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23 mai 2015

Notes sur le Festival de Cannes 2015



Un peu moins de 6 jours à Cannes, 16 films vus toutes sections confondues : c'est déjà beaucoup, mais trop peu pour tirer des conclusions précises sur d'éventuelles grandes orientations (thématiques ou formelles) de cette édition. Beaucoup se sont inquiétés de la volonté plus ou moins affichée par Thierry Frémaux de faire la part belle à des films traitant de manière frontale de problématiques sociales d'aujourd'hui, dans un style naturaliste peu aventureux. Ces films, parfois réussis, étaient bien là en sélection officielle (La Tête haute, La Loi du marché), mais le festival avait bien d'autres choses à offrir. Un peu en compétition, beaucoup dans les sélections parallèles, en particulier la Quinzaine des réalisateurs dont le délégué général Edouard Waintrop a su profiter des hésitations et des choix discutables de Frémaux (cette année encore plus que les autres, des films désastreux ne semblent être en compétition que pour garantir des montées des marches glamour) pour faire de sa section la plus stimulante et la plus audacieuse de ce début de Festival.



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Une ouverture idéale d'abord, avec L'Ombre des femmes de Philippe Garrel. Prolongement assez évident de son précédent film La Jalousie, et réussite aussi limpide que Les Amants réguliers. Sur une trame aussi simple qu'à son habitude (Pierre et Manon forment un couple de cinéastes solide mais fatigué ; Pierre rencontre Elisabeth qui devient sa maîtresse, et par laquelle il apprend que Manon a elle aussi un amant), Garrel touche à l'essence du sentiment amoureux, dans un mélange constant et bouleversant de douceur et de douleur qui irradie chaque scène. La mise en scène, d'apparence simple et très sèche, associée à la splendeur du noir et blanc de Renato Berta, est admirable. Et Garrel tire le meilleur de son casting étonnant : les revenants Stanislas Merhar (parfait en homme trompant et trompé, taiseux et cruel) et Clotilde Courau (dont émane un bouleversant mélange de force et de souffrance), et la découverte Lena Paugam, beauté discrète mais intérieurement bouillonnante. La relation entre Pierre et Manon est hantée par le mensonge, intelligemment et discrètement symbolisé par ce vieux résistant à qui le couple consacre un film, et qui s'avèrera ne pas être celui qu'il prétend. Un film d'une grande cruauté et d'une immense beauté.


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Autre réussite indiscutable, dès le deuxième jour de la Quinzaine : Trois souvenirs de ma jeunesse d'Arnaud Desplechin, prequel explicite de Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle), lors duquel Mathieu Amalric reprend brièvement le rôle d'un Paul Dedalus quarantenaire se replongeant dans les souvenirs de son enfance, son adolescence et sa vie de tout jeune homme. Les deux premiers souvenirs sont très courts : le premier voit Paul enfant subir les crises de folie de sa mère, et quitter la maison familiale ; le second est un étonnant récit d'espionnage où Paul, en voyage scolaire en URSS, est missionné pour "offrir" son identité à un jeune juif cherchant à quitter le pays pour Israël ; puis vient le troisième, qui occupe à lui  seul près de deux heures de film, chronique de la rencontre et de la passion entre Paul et Esther (dont le rôle était tenu par Emmanuelle Devos dans Comment je me suis disputé...). La singularité et la virtuosité de l'écriture de Desplechin trouvent dans la bouche de ces jeunes gens une vigueur nouvelle, en particulier dans celle du jeune Quentin Dolmaire, jeune comédien sorti de nulle part, authentique révélation, boule de nerfs et de flegme mêlés, capable des fulgurances expressives et verbales les plus étonnantes (Amalric bien sûr, mais aussi Léaud ne sont pas loin). Comme Garrel mais d'une façon évidemment très différente, Desplechin s'approche au plus près de la sève des relations hommes/femmes, de ce qu'elles peuvent générer d'exaltation, de folie et de souffrance. Sa narration et sa mise en scène sont d'une grande liberté et d'une folle inventivité, et ce film son plus beau depuis longtemps.


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Je n'ai pu voir que le premier volume des Mille et une nuits de Miguel Gomes, projeté le 3ème jour. Une expérience folle, stimulante, parfois agaçante, constamment surprenante. L'ambition qui émane de ce film de 6 heures (découpé en 3 volumes de 2 heures) est grandiose et inédite : s'attaquer à la situation désastreuse du Portugal d'aujourd'hui par (presque) tous les moyens qu'offre le cinéma. La fiction dramatique, le documentaire, le conte, l'autofiction, l'interview, bien d'autres choses encore, et parfois plusieurs de ces choses mélangées (et encore, je n'ai pas vu les deux volumes suivants). Autrement dit, escalader l'Everest par toutes ses faces, simultanément. Bien sûr, on ne peut pas se lancer dans une telle entreprise seul, et Gomes aime beaucoup rappeler que cette œuvre est le fruit d'un travail collectif (des journalistes furent chargés de collecter pendant plusieurs mois toutes sortes d'informations et de faits divers à travers le pays, que Gomes et sa scénariste ont ensuite sélectionnés et plus ou moins remodelés pour les intégrer au film). On peut légitimement parfois s'agacer ou décrocher de ce joyeux foutoir et de l'impudence de son auteur, mais il en émane une telle énergie, une telle acuité et une telle drôlerie qu'il finit par tout emporter. Miguel Gomes confirme qu'il est bien un des jeunes cinéastes contemporains les plus aventureux en faisant littéralement exploser tous les schémas, et en livrant une vision à la fois impertinente, sombre mais non dénuée d'espoir de la situation de son pays, de l'Europe, du monde. On redécouvrira ce premier volet et les deux suivants avec bonheur en salles cet été.


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Waintrop a visiblement programmé à dessein ces trois immenses films sur les cinq premiers jours du festival, pour frapper un grand coup. Quelques petites perles ont par ailleurs émaillé sa sélection, notamment le premier film de la réalisatrice sino-américaine Chloé Zhao, Les Chansons que mes frères m'ont apprises. Situé dans une réserve indienne du Dakota du sud rongée par la pauvreté et l'alcoolisme, le film suit deux personnages principaux, un garçon de 19 ans et sa petite sœur de 11 ans, livrés à eux-mêmes par une mère volage et seule, et par un père qui leur a offert 27 demi-frères et sœurs de 9 mères différentes (!), et qui vient de mourir dans l'incendie de sa maison. Le film cumule plusieurs handicaps de prime abord, en premier lieu la lourdeur de son sujet et l'influence stylistique très visible de Terrence Malick. Mais débarrassé des lourdes prétentions métaphysiques (et des voix off impossibles) des derniers films du vieux maître, et délesté de tout pathos, le film émeut et offre beaucoup de scènes très réussies et de personnages aussi beaux que leurs jeunes comédiens. Un petit film fragile mais très séduisant.


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Plus inégal, El Abrazo de la Serpiente du colombien Ciro Guerra plonge quant à lui au cœur de la forêt amazonienne, faisant des aller-retours entre deux époques sur les traces de deux explorateurs occidentaux à la recherche d'une plante rare et miraculeuse. Ils se confrontent à l'hostilité de la nature, aux indigènes locaux, se frottent aux pratiques chamaniques, mais surtout à la destruction de tout ce fragile équilibre par l'exploitation grandissante de la forêt. Le film est loin d'être exempt de défauts (quelques lourdeurs et scènes complètement ratées), mais aussi de sacrées audaces, telle cette explosion psychédélique absolument inattendue et très belle à la fin du film.

Seule vraie déception parmi ce que j'ai pu voir à la Quinzaine, Green Room de Jeremy Saulnier, qui après Blue Ruin livre un survival indéniablement efficace (la salle était très réactive) mais aussi assez bête par sa violence grotesque et son humour bas du front.


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La sélection de la Semaine de la critique était bien sûr moins excitante sur le papier. Ayant raté le paraît-il séduisant premier film de Louis Garrel (Les Deux amis), je n'ai pu y voir que Ni le ciel, ni la terre, le premier long métrage de Clément Cogitore, jeune cinéaste très remarqué pour ses courts, et qui confirme ici un talent extrêmement prometteur. Ni le ciel, ni la terre raconte l'histoire d'une troupe de soldats français (commandée par un Jérémie Renier convaincant) postée à la frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan, près d'un petit village et d'une position taliban. Un jour, alors que leur retrait est imminent, certains d'entre eux se mettent à disparaître mystérieusement. Le film trouve un intéressant équilibre entre une puissance d'incarnation très physique (ce n'est pas un film de guerre, mais il en émane beaucoup de violence à peine contenue et une très belle façon de filmer les corps et leur tension) et une dimension métaphysique pleine de mystère et de questions non résolues. Dans les deux cas, le film fait preuve de beaucoup d'humanité et d'intelligence.


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Venons-en maintenant à la sélection officielle, et d'abord à son "antichambre", Un certain regard, où se sont vus rétrogradés deux immenses cinéastes asiatiques. Pour l'un d'entre eux c'est une surprise d'autant plus grande qu'il a obtenu la Palme d'or il y a quelques années (c'est un phénomène rare, dont de mémoire le seul équivalent est la présence du Restless de Gus van Sant dans cette section, quelques années après la Palme d'Elephant). Avec Cemetary of Splendour, Apichatpong Weerasethakul ne rate pas son retour. Dans un petit hôpital construit sur les ruines d'un cimetière, des soldats sont plongés dans un sommeil profond. Autour d'eux, deux femmes d'âge différents, dont une jeune femme capable de communiquer avec l'âme des morts et des soldats endormis. Un jour, l'un d'eux se réveille. Constamment pris entre la réalité et les songes, la vie et la mort, le film provoque une sidération permanente, purement cinématographique, un immense bien-être cotonneux parfois percé de violentes fulgurances, dont je ne veux évidemment dévoiler aucune ici pour en préserver la surprise (je vous avertis juste d'une scène prodigieuse de générosité, de trouble charnel et de monstruosité mêlés à la fin du film). Pour reprendre approximativement une formule entendue à Cannes, c'est le "film-cure" du festival, celui qui par sa beauté guérit de tout ce qu'on voit de laid, là-bas et ailleurs.


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Il est frappant de constater que Kiyoshi Kurosawa s'intéresse lui aussi, dans Vers l'autre rive, à la relation entre le monde des morts et celui des vivants (ce n'est pas la première fois en ce qui le concerne non plus), pour un résultat évidemment très différent mais néanmoins passionnant. Un homme mort noyé trois ans auparavant réapparaît dans la vie de sa femme. Cette dernière en est évidemment bouleversée, mais n'en semble pas étonnée outre-mesure (il faut la voir et entendre dire, quand elle voit son mari apparaître dans un coin de son salon : "Oh, tu es là", avec une désarmante simplicité qui suscite bien plus d'émotion que si elle avait éclaté en sanglots). Ensemble, ils entreprennent un voyage à travers le Japon, dans une région où le mari semble avoir un temps vécu pendant son absence. Un film apaisé, à la mise en scène discrètement majestueuse, et d'une grande intensité émotionnelle.


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Il est probable que la relégation de ces deux maîtres à Un certain regard s'explique par l'extraordinaire densité des prétendants asiatiques cette année. Trois sont en compétition. Si j'ai raté le Kore-Eda et le Hou Hsiao-Hsien (tièdement accueillis semble-t-il), j'ai pu voir le nouveau film de Jia Zhangke, deux ans après le fantastique A Touch of Sin. Si ce dernier embrassait l'histoire contemporaine de la Chine par le prisme de la violence, Mountains May Depart est un pur mélodrame, très ample lui aussi, puisqu'il se situe sur trois époques (1999, 2014, 2025), deux continents, et s'attache à deux générations de personnages. Si le film souffre d'une troisième partie moins convaincante, et de quelques lourdeurs symboliques assez étonnantes (tel ce choix d'appeler un des personnages "Dollar"), il n'en demeure pas moins admirable par l'incroyable inventivité de sa mise en scène, par l'égale finesse avec laquelle il traite le sentiment amoureux et la critique économique et sociale, et par l'émotion qui naît de sa peinture d'un personnage féminin passionnant, interprété par Zhao Tao, et son fascinant visage constamment rieur et néanmoins empreint de douleur. Le travail de Jia Zhangke sur le son est aussi particulièrement marquant. On se souviendra longtemps de ces basses vibrantes qui ont fait trembler le Grand Théâtre Lumière, et surtout de ces deux scènes musicales, la première et la dernière du film, qui ont fait du Go West des Pet Shop Boys l'étonnante chanson du festival.


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Mon deuxième favori (personnel) de la compétition est Mia Madre de Nanni Moretti, où mélodrame et comédie de succèdent, se superposent par moments. Moretti s'y construit un alter ego féminin, Margherita (Margherita Buy), réalisatrice qui tourne un film social (visiblement médiocre) sur une usine en grève. La patron de l'usine est joué par un acteur américain égocentrique et excentrique (John Turturro, toujours à la limite du cabotinage, souvent génial). Parallèlement, la mère de Margherita est en train de mourir. Dans cette épreuve Margherita est épaulée par sa fille adolescente et par son frère (incarné par un Moretti parfait de sobriété), qui décide lui-même de quitter son travail pour s'occuper de sa mère. Mia Madre est un film inquiet et passionnant sur la confusion de notre époque, à de multiples niveaux (social, culturel, éducatif, artistique...), et aussi l'émouvant portrait d'une femme entre deux âges et de ses difficiles rapports aux autres (collaborateurs, amoureux, famille). La mise en scène de Moretti est d'une sobre élégance mais réserve aussi des surprises étonnantes, en particulier quand il se frotte au rêve. Il y a peut-être finalement là une tendance forte dans les films les plus intéressants du festival : presque tous contiennent une forte dimension onirique et une volonté forte de représenter les rêves, les songes ou l'au-delà.




C'est malheureusement aussi le cas dans certains films ratés. Mais le plus malheureux, c'est que l'un d'eux soit l’œuvre d'un réalisateur aussi adoré que Gus Van Sant. La Forêt des songes a été (presque) unanimement rejeté par les festivaliers, et il est difficile de les contredire. Un mélo empesé et désincarné, souffrant d'un scénario souvent grotesque (un homme décide d'aller se suicider dans une forêt au pied du Mont Fuji, où il rencontre un autre homme, japonais, qui y a lui renoncé un peu tard. Au gré de réguliers flash-backs, on apprend ce qui a conduit notre héros à en arriver là) que Van Sant ne transcende qu'à de rares occasions dans la première moitié du film (la deuxième heure est un calvaire total). Ajoutons à ça une musique mainstream omniprésente et la prestation rapidement insupportable de Matthew McConaughey, qui va devoir faire attention à ne pas rapidement perdre tout le beau crédit dont il jouit depuis son come-back. N'en jetons plus, nous avons tellement admiré le travail de Gus Van Sant, nous continuons à croire en lui en plaidant l'accident de parcours.


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Voilà pour les "grands maîtres" de la compétition. Il y avait aussi un premier film, Le Fils de Saul du hongrois Laszlo Nemes, et pour beaucoup ce fut un choc. Le film se situe intégralement à Auschwitz, et ne quitte jamais le visage de son personnage principal, Saul Aüslander ("l'étranger"), détenu juif faisant partie d'un sonderkommando, sélectionné par les nazis pour mener ses semblables à la chambre à gaz et "nettoyer" celle-ci de leurs cadavres. Un jour, Saul voit un enfant ayant survécu au gazage, qu'un médecin ausculte avant de l'achever en l'étouffant. Saul le reconnaît comme son fils, et se met dès lors en tête de récupérer son cadavre et de trouver un rabbin pour lui offrir un enterrement en-dehors du camp. La mise en scène, dans un format 1.33 surprenant, est faite de plan-séquences très longs, de gros plans permanents sur le visage de Saul, tout le reste étant flou ou relégué dans le hors-champ (énorme travail sur le son, infernal). Tout ça est impressionnant de maîtrise, beaucoup trop. Le film est absolument irrespirable, et il en émane rapidement un sentiment de complaisance et un manque de générosité étouffant, même quand les grilles du camp sont finalement franchies, en bout de film. Laszlo Nemes témoigne d'un talent formel indéniable, mais on espère que dans le futur il en fera autre chose qu'un "film-choc" comme le festival en raffole (il y a fort à parier qu'il sera en bonne place au palmarès).


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Autre film très sérieux dans un tout autre registre formel : La Loi du marché de Stéphane Brizé, dans lequel Vincent Lindon incarne Thierry, chômeur depuis 15 mois, enchaînant les entretiens à Pôle emploi, les formations infructueuses, les rendez-vous blessants à la banque. Il finit par accepter un poste d'agent de sécurité dans une grande surface. Lindon est le seul comédien professionnel du film, écrit et tourné à toute vitesse. Il y est formidable d'intensité, et le principe du film le confrontant exclusivement à des comédiens amateurs, pour la plupart dans leurs propres rôles, fonctionne à merveille. Le film n'est évidemment pas exempt de tout reproche : la mise en scène de Brizé, en apparence très minimaliste, peut paraître fonctionnelle et systématique, voire assez laide. Il s'attache surtout à saisir les choses sur le vif, caméra à l'épaule, en plan-séquences (même si la plupart sont discrètement remontées). La surenchère de situations négatives (on dirait qu'il a synthétisé en 1h25 toutes les choses terribles auxquelles peut être confronté un homme en difficulté) est facilement assimilable à du misérabilisme. L'ensemble est néanmoins d'une puissance et d'une acuité assez incroyables sur ce qu'est la violence du monde du travail d'aujourd'hui. Et si ce cinéma manque indéniablement d'ampleur et d'inventivité, Brizé fait partie de ses meilleurs représentants en France. Et il est assez satisfaisant de constater (le film est sorti cette semaine) qu'un large public y accède, donnant tort à tous les commerçants du cinéma décrétant que le public n'aspire qu'à se divertir en s'évadant de son quotidien.


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Plus discutable encore est mon ressenti à propos de Marguerite et Julien, le nouveau film de Valérie Donzelli, dont le hit La Guerre est déclarée avait suscité chez moi la même aversion que chez les créateurs de ce blog (et auprès de qui ce paragraphe risque me coûter très cher pour longtemps). A de rares exceptions près, Marguerite et Julien a été largement rejeté à Cannes. A mon grand étonnement, le film m'a emporté. A partir d'un scénario de Jean Gruault écrit pour François Truffaut dans les années 70, il conte l'histoire d'un frère et d'une sœur (Jérémie Elkaïm et Anaïs Demoustier), dans une époque lointaine, éperdument amoureux l'un de l'autre depuis l'enfance, longuement séparés, se retrouvant jeunes adultes, bien décidés à vivre  leur amour en dépit de tous les obstacles. Bien sûr, le film est loin d'être parfait. Donzelli fait feu de tout bois, ose l'emphase romanesque et les tentatives formelles les plus débridées, et parfois ça ne fonctionne pas et vire au ridicule. Mais le film a pour lui un souffle indéniable, une foi réjouissante dans le pouvoir d'évocation du cinéma et la croyance du spectateur (effets spéciaux désuets, anachronisme permanent - dans les costumes mélangeant plusieurs époques, ou quand un hélicoptère fait soudain irruption dans le champ), et une interprétation convaincante. Ce n'est pas très étonnant concernant Anaïs Demoustier, plus belle et intense que jamais, ça l'est plus pour Jérémie Elkaïm, étonnant de sobriété. Ils donnent chair de belle manière à ce couple étrange et inadapté, dans un film à la charge érotique puissante et perturbante.


Hitchcock/Truffaut


Ps : finissons sur une note plus consensuelle. A Cannes Classics, on a pu voir le documentaire de Kent Jones intitulé Hitchcock/Truffaut, qui sera bientôt diffusé sur Arte. Il s'attache à décrire la relation entre les deux cinéastes, et la genèse d'un des plus grands livres de cinéma qui en a résulté, en s'appuyant sur une forte documentation et sur les témoignages souvent très intéressants de cinéastes invités (Scorsese, Fincher, Bogdanovich, Assayas, Desplechin, Kurosawa...). Mais le film dévie assez vite de son programme initial pour entrer (et faire entrer les cinéastes sus-cités) de façon profonde et passionnée dans l’œuvre d'Hitchcock, dans leur rapport intime à celle-ci, et plus particulièrement à deux films, Psycho et Vertigo. Un documentaire passionnant, et très salutaire au milieu du tunnel de films contemporains vus à Cannes.


12 juillet 2013

La Rochelle 2013 - 1ère partie



Le Festival International du Film de La Rochelle 2013 s'est achevé dimanche dernier. Ce très agréable festival, fort bien organisé, mérite qu'on parle de lui, et parler de lui c'est parler des films qu'il propose. Je pourrais m'étendre sur le cadre assez idéal, les salles de cinéma sur les berges du vieux port, l'immense et superbe salle de la Coursive, tout près de l'océan, les gaufres au chocolat à la sortie des séances, les glaces gigantesques aux mille et un parfums de chez Ernest, les plateaux de fruits de mer des petits restaurants alentour et, plus globalement, la très belle ville de La Rochelle. Mais c'est le festival qui compte ici, et la pléthore de films qu'il diffuse. Entre classiques et nouveautés projetées en avant-première, la sélection est foisonnante et forcément frustrante. Voici malgré tout un petit bilan des 13 films vus là-bas cette année, bilan divisé en deux parties, une première consacrée aux avant-premières, une seconde aux rétrospectives. Sans plus tarder, place aux films :


Grand Central de Rebecca Zlotowski (28 août 2013)


J'avais raté Belle épine, le premier film de Rebecca Zlotowski. Je sais désormais que je ne le verrai jamais. Avec le très mauvais Grand Central, l'ancienne étudiante de la Fémis nous livre un film comme on en a déjà vu par wagons entiers. Ce genre de film qui n'a rien à dire mais qui le dit quand même, et qui, pour se donner des airs ou une légitimité, noie la petite romance adultérine minable supposée faire le sel de son récit dans un univers ultra-réaliste. On a droit à notre petite étude de cas habituelle sur des petits délinquants et autres marginaux embauchés à la hâte pour bosser dans le réacteur d'une usine nucléaire. Le deuxième long métrage de Zlotowski s'inscrit parmi ces tonnes de films français que l'on croirait uniquement faits pour illustrer gentiment quelques débats sociétaux de rigueur. Et pour achever de se donner de l'importance, le film applique sur ce très sérieux tableau naturaliste (mais même l'aspect documentaire sonne souvent faux) une mise en scène essoufflante, toute en musique saccadée et en caméra portée, pour créer des effets d'annonce ridicules et faire grimper la tension, quitte à ce qu'elle ne débouche sur rien. 

Plus ou moins filmé comme du Audiard (compagnon de Zlotowski…), le film roule des mécaniques sur un vide absolu. Les personnages sont autant de clichés sur pieds, l'histoire est idiote, déjà vue et revue, les effets de manche s'enchainent, le scénario est si bâclé que certains éléments du récit débarquent tout d'un coup comme autant de cheveux sur la soupe avant de totalement disparaître de la circulation, et le film s'enfonce de plus en plus dans la médiocrité, au point qu'on a quelques fois envie de franchement rigoler (ce plan sur la pomme emportée dans la rigole, dans la très laide scène de mariage au ralenti…). Quant aux acteurs ? Tahar Rahim fait ce qu'il a pour l'instant toujours fait, Olivier Gourmet c'est idem, il joue relativement bien même s'il joue toujours le même rôle (Niels Arestrup aurait pu le remplacer, ils sont interchangeables), et Léa Seydoux lasse plus que jamais dans le rôle de la pauvre fille "vraie", vulgaire et ravagée. Film maniéré et creux, qui s'achève en prime de façon particulièrement ridicule, Grand Central est une chose bien vaine et bien pénible.



Tip Top de Serge Bozon (11 septembre 2013)


On m'avait prévenu : le film est malaisant, il est "autre". Je dirais qu'il est embarrassant, et qu'il se vautre. Tip Top est quasiment irregardable, presque insupportable. Rester jusqu'au bout est déjà un exploit. D'ailleurs la salle, archi-pleine au départ, s'est vidée petit à petit. On s'ennuie mortellement devant le dernier film de Serge Bozon, dont le précédent long métrage, La France, lui-même très déstabilisant, totalement à part, parvenait pourtant à être aussi gênant que poétique. Aucune poésie à l'horizon de Tip Top, aucune drôlerie non plus, et ce ne serait pas si grave si le film, en dehors de quelques brusques changements de ton volontaires, n’essayait de faire rire de bout en bout. Impossible de faire la liste des gags visuels ou verbaux qui tombent violemment à l'eau, la faute à une mise en scène impuissante, tout simplement. Les acteurs n'y sont pour rien. Huppert n'est guère fascinante en flic stricte et excentrique, mais elle fait le travail. François Damiens se démène et sauve ses scènes du naufrage une ou deux fois, même si très vite le spectateur n'a plus du tout envie de rire, ni ne serait-ce que de sourire, à ses vagues facéties.

A ce propos, Tip Top est l'anti-La Fille du 14 juillet, où certains gags ratés se laissent apprécier au milieu d'une foule de franches réussites humoristiques. Ici, même quand François Damiens, voire Sandrine Kiberlain, ont une bonne réplique, bien dite en prime, le rire ne sort pas : on est trop crispé par la masse des gags ratés, par un scénario de polar vaguement alambiqué mais surtout extrêmement daté (dans le fond et dans la forme), par de fausses bonnes idées (les flics tapent et matent, les deux femmes-flics de la police des polices, dans l'intimité de la chambre à coucher, tapent et matent…), par de vraies mauvaises idées (ces scènes où Isabelle Huppert et Samy Naceri prennent leur pied en se frappant jusqu'au sang, c'est si peu drôle que c'est gênant), et par l'aspect général absolument insoutenable de l'ensemble, qui à force de bizarrerie forcée devient parfaitement épuisant et parle de la France mais se montre a priori bien incapable de lui parler.



La Bataille de Solférino de Justine Triet (18 septembre 2013)


On s'attendait à mieux après la belle surprise de La Fille du 14 juillet. Drôle de phrase, j'avoue, puisqu'on parle de deux réalisateurs différents. Mais La Bataille de Solférino est un autre premier film français de l'été 2013, il est aussi produit par Emmanuel Chaumet pour un budget dérisoire, Justine Triet fait partie de la bande encensée par les Cahiers ces derniers mois (aux côtés de Guillaume Brac, Antonin Peretjatko ou Yann Gonzalez), et fait elle aussi tourner Vincent Macaigne. La comparaison est donc permise, voire logique. Le film de Triet est malheureusement moins réjouissant que ceux de ses camarades déjà sortis. Quoique très prometteur, La Bataille de Solférino s'étire en longueur, noie ses effets et dilue son intérêt, qui réside dans l'opposition entre un grand événement historique impliquant toute une foule euphorique (l'élection de François Hollande) et un événement très intime et plutôt tragique impliquant un tout petit groupe de personnes (le conflit de deux quidams divorcés, une journaliste TV et un artiste raté, qui se disputent la garde de leurs filles). Le film est parcouru de bonnes séquences et de bonnes idées, on retrouve quelques scènes drôles (grâce aux personnages joués par Arthur Harari et Virgil Vernier, et bien sûr à Vincent Macaigne quand il est avec eux), et la longue séquence de dispute de la fin parvient à nous faire méditer sur le couple et la fin du couple : comment peut-on en arriver à se hurler dessus et à se frapper quand on s'est aimé (si toutefois ces deux cas se sont aimés...) et quand on a fait deux enfants ensemble. 

La Bataille de Solferino est donc un assez bon film qui a malheureusement le grand tort de vouloir durer une heure et demi, et les plus petits torts conjugués de se reposer sur son ingénieux dispositif d'une part, et de parfois mettre le doigt trop lourdement sur sa propre ambition d'autre part, notamment à la fin, quand, pour calmer l'assemblée après la dispute fracassante de l'ancien couple, le "médiateur" interprété par Arthur Harari met de la musique classique et, pour répondre aux remarques du personnage de Vincent Macaigne, qui se plaint des moments gais "un peu chiants" dans ce genre de morceaux, affirme qu'il apprécie au contraire l'alternance de moments tristes et de moments gais, dans un art qui se veut "totalisant". 

Devant ce film, on se dit qu'Antonin Peretjatko (même si La Fille du 14 juillet est plus diversifié et passe plus facilement - en un mot, est meilleur) et surtout Justine Triet donc, auraient peut-être dû suivre la voie de l'éclaireur Guillaume Brac et adopter le modèle d'Un Monde sans femmes : un court métrage d'une vingtaine de minutes suivi d'un moyen métrage d'environ une heure. Il semblerait que Peretjatko et Triet aient tous deux commencé par réaliser des courts métrages tout à fait dans le ton de leur premier long, ce qui aurait permis de les enchaîner de la même façon que Brac, d'articuler et de mettre en lumière leurs premiers essais tout en allégeant leurs premiers films de cinéma et en les débarrassant de leurs relatives faiblesses ou longueurs. Nous aurions ainsi assisté à la naissance d'une véritable nouvelle nouvelle vague, revendiquée dans le ton et dans la forme, unifiée par les dispositifs, les sujets et les acteurs, dont les films auraient tous été d'une belle tenue dans leurs styles respectifs, et qui aurait fait bien plus grand bruit encore.


 
A Touch of Sin de Jia Zhang-ke (11 décembre 2013)


Notre collaborateur Simon avait déjà parlé du nouveau film de Jia Zhang-ke quand il l'a vu à Cannes, je rejoins assez son avis. Très différent des films précédents du cinéaste (en tout cas de The World et de Still Life), A Touch of Sin vaut autant le détour qu'eux. Le dispositif du film est à la fois presque facile, en tout cas d'une simplicité absolue, et d'une ambition remarquable. Zhang-ke dresse un état des lieux alarmant de son pays, la Chine, à travers quatre histoires consécutives, comme dans un film à sketches, ou disons choral. Et si les deux premières histoires sont liées de très loin, les suivantes n'entretiennent aucun rapport apparent entre elles, même si des échos s'opèrent au détour de tel dialogue ou d'une photo sur un mur. Dans le premier récit, un homme ulcéré par les abus des dirigeants corrompus de son village se met à les massacrer ; dans le deuxième, un voyageur-tueur rentre chez lui après une longue absence, déclare à sa femme que rien ne lui procure de plaisir en dehors des armes à feu, tire au revolver pour remplacer les feux d'artifices qu'il n'a pas pu acheter à son fils, puis s'en va assassiner des passants dans une rue sous prétexte de voler un sac-à-main de luxe ; dans le troisième, l'hôtesse d'accueil d'un sauna, après avoir été agressée par l'épouse légitime de son amant, se venge soudain d'un client fortuné qui la harcèle et la frappe au visage avec des liasses de billets pour qu'elle se soumette à lui ; dans le quatrième et dernier récit, un jeune homme enchaîne les contrats minables dans une usine puis dans un hôtel de luxe et se fait rabrouer par une collègue call-girl qui préfère enchaîner les passes avec de grands magnats de la finance. 

La force de Zhang-ke, c'est qu'il change de genre ou de régime narratif pour chaque histoire, voire au sein même de chaque récit, allant du brûlot social violent au drame réaliste en passant par le portrait d'un psychopathe, le drame romantique intimiste, ou le film de sabre et de vengeance, le tout pour dénoncer un pays résolument pourri où le pouvoir de l'argent le plus répugnant écrase les hommes et les femmes et les pousse au meurtre ou à la mort sans que ces échappatoires n'aient rien de libérateur ou d'exaltant. Le film, rigoureusement sombre, procédant d'un mélange de distance froide et de rage bouillonnante, est d'une force implacable, même s'il faut pas mal de temps pour totalement le digérer et l'aimer.


 
L'Image manquante de Rithy Panh (2013)


Transposition à l'écran de L'élimination, indispensable ouvrage co-écrit avec Christophe Bataille l'an passé, L'image manquante est un nouveau documentaire remarquable à mettre au crédit de Rithy Panh (après S21 la machine de mort khmer rouge ou le moins marquant Les artistes du théâtre brûlé). Le film est une version très condensée d'un livre plus complet et plus disert (en cela il ne dispense pas de le lire, loin s'en faut, la part politique et documentaire du bouquin étant atténuée au profit de sa dimension plus intimiste et autobiographique), dans lequel Rithy Panh raconte le génocide cambodgien dont lui et toute sa famille furent victimes, mais il a l'immense mérite d'en offrir une vulgarisation nécessaire et d'en transformer réellement la trace dans un objet cinématographique quasi-expérimental d'une grande originalité et d'une grande force. Rithy Panh nous invite à méditer sur les images manquantes de l'Histoire, et particulièrement d'un chapitre aussi capital que celui du génocide cambodgien perpétré par les Khmers Rouges, le régime communiste instigateur du Kampuchéa Démocratique mené par des idéologues (Pol Pot en tête) jadis formés chez nous, en France, et dont les membres détruisirent consciencieusement toutes les images du cinéma de fiction qui les avait précédés ainsi que toute illustration de leurs crimes pour ne léguer aux survivants que les films de propagande réalisés par leurs soins entre 75 et 79.

Les images n'existant pas, ou plus, Rithy Panh tente de reconstituer ses souvenirs, ses images mentales, à l'aide de petites figurines d'argile moulées puis peintes à la main et filmées dans des décors miniatures de marionnettes. Le projet fait pleinement sens et va bien au-delà de la pure idée qui le régit, car le cinéaste filme de façon admirable les scènes rejouées de son enfance et parvient à créer des images vivantes à partir de fétiches réalisés avec un soin inouï et recelant une grande beauté. Ces images de l'enfance, à double titre, mêlées au "vraies" images existantes pour les contredire ou les compléter, nous donnent à voir ce qui sans l'intelligence et le tact du cinéaste resterait invisible, ou serait potentiellement représenté de telle manière qu'on aurait préféré ne pas le voir.


Voilà pour les avant-premières auxquelles j'ai pu assister. Le bilan est pour le moins équilibré : deux ratages, un film partiellement réussi et plutôt très prometteur, et deux œuvres majeures. Mais le festival de cinéma de La Rochelle ne donne pas à voir que des nouveautés, loin s'en faut, c'est aussi et surtout des rétrospectives et des hommages en grand nombre, et c'est ce qui sera au menu de la 2ème partie de ce bilan, à paraître dans trois jours.


21 mai 2013

Cannes 2013 - Notes sur un début de festival



Notre collaborateur Simon était à Cannes en ce début de festival et a couvert le festival pour nous. Il nous présente aujourd'hui son bilan sur la première moitié du festival avec des notes sur une quinzaine de films dont sept titres de la Sélection Officielle, un titre sélectionné à Un certain regard et deux à la Semaine de la critique. Mais laissons-lui la parole sans plus tarder :




A l’annonce de la sélection officielle il y a quelques semaines, certains se sont inquiétés de l’absence de potentielles découvertes, du peu de place donnée aux jeunes cinéastes et du retour perpétuel des mêmes noms, membres d’une chapelle qu’il est bien difficile d’intégrer quand on n’a pas déjà fait ses preuves avec plusieurs films dans les sélections parallèles. C’est en effet dommage, et c'est la marque d’un manque d’audace aussi bien que de l’obligation, un peu fatigante, de montées des marches glamour, mais l’espoir d’une compétition de haute tenue entre ces grands noms pouvait atténuer la déception. Les 7 films en compétition que j’ai pu voir jusqu’alors donnent plutôt raison aux esprits chagrins : s’il y a bien évidemment déjà eu de belles choses chez certains « habitués » (Jia Zhangke, Arnaud Desplechin, Alexander Payne) et s’il y en aura d’autres dans les jours à venir (Haroun, Kechiche, Gray, Des Pallières, Jarmusch ?), aucun vrai choc n’est encore à signaler, et surtout plusieurs ratages intégraux interrogent sur les critères de sélection de l’équipe de Thierry Frémaux, dont on sait qu’elle reçoit et visionne plusieurs milliers de films...




Comment expliquer la sélection en compétition de Shield of Straw, de Takashi Miike, déjà présent il y a deux ans avec le poussif Hara-Kiri, mort d’un samouraï ? Peut-être que la nécessité d’étoffer le contingent asiatique, notamment suite au retrait tardif du prometteur Transperceneige de Bong Joon-ho (sur décision du comité, du réalisateur ou parce que le film n’était pas prêt ?) y est pour quelque chose. Quoi qu’il en soit, ce polar narrant le transfert d’un assassin pédophile du sud du pays à Tokyo, dont la tête est mise à prix par le grand-père de sa dernière victime à hauteur d'un milliard de yens, est extrêmement mauvais : entre quelques scènes d’action pas particulièrement palpitantes s’étendent de longs tunnels de dialogues distillant une psychologie de bas étage, alors que l’intrigue à la fois banale et échevelée se déroule péniblement.




Une épreuve, mais peut-être pas autant que celle que constitue le visionnage de Borgman, nouveau film du hollandais Alex van Warmerdam, à qui on devait le remarqué Les Habitants, qui date quand même de 1992. Borgman raconte l’irruption dans la vie d’une jeune famille bourgeoise d’un homme étrange, barbu et dépenaillé, qu’on voit au début du film sortir d’une tanière où il se terrait avec quelques autres individus, dans la forêt, chassés par des hommes armés. Si un certain mystère se dégage de cette première séquence, il laisse vite la place à de l’exaspération devant cette déclinaison racoleuse et ridicule du Théorème de Pasolini, où sexe, violence et surnaturel s’empilent dans une espèce de charge anti-bourgeoise sensationnaliste. Van Warmerdam joue au plus malin et le résultat est extrêmement déplaisant, évoquant un peu l’irritation ressentie devant La Chasse de Thomas Vinterberg, également en compétition l’an dernier.




Dans une moindre mesure, la présence de Jeune et jolie de François Ozon en compétition est également une énigme, surtout lorsqu’on sait que le nombre de places dans le contingent français est limité, et que beaucoup d’autres œuvres françaises plus excitantes sont au programme des sélections parallèles. Si Jeune et jolie est moins pire que bien d’autres films d’Ozon descendus dans ces pages, et si son sujet pouvait exciter (une jeune fille de 17 ans découvre l’amour physique et décide de se prostituer « pour le plaisir »), il évoque davantage la joliesse aseptisée et creuse du Sleeping Beauty de Julia Leigh que la crudité des premiers films de Catherine Breillat. On se demande tout au long de ce film à quoi bon : l’opacité du personnage d’Isabelle (interprétée par la jeune Marine Vacht, sur laquelle beaucoup de monde s’émerveille mais qui en mouvement m’évoque personnellement moins Laetitia Casta qu’une version juvénile et toute en os de Maïwenn le Besco) n’est pas un problème, mais Ozon ne semble jamais vraiment porter un vrai regard sur elle, aucun amour du personnage ne se dégage de sa clinquante et plate mise en scène. Les parents (Géraldine Pailhas et Frédéric Pierrot) ne sont que des figures naïves et grotesques qui participent de la vanité du film. Finalement le personnage le plus intéressant est celui du petit frère d’Isabelle, qui à 11 ans découvre lui aussi la sexualité, la sienne et celle de sa sœur, à qui il voue une admiration fraternelle parfois teintée d’ambiguïté amoureuse. Probablement la partie la plus originale et intime de ce film par ailleurs peu intéressant, à défaut d’être totalement désagréable.




Au rayon des réussites relatives, Le Passé, le nouveau film d’Asghar Farhadi dont on se demandait bien comment il allait assumer la succession du triomphal Une séparation. La curiosité était d’autant plus forte devant sa décision de tourner son nouveau film en France avec des comédiens français. L’histoire, à la fois simple et à entrées multiples, suit trois personnages principaux, une femme prise entre son ex-mari iranien, dont elle est depuis longtemps séparée mais pas encore divorcée, et son nouveau compagnon, dont la femme est dans le coma depuis plusieurs mois. Tous ces gens ont aussi des enfants, parfois de mariages précédents. Tous sont à fleur de peau et ont beaucoup de problèmes. Il faut avouer que le film a des défauts évidents (dont certains étaient à mon avis déjà présents dans Une Séparation, qui ne me compte pas parmi ses admirateurs inconditionnels) : en premier lieu une abondance de dialogues qui fait tomber le film dans une certaine surécriture, une intrigue qui vire dans la deuxième partie au whodunnit et étire inutilement le film en longueur, mais aussi un certain côté « vase clos », une désagréable impression de voir des personnages enfermés dans leur monde et leurs soucis, et que le film manque d’ouverture, de respiration et d’ampleur. C’est paradoxal car ça participe aussi d’un des points forts du film (en plus de la qualité de l’interprétation) : une indéniable qualité de regard, grâce à une mise en scène discrète mais immersive qui fait exister les personnages très fort. Ce qui faisait déjà le prix d’Une séparation, réussite plus évidente qui avait aussi pour lui ses étonnantes qualités documentaires auprès du public étranger. Le Passé est un bon film imparfait.




Nebraska, d’Alexander Payne, ne sera projeté que jeudi mais j’ai pu le voir un peu en avance. Il s’agit d’un road-movie à deux à l’heure (oui, on pense souvent à Une histoire vraie de Lynch), la balade d’un homme d’une trentaine d’années un peu loser (Will Forte) et de son père (Bruce Dern), vieil homme qui perd un peu la boule et se persuade qu’il a gagné 100.000 dollars à la loterie. Il convainc donc son fils, qui n’est pourtant pas dupe, de partir du Montana pour le Nebraska retirer son prix. Ce voyage sera l’occasion pour le fils d’entraîner son père sur les lieux de son enfance, où une partie de sa famille vit encore. Filmé dans un beau noir et blanc, Nebraska a les qualités des précédents films de Payne, en premier lieu une mise en scène élégante et une douceur de ton non dénuée de cruauté, une douce mélancolie teintée d’humour. Il est d’autant plus dommage que l’émotion soit parfois un peu noyée sous les flots de musique, et que la fin du film vire au sentimentalisme à outrance, ce qui jette un petit voile sur ce joli film au classicisme discret.




Il en est un autre qu’on attendait moins sur le terrain du classicisme, c’est Arnaud Desplechin, dont le Jimmy P., psychanalyse d’un indien des plaines, avec Mathieu Amalric et Benicio Del Toro, s’annonçait très excitant. Et si le résultat est en effet très beau, la grande économie de moyens et certains procédés très « hollywoodiens » (notamment l’usage de la musique) étonnent. Le film, situé à la fin des années 40, relate donc la psychanalyse de l’indien d’Amérique James Picard (Del Toro), vétéran traumatisé de la seconde guerre mondiale, par Georges Devereux (Amalric), un psychothérapeute qui se clame français mais laisse entendre lors d’une réplique qu’il serait en fait plutôt originaire d’Europe de l’est (Amalric s’en donne à cœur joie sur les accents). Par la force des choses et de son sujet, le film est extrêmement bavard et, il faut bien le dire, parfois un peu ennuyeux lors de certaines scènes dont les dialogues s’étirent à l’extrême. Il finit tout de même par emporter le morceau, d’abord grâce à la qualité de son interprétation (Del Toro notamment est génial, dans un rôle aux petits oignons qui pourrait lui rapporter le prix d’interprétation), mais surtout grâce à la douceur et à la bonté du regard de Desplechin sur ces deux personnages. C’est là que la forme très classique du film, si elle ne laisse pas de surprendre et de décevoir de prime abord, trouve tout son sens. Et lorsque Desplechin nous embarque dans les rêves torturés de Jimmy, il lâche enfin délicatement la bride, nous offrant des visions à la fois étranges et épurées, dépouillées, nous prouvant qu’il reste un grand metteur en scène.




Finalement, le meilleur film de la compétition que j’ai pu voir est celui de Jia Zhangke, A Touch of Sin. Extrêmement ambitieux et sombre, il témoigne en 4 histoires de la violence impitoyable qui frappe la Chine contemporaine, celle de la « croissance harmonieuse », et en particulier les plus modestes, souffrant quotidiennement de conditions de travail lamentables (insécurité, absence de couverture sociale, iniquité des salaires…), de l’inflation des prix des logements, et de la violence morale et physique qu’exercent les classes dirigeantes et gouvernantes, en réponse à d’éventuelles velléités d’insurrection ou non. Ce retour du cinéaste chinois à la fiction, après le documentaire I Wish I Knew, est d’une ampleur impressionnante. Quatre histoires glaçantes (dont la première et la dernière sont reliées par un personnage), que Jia Zhangke a écrites après avoir compilé des tonnes de coupures de presse relatant des faits divers, et mises en scène avec un mélange de retenue et de rage brute. Les paysages, qu’ils soient campagnards ou urbains, sont autant d’étendues rugueuses et hostiles où la violence est quotidienne, admise, ignorée (dans une des histoires, le personnage principal devient fou et flingue une femme en pleine rue, au milieu d’une foule indifférente qui passe son chemin l’air de rien). Les éclats de violence sont remarquables, Jia Zhangke n’hésitant pas à convoquer certains cinémas de genre (film de samouraïs, film noir américain…) tout en conservant une grande sécheresse, évitant ainsi tout phénomène de jubilation devant ces vengeances des sans-grades sur leurs oppresseurs. Un film éprouvant et peu aimable, mais un grand film. 




Voilà pour la sélection officielle jusqu’à présent, qui semble donc confirmer que pour d’éventuelles découvertes, il faudra regarder ailleurs, dans les sélections parallèles. Pour ma part il y en a eu deux, les deux à la Semaine de la critique, et les deux réalisées par un duo de cinéastes : d’abord Salvo, premier long-métrage des italiens Fabio Grassadonia et Antonio Piazza. Un joli film noir qui raconte la rencontre d’un tueur de la mafia sicilienne avec la sœur aveugle d’une de ses victimes, qui retrouve miraculeusement la vue au moment du meurtre. Le film, qui se déroule dans les paysages crasseux et désolés de la banlieue de Palerme, a le grand mérite de tenir jusqu’au bout son parti pris de noirceur et de sécheresse, tout en laissant la violence hors champ. Le travail sur le son est très beau et rend d’autant plus prégnant le personnage de la sœur aveugle et son rapport au monde extérieur. Celui sur le temps l’est également, le découpage très lâche laissant les plans s’étirer, y compris lors des scènes d’action dont la plus belle est un vertigineux plan-séquence en intérieur qui voit les deux personnages se « rencontrer » pour la première fois. Si l’aspect fermé et monolithique du tueur Salvo (très impressionnant physiquement) frôle parfois la caricature, la relation qui se tisse lentement entre les deux personnages est surprenante et culmine dans une dernière scène très émouvante.




La deuxième découverte est argentine et se nomme Los Dueños, de Agustin Toscano et Ezequiel Radusky. Le film se déroule dans une propriété de la campagne argentine, que deux hommes modestes entretiennent à l’année. Quand les riches propriétaires sont absents, ils s’introduisent dans la maison, se servent dans le frigo, dorment dans les grands lits, regardent des DVD. Ils « jouent aux riches » et en jouissent autant qu’ils s’en amusent. Mais quand la fille aînée du propriétaire, Pia, débarque pour y passer quelques jours, tout va être bouleversé. Un film cynique, tendu, discrètement « lutte des classes » et plutôt réjouissant, où tensions sociales et sexuelles se rejoignent avec autant d’humour que de suspense. Une bonne surprise, qui n’a pas encore de distributeur en France.

Les sélections parallèles offrent aussi leur lot de (très) mauvais films : ainsi Fruitvale Station, premier film américain de Ryan Coogler et Grand Prix à Sundance (festival qui ne cesse donc de dégringoler), se sert d’un fait divers qui a fait grand bruit aux États-Unis (l’assassinat d’un jeune noir par la police à Oakland le 1er de l’an 2009) pour livrer un drame au mieux maladroit, au pire atrocement manipulateur. Très mauvais aussi, le bien nommé Ugly, polar indien et hystérique de Anurag Kashyap (auteur de Gangs of Wasseypur l’an dernier) ; ou bien encore l’insupportable A Strange Course of Events, merdouille verbeuse de Raphaël Nadjari.

Déception plus relative mais inattendue, le nouveau film de Claire Denis, Les Salauds, dont l’extrême noirceur vire vite à l’absolument sordide, ce que ses indéniables qualités plastiques ne peuvent totalement rattraper, d’autant que le propos du film reste tout à fait mystérieux, pour ne pas dire douteux. Même les Tindersticks, encore une fois à la musique, n’y peuvent rien.




Je dois avouer pour finir que mon plus beau moment de ce début de festival est à mettre au crédit d’un film dont je n’ai pu voir que la première heure pour obligations professionnelles, c’est le film d’Alain Guiraudie, L’Inconnu du lac. Une heure lumineuse, drôle, touchante, excitante (pourtant les gros et les moustachus qui se sucent la bite en temps normal c’est pas mon truc), simplement mais merveilleusement mise en scène, idéale quoi. Une heure que j’ai extrêmement hâte de revivre et de compléter par la deuxième, qui est paraît-il « hitchcokienne », qualificatif on ne peut plus galvaudé mais que je crois Guiradie assez audacieux et talentueux pour honorer. On en reparle à coup sûr ici aux alentours du 12 juin, date de sa sortie en salles.