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27 juin 2023

Le Souffle de la tempête

Western aujourd'hui plutôt oublié, signé Alan J. Pakula, et qu'il faudrait ranger dans cette sous-catégorie des "westerns crépusculaires" si l'on pouvait encore formuler de tels énoncés sans grimacer, ce que je viens de faire. Tourné en 78, soit, pour le dire vite, à la fin de la décennie de la fin, pour le genre, Comes a horseman, bizarrement traduit Le Souffle de la tempête en France, raconte le conflit qui oppose, en 1945, Ella Connors (Jane Fonda), héritière d'un père rancher, désormais propriétaire terrienne à la tête de tout un cheptel qu'elle gère comme elle peut avec le vieux Dodger (Richard Farnsworth), à Jacob Ewing (Jason Robards), puissant propriétaire et éleveur voisin, qui voudrait racheter toutes les terres  alentour pour faire transhumer librement ses bestiaux. Entre eux s'immisce le horseman du titre, Frank Athearn (fringant James Caan), récemment acquéreur d'un lopin de terre cédé par Ella, qu'il entendait administrer avec un pote à lui qui, dès le début du film, se fait dessouder par un séide d'Ewing. Blessé, Frank trouve refuge chez Ella qui bientôt l'embauche (et plus, car affinités, bien qu'Ella, refroidie par la gent masculine, prenne son temps pour accorder sa confiance), les deux tourtereaux travaillant de concert et luttant contre les velléités de leur rival, Ewing/Robards donc, si vous suivez toujours, qui voudrait non seulement les terres, pour être tout-puissant en son royaume ou pour les revendre à des prospecteurs de firmes pétrolières venus faire sauter la terre pour trouver de l'or noir (entre les deux options, son cœur balance), mais aussi la fille (qu'il a déjà eue quand elle était toute jeune, et qu'il a trahie, ce gros dégueulasse, d'où la réticence d'Ella à céder quoi que ce soit de sa personne ou de ses biens).


Un repas normal avant les réseaux sociaux.

Après ce résumé de douze hectares, que dire de plus, sinon que les temps changent, comme chantait Bob, et qu'après tant de westerns où les "gentils" étaient de pauvres cultivateurs spoliés par de grands éleveurs et leurs infâmes cowboys prompts à user de la gâchette, c'est ici lesdits grands éleveurs qui, ayant gagné, sont spoliés par les géants du pétrole, qui ne veulent la terre ni pour l'ensemencer ni pour y faire courir leur bétail mais pour la faire sauter et la vider de son sang. Le film n'a rien d'assez exceptionnel pour marquer durablement les mémoires (cf. la première phrase de l'article), il présente même quelques potentielles faiblesses (le règlement de comptes final rappelle que Pakula n'était pas vraiment doué pour filmer les scènes d'action) mais il bénéficie d'un beau casting. A ce propos, justement, on peut apprécier la mise en place des relations entre les personnages de Jame Caan et Jane Fonda, cette dernière, forte et décidée, résistant longtemps à accepter de l'aide ou autre chose, puis les deux, ensemble, quand Ella finit par y aller, de résister, encore, mais à deux. Dur de les voir faire ça, résister, à l'écran, en 2023, en songeant qu'en 2022 James Caan est mort il fallait bien que cela arrive et qu'en mai 2023 Jane Fonda, jadis et encore tout récemment passionaria des causes perdues, activiste engagée à l'époque, on le sait, contre la guerre du Vietnam, puis contre celle en Irak, battante féministe, militante contre le changement climatique, profitait de son audience sur la scène du palais des festival à Cannes pour répéter 18 fois le nom d'une marque de cosmétique merdique dans son discours, en pure influenceuse sur le retour. Le souffle de la tempête, en 2023, se résume-t-il à un vieux rot morbide venu du fond des âges ?
 
 
Le Souffle de la tempête d'Alan J. Pakula avec Jane Fonda, James Caan, Jason Robards et Richard Farnsworth (1978)

22 janvier 2023

Jeremiah Johnson

Revoir ce western c'est s'assurer un voyage vers de formidables contrées, un départ pour l'élégance et la majesté, une longue marche vers un spectacle peu commun, une ascension direction le royaume du monde sauvage, la grâce, le charme, la beauté tout simplement. Et ce pays porte un nom : Robert Redford. L'acteur est d'absolument tous les plans et les crève un par un pendant une heure trois quart. Dire que Bob Redford fut beau n'est guère nouveau, je vous l'accorde. Mais dans Jeremiah Johnson, c'est quelque chose. Comme dans quasiment tous ses autres films. Ce qui me fascine surtout c'est sa chevelure. L'acteur brave des températures inhumaines, à moins cinquante sous zéro, il affronte le blizzard, des torrents de pluie, la neige par avalanches, la faim et la soif, mais il ne quitte jamais une coiffure en tout point admirable. Ses cheveux sont épais, soyeux, toniques et brillants. Quel est son secret ? Peut-être la graisse de saumon ? Le foie de grizzli ? Je ne sais pas mais je veux le même régime alimentaire et surtout le même shampoing. Quelle tignasse de rêve ! 
 
 


 
Rien d'étonnant à ce que tous les personnages qui gravitent autour de lui, du vieux chasseur d'ours qui lui apprend à vivre seul en milieu hostile au gros couillon qu'il trouve enterré jusqu'au cou par les indiens en passant par les indiens eux-mêmes, sans oublier l'orphelin qu'il prend sous son aile et la squaw qu'on le force à épouser, tombent tous en pâmoison devant cette enflure et rêvent de le scalper.





Même quand il cède à un besoin de vengeance et devient la Nemesis de tous les indiens Crows de la région, qui lui tombent dessus l'un après l'autre, parfois à dix contre un, sans prévenir, interrompant sans ménagement un énième apéro mousse de notre bellâtre au bord d'un millième ruisseau, indiens qu'il massacre les uns après les autres, retournant à sa fourchette sitôt après en avoir occis un qui venait de lui sauter sur le râble en plein bol de cheerios, ou finissant tranquillement de s'essuyer avec une feuille de cactus après en avoir expédié un autre en enfer qui venait de jaillir d'une motte de neige alors qu'il faisait sa commission, recevant ça et là un coup de coutelas dans le creux des flancs, swissss, une flèche dans l'omoplate, flaaaaak, là un coup de tomahawk dans l'entrejambe, craaaaaaak, mais n'en ayant jamais rien à cirer et continuant à sauter de rivière glacée en piton rocheux, de fourré de ronces en talus rocailleux, tuant des Corbeaux à qui mieux mieux, eh bien même là sa coiffe est à tomber. 
 
 

 
Sa légende enfle, il devient le guerrier favori de ses pires ennemis, hante les bois et court les Rocheuses sans jamais crever malgré ses mille blessures mortelles, ses trois cent plaies ouvertes, sa couille abandonnée au fond d'un ravin et les douze mille litres de sang perdus, mais Redford Bob reste parfaitement bien coiffé. C'est le seul reproche que l'on peut faire au film de Pollack, par ailleurs si plaisant : ne pas avoir décoiffé sa star ni son film (avec, par exemple, un peu de la folie d'un Man in the Wilderness, sorti par Sarafian un an plus tôt) quand son héros éponyme devient tout autre, accède à une nouvelle dimension, de simple trappeur à Belphégor des contrées sauvages, de chasseur cueilleur à Bête du Gévaudan, de petit pionnier incarnant la grandeur du métissage et du multiculturalisme à Dame Blanche avec un max de chocolat fondu sur deux boules de vanille. 
 
 
A ce moment-là du film, la coiffure de Redford a pris son autonomie, plus resplendissante que jamais.

Ca méritait un petit coiffé-décoiffé, non ? un petit délire de scénariste ? Quelque fantaisie de mise en scène ? Pollack, ici à son meilleur, reste Pollack. D'un âne on ne fait pas un cheval de course. Un fier baudet tout de même à l'époque (dont il faudra un jour que j'évoque ici le second film, Propriété interdite, avec le même Redford et surtout l'immense Natalie Wood, film fort apprécié), et auteur jadis de quelques faits d'armes remarquables jusqu'aux Trois jours du Condor en 75. Filmographie qui mourra ensuite de sa belle mort, mais dont Jeremiah Johnson demeure un highlight sacrément bien coiffé.
 
 
 Jeremiah Johnson de Sydney Pollack avec Robert Redford, Will Geer et Allyn Ann McLerie (1972)

4 mai 2022

Sweet Country

Cinéaste australien d'origine aborigène récompensé à Cannes d'une Caméra d'Or en 2009 pour son premier film (Samson et Delilah), Warwick Thornton a depuis continué son petit bonhomme de chemin, en officiant en tant que chef opérateur ou en réalisant quelques documentaires, sans se faire trop remarquer. Jusqu'à son troisième long métrage, Sweet Country, grand vainqueur à l'équivalent des oscars australiens et récipiendaire du prix spécial du jury à Venise en 2018. Malheureusement non distribué dans nos salles, les prix récoltés par le film sont tout à fait justifiés. Warwick Thornton nous livre là un western beau et intelligent qui, s'inspirant d'une histoire vraie, a la noble ambition d'exposer au grand jour et sans ambages les tensions racistes sur lesquelles son pays s'est construit.


 
 
Ce film, que l'on pourrait facilement diviser en trois parties, nous plonge d'abord dans la région inhospitalière du nord de l'Australie, au début du siècle dernier, dont on découvre le triste fonctionnement. Des aborigènes sont exploités par des anglais qui, alcooliques ou traumatisés par la guerre, semblent avoir échoués là contre leur gré. Employés pour les travaux agricoles et comme homme et femme à tout faire, ils sont le plus souvent traités comme des esclaves. Seul le grand Sam Neill, un saint homme à l'écran comme dans la vie, se comporte avec la plus grande dignité. Il commet toutefois l'erreur fatale d'autoriser l'un de ses cons de voisins à user des services de son ami aborigène, Sam Kelly (incarné par l'impressionnant Hamilton Morris). Après avoir dû tuer, en état de légitime défense, cet homme raciste, ivre et particulièrement belliqueux, Sam Kelly sera contraint de prendre la fuite avec sa femme...


 
 
Rien de très original à première vue, et le scénario nous propose effectivement beaucoup de situations assez prévisibles, familières, ce qui empêche peut-être Sweet Country d'accéder à un autre rang, mais Warwick Thornton fait ça très bien et son film a vraiment belle allure. Sur un rythme très tranquille, peut-être un peu trop, on suit donc avec plaisir la fuite et la traque de Sam Kelly, à travers les paysages si cinégéniques de l'outback australiens, que le cinéaste filme avec talent et un sens du cadre évident. Autre particularité de sa mise en scène : des affèteries de montage, intéressantes mais pas toujours pertinentes, sous la forme de flashforwards très fugaces qui produisent un effet de déjà-vu lorsque les événements arrivent bel et bien. Ainsi, quand frappe la terrible fatalité, on ne peut guère reprocher à Thornton de ne pas nous avoir prévenus...


 
 
Sweet Country prend une subtile nouvelle tournure et regagne un plus vif intérêt dans sa dernière partie, où se déroule le procès de Sam Kelly et sa femme. Nous sommes alors pendus aux lèvres de chaque personnage, le cœur serré, espérant que la justice ne se trompe pas. Le film parvient alors à développer une assez forte tension dramatique, jusqu'à une fin cruelle qui ne manque pas de nous ébranler. On ne peut alors que reconnaître que Warwick Thornton a atteint son but. Les derniers mots reviennent à Sam Neill qui, désespéré, lâche "What chance have we got ? What chance has this country got ?" résonnant encore quelques temps après la fin du film.


Sweet Country de Warwick Thornton avec Hamilton Morris, Shanika Cole, Bryan Brown et Sam Neill (2018)

30 janvier 2022

The Power of the Dog

Il est toujours délicat de regarder l'adaptation d'un livre que l'on a tant aimé, d'autant plus quand ledit livre est encore assez frais dans notre esprit. Impossible de l'oublier, de prendre le film pour ce qu'il est, alors je ne vais même pas essayer et jouer cartes sur table d'emblée. Le film de Jane Campion ne me semble pas vraiment à la hauteur du roman de Thomas Savage, un classique de la littérature américaine contemporaine. On ne doute pas toutefois que Jane Campion l'a lu et l'a aimé aussi car elle en propose une adaptation relativement fidèle, une relecture ma foi intéressante, et en capture l'essentiel. Fort de notre connaissance pointue, une fois n'est pas coutume, des deux œuvres en présence, lançons-nous donc dans une analyse comparée...




Le bouquin fait 208 pages, le film dure 2h08. Jane Campion aurait donc pu consacrer une minute par page. Il n'en est rien. Via des ellipses parfois déconcertantes, elle occulte des pans entiers de l'histoire et quelques personnages passent tout simplement à la trappe. Ce choix pourrait se justifier si, par ailleurs, la réalisatrice néo-zélandaise parvenait à faire pleinement exister les quelques individus restants. Force est de constater que ce n'est pas tout à fait le cas. En réalité, Jane Campion se focalise sur le personnage de Phil Burbank (Benedict Cumberbatch), certes le plus complexe du lot, au point de sacrifier quasiment tous les autres. Ce sont surtout son frère George (Jesse Plemons) et sa belle-sœur Rose (Kirsten Dunst) qui trinquent : le premier doit avoir huit lignes de dialogues à tout casser et tire toujours la tronche, la seconde n'est bonne qu'à traîner ses cheveux sales et son air revêche quand elle ne picole pas en cachette derrière l'étable. Ils existent peu et leur relation est survolée, à l'exception d'une assez jolie petite scène où George verse une larmichette en faisant part à sa chère et tendre de sa joie de « ne plus être seul ». Malgré cela, leur couple est plutôt crédible, j'en veux pour preuve : les deux acteurs sont réellement mariés dans le civil, ils sont même les heureux parents de deux enfants (Ennis et James, respectivement âgés de 3 ans et 4 mois). Ayant conscience de la faiblesse de ce versant-là de son scénario, Jane Campion a peut-être cherché à s'appuyer sur la réalité du couple, à la manière d'un Stan Kubrick pour Eyes Wide Shut et Shining, afin que son alchimie dégage sur pellicule ce je-ne-sais-quoi de naturel mais ce n'est là qu'une supposition et, à une époque où il est si important de cloisonner vie professionnelle et vie privée, cela ne me surprendrait guère que la cinéaste ignore tout du ménage que forment les deux stars (soit dit en passant, je suis pour ma part surpris du choix esthétique de Dunst).




Revenons à nos moutons ou, plutôt, à nos vaches, car nous sommes en présence de cowboys, d'éleveurs bovins. Phil vampirise donc le long métrage comme il dominait le bouquin, mais cela apparaît ici au détriment d'un récit à l'impact émotionnel bien moindre que la musique ampoulée et parfois trop présente de Jonny Greenwood ne suffit pas à susciter. C'est qu'on a d'abord bien du mal à l'encaisser, ce Phil, il nous est longtemps dépeint sans la finesse de trait de Thomas Savage, Jane Campion en fait un pur fumier. Heureusement, plus le film avance, plus il gagne en nuance, en même temps que se précise le thème sur lequel se concentre la réalisatrice : les troubles sexuels et identitaires, ici destructeurs, provoqués par une homosexualité refoulée car incompatible avec le contexte de l'Ouest américain, plus propice à une virilité de rigueur. Pour donner corps à ce portrait intéressant, Jane Campion est bien aidée par l'interprétation assez irréprochable de Benedict Cumberstacht, que l'on avait jamais vu aussi bon, presque magnétique, devant une caméra. Sa sombre présence, sa démarche autoritaire, son regard dominateur, son aura intimidante et son charme vénéneux nous captivent et donnent une solide incarnation de Phil Burbank. A sa manière de le filmer travailler, manipuler ses cordes, lustrer ses selles, que certains pourront trouver trop appuyée, Jane Campion accomplit le plus difficile en réussissant à développer une certaine sensualité. C'est là que l'on reconnaît le mieux la patte de la réalisatrice de La Leçon de piano ; c'est là que son film se fait sien et exhale son charme noir et singulier. Les meilleures scènes sont les plus risquées, celles où l'érotisme, bien que toujours implicite, suinte du cadre, celles où l'atmosphère s'alourdit brusquement, trop chargée en non-dits soulignés par une mise en scène attentive et délicate. Dans ce registre aussi, Benedict Cucumberbach s'avère parfait et se montre à la hauteur, la cinéaste jouant très bien de son physique ambivalent, attirant et menaçant, charmeur et sauvage, fin et rustre, beau et sale. Face à lui, le jeune Kodi Smit-McPhee, que l'on avait déjà beaucoup apprécié dans Slow West, confirme que son allure frêle et sa tête lunaire se prêtent très bien au contexte du western : il pourrait tout à fait mourir d'une tuberculose prochainement, il est peu armé pour l'hiver qui s'annonce. Le jeune acteur australien s'en tire très honorablement, dans un rôle pourtant rendu plus difficile et trouble par l'autre choix décisif opéré par la cinéaste... 




Jane Campion a en effet choisi de supprimer l'un des passages les plus marquants du livre : la mort du mari de Rose et père de Peter, un docteur qui, après avoir été humilié par Phil en public, sombre dans l'alcool et finit par se pendre. Ici, nous n'en savons rien, cet épisode ne nous est jamais relaté. Je craignais jusqu'au bout le flashback explicatif qui serait venu étoffer les motivations de Peter et nous éclairer sur ses intentions, mais il n'arrive jamais. Jane Campion est plus fine que ça et assume son choix, à double-tranchant, jusqu'au bout. D'un côté, il participe hélas à amincir les personnages de Rose, fantôme constamment au bord des larmes d'un passé que nous ignorons, et Peter, dont les motivations paraissent bien plus légères que dans le roman quoique ses premiers mots, prononcées en voix off, s'avèrent très éclairants. De l'autre, il démontre la volonté de la cinéaste de s'éloigner intelligemment du carcan du film de vengeance, de ne jamais entrer dans ce schéma attendu et très classique dans le western, au profit d'une étude de caractère plus actuelle. L'histoire antérieure de Rose et Peter est ainsi sabrée, prise en cours de route, le père n'est qu'une pierre tombale, que l'on fleurit rapidement le temps d'une scène fugace, et le reste du film, de ce western pas comme les autres, ne s'attache guère davantage à le faire exister, à la différence d'un autre défunt, le vénéré Bronco Henry. L'ombre de ce dernier plane sur les personnages, et en particulier sur Phil, à jamais emprisonné dans la nostalgie d'un premier amour au deuil impossible et cerné par un décor aride, couverts d'ombres et de crevasses, qui l'y renvoie constamment. Des paysages d'une subtile étrangeté, asséchés, vidés, réduits à l'essentiel, sans autre horizon. Tourner en Nouvelle-Zélande un film dont l'action se déroule au Montana participe d'ailleurs de la même volonté de Jane Campion : brouiller le western via une modification sensible de son environnement si connu et familier aux spectateurs.




A la lecture des lignes de Thomas Savage, on ne peut s'empêcher de penser que son superbe roman pourrait donner un film du tonnerre tant la dramaturgie, et j'emprunte ici les mots si justes de mon acolyte, y est « précise et finement cousue. Le déroulement de l'histoire, bien que manifestement assez attaché à la causalité tragique tissée par le destin, y est constamment surprenant », maintenant tout le long le lecteur en alerte, tout attaché aux personnages qu'il l'est. En réfléchissant un peu plus, cependant, on se dit qu'une adaptation littérale, collant au plus près du texte, respectant la chronologie du récit, serait impossible ou aboutirait forcément à quelque chose de plat, d'insipide, qui ne fonctionnerait pas. Ce que l'on peut suggérer à l'écrit est moins évident à retranscrire à l'aide d'une caméra, même dernier cri... Il fallait donc faire des choix, et Jane Campion les a souvent effectués avec intelligence, courage et dignité. Mais je demeure circonspect. Et en fin de compte, je suis bien incapable de vous parler comme il faut de ce film, qui reste de la belle ouvrage mais ne peut que souffrir de la comparaison avec First Cow, autre western sensible, infiniment plus subtil et beau, que l'on doit à une autre grande réalisatrice, sorti à peu près à la même période. Je reconnais pourtant à ce Pouvoir du chien de vraies qualités, des défauts évidents aussi, mais je suis incapable de trancher et je ne peux vous dire ce que j'en aurais pensé si je n'avais pas lu le bouquin, si je l'avais découvert ex nihilo. Une chose est sûre : à mes yeux, il ne s'en affranchit pas totalement, le transcende encore moins. Je me demande comment on peut l'apprécier sans avoir lu le livre, et comment on peut l'aimer en ayant lu le livre. Et je regrette un peu d'établir ce si simple constat après les pénibles 8 000 caractères ci-dessus. 
 
 
The Power of the Dog (Le Pouvoir du chien) de Jane Campion avec Benedict Cumberbatch, Kirsten Dunst, Kodi Smit-McPhee et Jesse Plemmons (2021)

7 janvier 2021

La Ville gronde / La Brigade du Texas

Les deux films dont il est question ici n'ont pas grand chose en commun sinon qu'ils traitent du même sujet : la quête du succès politique par des justiciers sans scrupules brandissant le spectre de la peur pour se faire élire. Tourné en en 1937 par Mervyn LeRoy, La Ville gronde (They won't forget) s'ouvre par une séquence intéressante où, dans une petite bourgade tranquille du sud des États-Unis, une poignée de vétérans grabataires de la guerre de sécession, assis en uniformes sur le bord d'une fontaine, se remémorent les grandes batailles auxquelles ils ont pris part et, déplorant que leurs rangs s'éclaircissent, se demandent combien il en restera lors de la prochaine commémoration. Mais le film nous lance sur une fausse piste. On pourrait s'attendre à un flashback sur l'histoire de ces vieillards. Pas du tout. La Ville gronde est un film de procès. Et un drôle de film de procès puisque le crime ne nous sera pas montré et le coupable jamais révélé. Tout ce que l'on sait, c'est qu'une jeune fille a été retrouvée morte dans une cage d'ascenseur de son école. Les deux suspects sont le concierge noir de l'établissement et un jeune enseignant marié venu du Nord qui s'apprêtait à y retourner et que plusieurs preuves indirectes accablent (la victime en pinçait pour lui, il était présent dans le bâtiment au moment des faits, vient d'acheter un billet pour quitter la région et une tache de sang sur le col de sa veste enfonce le clou). Seul hic : nous, spectateurs, savons a priori que ni le concierge ni l'enseignant n'ont commis le meurtre. Les habitants de la ville, eux, et en particulier les frères de la jeune fille assassinée, veulent un coupable, coûte que coûte, et veulent sa mort.
 
 
 

Tourné en 1975 par Kirk Douglas lui-même, La Brigade du texas (Posse), qui prend pour décor l’État sudiste en 1892, est quant à lui un authentique western, dont l'acteur-réalisateur ne se donne pas le beau rôle. Celui-ci revient plutôt à ce cher Bruce Dern, qui incarne Jack Strawhorn, le plus grand bandit du sud des États-Unis, un redoutable pilleur de trains. Kirk Douglas, lui, est Howard Nightingale, le marshall à ses trousses. Et très vite, avec facilité même, le shérif met la main sur sa proie, qu'il ramène en ville comme un trophée, après que ses adjoints ont tué absolument tous les hommes de Strawhorn dans l'affrontement initial, y compris ceux qui se rendaient... une drôle d'idée de la justice (et l'on sourit de voir Bo Hopkins dans la bande du shérif, l'un des chiens fous de La Horde sauvage). C'est que Nightingale espère devenir sénateur, et pourquoi pas davantage, or le bonhomme a bâti toute sa campagne sur la peur du banditisme et multiplie les promesses de sécurité. Le gibier de potence qu'il vient de rapporter sera donc son laisser-passer pour le Sénat, et de fait toute la population locale l'acclame et jure d'aller voter pour lui la fleur au fusil (à l'exception de quelques réfractaires, dont le journaliste local). Sauf que Strawhorn, embarqué dans le train spécial du justicier pour aller se faire pendre ailleurs, non seulement se libère, non seulement prend le shérif en otage, mais le ramène dans la bourgade de son succès pour l'humilier. Et par une ruse habile, le truand aura sa vengeance, aussi perfide que brillante, par une manœuvre pour le moins inattendue qu'il vaut mieux ne pas révéler ici.
 


Une chose est sûre, la dernière séquence est rude pour Nightingale qui, quand il traite de monstre le hors-la-loi, s'entend répondre qu'utiliser un macchabée pour se faire élire est digne d'un tas de "horseshit" (sic.), et qu'il y en a déjà bien assez à Washington. Ce Nightingale est un double du procureur Andrew J. Griffin (Claude Rains) de La Ville gronde, impatient de trouver un coupable au meurtre de la jeune Mary Clay pour gagner en prestige et bientôt se faire élire sénateur, lui aussi. Pas de hors-la-loi pour s'opposer à lui, comme Strawhorn barrant la route à Nightingale dans le film de Kirk Douglas, seulement un avocat de la défense et deux accusés innocents. Et le procureur Griffin aura, lui, gain de cause. Mais le verdict du jury, favorable à l'accusation, déchaîne les passions de la foule et l'accusé, condamné à la prison, finit lynché, disparaissant du film dans une scène terrible où des hommes enragés viennent l'extirper du train qui le conduit en prison, la caméra se fixant sur une potence en bord de chemin de fer où un sac suspendu est fauché au vol par un cheminot à bord du train. Et le film de se conclure gravement sur Griffin et le journaliste local, complices, se demandant si l'accusé était bel et bien coupable, après la visite d'une femme (la jeune Lana Turner) venue leur dire leurs quatre vérités. 
 
 
La Ville gronde de Mervyn LeRoy avec Claude Rains, Lana Turner et Elisha Cook Jr. (1937)
La Brigade du Texas de Kirk Douglas avec Bruce Dern, Kirk Douglas et Bo Hopkins (1975)

3 novembre 2020

First Cow

C'est d'abord un chien qui creuse la terre, sur les rives d'un fleuve où nous avons vu lentement passer un cargo. Sa maîtresse, intriguée, continue le travail de fouille, et finit par découvrir deux squelettes, allongés côte à côte. Un simple raccord nous amène 200 ans en arrière, au début du XIXème siècle, où nous suivons les pas d'un cueilleur qui ramasse quelques champignons dans le sous-bois. Il s'agit de Cookie, un cuisinier qui essaie de trouver de quoi sustenter un groupe de trappeurs bourrus pour lesquels il travaille. Plus tard, en continuant à chercher des baies, il découvre un homme caché dans la forêt, King-Lu, un chinois traqué par des russes. Celui-ci lui demande son hospitalité, et Cookie la lui offre, très naturellement. Kelly Reichardt filme une amitié. Une pure et simple amitié, comme nous en voyons finalement fort peu au cinéma. Nous sommes d'ailleurs si décontenancés par la simplicité de cette amitié, de cette harmonieuse association qui satisfait les deux parties, que nous attendons presque le moment où les sentiments deviendront plus passionnels. Mais non. La cinéaste reste dans la retenue et s'applique à dépeindre discrètement la pureté de cette union, ce qui fait toute sa beauté. Elle nous montre l'association fructueuse de deux hommes en marge, quand bien même était-il possible d'y être déjà, à la marge de cette Amérique-là ; deux hommes qui ont en tout cas été rejetés et voient chacun en l'autre la possibilité d'un avenir plus radieux, à la condition, toute naturelle, de mettre leur qualité en commun : le savoir-faire de l'un, l'astuce et le sens du commerce de l'autre. Le rapport qui se noue entre eux est délicat, instinctif, solide, vital. Le film s'ouvre par cette citation de William Blake : "The bird a nest, the spider a web, man friendship".




Si je choisissais de vous révéler davantage le scénario, il ne me faudrait qu'une phrase supplémentaire ou deux, et vous pourriez vous étonner de son apparente minceur. Mais derrière cette petite histoire de vol de lait de vache au clair de lune par deux complices qui rêvent ensemble de meilleurs lendemains (je l'ai donc fait, le résumé), se jouent et se révèlent plein de choses intéressantes sur l'Amérique des pionniers et le capitalisme naissant. Dès les premières images, Kelly Reichardt filme des os qui dépassent de la terre, cette même terre retournée, puis des champignons, et toujours le sol, que l'on foule, en quête de ses richesses et de ses mystères. Tout cela nous est montré patiemment, nous rendant ainsi sensible à la nature, aux origines, au temps passé, à là d'où l'on vient et à ce qu'il reste de nous. La cinéaste nous invite à la réflexion, oriente d'emblée nos regards, doucement. Elle n'érige aucune sorte de discours lourdaud, ce n'est pas son genre, elle est une artiste bien plus subtile que ça. Elle se consacre à filmer les hommes au milieu de la nature, avec la délicatesse qu'on lui connaît, chacun, ou ensemble, essayant de trouver une voie pour tracer leurs vies. Elle laisse la violence hors champ ou la repousse à l'arrière plan, mais celle-ci est bien présente dans certains comportements, dans quelques phrases, tout particulièrement celles prononcées par le propriétaire anglais (excellent Toby Jones) que l'on consulte pour savoir quelle punition administrer à des esclaves jugés fautifs. Et la menace est là, feutrée mais presque omniprésente, nous sommes souvent sur le qui-vive, craignant pour notre tandem, idéalement incarné par John Magaro et Orion Lee.
 
 
 
 
Le film, au rythme très doux, pourrait peut-être provoquer un léger ennui s'il n'était pas si beau. Kelly Reichardt pense chaque plan, atteste d'un sens du cadre évident et son film baigne dans une lumière automnale sublime, comme si nous étions le plus souvent à l'aube des événements. Il s'agit peut-être de son film le plus maîtrisé, le plus abouti, alors que sa filmographie commence à être conséquente... Certaines séquences sont empreintes d'une grâce toute particulière, et je pense notamment à ce moment où les deux personnages se retrouvent dans la petite cabane pour la première fois. D'abord un petit coup de balai de l'un pendant que l'autre, apparaissant dans l'encadrement de la seule fenêtre, coupe du bois dehors. Puis Cookie revient décorer l'intérieur d'un petit bouquet de fleurs sauvages pendant que son ami rentre allumer le feu. C'est trois fois rien, des petits gestes, des attentions, une attitude, une confiance déjà posée dans la présence de l'autre ; et nous sommes bien, avec eux. Et puis nous avons vraiment l'impression d'y être, non seulement avec eux, mais aussi et surtout chez eux, là-bas, et à cette période-là. Il est rare de ressentir cette impression à ce point-là. Je n'ai même pas envie d'employer le mot "reconstitution" tant celui-ci convoque généralement des films aux moyens plus importants qui s'attachent parfois trop lourdement à reproduire une époque. Celui-ci, avec un budget que l'on imagine fort modeste, nous transporte sans aucun effort visible dans l'Oregon de 1820, aux côtés des trappeurs, des chasseurs, des indiens, et compagnie. Le court passage au saloon déjoue évidemment les clichés habituels du western, pour mieux nous transmettre, par l'ambiance globale si magistralement saisie et un souci du détail admirable, un sentiment de vérité indiscutable. Tout paraît authentique, chaque objet, chaque personnage, chaque endroit. La vache, avec ses yeux immenses, sa croupe saillante et son pelage hirsute, est parfaitement choisie !
 
 

 
Hasard du calendard, il est étonnant de constater les rapprochements que l'on pourrait établir avec un film récent d'une autre cinéaste de grand talent, je pense à The Nightingale de l'australienne Jennifer Kent. Au-delà d'un choix inhabituel de format d'image identique et d'une photographie très similaire, aux couleurs naturelles, saisissante de beauté, les deux cinéastes s'intéressent, avec beaucoup d'ambition, d'assurance et d'audace, aux origines de leurs pays respectifs, l'une à travers le récit d'une pure amitié, l'autre via une terrible histoire de vengeance, chacune empruntant au conte, pour deux westerns atypiques remarquables. Deux grands films que nous n'aurons hélas pas pu découvrir en salles en ces temps de malheurs. Car oui, malgré les apparences, ce que pourrait nous laisser croire son titre, sa non distribution en salles ou que sais-je encore, First Cow n'est pas le "petit film" d'une réalisatrice déjà établie et que l'on sait capable de belles choses. C'est le nouveau film, riche, fort, magnifique, d'une cinéaste brillante à l'importance encore grandissante. A l'évidence, l'un des plus beaux d'une année qu'il réchauffe de son souffle si humain. 




First Cow de Kelly Reichardt avec John Magaro, Orion Lee et Toby Jones (2020)

10 juin 2020

Buchanan Rides Alone

Le cinéaste Budd Boetticher et son acteur Randolph Scott ont collaboré pour sept westerns réalisés entre 1956 et 1960 entrés dans la légende du genre et que l'on désigne sous le nom de "cycle Ranown" en référence à la société de production qui en a produit la plupart. Sept westerns et autant de pépites, tous marqués par un sens de l'épure admirable, qui se reflète notamment dans leurs courtes durées. La Chevauchée de la vengeance, Sept hommes à abattre et Comanche Station sont sans doute les tout meilleurs du lot mais cela se joue à des détails tant ils valent strictement tous le coup d’œil. Parmi ces sept films, il y en a tout de même un que j'aime tout particulièrement, ou disons plutôt différemment, il s'agit de Buchanan Rides Alone, assez platement devenu en VF L'Aventurier du Texas. Si la découverte de tous ces westerns est une source de plaisir garantie pour l'amateur, celle de Buchanan Rides Alone est peut-être encore plus jubilatoire.





Tourné en 1958, il est le quatrième film du cycle, soit pile au milieu : est-ce pour cela qu'il a ce ton particulier, peut-être plus léger, plus comique, comme une petite pause, une parenthèse amusée, après trois films plus graves et plus tendus ? Dès les premières images, à la vue du sourire béat et de l'allure joviale de Randolph Scott, on se dit que ce film-là sera différent. L'amusement que l'on ressent immédiatement passe donc d'abord par l'attitude de notre inévitable héros, un brave type qui revient du Mexique, où il a participé à la révolution, pour s'installer dans son Texas natal. Sur le chemin, il fait halte dans une petite ville située à la frontière californienne dont il constate rapidement qu'elle est entièrement sous la coupe d'une seule famille, les Agry. Après avoir pris la défense d'un jeune mexicain, notre homme devient l'ennemi des Agry et se retrouve impliqué dans une sombre histoire où il va risquer sa vie pour récupérer son oseille et, surtout, sauver son nouvel ami chicano.





Lors de toutes ces péripéties, Randolph Scott conservera son sourire de playboy et son air si serein, même dans les pires situations, quand sa vie est en jeu, sortant régulièrement des répliques implacables à ses adversaires. Le très chouette scénario du film est adapté d'un roman intitulé The Name's Buchanan et notre bon vieux Scott doit prononcer cette phrase au moins cinq ou six fois, au début du film, lorsqu'il se présente, pour notre plus grand plaisir. Au passage, l'acteur, d'ordinaire si impassible, auquel on peut peut-être reprocher un certain monolithisme dans les autres films du cycle, se montre ici plus expressif qu'à l'accoutumée, très détendu ; il prouve qu'il est capable d'évoluer dans des registres différents et surprend agréablement en faisant preuve d'une telle autodérision. Notons aussi que son personnage joue cette fois-ci à peu près le même rôle que l'homme sans nom de Sergio Leone dans Pour une poignée de dollars, élément perturbateur entre deux camps, semant la zizanie dès son arrivée, mais ici malgré lui et sans vrai calcul, à la différence de Clint Eastwood.





En 78 petites minutes menées tambour battant et passant en un clin d’œil, Budd Boetticher parvient à faire vivre toute une tripotée de personnages truculents. Soit dit en passant, bien des réalisateurs devraient voir ça aujourd'hui, à l'heure où la moindre cochonnerie hollywoodienne dépasse allègrement les deux plombes sans aucun personnage mémorable à l'écran... Notons toutefois qu'il n'y a parmi eux aucune femme, le nom de Jennifer Holden apparaissant sur l'affiche alors qu'elle est réduite à de la figuration. Le scénario rocambolesque et amusant de Buchanan Rides Alone fait la part belle à des hommes hauts en couleur, dépeints en quelques coups de pinceau, avec cette efficacité épatante qui caractérise aussi la patte Boetticher. Ils sont tous assez drôles dans leurs petits travers : les Agry sont une galerie de lascars de tous poils qui vont bien sûr finir par se tirer les uns sur les autres lors d'une scène finale réjouissante. Quelques-uns, dans la bande à Buchanan, sont très vite attachants et je pense notamment à l'un des adjoints du shériff, joué par un formidable L.Q. Jones, que Buchanan se mettra rapidement dans la poche. Cet autre texan est d'ailleurs au cœur de la scène la plus belle et étonnante du film, une oraison funèbre improvisée très touchante, prononcée avec un accent texan à couper au couteau, pour un cadavre ligoté à un arbre car ne pouvant pas être enterré dans une zone trop marécageuse ; un moment inutile à l'avancée de l'intrigue mais tout bonnement délicieux que se permet là Budd Boetticher.





On regarde donc tout ça avec un vif plaisir. L'humour est omniprésent mais toujours bien dosé et ne vient jamais parasiter l'action, bien au contraire. Quelques dialogues valent leur pesant d'or et certaines situations diffusent une décontraction contagieuse principalement véhiculée par le héros, tout en dérision, si cool et tranquille. A un moment crucial, alors que l'un de ses acolytes lui demande, inquiet, s'il a un plan et comment il imagine la suite des événements, Buchanan répond en toute simplicité et d'une voix inimitable : "D'abord, nous allons prendre soin des chevaux. Ensuite... je ne suis pas sûr...", passant alors devant le champ et quittant le cadre le dos voûté, le sourire en coin. C'est notamment pour ce genre de choses que Buchanan Rides Alone est un western si divertissant, dans le plus noble sens du terme, la joyeuse perle du Cycle Ranown de l'ami Budd Boetticher. Un pur régal !


Buchanan Rides Alone (L'Aventurier du Texas) de Budd Boetticher avec Randolph Scott, Craig Stevens, Barry Kelley et L.Q. Jones (1958)

17 mars 2020

The Nightingale

The Nightingale, Color Out of Space, Cutterhead, Dragged Across Concrete, The Beach Bum… tous ces films ont un malheureux point commun, celui de ne pas avoir été distribué dans nos salles de cinéma. Même pas pour une simple sortie technique, très limitée, ne serait-ce que pour la forme. Rien. Dans le meilleur des cas, ils ont fini par être disponibles sur une plateforme VOD ou sont sortis directement en vidéo. Malgré un Prix spécial remporté à la Mostra de Venise en 2018, une flopée de récompenses glanées en Australie et en dépit de l’accueil positif réservé à son premier long métrage, le déjà très réussi Mister Babadook, The Nightingale, précieux parangon d'un cinéma alternatif, radical et ambitieux, demeurera hélas totalement invisible par chez nous, et ne le sera jamais dans les meilleures conditions possibles. Après l’avoir enfin découvert, en catimini, grâce aux joies interdites permises par les sorties vidéos étrangères, on se dit qu’il s’agit là d’une sacrée anomalie, d’une énorme injustice, tant le deuxième film de Jennifer Kent est effectivement digne de tous les honneurs et devrait pouvoir être découvert sur grand écran.




Mais s’il vient confirmer tout le talent de la cinéaste, et bien plus encore, admettons toutefois que The Nightingale n’est peut-être pas fait pour un public non averti et qu’il constituait très vraisemblablement un pari fort risqué pour un distributeur lambda. Avec cette ténébreuse histoire de vengeance située dans la Tasmanie du début du XIXème siècle, Jennifer Kent n’y va pas avec le dos de la cuillère et il y a de quoi être sonné par toutes les horreurs qui nous attendent au programme. Celles-ci nous sont pourtant toujours montrées sans aucune complaisance, sans aucun voyeurisme et à la juste distance, mais l’on peut tout de même ressentir une sorte de trop-plein face à la violence parfois insoutenable des faits. Certains spectateurs, dans un réflexe d’auto-défense légitime et compréhensible, pourront ne pas le supporter. On ne doute cependant pas une seule seconde du réalisme historique du scénario solide écrit par Jennifer Kent, qui opère un rapprochement osé et audacieux entre le sombre destin d’une jeune irlandaise envoyée à l’autre bout du monde pour purger sa peine et placée à la merci d’un infâme officier de l’armée qui refuse de lui rendre sa liberté, et la situation de celui qui deviendra son guide et son compagnon de route, l’un de ces aborigènes de l’île opprimés, massacrés, résignés à devoir mener chez eux une guerre déséquilibrée contre les colons britanniques. On reste coi devant le portrait terrible qui nous est dressé de l’Australie naissante, baignant dans le sang et les larmes.




La réalisatrice prend son temps pour planter le décor, installer les enjeux du film et faire pleinement exister ses différents personnages, en particulier l’héroïne, dont on épouse le plus souvent le point de vue. Nous sommes donc d’autant plus sous le choc quand l’impensable survient et qu’elle assiste, impuissante, à la mort des siens. Nous comprenons forcément les motivations de cette jeune femme désormais animée par le seul désir de vengeance, par un insatiable et mortel appétit revanchard, qui se lance à la poursuite désespérée de son persécuteur à travers les forêts et le bush tasmaniens, embauchant pour cela un jeune aborigène qui doit lui servir de guide et qu’elle considérera d’abord avec la plus grande méfiance, avant que leur relation n'évolue. La réalisation de Jennifer Kent est d’une grande beauté formelle, sa mise en scène est limpide, minutieuse, elle exploite parfaitement le format choisi par un sens du cadrage indéniable, et la lumière, naturelle, est parfaitement saisie. L’image est donc resserrée, rigoureuse, à l’instar d’un récit assez long qui suit patiemment son déroulement implacable et réussit à nous tenir en alerte, sur le qui-vive, du début à la fin. Ne comptez pas sur ces quelques parenthèses oniriques surprenantes, hallucinations de l’héroïne en plein délire, pour respirer un peu d’air frais, il s’agit soit de cauchemars sordides soit de rêves éphémères qui rendent son réveil encore plus brutal. L’absence quasi totale de musique, en dehors des chants rituels aborigènes et des comptines irlandaises entonnées par la jeune femme, participe d’une même volonté immersive. Tout cela mis bout à bout pourrait être particulièrement austère et rebutant, mais le talent de Jennifer Kent est tel qu’il n’en est rien et que l’on a aucun mal à accrocher. Si Mister Babadook attestait déjà d’une belle maîtrise, la réalisatrice, en pleine possession de ses moyens, franchit un palier et nous surprend encore, traçant un chemin plus autonome, personnel, moins référencé.




La tension est presque permanente, l’action est toujours d’une parfaite lisibilité, ce qui était la condition sine qua none pour que l’on puisse accepter de se plonger dans une telle randonnée, dans une si éreintante excursion : nous savons toujours où se situent les personnages, où ils se trouvent les uns par rapport aux autres, pour ne jamais perdre le fil de leur funeste avancée. Jennifer Kent a cependant l’intelligence de déjouer régulièrement les attentes du spectateur, de désamorcer les situations attendues. La violence éclate littéralement à l’image lors d’une seule scène, point de bascule de ce western atypique et si sombre qui prend alors le risque de s’éloigner du schéma habituel, tout tracé. Quand notre héroïne assouvit sa soif de vengeance, après s’être acharnée sur une victime elle-même hantée par un fort sentiment de culpabilité, elle se retrouve ensuite vidée, sale et répugnante, dégoûtée de la vie comme d’elle-même, ayant presque du mal à soutenir le regard incrédule de son compagnon de route, écœuré, depuis longtemps habitué aux horreurs commises sur ses terres. Jennifer Kent atteste alors d’une position morale nuancée et pertinente sur la vengeance, « œil pour œil dent pour dent », à des années lumière des scénarios douteux et terre à terre que l’on nous ressert encore trop souvent, un choix bien plus intelligent et subtil que la majorité des rape & revenge et autres revenge movies auxquels on pourrait en toute logique rattacher The Nightingale étant donné la chronologie des événements contés. Passé cette scène cruciale, où le sang éclabousse notre héroïne aussitôt dépossédée de sa pulsion de vie, morte-vivante devenue fantôme, la poursuite se mue en errance, l’objectif de la chasse semble incertain, remis en question, et le face-à-face final ne ressemblera en rien à ce que l’on pouvait imaginer. Des éléments fantastiques s'invitent par petites touches, accompagnant le chemin de croix du personnage, pour des images et des instants fascinants que l'on croirait issus d'un conte.




La cinéaste australienne ne tombe jamais dans le sentimentalisme et la facilité, alors que l’on aimerait naïvement assister à un rapprochement et une union plus définitive entre l’héroïne et son guide aborigène. La première est incarnée par Aisling Franciosi, une actrice admirable que l’on découvre pour la première fois et qui parcourt ici un large éventail d’émotions, bien peu, il est vrai, penchant vers la joie et l’allégresse... Tour à tour fragile ou pleine de rage, brisée ou apathique, Aisling Franciosi impressionne progressivement par sa capacité étonnante à passer d’un état à l’autre en étant toujours aussi juste, crédible et convaincante. A ses côtés, Baykali Ganambarr évoque inévitablement l'inoubliable David Gulpilil, l’acteur aborigène qui endossait également un rôle de guide lors d'une traversée de l'outback australien au début du XXème siècle dans The Tracker de Rolf de Heer et que l’on avait auparavant vu, tout jeune, dans le sublime Walkabout de Nicolas Roeg puis dans La Dernière vague de Peter Weir. C’est avec une finesse similaire que le jeune Baykali Ganambarr incarne ce guide qui porte, dans son profond regard noir, à la rage et à la tristesse contenues, la lourde connaissance des crimes odieux commis par les blancs. On a aucun mal à s’intéresser à ces deux personnages, à croire en leur solidarité possible, à marcher, à trembler et à souffrir avec eux. Face à eux, le plus terne Sam Claflin ne s’en tire pas si mal en essayant d’apporter un peu d’ambiguïté dans un rôle bien plus difficile d’officier détestable seulement motivé par la volonté de monter en grade et l’espoir de rentrer ainsi plus vite au pays, quitte à tout écraser sur son passage. C’est justement là que le bât blesse, car ce personnage est si négatif que l’on a presque du mal à y croire, il cristallise quasiment à lui seul le défaut du film.




Comme je l’ai déjà évoqué, on pourra en effet légitimement regretter que la réalisatrice ait autant chargé la barque. Il y a là quelques morts et quelques crimes cruels dont on aurait peut-être pu se passer, pour un effet identique sur un public de toute façon déjà groggy. Et, bien que la toute fin soit très belle et sensée, avec ce lever de soleil qui éclaire progressivement nos deux personnages meurtris et déracinés, on se demande aussi si l’assaut final vengeur était indispensable. Mais ça ne sont là que des réserves mineures pour un film imposant qui ne manque pas de nous marquer au fer rouge. Une œuvre étonnamment riche et hardie que l’on sent être celle d’une cinéaste sûre d’elle, remontée et habitée, dont il est important de saluer tout le courage et l’audace de s’être attelée à un tel projet et d’avoir si brillamment su relever le défi qu’elle s’est elle-même imposé avec son ambitieux scénario. Après avoir exploré les affres de l’horreur psychologique monoparentale dans Mister Babadook, un film à la filiation plus évidente, qui parvenait toutefois à se démarquer et qui faisait du bien au cinéma de genre en se présentant comme une alternative adulte et salutaire à la majorité des productions actuelles, Jennifer Kent a donc su changer de registre, monter en régime, tout en gardant la même démarche, clairement teintée d’un féminisme résolu auquel elle parvient à donner ici une résonance nouvelle. On a désormais hâte de découvrir ce que nous réservera la suite de sa carrière, en espérant qu'elle ne succombe jamais aux sirènes hollywoodiennes et puisse continuer à affirmer sa si forte personnalité de cinéaste.




The Nightingale de Jennifer Kent avec Aisling Franciosi, Baykali Ganambarr et Sam Claflin (2019)

13 novembre 2019

Sierra torride

Don Siegel à la réalisation, Budd Boetticher au stylo, Ennio Morricone à la baguette et, face caméra, Shirley MacLaine et Clint Eastwood. Pas mal. L'ouverture nous embarque tout de suite grâce au thème principal signé Ennio (thème forcément réutilisé depuis à foison), qui est génial comme du Morricone, avec ce mélange de bizarrerie et de grâce qui fait tout son génie. A l'image, c'est Hogan, Clint, mercenaire, qui chevauche pépère dans le désert et qui finit par tomber sur trois truands en train de déshabiller une nonne, sœur Sara, Shirley MacLaine. Il en dégomme deux, balance un bâton de dynamite sur le troisième pour l'obliger à lâcher la religieuse et le tour est joué. Parce que c'est une sœur, Clint accepte de l'aider encore un peu, et parce qu'il accepte de l'aider encore un peu, Sara reste une sœur. Sauf qu'elle est traquée par l'armée française pour avoir aidé les révolutionnaires mexicains, qu'elle ne craint ni le cigare ni le whisky et qu'elle n'a pas peur de mentionner son "cul". Et petit à petit les deux personnages se retrouvent liés dans la guérilla aux côtés des partisans de la révolte.




Le film, quoique très plaisant à suivre, souffre de quelques petites longueurs. Mais ce qui s'en dégage de plus agréable, c'est la sympathie palpable entre Clint et Shirley. Ici, Clint Eastwood fait du Clint Eastwood, et il le fait plutôt bien, trimballant la même dégaine plus ou moins que chez Leone (qui, le comparant à Bob De Niro, disait que Clint était un bloc de marbre et une star quand Robert était un acteur, que quand De Niro souffrait à l'écran, Eastwood geignait, que les deux enfin ne faisaient même pas vraiment le même métier). Shirley MacLaine est parfaite, réunissant en elle-même les trois rôles historiquement dévolus aux femmes dans le western : la nonne, la mère (formidable séquence où elle soigne Eastwood d'une flèche reçue près du cœur) et l'autre. Tout en parvenant à être bien plus, à être aussi touchante que drôle (et les deux à la fois plus souvent qu'à son tour, rien que dans toutes ces scènes où elle flatte sans cesse la croupe de sa minuscule mule pour la faire grimper dans la sierra - le titre original du film étant Two Mules for Sister Sara), aussi grave que pétillante, bref, aussi Shirley MacLaine que possible. Avant de voir ce film, j'avais croisé plusieurs photos de plateau où l'on voyait l'équipe, et en particulier les deux têtes d'affiche, en train de passer du bon temps, se marrer, s'amuser. C'est formidablement palpable dans le film, et tout du long je ne rêve que d'être l'ami de madame MacLaine.


Sierra torride de Don Siegel avec Shirley MacLaine et Clint Eastwood (1970)

20 juin 2019

Nevada Smith

Je n'ai pas grand chose à dire sur Nevada Smith, mais étant co-rédac en chef de ce webzine, je publie. Ce qui me plaît dans ce western de Henry Hathaway sorti en 66, c'est surtout la première demi heure, où le personnage éponyme voit débarquer trois types à cheval, à quelque distance de la maison de ses parents sise dans les collines, leur indique gentiment où elle se trouve, puis se rend compte qu'ils n'ont pas l'air d'être les vieux amis qu'ils prétendent, part à leurs trousses mais arrive trop tard, découvrant que son père et sa mère, une indienne Kiowa (cela aura son importance par la suite, et justifie les mocassins que la star porte jour et nuit d'un bout à l'autre du film), viennent de se faire zigouiller, et que les trois bandits ont déguerpi. A partir de là, de ce crime sordide commis au nom d'un prétendu trésor, de ce véritable massacre (et, à l'image, déjà insoutenable, d'un des tueurs lacérant lentement le dos de l'indienne au couteau, se substitueront ensuite les propos du fils décrivant le spectacle de la mort de ses parents, parlant de corps entièrement écorchés, coupés en deux...), Max Sand, qui ne se fera appeler Nevada Smith que dans la troisième et dernière partie du film, n'aura de cesse que d'obtenir sa vengeance. Un crime originel, puis trois tueurs à abattre, quatre grandes parties en tout. Mais le film est un peu long pour ce programme (deux heures, et des vengeances qui, au fur et à mesure, prennent de plus en plus inutilement leur temps), et la meilleure part est, à mon sens, la première, qui précède lesdites vengeances.




Ce qui me plaît dans cette introduction, c'est la panoplie de gestes étranges que déploie Steve McQueen. Ca commence doucement, quand un brave type veut l'empêcher d'entrer dans sa maison, où gisent les cadavres de ses parents, et fait tomber le pauvre Max, qui s'accroche des deux mains au rail des charriots de la mine d'or, s'agrippant comme il peut pour se dégager et entrer coûte que coûte chez lui, voir ce qu'il en est.




Juste après, McQueen ressort de la maison, dévasté, fixant ses mains en sang qu'il va laver dans l'abreuvoir, puis il y retourne pour verser de l'alcool sur le plancher et mettre le feu. Alors il se met un peu plus loin et s'accroupit dans une drôle de posture pour regarder la maison qui part en fumée. Ensuite un couple d'amis s'approche, tente de le consoler, et conseille à Max de ne pas chercher à se venger. Celui-ci n'écoute pas et part à la poursuite des meurtriers. Il aperçoit alors trois hommes qui bivouaquent près d'une rivière, descend discrètement de cheval, s'approche et les braque en posant son fusil d'une drôle de façon sur une branche d'arbre, dans un geste qui paraît très maladroit.






Maladroit ou pas, le geste n'aboutit pas puisque le temps de régler la mire, Max s'aperçoit qu'il a choisi un poste de tir idéal pour canarder les chevaux des malfrats, mais pas les malfrats... Le temps de changer de plan, un des trois types surgit derrière Max et lui donne un coup. Ce dernier bondit alors sur son agresseur et commence à lui bouffer une oreille, avant de sauter sur un deuxième assaillant comme un chien enragé et de le frapper en écartant les deux bras pour rabattre ses poings en même temps sur les oreilles du malheureux, tel un gorille déchaîné. 





Finalement, les trois types n'étaient pas ceux qu'il cherchait. Max se réveille au petit matin,découvrant que les étrangers, qui lui ont tout de même offert une part de leur repas, sont partis sans lui mais avec son cheval et son fusil. Notre jeune homme va alors errer dans le désert, se restaurant de cœurs de cactus. Il tentera ensuite de braquer un marchand d'armes, Jonas Cord (Brian Keith), qui se jouera de lui, puis le prendra en pitié en découvrant son passé et son projet et lui apprendra à tenir une arme, à tirer, à jouer aux cartes et à boire du whisky, devenant un véritable mentor pour lui.




Et c'est là que le film devient moins intéressant. Parce que Max Sand commence à maîtriser ses gestes, commence à ressembler à un vrai héros de western, et que par conséquent Steeve McQueen n'a plus grand chose d'étonnant à faire, n'a plus beaucoup de ces attitudes corporelles inédites, de cette liberté de mouvements, de ces gestes maladroits, inattendus, géniaux qui faisaient le prix des premières scènes. Le personnage quitte sa précipitation, sa naïveté juvénile et son inadaptation constante, toutes dictées par sa rage insensée, et toutes créatrices, en termes de jeu, d'une corporéité décalée, brutale, fascinante, pour aller vers des calculs froids, des gestes policés (quand bien même ils sont ceux d'un tueur), et une détermination sans affects (même un bon prêtre ne parviendra pas à détourner Nevada Smith de son objectif), qui rendent le personnage beaucoup moins intéressant et enferment le film dans le classique scénario de la vengeance méthodique.





Quelques scènes sont tout de même très réussies dans ces trois grandes parties de chasse à l'homme. Notamment celle où Max affronte sa première cible, Jesse Coe (interprété par ce bon Martin Landau), le confrontant dans un corral où il manque se faire piétiner par le bétail qu'il a lui-même libéré. Juste après ce contretemps, l'ennemi, Jesse, menace Max avec un couteau. Le jeune justicier, qui n'en est qu'aux prémices de ses apprentissages, se retrouve alors perché sur les clôtures, passant de l'une à l'autre pour éviter la lame de son adversaire dans une danse aérienne qui donne à McQueen une chance supplémentaire de nous amuser mais surtout de nous déconcerter (au moins autant que son rival). Il sort vainqueur du duel, mais blessé, et se refera une santé dans le camp indien de Neesa (Janet Margolin), la prostituée Kiowa qui lui avait filé le tuyau permettant de dénicher le premier des trois assassins de ses parents et à qui il reprochera d'avoir troqué ses mocassins contre des chaussures vernies à talons. 




D'autres scènes plaisantes suivront, comme celle de la fuite du camp de prisonniers où Max a fait en sorte d'être détenu pour mettre la main sur son deuxième sbire. L'évasion se fait à bord d'une pirogue, en plein bayou, où Max côtoie le malfaiteur en question et Pilar (Suzanne Pleshette), une ouvrière qu'il a promis d'épouser et qui meurt, mordue par un serpent, furieuse d'avoir servi de rouage dans le triste plan vengeur du traitre dont elle enrage de s'être entichée. La scène est belle, mais on regrette tout de même de n'être bouleversé que par la mort de Pilar, et de se moquer un peu de ce Max Sand trop radicalement devenu Nevada Smith, un tueur indifférent, aux gestes mécaniques, qui ont gagné en efficacité ce qu'ils ont perdu en pouvoir d'éclat.


Nevada Smith de Henry Hathaway avec Steve McQueen, Suzanne Pleshette, Martin Landau, Janet Margolin, Brian Keith, Karl Malden et Arthur Kennedy (1966)