mathieu Amalric (2013)

24 commentaires:

  1. Je lis juste en diagonale parce que je compte le voir, mais chapeau à Polanski d'être revenu en grande forme à 80 piges ! J'avais peur que Carnage marque la confirmation d'un déclin irrémédiable.

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    1. Mieux, il prend le contrepied parfait de Carnage.

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  2. Nous sommes allés voir ce film en avant première à Lyon avec Polanski et ça a été un grand moment. Polanski a longuement discuté avec le public ce qui nous a permis de comprendre mieux ses intentions. Nous sommes ressortis de là assez troublés car nous ne pensions pas que Polanski avait tant d'idées noires et déviantes sur ce sujet...

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  3. 100% d'accord, film merveilleux!

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  4. Quelle horreur ce film! Mes amis m'avaient dit que polanski était un bon réalisateur et m'avaient convaincu d'aller voir ce film, je n'arrive pas à croire qu'ils m'aient encore berner. Il est nul ce film, au point qu'il en devient odieux. Je décerne une mention spéciale à emmanuelle ségner qui est horrible.

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    1. Tes amis ne te méritent pas... Ou serait-ce l'inverse ?

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    2. Merci pour la condescendance de ta réponse.

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  5. Film plus que correct qui part un peu en couille parfois. Polanski le pédophile a bien foutu une représentation de grosse bite en arrière plan pour célébrer le bon vieux temps ( et son immunité). Ah Samantha...

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  6. A priori, je fais aussi partie des sceptiques, ne portant réellement dans mon cœur que deux des films réalisés par Polanski : Chinatown et Tess (j'ai également de l'admiration pour Répulsion, mais c'est un film qu'il est difficile de « porter dans son cœur » !). Pour le reste, j'oscille entre admiration froide, indifférence irritée et indifférence pure et simple. En ce qui concerne La Vénus à la fourrure (dont l'inspiration originelle me semble avoir déjà donné lieu à un trop grand nombre de variations cinématographiques), je crains que ma réaction soit de ce dernier ordre ; toutefois, le texte de Rémi m'incline à vérifier sur pièce !

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    1. "Rosemary's Baby", non ?
      En ce qui me concerne je porte Répulsion dans mon cœur, et plutôt deux fois qu'une !

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    2. Rosemary's Bay, à vrai dire, fait partie de ces films de Polanski pour lesquels je n'éprouve qu'une sorte d'« admiration froide », pour me citer moi-même. En outre, le film, même s'il ne peut être réduit à cela, a inauguré une veine qu'on pourrait appeler d'« horreur matrimoniale » (cf. L'Exorciste, Le Monstre est vivant, Chromosome 3, La Malédiction, Baby Blood, voire les dérivés de La Mouche et d'Alien, etc.) pour laquelle je n'ai en fin de compte pas beaucoup de sympathie... Susciter le malaise à propos de ce qui germe dans le ventre d'une femme, c'est un peu facile, et c'est une forme de terreur trop souvent plaquée par des cinéastes hommes sur des personnages féminins.

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    3. En parlant de Rosemary, j'aurais une question :

      Un ami me disait récemment qu'il avait pris la fin de manière littérale. Or dans mes souvenirs (ça date quand même) il planait un doute sur la véracité de la fin, qu'il était possible que ça soit un songe, cauchemar, hallucination voire métaphore ; avec le côté surréaliste de la mise en scène. Bref je n'avais pas pris totalement la fin pour ce qu'elle est : une assemblée d'adorateurs du démon contemplant le diablotin.

      Vous avez interprété la fin de quelle façon vous ?

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    4. Il est clair qu'elle est ambiguë et qu'elle permet plusieurs interprétations. J'ai parlé du film ici : http://ilaose.blogspot.com/2011/11/rosemarys-baby.html

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    5. Ah j'avais pas vu je vais lire.

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  7. Ça n'est donc pas ironique cette critique de "La vénus à la fourrure"? Mince alors, autant de superlatifs, j'ai cru à une blague de son auteur...

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  8. Excellente critique qui a vu tout ce que Polanski et les deux acteurs (et Sacher-Masoch) montrent dans cet excellent film. Je me suis régalé d'un bout à l'autre. C'est extrêmement élégant et évidemment intelligent, en plus d'être drôle. J'ai vraiment adore ce putain de movie. J'en redemande !

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  9. Très chouette papier sur La Vénus à la fourrure Rémi, et très grand film de Polanski dont je n'attendais plus tant. La scène finale, en particulier, m'a littéralement cloué sur place. Mais tout le reste est formidable, y compris Emmanuel Seigner qui m'a collé tout à la fois une admiration, des rires et des boners terribles.

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  10. Joe G. et Simon > Ravi que vous ayez apprécié aussi, et que la performance d'Emmanuelle Seigner trouve d'autres admirateurs !

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  11. Si vous n'aimez pas l'un des deux acteurs, le film ne fonctionne pas du tout. Personnellement, Seigner m'a agacé et ça a été un réel supplice. Et puis c'est trop littéraire, il y a trop de dialogue et c'est donc barbant. Alors, peut être les écrits de Sacher-Masoch sont-ils plus intéressants ? En tout cas, faut-être maso pour porter ce film aux nues...

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  12. Marie Gillain reprend sur scène le rôle d'Emmanuelle Seigner : http://img11.hostingpics.net/pics/307046601.jpg

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  13. Ils font une tournée en province ???

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