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2 février 2020

Doctor Sleep

Vous vous souvenez de cette scène du Dîner de Cons et, plus précisément, de ce que Pierre Brochant pense du Petit cheval de manège ? "Très mauvais, quelle importance ?" Eh bien Doctor Sleep, c'est pareil. Vu l'intonation de Thierry Lhermitte et sa façon de répondre du tac-o-tac à Jacques Villeret, nous ne doutons pas une seconde de la valeur de son jugement : Le Petit cheval de manège est un très mauvais bouquin, un truc insignifiant. Le livre de Stephen King ne doit pas valoir beaucoup mieux. "Si le bouquin est mauvais, pourquoi acheter les droits ?!", demande Villeret après un temps de réflexion nécessaire. Ah, ça... c'est ici une toute autre histoire. Faire une suite à Shining, dans un contexte de panne d'inspiration globale du cinéma de genre américain, c'est drôlement osé et idiot, mais forcément tentant. Et les adaptations de King ne sont jamais passées de mode, elles ont même été relancées il y a peu par le succès retentissant du premier chapitre de Ça. N'allons pas chercher plus loin. En 1980, Stanley Kubrick s'était considérablement éloigné du livre d'origine, provoquant l'ire de l'écrivain, un désaveu de notoriété publique. Cette fois-ci, le but était de livrer une adaptation fidèle à la suite du roman parue en 2013, tout en s'inscrivant dans la continuité du classique de Kubrick. Le résultat, cette séquelle bâtarde et indigeste qu'est Doctor Sleep, prouve que la réconciliation était difficilement possible et que ce n'est jamais une bonne idée de chercher à vouloir contenter tout le monde. Mike Flanagan aurait dû trancher en rompant clairement avec Shining, ou choisir de ne pas adapter aussi littéralement cette histoire lamentable de King, car disons-le tout net : qu'est-ce que c'est con ! Sur le papier, je dis pas, mais à l'écran, c'est franchement navrant. Les fans de l'auteur sauront néanmoins apprécier l'effort, Stephen King himself montera au créneau pour défendre son poulain, beaucoup feront preuve d'indulgence envers un réalisateur courageux de s'être attelé à une telle tâche, mais la grande majorité méprisera ce film, s'en contrefichera ou l'oubliera très vite. Dans quelques années, il n'en restera rien, tout juste une anecdote entre cinéphiles qui se plairont à se rappeler, comme c'est le cas pour 2001 l'Odyssée de l'espace, qu'il existe bel et bien une suite à Shining.




Nous n'avons même pas le temps d'y croire un peu. C'est raté d'entrée. L'espoir est liquidé dès les premières minutes et cette introduction moisie qui nous présente le personnage campé par Rebecca Ferguson, la grande méchante de ce monde ultra manichéen. Elle est la meneuse d'un clan qui parcourt les États-Unis en caravane à la recherche d'enfants disposant du don afin de se repaître de la vapeur qu'ils relâchent à leur trépas, tels les vampires suçant le sang pour prolonger leur existence marginale. Danny, de son côté, a bien grandi et a désormais les traits avantageux d'un Ewan McGregor atone, les bras toujours légèrement écartés du corps. Nous le retrouvons au plus bas, alcoolo, comme son père. Il décide de se soigner et de repartir de zéro dans une petite bourgade du New Hampshire où il trouve un boulot d'aide-soignant. Dans le même temps, nous suivons également une adolescente qui découvre qu'elle est dotée du shining, ce qui lui permet de coller des cuillères au plafond mais aussi d'entrer en relation avec Danny. Durant près de deux heures, ces trois fils narratifs sont très laborieusement déroulés par Mike Flanagan, via un montage sans rythme et paresseux, avant un dernier acte minable où les trois protagonistes sont enfin réunis dans ce qu'il reste de l'Overlook Hotel. L'ennui pointe très vite tant tout paraît bête et manque terriblement de souffle. On a l'impression de tourner sans envie les pages du pavé de Stephen King, mises en image le plus platement possible par une personne trop soucieuse de bien faire et sans idée propre valable. Pour animer un peu tout ça, on se paie une bande-son lourdingue qui revient très souvent et imite les battements d'un cœur de plus en plus rapprochés. La tension est pourtant aux abonnés absents, il est donc très pénible d'entendre ces pulsations s'emballer sans raison, ce n'est pas contagieux pour un sou, et ce sont les soupirs que nous alignons.




Je ne suis pas un fan de Mike Flanagan. Et cela se confirme de film en film. Sa série, que je n'ai pas vue, doit être ce qu'il a fait de mieux, car le travail de cet homme-là n'est pas fait pour être projeté sur grand écran. Il devient très désagréable à l’œil dès qu'il s'affiche sur une surface dépassant les 32 centimètres de diagonale. C'est mon ressenti. Sa mise en scène est terriblement télévisuelle, limitée, pauvre. Et il nous ressert systématiquement cette photographie insipide, cette image numérique sans éclat, très vraisemblablement étalonnée en post-prod, avec ce filtre qui rend toutes les couleurs ternes, fades, dégueulasses. On se croirait vraiment devant un épisode de série beaucoup trop long auquel la piteuse équipe technique aux manettes s'imagine donner du cachet en usant des plus tristes artifices. Quand Flanagan prend plus de risque et essaie de représenter le shining via des effets spéciaux simples, presque naïfs, qui nous donnent à voir des corps dans les étoiles, voler au-dessus des nuages, ce n'est pas là qu'il se plante le plus : on est alors quelque part entre la gêne et l'indifférence, bien loin de la sidération visée. En fin de compte, seules les images directement calquées sur le film de Stanley Kubrick sortent du lot, ne rendant que plus criante la nullité absolue du reste. Là encore, la rupture non-assumée et seulement partielle avec Shining s'avère bien cruelle pour Mike Flanagan. A titre d'exemple, l'affrontement final dans les escaliers de la grande salle de l'hôtel, qui reproduit la fameuse scène originale en inversant les positions, est désespérante de nullité, de platitude. C'est ça, la conclusion de ce film d'horreur de près de 3 plombes ?! Dans le même ordre d'idée, il était suicidaire de faire apparaître Jack Torrance en sollicitant pour cela un avorton ridicule de Nicholson. Cela fait partie de ces nombreux pièges qui étaient tendus à Flanagan et dans lequel celui-ci a sauté à pieds joints. Doctor Sleep a tout de même fini dans les tops annuels de Quentin Tarantino et... Stephen King ! Mais si c'était gage de qualité, ça se saurait... Je reconnais un mérite à ce film : il donne envie de revoir Shining en vitesse pour mieux le chasser de sa mémoire. 


Doctor Sleep de Mike Flanagan avec Ewan McGregor, Rebecca Ferguson et Kyliegh Curran (2019)

16 octobre 2018

Jessie

Il y a des films après lesquels j'ai besoin de me réconcilier avec le cinéma. Il y en a d'autres après lesquels je dois aussi me réconcilier avec l'humanité toute entière. Jessie (Gerald's Game, en vo) fait partie de ceux-là. Il s'agit d'une adaptation signée Mike Flanagan du roman éponyme de Stephen King. Le pire, c'est qu'on ne peut pas vraiment jeter la pierre à Mike Flanagan, ce réalisateur américain spécialisé dans l'horreur qui a actuellement le vent en poupe : ses films sont de plus en plus appréciés et il vient de sortir une série très bien accueillie sur la toile, The Haunting of Hill House. Le gars fait le taff en y apportant une certaine application. Le souci, c'est qu'il met en image une histoire putride sortie tout droit d'un cerveau malade qui ne sait plus quoi inventer de moche et de tordu pour se faire remarquer et contenter ses lecteurs.




On suit donc les mésaventures de Jessie (Carla Gugino), une pauvre femme qui se retrouve coincée seule dans une baraque isolée après avoir été menottée à une tête de lit lors d'un jeu amoureux initié par son con de mari (Bruce Greenwood) qui n'a rien trouvé de mieux à faire que de nous taper une crise cardiaque en pleine dispute conjugale (la dame n'était finalement pas si open à toutes les dérives de son conjoint). Pour compléter le tableau, un clébard inquiétant et amateur de chair plus ou moins fraîche s'invite à la fête... A partir de cette situation, qui se met en place très vite, Mike Flanagan faisant également preuve d'efficacité, on doit donc subir la longue bataille psychologique de Jessie, accompagnée de son lot d'hallucinations, qui discute tour à tour avec son double ou le fantôme de son mari. La première l'encourage à s'en sortir tandis que le second lui rabâche toujours les mêmes conneries démotivantes. Des flashbacks se font de plus en plus envahissants et viennent contrarier le côté très simpliste et minimaliste de ce qui aurait pu se présenter comme un nouveau film de survie miteux au pitch tenant sur un post-it.




Une psychologie de comptoir essaie donc d'enrichir le background sordide de notre triste héroïne, dont on apprend qu'elle n'a peut-être pas fini par hasard avec un type aux fantasmes sexuels légèrement déviants (les schémas classiques du King...). Une scène choc, particulièrement gore et dégoûtante, qui a fait beaucoup causer sur les réseaux sociaux (buzz réussi, bien joué), ouvre la dernière partie du film avec la libération de Jessie, contrainte à s'auto-mutiler salement pour s'extirper de là. Enfin, un dernier retournement de situation grotesque permet de voir tout cet immondice sous un autre angle qui n'a hélas rien de plus malin et qui atteste simplement d'une volonté néfaste de toujours faire pire et plus horrible, Stephen King nous apprenant, encore une fois, que les monstres existent bel et bien. Houlala, dans quel monde affreux vivons-nous. Un monde où nous pouvons effectivement voir de tels films !




Bref, vous l'aurez compris : rien de neuf sous le soleil. Aurais-je pu aimer cette bobine horrifique particulièrement tendue si je l'avais découverte adolescent ? C'est parfois la question que je me pose face à de tels festivals d'horreur tortueuse. Mais non, je ne crois pas, oh que non. Faut dire que ça manque un peu de subtilité et de mystère, tout ça. Sans parler de style... Stephen King devrait vraiment se foutre au vert. Il a suffisamment donné. Je ne lui laisserai pas la garde de mes neveux. Et Mike Flanagan se met encore davantage hors-jeu à mes yeux, lui dont le film breakthrough, The Mirror (aka Oculus), le seul que j'avais eu la curiosité de m'envoyer jusque-là, ne m'avait pas convaincu et donnait déjà dans la surenchère horrifique de bas étage. Espérons que sa série, adaptation de Shirley Jackson et donc plutôt tournée vers l'horreur gothique, soit d'une autre eau...


Jessie (Gerald's Game) de Mike Flanagan avec Carla Gugino et Bruce Greenwood (2018)