samedi 28 décembre 2013

The Immigrant

Les affiches remarquablement laides du film, la présence sur ces affiches de Marion Cotillard et les récentes affinités de James Gray et Guillaume Canet (sans parler de leur collaboration pour le scénario du premier film américain de notre nullard national), tout cela laissait présager le pire. Réjouissons-nous donc, The Immigrant n'est pas la débandade tant redoutée, et s'il n'est pas à la hauteur de Two Lovers, qui reste à ce jour le chef-d’œuvre de son auteur, le film est digne de James Gray et lui ressemble énormément. Il lui ressemble pour le pire (même si le mot est trop fort), dans une scène relativement grossière, ou disons surlignée, qui rappelle, en très atténués, les défauts des premiers films du cinéaste (notamment ces effets sur-dramatiques, avec ralentis poussifs à la clé, qui alourdissaient le néanmoins remarquable La Nuit nous appartient), mais il lui ressemble surtout pour le meilleur.




Le film brille par un certain nombre d'idées de mise en scène tout en finesse, réalisées avec un talent inestimable. On repense longtemps, par exemple, à la représentation de l'ivresse d'Ewa - incarnée par une Marion Cotillard une fois n'est pas coutume excellente - quand la caméra glisse lentement, pesamment, sur les miroirs déformants du cabaret. Surgit aussi de l'ensemble de l’œuvre le jeu excessif et maîtrisé du cinéaste sur la figure monstrueuse du génial Joaquin Phoenix à la fin du film, quand, le dos voûté, le visage défoncé et la voix détruite, il s'incrimine auprès de sa victime et protégée, devenant soudain un "monstre d'humanité", pour reprendre cette expression misérable dans un sens quasi-littéral, après avoir fait étalage d'une humanité monstrueuse, en particulier dans la scène où il accusait Ewa de vol pour aussitôt la pardonner et refermer ainsi son piège sur elle. Mais sans focaliser sur ces moments prégnants, c'est de l’œuvre entière que se dégage un sentiment bien rare et appréciable : cette douceur singulière du cinéaste, qui, comme dans Two Lovers, joue dans le feutré, réalise un film sage et secret.




On oublie vite la séquence contrariante du meurtre, où l'accès de bêtise du beau personnage de Jeremy Renner dénote au même titre que les excès de la bande sonore et que le jeu outré de Marion Cotillard, que ses mauvais réflexes rattrapent brièvement à ce moment-là, on oublie tout cela pour ne retenir que la musique tourmentée et consolante à la fois que nous joue James Gray du début à la fin du film. La force de The Immigrant est de parvenir à rendre l'hommage le plus juste et le plus pertinent qui soit au cinéma muet américain des années 20 : non pas tomber dans le pastiche façon The Artist (ces mains maladroitement posées sur son visage par Marion Cotillard viennent quand même de là), non pas reproduire des procédés anciens ou se limiter à la citation à n'en plus finir du cinéma de Griffith, Borzage et Chaplin, ne pas rendre un simple "hommage" en somme, mais tenter de recouvrer et de se réapproprier une forme de mélodie rythmique propre à l'époque, la grâce de ces mélodrames tout en visages et en gros plans expressifs, débordant d'émotions quoique parfaitement pudiques, une certaine poésie consubstantielle de l'éclairage, de la composition et du montage portée à incandescence dans les grands chefs-d’œuvre de ce temps-là. James Gray a l'intelligence de cet hommage, qui précisément n'en est pas un, et révèle donc (une fois encore) ce que cela suppose d'intelligence du cinéma.


The Immigrant de James Gray avec Marion Cotillard, Joaquin Phoenix et Jeremy Renner (2013)

21 commentaires:

  1. intéressant mais curieusement... Ça me donne pas envie! Tout ce que tu dis sur les défauts du film (du genre, c'est très bien SAUF à tel moment) me semble rédhibitoire. La BA me faisait déjà cet effet.

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    1. Je ne parle pourtant que d'une séquence assez ratée, dans tout le film, mais soit !

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    2. J'ai bien vu mais ça me suffit!

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    3. Jérémie Rénier28 décembre 2013 12:10

      Séquence-clé tout de même... Je serai quand même curieux de le revoir (mais pas de si tôt) en étant prévenu, pour savoir si j'arriverais à plus apprécier le film ainsi. Car là il m'avait bien paumé après ça, malgré les vraies qualités du film et des défauts pas suffisamment gênants pour m'en exclure. Au milieu d'une sélection cannoise finalement assez relevée, dominée par le chef d'oeuvre de Kechiche, on comprend tout de même que le film de Gray n'ait pas fait grand bruit, même s'il ne méritait pas les pires commentaires lus à ce moment-là, bien trop cruels.

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    4. Oui bien que je ne fasse pas partie de ceux qui considèrent que le Kechiche ait tant "dominé" la sélection que ça. Je lui préfère même largement d'autres films en compétition.

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    5. Cécile de Gaulle28 décembre 2013 12:25

      Une sélection cannoise totalement soufflée et balayée par la force et la puissance titanesques du film gigantesque d'Abdel Kechiche, je dirai même.

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    6. C'est sûr que devant La Vie d'Adèle, The Immigrant devait se sentir comme un nain au milieu des géants.

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    7. On ne serait pas un peu en train de panthéoniser un cinéaste et un film en direct ? Je n'ai rien contre les épopées intimistes, genre quasiment inventé, en France en tout cas, par Rivette dans 'L'Amour fou' et par Eustache dans 'La Maman et la putain', mais j'ai le sentiment qu'il n'a cessé de s'académiser depuis, en passant par Doillon, par Depleschin ('Comment je me suis disputé') et par Kechiche. Ce ne serait pas la première fois que le naturalisme vire à l'académisme. Le filmage au plus près du corps, à coup de plans serrés en chaîne (je fais référence en l'occurence à Kechiche), cela tape à l'œil facilement. Fort heureusement, le cinéma de Dreyer ne se limite pas à 'La Passion de Jeanne d'Arc' (même si le film fut important en son temps, et cette importance est encore perceptible). Quant à Bergman et à Cassavetes, qui flirtèrent avec ce danger du filmage « à fleur de peau » systématique (Bergman surtout), ils surent s'en démarquer, dans leurs meilleurs moments.

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    8. En tout cas il est dans mon Panthéon perso.

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    9. Hamsterjovial > "La Vie d'Adèle" tient surtout de Pialat. On pense beaucoup plus à "A nos amours" devant le Kechiche qu'à Eustache, me semble-t-il. Et d'ailleurs je ne mettrais pas Desplechin dans cette veine-là. "Comment je me suis disputé" n'a pas grand chose à voir, à mon avis, avec le filmage naturaliste au plus près de la peau (et des muqueuses) d'un Kechiche, il est plus dans la création d'espaces complexes et particuliers et dans un travail sur les corps finalement beaucoup plus réfléchi, moins instinctif (je ne dis pas "meilleur", je dis "différent"). Pour ce qui est de Kechiche, on pourrait aussi aller du côté des Dardenne, même si ça n'a pas grand chose à voir non plus, en fait !

      Quant à Cassavetes, il n'est pas génial quand il se démarque du filmage "à fleur de peau", il est entre autres génial grâce à ce filmage et à ce qu'il en fait.

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    10. En effet, je ne pensais pas du tout au filmage « à fleur de peau » à propos de Depleschin : je citais ce dernier à propos de ce genre (si l'on peut dire) de l'« épopée intimiste » que je faisais remonter à Rivette et à Eustache. C'est dans ce genre (et sans doute à cause des termes utilisés précédemment à propos du film de Kechiche, que je trouve un peu excessivement épiques : « force et puissance titanesques d'un film gigantesque », « géant » qui dominerait des « nains »...) que je situais 'La Vie d'Adèle', même si par ailleurs, stylistiquement, il n'a rien à voir avec ces prédécesseurs que je lui y assignais. Si on laisse de côté cette question de l'épopée intimiste (on peut, elle n'est pas particulièrement passionnante !), Kechiche doit en effet être plutôt rapproché de Pialat, même si pour le coup ce dernier, malgré les apparences, ne s'est jamais laissé aller à l'hystérisation facile d'un filmage à fleur de peau (et de muqueuse, donc) systématique.

      Quant à Cassavetes, une part de l'émotion que suscite son cinéma tient au fait, il me semble, qu'il est capable de faire l'aller et retour entre d'une part un filmage « classique », précis et topographique (cf. par exemple certains moments très « film noir » de 'Meutre d'un bookmaker chinois' et de 'Gloria'), et d'autre part un corps-à-corps hyper physique avec ses acteurs qui ne devient jamais pour autant un filmage prêt-à-l'emploi, car systématisé. À l'image de ces peintres qui, ayant rompu les amarres avec les traditions picturales, maîtrisent tout de même parfaitement les règles de base du trait classique, et en tirent profit à certains moments choisis...

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    11. Cécile de Gaulle29 décembre 2013 10:43

      J'exagérais exprès, c'était de l'humour, et en réalité je trouve toujours ça idiot de comparer des films qui ont si peu en commun si ce n'est de s'être côtoyé au sein d'une sélection cannoise et d'une même année civile, surtout quand c'est pour bêtement en enfoncer un des deux. Ceci dit je m'oppose aux termes d'hystérisation facile que vous employez. :-)

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    12. :-) itou

      Point n'avais compris l'exagération délibérée, je l'avoue, car j'ai côtoyé des personnes qui, sans employer des mots aussi superlatifs à propos de 'La Vie d'Adèle', n'en étaient pas si loin !

      « Hystérisation » : c'est un raccourci un peu facile, j'en conviens, pour désigner un systématisme dans l'approche « à corps perdus » qui, s'il impressionne de prime abord, finit au bout du compte par devenir pour moi contre-productif, émotionnellement et esthétiquement...

      Par ailleurs, la minoration de 'The Immigrant' au profit de 'La Vie d'Adèle' ne m'apparaît en effet pas très pertinente, a priori (je n'ai pas vu le film de James Grisonnant).

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  2. D'après vous, quel acteur (masculin) aurait été adéquat pour le rôle tenu par marion cotillard?

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  3. Je le verrai mais je ne sais pas dans combien de temps. Loin d'être aussi fana de Two Lovers que toi, j'ai une appréhension plus grande encore sur ce film et puis il me fait l'effet que me font les films de PTA : envie de le téma mais à la fois pas du tout envie.

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  4. Bon je suis désolé d'avoir trollé mais franchement je ne pouvais pas laisser certaines choses sans silence. Ce torrent de merde me fatiguait. Bon The Immigrant est un très grand film , assez moraliste ( je vois déjà certains lui reprocher son académisme , imaginaire à mon avis). Gray montre la réalité de l'imposture du rêve américain. Cotillard géniale. On en a pour son argent. GRAY PRESIDENT

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  5. un mot pour qualifier ce film : empesé

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  6. un film assez élégant mais plutôt chiant non ? je ne sais pas pourquoi mais j'ai ressenti aucune empathie pour Ewa et ses déboires m'ont laissé insensible, il n'y a que l'inégalable Joaquin Phoenix qui m'ait un tant soit peu ému.

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    1. Je suis un peu à mi-chemin entre l'article et ce dernier commentaire. Le film est assez beau, il y a des scènes très fortes, l'ensemble dégage beaucoup de douceur et de maîtrise. Mais j'ai aussi trouvé ça un peu maigre dramatiquement. A l'exception de quelques fulgurances (la colère de Phoenix suite au vol et au refus de son étreinte par Cotillard, et surtout la fin, très belle et qui donne d'un coup beaucoup d'épaisseur à la relation entre les deux personnages), il m'a manqué l'intensité émotionnelle qui faisait tout le prix de Two Lovers. Ca tient sûrement, en partie, à la présence de Cotillard (qui n'est pas insupportable ici, mais qui peine toujours autant à me rendre un personnage intéressant ou attachant), mais aussi un peu à l'écriture de Gray, que sa mise en scène arrive trop rarement à transcender. Du coup j'ai ressenti une légère mais tenace impression d'ennui et de platitude pendant la majeure partie du film. Et c'est encore une fois dans le personnage de Phoenix que j'ai trouvé le plus de complexité et de force. Mais ça reste un beau film, même si assez nettement celui de Gray que j'aime le moins.

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